Correspondance de Flaubert
à Collier Henriette, Croisset, 24 février 1852
Notice
4 images :
Chargement de l'image en cours ...

 

À HENRIETTE COLLIER

 

[Croisset, 24 février 1852.]

 Croisset, mardi gras.

 

Merci de votre bonne petite et triste lettre, chère Henriette. Mais s'il m'a fait bien plaisir de recevoir de nouvelles assurances d'une affection sur laquelle je compte à vous dire vrai et dont je ne doute pas, j'ai été bien chagrin de voir que vous fussiez si triste. – Quelle mauvaise chose que la vie, n'est-ce pas ? C'est un potage sur lequel il y a beaucoup de cheveux, et qu'il faut manger prtant. Aussi, souvent, le cœur vous en lève-t-il de dégoût ! Si nous vivions dans le même pays au moins, je pourrais comme autrefois au Rond-Point, quand vous souffriez trop, me mettre près de vous, vous prendre les mains, vous lire quelque chose qui vous fasse pleurer, ou vous dire quelque chose qui vous fasse rire, vous soulager un peu enfin. –

Mais il en est toujours ainsi : ceux qui s'aiment sont séparés. Et l'on vit avec qui vous trouble. – Prenez patience prtant, pauvre Henriette. Il n'y a rien de durable en ce monde, ni peine ni plaisir. – Et si l'humidité de la tristesse vous pénètre l'âme, comme un brouillard d'hiver, quelque soleil peut-être viendra plus tard vous la réchauffer de bonheur. Lisez, faites de la musique, tâchez de ne pas penser. C'est là le mal : rêver, – mais c'est prtant si doux n'est-ce pas ?

J'ai bien compris tout le froissement que vous avez dû ressentir à propos de cette affaire dont vous me parlez. Moi aussi j'ai passé depuis quelque temps par des désillusions peu gaies. – À mesure qu'on vieillit, le cœur se dépouille, comme les arbres. Rien ne résiste à certains coups de vent. Chaque jour qui vient nous arrache quelques feuilles, sans compter les orages qui d'un coup cassent plusieurs branches. Et toute cette verdure-là ne repousse pas, comme l'autre au printemps.

L'année prochaine, je prendrai définitivement un logement à Paris pr y passer les hivers, puisqu'il est probable que je me lancerai comme on dit. Et prtant je n'en ai guère envie. N'importe, à Paris je serais plus près de vous si vous y veniez. – Il ne faut désespérer de rien.

Gardez, s'il vous plaît, l'album d'autographes tant qu'il vous fera plaisir. Si après la saison vous ne l'aviez pas placé, vous me le renverriez. – Mais je compte avoir bientôt l'aquarelle. Un monsieur qui va à Londres doit un de ces jours venir la chercher chez vous. – Emballez-moi la chose bien solidement, et qu'elle m'arrive intacte de vos mains. Si d'ici à quelque temps vous n'entendiez parler de rien, je vous enverrais l'adresse d'un courtier de commerce en correspondance avec Rouen, et qui me transmettrait votre cher envoi.

Ma petite nièce commence à parler anglais. Je crois qu'elle aura l'intelligence de sa mère ; mais elle n'en aura point la beauté. Je lis beaucoup de Shakespeare de mon côté et commencerai bientôt à le comprendre à peu près couramment. Ce poète-là et vous feront que j'aimerai toujours l'Angleterre.

 

Adieu, chère et bonne Henriette, pensez à moi, comme je pense à vous. J'embrasse vos deux mains. Souvenir à Clemy et tout à vous.

 

Gve Flaubert