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Henri Steckel, extrait du Monde Illustré, vers 1908

[…] La perle de cette première bibliothèque, c’est l’édition originale de Madame Bovary donnée à sa mère par le romancier. Dans cet exemplaire, Flaubert a indiqué par des crochets tous les passages dont Laurent Pichat avait exigé la suppression lors de la publication du roman pour la Revue de Paris. Les réflexions qu’il a griffonnées à certaines pages de ces deux volumes disent assez, sous leur forme contenue, son amertume et son indignation trop justifiées.

Le salon de la Villa Tanit est vaste et haut. Deux pianos à queue y tiennent à l’aise, sa cheminée de chêne sculpté se couronne d’un manteau monumental et c’est à peine si l’on s’aperçoit que çà et là, dans les angles ou devant les fenêtres, les palmiers s’épanouissent grands comme des arbres.
Voici sur une table un gros in-folio somptueusement relié et portant, frappées en or sur son plat supérieur, les initiales entrelacées de Gustave Flaubert et de Maxime Du Camp. C’est une copie manuscrite que les deux amis avaient fait exécuter en double dans leur jeunesse et dont ils avaient conservé chacun un exemplaire. Derrière la table, dans un coin, se dresse le buste en marbre de la soeur du romancier, la mère de Mme Grout. Des tableaux pendus aux murs portent des signatures célèbres. L’un d'eux, une très belle étude de nu, est de la maîtresse de la maison.

Tout le panneau du fond est occupé par la bibliothèque à torsades de chêne, aujourd'hui coupée en deux, que Flaubert avait, à Croisset, dans son cabinet de travail.

Les livres qui en garnissent les rayons sont ceux qu'il aimait à parcourir : la Biographie universelle, un Voltaire en 80 volumes, les oeuvres de Chateaubriand, de Jean-Jacques, de Buffon, de Molière, de Rabelais et de Plaute, un Montaigne zébré de coups de crayon, les Métamorphoses d’Ovide. A côté s'alignent les ouvrages des contemporains, presque tous avec des dédicaces.

Le bas de la bibliothèque est aménagé en placards vitrés. C'est là que sont enfermés les manuscrits de Flaubert. Dépôt inestimable et que l'on ne saurait approcher sans émotion ! Le docteur Grout, dont la complaisance est inlassable, a placé sur l'un des pianos les principaux d'entre eux : Madame Bovary, La Tentation de Saint Antoine, Salammbô, L’Education sentimentale. Je les ouvre l'un après l'autre, ces manuscrits précieux, j'en tourne les pages avec lenteur, sans pouvoir me lasser de les parcourir. Quelle joie inoubliable de retrouver là, écrite par lui-même, d'autant plus vivante et comme frémissante encore de l'effort douloureux qui la réalisa, la hautaine pensée du maître tant de fois déchiffrée dans ses livres. C'est vraiment, aujourd'hui, quelque chose de lui-même qu'il m'est donné de contempler. Et, tandis que je manie avec dévotion ces feuillets couverts d'une écriture nerveuse et rapide, j'évoque les grand cabinet de Flaubert à Croisset, le vaste silence de ses nuits laborieuses qu'il emplissait, à intervalles, du fracas de son gueuloir légendaire martelant quelque période éclatante et cadencée...

Les manuscrits de Flaubert sont tous mis au net sur le même papier vergé à la pâte épaisse, un vrai papier de chiffon, solide et fait pour durer. Ils sont d'un format identique, in-quarto couronne (exactement 35 cm sur 22), et contenus dans des chemises de carton rigide. Celui de Madame Bovary, que Mme Grout doit léguer par testament à la ville de Rouen, se compose de 487 pages et porte les dates suivantes : septembre 1851-avril 1856. Le manuscrit de Salammbô est daté : septembre 1857-avril 1862. Il a 340 pages. C'est entre le 1er septembre 1864 et le 16 mai 1869 que Flaubert a écrit les 478 pages de L'Education sentimentale.

La rédaction originale de la Première Tentation de Saint Antoine a été composée en seize mois seulement : de mai 1848 à septembre 1849.

Bien que ce soient là, sauf toutefois celui de la Tentation, des manuscrits définitifs, ils sont couverts de ratures, de corrections et de surcharges qui rendent malaisée la lecture de certaines pages. Le recto seul de chaque feuillet est écrit. Jamais Flaubert ne se dessaisissait de ses manuscrits. Il remettait à ses éditeurs pour l'impression, les copies faites par quelque obscur Bouvard ou par un ténébreux Pécuchet.

A côté des manuscrits publiés, la bibliothèque de la villa Tanit renferme de nombreux manuscrits inédits de Flaubert - pour la plupart oeuvres de sa jeunesse. Le cadre de cet article ne me permet pas malheureusement d'aborder le sujet si attachant auquel Mme Grout, d'ailleurs, a consacré déjà un article trop peu connu.

Pour la même raison je me contenterai de mentionner, sans plus, les carnets de voyage (au nombre de 22) ainsi que les cartons pleins de notes laissés par Flaubert. Maupassant, dans la préface des Lettres à George Sand, a donné un aperçu de celles qui, parmi ces notes savoureuses, ont trait au second volume de Bouvard et Pécuchet.

C'est au premier étage de sa villa, dans une grande armoire de chêne, que Mme Grout a réuni tous les brouillons de son oncle. Il y en a des liasses considérables et si l'on compare à cet amas de pages manuscrites le petit nombre de volumes publiés par le romancier, il ne se peut pas que l'on ne souscrive à la boutade de Dumas fils rapportée par Paul Bourget : "Flaubert ? Un géant qui, pour faire une boîte, abattait une forêt !..."

Je n'en finirais pas si je voulais dénombrer tous les souvenirs de Flaubert. Il n'est pas un coin de cette villa où quelque relique précieuse n'évoque la mémoire du bon géant. Et si l'on se rappelle que le pavillon de Croisset, aménagé voici deux ans en officiel musée Flaubert, ne contient guère que de rares objets familiers, je pense en avoir dit suffisamment sur la villa Tanit pour montrer que c'est bien à Antibes et non à Croisset, que se trouve le véritable musée Flaubert.

[Cet article peut être daté par l’allusion au Pavillon de Croisset, ouvert en 1906.]



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