Préfaces de Raymond Queneau à Bouvard et Pécuchet
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chose et que la nature fait tout ou presque tout ». Il indique là,
comme le fait remarquer Demorest, le double sens du livre : car s'il
montre les dangers du défaut de méthode dans les sciences, il veut
montrer aussi parfois l'inutilité de toute méthode. En somme le problème
est là : Comment se résout l'anxiété de deux hommes de bonne
volonté devant le problème de la connaissance ? Dans la Tentation,
le défilé lugubre et malsain des croyances religieuses se terminait
par une profession de foi spinoziste. Mais entre la Tentation et
Bouvard et Pécuchet, Flaubert a lu Spencer et Bouvard et Pécuchet
se termine sur une conclusion « sceptique » – au sens où scepticisme
science sont identiques. Flaubert est pour la science dans la mesure
justement où celle-ci est sceptique, réservée, méthodique, prudente,
humaine. Il a horreur des dogmatiques, des métaphysiciens, des philosophes.
A propos des lectures qu'il doit faire en théologie, il s'écrie :
« Quel tas de bêtises ! Quel toupet ! Ce qui m'indigne, ce sont
ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche et vous expliquent l'incompréhensible
par l'absurde. Quel orgueil qu'un dogme quelconque. »
D'ailleurs le scepticisme de Flaubert va loin. Demorest relève la note
manuscrite suivante : « Causes excellentes défendues par de mauvaises
raisons. Des prémisses peuvent être défectueuses et les conclusions
(dans la pratique) merveilleuse ». Et dans Bouvard et Pécuchet, il est
une fois question d'un « moyen pernicieux, mais qui avait réussi », un
peu comme les astronomes se sont servis pendant longtemps de séries
divergentes, sans se douter qu'elles fussent telles (et ont continué
à s'en servir, après les travaux de Poincaré qui ont démontré ladite
divergence, y étant encouragés, nous dit Borel, « par l'exactitude
des résultats obtenus, en tous points conformes aux observations »).
Il y a dans Bouvard et Pécuchet, les prémisses du dogmatisme.