Correspondance de Flaubert
à Didon Henri, Croisset, 26 novembre 1878
Notice

 

AU PÉRE HENRI DIDON

 

[Croisset, 26 novembre 1878.]

 

 

Mon Révérend,

Vous vous attendez, n’est-ce pas, à ce que je vais vous parler sincèrement, vous dire ma pensée pleine et entière. ‒ Donc, je commence, en vous priant d’avance, d’excuser l’imbécile et de pardonner au pécheur. – Le sous-titre Conférences me gêne ; car, tel passage qui dans le livre me choque, m’eût semblé excellent dans le discours. Les deux arts sont des exigences opposées. Cette réserve admise, je vous suis page par page, n’ayant point la prétention de faire une critique de votre œuvre.

 

Introduction. – Vous vous étonnez qu’on ait posé tant de questions qui ne sont pas résolues. Mais pourquoi voulez-vous que nous les résolvions plutôt que nos ancêtres ? Le XIXe siècle ne les a pas inventées ; elles sont aussi durables que l’humanité. Il les déplace, les rajeunit, sous d’autres noms. Rien de plus, rien de moins. – Page XI. – La passion dit : guerre au capital, mais non ! Toutes les sectes socialistes (sauf Proudhon peut-être avec sa théorie de l’échange), loin de vouloir détruire le capital, le réclament pour l’état et la communauté, – ce qui est très différent. – Page XVIII. – Les républiques démocratiques intolérantes : Elles ne sont pas intolérantes en Amérique. – Page XXI. – Le jour où la question politico-religieuse sera pratiquement résolue, où la Croix, aux mains des pontifes, s’imposera comme un frein pratique… sera un des plus splendides. Mais cela s’est vu, au temps de Grégoire VII. La papauté, au moyen âge, s’imposait comme un frein ! – Page XLI, Expérimenter, est-ce le dernier mot de l’homme ? Non, sans doute, mais la Science, pour rester la science et n’être pas la foi, doit récuser les procédés qui ne sont pas les siens, tant qu’elle reste sur son terrain. Elle en sort, dès qu’elle affirme ou dès qu’elle nie la cause. Je ne dis pas que ce soit la science complète, la vraie science mais c’est telle science. – Aussi, je vous approuve complètement, quand vous reprochez aux sciences expérimentales d’avoir leur métaphysique. Elles pourraient vous répondre : Tu veux m’imposer la tienne ! Page XLIV. – Génération livrée sans frein à la culture des mathématiques. C’était vrai, il y a quarante ans ! quand l’école polytechnique était le rêve de toutes les mères pour leurs fils, mais, Dieu merci, ce ne n’est plus. On verse maintenant du côté de la Physiologie… trop peut-être ! Mais c’est une revanche du fait contre l’idée, de la nature contre l’abstraction. Le culte de la mathématique, a eu, je crois une influence pernicieuse. Si, au lieu de marcher dans la voie de Descartes, la France eût suivi celle de Bacon, nous n’aurions pas eu, entre autres choses, l’abominable poésie (ou plutôt l’absence de poésie) du XVIIIe siècle, ni l’idéalisme de Jean-Jacques qui nous a dotés de la Terreur. La rage de l’idéal en politique, bouche l’entendement, empêche de voir la réalité, le possible, le vrai, et n’est pas moins une cause de stérilité dans les arts. Je ne parle pas contre l’idéal bien entendu…

 

Conférence I. Le Positivisme. – Le reproche que je lui adresse est plus sévère que tous les vôtres, car il me semble, à moi infirme, que le positivisme est une blague, un mot inventé comme celui de réalisme et de naturalisme, uniquement, pour faire de l’effet. Comme si avant A. Comte, l’observation n’avait pas été préconisée dans les sciences. A. Comte était un odieux théocrate. Il soumet toutes les œuvres de l’esprit à la direction de prêtres (les prêtres positivistes, bien entendu), s’agenouille devant M. de Maistre, veut qu’on commence l’éducation des enfants par l’algèbre (doux lait de nourrice !) Et la liste des classiques qu’il recommande, c’est du joli !

 

Conférence II. Le Matérialisme. Sur les matérialistes, du reste, le triomphe est facile et j’admets tous vos arguments. – Quant aux conseils pernicieux du matérialisme, concedo, mais rarement on se conduit d’après des conseils. Les hommes les plus purs ont professé des maximes déplorables. Tel qui se croit épicurien s’est conduit toute sa vie en stoïque, et l’inverse…

 

Conférence IV. Scepticisme, p. 134. – On croit à la matière. Le sceptique n’y croit pas, car il se demande, qu’est-ce que la matière ? question que le matérialisme et le spiritualisme ne se posent même pas, étant eux, bien persuadés de connaître absolument la matière et l’esprit. – P. 144, il ne saurait y avoir place pour le scepticisme. Pardon ! le scepticisme vivra, tant qu’il y aura des hommes, privés tout à la fois de croyance religieuse et de la rage de dogmatiser. P. 152. Croire est un don de Dieu. Cependant vous lui faites un crime à ce pauvre sceptique de ce qu’il n’a pas reçu la grâce. Qu’il prie pour l’obtenir ! mais pour prier, il faut déjà avoir la foi. Vous êtes-vous déjà demandé, vous, homme de foi, quel intérêt on peut avoir à être sceptique, tandis qu’on en a toujours un à être matérialiste ou spiritualiste ?

 

Conférence V. Athéisme pratique, p. 210. – Oui, j’entrevois comme vous, dans un avenir prochain une époque de hideuse grossièreté. Mais après le brouillard, le soleil !

 

Conférence VII. P. 263 et suivantes. Fort beau ! – P. 276. L’univers a été posé comme imparfait. Qu’en savez-vous ? Imparfait au point de vue de l’homme, mais quelles lumières a-t-il pour critiquer les œuvres de Dieu ? – P. 290. La notion de Dieu pâlit. Au contraire, elle s’étend. Nous avons de la cause, malgré nous, sans théologie, sans métaphysique, une idée plus grande et moins anthropomorphique que jamais. En finir avec Dieu : exagération d’orateur. Personne n’a jamais été assez idiot pour dire : je vais en finir avec Dieu.

 

La longueur de ce papier vous prouvera, mon Révérend, le cas que je fais de vous. Nous recauserons de tout cela cet hiver. En attendant, je vous serre la main cordialement.

Votre très affectionné,

 

Gve Flaubert

 

Croisset, mardi 26 novembre