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MES SOUVENIRS SUR GUSTAVE FLAUBERT

Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, samedi 11 décembre 1880

Émile ZOLA

Si j’écrivais jamais mes mémoires, ceci en serait une des pages les plus émues. Je veux réunir mes souvenirs sur Gustave Flaubert, l’ami illustre et si cher que je viens de perdre. L’ordre manquera peut-être, je n’ai d’autre ambition que d’être exact et complet. Il me semble que nous avons le devoir de dresser dans sa vérité ce grand écrivain, nous qui avons vécu de sa vie, pendant les dix dernières années de son existence. On l’aimera d’autant plus qu’on le connaîtra davantage, et c’est toujours une bonne besogne que de détruire les légendes. Songez quels trésors nous aurions, si au lendemain de la mort de Corneille ou de Molière, quelque ami nous avait conté l’homme et expliqué l’écrivain, dans une analyse scrupuleuse, prise aux meilleures sources de l’observation !

I

La mort de Gustave Flaubert a été pour nous tous un coup de foudre. Six semaines auparavant, le dimanche de Pâques, nous avions réalisé un vieux projet, Goncourt, Daudet, Charpentier et moi ; nous étions allés vivre vingt-quatre heures chez lui, à Croisset ; et nous l’avions quitté, heureux de cette escapade, attendris de son hospitalité paternelle, nous donnant tous rendez-vous à Paris pour les premiers jours de mai, époque à laquelle il devait y venir passer deux mois. Le samedi 8 mai, je me trouvais à Médan, où je m’installais depuis trois jours, et je me mettais à table, heureux d’être débarrassé de la poussière de l’emménagement, rêvant pour le lendemain une matinée de travail sérieux, lorsqu’une dépêche m’arriva. A la campagne, chaque fois que je reçois une dépêche, j’éprouve un serrement de cœur, dans la crainte d’une mauvaise nouvelle. Je plaisantai pourtant ; tous les miens étaient là, je dis en riant que la dépêche n’allait pas nous empêcher de dîner. Et, le papier ouvert, je lus ces deux mots : Flaubert mort. C’était Maupassant qui me télégraphiait ces deux mots, sans explication. Un coup de massue en plein crâne.

Nous l’avions laissé si gai, si bien portant, dans la joie du livre qu’il finissait ! Aucune mort ne pouvait m’atteindre ni me bouleverser davantage. Jusqu’au mardi, jour des obsèques, il est resté devant moi ; il me hantait, la nuit surtout ; brusquement, il arrivait au bout de toutes mes pensées, avec l’horreur froide du plus jamais. C’était une stupeur, coupée de révoltes. Le mardi matin, je suis parti pour Rouen, j’ai dû aller prendre le train à la station voisine et traverser la campagne, aux premiers rayons du soleil : une matinée radieuse, de longues flèches d’or qui trouaient les feuillages pleins d’un bavardage d’oiseaux, des haleines fraîches qui se levaient de la Seine et passaient comme des frissons dans la chaleur. J’ai senti des larmes me monter aux yeux, quand je me suis vu tout seul, dans cette campagne souriante, avec le petit bruit de mes pas sur les cailloux du sentier. Je pensais à lui, je me disais que c’était fini, qu’il ne verrait plus le soleil.

A Mantes, j’ai pris l’express. Daudet se trouvait dans le train, avec quelques écrivains et quelques journalistes qui s’étaient dérangés ; rares fidèles dont le petit nombre nous a serré le cœur, reporters faisant leur métier avec une âpreté qui nous a blessés parfois. Goncourt et Charpentier, partis la veille, étaient déjà à Rouen. Des voitures nous attendaient à la gare, et nous avons recommencé, Daudet et moi, ce voyage que six semaines auparavant, nous avions fait si gaiement. Mais nous ne devions pas aller jusqu’à Croisset. A peine quittions-nous la route de Canteleu, que notre cochet s’arrête et se range contre une haie ; c’est le convoi qui arrive à notre rencontre, encore masqué par un bouquet d’arbres, au tournant du chemin. Nous descendons, nous nous découvrons. Dans ma douleur, le coup terrible m’a été porté là. Notre bon et grand Flaubert semblait venir à nous, couché dans son cercueil. Je le voyais encore, à Croisset, sortant de sa maison et nous embrassant sur les deux joues avec de gros baisers sonores. Et, maintenant, c’était une autre rencontre, la dernière. Il s’avançait de nouveau, comme pour une bienvenue. Quand j’ai vu le corbillard avec ses tentures, ses chevaux marchant au pas, son balancement doux et funèbre, déboucher de derrière les arbres sur la route nue et venir droit à moi, j’ai éprouvé un grand froid et je me suis mis à trembler. A droite, à gauche, des près s’étendent ; des haies coupent les herbes, des peupliers barrent le ciel ; c’est un coin touffu de la grasse Normandie, qui verdoie dans une nappe du soleil. Et le corbillard avançait toujours, au milieu des verdures, sous le vaste ciel. Dans une prairie, au bord du chemin, une vache étonnée tendait son mufle par-dessus la haie ; lorsque le corps a passé, elle s’est mise à beugler, et ces beuglements doux et prolongés, dans le silence, dans le piétinement des chevaux et du cortège, semblaient comme la voix lointaine, comme le sanglot de cette campagne, que le grand mort avait aimée. J’entendrai toujours cette plainte de bête.

Cependant, Daudet et moi, nous nous étions rangés au bord du chemin, sans une parole et très pâles. Nous n’avions pas besoin de parler, notre pensée fut la même, quand les roues du corbillard nous frôlèrent : c’étaient le « vieux » qui passait ; et nous mettions dans ce mot toute notre tendresse pour lui, tout ce que nous devions à l’ami et au maître. Les dix dernières années de notre vie littéraire se levaient devant nous. Pourtant, le corbillard allait toujours, avec son balancement, le long des prairies et des haies ; et, derrière, nous serrâmes la main de Goncourt et de Charpentier, échangeant des mots insignifiants, nous regardant de l’air surpris et las des grandes catastrophes. Je jetai un coup d’œil sur le cortège ; nous étions au plus deux cents. Dès lors, je marchai perdu dans un piétinement de troupeau.

Cependant, le convoi, arrivé à la route de Canteleu, avait tourné et montait le coteau. Croisset est simplement un groupe de maisons, bâties au bord de la Seine, et qui dépendent de la paroisse de Canteleu, dont la vieille église est plantée tout en haut, dans les arbres. La route est superbe, une large voie qui serpente au flanc des prairies et des champs de blé ; et, à mesure qu’on s’élève, la plaine se creuse, l’immense horizon s’élargit, à perte de vue, avec la coulée énorme de la Seine, au milieu des villages et des bois.

A gauche, Rouen étale la mer grise de ses toitures, tandis que des fumées bleuâtres, à droite, fondent les lointains dans le ciel. Le long de cette côte si rude, le cortège s’était un peu débandé. A chaque tournant de la route, le corbillard disparaissait dans les feuillages ; puis, on le revoyait plus loin, au bord d’une pièce d’avoine, d’où ses draperies flottantes faisaient envoler une bande de moineaux. Des nuages traversaient le ciel, si pur le matin. Par moments, passaient des coups de vent qui balayaient de grandes poussières blanches, volantes dans le soleil. Nous étions déjà tout blancs, et la montée ne finissait pas, toujours l’horizon s’élargissait. Ce convoi, à travers cette campagne, en face de cette vallée, prenait une grandeur. A la queue, une trentaine de voitures, presque toutes vides, montaient péniblement.

Ce fut là que Maupassant me donna quelques détails sur les derniers moments de Flaubert. Il était accouru le soir même de la mort, il l’avait encore trouvé sur le divan de son cabinet, où l’apoplexie l’avait foudroyé. Flaubert vivait en garçon, servi simplement par une domestique. La veille, dans un besoin d’expansion, il avait dit à cette femme qu’il était bien content : son livre, Bouvard et Pécuchet, était terminé, et il devait partir le dimanche pour Paris. Le samedi matin, il prit un bain, puis remonta dans son cabinet où il ne tarda pas à éprouver un malaise. Comme il était sujet à des crises nerveuses, après lesquelles il tombait en syncope et se trouvait pris de lourds sommeils, il crut, à un accès, et ne s’effraya nullement. Seulement, il appela la domestique pour qu’elle courût chez le docteur Fortin, qui habitait le voisinage. Puis, il se ravisa, il la retint près de lui, en lui ordonnant de parler ; dans ses crises, il avait le besoin d’entendre quelqu’un vivre à son côté. Il n’était toujours pas inquiet, il causait, disant qu’il aurait été beaucoup plus ennuyé, si l’accès l’avait pris le lendemain, en chemin de fer ; il se plaignait de voir tout jaune autour de lui, il s’étonnait d’avoir encore la force de déboucher un flacon d’éther qu’il était allé prendre dans sa chambre. Puis, revenu dans son cabinet, il poussa un soupir et déclara qu’il se sentait mieux. Pourtant, les jambes comme cassées, il s’était assis sur un divan turc qui occupait le coin de la pièce. Et, tout d’un coup, sans un parole, il se renversa en arrière ; il était mort. Certainement, il ne s’est pas vu mourir. Pendant plusieurs heures, on a cru à un état léthargique. Mais le sang s’était porté au cou, l’apoplexie était là, en un collier noir, comme si elle l’avait étranglé. Belle mort, coup de massue enviable, et qui m’a fait souhaiter pour moi et pour tous ceux que j’aime cet anéantissement d’insecte écrasé sous un doigt géant.

Nous arrivons à l’église, une tour romane, dans laquelle une cloche sonnait le glas. Sous le porche, barrant la grande porte, quatre paysans se pendaient à la corde, emportés par le branle. On avait descendu le cercueil, et il était si grand, que les porteurs marchaient les reins cassés. Toujours je me souviendrai des funérailles de notre bon et grand Flaubert dans cette église de village. J’étais dans le chœur, en face des chantres. Il y en avait cinq, rangés en files devant un lutrin détraqué, montés sur des tabourets, qui les haussaient du sol comme des poupées japonaises enfilées dans des bâtons ; cinq rustres habillés en surplis sales et dont on apercevait les gros souliers ; cinq têtes de cannes, couleur brique, taillées à coup de couteau ; la bouche de travers hurlant du latin. Et cela ne finissait plus ; ils se trompaient, manquaient leurs répliques, comme de mauvais artistes qui ne savent pas leur rôle. Un jeune, certainement le fils du vieux son voisin, avait une voix aiguë, déchirante, pareille au cri d’un animal qu’on égorge. Peu à peu une colère montait en moi, j’étais furieux et navré de cette égalité dans la mort, de ce grand homme que ces gens enterraient avec leur routine, sans émotion, crachant sur son cercueil les mêmes notes fausses et les mêmes phrases vides qu’ils auraient crachées sur le cercueil d’un imbécile. Toute cette église froide où nous grelottions en venant du grand soleil, gardait une nudité, une indifférence qui me blessaient. Eh, quoi ! Est-ce donc vrai que, devant Dieu, nous soyons tous de là même argile et que notre néant commence sous ce latin que l’église vend à tout le monde ? A Paris, derrière le luxe des tentures, dans la majesté des orgues, cette banalité marchande, cette insouciance née de l’habitude, se dissimulent encore. Mais ici on entendait la pelletée de terre tomber à chaque verset. Pauvre et illustre Flaubert, qui toute sa vie avait rugi contre la bêtise, l’ignorance, les idées toutes faites, les dogmes, les mascarades des religions, et que l’on jetait, enfermé dans quatre planches, au milieu du stupéfiant carnaval de ces chantres braillant du latin qu’ils ne comprenaient même pas !

La sortie de l’église a été pour nous tous un véritable soulagement. Et le corbillard a redescendu la côte de Canteleu. Il nous fallait gagner Rouen, traverser la ville et remonter au cimetière Monumental, en tout sept kilomètres environ. Le corbillard avait repris sa marche lente, le cortège s’espaçait davantage sur la route, les voitures suivaient. Mais, en entrant dans la ville, le convoi s’est resserré, des amis de Flaubert se succédaient et tenaient tour à tour les cordons du poêle. Nous pouvions être alors trois cents au plus. Je ne veux nommer personne, mais beaucoup manquaient que tous comptaient trouver là. Des contemporains de Flaubert, Edmond de Goncourt se trouvait seul au triste rendez-vous. Il n’y avait ensuite que des cadets, les amis des dernières années. Encore s’explique-t-on que beaucoup aient hésité à venir de Paris ; trente et quelques lieues peuvent effrayer des santés chancelantes et d’anciennes affections. Mais ce qui est inexplicable, ce qui est impardonnable, c’est que Rouen, Rouen tout entier n’ait pas suivi le corps d’un de ses enfants les plus illustres. On nous a répondu que les rouennais, tous commerçants, se moquaient de la littérature. Cependant, il doit bien y avoir dans cette grande ville des professeurs, des avocats, des médecins, enfin une population libérale qui lit, qui connaît au moins Madame Bovary ; il doit y avoir des collèges, des jeunes gens, des amoureux, des femmes intelligentes, enfin des esprits cultivés qui avaient appris par les journaux la perte que venait de faire la littérature française. Eh bien ! personne n’a bougé ; on n’aurait peut-être pas compté deux cents Rouennais dans le maigre cortège, au lieu de la foule énorme, de la queue de monde que nous nous attendions à voir. Jusqu’aux portes de la ville, nous nous sommes imaginé que Rouen attendait là, pour se mettre derrière le corps. Mais nous n’avons trouvé aux portes qu’un piquet de soldats, le piquet réglementaire que l’on doit à tout chevalier de la Légion d’honneur décédé ; hommage banal, pompe médiocre et comme dérisoire, qui nous a paru blessante pour un si grand mort. Le long des quais, puis le long de l’avenue que nous avions suivie, quelques groupes de bourgeois regardaient curieusement. Beaucoup ne savaient pas quel était ce mort qui passait, et, quand on leur nommait Flaubert, ils se rappelaient seulement le père et le frère du grand romancier, les deux médecins dont le nom est resté populaire dans la ville. Les mieux informés, ceux qui avaient lu les journaux, étaient venus voir passer les journalistes de Paris. Pas le moindre deuil sur ces physionomies de badauds. Une ville enfoncée dans le lucre, abêtie, d’une ignorance lourde. Je pensais à nos villes du Midi, à Marseille par exemple, qui, elle aussi, trempe dans le commerce jusqu’au cou ; Marseille entier se serait entassée sur le passage du convoi, si elle avait perdu un citoyen de la taille de Flaubert. La vérité doit être que Flaubert, la veille de sa mort, était inconnu des quatre cinquièmes de Rouen et détesté de l’autre cinquième. Voilà la gloire.

Des boulevards à montée rapide, des rues escarpées conduisent au cimetière Monumental, qui domine la ville. Le corbillard avançait plus lentement, avec son roulis qui s’accentuait encore. Débandés, soufflant de fatigue, couverts de poussière, et la gorge sèche, nous arrivions au bout de ce voyage de deuil. En bas, dès la porte, de grosses touffes de lilas embaument le cimetière ; puis, des allées serpentent et se perdent dans des feuillages, tandis que les tombes étagées blanchissent au soleil. Mais, en haut, un spectacle nous avait arrêtés : la ville, à nos pieds, s’étendait sous un grand nuage cuivré, dont les bords, frangés de soleil, laissait tomber une pluie d’étincelles rouges ; et c’était, sous cet éclairage de drame, l’apparition brusque d’une cité du moyen âge, avec ses flèches et ses pignons, son gothique flamboyant, ses ruelles étranglées coupant de minces fosses noires le pêle-mêle dentelé des toitures. Une même pensée nous était venue à tous : comment Flaubert, enfiévré du romantisme de 1830, n’a-t-il mis nulle part cette ville qui nous apparaissait comme à l’horizon d’une ballade de Victor Hugo?

Il existe bien une description, du panorama de Rouen, dans Madame Bovary, mais cette description est d’une sobriété remarquable, et la vieille cité gothique ne s’y montre aucunement. Nous touchons là à une des contradictions du tempérament littéraire, de Flaubert, que je tâcherai d’expliquer.

La tombe de Louis Bouilhet se trouve à côté du tombeau de famille de Gustave Flaubert, et le corps du romancier a dû passer devant le poète, son ami d’enfance, qui dort là depuis dix ans. Ces deux monuments regardent la ville, du haut de la colline verte. On avait apporté le cercueil, à travers une pelouse ; des curieux, presque tous des gens du peuple, s’étaient précipités, envahissant les étroits sentiers, autour du tombeau ; si bien que le cortège n’a pu approcher que difficilement. D’ailleurs, pour se conformer aux idées souvent exprimées par Flaubert, il n’y a pas eu de discours. Un vieil ami, M. Charles Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen, a seulement dit quelques mots. Et, alors, s’est passé un fait qui nous a tous bouleversés : quand on a descendu le cercueil dans le caveau, ce cercueil trop grand, un cercueil de géant, n’a jamais pu entrer.

Pendant plusieurs minutes, les fossoyeurs, commandés par un homme maigre, à large chapeau noir, une figure sortie de Han d’Islande, ont travaillé avec de sourds efforts ; mais le cercueil, la tête en bas, ne voulait ni remonter ni descendre davantage, et l’on entendait les cordes crier et le bois se plaindre. C’était atroce ; la nièce que Flaubert a tant aimée, sanglotait au bord du caveau. Enfin, des voix ont murmuré : « Assez, assez, attendez, plus tard. » Nous sommes partis, abandonnant là notre « vieux », entré de biais dans la terre. Mon cœur éclatait.

En bas, sur le port, lorsque, hébétés de fatigue et de chagrin, Goncourt nous a ramenés, Daudet et moi, à l’hôtel où il était descendu, une musique militaire jouait un pas redoublé près de la statue de Boieldieu. Les cafés étaient pleins, des bourgeois se promenaient, un air de fête épanouissait la ville. Le soleil de quatre heures qui enfilait les quais, allumait la Seine dont les reflets dansaient sur les façades blanches des restaurants, où les cuisines flambaient déjà, avec des odeurs de mangeaille. Dans un cabaret, toute une tablée de reporters et de poètes affamés se commandaient une sole normande. Ah ! les tristesses des enterrements de grands hommes !

II

J’ai peu de détails biographiques. Flaubert était discret sur ces matières ; puis, je l’ai connu très tard, en 1869. C’est à un ami d’enfance, ou à un confident très intime, qu’il appartient de nous dire sa vie. Pour moi, je me contenterai de noter ici ce que je sais bien, et je tâcherai surtout d’expliquer l’écrivain par l’homme, en me reportant à ce qu’il m’a dit et à ce que j’ai pu observer.

Cependant, il me faut rappeler les grandes lignes de son existence. Il est né à Rouen, en 1821. Son père, Achille Flaubert était un médecin de talent, dont le large cœur et la stricte honnêteté sont restés légendaires. A cette école, le jeune Gustave dut grandir en bonté, en loyauté, en virilité. Nous le retrouverons plus tard le fils de son père, avec cette nature adorable qui nous le rendait si cher, une nature où il y avait du colosse et de l’enfant. Il fit ses études à Rouen et y rencontra très jeune Louis Bouilhet et le comte d’Osmoy, dans une pension dont il nous racontait parfois de bien amusantes histoires. Son enfance et sa jeunesse paraissent avoir été celles d’un garçon appartenant à une famille aisée et libérale, qui l’élevait fortement, sans le contrarier dans ses goûts. Il céda de bonne heure à la passion littéraire, et je ne crois pas qu’il ait jamais eu l’idée d’une profession quelconque ; du moins il n’en parlait point, il ne s’était même pas destiné sérieusement à la médecine, comme on l’a dit. De cette époque, il rappelait surtout avec complaisance les promenades qu’il faisait dans Rouen, avec Louis Bouilhet. J’ai toujours pensé que L’Education sentimentale était dans bien des pages une confession, une sorte d’autobiographie très arrangée, composée de souvenirs pris un peu partout ; et il pourrait arriver, en tenant compte des besoins de l’intrigue, que la grande amitié de Frédéric et de Deslauriers fût l’écho de l’amitié de Flaubert et de Bouilhet. Comme Frédéric, d’ailleurs, Flaubert vint faire son droit à Paris, où Bouilhet devait le retrouver plus tard. C’est vers cette époque, à dix-neuf ans, qu’il voyagea pour la première fois ; je ne puis dire s’il poussa jusqu’à l’Italie, mais je me souviens qu’il m’a souvent raconté son passage à Marseille, où il eut toute une aventure amoureuse. A Paris, il mena une vie d’étude, coupée de quelques plaisirs violents. Sans être mondain, il menait une existence large. Dès cette époque, il eut du reste un pied à Paris et un pied à Rouen ; son père avait acheté la maison de campagne de Croisset vers 1842, et il y retournait passer des saisons entières. En relisant dernièrement la vie de Corneille, j’ai été frappé des ressemblances qu’elle offrait avec celle de Flaubert. Deux grands faits marquent seulement son existence, son voyage en Orient, qu’il fit en 1852, et le voyage qu’il entreprit plus tard aux ruines de Carthage, pour son livre de Salammbô. En dehors de ces échappées, il a toujours eu la vie que nous lui avons vu mener dans ces derniers temps, cette vie d’étude dont j’ai parlé, tantôt s’enfermant pendant des mois à Croisset, tantôt venant se distraire à Paris, acceptant des invitations à dîner, recevant ses amis le dimanche, mais passant quand même des nuits à sa table de travail. Sa biographie est là tout entière. On pourra préciser des dates et donner des détails ; on ne sortira pas de ces grandes lignes.

La maison de Croisset est une construction ancienne, réparée et augmentée vers la fin du siècle dernier. La façade blanche est à vingt mètres au plus de la Seine, dont une grille et la route la séparent. A gauche, il y a une maison de jardinier, une petite ferme ; à droite s’étend un parc étroit, ombragé par des arbres magnifiques ; puis, derrière la maison, le coteau monte brusquement, des verdures font un rideau, au-delà duquel, tout en haut, se trouvent un potager et des prés plantés d’arbres fruitiers. Flaubert jurait qu’il n’allait pas une fois par an au bout de la propriété. Après la mort de sa mère, il avait même abandonné la maison pour se claquemurer dans les deux uniques pièces où il vivait, son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Il n’en sortait que pour manger dans la salle du bas, car il avait fini par abominer la marche, au point qu’il ne pouvait même voir marcher les autres, sans éprouver un agacement nerveux. Lorsque nous avons passé une nuit à Croisset, nous avons trouvé la maison nue, avec l’ancien mobilier bourgeois de la famille. Flaubert avait le dédain des tableaux et des bibelots modernes, toutes ses concessions étaient deux chimères japonaises dans un vestibule, et des reproductions en plâtre de bas-reliefs antiques, pendues aux murs de l’escalier. Dans son cabinet, une vaste pièce qui tenait tout un angle de la maison, il n’y avait guère que des livres rangés sur des rayons de chêne ; et là les objets d’art manquaient également, on ne voyait, comme curiosité rapportées d’Orient, qu’un pied de momie, un plat persan en cuivre repoussé où il jetait ses plumes, et quelques autres débris sans valeur. Entre les deux fenêtres, se trouvait le buste en marbre d’une sœur qu’il avait adorée et qui était morte jeune. C’est tout, si l’on ajoute de gravures, des portraits de camarades d’enfance et d’anciennes amies. Mais la pièce, dans son désordre, avec son tapis usé, ses vieux fauteuils, son large divan, sa peau d’ours blanc qui tournait au jaune, sentait bon le travail, la lutte enragée contre les phrases rebelles. Pour nous, tout Flaubert était là. Nous évoquions son existence entière vécue dans cette pièce, au milieu des bouquins si souvent consultés, des cartons où il enfermait ses notes, des objets familiers qu’il n’aimait pas qu’on dérangeât de leur place habituelle, par une manie d’homme sédentaire.

A Paris, je ne l’ai pas connu dans son appartement du boulevard du Temple. La maison était voisine du théâtre du Petit-Lazari. Elle existe encore, dans un enfoncement où sont venues se raccorder les maisons nouvelles. Il l’habita pendant une quinzaine d’années au moins. Ce fut là que sa gloire naquit et qu’il goûta ses grandes joies. Il y publia ses trois premiers ouvrages : Madame Bovary, Salammbô et L’Education sentimentale. Tout un mouvement avait lieu autour de lui, des admirateurs venaient le saluer. Ses familiers d’alors étaient Edmond et Jules de Goncourt, Théophile Gautier, Taine, Feydeau, et d’autres encore. Il les réunissait chaque dimanche, l’après-midi ; et c’étaient des débauches de causeries, d’anecdotes grasses et de discussions littéraires. L’Empire, qui voulait avoir ses écrivains, lui avait fait d’aimables avances ; il allait à Compiègne, il était devenu un des hôtes habituels du Palais-Royal, où la princesse Mathilde avait réussi à réunir de grands talents. Après la guerre, il déménagea et habita la rue Murillo ; son logement, composé de trois petites pièces, au cinquième étage, donnait sur le parc Monceau, une vue superbe qui l’avait décidé. Il fit tendre les pièces d’une cretonne à grand ramages ; mais ce fut son seul luxe, et comme à Croisset les bibelots manquaient, il n’y avait guère qu’une selle arabe, rapportée d’Afrique, et un Boudha de carton doré, acheté chez un revendeur de Rouen. C’est là que je suis entré dans son intimité. Il était alors très seul, très découragé. L’insuccès de L’Education sentimentale lui avait porté un coup terrible. D’autre part, bien qu’il n’eût aucune conviction politique, la chute de l’Empire lui semblait la fin du monde. Il achevait alors la Tentation de Saint-Antoine, péniblement et sans joie. Le dimanche, je ne trouvais guère là qu’Edmond de Goncourt, frappé lui aussi par la mort de son frère, n’osant plus toucher une plume et très triste. C’est rue Murillo, qu’Alphonse Daudet est comme moi, devenu une des fidèles de Flaubert. Avec Maupassant, nous étions les seuls intimes. J’oubliais Tourgueneff, qui était l’ami le plus solide et le plus cher. Un jour Tourgueneff nous traduisit à livre ouvert des pages de Goethe, en phrases comme tremblées d’un charme pénétrant. C’étaient des après-midi délicieuses, avec un grand fond de tristesse. Je me souviens surtout d’un dimanche gras où, pendant que les cornets à bouquins sonnaient dans les rues, j’écoutais jusqu’à la nuit Flaubert et Goncourt regretter le passé.

Puis, Flaubert déménagea une fois encore, et alla habiter le 240 de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Il voulait se rapprocher de sa nièce, pris de l’ennui des vieux garçons ; un soir même, lui le célibataire endurci, il m’avait dit son grand regret de ne pas s’être marié ; un autre jour, on le trouva pleurant devant un enfant. L’appartement de la rue du Faubourg Saint-Honoré était plus vaste ; mais les fenêtres donnaient sur une mer de toits, hérissés de cheminées. Flaubert ne prit même pas le soin de le faire décorer. Il coupa simplement des portières dans son ancienne tenture à ramages. Le Boudha fut posé sur la cheminée, et les après-midi recommencèrent dans le salon blanc et or, où l’on sentait le vide, une installation provisoire, une sorte de campement. Il faut dire que vers cette époque, une débâcle d’argent accabla Flaubert ; il avait donné sa fortune à sa nièce, dont le mari se trouvait engagé dans des affaires difficiles ; tout son grand cœur était là, mais le don dépassait peut-être ses forces, il chancelait devant la misère menaçante, lui qui n’avait jamais eu à gagner son pain. Il craignit un instant de ne plus pouvoir venir à Paris ; et, pendant les deux derniers hivers, il n’y vint pas en effet. Cependant, ce fut rue du Faubourg Saint-Honoré que je le vis renaître, avec sa voix tonnante et ses grands gestes. Peu à peu, il s’était habitué au nouvel état des choses, il tapait sur tous les partis avec le dédain d’un poète. Puis, les Trois Contes, auxquels il travaillait, l’amusaient beaucoup. Son cercle s’était élargi, des jeunes gens venaient, nous étions parfois une vingtaine, le dimanche. Quand Flaubert se dresse devant notre souvenir, à nous ses intimes des dernières années, c’est dans ce salon blanc et or que nous le voyons, se plantant devant nous d’un mouvement de talons qui lui était familier, énorme, muet, avec ses gros yeux bleus, ou bien éclatant en paradoxes terribles, en lançant les deux poings au plafond.

Je voudrais donner ici une physionomie de ces réunions du dimanche. Mais c’est bien difficile, car on y parlait souvent une langue grasse, condamnée en France depuis le seizième siècle. Flaubert, qui portait l’hiver une calotte et une douillette de curé, s’était fait faire pour l’été une vaste culotte rayée blanche et rouge et une sorte de tunique, qui lui donnait un faux air de Turc en négligé. C’était pour être à son aise, disait-il ; j’incline à croire qu’il y avait aussi là un reste des anciennes modes romantiques, car je l’ai connu avec des pantalons à grands carreaux, des redingotes plissées à la taille, et le chapeau aux larges ailes crânement posé sur l’oreille. Quand des dames se présentaient le dimanche, ce qui était rare, et qu’elles le trouvaient en Turc, elles restaient assez effrayées. A Croisset, lorsqu’il se promenait dans de semblables costumes, les passants s’arrêtaient sur la route, pour le regarder à travers la grille ; une légende veut même que les bourgeois de Rouen, allant à la Bouille par le bateau, amenaient leurs enfants, en promettant de leur montrer monsieur Flaubert, s’ils étaient sages. A Paris, il venait souvent ouvrir lui-même, au coup du timbre ; il vous embrassait, si vous lui teniez au cœur et qu’il ne vous eût pas vu depuis quelque temps ; et l’on entrait avec lui dans la fumée du salon. On y fumait terriblement. Il faisait fabriquer pour son usage des petites pipes qu’il culottait avec un soin extrême ; on le trouvait parfois les nettoyant, les classant à un râtelier ; puis, quand il vous aimait bien, il les tenait à votre disposition et même vous en donnait une. C’était, de trois heures à six heures, un galop à travers les sujets ; la littérature revenait toujours, le livre ou la pièce du moment, les questions générales, les théories les plus risquées ; mais on poussait des pointes dans toutes les matières, n’épargnant ni les hommes ni les choses. Flaubert tonnait, Tourgueneff avait des histoires d’une originalité et d’une saveur exquises, Goncourt jugeait avec sa finesse et son tour de phrase si personnel, Daudet jouait ses anecdotes avec ce charme qui en fait un des compagnons les plus adorables que je connaisse. Quant à moi, je ne brillais guère, car je suis un bien médiocre causeur. Je ne suis bon que lorsque j’ai une conviction et que je me fâche. Quelles heureuses après-midi nous avons passées, et quelle tristesse à se dire que ces heures ne reviendront jamais plus ; car Flaubert était notre lien à tous, ses deux grands bras paternels nous rassemblaient !

Ce fut lui qui eut l’idée de notre dîner des auteurs sifflés. C’était après le Candidat. Nos titres étaient : à Goncourt, Henriette Maréchal ; à Daudet, Lise Tavernier ; à moi, toutes mes pièces. Quant à Tourgueneff, il nous jura qu’on l’avait sifflé en Russie. Tous les cinq, nous nous réunissions donc chaque mois dans un restaurant ; mais le choix de ce restaurant était une grosse affaire, et nous sommes allés un peu partout, passant du poulet au kari à la bouillabaisse. Dès le potage, les discussions et les anecdotes commençaient. Je me rappelle une terrible discussion sur Chateaubriand, qui dura de sept heures du soir à une heure du matin ; Flaubert et Daudet le défendaient, Tourgueneff et moi l’attaquions, Goncourt restait neutre. D’autres fois, ou entamait le chapitre des passions, on parlait de l’amour et des femmes ; et, ces soirs-là, les garçons nous regardaient d’un air épouvanté. Puis, comme Flaubert détestait de rentrer seul, je l’accompagnais à travers les rues noires, je me couchais à trois heures du matin, après avoir philosophé à l’angle de chaque carrefour.

Les femmes avaient tenu peu de place dans l’existence de Flaubert. A vingt ans, il les avait aimées en troubadour. Il me racontait qu’autrefois il faisait deux lieues pour aller mettre un baiser sur la tête d’un Terre-Neuve, qu’une dame caressait. Son idée de l’amour se trouve dans L’Education sentimentale : une passion qui emplit l’existence et qui ne se contente jamais. Sans doute, il avait ses coups de désirs ; c’était un gaillard solide dans sa jeunesse et qui tirait des bordées de matelot. Mais cela n’allait pas plus loin, il se remettait ensuite tranquillement au travail. Il avait pour les filles une véritable paternité ; une fois, sur les boulevards extérieurs, comme nous rentrions, il en vit une très laide qui l’apitoya et à laquelle il voulut donner cent sous ; mais la fille nous accabla d’injures, en disant qu’elle ne demandait pas l’aumône et qu’elle gagnait son pain. Le vice bon enfant lui semblait comique et l’épanouissait d’un rire à la Rabelais ; il était plein de sollicitude pour les beaux mâles, il adorait leurs histoires, et déclarait qu’elles le rafraîchissaient. Il répétait : « Voilà de la santé, cela vous donne de l’air. » Arrangez ce goût des dames gaies et faciles, avec son idéal d’un amour sans fin pour une femme que l’on verrait une fois tous les ans et sans espoir. Du reste, je le répète, les femmes ne l’entamaient guère. C’était tout de suite fini. Il le disait lui-même, il avait porté comme un fardeau les quelques liaisons de son existence. Nous nous entendions en ces matières, il me répétait souvent que ses amis lui avaient toujours plus tenu au cœur, et que ses meilleurs souvenirs étaient des nuits passées avec Bouilhet, à fumer des pipes et à causer. Les femmes, d’ailleurs, sentaient bien qu’il n’était pas un féminin ; elles le plaisantaient et le traitaient en camarade. Cela juge un homme. Étudiez le féminin chez Sainte-Beuve, et comparez.

Je donne ici mes notes sur Flaubert un peu au hasard. Ce sont autant de traits qui doivent compléter sa physionomie. Tout à l’heure je parlais de la secousse qu’il reçut à la chute de l’Empire. Il avait pourtant la haine de la politique et professait dans ses livres le néant de l’homme, l’imbécillité universelle. Mais, dans la pratique, il croyait à la hiérarchie, il avait du respect, ce qui nous surprenait, nous qui sommes d’une génération sceptique ; une princesse, un ministre, sortaient à ses yeux du commun, et il s’inclinait, il « gobait », comme nous nous permettions de le dire entre nous. Il est donc aisé de comprendre son effarement, à la désorganisation d’un régime, dont la pompe l’avait ébloui.

Dans une lettre, écrite à Ernest Feydeau, après la mort de Théophile Gautier, il parle de « l’infection moderne », il déclare que, depuis le Quatre Septembre, tout est fini pour eux. Lors de mes premières visites, il m’interrogeait curieusement sur les démagogues qu’il croyait de mes amis. Le triomphe des idées démocratiques lui semblait être l’agonie des lettres. En somme, il n’aimait pas son temps, et je reparlerai de cette haine qui influait beaucoup sur son tempérament littéraire. Bientôt, d’ailleurs, le spectacle de nos luttes politiques l’emplit de dégoût, ses anciens amis, les bonapartistes, lui parurent aussi bêtes et aussi maladroits que les républicains. J’insiste, parce qu’il faut bien établir qu’aucun parti ne saurait le réclamer. En dehors de ses instincts autoritaires et de sa croyance au pouvoir, même dans ses représentants les plus médiocres, il avait un trop large mépris de l’humanité. Je trouve en lui un exemple, assez fréquent chez les grands écrivains, d’un révolutionnaire qui démolit tout, sans avoir la conscience de sa terrible besogne, et malgré une bonhomie qui le fait croire aux conventions sociales et aux mensonges dont il est entouré.

Il faut noter ici un autre trait caractéristique : Flaubert était un provincial. Un de ses vieux amis disait un peu méchamment : « Ce diable de Flaubert, plus il vient à Paris, et plus il devient provincial. » Entendez par là qu’il gardait des naïvetés, des ignorances, des préjugés, des lourdeurs d’homme qui, tout en connaissant fort bien son Paris, n’en avait jamais été pénétré par l’esprit de blague et de légèreté spirituelle. Je l’ai comparé à Corneille, et ici la ressemblance s’affirme encore. C’était le même esprit épique, auquel le papotage et les fines nuances échappaient. On a fait remarquer avec raison que Madame Bovary était son œuvre la plus vécue, et que, dans L’Education sentimentale, le côté parisien offrait parfois une touche lourde et embarrassée ; le salon de Mme Dambreuse, par exemple, ressemble plus à un sérail qu’a une réunion de jeunes femmes poussées sur le pavé de Paris. Il voyait humain, il perdait pied dans l’esprit et dans la mode. Ce côté provincial se retrouvait chez l’homme, disposé à tout croire, manquant de ce scepticisme qui met en défiance ; jamais personne n’a été plus trompé que lui par les apparences, il fallait des catastrophes pour lui ouvrir les yeux. Sans aimer le monde, souffrant beaucoup de la chaleur des salons, il se croyait forcé à des visites, il passait son habit noir avec une certaine solennité, tout en le plaisantant ; et, quand il était habillé, cravaté et ganté de blanc, il se posait devant vous avec son : « Voilà, mon bon ! » accoutumé, où il entrait un peu de la joie enfantine d’un simple romancier qui va chez les grands. Tout cela était plein de bonhomie et nous attendrissait, mais le bourgeois de province apparaissait au fond.

Oui, le grand mot est lâché : Flaubert était un bourgeois, et le plus digne, le plus scrupuleux, le plus rangé qu’on pût voir. Il le disait souvent lui-même, fier de la considération dont il jouissait, de sa vie entière donnée au travail ; ce qui ne l’empêchait pas d’égorger les bourgeois, de les foudroyer à chaque occasion, avec des emportements lyriques. Cette contradiction s’explique aisément. D’abord, Flaubert avait grandi en plein romantisme, au milieu des terribles paradoxes de Théophile Gautier, qui a eu sur lui une influence décisive dont je parlerai. Puis, il faut distinguer, l’injure de bourgeois avait fini par être dans sa bouche un anathème généralisé et lancé à la tête de l’humanité bête ; par bourgeois, il entendait les sots, les éclopés ; ceux qui nient le soleil, et non les braves gens qui vivent sans tapage, au coin de leur feu. J’ajouterai que ses grandes colères tombaient comme des soupes au lait. Il criait très fort, gesticulait, le sang au visage ; puis, il se calmait brusquement, c’était comme des airs de bravoure que, dans son intimité avec les hommes de 1830, il avait appris à se jouer à lui-même. A ce propos, on m’a raconté qu’un écrivain russe, avec qui Tourgueneff nous avait fait dîner, a été tellement surpris de cette violence un peu théâtrale de Flaubert que, dans un article où il a parlé de lui plus tard, il l’a accusé de « fatuité ». Ce mot me paraît si impropre, que je proteste de toute mon énergie. Flaubert était d’une absolue bonne foi dans ses emportements, à ce point qu’il risquait souvent l’apoplexie et qu’on devait ouvrir les fenêtres pour lui faire prendre l’air ; mais j’accorde qu’il y avait eu sans doute un entraînement antérieur, que la littérature, l’amour de la force et de l’éclat était pour beaucoup dans son attitude. Ce que je constate, d’ailleurs c’est que cet homme si violent en paroles, n’a jamais eu une violence d’action. Il était d’une douceur de père avec ses amis, et ne se fâchait que contre les imbéciles. Encore, avec sa bonhomie, avec un manque de sens critique sur lequel je reviendrai, ne traitait-il pas tous les imbéciles aussi sévèrement. Un lieu commun échappé par hasard le jetait hors de lui, lorsqu’il tolérait des médiocrités et allait jusqu’à les défendre. La bêtise courante, la platitude quotidienne et dont personne n’est entièrement dégagé, l’exaspérait plus encore que ce néant douloureux de l’homme qu’il a si largement peint dans ses œuvres. Ces deux traits le caractérisent très fidèlement : il criait autant qu’il croyait, sa facilité à se tromper sur les hommes et les choses égalait sa facilité à se mettre en colère. C’était un cœur très bon, plein d’enfantillages et d’innocences, un cœur très chaud, qui éclatait en indignations à la plus légère blessure. Son charme puissant se trouvait là, et voilà pourquoi nous l’adorions tous comme un père.

III

Mes premières visites à Flaubert furent une grande désillusion, presque une souffrance. J’arrivais avec tout un Flaubert, bâti dans ma tête, d’après ses œuvres, un Flaubert qui était le pionnier du siècle, le peintre et le philosophe de notre monde moderne. Je me le représentais comme ouvrant une voie nouvelle, fondant un Etat régulier dans la province conquise par le romantisme, marchant à l’avenir avec force et confiance. En un mot, j’allais chercher l’homme de ses livres, et je tombais sur un terrible gaillard, esprit paradoxal, romantique impénitent, qui m’étourdissait pendant des heures sous un déluge de théories stupéfiantes. Le soir, je rentrais malade chez moi, moulu, ahuri, en me disant que l’homme était chez Flaubert inférieur à l’écrivain. Depuis, je suis revenu sur ce jugement, j’ai goûté la saveur d’un tempérament si plein de contradictions, je me suis habitué, et pour rien au monde je n’aurais voulu qu’on me changeât mon Flaubert. Mais l’impression première n’en avait pas moins été une déception, déception que j’ai vu se reproduire chez tous les jeunes gens qui l’ont approché.

Par exemple, comment voulez-vous qu’on écoutât sans surprise ce qu’il disait de Madame Bovary. Il jurait n’avoir écrit ce livre que pour faire une « farce » aux réalistes, à Champfleury et à ses amis ; il voulait leur montrer qu’on pouvait être à la fois un peintre exact du monde moderne et un grand styliste. Et cela était dit si carrément, qu’on en venait à se demander s’il avait eu conscience de son œuvre, s’il avait prévu l’évolution qu’elle allait produire dans les lettres. En vérité, j’en doute aujourd’hui ; beaucoup de génies créateurs en sont là, ils ignorent le siècle nouveau qu’ils apportent. Toutes ses théories concluaient contre la formule que nous, ses cadets, avons prise dans Madame Bovary. Ainsi, il déclarait de sa voix tonnante que le moderne n’existe pas, qu’il n’y a pas de sujets modernes ; et lorsque, effaré par cette affirmation, on le poussait pour comprendre, il ajoutait qu’Homère était tout aussi moderne que Balzac. S’il avait dit humain, on se serait entendu ; mais moderne restait inacceptable. Du reste, il semblait nier les évolutions en littérature. J’ai discuté vingt fois avec lui à ce propos, sans arriver à lui faire confesser, l’histoire de notre littérature à la main, que les écrivains ne poussaient pas comme des phénomènes isolés ; ils se tiennent les uns aux autres, ils forment une chaîne affectant certaines courbes, selon les mœurs et les époques historiques. Lui, en individualiste forcené, me criait des mots énormes : il s’en fichait (mettez un autre terme), ça n’existait pas, chaque écrivain était indépendant, la société n’avait rien à voir dans la littérature, il fallait écrire en beau style, et pas davantage. Certes, je tombais d’accord qu’il serait imbécile de vouloir fonder une école ; mais j’ajoutais que les écoles se forment d’elles-mêmes, et qu’il faut bien les subir. Le malentendu n’en a pas moins continué entre nous jusqu’à la fin ; sans doute il croyait que je rêvais de réglementer les tempéraments, lorsque je faisais simplement une besogne de critique, en constatant les périodes qui s’étaient développées dans le passé et qui se développent encore sous nos yeux. Les jours où il s’emportait contre les étiquettes, les mots en isme, je lui répondais qu’il faut pourtant des mots pour constater des faits ; souvent même ces mots sont forgés et imposés par le public, qui a besoin de se reconnaître au milieu du travail de son temps. En somme, nous nous entendions sur le libre développement de l’originalité, nous avions la même philosophie et la même esthétique, les mêmes haines et les mêmes tendresses littéraires ; notre désaccord ne commençait que si je tâchais de le pousser plus avant, en remontant de l’écrivain au groupe, en cherchant à savoir d’où venait notre littérature et où elle allait.

Si je ne suis pas très clair ici, c’est qu’à la vérité, je n’ai jamais bien saisi l’ensemble de ses idées sur la littérature. Elles me semblaient fort décousues, elles partaient brusquement dans la conversation avec une raideur de paradoxes et un éclat de tonnerre, le plus souvent pleines de contradictions et d’imprévu. Peut-être était-ce moi qui voulais mettre trop de logique entre le penseur et l’écrivain chez Flaubert. J’aurais désiré que l’auteur de Madame Bovary aimât le monde moderne, qu’il se rendît compte de l’évolution dont il était un des agents les plus puissants ; et cela me chagrinait de tomber sur un romantique qui « gueulait » contre les chemins de fer, les journaux et la démocratie ; sur un individualiste pour qui un écrivain était un absolu, un simple phénomène de rhétorique. Le jour de notre terrible discussion, sur Chateaubriand, comme il prétendait qu’en littérature la phrase bien faite seule importait, je l’exaspérais en disant : « Il y a autre chose que des phrases bien faites dans Madame Bovary, et c’est par cette autre chose que votre œuvre vivra. Dites ce que vous voudrez, vous n’en avez pas moins porté le premier coup au romantisme. » Alors, il cria que Madame Bovary était de la m..., qu’on finissait par l’assommer avec ce bouquin-là, qu’il le donnerait volontiers pour une phrase de Chateaubriand ou d’Hugo. Il se refusait absolument à voir autre chose que de la littérature dans les romans des autres et même dans les siens ; il y niait, je ne dirai pas le progrès, mais jusqu’au mouvement des idées ; de la belle langue, rien de plus. Et son individualisme, son horreur des groupes, venait d’un grand orgueil. Un de ses mots favoris, quand on exposait ses principes dans une préface, et qu’on s’y rattachait à un mouvement quelconque, était : « Soyez donc plus fier ! » Faire des phrases correctes et superbes, et les faire dans son coin, en Bénédictin qui donne sa vie entière à sa tâche, tel était son idéal littéraire.

J’ai dit un mot de sa haine du monde moderne. Elle éclatait dans toutes ses paroles. Il avait pris cette haine dans son intimité avec Théophile Gautier ; car, l’année dernière, lorsque j’ai lu le volume de souvenirs publié par Emile Bergerat sur son beau-père, je suis resté stupéfait de retrouver tout mon Flaubert dans les paradoxes à jet continu de l’auteur de Mademoiselle de Maupin. C’était le même amour de l’Orient, la passion des voyages, loin de cet abominable Paris, bourgeois et étriqué. Flaubert se disait né pour vivre là-bas, sous une tente ; l’odeur du café lui causait des hallucinations de caravanes en marche ; il mangeait des mets les plus abominables avec religion, pourvu que ces mets eussent un nom d’une belle allure exotique. C’était les mêmes diatribes contre toutes nos inventions ; la vue seule d’une machine le jetait hors de lui, dans une crise d’antipathie nerveuse. Il prenait bien le chemin de fer pour aller à Rouen, simplement pour économiser le temps, disait-il ; mais il ne cessait de gronder pendant tout le voyage. C’était encore les mêmes railleries devant les mœurs et les arts nouveaux, un regret continuel de la vieille France, selon son expression, une sorte d’aveuglement volontaire et de peur sourde devant l’avenir ; à l’entendre, demain allait nous manquer, nous marchions à un abîme noir ; et, quand j’affirmais mes croyances au vingtième siècle, quand j’espérais que notre vaste mouvement scientifique et social devait aboutir à un épanouissement de l’humanité, il me regardait fixement de ses gros yeux bleus, puis haussait les épaules. Du reste, c’étaient là des questions générales qu’il n’abordait pas ; il préférait rester dans la technique littéraire. Mais il réservait surtout ses colères pour la presse ; le tapage des journaux, l’importance qu’ils se donnent, les sottises qu’ils impriment fatalement dans la hâte avec laquelle ils sont faits, le soulevaient de fureur. Il parlait de les tous supprimer d’un coup. Ce qui le blessait particulièrement, c’étaient les détails qu’on donnait parfois de sa personne. Il trouvait cela inconvenant, il disait que l’écrivain seul appartenait au public. Je fus fort mal reçu un jour que je me hasardai à lui dire qu’en somme le critique qui s’occupait de son vêtement et de sa nourriture, faisait sur lui le même travail d’analyse que lui-même, romancier, faisait sur les personnages dont il observait les figures dans la vie. Cette logique le bouleversa, jamais il ne voulut convenir qu’en somme tout marche à la fois et que la presse à informations est la petite sœur, fort mal soignée si l’on veut, de Madame Bovary. D’ailleurs, cet homme si féroce qui parlait de pendre tous les journalistes, était ému aux larmes, dès que le dernier des plumitifs faisait sur lui un bout d’article. Il lui trouvait du talent, il promenait le journal dans sa poche. A dix années de distance, il répétait de mémoire des phrases écrites sur ses livres, encore touché des éloges et frémissait des critiques. Il est toujours resté un débutant pour cette fraîcheur d’impression. Riche et travaillant à ses heures, n’ayant pas traversé la presse, il l’ignorait, la méprisant trop parfois et croyant parfois trop à elle. Bien qu’il s’emportât contre toute publicité, souvent une réclame, une simple annonce le ravissait. Il avait comme nous tous, hélas ! ce besoin maladif d’occuper le monde de sa personnalité. Seulement, il y mettait une naïveté de grand enfant. Quelques semaines avant sa mort, comme la Vie moderne publiait sa féerie : le Château des cœurs, il fut enchanté parce que le journal se trouvait étalé aux vitrines des libraires de Rouen, où sa vieille bonne de Croisset l’avait vu. « Je deviens un grand homme », écrivait-il à Bergerat. N’est-ce pas, là une note exquise ?

Cette bonhomie si charmante venait d’un manque de critique absolu. Il faut s’entendre, il était un très bon juge pour lui-même, et il avait une très large érudition ; mais, dans ses opinions sur les autres, les proportions manquaient, ses facilités à croire le portaient à de singulières indulgences, tandis que son entêtement à ne jamais généraliser, à ne pas tenir compte de l’histoire des idées, l’enfonçait dans des sévérités de pur rhétoricien. Autour de lui, il avait ainsi des admirations qui nous surprenaient, d’autant plus qu’il se montrait d’une injustice révoltante à l’égard des talents qui lui étaient antipathiques. Pour me faire nettement comprendre, il faut que je revienne encore à son idéal littéraire. Souvent, il répétait : « Tout a été dit avant nous, nous n’avons qu’à redire les mêmes choses, dans une forme plus belle, si c’est possible. » Ajoutez que, lorsqu’il s’échauffait dans une discussion, il en arrivait à nier tout ce qui n’était pas le style ; et c’était alors des affirmations qui nous consternaient : les bonshommes n’existaient pas dans un livre, la vérité était une blague, les notes ne servaient à rien, une seule phrase bien faite suffisait à l’immortalité d’un homme ; paroles d’autant plus troublantes, qu’il reconnaissait lui-même avoir la bêtise de perdre son temps à ramasser des documents et à ne vouloir planter debout que des figures exactes et vivantes. Quel cas étrange et profond, l’auteur de Madame Bovary et de L’Education sentimentale méprisant la vie, méprisant la vérité, et finissant par se tuer dans le tourment de plus en plus aigu de la seule perfection du style ! On comprendra dès lors ses engouements et ses haines littéraires. Il savait par cœur des phrases de Chateaubriand et de Victor Hugo, qu’il déclamait avec une emphase extraordinaire. Goncourt disait en riant que des annonces chantées sur ce ton auraient paru sublimes. Et Flaubert ne sortait pas de ces phrases, à ses yeux tout Chateaubriand et tout Hugo semblaient être là. Naturellement, pour les mêmes raisons, il tenait en petite estime Mérimée et il exécrait Stendhal. Il appelait ce dernier: monsieur Beyle, comme il appelait Musset : monsieur de Musset. Pour lui, le poète n’était qu’un amateur qui avait eu le mauvais goût de se moquer de la langue, en lâchant la prosodie. Quant à Stendhal, n’était-ce pas ce railleur pincé qui s’était vanté de lire chaque matin une page du Code pour prendre le ton? Nous savions ce grand psychologue, selon le mot de M. Taine, si antipathique à Flaubert, que nous évitions même de prononcer son nom. J’ajouterai ici qu’il devenait très difficile de discuter avec Flaubert quand on n’était pas de son avis ; car il ne discutait pas posément, en homme qui a des arguments à faire valoir et qui consent à écouter ceux de son adversaire, avec le désir de s’éclairer ; il procédait par affirmations violentes et perdait presqu’aussitôt la tête si on ne cédait pas devant lui. Alors, pour lui éviter un chagrin, pour ne pas lui faire courir le risque d’un coup de sang, nous disions comme lui ou bien nous gardions le silence. Il était absolument inutile de vouloir le convaincre.

Heureusement, à côté du styliste impeccable, de ce rhétoricien affolé de perfection, il y a un philosophe dans Flaubert. C’est le négateur le plus large que nous ayons eu dans notre littérature. II professe le véritable nihilisme, — un mot en isme qui l’aurait mis hors de lui, — il n’a pas écrit une page où il n’ait creusé notre néant. Le plus étrange est, je le répète, que ce peintre de l’avortement humain, que ce sceptique amer, était un homme si tendre et si naïf au fond. On se tromperait fort, si l’on se le représentait comme un Jérémie se lamentant sur l’effondrement continu du monde ; dans l’intimité, il ne soulevait guère ces questions, il sacrait quelquefois contre les petites misères de l’existence, mais sans lyrisme. Un brave homme, voilà son signalement. Son comique si particulier demanderait aussi à être étudié. La bêtise l’attirait par une sorte de fascination. Quand il avait découvert un document de grosse sottise, c’était pour lui un épanouissement, il en parlait pendant des semaines. Je me souviens qu’il s’était procuré un recueil de pièces de vers uniquement écrites par des médecins ; il nous forçait à en écouter des morceaux qu’il lisait de sa voix la plus retentissante, et il s’étonnait quand nous n’éclations pas comme lui d’un rire énorme. Un jour, il eut cette parole triste : « C’est singulier, je ris maintenant de choses dont personne ne rit plus. » A Croisset, il avait d’étranges collections dans des cartables, des procès-verbaux de gardes-champêtres, des pièces de procès curieux, des images enfantines et stupides, tous les documents de l’imbécillité humaine qu’il avait pu rassembler. Remarquez que ses livres sont là tout entiers, qu’il n’a jamais fait qu’étudier cette imbécillité, même dans les visions splendides de La Tentation de saint Antoine. Il jetait simplement son admirable style sur la sottise humaine, et je dis la plus basse, la plus terre à terre, avec parfois de grandes échappées de poète blessé. Son comique n’est pas l’esprit léger du dernier siècle, le rire fin et malicieux, le coup de griffe qui cingle, mais un comique qui remonte au seizième siècle, de sang plus épais et de patte plus lourde, bonhomme et brutal à la fois, faisant un trou. Cela explique encore son manque de succès dans les salons et auprès des femmes. On lui trouvait une gaîté de commis-voyageur. Dans l’intimité, il était terrible, quand il se déboutonnait.

Voilà donc les traits de sa physionomie, qui pourront aider à la reconstruire. Pour moi, je me résume en disant qu’il n’avait pas voulu l’évolution apportée par Madame Bovary, et qu’il a toujours refusé d’en voir et d’en mesurer les conséquences. Ce livre a été simplement un produit de son tempérament qui s’est rencontré, comme je l’ai dit ailleurs, au confluent de Balzac et de Victor Hugo. Il a mis sa gloire à être un rhétoricien, lorsqu’il a été plus encore un observateur et un expérimentateur. En étudiant en lui l’écrivain, on voit aisément comment ses facultés diverses, les contradictions apparentes qu’il apportait, ont fait de lui le romancier qu’il a été, sans qu’il ait résolu de l’être.

IV

Je passe maintenant aux livres de Gustave Flaubert.

Il faut se rappeler qu’il débuta seulement à trente-cinq ans, en 1850. Ses amis le plaisantaient beaucoup sur ce qu’ils nommaient sa paresse, et semblaient même avoir une assez médiocre confiance en son avenir. Quand ils apprirent que Flaubert travaillait à un roman, ce furent des gorges chaudes ; ils se demandaient des nouvelles de l’œuvre, ils doutaient évidemment qu’elle parut jamais. Cela indiquerait que, jusque-là, il avait hésité, échoué dans des tentatives, montrant les indécisions et les avortements de son Frédéric Moreau. Pourtant, il ne parlait jamais de ses premiers essais ; il ne citait guère en plaisantant qu’une sorte de tragédie comique sur la vaccine. Sans doute il avait rimé beaucoup de vers médiocres, qu’on retrouvera peut-être dans ses papiers. Louis Bouilhet était alors le grand homme du groupe, et M. Maxime Ducamp [sic], dont on a fait dernièrement un si étrange académicien, avait déjà un nom presque célèbre, lorsque Flaubert se débattait encore dans les incertitudes d’un début pénible. Je suis certain que, malgré son large cœur, il souffrit de cette situation, de cette première impuissance où son génie restait paralysé, tandis que des talents inférieurs se produisaient si aisément et paraissaient le tenir en dédain. J’explique ainsi l’admiration exagérée qu’il a toujours professée pour Bouilhet, en homme qui avait vu autrefois un maître dans ce poète de second ordre.

L’apparition de Madame Bovary fut donc une surprise. Ce livre, écrit après le voyage en Orient fait en compagnie de M. Maxime Ducamp, aurait été inspiré, dit-on, par la lecture d’un simple fait divers, le suicide de la femme d’un médecin que Flaubert connaissait. Peu importe, d’ailleurs ; l’auteur inconnu, travaillant dans son coin, arrivait avec cette note puissamment originale qui allait transformer le roman : voilà la grande affaire. Je ne crois pas que les amis de Flaubert aient même senti la portée d’une telle œuvre. Il leur en lisait des morceaux, et l’on prétend qu’ils lui faisaient faire de nombreuses corrections, ce dont je doute fort, car le Flaubert des dernières années n’était pas un homme à changer une virgule. Du reste, tous lancés dans le mouvement romantique, ils devaient ainsi que lui regarder Madame Bovary comme une bonne plaisanterie lyrique faite aux réalistes de l’époque. On connaît le procès ridicule intenté à l’auteur et le succès retentissant du roman. A ce propos je note que Flaubert, malgré sa bonhomie, n’oubliait pas facilement les injures ; il a toujours gardé rancune à M. Pinard, qui lança contre lui son réquisitoire fameux, devenu aujourd’hui un monument de drôlerie. Le livre rapporta très peu au romancier, quatre cents francs, je crois ; il faudrait raconter cette histoire tout au long, car elle est une page curieuse de notre librairie. Il est vrai que plus tard, il vendit assez cher au même éditeur Salammbô et L’Education sentimentale. Mais ce que je veux nettement établir, c’est la singulière haine que Flaubert conçut peu à peu contre Madame Bovary. Après ses autres œuvres, comme on lui jetait toujours son premier roman à la tête, comme on lui répétait : « Donnez-nous une autre Madame Bovary », il se prit à maudire cette fille aînée qui faisait un si grand tort à ses sœurs cadettes. Cela alla si loin qu’un jour il nous déclara sérieusement que, s’il n’avait pas eu besoin d’argent, il l’aurait retirée absolument du commerce, en empêchant qu’on en tirât des éditions nouvelles. Peut-être aussi éprouvait-il, dans son cœur de romantique, un sourd chagrin à voir la terrible poussée naturaliste que son œuvre avait produite dans notre littérature. Je retrouve là l’inconscience dont j’ai parlé.

J’ai peu de notes sur Salammbô. Le succès fut encore très retentissant ; je me souviens des plaisanteries de la petite presse, des caricatures, des parodies. Le bruit devint surtout énorme, après qu’une grande dame se fut risquée en costume de Salammbô dans un bal des Tuileries. Le livre avait paru en 1863. Il avait coûté à Flaubert un travail considérable de recherches, sans parler du voyage qu’il avait fait à Tunis. Aussi doit-on se rappeler la polémique violente qu’il eut avec un savant, M. Froehner, qui contestait l’exactitude de ses documents. Il regimba aussi, mais avec cordialité, contre l’article où Sainte-Beuve parlait d’une « pointe sadique ». Ce sont les deux seules occasions où il se laissa entraîner à la polémique. Il était alors très intime avec Sainte-Beuve, qu’il rencontrait chez la princesse Mathilde et à leur dîner de Magny, dont on a tant parlé. Ce fut aussi chez Magny qu’il se lia avec les autres convives, MM. Taine, Renan, Paul de Saint-Victor, le prince Napoléon, sans parler de Théophile Gautier et des Goncourt. George Sand, je crois, y parut à plusieurs reprises. Elle aimait beaucoup Flaubert, elle le tutoyait et lui écrivait de longues lettres, bien qu’ils ne s’entendissent guère ensemble sur la littérature ; je me rappelle une discussion entre eux, à propos de Sedaine, qu’elle lui vantait et qu’il déclarait être de l’eau claire ; quand elle mourut, il éprouva un très grand chagrin. Pour en finir avec Salammbô, je le trouvai triste, un jour qu’il achevait de revoir les épreuves, de l’édition définitive qui a paru chez Charpentier ; et il me dit que l’ouvrage venait de lui paraître d’un bon tiers trop long. Plus il allait, et plus il avait un besoin de sobriété. La sobriété, c’est la perfection.

En somme, le livre dont il a le plus souffert est L’Education sentimentale. Il avait mis tout son effort dans cette œuvre, remuant les bibliothèques, consultant les journaux et les gravures, se donnant un mal énorme pour reconstituer les lieux, qui ont singulièrement changé depuis quarante ans. Lorsqu’un écrivain passe six ou sept années sur un ouvrage, et qu’il y met une pareille somme de travail et de volonté, il donne naturellement à cet ouvrage une importance considérable. Flaubert était donc persuadé qu’il lançait une œuvre bien supérieure à Madame Bovary, et dont l’apparition devait porter un formidable coup dans le public. Du reste, il n’a jamais publié un livre sans croire fortement au succès, avec une confiance d&rsqeo;enna.t et une ignorance des conditions de vente en librairie, qui rappelaient les beaux rêves de Balzac. On le plaisanta beaucoup, à l’époque, sur la prétendue caisse en bois des îles, dans laquelle il avait apporté L’Education sentimentale de Croisset à Paris ; cette caisse était en bois blanc, et Flaubert expliquait qu’il l’avait fait faire par le menuisier de son village, pour transporter avec plus de facilité et de sûreté son manuscrit, qui était énorme ; ajoutez qu’il devait en lire des passages chez la princesse Mathilde, et qu’il n’aurait pas su comment se présenter, avec un tel papier de papier entre les bras. Le roman parut à la fin de 1869. Le succès de vente fut médiocre, les journaux attaquèrent l’œuvre avec violence, et Flaubert tomba brusquement du haut de son rêve. La chute fut si douloureuse, qu’il s’en ressentit jusqu’à la fin. Ce qui lui fut le plus sensible, ce fut le silence qui enterra bientôt L’Education sentimentale ; on la déclara ennuyeuse à mourir, et personne n’en parla plus. Il courut s’enfermer à Croisset ; c’était son refuge, dans les gros chagrins. Lorsque nous allâmes le voir dernièrement, il nous disait en montrant son cabinet : « Voici une pièce où j’ai beaucoup travaillé et où j’ai souffert plus encore. » Cela m’avait vivement ému, car je connais cette souffrance du cerveau qui se dévore dans la solitude. Là-bas, il cachait toutes ses plaies ; il sanglotait sur ce divan où il est mort, agonisait à cette table où il a raturé tant de phrases rebelles. Il faut savoir ce que lui coûtait une bonne page, lui qui s’était stérilisé volontairement, dans son désir toujours inassouvi de la perfection. C’était un arrachement continu, des couches douloureuses à hurler, des doutes sans cesse renaissants, jusqu’à se traiter de brute, à se croire idiot. Il nous le répétait souvent : « Toutes les nuits, j’ai envie de me casser la margoulette. » Songez alors quelle dut être la torture de cet homme, lorsqu’il se retrouva seul, avec l’écroulement de son œuvre derrière lui ! Il voyait par terre sept années de travail, il était ébranlé dans toutes ses convictions. Les grands producteurs se consolent vite, mais lui devait attendre des années pour se remettre à croire. Puis, les temps étaient sombres, l’invasion arriva et acheva de le bouleverser. Ce romancier dont on blâme le scepticisme et l’indifférence, qui n’a jamais écrit les mots de patrie et de drapeau, souffrit abominablement de l’occupation étrangère. Quand je le revis, il en était absorbé, tout pâle et tout tremblant. Ce furent ses années mauvaises, celles dont j’ai parlé, et qu’il passa rue Murillo.

La blessure de L’Education sentimentale était toujours au fond. Souvent, il s’arrêtait brusquement devant un de nous, en s’écriant : « Mais expliquez-moi donc pourquoi ce bouquin n’a pas eu de succès ! » L’année dernière, à la suite d’un article que je fis à propos d’une nouvelle édition du roman, il m’écrivit une lettre où il le définissait d’une phrase bien juste. « C’est un livre honnête » disait-il. Puis il ajoutait que, peut-être, avait-il eu le tort de sortir du cadre fatal de tout roman, en écrivant ce journal de la vie telle qu’elle est. Ainsi, il en était arrivé à douter lui-même, ce qui annonçait un terrible travail en lui, pour qui le connaissait.

Quant à La Tentation de saint Antoine, elle l’a occupé plus de vingt ans. Avant Madame Bovary elle-même, il y avait travaillé ; un fragment, la visite de la reine de Saba, parut même dans l’Artiste. Mais toujours il remettait l’ouvrage sur le chantier, sans pouvoir se contenter. Le premier texte du morceau de la reine de Saba serait même meilleur que celui qu’il a refait depuis ; ce qui prouve le côté presque maladif de son besoin de perfection. En 1874, lorsqu’il eut enfin terminé l’œuvre, ce fut pour lui un grand soulagement ; non pas qu’il fût absolument satisfait, mais il n’y voyait plus clair, selon son expression, et il avait peur de tout recommencer de nouveau, s’il ne se décidait pas à publier. Le succès fut encore moindre que pour L’Education sentimentale. Flaubert s’en étonna, car il s’était imaginé qu’une telle œuvre de science et d’art pouvait aisément devenir populaire ; mais il n’en souffrit pas autant que nous le craignions. La Tentation de saint Antoine est restée jusqu’à la fin son œuvre favorite.

Des Trois Contes, je parlerai peu. Flaubert les regardait comme une distraction. Il avait commencé Bouvard et Pécuchet, le livre posthume qu’il a laissé, lorsque, terrifié de la besogne, accablé par la perte de sa fortune, il lâcha ce gros travail et s’amusa à écrire les trois nouvelles : La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Un cœur simple et Hérodias. Chacune lui coûta six mois environ. C’était là ce qu’il appelait se reposer. Maintenant, je devrais dire ce que je sais de Bouvard et Pécuchet ; mais je serai bref, le livre n’a pas paru, et je préfère ne pas le déflorer. Bouvard et Pécuchet, dans l’idée de l’auteur, doit être pour le monde moderne ce que La Tentation de saint Antoine est pour le monde antique : une négation de tout, ou plutôt une affirmation de la sottise universelle. Seulement, La Tentation de saint Antoine est une épopée poussée au lyrisme, tandis que Bouvard et Pécuchet est une comédie poussée presque jusqu’à la caricature. Flaubert a pris deux bonshommes, deux anciens employés de ministère, qu’il a fait se retirer à la campagne où ils tentent toutes les connaissances humaines, par manière de distraction et dans le but plus noble de se rendre utiles ; naturellement, leurs tentatives échouent, ils sont un continuel avortement, et lorsqu’ils ont passé stérilement de l’agriculture à l’histoire et de la littérature à la religion, ils ne trouvent plus qu’une occupation intéressante, celle de copier tous les papiers imprimés qui leur tombent sous la main. Cette copie des deux bonshommes devait former un second volume, dans lequel Flaubert aurait publié les âneries échappées aux plumes les plus médiocres et les plus illustres, en commençant par lui-même ; j’ignore si ce second volume était assez complet avant sa mort, pour qu’il puisse paraître. Ce que je sais, c’est que Bouvard et Pécuchet a donné une peine atroce à Flaubert ; plusieurs fois, il a été sur le point de tout lâcher, tellement cette revue monotone des connaissances humaines présentait de difficultés, et tellement il se perdait dans des recherches compliquées. Le seul chapitre de l’agriculture, à peine trente pages, l’a forcé à lire cent sept ouvrages sur la matière. Il s’entêtait pourtant ; l’œuvre était une vieille idée de jeunesse à laquelle il croyait. Je me permettrai ici une anecdote qui montre quelle importance il donnait aux moindres détails. Il nous faisait d’abord à nous-mêmes un mystère du titre de son livre ; il disait « mes bonshommes » ; plus tard, quand il nous le confia, il ne le désignait encore que par les initiales B et P, dans ses lettres. Un jour donc, comme nous déjeunions chez Charpentier, nous parlions des noms, et je dis que j’en avais trouvé un excellent, Bouvard, pour un personnage de Son Excellence Eugène Rougon, le roman auquel je travaillais alors. Je vis Flaubert devenir singulier. Quand nous quittâmes la table, il m’emmena au fond du jardin, et là, avec une grosse émotion, il me supplia de lui abandonner de nom de Bouvard. Je le lui abandonnais en riant. Mais il restait sérieux, très touché, et il répétait qu’il n’aurait pas continué son livre, si j’avais gardé le nom. Pour lui, toute l’œuvre était dans ces deux noms : Bouvard et Pécuchet. Il ne la voyait plus sans eux.

Je ne puis me dispenser de dire aussi un mot du Candidat, cette pièce malheureuse qui n’eut aucun succès au Vaudeville. La passion du théâtre l’avait toujours tourmenté, mais sans le déranger trop dans ses romans. C’était surtout l’exemple de Bouilhet qui l’enflammait. Il avait fait avec lui une pièce : le Sexe faible, qui fut d’abord reçue au Vaudeville. Puis M. Carvalho, alors directeur, préféra avoir une pièce de lui tout seul, et ce fut ainsi que Flaubert écrivit Le Candidat. Il crut d’abord à sa pièce, mais à la répétition générale, qui nous consterna, il sentit la chute fatale. Je le trouvai très beau, très crâne, dans cette occasion. Il assista à sa défaite sans émotion apparente ; la salle fut froidement respectueuse, à peine y eut-il deux ou trois coups de sifflet. Dehors, il neigeait. Je le retrouvai à la sortie, fumant un cigare sur le trottoir, et il rentra à pied, en causant avec des amis. A la quatrième représentation, il retirait la pièce. Il était simplement étonné que le comique qu’il y avait mis n’eût pas porté davantage. S’il a souffert de cet écroulement, nous n’en avons rien su. Plus tard, il nous lut le Sexe faible qu’il allait faire jouer au théâtre Cluny. L’idée était ingénieuse, il y avait d’excellentes scènes ; mais l’agencement général nous parut très faible, et devant notre silence embarrassé, il comprit et arrêta la pièce. Je n’assurerais pas qu’il ne perdit pas, ce jour-là, une illusion encore chère ; car, pendant les répétitions du Candidat, il nous parlait de cinq ou six sujets de pièces qui lui étaient venus et qu’il voulait mettre à la scène, si le public mordait. Il ne nous en a jamais reparlé, il avait renoncé au théâtre. La seule tendresse qu’il eût gardée était pour sa féerie Le Château des cœurs, faite en collaboration avec Louis Bouilhet et d’Osmoy, et que la Vie moderne a publiée dernièrement. Il disait toujours qu’il voudrait, avant de mourir, voir à la scène les tableaux du Cabaret et du Royaume du Pot-au-Feu. Il ne les y a pas vus, et ses amis pensent que cela vaut mieux.

Gustave Flaubert ne laisse, comme œuvre posthume, que Bouvard et Pécuchet. Peut-être pourra-t-on trouver dans ses papiers de quoi faire un volume de mélanges. Il avait écrit en partie son voyage en Orient, et certains fragments en sont très beaux. En outre, il y aurait des morceaux de La Tentation de saint Antoine, condamnés par lui, et qui présenteraient un vif intérêt. Je ne parle pas de sa correspondance qu’on réunira sans doute un jour, avec quelque peine à la vérité, car pour éviter justement qu’on publiât ses lettres, il y glissait par théorie des mots énormes, difficiles à imprimer ; je parle bien entendu des lettres à ses intimes, les plus intéressantes.

Certainement, Flaubert croyait vivre longtemps encore. Il parlait bien de la mort, y songeait et la redoutait ; mais cela ne l’empêchait pas de faire souvent devant nous des projets littéraires, qui, pour être réalisés, lui auraient demandé une nouvelle existence, à lui qui mettait en moyenne sept ans à un volume. Notre grand désir était de lui voir refaire un roman de passion ; nous sentions qu’il avait besoin d’un grand succès, nous le poussions à placer une histoire d’amour dans le cadre du second Empire, qu’il avait vu de très près et sur lequel il avait des notes excellentes. Il ne disait pas non, mais il restait hésitant ; la besogne l’effrayait, car avec son système il lui aurait fallu fouiller les documents de toute l’époque ; peut-être aussi ne se sentait-il pas très libre, après ses séjours à Compiègne ; ajoutez enfin que l’affabulation le préoccupait dans ses romans, dont l’action paraît si simple, et qu’il avait beaucoup de peine à se contenter. Cependant, il avait fini par trouver un sujet, il nous l’indiquait d’une façon trop confuse pour que j’en parle nettement ici ; c’était l’histoire d’une passion réglementée, le vice embourgeoisé et se satisfaisant sous des apparences très honnêtes. Il voulait que ce fût « bonhomme ». Mais, il faut bien le dire, ce roman du second Empire, comme nous l’appelions, ne mordait guère sur son esprit. D’autres idées venaient toujours en travers, et je doute qu’il l’eût jamais écrit. Une de ces idées, celle qui a occupé ses deux dernières années, était une nouvelle sur Léonidas aux Thermopyles. Je le trouvai un jour très allumé, comme pris de fièvre. Il n’avait pas dormi de la nuit, bouleversé par ce sujet qu’une lecture lui avait inspiré la veille. « J’en fume ! » me disait-il. Il voyait Léonidas partir pour les Thermopyles, avec ses trois cents compagnons ; et il parlait d’eux comme des gardes-nationaux qu’il aurait connus : c’étaient de bons bourgeois, qui s’en étaient allés, les mains dans les poches. Puis, il les suivait le long de la route, qu’il avait faite lui-même, lors de son voyage en Orient ; ce qui l’arrêtait un peu, c’était son désir de revoir la Grèce, mais à la rigueur il se serait contenté de ses notes anciennes. Je suis certain qu’après Bouvard et Pécuchet, s’il avait vécu, il se serait mis à son Léonidas ; il aurait écrit deux autres nouvelles, et aurait ainsi donné un pendant aux Trois Contes. Les sujets de ces nouvelles étaient trouvés, un entre autres d’une physiologie amoureuse bien hardie.

V

Il me reste à dire comment Gustave Flaubert travaillait et quelle était pour lui cette perfection qui a fait la joie et le tourment de son existence.

Je prends un de ses livres au début, lorsque le sujet était à peu près arrêté dans sa tête, et qu’il avait jeté un plan sommaire sur le papier. Dès lors, il établissait des cases, et la chasse aux documents commençait avec le plus d’ordre possible. Il lisait surtout un nombre considérable d’ouvrages ; seulement il faut dire qu’il les feuilletait plutôt, allant avec un flair dont il se flattait à la page, à la phrase qui seule lui était utile. Souvent un ouvrage de cinq cents pages ne lui donnait qu’une note, qu’il écrivait soigneusement ; souvent même l’ouvrage ne lui donnait rien du tout. On trouve ici une explication des sept années qu’il mettait en moyenne à chacun de ses livres ; car il en perdait bien quatre dans des lectures préparatoires. Il était entraîné, un volume le poussait à un autre, une note au bas d’une page le renvoyait à des traités spéciaux, à des sources qu’il voulait dès lors connaître, si bien qu’une bibliothèque finissait par y passer ; et le tout parfois à propos d’un fait douteux, d’un simple mot dont il n’était pas sûr. D’ailleurs, je crois aussi qu’il lui arrivait d’oublier son roman et d’élargir ainsi ses lectures par un plaisir d’érudit. Son érudition s’était en effet formée de cette manière, dans les fouilles continuelles qu’il faisait en vue de ses œuvres ; il avait dû se remettre au latin, il avait remué toute l’antiquité et toutes nos sciences modernes pour Salammbô et La Tentation de saint Antoine, pour L’Education sentimentale et Bouvard et Pécuchet. Donc, peu à peu, les notes prises dans des livres s’entassaient de la sorte et formaient bientôt d’énormes cahiers. Il questionnait également les hommes spéciaux, il allait consulter des estampes à la Bibliothèque, il courait la campagne et en revenait avec des documents sur les lieux où il plaçait ses personnages. Tout cela grossissait le tas des notes. Pour donner une idée de sa conscience, il suffit de conter qu’avant d’écrire L’Education sentimentale, il a feuilleté toute la collection du Charivari, afin de se pénétrer de l’esprit du petit journalisme, sous Louis-Philippe ; et c’est avec les mots trouvés dans cette collection qu’il a créé son personnage d’Hussonnet. Je citerai vingt exemples de cette conscience poussée jusqu’à la manie. Enfin, le tas des notes débordait, il avait tous ses documents, ou du moins il s’arrêtait de lassitude et d’impatience, car avec ses scrupules, les recherches auraient pu durer toujours ; il venait une heure, disait-il, où il se sentait le besoin d’écrire. Et il se mettait à sa dure besogne. C’était alors que commençait sa torture.

Je rappelle ici que, lorsqu’il avait pris toutes ses notes, il affectait pour elles un grand mépris. Les notes de Bouvard et Pécuchet, par exemple, faisaient un paquet considérable, une montagne de papiers que nous avons vue sur sa table pendant les dernières années. Il y aurait eu la matière d’au moins cinq volumes in-octavo. Chaque chapitre avait son dossier spécial. Une page de notes devait souvent se résumer en une phrase. C’était simplement de la matière exacte, dont il devait tirer la quintessence. On comprend alors quelle terrible besogne, quel effort il avait à faire pour arriver à ce résumé, d’autant plus qu’il le voulait dans une langue parfaite. Et la langue devenait tout, et les notes n’étaient plus rien. Il méprisait même l’humanité des personnages, il s’enfonçait dans la cruelle rhétorique qu’il s’était faite. Comme il le répétait, être exact, ne pas laisser passer une erreur, c’est simplement de l’honnêteté envers le public.

Cela va de soi. Il n’y a que les mauvais esprits qui parlent de ce qu’ils ignorent. Puis, si on le poussait, il criait qu’il se fichait au fond de la vérité, qu’il fallait être un malade comme lui pour avoir le besoin bête de l’exactitude, et que la seule chose importante et éternelle sous le soleil était une phrase bien faite.

Quand il se mettait à rédiger, il commençait par écrire assez rapidement un morceau, tout un épisode, cinq ou six pages au plus. Parfois, lorsque le mot ne venait pas, il le laissait en blanc. Puis, il reprenait le morceau, et c’était alors deux ou trois semaines, quelquefois plus, de travail passionné sur ces cinq ou six pages. Il les voulait parfaites, et je vous assure que sa perfection n’était pas commode. Il pesait chaque mot, n’en examinait pas seulement le sens, mais encore la conformation. Eviter les répétitions, les rimes, les duretés, ce n’était encore que le gros de la besogne. Il en arrivait à ne pas vouloir que les mêmes syllabes se rencontrassent dans une phrase ; souvent, une lettre l’agaçait, il cherchait des termes où elle ne fût pas ; ou bien il avait besoin d’un certain nombre de r pour donner du roulement à la période. Il n’écrivait pas pour les yeux, pour le lecteur qui lit du regard, au coin de son feu ; il écrivait pour le lecteur qui déclame, qui lance les phrases à voix haute ; et même tout son système de travail se trouvait là. Pour éprouver ses phrases, il les « gueulait » lui-même seul à sa table, et il n’en était content que lorsqu’elles avaient passé par son « gueuloir », avec la musique qu’il leur voulait. A Croisset, cette méthode était bien connue, les domestiques avaient ordre de ne pas le déranger, quand ils entendaient monsieur crier ; seuls, des bourgeois s’arrêtaient sur la route par curiosité, et beaucoup l’appelaient : « l’avocat, » croyant sans doute qu’il s’exerçait à l’éloquence. Rien n’est, selon moi, plus caractéristique que ce besoin d’harmonie. On ne connaît pas le style de Flaubert, si on n’a pas « gueulé » comme lui ses phrases. C’est un style fait pour être déclamé, et la sonorité des mots, la largeur du rhythme [sic], donnent alors des puissances étonnantes à l’idée, parfois par l’ampleur lyrique, parfois par l’opposition comique. Il a ainsi excellé à parler des imbéciles, avec un roulement d’orgues qui les écrase.

Je ne puis même ici donner une idée de ses scrupules en matière de style. Il faudrait descendre dans l’infiniment petit de la langue. La ponctuation prenait une importance capitale. Il voulait le mouvement, la couleur, la musique, et tout cela avec ces mots inertes du dictionnaire qu’il devait faire vivre. Ce n’était pourtant pas un grammairien, car il ne reculait pas devant une incorrection, lorsqu’elle rendait une phrase plus sobre et plus tonnante. D’autre part, il tendait davantage chaque jour à la sobriété, au mot définitif, car la perfection est l’ennemie de l’abondance. Souvent, j’ai pensé, sans le lui dire, qu’il reprenait la besogne de Boileau sur la langue du romantisme, si encombrée d’expressions et de tournures nouvelles.

Il se châtrait, il se stérilisait, il finissait par avoir peur des mots, les tournant de cent façons, les rejetant, lorsqu’ils n’entraient pas à son idée dans sa page. Un dimanche, nous le trouvâmes somnolent, brisé de fatigue. La veille, dans l’après-midi, il avait terminé une page de Bouvard et Pécuchet, dont il se sentait très content, et il était allé dîner en ville, après l’avoir copiée sur une feuille du grand papier de Hollande dont il ne servait. Lorsqu’il rentra vers minuit, au lieu de se coucher tout de suite, il voulut se donner le plaisir de relire sa page. Mais il resta tout émotionné, une répétition lui avait échappé, à deux lignes de distance. Bien qu’il n’y eût pas de feu dans son cabinet, et qu’il fit très froid, il s’acharna à ôter cette répétition. Puis, il vit d’autres mots qui lui déplaisaient, il ne put tous les changer et alla se mettre au lit, désespéré. Dans le lit, impossible de dormir ; il se retournait, il songeait toujours à ces diables de mots. Brusquement, il trouva une heureuse correction, sauta par terre, ralluma la bougie et retourna en chemise dans son cabinet écrire la nouvelle phrase. Ensuite, il se refourra grelottant sous la couverture. Trois fois, il sauta et ralluma ainsi sa bougie, pour déplacer un mot ou ajouter une virgule. Enfin, n’y tenant plus, possédé du démon de la perfection, il apporta sa page, enfonça son foulard sur ses oreilles, se tamponna de tous les côtés dans son lit, et jusqu’au jour éplucha sa page, en la criblant de coups de crayon. Voilà comment il travaillait. Nous avons tous de ces rages ; mais lui avait ces rages d’un bout à l’autre de ses livres.

Quand il était à sa table, devant une page de sa première rédaction, il se prenait la tête entre les deux mains, et pendant de longues minutes regardait la page, comme s’il l’avait magnétisée. Il lâchait sa plume, il ne parlait pas, restait absorbé, perdu dans la recherche d’un mot qui fuyait ou d’une tournure dont le mécanisme lui échappait. Tourgueneff qui l’a vu ainsi, déclarait que c’était attendrissant. Et il ne fallait pas le troubler, et il avait une patience d’ange, lui si peu endurant d’ordinaire. Il était très doux devant la langue, ne jurait pas, attendait des heures qu’elle voulût bien se montrer commode. Il disait avoir cherché des mots pendant des mois.

Je viens de citer Tourgueneff. Un jour, j’assistai à une scène bien typique. Tourgueneff, qui gardait de l’amitié et de l’admiration pour Mérimée, voulut ce dimanche-là que Flaubert lui expliquât pourquoi il trouvait que l’auteur de Colomba écrivait mal. Flaubert en lut donc une page ; et il s’arrêtait à chaque ligne, blâmant les qui et les que, s’emportant contre les expressions toutes faites, comme « prendre les armes » ou « prodiguer des baisers ». La cacophonie de certaines rencontres de syllabes, la sécheresse des fins de phrases, la ponctuation illogique, tout y passa. Cependant, Tourgueneff ouvrait des yeux énormes. Il ne comprenait évidemment pas, il déclarait qu’aucun écrivain, dans aucune langue, n’avait raffiné de la sorte. Chez lui, en Russie, rien de pareil n’existait. Depuis ce jour, quand il nous entendait maudire les qui et les que, je l’ai vu souvent sourire ; et il disait que nous avions bien tort de ne pas nous servir plus franchement de notre langue, qui est une des plus nettes et des plus simples. Je suis de son avis, j’ai toujours été frappé de la justesse de son jugement ; c’est peut-être parce que, à titre d’étranger, il nous voit avec le recul et le désintéressement nécessaires.

Je citerai encore une phrase que Flaubert écrivait dernièrement à un ami : « J’ai beaucoup aimé Balzac, mais le désir de la perfection m’en a détaché peu à peu. » Voilà tout Flaubert. Je réunis ici des notes, je ne discute pas une théorie littéraire. Mais je veux pourtant ajouter que ce désir de Ia perfection a été, chez le romancier, une véritable maladie, qui l’épuisait et l’immobilisait. Qu’on le suive attentivement, à ce point de vue, depuis Madame Bovary jusqu’à Bouvard et Pécuchet : on le verra peu à peu s’absorber dans la forme, réduire son dictionnaire, se donner de plus en plus au procédé, restreindre davantage l’humanité de ses personnages. Certes, cela a doté la littérature française de chefs-d’œuvre parfaits. Mais il y avait un sentiment de tristesse, à voir ce talent si puissant renouveler la fable antique des nymphes changées en pierre. Lentement, des jambes à la taille, puis à la tête, Flaubert devenait un marbre.

Parfois, je soulevais, cette question devant lui, avec prudence, car je craignais de l’affliger. Une critique le bouleversait. Quand il nous lisait un morceau, il n’y avait pas à discuter, sous peine de le rendre malade. Pour moi, dès qu’il poursuivait les qui et les que, il négligeait par exemple les et ; et c’est ainsi qu’on trouvera des pages de lui où les et abondent, lorsque les qui et les que sont complètement évités. Je veux dire que l’esprit, occupé à proscrire une tournure qui est dans le génie de la langue, se rejette dans une autre tournure, dont il ne se méfie pas et que dès lors il prodigue. Dans ce purisme, il entre toujours beaucoup de caprice personnel. Seulement, je le dis encore, il était inutile de vouloir convaincre Flaubert. Un homme qui avait souvent passé une journée sur une phrase, qui était convaincu d’y avoir mis tout ce qu’il croyait bon, ne pouvait lâcher sa phrase sur une simple observation. Il refusait donc de corriger, d’autant plus que changer un mot était pour lui faire crouler toute la page. Chaque syllabe avait son importance, sa couleur et sa musique. Il s’effarait, à la seule idée de déplacer une virgule. Ce n’était pas possible, sa phrase n’existait plus. Lorsque il nous lut Un Cœur simple, nous lui demandâmes d’enlever la phrase sur le perroquet, que Félicité prend pour le Saint-Esprit : « Le Père, pour l’énoncer, n’avait pu choisir une colombe, puisque ces bêtes-là n’ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de Loulou. » Cela nous semblait, pour la vieille bonne, d’une subtilité d’observation qui frisait la charge. Flaubert parut très ému, il nous promit d’examiner le cas ; il s’agissait simplement de couper la phrase mais il ne le fit pas, il aurait cru l’œuvre détraquée.

Naturellement, après un tel labeur, le manuscrit terminé prenait à ses yeux une importance considérable. Ce n’était pas vanité, c’était respect et croyance pour un travail qui lui avait donné tant de mal, et où il s’était mis tout entier. Il en faisait faire une copie, qu’il revoyait une dernière fois avec soin ; et c’était cette copie qui allait à l’imprimerie. On trouvera certainement dans ses papiers tous ses manuscrits originaux, écrits de sa main ; il en choisissait même le papier, un papier solide et durable, avec la pensée de laisser un texte exact pour la postérité. Quant à la copie, elle le détachait de son œuvre, disait-il ; il la lisait en étranger, son livre ne lui paraissait plus à lui, et il s’en séparait sans souffrance ; tandis que s’il avait donné son manuscrit, ce manuscrit sur lequel il se passionnait depuis si longtemps, il lui aurait semblé qu’il s’arrachait un morceau de sa chair. Avant de remettre le texte à l’imprimerie, il aimait à en lire des morceaux, dans des maisons amies. C’étaient des solennités. Il lisait très bien, d’une voix sonore et rhythmée [sic], lançant les phrases comme dans un récitatif, faisant valoir admirablement la musique des mots, mais ne les jouant pas, ne leur donnant ni nuances ni intentions ; j’appellerai cela une déclamation lyrique, et il avait toute une théorie là-dessus. Dans les passages de force, lorsqu’il arrivait à un effet final, il enflait la voix, il montait jusqu’à un éclat de tonnerre, les plafonds tremblaient. Je lui ai entendu achever ainsi La Légende de saint Julien I’Hospitalier, dans un véritable coup de foudre du plus grand effet. Puis, l’impression de son livre était toute une grosse affaire. Il se montrait extrêmement difficile pour le choix d’une imprimerie, déclarant que pas un imprimeur de Paris n’avait de la bonne encre. La question du papier aussi le préoccupait fort ; il voulait qu’on lui montrât des échantillons, il élevait toutes sortes de difficultés, très inquiet également de la couleur de la couverture et rêvant même parfois des formats inusités. Ensuite, il choisissait lui-même le caractère. Pour La Tentation de saint Antoine, il a exigé une typographie compliquée, trois sortes de caractères, et s’est donné un mal énorme pour se contenter. Tous ces soins méticuleux venaient, je le répète, du respect qu’il avait pour la littérature et pour son propre travail. Pendant l’impression, il restait agité, non qu’il corrigeât beaucoup les épreuves ; il se contentait simplement de les revoir au point de vue typographique, car il n’aurait pas changé un mot, l’œuvre était désormais pour lui solide comme du bronze, poussée à la plus grande perfection possible. Il continuait simplement à s’inquiéter du côté matériel, il écrivait jusqu’à deux lettres par jour à l’imprimeur et à l’éditeur, tremblait qu’une correction n’échappât, saisi parfois d’un doute qui lui faisait brusquement prendre une voiture pour s’assurer si telle virgule était bien à sa place. Enfin le volume paraissait, et il l’envoyait à ses amis, d’après des listes tenues très exactement, dont il rayait les personnes qui ne le remerciaient pas. La littérature, à ses yeux, était une fonction supérieure, la seule fonction importante du monde. Aussi voulait-il qu’on fût respectueux pour elle. Sa grande rancune contre les hommes venait beaucoup de leur indifférence en art, de leur sourde défiance, de leur peur vague devant le style travaillé et éclatant. Il avait un mot qu’il répétait souvent de sa voix terrible : « La haine de la littérature ! la haine de la littérature » ; et, cette haine, il la retrouvait partout, chez les hommes politiques plus encore que les bourgeois.

Tel est le Gustave Flaubert que je retrouve dans mes souvenirs, le merveilleux écrivain, le logicien si plein de contradictions. Il s’était donné tout entier aux lettres, à ce point qu’il en était injuste pour les autres arts, la peinture et la musique par exemple, qu’il appelait avec dédain « les arts inférieurs ». En peinture, il n’avait certainement pas la moindre idée critique ; il ne parlait jamais tableaux, il avouait son ignorance ; je ne l’ai vu se passionner un peu que pour les toiles de M. Gustave Moreau, dont le talent si travaillé avait une grande parenté avec le sien. Quand on lui parlait de faire illustrer un de ses livres, il entrait dans une violente colère, disant qu’il ne faut pas respecter sa prose pour y laisser mettre des images qui salissent et détruisent le texte. Une seule fois, et dans un cas particulier, il finit par céder : on se souvient que la Vie Moderne publia sa féerie avec des dessins ; mais il regretta ce qu’il appelait sa lâcheté, il écrivit des lettres furieuses, mécontent de cette publication, qui fut un de ses derniers chagrins. Il ne voulait pas davantage qu’on fit son portrait, et, tant qu’il a vécu, il s’est entêté ; pourtant, s’il n’existe de lui aucun portrait à l’huile, on a quelques photographies, qu’il avait fait faire pour une dame, dans un moment de faiblesse. Le dessin publié par la Vie Moderne, un dessin de M. Liphart, d’après une de ces photographies, est d’ailleurs d’une ressemblance parfaite. Les vieux amis de Flaubert disaient, en plaisantant, que c’était pure coquetterie, s’il refusait de se laisser peindre. Il avait eu, paraît-il, une tête fort belle ; mais, devenu chauve de bonne heure, il regrettait ses cheveux, il se traitait de vieillard, avec cette passion de la beauté qui a marqué la génération de 1830. Cette passion nous touche si peu aujourd’hui, que nous ne comprenions guère Gustave Flaubert, avec sa grande taille, son front large, sa longue moustache qui barrait sa mâchoire puissante, était pour nous une figure superbe de penseur et d’écrivain.

Avant de finir, je dirai un mot d’un fait délicat, que des adversaires pourraient exploiter plus tard. Lorsque Flaubert se fut dépouillé si grandement de sa fortune, pour venir au secours du mari de sa nièce, ses amis le virent si inquiet et si bouleversé, que tous cherchèrent un moyen de le tranquilliser, en lui trouvant des ressources. On avait songé à une place de conservateur de bibliothèque. D’abord, il refusa hautement. Pendant de longues semaines, on le travailla ; il était alors au lit, la jambe cassée, et l’on dut aller le voir à Croisset pour le décider. A Paris, le ministre tenait la nomination prête. C’est ainsi que Gustave Flaubert pendant les derniers dix-huit mois de son existence, a reçu de l’Etat une pension déguisée de trois mille francs.

Du reste, il ne doit rien de plus au pays. Il n’était pas de l’Académie et n’en aurait jamais été, par la simple raison qu’il refusait absolument de s’y présenter. Toute idée d’enrégimentement lui faisait horreur. En 1868, l’empire l’avait décoré. Mais, plus tard, vers 1874, il retira son ruban et ne le porta plus. Quand nous l’interrogeâmes, il nous répondit qu’on venait de décorer  X..., un coquin, et qu’il ne voulait plus de la croix, du moment qu’un coquin la portait. Je n’ai jamais cru, pour ma part, que ce fut la véritable raison. Flaubert souffrait simplement dans son orgueil légitime de n’être que chevalier, lorsque tant d’autres, qui n’étaient pas de son rang en littérature, avaient le grade d’officier et même de commandeur ; et il aimait mieux se mettre à part que d’accepter une pareille hiérarchie. Pourtant, il sentait le côté faible de sa situation. Dans un dîner, chez un de nos amis communs, la conversation étant tombée sur son entêtement à ne plus porter le ruban rouge, un bourgeois lui dit nettement que, puisqu’il n’en voulait pas, il n’aurait pas dû le demander ; ce qui le jeta dans une de ces colères, dont il ne semblait pas le maître, et qui gênaient le monde, lorsqu’elles éclataient ainsi à table ou dans une soirée.

Mais n’est-ce pas un fait étrange et plein d’enseignements ? Voilà un illustre écrivain qui restera la gloire de la littérature française ; il s’est donné tout entier à la grandeur de son pays, et son pays n’a su l’en récompenser que par une croix dont la banalité et l’injustice hiérarchique devaient finir par le blesser, dans la conscience de son génie. Aussi a-t-il préféré redevenir un simple citoyen, et quand il est mort, il n’était rien, ni de rien, il était Gustave Flaubert.



[Document saisi par François Lapèlerie, décembre 2012.]