Préfaces de Raymond Queneau à Bouvard et Pécuchet
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développait/. Au début c'était bien une charge à fond contre la          (37)
bêtise humaine qu'il voulait faire, un écorchement à vif
du catoblépas (1)/. Plus tard, ayant mieux constaté l'étendue                 (4)
des méfaits de la Bêtise, et découvert que c'était là un
état normal de l'humanité et la simple expression de son
être médiocre et réel, s'étant mieux identifié d'autre part
à ses personnages, réactifs au milieu, il leur a donné à
jouer une sorte de rôle socratique d'accoucheurs de la
bêtise, de révélateur photographique. Ce n'est pas par ce
dialogue, par la dialectique qu'ils opèrent, mais par l'exemple
en quelque sorte. Ils refont pour chaque science ou art
le chemin de l'humanité apprenante, mais le faisant de
travers, ils montrent ce qu'il y a de profondément faux,
inexact, maladroit dans chacune de ces activités
humaines. /
    En ce sens, Bouvard et Pécuchet est assez comparable
                                            o
à l'Adversus Mathematicus/ de Sextus Empiricus. C'est en                     (43)
tout cas une oeuvre sceptique,/ et, comme toute recherche                       (27)
sceptique qui ne se termine pas par le silence, elle propose
à l'homme un but esthétique, et paisible à la fois. Et ici la
conclusion est à la mesure des héros ; n'étant pas des créateurs,
ils seront des copistes ; mais étant des sceptiques, ils
seront des copistes critiques./ D'où l'Album. On a parfois                       (20)
dit d'eux que leur ridicule venait de leur manque de
méthode/ dans leurs efforts autodidactiques ; et en effet                (23)
Bouvard et Pécuchet est aussi une sorte de « Discours de la
Méthode ». Mais d'où proviennent leurs échecs, d'où vient
leur « manque de méthode » ? De leur croyance initiale/                          (33)
que leurs manuels détiennent la vérité, de leur bonne foi,
de leur naïveté. L'Album eut été en quelque sorte leur
affranchissement, la preuve que les célèbres, les notables
et les doctes ne sont souvent eux-mêmes que des imbéciles
portés à un certain degré de gloire par leur impudence, le
hasard ou la bêlante sottise des populations. 

     {{(1) « Je médite une chose où j'exhalerai ma colère » (5-10-72)
« Avant de crever, ou plutôt en attendant une crevaison, je désire
vider le fiel qui m'étouffe » (28-10-72) « La bêtise actuellement
m'écrase si fort que je me fais l'effet d'une mouche ayant sur le
dos l'Himalaya » (1877). D'autres citations encore dans René
Descharmes « Autour de Bouvard et Pécuchet » Paris, 1921, p.265-266.}}