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Flaubert, Notes sur le « Songe de Scipion »

Transcriptions et présentation par Atsuko OGANE (janvier 2017)

Transcriptions

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Présentation

Des notes de lecture sur le « Songe de Scipion », de la main de Flaubert, sont conservées à la Bibliothèque municipal de Rouen dans une boîte noire, destinée à la rédaction de La Tentation de saint Antoine, sous la cote Ms g 477-1-3. Ces notes sur un des ouvrages de Cicéron occupent trois folios recto et verso, d’un format 300 x 232 mm. Le premier feuillet sert de couverture intitulée de la main de Flaubert, « le Songe de Scipion avec le Commentaire de Macrobe », accompagnée actuellement des notes manuscrites d’une autre main que celle de Flaubert : en haut à gauche, « dossier Salambô », et en bas, « (1) passage célèbre de la « République » de Cicéron – (Scipion Emilien, destruction de Carthage, surnommé le Second Africain) 146 av. J.-C. / (2) « Les Saturnales ». On peut supposer qu’il s’agit de l’écriture d’un conservateur. Il s’agit de la traduction française du « Songe de Scipion » de De la République, écrit par Cicéron (106-43 av. J.-C.) en 54 av. J.-C. 

Le premier folio est occupé par la copie du « Songe de Scipion », et les deuxième et troisième folios par le « Commentaire de Macrobe » sur le « Songe de Scipion ». Scipion Émilien, dit aussi le Second Africain, général et homme d’État romain et destructeur de Carthage lors de la troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.), a eu un rêve où apparaît Scipion l’Africain, Africanus majour, son grand-père adoptif et le général romain, vainqueur des Africains à la deuxième guerre punique, qui lui révèle l’immortalité de l’âme pour lui enseigner un acte patriotique.

Flaubert a lu cet auteur dans l’édition des Œuvres complètes de M. T. Cicéron, traduites en français, le texte en regard, Paris, F.-I. Fournier, 1816-1818, XXXI vol., conservée à la Bibliothèque de Flaubert à l’Hôtel de ville de Canteleu. Cet ouvrage se trouvait dans la bibliothèque ancienne de son père Achille-Cléophas Flaubert (1562-1846). Le « Songe de Scipion », traduite par A. A. J. Liez se trouve dans les Ouvrages philosophiques et fragmens, volume 27, p. 362-385. Néanmoins, Flaubert n’a pas pris de notes dans cet exemplaire, on n’y trouve aucune trace écrite, mais on peut penser que l’une des notes de la « Remarque » de cette édition ait orienté Flaubert vers le « Commentaire de Macrobe », traduction de Rosoy : « note 6 : Voyez le Commentaire de Macrobe » (p. 386). Flaubert a noté en effet : « (trad. de Rosoy » à la fin de sa note de lecture du « Songe de Scipion avec le commentaire de Macrobe » (f° 1v°). Après la confrontation de plusieurs éditions conservées à Rouen et à Paris, il nous paraît vraisemblable que Flaubert a pu se servir d’un exemplaire de la Bibliothèque de Rouen : Œuvres de Macrobe, traduite par Ch. de Rosoy, t. I, Paris, Firmin Didot, 1827.

Cicéron est un des auteurs favoris de Flaubert quand il est au collège, au même titre que Sénèque et Plutarque en philosophie (De Corona, lettre du 20 janvier 1840 à Ernest Chevalier). Il l’a lu toute sa vie : il cite le « motus animi continuus » (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) dans une lettre à Louise Colet pour parler du lyrisme, alors qu’il esquisse la scène des Comices agricoles de Madame Bovary (lettre du 15 juillet 1853). Pour la rédaction de Salammbô, il avoue à Ernest Feydeau qu’un passage de Cicéron lui a donné l’idée d’une forme de Tanit au moment où il a rédigé le chapitre IX et préparé les chapitres X et XI(lettre du 21 octobre 1860) ; il dit à Edma Roger des Genettes apprécier l’époque qui va de Cicéron à Marc Aurèle, étant « un moment unique où l’homme seul a été »(lettre de 1861 ?) ; il renvoie à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon sur la possibilité des sacrifices d’enfants brûlés vifs dans sa réponse à Guillaume Froehner. Après la rédaction de L’Éducation sentimentale, il fait part à George Sand du plaisir que lui cause la lecture des œuvres philosophiques de Cicéron (lettre du 5 juillet 1869). Il a pris des notes sur De officiis dans les Dossiers de Bouvard et Pécuchet (Ms g 226-2, f° 184r°) et dans son Carnet d’idées (Carnet 15, f° 50) pour le chapitre X de ce roman inachevé. Il les a pris également des notes sur Tusculanae Disputationes, De Divinatione, De Natura Deorum, Académiques (NaF, 23671, scénarios, f°72r°)]

Intéressé par la question des âmes, Flaubert a pris des notes sur ce sujet dans les ouvrages de plusieurs philosophes, dont Cicéron et Plutarque, et le nom de « Scipion » apparaît dès La Tentation de saint Antoine de 1849 : « On avait dit à Scipion que les bienheureux seuls reposaient dans les étoiles. Origène se demanda si ce n’était point des âmes que tous ces astres et les dieux d’Égypte jadis naviguaient dans des nacelles » (Œuvres complètes, Pléiade, t. II, p. 371). Pourtant, le passage sur les traités des âmes dans La Tentation de 1849 se révèle plutôt emprunté à l’Origine de tous les cultes ou religion universelle de Charles Depuis (1835, Paris, Louis Rogier) : « Ce sont les âmes des morts, la grande roue les enlève dans ses douze vases et les porte à la lune qui tourne incessamment pour se joindre au soleil. Au premier quartier, elle y déverse son fardeau ; lorsqu’elle brille toute ronde c’est qu’elle est pleine et ces deux grands vaisseaux naviguent ensemble dans l’immensité vide. Ainsi lavée par l’eau, et purifiées au feu, les âmes enfin s’en vont composer de leurs splendeurs la voie lactée qui est la colonne de lumière, l’air parfait et dont les scintillements sont infinis car ceux qui l’habitent sont innombrables » (Pléiade, t. II, p. 371). Dans Depuis : « Cette machine est une roue à laquelle sont attachés douze astres. La sphère fait tourner cette roue, laquelle enlève dans ses vases les âmes des morts. Le grand astre qui est le soleil, les attire par ses rayons, les purifie et les remet à la lune, jusqu’à ce qu’elle en soit toute pleine. Car Manès croit que le soleil et la lune sont deux vaisseaux. La lune étant remplie d’âmes, s’en décharge dans le soleil ; puis elle en reçoit aussitôt d’autres par le moyen des vases qui descendent et qui montent sans cesse. ».

En ce qui concerne l’argument du Diable, on peut trouver sa source dans ses notes : « Le Diable, riant : Ah ! ah ! tu t’étonnes de ne trouver ni les neuf cercles qui enlacent l’univers, ni les portes du Cancer et du Capricorne par où les âmes descendent et remontent, ni le Zodiaque tel qu’il est peint sur les murailles, ni les roues d’Ezéchiel ni l’échelle de Jacob avec un ange à chaque degré ? » (ibid., p. 505). Dans ses notes : « sphère : Neuf cercles ou plutot neuf globes enlacés composent la chaine universelle. » (f°1r°) ; « Voici le chemin que suit l’âme en descendant du ciel en terre : la voie lactée embrasse tellement le zodiaque dans la route oblique qu’elle a dans les cieux qu’elle la coupe en deux points opposés, au Cancer et au Capricorne qui donnent leur nom aux deux tropiques. les physiciens nomment ces deux signes les portes du Soleil, […].» (f°2r°)

Flaubert lit surtout le « Songe de Scipion » pendant la rédaction de Salammbô. On peut dater cette lecture de 1860-1861 quand il prépare le chapitre X, « Le serpent ». Il a pu reprendre des notes sur la théorie des âmes pour le discours de Schahabarim en face de Salammbô : « Il lui exposait la théorie des âmes qui descendent sur la terre, en suivant la même route que le soleil par les signes du zodiaque. De son bras étendu, il montrait dans le Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour vers les Dieux » ; « Les âmes des morts, disait-il, se résolvent dans la lune comme les cadavres dans la terre. Leurs larmes composent son humidité ; c’est un séjour obscur, plein de fange, de débris et de tempêtes » (Salammbô, p. 724). En rédigeant ce passage, Flaubert s’est reporté à la section « l’âme ascendante & l’âme descendante » des notes prises sur le commentaire du « Songe de Scipion » de Macrobe, en remplaçant le nom de l’astre « Cancer » par celui de « Bélier. » « Voici le chemin que suit l’âme en descendant du ciel en terre : la voie lactée embrasse tellement le zodiaque dans la route oblique qu’elle a dans les cieux qu’elle la coupe en deux points opposés, au Cancer et au Capricorne qui donnent leur nom aux deux tropiques. les physiciens nomment ces deux signes les portes du Soleil, parce que dans l’un et l’autre les points solscitiaux limitent le cours de cet astre qui revient sur ses pas dans l’ecliptique et ne le dépasse jamais. c’est dit-on par ces portes que les âmes descendent du ciel sur la terre, et remontent de la terre vers le ciel. on appelle l’une la porte des hommes et l’autre la porte des Dieux. c’est par celle des hommes ou par le Cancer que sortent les âmes qui font route vers la terre ; c’est par le Capricorne ou la porte des dieux que remontent les âmes vers le siège de leur propre immortalité et qu’elles vont se placer au nombre des dieux. » (f° 2r° ; f°2v°).

Flaubert semble réutiliser ces notes de lecture prises pour Salammbô au moment où il prépare La Tentation de saint Antoine de 1874 : des rubriques qu’il a notées en marge de ces notes de lecture de « Songe de Scipion » sont reprises à l’identique dans les manuscrits des scénarios de La Tentation de 1874 : (NAF 23671, f°72 ; f°75). Ainsi, comme dans Salammbô, « Les âmes des morts & des enfants à naître, celles qui remontent vers le c)el &Amp: qui en descendent se croisent en route. (Macrobe. comment. sur le songe de Scipion) ». « l’âme emanation des astres » (f°1r°) et « l’homme est dieu. / […] comme le Dieu suprême gouverne toutes choses. De même que ce Dieu eternel meut un monde en partie corruptible de même l’âme eternelle meut un corps perissable » (f° 1v°) se retrouvent exactement et soulignés dans le folio de composition du scénario : « L’âme emanation des astres. Ce qu’elles puisent dans chaque astre en particulier » ; « L’homme est dieu. Il gouverne son corps perissable, de même que Dieu eternel meut un monde corruptible » (f° 75, 2-suite, Gisèle Séginger, Le Temps de l’œuvres, p. 188-189). Les rubriques « neuf sphères » « Au dessus de la lune tout est eternel. » (f° 1r°) se retrouvent dans le folio de notes et d’idées (f° 72v°, ibid., p. 176-177). 

Dans le catalogue de la vente à Antibes en avril 1931, nous remarquons l’existence de plusieurs notes sur Cicéron : une chemise de la main de Flaubert : Histoire Romaine, « Pompée, Cicéron Catilina, César » 65 pages format 31 x 20 ; manuscrit de la main de Flaubert, de 11 pages sur Cicéron ; « une chemise de la main de Flaubert : « Cicéron, œuvres philosophiques », 19 pages de 30 x 22.5 ; une chemise de la main de Flaubert, « Le songe de Scipion, avec commentaires de Macrobe », 6 pages de 30 x 22.5. Le manuscrit de « De natura deorum. Cicéron » a pu appartenir aux notes des œuvres philosophiques de Cicéron. 

La publication de ces notes a été rendue possible grâce à l’autorisation donnée par la Bibliothèque municipale de Rouen pour les manuscrits et par la bibliothèque de Flaubert à la ville de Canteleu, et grâce à la subvention accordées à notre projet « Recherches sur le mythe de la femme fatale dans La Tentation de saint Antoine de Flaubert » (2014-2016, JSPS KAKENNHI Grant Number 26370372) par la Société Japonaise pour la Promotion des Sciences. Nous remercions Madame Étiemble-Lebret, conservateur du Patrimoine à la Bibliothèque municipale de Rouen, et Mme Catherine Hubbard, bibliothécaire adjointe, ainsi que M. Joël Dupressoir, responsable de la bibliothèque de Flaubert à Canteleu. Nous remercions les responsables du site Flaubert qui mettent en ligne le résultat de ce travail.





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