Correspondance de Flaubert
Flaubert à Amélie Bosquet, Croisset, novembre 1859
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À AMÉLIE BOSQUET

 

[Croisset, novembre 1859.]

Mercredi matin

 

Vous vous êtes trompée sur le sens de ma dernière lettre. Et j'ai été sans doute trop loin dans mes reproches puisque vous me faites des excuses. Ce qu'il y a de sûr c'est que la réparation m'a fait plus que de plaisir que l'offense ne m’avait fait de mal. Il n'y a que les femmes pr blesser et caresser ! [illis.] ! Que nous avons la main lourde à côté d'elles !

Cette Ma liaison avec Me C. [Colet] ne pas laissé aucune « blessure », dans l'acception sentimentale & profonde du mot. C'est plutôt le souvenir (et encore maintenant la sensation) d'une irritation très longue. Son livre a été le bouquet final de la chose. Joignez à cela les commentaires, questions, plaisanteries, allusions, dont je suis l'objet depuis la publication de ladite œuvre. Quand j'ai vu que vous aussi vous vous en mêliez, j’ai un peu perdu patience, je l'avoue, parce qu'en public je fais bonne figure. Comprenez-vous ? – & tout N'allez pas croire que je vous en veuille. – Non, je vous embrasse très tendrement pr les gentilles choses que vous me dites. Voilà le vrai.

Pourquoi aussi plaisantiez-vous ? prquoi faites faisiez-vous comme les autres – car onenvers sur moi une opinion [illis.] toute faite et que rien ne déracinera pas (je ne cherche pas, il est vrai, à détromper le monde) à savoir : que je n'ai aucune espèce de sentiment, que je suis un farceur, un coureur de filles, (une sorte de Paul de Kook romantique ? ) – quelque chose entre le Bohême & le Pédant. les uns Qques-uns prétendent même que j'ai l'air d'un ivrogne, etc., etc. !

Je ne crois pas être, cependant, ni un hypocrite ni un Poseur ? N’importe ! on se méprend toujours sur moi. À qui la faute ? à moi sans doute ? Je suis plus élégiaque qu'on ne pense croit ! Mais je porte la pénitence de mes cinq pieds huit pouces et de ma figure rougeaude. –

Pui Je suis encore timide comme un adolescent et capable de conserver dans des tiroirs des bouquets fanés.J'ai dans ma jeunesse démesurément aimé – aimé sans retour – profondément – silencieusement. nuits passées à regarder la lune, projets d’enlèvement & de voyages en Italie, rêves de gloire pr elle, tortures du corps & de l’âme, spasmes à l’odeur d’une épaule, & pâleurs subites sous un regard j'ai connu tout cela – & très bien connu. Chacun de nous a dans le cœur, une chambre royale. Je l'ai murée – mais elle n'est pas détruite.

On a parlé à satiété de la prostitution des femmes. On n'a pas dit un mot sur celle des hommes. – J'ai connu le supplice des filles de joie. – & tout homme qui a aimé longtemps & qui voulait ne plus aimer l'a connu, etc. !

Et puis il arrive un âge où l'on a peur. – Peur de tout, d'une liaison, d'une entrave, m d'un dérangement – on a même tout à la fois soif & épouvante du bonheur. Est-ce vrai ?

Il serait prtant si facile de passer la vie d'une manière tolérable ! mais on cherche les sentiments tranchés, excessifs, exclusifs, tandis que le complexe et le grisâtre est seul praticable. – Nos grands-pères et surtout nos grand'mères avaient plus de sens que nous, n'est-ce pas ?

Il me semble que notre petite dissension nous a fait encore meilleurs amis qu'auparavant. Est-ce une illusion ? – non ! vous avez compris que j'étais plus sérieux que je n’en ai l'air – & je vous ai trouvé très bonne. Ainsi je vous serre les mains très longuement.

 

À vous

Gve Flaubert

 

Parlez-moi de vous, quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Travaillez le plus possible c'est encore le meilleur ! La morale de Candide « il faut cultiver notre jardin » doit être celle des gens comme nous – de ceux qui n'ont pas trouvé. Trouve-t-on jamais d’ailleurs ? et quand on a trouvé, on cherche autre chose.