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Notes sur la Bibliothèque orientale
de Barthélemy d’Herbelot de Molainville

Atsuko Ogane (juin 2018)

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Bibliothèque orientale ou Dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connaissance des peuples de l'Orient... par Berthélemy d'Herbelot de Molainville, Paris, Compagnie des libraires, 1697.



Les notes de lecture intitulées « d’Herbelot, Bibliothèque orientale » se composent de 11 feuillets d’un format 29.5 x 22.5 cm, écrits recto et verso, auxquels s’ajoute une page de titre, soit 23 pages au total. Ce dossier a figuré à la vente après le décès de Mme Franklin Grout, à Antibes, les 28-29-30 avril 1931 ; il est repassé ensuite à l’hôtel Drouot, le 12 décembre 1985.

Flaubert a puisé dans ce dictionnaire des informations sur les mœurs et les légendes des pays d’Orient pour la préparation de La Tentation de saint Antoine (première version, 1849). Le titre de cet ouvrage est mentionné dans les Notes et scénarios de La Tentation (NAF 23671, f° 145r°). L’écrivain est retourné à cette source pour les deux autres Tentations de saint Antoine. Ce dictionnaire n’est pas mentionné dans la correspondance de Flaubert. Dans une lettre qu’il lui adresse, Maxime Du Camp signale cet ouvrage au moment de la préparation de leur voyage en Orient : « Séjourner à Cufah ; y recueillir les traditions musulmanes ; selon d’Herbelot, c’est dans cette ville qu’elles ont presque toutes pris naissance » (Corr., t. I, p. 803, XXVI). Jean Seznec a signalé l’importance de ce dictionnaire pour la rédaction de La Tentation,à propos de l’oiseau fabuleux « Simorg Anka » de la Reine de Saba et de l’une des sources de l’épisode des Dieux (Nouvelles études sur La Tentation de saint Antoine, London, The Warburg Institute University of London, 1949, p. 74).

Flaubert a lu Barthélemy d’Herbelot de Molainville dans l’édition de Compagnie des libraires, 1697, en l’empruntant à la Bibliothèque municipale de Rouen ou à la Bibliothèque nationale. L’ouvrage a été réédité et augmenté par A. Galland, N. Van Daalen et La Haye, en 1777-1779, en 3 volumes et supplément. D’après la pagination signalée dans ces notes, Flaubert a consulté la première édition : pour la rubrique sur « Hakem Bemrillah », Flaubert renvoie à la page 411 (f° 21), qui correspond bien à cette l’édition, alors que le passage se trouve à la page 182 du tome II dans la seconde. Autre preuve : les pages 1017 et 811 dans les notes sur « Simorg Anka » ne se trouvent que dans la première édition, qui comporte au total 1059 pages (les trois volumes de la réédition comptent respectivement 663, 753 et 623 pages).

Tel qu’il nous est parvenu, ce dossier de notes présente des problèmes de mise en ordre. Flaubert n’a pas paginé ces vingt-deux folios : sur un folio figure un petit titre « Herbelot / bibliothèque orientale », en haut à gauche. C’est le folio sur « Nabuchodonosor » et « Salomon », suivi de la « Reine de Saba » (page suivante). Il est possible que Flaubert ait commencé par prendre des notes sur ces personnages importants décrits dans La Tentation de 1849. Il a coutume d’indiquer un titre en haut des folios, et il ne ménage une page de titre général, en grosses caractères, qu’à la fin de la rédaction des notes (c’est le cas, par exemple, pour les pages de titre de Salammbô). Pour les autres folios disparates, seules les rubriques offrent des repères de classement. On remarque que certains folios portent la même indication de rubrique. Nous pourrions ainsi classer provisoirement sept blocs qui semblent avoir été rédigés à la suite : « Adam – Adam (suite), Loth » ; « Eve, Caïn – Caïn (suite), Enoch, Jesus Christ, Antechrist » ; « Geant – Geant (suite), Rakhsche, Homaï » ; « Idoles – Idoles (suite), veau d’or – Veau d’or (suite), Temples, Kebleth –Kebleh (suite)» ; « Magaret, Galaleddin, Hakem bemrillhah–Hakem bemrillhah (suite) » ; « Nabuchodonosor, Salomon – Salomon (suite), Reine de Saba » ; « Sirènes, Hermès – 3° le Tismegiste (Hermès suite), Magie (Hachem ben Haschem) – Faiseur de lunes (Hachem ben Haschem suite), Simia ». Viennent ensuite les cinq folios sans lien entre eux : « Arbres, Concupiscence, Satan » ; « Noé-arche, David » ; « Simorg Anka, l’ange Gabriel » ; « Farabi » ; « Fragment d’un Poëte persan, HAKK ».

Parmi ces folios, celui de « Simorg Anka, l’ange Gabriel » nous paraît problématique : dans les trois versions de La Tentation de sainte Antoine, cet oiseau merveilleux accompagne la Reine de Saba, mais d’où vient-il ? Flaubert a pu trouver l’explication de cet oiseau à deux pages différentes, au moins, de la Bibliothèque orientale : dans la rubrique « Simorg Anka » et dans « Thahamurath », troisième Monarque de Perse de la Dynastie des Pischdadiens, rubrique dans laquelle Flaubert a pris des notes sur le « Faiseur de lunes (Hachem ben Haschem suite) », présentant l’épisode du Griffon merveilleux qui s’appelle Simorg Anka.

Le nom de cet oiseau apparaît dans les notes de « Salomon » (en haut du f° 3), ainsi que dans celles de « la Reine de Saba » où il s’agit de l’oiseau messager du roi (en bas du f° 3) : « voyage de Salomon en arabie. Il faisait faire ses messages par l’oiseau que nous appelons Houppe et les Arabes appellent Hudhud qu’il avait toujours auprès de lui ». Flaubert a pu se reporter tout de suite à l’article « Simorg Anka » juste après avoir pris les notes sur ce roi et sur la Reine de Saba. Dans les autres versions de La Tentation, Flaubert inverse le propriétaire de cet oiseau, qui passe de Salomon à la Reine de Saba. Une des notes a pu intéresser Flaubert dans ce folio intitulé « Simorg Anka » : « ce Thahamurath secourut les Peris contre les Dives, le bon principe contre le Mauvais ». Elle peut renvoyer directement à une série des notes intitulées « Geant », notes qui commencent par la définition des « Dives » et des « Peris » : « Dives : Créatures préadamites. Les mâles sont les Neré. Les femelles sont les Peris » ; « les Dives gouvernèrent d’abord le monde pendant sept mille ans. Puis ce furent les Peris sous l’empire de Gian Ben Gian leur unique et souverain monarque […] ». Nous trouvons ici le nom de Monarque Gian Ben Gian auquel la Reine fait allusion pour séduire Antoine : « Veux-tu le bouclier de Gian-ben-Gian, celui qui a bâti les Pyramides ? » (Pléiade, OC., t. II, p. 476 ; t. III, p. 85). Or, la source de ce passage relatif à la scène de la Reine de Saba provient de la note sur Gian-ben-Gian qui est soulignée par Flaubert dans un autre folio portant sur « Hachem ben Haschem » : « le bouclier de Gian Bem Gian monarque des Geants qui a bati les pyramides d’egypte a passé dans les mains de trois Salomons consecutifs qui s’en font servi à executer des exploits merveilleux » (« 3° enfin le Trismegiste », f° 18). C’est le deuxième folio sur trois dans le bloc de Hachem ben Haschem. La succession des notes ne correspond pas toujours à la suite des idées.

Mais ce n’est pas tout. Ce premier folio de « Geant » finit par la phrase : « […] petit fils de Ham qui est le Cham de Noë ». En effet, Flaubert a rédigé une autre note intitulée : « Noé – arche – » dans laquelle il est question d’une « arche d’alliance » qui se trouve dans un épisode érotique concernant Salomon et la Reine de Saba. Dans la version de 1849, celle-ci raconte à Antoine la nuit où le roi Salomon perdit la tête et s’en fut dans le temple lui chercher une chose énigmatique. En se référant au manuscrit, Claudine Gothot-Mersch nous montre qu’il s’agit de l’arche d’alliance ; son contenu est détaillé dans une note, et la critique s’interroge sur la source (« Flaubert, Nerval, Nodier et la Reine de Saba », « Mythes et religions (1) », Minard, Collection « Flaubert », t. 2, 1986, p. 136) : « Dans l’arche d’alliance il y avait : la verge de Moïse, la tiare d’Aaron, un vase plein de manne du désert, et un morceau de bois nommé Alonah, qui avait adouci les eaux amères de Mara » (NAF, 23671, f° 77). Nous trouvons la même description du contenu de l’arche d’alliance dans les notes de Flaubert pour la rédaction du roman (NAF 23671, f° 150r°). Or, nous remarquons la même mention en marge de la rubrique « arche » dans les notes sur d’Herbelot : « ce qu’il y avait dans l’arche d’alliance : On gardait dans cette arche la Verge de Moïse, la tiare pontificale d’Aaron, un vase plein de la Manne du Desert et un morceau de bois nommé Alouah qui avait adouci les eaux salées de Mara » (f° 7). Flaubert a recopié littéralement la liste des objets figurant dans la Bibliothèque orientale. Nous plaçons ainsi ce folio à la fin de ceux qui concernent la scène de la Reine de Saba dans le bloc qui commence par la note « Nabuchodonosor » et « Reine de Saba ».

Flaubert déclare dans sa correspondance qu’il commence à écrire le plan de La Tentation à partir du novembre 1846 : « Je rumine un plan, je pense à toi. Novembre est de côté, je te l’apporterai » (lettre à Louise Colet du 17 novembre 1846). Pourtant, ni l’épisode de Nabuchodonosor ni celui de la Reine de Saba ne figurent à ce stade. C’est à partir du deuxième scénario qu’ils apparaissent pour décrire les « visions » et l’hallucination relative à la Courtisane et à la guerre (NAF 23671, f° 154). Flaubert note explicitement : « 3° la reine de Saba qui vient le mettre à la place de Salomon », mais pour le deuxième sujet, il hésite entre Xerxès ou Nabouchodonosor en les ajoutant en interligne en caractères de plus petite taille : « 2° la guerre / Xerxès / x ou Nabuchodonosor ». On peut supposer qu’à ce moment-là, Flaubert se reporte à la Bibliothèque orientale pour vérifier la rubrique de « Nabuchodonosor », ensuite celle de « la Reine de Saba ». Nous avons vu que Flaubert a porté en haut du folio le nom du dictionnaire : cette note déclenche la suite des recherches sur la scène de « la Reine de Saba ».

L’usage que Flaubert fait de ce dictionnaire n’est pas simple. Jean Seznec remarque l’intérêt de l’index : « Il est curieux de voir comment il y a découvert les détails qu’il cherchait. La Bibliothèque Orientale est un énorme dictionnaire, qui comporte un index. Flaubert est parti de là, il a cherché le mot idole ; les articles auxquels il a été ainsi renvoyé l’ont renvoyé, à leur tour, à d’autres articles, etc. » (Les sources de l’épisode des dieux dans La Tentation de saint Antoine, (première version, 1849, p. 39). Mais d’après nos recherches, l’index n’est pas exhaustif. Il semble que Flaubert ait combiné les recherches par l’index et en tournant les pages par-ci par-là, en suivant ses idées. Ainsi, ce que Flaubert a noté sous une certaine rubrique peut se trouver dans un article de l’ouvrage, sous un autre titre. Par exemple, pour « Simorg Anka », Flaubert lit d’abord l’article ainsi nommé, mais il va aussi chercher ce terme dans des articles lointains, en particulier la rubrique « Thahamurath » dans laquelle il est question de l’aventure de ce personnage avec cet oiseau fabuleux ; ou il intitule un folio « Géants », alors qu’il a puisé pour prendre ses notes dans l’article « Dives », noté en marge. Apparemment, Flaubert a utilisé ce dictionnaire par association des idées, conformément à la logique du dictionnaire qui se compose d’articles dans lesquels des termes sont juxtaposés sans renvoi. La succession des folios associés programme la genèse des trois scènes célèbres successives – Nabuchodonosor – la Reine de Saba – Salomon et l’oiseau merveilleux Simorg Anka de la reine, dans les trois versions de La Tentation.

Nous commençons le classement (voir le tableau ici) par le folio intitulé « d’Herbelot / Bibliothèque orientale », qui semble avoir déclenché l’association d’idées sur « Nabuchodonosor, Salomon » et « Reine de Saba », à l’origine des visions planifiées dans le deuxième scénario. Dans le tableau de classement, nous avons distingué sept blocs en utilisant sept couleurs différentes pour matérialiser la succession des notes sur un sujet (nous indiquons « suite » quand la note continue sur la page suivante). Entre parenthèses et en petits caractères, nous précisions le contenu de la rubrique quand le titre du folio n’est pas suffisamment explicite. Les blocs généraux prévalent sur les éléments particuliers : ainsi « Gian Ben Gian » se trouve dans le f° 5 du bloc « Nabouchodonosor », et aussi dans le f° 18 du bloc « 3° enfin le Trismegistre ». Nous plaçons à la suite des blocs les autres folios disparates, par ordre alphabétique. Nous avons ainsi quatre groupes (Reine de Saba /Adam et Ève / Paradis et Diable / Idoles / Hermès et Hakem) ; et deux folios séparés.

Bibliothèque orientale d’Herbelot a été rendue possible grâce à l’autorisation de consultation donnée par la Bibliothèque municipale de Rouen pour les manuscrits et par la Bibliothèque nationale ainsi que la bibliothèque de Flaubert de la ville de Canteleu, grâce à la subvention accordée à notre projet « Recherches sur le mythe de la femme fatale dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert » (2014-2016, JSPS KAKENNHI Grant Number 26370372) par la Société Japonaise pour la Promotion de Science. Je remercie Madame Étiemble-Lebret, conservatrice du Patrimoine à la Bibliothèque municipale de Rouen, Mme Catherine Hubbard, bibliothécaire adjointe, M. Joël Dupressoir, ex-responsable de la bibliothèque de Flaubert de Canteleu, à l’époque de nos recherches. Je remercie également Éric Le Calvez pour sa relecture, ainsi que le personnel du site Flaubert qui met en ligne le résultat de ce travail.



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