Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ernest Feydeau, Croisset, 21 août 1859
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À ERNEST FEYDEAU

 

[Croisset, 21 août 1859.]

Dimanche

 

Non, mon cher vieux – pas du tout. Je vais très bien – & n'ai rien à te dire si ce n'est que tu es fort gentil.

Décidément je travaille assez roide cet été. Mon VIe chapitre est va bientôt arriver au milieu. dans un an la fin s'apercevra.

Tu m'as l'air assez triste ? Prends garde à ton estomac. Ne travaille pas trop la nuit. Ça éreinte, quoique nous disions – & ménage un peu ta tonnerre de Dieu de pine !

Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. – Quant à ses doctrines, s'en méfier d'après ses œuvres. J'ai, il y a quinze jours, relu Lélia. – Lis-le ! Je t'en supplie, relis-moi ça !

Quant à la veuve Colet, elle a des projets, je ne sais lesquels. Mais elle a des projets. Celle-là je la connais au à fond ! Ce qu'elle a dit de bien sur Fanny a un but. Tu lui as écrit elle le t'invitera à venir la voir. Tu iras. Vas-y, mais sois sur tes gardes. C'est une créature pernicieuse. Quand tu voudras te foutre une bosse de rire, lis d'elle une Histoire de soldat – c'est un roman (format Charpentier), publié dans Le Moniteur, ce qui est plus farce. Tu reconnaîtras là ton ami sous les couleurs odieuses dont on a voulu le noircir. – Et ce n'est pas tout, j'ai servi de sujet à une comédie inédite et à quantité de pièces détachées. Tout cela parce que ma pièce s'était détachée d’elle ! – (et d'un !)

Quant à mon biographe anonyme, que veux-tu que je t'envoie pr lui être agréable ? Je n'ai aucune biographie. Communique-lui, de ton cru, tout ce qui te fera plaisir. Dis que j'ai trois couilles et un canal rayé, comme les canons, nouveau-modèle. On ne peut plus vivre maintenant ! du moment qu'on est artiste il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis de la douane et les bottiers en chambre & autres s'amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pr leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps enclin à la boisson, ou amateur d'harmonica Je pense, au contraire, que l'Écrivain ne doit laisser de lui que ses œuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille !

Est-ce beau, la croix d'Albéric Second ! doit-il être content ! Quant au père Dennery, c'est un grand homme, comme filateur de coton ! – Voilà mon cher Monsieur, la mesure des gloires humaines. J'ai vu Bouilhet, lundi soir (il était venu à Rouen pr dîner chez mon frère qui était est décoré mêmement) mais celui-ci est bien calme. – et cet honneur qui doit faire des jaloux lesquels se vengeront à sa prochaine pièce, ne lui monte guères à la tête. Son volume me paraît une chose corsée, décidément.

Jusqu’à jeudi, je suis complètement seul. J'en vais profiter pr avancer dans ma besogne car je travaille mieux dans la solitude absolue. Puis, nous aurons en 7bre un tas de monde ! ! ! – Je suis désolé d'apprendre que ta pauvre femme ne va pas mieux !

 

Adieu – mon brave – je t'embrasse.

Gve Flaubert

 

P.S. – après mille réflexions, j'ai envie d'inventer une bi autographie chouette, afin de donner de moi une bonne opinion 1° dès l’âge le plus tendre j'ai donc dit tous les mots célèbres dans les en l’histoire – « nous combattrons à l'ombre – retire-toi de mon soleil – quand vous aurez perdu vos enseignes et guidons – frappe mais écoute, etc. ! »

J'étais si beau que les bonnes d'enfant me masturbaient à s’en décrocher les épaules & la duchesse de Berry fit arrêter son carrosse pr m'embrasser me baiser (historique)

3° J'annonçai une intelligence démesurée avant 10 ans, je savais les langues orientales & lisais la Mécanique céleste de Laplace

4° J'ai sauvé des incendies XLVIII personnes

5° Par défi, j'ai mangé un jour XV aloyaux. –  & je peux encore sans me gêner, boire 72 décalitres d'eau-de-vie.

6° J'ai tué en duel trente carabiniers. « Un jour nous étions trois. Ils étaient dix mille. Nous leur avons foutu une pile »

7° J'ai fatigué le harem du grand Turc. Toutes les femmes sultanes, en m'apercevant, disaient « Ah ! qu’il est beau ! qu’il est beau ! Taïeb ! Zeb Ketir ! »

8° Je me glisse dans la cabane du pauvre & dans la mansarde de l'ouvrier pr soulager des misères inconnues. Là, je vois un vieillard... ici une jeune fille, etc. (finis le mouvement), & je sème l'or à pleines mains

9° J'ai huit cent mille livres de rentes. Je donne des fêtes

10° Tous les ed éditeurs s'arrachent mes mss sans cesse je suis assailli par les avances des Cours du Nord

11° Je sais le Secret des Cabinets.

12° (et dernier). Je suis religieux !!!!! J'exige que mes domestiques communique communient –