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« Quatre-vingts Flaubert font rêver à mille Flaubert »

Joëlle Robert

En deux ou trois traits de crayon, quelques lignes, Maxime Adam-Tessier donne à voir l’homme Flaubert. Mieux qu’un portrait en pied achevé, ces quatre-vingt dessins esquissent l’écrivain au fil des âges, de l’enfant espiègle à l’homme âgé, et dans quelques croquis, particulièrement poussés au noir, interrogent même sa mort.

Toujours différent et toujours reconnaissable, le romancier aux multiples visages fascine par sa présence et cette approche plurielle de l’homme correspond bien à l’écrivain. Sans doute Flaubert, qui refusait toute illustration pour ses œuvres, tout portrait ou photographie pour lui-même, aurait-il aimé ce choix du peintre, lui qui écrivait à Ernest Duplan, à propos de Salammbô : « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. L’idée est dès lors fermée, complète, et toutes les phrases sont inutiles, tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes. » Car, dans le travail de l’artiste Maxime Adam-Tessier sur l’écrivain, le regard du peintre est semblable à celui d’un poète : loin de tracer le portrait d’un être immobile et figé, il nous le présente dans le flux du temps ; et c’est seulement en tournant les pages du livre, 80 portraits de Flaubert, paru aux Éditions du Linteau, que toutes ces esquisses font somme, forment un ensemble cohérent et que se révèle la vérité d’une existence.

Quelques détails très suggestifs suffisent à donner visage à Flaubert : les yeux et la moustache. En les contemplant, l’imagination entrouvre l’œuvre, où affleure le monde même du romancier.

Isolés sur la page, bien identifiés, les yeux de l’écrivain font surgir des textes, d’où émergent d’autres regards. Le coup d’œil du Docteur Larivière, par exemple, dans Madame Bovary, dont le « regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l’âme ». Ou encore, celui du médecin de Rage et Impuissance : un regard qui « entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins […] à travers le vêtement, il voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle sous l’os. » Regards de praticiens, certes, mais surtout regard d’un écrivain, qui comme Marcel Proust dans La Recherche, ne « voyait » pas les êtres qui l’entouraient, mais les « radiographiait ».

Autre détail, « la moustache », attribut sans doute banal d’un homme au XIXe siècle, mais pour nous aujourd’hui, signe distinctif de l’écrivain. « Je casse-pète du besoin de te dire mon surnom. Sais-tu comment les Arabes m’appellent ? […] Devine-donc-le [sic], ce fameux nom ? Abou-Schenep, ce qui veut dire : le père de la moustache […]. Juge de ma joie quand j’ai appris l’honneur que l’on rendait à cette partie de ma personne. » On la remarquait donc, même au XIXe siècle ! Dans ces quelques lignes écrites du Caire à sa mère éclatent la joie de la blague, le sens de l’humour et de l’autodérision de l’écrivain. Ce goût bien romantique du grotesque et du sérieux, Flaubert le gardera toute une vie.

« Les yeux, la moustache », et l’écrivain surgit devant nous. C’est la magie du geste de l’artiste qui avec si peu recrée tout. Les traits discontinus des dessins jetés sur le blanc des feuilles, les lignes interrompues accentuent la force de ces portraits. Dans la sobriété de ces esquisses, dans l’épure de ces lavis, le peintre rejoint l’esthétique de l’écrivain, lorsque les blancs de la page, les silences du texte flaubertien sont plus éloquents que de longs discours.

Par ces quelques traits, l’écrivain Flaubert, encore si vivant au XXIe siècle, devient pleinement notre contemporain.



[Mise en ligne sur le site Flaubert, janvier 2012.]


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