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ALAN RAITT

Nous apprenons le décès d’Alan Raitt, survenu le 2 septembre 2006, alors qu’il séjournait au Portugal. À l’annonce de cette nouvelle, Julian Barnes a fait parvenir au Bulletin Flaubert le texte suivant :

«At a party for the publication of a Festschrift offered to him in 1998 (The Process of Art, Clarendon Press), Alan Raitt thanked all the contributors and observed wryly, 'Now I know what it will be like to read my obituary.' It was a typical remark, both friendly yet unsettling, and filled with truth. It might even have been an oblique reference to Flaubert's comment at a Polycarpe dinner, when the laurel wreath placed on his head slipped down around his neck: 'I feel like a tombstone.' Now that Alan has died, it is left to his friends and colleagues to read (and write) his obituaries. He published widely on 19th century French literature, including substantial critical biographies of Merimee and Villiers de l'Isle-Adam; but he always, like one returning home, returned to Flaubert. In his later years he wrote increasingly about the Master – Flaubert and the Theatre, Flaubert and the Bourgeois Mentality – and he was working on a book about l'Education sentimentale when he died. In letters he would often groan modestly about what he was writing or had just written. 'As I check the text through, it seems to me to grow ever less interesting', he wrote to me of Flaubert and the Theatre, continuing cheerfully, 'But I have an even duller book coming out any time now with Rodolfi of Amsterdam...' Naturally, the text itself showed only his typical freshness of response and insight – of the kind which Flaubert will always stir in those who do not tire of literature.
Others will in due course, and at scholarly measure, assess Alan's great contribution to Flaubert studies, and to the general appreciation in Britain and elsewhere of French thought and French literature, for which he was justly awarded the Grand Prix du rayonnement de la langue francaise by the Academie Francaise, and made a Commandeur des Palmes Academiques. Those who knew him will, for the moment, prefer to remember the private, kindly man from whose support generations of French scholars at Oxford and elsewhere benefitted. He was my tutor at Magdalen College, Oxford for two years in the mid-Sixties. Fifteen years after I left, I asked if I could show him a draft of a novel I was working on. He agreed, and I took the typescript of Flaubert's Parrot up the same flight of stairs I had trod many times before, feeling as trepidatious and under-prepared as I used to do as a student. The room was quite unchanged – even the electric fire was as I remembered it – and so was Alan: the bushy-eyebrowed, smiling face, the shy yet straightforward manner, the encouraging yet exact response to what you put in front of him. His response to this unexpected late demand for another tutorial was as generous, frank and useful as it could possibly have been. He read the book as closely as if he were examining a thesis; six pages of closely-typed notes soon arrived, full of suggestions about where to look and whom else to approach; and I felt, perhaps, that I had finally passed some unspecified academic test in the way I had never really done as a student. Since then, I have written many times on Flaubert, and have frequently imagined the expression on his face – half a frown, half a smile – as he reads. Only yesterday I was selfishly wondering what he might make of a piece I have written for the 150th anniversary of the first episode of Madame Bovary: would he find it too cheeky, would he spot any mistakes, would its lese-majeste displease him? Then the sad news of his death arrived. We who depended on his encyclopaedic knowledge and his swift response to the slightest request will now have to get along, diminished, without him.
Julian Barnes
»


Lors d’une réception à l’occasion de la sortie d’un volume de Mélanges qui lui a été présenté en 1998 (The Process of Art, Clarendon Press), Alan Raitt remercia tous les contributeurs et observa, mi-figue, mi-raisin, «Je sais maintenant quel effet cela me fera de lire ma nécrologie!» C’était une remarque typique, à la fois amicale mais déroutante et pleine de vérité. Il s’agissait peut-être même d’une allusion oblique au commentaire de Flaubert lors de l’un des dîners Polycarpe lorsque la couronne de lauriers placée sur sa tête glissa autour de son cou: «Je me fais l’effet d’un tombeau.» Maintenant qu’Alan est mort, il reste à ses amis et collègues à lire (et à écrire) ses notices nécrologiques. Il a beaucoup publié sur la littérature française du XIXe siècle, y compris d’importantes biographies critiques de Mérimée et de Villiers de L’Isle-Adam mais, toujours, comme s’il reprenait le chemin de la maison, il revenait à Flaubert. Au cours de ses dernières années il écrivit de plus en plus sur le Maître – Flaubert et le théâtre, Flaubert et la mentalité bourgeoise – et, au moment de mourir, il travaillait à un livre sur L’Éducation sentimentale. Dans ses lettres, il se plaignait souvent modestement à propos de ce qu’il écrivait ou venait d’écrire: «En relisant mon texte, je le trouve toujours de moins en moins intéressant» m’écrivit-il à propos de Flaubert and the Theatre avant d’ajouter, allègrement: «Mais j’ai un livre encore plus ennuyeux qui sort ces jours-ci chez Rodopi à Amsterdam…» Bien entendu, le texte même ne révèle que la fraîcheur caractéristique des approches et des aperçus d’Alan, du genre de ce que Flaubert fait toujours sourdre chez ceux qui ne se fatiguent pas de la littérature.
D’autres auront, le temps venu, et à l’aune universitaire, à évaluer l’énorme contribution d’Alan aux études flaubertiennes et à l’appréciation générale, en Grande-Bretagne et ailleurs, de la pensée et de la littérature françaises. Elle lui valut fort justement le Grand Prix du rayonnement de la langue française de l’Académie française et il se vit décerner le titre de commandeur des Palmes Académiques. Ceux qui l’ont connu, pour l’instant en tout cas, préféreront se souvenir de l’homme discret et bienveillant dont le soutien profita à des générations d’étudiants de français à Oxford et ailleurs. Pendant deux ans, au milieu des années soixante, il fut mon professeur à Magdalen College, Oxford. Quinze ans après mon départ, je lui demandai si je pouvais lui soumettre l’ébauche d’un roman auquel je travaillais. Il accepta et, avec le tapuscrit du Perroquet de Flaubert sous le bras, j’empruntai à nouveau l’escalier que j’avais si souvent pris et avec le même sentiment de trépidation et de manque de préparation que lorsque j’étais étudiant. La pièce n’avait pas du tout changé – même la cheminée électrique était restée comme dans mon souvenir. Il en allait de même d’Alan: le visage souriant sous ses sourcils touffus, la manière réservée mais directe, la réponse encourageante mais exacte à ce qui lui était soumis. Sa réponse à cette demande inattendue et tardive d’un cours particulier supplémentaire fut aussi généreuse, franche et utile que possible. Il lut le livre d’aussi près que s’il s’était agi d’une thèse. Six pages de notes serrées arrivèrent peu après, remplies de suggestions sur des pistes à poursuivre ou des gens à contacter. J’ai alors senti que, peut-être, j’avais réussi une épreuve universitaire mal déterminée autrement, et mieux, que lorsque j’étais étudiant. Depuis lors, j’ai souvent écrit sur Flaubert et j’ai imaginé, à maintes reprises, l’expression qu’il aurait – sourcils froncés d’un côté, sourire de l’autre – en me lisant. Pas plus tard qu’hier, je me demandais égoïstement ce qu’il penserait d’un texte que j’ai rédigé pour le 150e anniversaire de Madame Bovary: le jugerait-il trop effronté? y relèverait-il des erreurs? y verrait-il un attentat de lèse-Flaubert? C’est alors qu’est tombée la triste nouvelle de sa mort. Nous qui comptions sur ses connaissances encyclopédiques et sa réponse rapide à la moindre requête, nous allons maintenant devoir continuer, amoindris, sans lui.
Julian Barnes.

(Traduit par Catriona Seth.)

 


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