Correspondance de Flaubert
à Du Camp Maxime, Croisset, juillet 1852
Notice

 

À MAXIME DU CAMP

 

[Croisset, début juillet 1852]

 

Mon cher bonhomme,

Je suis fâché peiné de te voir si sensible. Loin d’avoir voulu rendre ma lettre blessante, j’avais tâché qu’elle fût tout le contraire. Je m’y étais renfermé, tant que je l’avais pu, dans les limites du sujet, tant que je l'avais pu comme on dit en rhétorique – & si je te réponds encore une fois c'est pr te montrer que je ne suis pas piqué

Mais prquoi, aussi, recommences-tu ta rengaine ? pr quoi et viens-tu toujours tâter le pouls prêcher le régime à un homme qui a la prétention de se croire en bonne santé ! Je trouve ton affliction à mon endroit comique – & rien de plus voilà tout. – Tu es d'une intolérance exorbitante tu as des types d'existences d'hommes etc. hors desquels tu ne veux rien admettre. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d’avoir publié, etc. ? Lorsque tu voulais même, dans un temps, venir habiter la maison d’Hamard, ai-je applaudi à ce projet ? T’ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingenium à la lisière, lui disant : « Mon petit ami, il ne faut pas manger de ça, s’habiller de cette manière, venir ici, etc. ? » J'admets que tu sois une excellente bonne d'enfants. À chacun donc ce qui lui convient. Toutes plantes ne veulent pas la même culture. – Et puis n'y a -t-il pas une fatalité supérieure ? d’ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire, si nous n’avons pas l’étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra ; et si au contraire elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste ?

Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois-en sûr, blâme ou louange, bien ou mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d’une foule de monologues que je sais par cœur.

Encore un mot cependant. Ce renouvellement littéraire que tu annonces, je n'y crois pas le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée. On se traîne au cul des maîtres comme par le passé. – On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. – Je ne nie pas, dans la jeunesse actuelle, la bonne volonté de créer une école. Mais je l’en défie. – Heureux si je me trompe, je profiterai de la découverte.

Quant à mon poste d’homme de lettres, je te le cède de gd cœur, et j’abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. – Je dénie l’honneur d’un pareil titre et d’une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m’occupant de littérature et sans rien demander aux autres, ni considération, ni honneur, ni estime même.

Ils se passeront donc de mes lumières (jusqu'à ce que je les juge suffisantes du moins). Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent de leurs chandelles. C’est prquoi je me tiens à l’écart. – Pr ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu’il soit. – Je me jetterais à l’eau pr sauver un bon vers ou une bonne phrase, n’importe de qui, mais je ne crois pas pr cela que l’humanité ait besoin de moi, pas plus que je n’ai besoin d’elle.

Modifie encore cette idée, à savoir que, si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C’est quand je serai content de moi au contraire, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d’encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase que tu as écrite te semblerait une monstruosité.

Si ta conscience t’a ordonné de me donner des conseils, tu as bien fait et je te remercie de l’intention. Mais je crois que tu l’étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pr cacher ma calvitie, se foutent complètement de ma pratique ou, du moins, n’y pensent guère. « La calvitie de ce pauvre Flaubert », ils peuvent en être convaincus, mais désolés, j’en doute. – Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma caducité précoce, sur ma carrière brisée, sur mon irrémédiable encroûtement. Il tient comme la teigne ; tes ongles se casseront dessus, garde-les pr des besognes plus légères.

Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. – Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil. Et puisque la sign[ature] de Q. [Quarafon] t’a plu et que tu l’as trouvée congruente aux idées qui la précédaient, je signe maintenant

L’Ours et l’Ours blanc encore.

 

À toi.