Correspondance de Flaubert
à Michelet Jules, Paris, 01 mars 1857
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À JULES MICHELET

 

[Paris, vers le 1er mars 1857.]

 

Mon cher maître,

Dites-moi un soir de la semaine prochaine où vous serez libre afin que j’aille vous voir. Je recours encore une fois à votre complaisance.

Le roman moderne me semble pour l’instant interdit. St Antoine me ferait aller en cour d’assises ou tout au moins assassiner par quelque berger. Deux ou trois plans de livres que j’avais sont impossibles pour les mêmes raisons. Je vais donc momentanément faire un peu d’histoire. C’est un large bouclier sous lequel on peut abriter bien des choses.

Or je crois qu’il y a matière à beaucoup de style dans une peinture la plus exacte & la plus colorée possible de la Guerre des Mercenaires.

Je ne sais encore si je prendrai traiterai la chose en historien ou en romancier. Introduire une petite intrigue dans un fait si large me paraît une idée mesquine, d’autre part c’est le seul moyen de me livrer à des descriptions qui pourront être grandioses etc. ! nous en causerons.

Je ne connais sur Carthage qu’une dissertation de Dureau de la Malle que je n’ai pas lue.

Quant à l’architecture, il faudra la faire avec l’architecture phénicienne sur laquelle on a quelques données. Mais la vie intérieure des Carthaginois, la constitution des mercenaires, leur costume, la tactique militaire etc. ! voilà ce que je demande.

Croyez-vous qu’il y ait assez de documents pour que je puisse arriver à me figurer quelque chose de net ?

Quant à la Religion, Guignaut [Guigniaut] me servira ; pour le commerce il y a dans Heeren des renseignements suffisants ? – n’a-t-on pas publié le périple d’Hannon ? Je dis peut-être une bêtise ? N’est-ce pas Mr Vallon qui a fait une gde thèse sur l’esclavage ? Vous vous étiez occupé de ce sujet, si j’ai bonne mémoire.

Ayez l’obligeance de penser un peu à tout cela, mon cher maître. J’ai besoin de me décrasser de toutes les turpitudes contemporaines où l’on m’a fait patauger cet hiver, et de ne plus penser aux bourgeois, de n’en plus peindre & de n’en plus voir. J’ai soif d’un milieu plus haut. Donnez-moi la main pour y monter.

En attendant, je serre la vôtre bien affectueusement.

 

Tout à vous

Gve Flaubert