Correspondance de Flaubert
à Collier-Tennant Gertrude, Croisset, 18 juin 1877
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À GERTRUDE TENNANT

 

Croisset près Rouen

[Croisset, 18 juin 1877.]

18 juin

 

Comment allez-vous, ma chère Gertrude ? Voilà longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles. Ne perdons pas nos bonnes habitudes, reprises. Dites-moi donc ce que vous devenez, vous & vos superbes filles ?

Votre ami est rentré dans sa solitude, où il a repris un grand livre abandonné il y a deux ans, lors de ses déplorables affaires (nous en causerons tout à l'heure). Qu'en adviendra-t-il ? Dieu le sait !

Quant à celui que j'ai publié dernièrement, son succès a été considérable & la vente allait très bien. Mais les fantaisies de Mac Mahon sont venues l'arrêter, la pauvre Littérature étant toujours primée par la Politique.

Je vais vous dire, maintenant, ce que signifie la note ci-incluse.

Vous savez, n'est-ce pas, que mon neveu Commanville s'est complétement ruiné – et par contre-coup, m'a ruiné moi-même puisque l'argent que j'avais chez lui, a été perdu – & que pr empêcher sa faillite (chose grave en France) je lui ai livré tout ce qui me restait. Caroline, pr payer les dettes de son mari, a pris des engagements considérables ; – et voulant les tenir, nous sommes fort gênés.

Cependant, Commanville essaye de remonter son affaire. – & pr cela il tâche de fonder une Société anonyme au capital d'un million.

Son matériel & ses terrains valent 600 mille francs. C'est donc 400 mille francs qu'il lui faut.

Déjà, il en a trouvé 125 mille. (Ce qui était le plus difficile, – personne ne voulant attacher le grelot). L'affaire est donc en bonne voie ; mais :

Les capitaux chez nous sont fort timides pr le quart d'heure. – On dit qu'en Angleterre ils sont plus braves. Est-ce vrai ?

L'affaire dont je vous parle est excellente. Voulez-vous vous en occuper ? Connaissez-vous des industriels qui pourraient s'y mettre ? Voilà toute la question.

N.B. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est pr moi de la plus haute importance et que c'est même une question vitale.

Montrez la présente note à ceux de vos amis qui sont mesure de la comprendre & de faire quelque chose. Vos relations sont nombreuses. & peut-être découvrirez-vous ce qu'il nous faut !

À la première demande, bien entendu Commanville fournira des explications plus détaillées.

Si vous me rendiez rendriez ce service-là quelle gratitude je vous aurai ! Quant à l'affection, elle ne peut grandir.

Je vous serre bien cordialement les deux mains, ou plutôt je vous les baise.

Votre vieil ami

Gve Flaubert