Correspondance de Flaubert
Flaubert à Édouard Gachot, Croisset, 23 septembre 1879
Notice
3 images :
Chargement de l'image en cours ...

 

À ÉDOUARD GACHOT

 

[Croisset, 23 septembre 1879.]

Croisset, près Rouen

23 7bre 79.

 

Monsieur

Mr Raoul-Duval vous remettra votre ms [manuscrit] que je lui remettrai demain (ou après-demain), jour où il doit venir à Rouen. Vous pourrez donc vous présenter au Vaudreuil vers la fin de cette semaine. Si je ne vous renvoie pas directement votre cahier c'est que j'ai peur qu'il ne soit abîmé par la poste.

Comme il est peu probable que j'aille moi-même au Vaudreuil, je je vous écris au lieu de vous parler.

M La sincérité m'oblige à vous dire que le placement de votre œuvre me paraît difficile, sinon impossible. Les journaux regorgent de copie & aucun éditeur ne prendra la vôtre.

Vous avez une grande imagination, beaucoup d'acquit déjà – & une instruction historique précoce. Vous êtes jeune, travaillez, travaillez longtemps dans la solitude, & sans espoir de récompense, sans idée de publier. Faites comme moi ! J'avais 37 ans quand j'ai imprimé Me Bovary. Vous êtes perdu si vous pensez à tirer de vos œuvres un profit quelconque. Il ne faut songer qu'à l'art en soi & à son perfectionnement individuel. Tout le reste s'ensuit.

et ne croyez pas que la vie d'un homme de lettres comme moi soit « semée de fleurs ». Votre illusion est complète.

Je vous le répète. Si vous aimez réellement la Littérature, faites-en pr vous, d'abord. & lisez les classiques. Vous avez lu trop de livres modernes, on en voit le reflet dans votre œuvre. Exercez-vous à écrire des choses que vous ayez senties personnellement, à décrire les milieux qui vous soient familiers.

Mes paroles sont rudes, mais franches. Je vous estime, vous honore & vous serre la main cordialement

Gve Flaubert