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Un portrait inédit de Flaubert?

Le 18 novembre prochain, la maison Artcurial vendra à l’Hôtel Dassault un portrait inédit de Flaubert, anonyme, vers 1846. En attendant la mise en ligne du catalogue sur le site Artcurial (http://www.artcurial.com), M. Grégory Leroy, expert, a bien voulu nous communiquer une photographie de ce portrait, publié dans la Gazette de l’Hôtel Drouot, n°31. On le trouvera en ligne à l’adresse suivante:
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/inedit-1846.php
M. Grégory Leroy précise que la mention «à Croisset» se trouve écrite au verso. Il nous a fait parvenir également un article de John Wood, «Flaubert, Love, and Photography» (The Southern Review, Université de la Louisiane, avril 1994, vol. 30, n°2, p.350-357; article en ligne (accès gratuit moyennant inscription valable 7 jours:
http://findarticles.com/p/articles/mi_hb3549/is_199403/ai_n8367072).
Dans cet article, il est dit que ce daguerréotype a été découvert à Paris quinze ans auparavant, donc en 1979. En le comparant avec le dessin par Desandré de 1845 (voir Album Pléiade, p.70), le portrait le plus proche dans le temps, l’auteur note que Flaubert a moins de cheveux, mais qu’il a déjà pris quelques valises sous les yeux. Hypothèse de l’auteur quant aux circonstances de cette photographie: Louise Colet ayant envoyé son portrait à Flaubert (voir la lettre du [14-15 août 1846], Bibl. de la Pléiade, t.I, p.302), celui-ci se fait photographier en échange de cadeau devant le portrait de sa maîtresse (le bras de femme que l’on devine à gauche). John Wood note par ailleurs que les photographes Louis Lavasseur et Thibaud Witz s’établissent à Rouen en 1846.
Difficile d’établir une «ressemblance» en comparant avec une autre photographie contemporaine: la photo prise de loin par Du Camp au Caire en 1850 ne permet pas de voir les traits du visage, d’ailleurs noyés dans la barbe… Qu’en pensent nos lecteurs?
[Extrait du BULLETIN FLAUBERT n° 87 / 18 octobre 2006]

À la suite de l’information concernant le portrait inédit de Flaubert (voir le Bulletin n°87), nous avons reçu des réactions de plusieurs lecteurs. Les voici.
Rappel: le portrait inédit a été mis en ligne sur notre site, grâce à l’aimable autorisation de Grégory Leroy, expert chez Artcurial:
http://flaubert.univ-rouen.fr/iconographie/inedit-1846.php

Joëlle Robert:
«Est-ce que l'on connaît le portrait que Louise Colet avait offert à Flaubert? Dans l'Album Flaubert de la Pléiade, aucun portrait de Louise Colet ne correspond à celui que l'on devine sur le daguerréotype de 1846. Mais il y en a sans doute d'autres.»

Matthieu Desportes:
«Ma première réaction a été de me dire "Bah voyons!"... Et puis quand même, le doute... Pourquoi pas? Ce qui est intéressant, c'est la difficulté à "se représenter" Flaubert autrement que sous les traits du Vieux de Croisset, sans jeunesse possible. Un peu comme si on n’avait d'Hugo que le portrait du patriarche barbu... Amusant de savoir comment on se figure sa figure, comment on a figé Flaubert en nous. Qui plus est, ce serait aussi rafraîchissant d'avoir le portrait d'un Flaubert souriant, ou esquissant un sourire, loin de la pose sérieuse du "gendelettres".»

Geoffrey Wall:
«Ravi de cette nouvelle image de Flaubert qui vient d'apparaître. Elle m'a révélé un Flaubert jeune, mince (et littérateur) que je n'avais jamais réussi à imaginer.»

Julian Barnes:
«1) GF à 25 ans? Avec ce degré de calvitie? Et une figure si mince? Bien sûr, il est très difficile de l'imaginer tel qu'il était, entre le dessin par Desandré et la première photo (celle de Du Camp dans le jardin de l'Hôtel du Caire, ou celle de Nadar). Mais est-ce que c'est vraiment lui?
2) GF ne fait aucune allusion au fait d'avoir été photographié. Et on sait qu'il détestait la photographie. Et qu'il n'acceptait pas que Du Camp le photographie en Égypte sauf à une distance considérable. N'aurait-il pas fait une référence quelconque s'il s'était soumis à cette nouvelle invention si tôt?
3) Est-ce que l'écriture au dos de la photo est vraiment celle de GF?
4) La gravure représente-t-elle vraiment Louise Colet? (Si c'est le cas, le nombre de suspects est bien réduit.)
5) Quelle est la provenance de la photo? "Découvert il y a 15 ans à Paris". Oui, mais chez qui, et est-ce qu'on peut établir un lien - même lointain, même théorique - entre Colet et celui à qui la photo appartenait en 1990?»

Cécile Revéret, professeur de lettres:
«Je me permets de vous donner mon humble avis sur le "portrait controversé" de Flaubert:
1° Il me semble avoir lu que Gustave Flaubert cachait à sa mère sa liaison avec Louise Colet. Il serait donc étonnant qu'il eût accroché au mur le portrait de sa maîtresse. On sait que Madame Flaubert, qui vivait avec son fils à Croisset, avait une forte emprise sur lui. Dans la lettre où il est fait allusion au portrait de Louise, Gustave F. précise que le portrait "est posé sur un coussin". On peut penser qu'il le sortait pour le regarder, certes, mais qu’il se gardait la possibilité de le dissimuler.
2° La photo elle-même.
Elle me semble très suspecte: Gustave Flaubert avait les yeux à fleur de tête. On dirait aujourd'hui, irrespectueusement, qu'il avait les yeux globuleux. Ces yeux globuleux, on les voit aussi bien sur les photographies de Mulnier et de Carjat que sur le superbe dessin qu'on a de lui lorsqu'il avait une vingtaine d'années. Or, l'individu photographié a les yeux enfoncés dans les orbites, avec des arcades sourcilières bien proéminentes.
Par ailleurs, mais ce détail est moins flagrant, la forme elle-même de la tête est différente. Gustave Flaubert serait plutôt brachycéphale alors que l'individu serait dolichocéphale.
Je ne vois quant à moi aucune ressemblance entre les portraits que l'on a de Flaubert et cette photo.»

Emmanuel de Roux a publié au sujet de ce portrait un article dans Le Monde daté du 31 octobre 2006.

Après la publication de l’article du Monde, et la communication anticipée des réactions de nos lecteurs, John Wood a envoyé deux messages à l’expert de la vente Artcurial, Grégory Leroy, qui nous en a fait part en nous autorisant à les reproduire:
“In terms of answering perspective buyers' concerns, especially those that might have been raised by the article, you might look at my 1994 article. As to the objection that Flaubert hated photography and would not have sat for a portrait, I deal with that in the first paragraph. "Flaubert's objections to being photographed by Du Camp, if we are to judge from his letters to his mother, seem to have as much to do with the weight he'd put on.." To Julian Barnes comment about the baldness and the leanness, on p. 352 of the article: he wishes he had met Colet 10 years earlier, describes how he had "looked like a young Greek," and how his hair fell on his shoulders back then. And as for Barnes on his leanness; he was not always the fat man we know from the late pictures. And then there is the Baudouin painting I mention on p. 355 in which he assumes a similar pose.”

”As for what we think was Flaubert's lack of interest in the daguerreotype, here is an interesting passage from Chapter 15 of Madame Bovary:
"At length, Charles, having shut the door behind him, asked him to make inquiries in Rouen concerning the price one would have to pay for a really first-rate daguerreotype. It was a surprise he had in store for his wife. A little bit of sentimentalism, a portrait of himself in dress clothes. But first of all he wanted to know how he stood as regards expense."
[«Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à Rouen quels pouvaient être les prix d'un beau daguerréotype; c'était une surprise sentimentale qu'il réservait à sa femme, une attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait auparavant savoir à quoi s'en tenir>» (II, chap. 6, éd. Claudine Gothot-Mersch, p.120).]
Is this not the very thing we have here in the portrait: "A little bit of sentimentalism, a portrait of himself in dress clothes… a surprise he had in store for his [lover]."
[Extrait du BULLETIN FLAUBERT n°  88 / 8 novembre 2006]

Pas d’acheteur pour un daguerréotype contesté représentant Flaubert
Un daguerréotype inédit daté de 1846, «unique portrait de l’écrivain Gustave Flaubert jeune», selon le catalogue, et estimé entre 40.000 et 60.000 euros, n’a pas trouvé preneur, samedi 18 novembre, chez Artcurial. Des spécialistes de l’écrivain avaient émis des doutes quant à son authenticité, estimant que le sujet photographié n’était pas le jeune Flaubert (Le Monde du 31 octobre). Des musées américains et le Musée d’Orsay, qui avaient manifesté leur intérêt, ont finalement préféré s’abstenir. – (AFP.)
(Le Monde, mardi 21novembre 2006, p.32.)

Le «portrait de Flaubert» snobé
Le clou annoncé de la vente d'Artcurial, samedi, n'a pas trouvé acquéreur: le daguerréotype censé représenter Flaubert jeune (Libération du 16 novembre), estimé entre 40000 et 60000 euros, n'a séduit ni les amateurs privés ni les acheteurs publics, apparemment peu convaincus de l'identité du modèle. (En revanche, un daguerréotype représentant un marin japonais naufragé sur les côtes de San Francisco en 1851 est parti à 45.000 euros, alors qu'il était estimé à 3.000.)
(Libération, mardi 21 novembre 2006)
[Extrait du BULLETIN FLAUBERT n°  89 / 24 novembre 2006]


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