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Histoire d’une transmission

Marie-Dominique Nobécourt-Mutarelli
Conservateur en chef chargée des fonds patrimoniaux à la Bibliothèque municipale de Rouen

L’acharnement au travail de Gustave Flaubert pour préparer l’écriture de ses oeuvres, puis la reprise inlassable de la rédaction d’un passage après l’autre jusqu’à une version qui réponde à son exigence, sans être pour autant définitive, puisque le manuscrit destiné à l’éditeur est lui-même corrigé à de nombreuses reprises, tout cela est connu.
Au fil des oeuvres et des années, l’écrivain accumula ainsi une masse de dossiers documentaires, de notes de lecture, de brouillons, dont il semble avoir conservé la plus grande partie. C’est une source irremplaçable pour l’étude d’une oeuvre en gestation. Le destin de ces pages, depuis le cabinet de travail de Flaubert à Croisset, jusqu’aux lieux où ils sont aujourd’hui conservés, est finalement assez mal connu. Il est toutefois possible d’en relever quelques traces.

Gustave Flaubert meurt le 8 mai 1880. Sa nièce, Caroline Commanville, est sa légataire universelle : elle hérite alors de tous les manuscrits et papiers de son oncle. Après la vente de la maison de Croisset, la masse des manuscrits et brouillons la suit dans ses domiciles successifs. Pendant des décennies, elle gère avec soin la publication des oeuvres complètes, de certains manuscrits inédits, et celle de la Correspondance. Veuve d’Ernest Commanville en 1890, elle épouse en secondes noces, dix ans plus tard, le docteur Franklin Grout. Elle s’installe alors à Antibes, emportant les manuscrits de Flaubert dans ses bagages.

Dans un numéro du Monde illustré de 1908, Henri Steckel relate en détail sa visite chez Caroline Franklin Grout à la Villa Tanit, fournissant de précieuses informations sur la présentation et le rangement des manuscrits avant leur donation.
Au bas d’une bibliothèque vitrée du salon sont enfermés les manuscrits des oeuvres : il faut entendre les manuscrits définitifs autographes et les manuscrits des copistes. Ils sont reliés, puisque le journaliste raconte qu’il a pu feuilleter les principaux sur l’un des pianos : Madame Bovary, Salammbô, la Tentation de saint Antoine, l’Education sentimentale. Les manuscrits inédits et les Carnets de voyage semblent regroupés dans la même bibliothèque qui meublait autrefois le cabinet de travail de Flaubert.
Les brouillons sont conservés séparément à l’étage, dans une grande armoire de chêne. Une photographie présente l’armoire ouverte pleine des pages de l’écrivain, conservées dans des chemises ou des cartons d’archives. Au premier plan, sur un fauteuil, une énorme boîte dont les côtés rabattus laissent apercevoir les pages manuscrites des brouillons de Madame Bovary : les liasses de feuilles s’empilent plus haut que les accoudoirs du fauteuil sur lequel elles sont posées.

A cette époque, selon l’auteur de l’article, Caroline Franklin Grout prévoit de léguer par testament à la ville de Rouen le manuscrit définitif de Madame Bovary. Quels sont les motifs qui lui font anticiper cette décision ? Elle n’a semble-t-il donné aucune information sur son geste. Force est de constater qu’au printemps de 1914, à quelques jours d’intervalle, elle propose en don les principaux manuscrits de son oncle à différentes institutions françaises.

Récit d’un don

A la date du 13 mai 1914, le registre d’inventaire de la bibliothèque de Rouen porte sous le numéro 19067 une brève mention : Don de Mme Franklin Grout, nièce de G Flaubert, avec la description succincte des manuscrits ayant fait l’objet du don : soit 4 numéros de 1 à 4 pour les manuscrits de Madame Bovary, de 5 à 8 pour les manuscrits de Bouvard et Pécuchet et un cahier d’appréciations sur Flaubert, non autographe. Dans la marge, Henri Labrosse fait un court récit des événements, dont voici la transcription :

"Le 18 avril [1914], M[onsieur].F. Grout écrit au conservateur pour l’informer de l’intention de Mme F.G. de faire don à la Bibl. de R. de Mme Bovary. Lettre transmise au maire le 20 avril. Le 26 avril, le conservateur part pour Antibes. Il y arrive le 28. Madame F. Grout donne à la ville les mss dont ci-contre le détail. Rapport au maire le 4 mai sur ce don qui sera signalé au Conseil municipal dans sa séance du vendredi 15 mai.
La consultation des documents donnés par Mme F.Grout, suivant son intention expresse, est interdite jusqu’au 50e anniversaire de la mort de G.Flaubert, c’est à dire jusqu’au 9 mai 1930.
Les deux manuscrits définitifs pourront être exposés et même montrés en présence d’un bibliothécaire qui ne devra pas laisser prendre de notes, ceci pour sauvegarder les droits de l’éditeur Conard.
Mme F. Grout donne Salammbô et les Contes à la Bibl. Nat., l’Education sentimentale au Musée Carnavalet ; a promis à la Bibl. de Rouen les manuscrits de Bouilhet. Peut-on espérer aussi la Tentation, la bibliothèque de Fl. et la série de ses oeuvres ? 
Un américain lui avait offert 200.000 fr de ces mss."

Disposer du corpus complet de chaque manuscrit n’allait pas de soi : si Caroline Franklin Grout offre à la Bibliothèque nationale la totalité des manuscrits de Salammbô et de Trois Contes, sous la forme des manuscrits définitif, du copiste et des notes et brouillons, elle ne remet à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (Musée Carnavalet) que le manuscrit final avec corrections de l’Education sentimentale et la copie corrigée par Flaubert. Les brouillons et ébauches de ce roman "parisien", achetés par Sacha Guitry à la vente Franklin Grout à Drouot, le 19 novembre 1931, devaient finalement entrer dans les collections de la Bibliothèque nationale en 1975, par subvention spéciale.
Des compléments espérés en 1914, la bibliothèque de Rouen ne reçut en legs ni la Tentation, ni la bibliothèque de Flaubert. Seuls, semble-t-il, les manuscrits de Bouilhet, s’il s’agit bien des manuscrits aujourd’hui conservés dans les collections, vinrent rejoindre ceux de son ami à Rouen. En effet, Caroline Franklin Grout légua à sa mort les manuscrits des trois versions de la Tentation de saint Antoine avec cinq volumes de brouillons à la Bibliothèque nationale en complément de son don de 1914, tandis que l’Institut recevait la Correspondance. Et l’on sait les vicissitudes que connut la bibliothèque de Flaubert avant d’arriver à Canteleu.
Ceci pour donner une mesure : le corpus aurait pu être incomplet, mais le don aurait pu avoir un complément… Ne soyons pas trop gourmands. Les manuscrits normands sont déjà une belle part.

Jusqu’à sa mort, Caroline Franklin Grout maintint toujours un contrôle vigilant sur les oeuvres données et sur le respect des restrictions de communication. En 1921, lors de l’exposition du centenaire de la naissance de Flaubert, son accord fut nécessaire pour que les manuscrits fussent exposés sous vitrine. Elle visita l’exposition en compagnie de Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique.

Les Manuscrits de Rouen

En mai 1914, Henri Labrosse va donc chercher à Antibes les manuscrits que Caroline a proposés en don à la ville de Rouen : Madame Bovary et Bouvard et Pécuchet. Le don comprend le manuscrit définitif et celui du copiste, les notes et brouillons, les dossiers documentaires, soit le corpus complet des deux oeuvres normandes qui sont aussi le premier et le dernier roman de Flaubert. Son voyage est pris en charge après un vote de crédits extraordinaires du Conseil municipal. Le relevé des Délibérations municipales pour la séance du 15 mai 1914 permet de compléter les informations sur l’événement  et son déroulement :

"Bibliothèque publique : Don de Mme Franklin-Grout. Frais de voyage.
M. le Maire : Messieurs, nous sommes heureux de porter à votre connaissance que notre bibliothèque vient de s'enrichir des manuscrits de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet, avec les versions et brouillons.
Nous devons cette fortune particulière à la généreuse pensée de la nièce de Gustave Flaubert, Mme Franklin-Grout, qui a voulu que la ville qui avait vu naître le grand écrivain normand possédât sa première et sa dernière oeuvres.
L'administration municipale a déjà remercié comme il convenait la donatrice, mais il nous a semblé que le conseil municipal devait publiquement offrir ses sentiments de gratitude à Mme Franklin-Grout pour le don qu'elle veut bien faire à la ville de Rouen et dont nous sentons tout l'inestimable prix.
Suivant le désir exprimé par Mme Franklin-Grout, nous avons envoyé M. le directeur des bibliothèques à Antibes, pour y chercher ces précieux documents et il a été engagé de ce chef une dépense de 398 fr. 60 que nous vous demandons de bien vouloir ratifier.

Sur quoi statuant :
Le Conseil municipal, profondément touché de la délicate pensée qui a inspiré Mme Franklin-Grout dans l'offre généreuse qu'elle a bien voulu faire à la bibliothèque de la ville de Rouen des manuscrits de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet, lui en témoigne publiquement sa reconnaissance ;
Il est certain d'être en cela l'interprète fidèle de toute la population rouennaise, justement fière de posséder ainsi la première et la dernière oeuvres de ce grand Normand qui est l'une des plus belles gloires des lettres françaises. (Assentiment unanime de l'assemblée) ;
Vote une somme de 398 fr. 60, à prélever sur les fonds libres et à inscrire au budget additionnel de l'exercice courant, pour couvrir les dépenses engagées à ce sujet."

La dépense engagée par la Ville de Rouen pour recevoir dans les collections de sa bibliothèque municipale les manuscrits de Flaubert qui lui étaient destinés s’est donc élevée à moins de 400 francs, montant du billet de train du conservateur qui les transportait.

Inventaire et mise en forme

Un inventaire sommaire en est immédiatement dressé, qui donne une idée de la masse de l’ensemble et de sa présentation à son arrivée :

"1). Mme Bovary. Manuscrit définitif, tout entier de la main de G.Flaubert, 487 ff.
2). " . Manuscrit qui servit à l’impression du roman de la Revue de Paris (1856). Non autographe, mais avec corrections et variantes de la main de Flaubert, 490 ff.
3). " . Brouillon autographe, 1788 feuillets.
4). " . Brouillon primitif (scénarios). Autogr. 50 ff.
5). Bouvard et Pécuchet. Manuscrit définitif autographe, en feuilles numér. de 1 à 215 et de I à XXXIV. Ces 34 feuillets ont été remis au net par une main autre que celle de Flaubert ; cette copie se compose de I à XLVI ff et est jointe.
6). " . Brouillon autographe. Paquet de feuilles en désordre sans numérotation suivie, de 0,17 m d’épaisseur (1100 feuilles environ).
7). " . 60 liasses de documents rassemblés par Flaubert en vue de la composition de ce roman (découpures de journaux, extraits de lectures) de diverses mains, notes autographes.
8). " . 1 paquet de fiches rédigées dans le même but.
9). Recueil manuscrit non autographe de jugements sur G. Flaubert. 19 ff." 

Le manuscrit autographe définitif de Madame Bovary et celui du copiste sont reliés. Tout le reste est en feuilles. L’évaluation des 17 cm d’épaisseur pour les brouillons épars de Bouvard et Pécuchet indique l’ampleur de la tâche de mise en ordre à laquelle s’affronte le conservateur à la réception de ce trésor.

Il existe une incertitude sur le nombre total des pages du corpus de Madame Bovary : Labrosse compte 1788 feuillets à l’arrivée pour les brouillons et 50 feuillets pour les plans et scénarios. Actuellement le nombre de référence est de 1793 feuillets pour les brouillons et de 46 feuillets pour les plans et scénarios. Peut-on en déduire que certains feuillets ont été transférés du dossier des scénarios à celui des brouillons ? Dans ce cas s’agit-il des feuillets de ce dernier qui ont justement été identifiés ultérieurement comme appartenant plutôt à la première série ?

Le travail de classement génétique réalisé au cours des années 1990 par Marie Durel a permis de repérer quelques disparitions. Certaines pages des brouillons ont dû être soustraites du dossier par Caroline Franklin Grout dans les années qui ont suivi la mort de son oncle : sur les onze feuillets manquant, deux se trouvent dans l’exemplaire ayant appartenu aux frères Goncourt et un dans celui de Victor Hugo.
Il semble par ailleurs qu’au moins une page de quelques lignes ait disparu du manuscrit entre les deux campagnes de microfilmage.

Des interrogations nouvelles ont surgi dernièrement sur le nombre réel de feuillets présents et de pages rédigées : l’opération de numérisation donne un chiffre total de pages numérisées nettement supérieur aux 4408 pages écrites par Flaubert comptabilisées jusqu’à présent. Une opération minutieuse de vérification des images pourra donner une estimation définitive sur le contenu réel du corpus.

Il est difficile de préciser les choix et le déroulement du travail de classement. Il fut, semble-t-il, réalisé de manière pragmatique par Henri Labrosse avec tous les défauts qui ont pu être mis en évidence ultérieurement par la recherche. Mais c’est ce travail initial d’organisation qui a ensuite permis la communication, l’exploitation et la mise en valeur de ce corpus complexe.
Le classement terminé, les manuscrits encore en feuilles furent reliés. Les brouillons de Madame Bovary, montés sur onglets, sont rassemblés en 6 recueils : un pour la première partie, trois pour la seconde et deux pour la troisième.

Un début de valorisation

L’exploitation intellectuelle des manuscrits n’a véritablement commencé qu’après le décès de Caroline Franklin Grout en 1931, et donc, comme elle l’avait stipulé, une fois écoulé le délai de 50 ans après la mort de Flaubert.
C’est Gabrielle Leleu, bibliothécaire chargée des manuscrits de Flaubert à la Bibliothèque municipale de Rouen, qui fut la première à tenter de mettre au point une concordance entre les paragraphes de l’édition Conard et les brouillons. Malgré les imperfections de ce premier travail de classement, il fut la référence incontournable au dossier des brouillons de Madame Bovary pendant plus de 50 ans, jusqu’aux travaux de Jeanne Goldin, Claudine Gothot-Mersch et Marie Durel dans les dernières décennies du XXe siècle.

En 1936, Gabrielle Leleu édita un choix d’extraits des brouillons, offrant ainsi au public une première approche, fragmentaire il est vrai, du travail d’écriture de Flaubert.

Reconditionnement et microfilmage

Au cours des années 1960, un premier microfilm de l’ensemble des manuscrits est réalisé dans un souci de préservation.
Cependant, l’état général des volumes de brouillons en rendait nécessaire la restauration. Entre 1994 et 1999, la Direction du Livre et de la Lecture finance donc le remontage de tous les feuillets dans une reliure de conservation, dont la réalisation est confiée aux ateliers de restauration de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu. Chaque feuillet manuscrit est alors monté par une charnière sur un feuillet neutre d’un format plus grand que le papier du manuscrit lui-même. Cette présentation permet de feuilleter l’oeuvre sans avoir de contact avec le document original. Mais elle multiplie par deux le nombre de feuillets de chaque volume.
Les brouillons de Madame Bovary sont donc présentés aujourd’hui sous la forme de 12 volumes, sans que soient changées ni la foliotation, ni la tomaison : chaque tome est composé de deux parties séparées mais qui se suivent au niveau de la foliotation et conservent l’organisation qui leur avait été attribuée lors du premier regroupement.

Cette campagne de reliure s’est accompagnée d’un nouveau microfilmage de l’ensemble des manuscrits par la Bibliothèque nationale. Ce document de substitution permet de communiquer à tous les chercheurs et curieux ces documents précieux sans que les originaux soient eux-mêmes sollicités à un rythme incompatible avec leur conservation. Avec les limites pratiques que détermine cette reproduction analogique des documents. Le microfilm suit fidèlement la présentation de l’original. Dans le cas du manuscrit définitif et de celui du copiste, écrits uniquement au recto, cela ne pose pas de difficultés. Mais lorsqu’il s’agit de pages de brouillons, écrites recto-verso, généralement réutilisées en sens contraire, le microfilm présente des pages dont le sens de lecture s’inverse quasiment à chaque vue conformément à l’original. Son utilisation pour la recherche pose donc des difficultés certaines.

Numérisation, nouvelle étape d’une mise en valeur

La numérisation devient alors une solution miraculeuse pour présenter au public un corpus d’une telle importance. Elle permet en effet une vision des pages dans le sens de la lecture, sans que la consultation soit soumise à l’ordre de présentation physique des manuscrits. Les pages de brouillons sont alors rendues indépendantes de la place factice qui leur a été assignée lors du classement initial et définitivement fixée par leur reliure en volumes.

La thèse de Marie Durel soutenue en 2000, qui propose un classement génétique de la totalité des brouillons, fournit un fil conducteur cohérent pour la présentation et l’interrogation des images numérisées du corpus, en permettant de restituer l’ordre de rédaction de l’auteur. Son utilisation offre un intérêt et des possibilités sans commune mesure avec une simple reproduction brute des pages manuscrites qui remplacerait les microfilms comme support de substitution.

Les manuscrits de Madame Bovary deviennent alors accessibles à tous, avec une qualité très proche de l’original, sous une forme que l’informatique rend beaucoup plus maniable que les écrits eux-mêmes. Leur accès sur le web ouvre de nouvelles perspectives dans la connaissance de Flaubert et de son oeuvre. Ce projet, difficile et exigeant dans sa mise en oeuvre, est à la mesure du don exceptionnel fait à la ville de Rouen et à sa bibliothèque en 1914.


[18 octobre 2003, Rouen]


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