Correspondance de Flaubert
Flaubert à George Sand, Paris, 03 mars 1872
Notice

 

À GEORGE SAND

 

[Paris, 3 mars 1872.]

Dimanche soir

 

Chère maître

J'ai reçu les dessins fantastiques. – qui m'ont diverti. Peut-être y a-t-il un symbole profond caché dans le dessin de Maurice ? mais je ne l'ai pas découvert… rêverie ! Il y a deux très jolis monstres : 1° un fœtus en forme de ballon & à quatre pattes 2° une tête de mort emmanchée à un ver intestinal.

Maurice n'est pas si malade que vous le dites, puisqu'il s'amuse ainsi ? je comprends néanmoins que ces éternels maux de gorge vous tourmentent ! Ne sont-ils pas le résultat d'un mauvais régime ? Je blâme la cigarette. Pourquoi ne pas fumer dans de longues pipes – en bois ? C'est ce qui irrite le moins.

Nous n'avons pas encore découvert une dame de compagnie. cela me paraît difficile –il nous faudrait une personne pouvant faire la lecture – & qui fût très douce. on la chargerait aussi de tenir un peu la maison le ménage – Mais sa principale occupation serait de Causer. Ma pauvre mère en est arrivée à ne pouvoir supporter la solitude pendant une minute ! cette dame n'aurait pas gd s gds soins corporels à lui donner, puisque ma mère a eu une garderait sa femme de chambre. Les appointements seraient, d'abord, de 800 fr. – puis, de mille, – si on en était content. Il nous faudrait qqu'un d'aimable, avant tout. – & de parfaitement probe. Les principes religieux ne sont pas réclamés ! – Le reste est laissé à votre perspicacité, chère maître ! – Voilà tout.

Je suis inquiet de Théo. Je trouve qu'il vieillit étrangement. Il doit être très malade – d'une maladie de cœur, sans doute ? encore un qui s'apprête à me quitter !…

Non ! la Littérature n'est pas ce que j'aime le plus au monde. Je me suis mal expliqué (dans ma dernière lettre). Je vous parlais de distractions, & de rien de plus. – Je ne suis pas si cuistre que de préférer des phrases à des Êtres. – Plus je vais, plus ma sensibilité s'exaspère. Mais le dessus est solide & la machine continue. – Et puis, après la guerre de Prusse, il n'y a plus de grand embêtement possible.

Présentement, j'attends avec impatience la Solution du procès Janvier. Je connais beaucoup la mère de ce drôle qui qu'elle a la faiblesse de d'idolâtrer. & cette pauvre femme, qui depuis huit mois tient compagnie à son fils dans sa prison, m'attendrit jusque dans les moelles. Je crois l'ex-préfet Janvier innocent de ce dont on l'accuse. Mais tellement criminel sous d'autres rapports que ma justice est incertaine. – s'il est acquitté ce sera un triomphe pr l'exécrable parti bonapartiste – si on le condamne, j'aurai beaucoup de chagrin à Cause de sa mère. Voilà comme tout est pr le mieux dans le meilleur des mondes possibles. – Ô Calme du gd Goethe, personne ne t'admire plus que moi, car personne ne te possède moins !

Et la Critique de la raison pure du nommé Kant trad. par Barni est une lecture plus lourde que La Vie Parisienne de Marcelin [Marcellin] ! N'importe ! j'arriverai à la Comprendre !

J'ai, à peu près, fini l'esquisse de la dernière partie de St Antoine. –J'ai hâte de me mettre à l'écrire. Voilà trop longtemps que je n'ai écrit ! Il m'ennuie du Style !

– et de vous, encore plus, chère bon Maître ! Donnez-moi, tout de suite, des nouvelles de Maurice. & dites-moi si vous pensez que la Dame de votre connaissance puisse nous convenir ?

 

et là-dessus, je vous embrasse tous à pleins bras.

Votre vieux troubadour

Gve Flaubert

 

toujours agité, – toujours HHHindigné comme st Polycarpe.