Correspondance de Flaubert
à Laurent-Pichat Léon, Paris, 07 décembre 1856
Notice
4 images :
Chargement de l'image en cours ...

 

À LÉON LAURENT-PICHAT

 

[Paris, 7 décembre 1856.]

Dimanche.

 

Mon cher Ami,

Je vous remercie d’abord de vous mettre hors de cause ; ce n’est donc pas au poète Laurent-Pichat que je parle, mais à la Revue de Paris, personnage abstrait, dont vous êtes l’interprète. Or, voici ce que j’ai à répondre à la Revue de Paris :

1° Elle a gardé pendant trois mois Me Bovary, en manuscrit, et, avant d’en imprimer la première ligne, elle devait savoir à quoi s’en tenir sur ladite œuvre. C’était à prendre ou à laisser. Elle l'a pris, tant pis pour elle !

2° Une fois l’affaire conclue, & acceptée, j’ai consenti à la suppression d’un passage fort important, selon moi, parce que la Revue m’affirmait qu’il y avait danger pour elle. Je me suis exécuté de bonne grâce. Mais je ne vous cache pas (c’est à mon ami Pichat que je parle) que ce jour-là, je me suis bien repenti d’avoir eu l’idée d’imprimer.

Disons notre pensée tout entière ou ne disons rien.

3° Je trouve que j’ai déjà fait beaucoup. la Revue trouve qu’il faut que je fasse encore plus.

Or :

Je ne ferai rien, pas une correction, pas un retranchement, pas une virgule de moins, rien, rien ! –

Mais si la Revue de Paris trouve que je la compromets, si elle a peur, il y a qque chose de bien simple : c’est d’arrêter là Me Bovary, tout court. Je m’en moque parfaitement.

                             ___

 

Maintenant que j’ai fini de parler à la Revue, je me permettrai cette observation, ô ami !

En supprimant le passage du fiacre, vous n’avez rien ôté de ce qui scandalise, et en supprimant, dans le VIe numéro, ce qu’on me demande, vous n’ôterez rien encore. Vous vous attaquez à des détails. C’est à l’ensemble qu’il faut s’en prendre. L’élément brutal est au fond et non à la surface. On ne blanchit pas les nègres et on ne change pas le sang d’un livre. On peut l’appauvrir. Voilà tout.

il va sans dire que si je me brouille avec la Revue de Paris, je n’en reste pas moins l’ami de ses rédacteurs. Je sais faire dans la littérature, la part de l’administration.

 

tout à vous.

Gve Flaubert.