BOUVARD ET PÉCUCHET
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Bouvard et Pécuchet - manuscrit autographe définitif - folio 4
  4.
et les consommateurs à la porte s’en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement. Pécuchet en
contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du luxe, puis d’un geste
dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait
tous les écrivains en général, & avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour
être acteur !
Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billard & deux boules d’ivoire
comme en exécutait Barberou, un de ses amis. Invariablement, elles tombaient, et
roulant sur le plancher entre les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le
garçon qui se levait toutes les fois pr les chercher à quatre pattes sous les banquettes
finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui ; Le limonadier survint,
il n’écouta pas ses excuses & même chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile qui
était tout près, rue St-Martin.
À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne & fit les honneurs
de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses angles ; & tout autour,
sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil & dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l’encyclopédie Roret, le Manuel du Magnétiseur, un
Fénelon, d’autres bouquins, – avec des tas de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles,
un bonnet turc – & des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de
poussière veloutait les murailles autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers
traînait au bord du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une gde tache
noire, produite par la fumée de la lampe.
Bouvard, – à cause de l’odeur sans doute, demanda la permission d’ouvrir la fenêtre.
— « Les papiers s’envoleraient ! » s’écria Pécuchet qui redoutait, en plus, les courants d’air. Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le matin par les ardoises
de la toiture.
Bouvard lui dit : — « À votre place, j’ôterais ma flanelle ! »
— « Comment ! » & Pécuchet baissa la tête, s’effrayant à l’hypothèse de ne plus avoir
son gilet de santé.
— « Faites-moi la conduite ! » reprit Bouvard. « L’air extérieur vous rafraîchira. »
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, tout en grommelant : « Vous m’ensorcelez,
ma parole d’honneur ! – » & malgré la distance, il l’accompagna jusque chez lui
au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
[Transcription de Jean-Christophe Portalis]