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Flaubert, Notes sur les Psaumes (1846-1847)

Atsuko Ogane (juin 2018)

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Les notes de lecture de Flaubert sur les Psaumes comportent 14 pages (sept feuillets écrits recto et verso) d’un format 300 x187 mm. Elles ont figuré à la vente à l’hôtel Drouot les 18-19 novembre 1931 après le décès de la nièce de Flaubert, Caroline Franklin Grout. Elles se trouvaient alors dans une chemise intitulée « Esdras et Néhémias, Tobie, Judith, Esther, Job, les Psaumes ». Elles sont actuellement conservées dans une collection particulière. Elles ont été publiées et commentées partiellement par Guy Sagnes, quand il les a acquises à la vente le 23 octobre 1987, n°13 (« Flaubert lecteur des Psaumes d’après des notes inédites », Flaubert, l’autre. Pour Jean Bruneau, textes réunis par F. Lecercle et S. Messina, PU de Lyon, 1989, p. 40-54). Guy Sagne publie quatre-vingt-dix versets et évoque une trentaine d’autres parmi cent quatre-vingt-onze versets que Flaubert a recopiés.

Flaubert a lu plusieurs éditions de la Bible au long de sa vie, mais son livre de chevet était la traduction de Louis-Isaac Le Maistre de Saci d’après le texte latin de la Vulgate : La Sainte Bible, Paris, Defer de Maisonneuve, 1789-91, 12 vol. (24 cm), ornée de 300 figures, gravées d’après les dessins de M. Marillier. Son exemplaire personnel se trouve actuellement à la Bibliothèque de l’Hôtel de ville de Canteleu. Cette bible de Le Maistre de Saci, dite aussi « Bible de Port Royal », la plus reproduite et la plus répandue dans le grand public depuis le XVIIIe siècle en France, ainsi que la Bible latine, Biblia sacra (Vulgatae editionis, Lugduni, Bruyset, 1727) se trouvaient déjà dans la bibliothèque de son père Achille-Cléophas Flaubert (1762-1846).

Flaubert a recopié les Psaumes qui se trouvent dans le cinquième volume de l’édition Le Maistre de Saci, en suivant l’ordre du texte, et en portant sur le livre des marques écrites que nous avons signalées dans les notes en bas des transcriptions de chaque feuillet.

Flaubert semble avoir commencé la lecture régulière de la Bible entre 1843 et 1846, d’après la première allusion aux Livres Saints dans une lettre à Louise Colet du 4 octobre 1846 : « “Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable et la vie à ceux qui sont dans l’amertume du cœur ?” C’est Job qui a dit cela, aimes-tu ce livre ? C’est un des beaux qu’on ait faits depuis qu’on en fait. T’es-tu nourrie de la Bible ? Pendant plus de trois ans je n’ai lu que ça le soir avant de m’endormir. Au premier moment de libre que je vais avoir je vais recommencer » (Corr. Pléiade, t. I, p. 375). Jean Bruneau, en s’appuyant sur cette lettre, suppose qu’« une lecture attentive de la Bible » remonte aux années 1842-1843 (Le “Conte Oriental” de Gustave Flaubert, Denoël, 1973, p. 59, n. 1). À l’époque où Flaubert parle de sa lecture de la Bible à Louise Colet, il connaît une période mouvementée : après sa première crise nerveuse à Pont-l’Evêque, et la rédaction de L’Éducation sentimentale de 1845, il a été frappé par les décès de son père et de sa sœur, et il a rencontré Louise Colet chez le sculpteur Pradier. Guy Sagnes date la prise de ces notes « entre le mois d’octobre 1846 et le mois d’août 1847, et plus précisément parmi les lectures de la Bible que Flaubert poursuivait aux mois de janvier et de février 1847 » (ibid., p. 41), alors qu’il a entrepris la lecture des livres bibliques : « J’ai un Saint-Augustin complet, et une fois l’ami parti, je me lance à corps perdu dans les lectures religieuses » (lettre à Louise Colet, 7 décembre 1846, ibid., t. I, p. 414) ; « Je lis aussi du Byron, et toujours les Livres Saints » (lettre à Louise Colet, 2 février 1847, t. I, p. 436).

En ce qui concerne le but des notes, Guy Sagnes signale qu’elles sont « visiblement rédigées à loisir », afin de pratiquer « l’innutrition » du style et du mouvement rythmique, et s’alimenter aux comparaisons et aux métaphores, « à l’originalité souvent violente de leurs images » (p. 45). L’écriture et le mode d’annotation diffèrent des notes prises plus tard pour la préparation des œuvres en cours de rédaction : ici, Flaubert recopie suivant l’ordre des versets sans ajouter d’annotations en marge, ou alors très rarement, et il laisse systématiquement une marque écrite dans le livre sur lequel il travaille. Nous en voulons pour preuve la différence avec les notes prises sur la traduction de Samuel Cahen (La Bible, traduction nouvelle avec l’hébreu en regard, avec des notes philologiques, géographiques et littéraires, 1831-1851, 18 vol. in-8°) que l’écrivain a prises pour Salammbô : « Je laboure la Bible de Cahen » (lettre à Ernest Feydeau, fin juin ou début juillet 1857, Corr. t. II, p. 740) ; « et je viens, en quinze jours, d’avaler les 18 tomes de La Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes » (lettre à Jules Duplan, 26 juillet 1857, Corr., t. II, p. 747). Flaubert confirme l’utilisation de la traduction de Cahen pendant la « Querelle de Salammbô », quand il a répondu aux critiques de l’archéologue Guillaume Froehner (Corr., 21 janvier 1863, t. III, p. 293-300). Quand il copie une vingtaine de versets des Psaumes (notes de lecture sur la Bible de Cahen, conservées à la Pierpont Morgan Library, New York, Fonds Heineman, MS 88, f° 305-f°342 ; transcription d’Agnès Bouvier, en ligne sur le site Flaubert : https://www.nakala.fr//nakala/data/11280/7f73eee4), il détache des rubriques en marge (f°335-f°336), par exemple « ecrasement humain », « la trompette à chaque nouvelle lune », « pointes sur le toit du temple », « idée de l’impureté de la fiente ? » Nous remarquons que Flaubert recopie dans la traduction de Cahen certains des versets qu’il a déjà recopiés antérieurement dans celle de Le Maistre de Saci, notamment dans les passages qui concernent les symboles solitaires représentés par le pélican ou le hibou (CII), ou encore la barbe d’Aaron (CXXXIII).

Flaubert semble reprendre le commentaire qu’il a lui-même porté en marge de son recopiage des Psaumes dans sa jeunesse, lors de sa prise de notes pour Bouvard et Pécuchet : à côté du verset Psaume 136 (Bible de Saci), Super flumina Babylonis en latin, qui évoque l’exil à Babylone après la prise de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor en 586 av. J.-C., il a noté ce commentaire : « David ne peut être l’auteur de ce Psaume. – il n’est question de Babylone que bien après lui – ce serait donc une espèce de prophétie de la Captivité » (f° 7r dans notre transcription). On retrouve la même idée dans les notes prises sur l’ouvrage de Patrice Larroque, Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (1860, t. II, p. 188) : « Psaumes ne peuvent être de David, puisque dans le 137e il est question de la captivité de Babylone » (BM de Rouen : g226-vol. 6, f°302v°, site des Dossiers de Bouvard et Pécuchet, dir. Stéphanie Dord-Crouslé). Il s’intéresse aux Psaumes également lors de la prise des notes sur le Tractatus theologico Politicus de Spinoza : « la Foi ne consiste pas dans des cérémonies psaum. XL, 7, 9 » (BM de Rouen, g226-vol. 6, f°311r°) ; « les Psaumes ont été réunis, à l’époque du second temple » (ibid., f°312r°). S’il ne fait jamais allusion aux Psaumes dans sa correspondance, il connaît certainement ce fameux verset appelé « le Grand Hallel », car Louis Bouilhet le signale dans plusieurs lettres : « Je m’en vais à la dérive. Super me flumina transierunt ! » (16 janvier 1862, Corr., t. III, p. 936) ; « Le séminaire chante un Te Deum, et l’abbé Pruneau, […] a fait entonner, après le Te Deum, le psaume Super flumina Babylonis ! » (16 août 1862, Corr., t. III, p. 948).

Dans La Tentation de saint Antoine de 1856, Antoine fait la lecture de la Bible, suivie de la scène de l’apparition du Pasteur et de la femme. La Bible prendra un rôle essentiel dans la version définitive de 1874, en faisant jaillir des images et des hallucinations de l’ermite. Toutefois, l’allusion aux Psaumes figure rarement dans les œuvres de Flaubert : on la trouve sous la rature de la phrase « nous récitions les psaumes » prononcée de Maximilla et Priscilla dans La Tentation de saint Antoine de 1849 (BnF, NAF23664, f°104), ainsi que « nous visitions les confesseurs ; nous chantions des psaumes » dans La Tentation de 1856 (BnF, NAF23664, f°43), et toujours avec une minuscule (« psaume »).

Dans Hérodias, se trouve également un verset provenant des Psaumes, que Flaubert a recopié exactement dans ses notes de lecture ; il est intégré à la scène des imprécations de Iaokanann, lancées du fond de la citerne : « Qu’ils se dissipent comme l’eau qui s’écoule, comme la limace qui se fond en marchant, comme l’avorton d’une femme qui ne voit pas le soleil. » Il s’agit de notes de lecture prises dans la traduction de Cahen : « le limaçon se fond [en marge] /comme le limaçon qui se fond en marchant, comme l’avorton d’une femme qui n’a pas vu le soleil » ; la traduction de Saci ne comporte pas d’équivalent pour ce verset (Notes de lecture pour Salammbô sur la Bible traduction de Cahen, f° 335, Psaume LVII, v. 8-9).

Même si Flaubert ne semble pas avoir pris ces notes systématiquement pour la préparation d’une œuvre précise en tant que des « notes de lecture », Guy Sagnes signale avec justesse qu’il faudrait « situer les Psaumes à l’intérieur de l’ensemble des lectures orientales que Flaubert a faites durant cette période et que Jean Bruneau a recensées » (op.cit., p. 41). Si Flaubert déclare qu’il commence à envisager son Conte oriental dès février 1845, c’est dans la même lettre du 13 mai 1845 envoyée de Gênes qu’il indique son plan pour la rédaction en hiver prochain du Conte oriental, en même temps qu’il parle à son ami du tableau de Breughel jeune, La Tentation,vu au Palais Balbi, et de son rêve audacieux d’en faire une pièce de théâtre. Flaubert diffère la rédaction du conte oriental après avril 1846 et il semble l’abandonner en septembre, au profit d’un projet théâtral à venir, qui se confond peut-être avec La Tentation de 1849 : « J’attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur, mais ce livre ne s’exécutera peut-être jamais et c’est dommage » (lettre du 7 octobre 1846, voir aussi la Notice de L’Atelier Les Sept Fils du derviche, OC, Pléiade, t. II, p. 1592). Flaubert signalait sa lecture de la Bible à Louise Colet le 4 octobre 1846, seulement trois jours avant cette lettre. Jean Bruneau a modifié sa première hypothèse que ce « livre » désignait probablement « le conte oriental » (Corr., t. I, p. 1013, n° 1), au profit de La Tentation : « Flaubert aurait donc abandonné le Conte Oriental pour un nouveau projet, qui doit être La Tentation de saint Antoine » (Le “Conte Oriental” de Gustave Flaubert, op. cit, p. 90-91). Gisèle Séginger remarque également qu’il s’agit de la genèse de La Tentation (Le Temps de l’œuvre, p. 7). Si les notes sur les Psaumes datent de janvier-février 1847, comme le dit Guy Sagnes, et si La Tentation de saint Antoine succède au projet du Conte oriental vers octobre 1846, on pourrait alors déduire que ces notes ont été prises à l’époque de la préparation de La Tentation. Ou plutôt, elles se situent dans l’interférence entre l’élaboration des scénarios des Sept fils du derviche, conte oriental et la conception de La Tentation de saint Antoine qui sera achevée en 1849, période commune aux deux œuvres en chantier qui ont pu nécessiter des séances de lecture des livres bibliques.

La publication de ces notes a été rendue possible grâce à l’autorisation de consultation donnée par la Bibliothèque municipale de Rouen pour les manuscrits et par la bibliothèque de Flaubert à la ville de Canteleu, et grâce à la subvention accordée à notre projet « Recherches sur le mythe de la femme fatale dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert » (JSPS KAKENNHI Grant Number 26370372, 2014-2017) par la Société Japonaise pour la Promotion de Science. Nous remercions Madame Étiemble-Lebret, conservateur du Patrimoine à la Bibliothèque municipale de Rouen, et Mme Catherine Hubbard, bibliothécaire adjoint, ainsi que M. Joël Dupressoir, alors responsable de la bibliothèque de Flaubert à Canteleu. Nous remercions chaleureusement le personnel du site Flaubert qui met en ligne le résultat de ce travail effectué en 2016.





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