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Flaubert, ses portraits par Maxime Adam-Tessier

Alain Ferry

 

De Flaubert ils ont dit :

Maxime Du Camp : « C’était un géant. »

Maxime Adam-Tessier : « Je crois que cet homme-là est un géant d’humanité. »

Flaubert n’avait qu’un seul prénom. À Gustave j’ajouterais bien Maxime.

Pour moi, Flaubert est le plus grand des plus grands prosateurs français parce que la francité de ses phrases a de la gueule.

Maxime Adam-Tessier remet cent ou quatre-vingts fois, sur du papier à dessin, la gueule de Flaubert. Je dis gueule à cause de sa bouche, de sa voix, et du gueuloir qu’il exerçait pour vérifier l’aloi de son verbe.

Gueule : si un ami me dit Mais qu’est-ce qu’elle a, ta gueule?, je sais qu’il désigne affectueusement mon visage fatigué par le métier de vivre, ou d’écrire. Or, ici,  nous sommes tous des amis de Flaubert.

Petite tête. Grosse tête. Le visage de Flaubert a tout le temps de la gueule.

Adam-Tessier dessine d’après des photographies, ou de mémoire, vite, soucieux de similitude plus que de ressemblance : la ressemblance vise la nature, la similitude cherche l’esprit invisible.

Adam-Tessier dessine Flaubert en jeunesse, petit prince avec des flammes dans les cheveux.

Quelques-années de plus, le voici gueule d’amour, beau à traîner bien des cœurs après soi, liliaux, eulaliques, louisiens, tous prêts à s’ouvrir à lui.

Le temps arrive du visage de l’homme dionysien dans sa correspondance, viril apollinien dans la taille et la sculpture des pages vouées aux Belles-Lettres, le temps de la moustache, de l’écriture au poil.

Tiens, on croirait la bouille de l’ami Bouilhet.

Le grand œil de Flaubert me regarde et me dit : Encore un qui va écrire mal, qui va se tromper dans le choix d’un mot, dans la battue du paragraphe qu’il entend rythmer pour attendrir les étoiles.

Gueule de chef gaulois qui proclame : Vive le français ! Optatif bon à entendre quand de Hauts Parleurs nous communiquent un parler ligneux, non dégrossi, jeté à nos oreilles comme si nous étions des Soloïotes hostiles à la grammaire, mais nous ne sommes pas des bêtes sourdes.

Adam-Tessier cherche la ligne du nez, la trouve, l’accentue pour que le nez se voie tel qu’il se racine en haut de la figure, s’affirme en son milieu, et respire à pleine âme. Parfois, nez busqué de chevalier à la triste figure : la lutte de la plume est du donquichottisme. L’eau coule sous le pont Flaubert, le temps alourdit le bonhomme, la graisse grève son visage, les paupières baissent. Profilé de trois-quarts, assombri, anuité, en butte aux temps modernes oublieux de Boileau, en butte aux outrages des ans. Apelle peint de profil le roi Antigone, qui est borgne. Adam-Tessier dessine de profil la tête de Flaubert et il montre que Gustave n’a plus la beauté d’un héros scandinave.

Et puis le cheveu tombe, le front grandit.

À présent les joues s’enflent, on dirait une gueule de crapaud, et la face entière semble tirée d’un encrier de Chine.

Là, on voit que Gve, Grand Viking Écrivain, a veillé jusqu’aux aurores. Il n’est plus qu’un œil dessiné noir et semblant  rouge. Il a l’air de dire : « La tête me pète. »

Gueule noire du poète en prose, mineur de fond.

Là, calvitie avancée. Les yeux : charbonnés, vifs d’éclat cependant. L’épaisse moustache du drôle d’oiseau est traitée comme avec le soin que Dürer ou Vinci mettait au plumage d’une aile. Aube atroce. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher sur le bord mou de nos sommeils.

Maintenant c’est Karafon. Le crayon gras trace dans la moustache le trait triste de la bouche, qui fut d’or, et le reste.

Et maintenant considérez le lavis d’Adam, empâté de gouache blanche : céruse de la mort suspendue sur cette gueule bien pleine et bien faite qui bientôt ne sera plus que crâne.

Cette forte tête, on a de bonnes raisons pour la dévisager et la fixer encore, pour la dessiner une fois, vingt fois, quatre-vingts fois : c’est elle, vous comprenez, qui a écrit Madame Bovary ; c’est d’elle, vous savez bien, qu’est sorti L’éducation sentimentale ;  c’est par elle qu’a été conçu et fabriqué le riche œuvre du géant Gustave Flaubert, avec ses phrases françaises qui ont du sens, et le sens de l’humain, et du charme, et du ragoût. Alors cette attention de Maxime Adam-Tessier, cette série de variations sur une même tête, elles sont justifiées incontestablement.

Dessiner ou écrire : on ne le fait jamais que sur du papier pelure, du beau papier fragile, périssable comme une vieille civilisation qui se cambre sur ses fiertés – le dessin, la belle phrase –  pour dire quand même non à la mort immortelle.



[Mise en ligne sur le site Flaubert, janvier 2012.]


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