ŒUVRES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

LITTÉRATURE

Bibliomanie

Dans une rue de Barcelone, étroite et sans soleil, vivait, il y a peu de temps, un de ces hommes au front pâle, à l’œil terne, creux, un de ces êtres sataniques et bizarres, tels qu’Hoffmann en déterrait dans ses songes.

C’était Giacomo le libraire ; il avait trente ans, et il passait déjà pour vieux et usé. Sa taille était haute, mais courbée comme celle d’un vieillard ; ses cheveux étaient longs, mais blancs ; ses mains étaient fortes et nerveuses, mais desséchées et couvertes de rides ; son costume était misérable et déguenillé ; il avait l’air gauche et embarrassé ; sa physionomie était pâle, triste, laide et même insignifiante. On le voyait rarement dans les rues si ce n’est les jours où l’on vendait à l’enchère des livres rares et curieux. Alors, ce n’était plus ce même homme indolent et ridicule. Ses yeux s’animaient, il courait, il marchait, il trépignait ; il avait peine à modérer sa joie, ses inquiétudes, ses angoisses et ses douleurs ; il revenait chez lui haletant, essoufflé, hors d’haleine. Il prenait le livre chéri, le couvait des yeux, le regardait et l’aimait, comme un avare son trésor, un père sa fille, un roi sa couronne.

Cet homme n’avait jamais parlé à personne, si ce n’est aux bouquinistes et aux brocanteurs. Il était taciturne et rêveur, sombre et triste ; il n’avait qu’une idée, qu’un amour, qu’une passion : les livres. Et cet amour et cette passion le brûlaient intérieurement, lui usaient ses jours, lui dévoraient son existence.

Souvent, la nuit, les voisins voyaient, à travers les vitres du libraire, une lumière qui vacillait, puis elle s’avançait, s’éloignait, montait, puis quelquefois elle s’éteignait. Alors ils entendaient frapper à leur porte, et c’était Giacomo qui venait rallumer sa bougie qu’un feuillet avait soufflée.

Ces nuits fiévreuses et brûlantes, il les passait dans ses livres ; il courait dans ses magasins, il parcourait les galeries de sa bibliothèque avec extase et ravissement, puis il s’arrêtait, les cheveux en désordre, les yeux fixes et étincelants. Ses mains tremblaient en touchant les livres des rayons ; elles étaient chaudes et humides. Il prenait un livre, en retournait les feuillets, en tâtait le papier, en examinait les dorures, le couverts, les lettres, l’encre, les plis, et l’arrangement des dessins pour le mot finis. Puis il le changeait de place, le mettait dans un rayon plus élevé, et restait des heures entières à en regarder le titre et la forme.

Il allait ensuite vers ses manuscrits, car c’étaient ses enfants chéris ; il en prenait un, le plus vieux, le plus usé, le plus sale ; il en regardait le parchemin avec amour et bonheur ; il en sentait la poussière sainte et vénérable ; puis ses narines s’enflaient de joie et d’orgueil, et un sourire venait sur ses lèvres.

Oh ! il était heureux, cet homme ; heureux au milieu de toute cette science, dont il comprenait à peine la portée morale et la valeur littéraire ; il était heureux au milieu de tous ces livres, promenait ses yeux sur les lettres dorées, sur les pages usées, sur le parchemin terni. Il aimait la science comme un aveugle aime le jour.

Non ! ce n’était point la science qu’il aimait, c’était sa forme et son expression. Il aimait un livre, parce que c’était un livre ; il aimait son odeur, sa forme, son titre. Ce qu’il aimait dans un manuscrit, c’était sa vieille date illisible, les lettres gothiques, bizarres et étranges, les lourdes dorures qui chargeaient les dessins ; c’étaient ces pages couvertes de poussière, poussière dont il aspirait avec délice le parfum suave et tendre. C’était ce joli mot finis, entouré de deux Amours portés sur un ruban, s’appuyant sur une fontaine, gravé sur une tombe, ou reposant dans une corbeille entre les roses et les pommes d’or et les bouquets bleus.

Cette passion l’avait absorbé tout entier : il mangeait à peine, il ne dormait plus ; mais il rêvait des jours et des nuits entières à son idée fixe : les livres. Il rêvait à tout ce que devait avoir de divin, de sublime et de beau, une bibliothèque royale, et il rêvait à s’en faire une aussi grande que celle d’un roi. Comme il respirait à son aise, comme il était fier et puissant lorsqu’il plongeait sa vue dans les immenses galeries où son œil se perdait dans des livres ! il levait la tête ? des livres ! il l’abaissait ? des livres ! à droite, à gauche, encore des livres !

Il passait dans Barcelone pour un homme étrange et infernal, pour un savant ou un sorcier.

Il savait à peine lire. Personne n’osait lui parler, tant son front était sévère et pâle ; il avait l’air méchant et traître, et pourtant jamais il ne toucha à un enfant pour lui nuire ; il est vrai que jamais il ne fit l’aumône.

Il gardait tout son argent, tout son bien, toutes ses émotions pour les livres ; il avait été moine, et, pour eux, il avait abandonné Dieu. Plus tard il leur sacrifia ce que les hommes ont de plus cher, après leur Dieu, l’argent ; ensuite il leur donna ce qu’on a de plus cher, après l’argent, son âme.

Depuis quelque temps surtout, ses veilles étaient plus longues. On voyait plus tard sa lampe des nuits qui brûlait sur ses livres ; c’est qu’il avait un nouveau trésor, un manuscrit.

Un matin, entra dans sa boutique un jeune étudiant de Salamanque. Il paraissait riche, car deux valets de pied tenaient sa mule à la porte de Giacomo. Il avait une toque de velours rouge, et des bagues brillaient sur ses doigts.

Il n’avait pourtant pas cet air de suffisance et de nullité habituel aux gens qui ont des valets galonnés, de beaux habits et la tête creuse. Non, cet homme était un savant, mais un riche savant. C’est-à-dire un homme qui, à Paris, écrit sur une table d’acajou, a des livres dorés sur tranche, des pantoufles brodées, des curiosités chinoises, une robe de chambre, une pendule en or, un chat qui dort sur son tapis, et deux ou trois femmes qui lui font lire ses vers, sa prose et ses contes, qui lui disent : vous avez de l’esprit, et qui ne le trouvent qu’un fat. Les manières de ce gentilhomme étaient polies. En entrant il salua le libraire, fit une profonde révérence et lui dit d’un ton affable :

« N’avez-vous pas ici, maître, des manuscrits ? »

Le libraire devint embarrassé, et répondit en balbutiant :

« Mais, seigneur, qui vous l’a dit ?

– Personne, mais je le suppose. »

Et il déposa sur le bureau du libraire une bourse pleine d’or, qu’il fit sonner en souriant, ainsi que tout homme qui touche à de l’argent dont il est le possesseur.

« Seigneur, reprit Giacomo, il est vrai que j’en ai, mais je ne les vends pas ; je les garde.

– Et pourquoi ? qu’en faites-vous ?

– Pourquoi, monseigneur ? » – Ici il devint rouge de colère. « Ce que j’en fais ? Oh ! non, vous ignorez ce que c’est qu’un manuscrit !

Pardon, maître Giacomo, je m’y connais, et, pour en donner la preuve, je vous dirai que vous avez ici la Chronique de Turpin !

– Moi ? oh ! on vous a trompé, monseigneur.

– Non, Giacomo, répondit le gentilhomme, rassurez-vous ; je ne veux point vous le voler, mais vous l’acheter.

– Jamais !

– Oh ! vous me le vendrez, répondit l’écolier, car vous l’avez ici, il a été vendu chez Ricciami, le jour de sa mort.

– Eh bien ! oui, seigneur, je l’ai ; c’est mon trésor, c’est ma vie. Oh ! vous ne me l’arracherez pas ! Écoutez, je vais vous confier un secret. Baptisto, vous savez, Baptisto, le libraire, qui demeure sur la place Royale, mon rival et mon ennemi, eh bien ! il ne l’a pas, lui, et moi je l’ai !

– Combien l’estimez-vous ? »

Giacomo s’arrêta longtemps, et répondit d’un air fier :

« Deux cents pistoles, monseigneur. »

Il regarda le jeune homme d’un air triomphant, ayant l’air de lui dire :

« Vous allez vous en aller, c’est trop cher, et pourtant je ne le donnerai pas à moins. » Il se trompa, car celui-ci lui montrant sa bourse :

« En voilà trois cents », dit-il.

Giacomo pâlit ; il fut près de s’évanouir.

Trois cents pistoles ? – répéta-t-il, mais je suis un fou, monseigneur ; je ne le vendrais pas pour quatre cents. »

L’étudiant se mit à rire, et, fouillant dans sa poche, dont il tira deux autres bourses :

« Eh bien ! Giacomo, en voici cinq cents. Oh ! non, tu ne veux pas le vendre, Giacomo ? mais je l’aurai, je l’aurai aujourd’hui, à l’instant, il me le faut. Dussé-je vendre cette bague, donnée dans un long baiser d’amour, dussé-je vendre mon épée garnie de diamants, mes hôtels et mes palais, dussé-je vendre mon âme ! il me faut ce livre. Oui, il me le faut à toute force, à tout prix ! Dans huit jours je soutiens une thèse à Salamanque. Il me faut ce livre pour être docteur ; il me faut être docteur pour être archevêque ; il me faut la pourpre sur les épaules pour avoir la tiare au front ! »

Giacomo s’approcha de lui, et le regarda avec admiration et respect comme le seul homme qui l’eût compris.

« Écoute, Giacomo, interrompit le gentilhomme, je vais te dire un secret qui va faire ta fortune et ton bonheur. Ici il y a un homme, cet homme demeure à la barrière des Arabes ; il a un livre, c’est le Mystère de saint Michel.

– Le Mystère de saint Michel ? dit Giacomo en poussant un cri de joie ; oh ! merci, vous m’avez sauvé la vie.

– Vite ! donne-moi la Chronique de Turpin. »

Giacomo courut vers un rayon ; là, il s’arrêta tout à coup, s’efforça de pâlir, et dit d’un air étonné :

« Mais, monseigneur, je ne l’ai pas.

– Oh ! Giacomo, tes ruses sont bien grossières, et tes regards trahissent tes paroles.

– Oh ! monseigneur, je vous jure ; je ne l’ai pas.

– Allons ! tu es un vieux fou, Giacomo ; tiens, voilà six cents pistoles. » Giacomo prit le manuscrit et le donna à ce jeune homme :

« Prenez ce livre [manuscrit : Prenez-en soin] », dit-il, lorsque celui-ci s’éloignait en riant et disait à ses valets en montant sur sa mule :

« Vous savez que votre maître est un fou, mais il vient de tromper un imbécile. L’idiot de moine-bourru ! répéta-t-il en riant, il croit que je vais être pape ! »

Et le pauvre Giacomo restait triste et désespéré, appuyant son front brûlant sur les carreaux de sa boutique en pleurant de rage, et regardant avec peine et douleur son manuscrit, objet de ses soins et de ses affections, que portaient les grossiers valets du gentilhomme.

« Oh ! sois maudit, homme de l’enfer ! sois maudit ! maudit cent fois, toi qui m’as volé tout ce que j’aimais sur la terre, où je ne pourrai vivre maintenant. Je sais qu’il m’a trompé, l’infâme, il m’a trompé ! S’il en était ainsi, oh ! je me vengerais. Non ! Courons vite à la barrière des Arabes. Si cet homme allait me demander une somme que je n’ai pas, que faire alors ? Oh ! c’est à en mourir ! »

Il prend l’argent que l’étudiant avait laissé sur le bureau et sort en courant. Pendant qu’il allait par les rues, il ne voyait rien de tout ce qui l’entourait ; tout passait devant lui comme une fantasmagorie dont il ne comprenait pas l’énigme ; il n’entendait ni la marche des passants, ni le bruit des roues sur le pavé ; il ne pensait, il ne rêvait, il ne voyait qu’une chose : les livres. Il pensait au Mystère de saint Michel, il se le créait dans son imagination, large et mince avec un parchemin orné de lettres d’or ; il tâchait de deviner le nombre des pages qu’il devait contenir. Son cœur battait avec violence comme celui d’un homme qui attend son arrêt de mort. Enfin il arriva.

L’étudiant ne l’avait pas trompé !!!

Sur un vieux tapis de Perse tout troué étaient étendus par terre une dizaine de vieux livres. Giacomo, sans parler à l’homme qui dormait à côté, couché comme les livres, et ronflant au soleil, tomba à genoux, se mit à parcourir, d’un œil inquiet et soucieux, tous les dos de livres ; puis il se leva pâle et abattu ; il éveilla le bouquiniste en criant, et lui demanda :

« Eh ! l’ami, n’avez-vous pas ici le Mystère de saint Michel ?

– Quoi ? dit le marchand en ouvrant les yeux, ne voulez-vous pas parler d’un livre que j’ai ? Regardez !

– L’imbécile! dit Giacomo en frappant du pied. En as-tu d’autres que ceux-là ?

– Oui. Tenez, les voici ! »

Et il lui montra un petit paquet de brochures lié avec des cordes. Giacomo les rompit avec colère et en lut le titre en une seconde.

« Enfer ! dit-il, ce n’est pas cela. Ne l’as-tu pas vendu, par hasard ? Oh ! si tu le possèdes, donne, donne ! Cent pistoles… deux cents… tout ce que tu voudras. »

Le bouquiniste le regardant étonné :

« Ah ! vous voulez peut-être parler d’un petit livre que j’ai donné hier pour huit maravédis, au curé de la cathédrale d’Oviedo ?

– Te souviens-tu du titre de ce livre ?

– Non.

– N’était-ce pas le Mystère de saint Michel ?

– Oui, c’est cela. »

Giacomo s’écarta à quelques pas de la, et tomba sur la poussière, comme un homme fatigué d’une apparition qui l’obsède.

Quand il revint à lui, il faisait soir, et le soleil, qui rougissait à l’horizon, était à son déclin ; il se leva et rentra chez lui malade et désespéré.

Huit jours après, Giacomo n’avait pas oublié sa triste déception, sa blessure était encore vive et saignante ; il n’avait point dormi depuis trois nuits ; car ce jour-là devait se vendre le premier livre qui eut été imprimé en Espagne, exemplaire unique dans ce royaume.

Il y avait longtemps qu’il avait envie de l’avoir. Aussi fut-il heureux, le jour où on lui annonça que le propriétaire était mort. Mais une inquiétude lui tenait à l’âme : Baptisto pourrait l’acheter ; Baptisto, qui, depuis quelque temps, lui enlevait, non les chalands, peu lui importait, mais tout ce qui paraissait de rare et de nouveau ; Baptisto dont il haïssait la renommée d’une haine d’artiste. Cet homme lui devenait à charge. C’était toujours lui qui enlevait les manuscrits aux ventes publiques : il enchérissait et il obtenait. Oh ! que de fois le pauvre moine, dans ses rêves d’ambition et d’argent [ms : d’orgueil], que de fois il vit venir à lui la longue main de Baptisto, qui passait à travers la foule, comme aux jours de vente, pour lui enlever un trésor qu’il avait rêvé si longtemps, qu’il avait convoité avec tant d’amour et d’égoïsme !

Que de fois aussi il fut tenté de finir avec un crime ce que ni l’argent ni la patience n’avaient pu faire ; mais il refoulait cette idée dans son cœur, tâchait de s’étourdir sur la haine qu’il portait à cet homme, et s’endormait sur ses livres.

Dès le matin, il fut devant la maison dans laquelle la vente allait avoir lieu ; il y fut avant le commissaire, avant le public, et avant le soleil.

Aussitôt que les portes s’en ouvrirent, il se précipita dans l’escalier, monta dans la salle, et demanda ce livre. On le lui montra : c’était déjà un bonheur.

Oh ! jamais il n’en avait vu de si beau, et qui lui complut davantage ; c’était une bible latine, avec des commentaires grecs. Il la regarda et l’admira plus que tous les autres ; il le serrait entre ses doigts en riant amèrement, comme un homme qui se meurt de faim et qui voit de l’or.

Jamais non plus il n’avait rien tant désiré : oh ! qu’il eût voulu alors, même au prix de tout ce qu’il avait, de ses livres, de ses manuscrits, de ses six cents pistoles, au prix de son sang, oh ! qu’il eût voulu avoir ce livre, vendre tout, tout pour avoir ce livre ; n’avoir que lui, mais l’avoir à lui ; pouvoir le montrer à toute l’Espagne, avec un rire d’insulte et de pitié pour le roi, pour les princes, pour les savants, pour Baptisto, et dire : « À moi ! à moi ce livre ! » – et le tenir dans ses deux mains toute sa vie ; le palper comme il le touche, le sentir comme il le sent, et le posséder comme il le regarde !

Enfin l’heure arriva. Baptisto était présent, le visage serein, et l’air calme et paisible. On arriva au livre. Giacomo offrit d’abord vingt pistoles, Baptisto se tut et ne regarda pas la bible. Déjà le moine avançait la main pour saisir ce livre, qui lui avait coûté si peu de peines et d’angoisses, quand Baptisto se mit à dire : « Quarante. » Giacomo vit avec horreur son antagoniste qui s’enflammait à mesure que le prix montait plus fort et plus haut.

« Cinquante ! s’écria-t-il de toutes ses forces.

– Soixante ! s’écria Baptisto.

– Cent !

– Quatre cents !

– Cinq cents ! » ajouta le moine avec rage.

Et tandis qu’il trépignait d’impatience et de colère, Baptisto affectait un calme ironique et méchant. Déjà la voix aigre et cassée de l’huissier avait répété trois fois : « cinq cents », déjà Giacomo se rattachait au bonheur, quand un souffle échappé des lèvres d’un homme vint le faire évanouir. Car le libraire de la place Royale, se pressant dans la foule, se mit à dire : « Six cents ! » La voix de l’huissier répéta : « six cents », quatre fois, et aucune autre voix ne lui répondit. Seulement on voyait, à un des bouts de la table, un homme, au front pâle, aux mains tremblantes, un homme qui riait amèrement de ce rire des damnés du Dante. Il baissait la tête, et avait la main dans sa poitrine ; quand il la retira, elle était chaude et mouillée, car il avait de la chair et du sang au bout des ongles.

On se passa le livre de main en main pour le faire parvenir à Baptisto. Ce livre passa devant Giacomo, il en sentit l’odeur, il le vit courir un instant devant ses yeux, puis s’arrêter à un homme qui le prit et l’ouvrit en riant. Alors le moine baissa sa tête pour cacher son visage, car il pleurait…

En retournant par les rues, sa démarche était lente et pénible ; il avait une figure étrange et stupide ; sa tournure était grotesque et ridicule ; il avait l’air d’un homme enivré, car il chancelait : ses yeux étaient à moitié fermés ; il avait les paupières rouges et brûlantes ; la sueur coulait sur son front, et il balbutiait entre ses dents comme un homme qui a trop bu, et qui a pris trop de sa part au banquet de la fête.

Sa pensée n’était plus à lui : elle errait comme son corps, sans avoir de but ni d’intention ; elle était chancelante, irrésolue, lourde et bizarre ; sa tête était chaude comme des flammes ; son front le brûlait comme un brasier.

Oui, il était ivre de ce qu’il avait senti ; il était fatigué de ses jours ; il était soûl de l’existence.

Ce jour-là, c’était un dimanche : le peuple se promenait dans les rues en causant et en chantant. Le pauvre moine écouta les causeries et les chants ; il ramassa quelques bribes de phrases, quelques mots, quelques cris ; mais il lui semblait que c’était toujours le même son et la même voix ; c’était un brouhaha vague, confus, une bourrasque bizarre et bruyante, qui bourdonnait dans son cerveau et l’accablait.

« Tiens, disait un homme à son voisin, as-tu entendu parler de l’histoire de ce pauvre curé d’Oviedo, qui fut trouvé étranglé dans son lit ? »

Ici, c’était un groupe de femmes qui prenaient le frais du soir sur leurs portes. Voici ce qu’entendit Giacomo en passant devant elles :

« Dites donc, Martha, savez-vous qu’il y a eu à Salamanque, un jeune riche, don Bernardo, vous savez ? celui qui, lorsqu’il vint ici, il y a quelques jours, avait une mule noire si jolie et si bien équipée, et qui la faisait piaffer sur les pavés ; eh bien ! le pauvre jeune homme, on m’a dit ce matin, à l’église, qu’il était mort !

– Mort ? dit une jeune fille.

– Oui, petite, répondit la femme ; il est mort ici, à l’auberge de Saint-Pierre. D’abord, il se sentit mal à la tête ; enfin, il eut la fièvre, et, au bout de quatre jours, on le porta en terre. »

Giacomo en entendit encore d’autres. Tous ces souvenirs le firent trembler, et un sourire de férocité vint errer sur sa bouche.

Le moine rentra chez lui, épuisé et malade ; il se coucha par terre sous le banc de son bureau et dormit ; sa poitrine était oppressée, un son rauque et creux sortait de sa gorge ; il s’éveilla avec la fièvre, un horrible cauchemar avait épuisé ses forces. Il faisait nuit alors, et 11 heures venaient de sonner à l’église voisine. Giacomo entendit des cris : « Au feu ! au feu ! » Il ouvrit ses vitres, alla dans les rues, et vit, en effet, des flammes qui s’élevaient au-dessus des toits. Il rentra chez lui, et il allait reprendre sa lampe pour aller dans ses magasins, quand il entendit, devant ses fenêtres, des hommes qui passaient en courant, et qui disaient : « C’est sur la place Royale, le feu est chez Baptisto. »

Le moine tressaillit, un rire éclatant partit du fond de son cœur, et il se dirigea avec la foule vers la maison du libraire. La maison était en feu, les flammes s’élevaient hautes et terribles, et, chassées par les vents, elles s’élançaient vers le beau ciel bleu d’Espagne qui planait sur Barcelone, agitée et tumultueuse, comme un voile sur des larmes.

On voyait un homme à moitié nu ; il se désespérait, s’arrachait les cheveux, se roulait par terre en blasphémant Dieu et en poussant des cris de rage et de désespoir. C’était Baptisto. Le moine contemplait son désespoir et ses cris avec calme et bonheur, avec ce rire féroce de l’enfant riant des tortures du papillon dont il a arraché les ailes.

On voyait dans un appartement élevé des flammes qui brûlaient quelques liasses de papiers. Giacomo prit une échelle, l’appuya contre la muraille noircie et chancelante. L’échelle tremblait sous ses pas ; il monta en courant, arriva à cette fenêtre. Malédiction ! ce n’était que quelques vieux livres de librairie sans valeur, ni mérite. Que faire ? Il était entré. Il fallait ou avancer au milieu de cette atmosphère enflammée, ou redescendre par l’échelle dont le bois commençait à s’échauffer. Non ! il avança.

Il traversa plusieurs salles ; le plancher tremblait sous ses pas, les portes tombaient lorsqu’il en approchait, les solives se fendaient sur sa tête. Il courait au milieu de l’incendie, haletant et furieux. Il lui fallait ce livre ! il le lui fallait ou la mort ! Il ne savait où diriger sa course, mais il courait ; enfin, il arriva devant une cloison qui était intacte, il la brisa avec un coup de pied, et vit un appartement obscur et étroit. Il tâtonnait, sentit quelques livres sous ses doigts ; il en toucha un, le prit et l’emporta hors de cette salle. C’était lui ! le Mystère de saint Michel ! Il retourna sur ses pas, comme un homme éperdu et en délire. Il sauta par-dessus les trous, il volait dans les flammes, mais il ne retrouva point l’échelle qu’il avait dressée contre le mur ; il arriva à une fenêtre et descendit en dehors, se cramponnant avec les mains et les genoux aux sinuosités. Ses vêtements commençaient à s’enflammer, et, lorsqu’il arriva dans la rue, il se roula dans le ruisseau, pour éteindre les flammes qui le brûlaient.

Quelques mois se passèrent, et l’on n’entendait plus parler du libraire Giacomo, si ce n’est comme un de ces hommes singuliers et étranges dont la multitude rit dans les rues, parce qu’elle ne comprend point leurs passions et leurs manies.

L’Espagne était occupée d’intérêts plus graves et plus sérieux, un mauvais génie semblait peser sur elle. Chaque jour, de nouveaux meurtres et de nouveaux crimes, et tout cela paraissait venir d’une main invisible et cachée : c’était un poignard suspendu sur chaque toit et sur chaque famille ; c’étaient des gens qui disparaissaient tout à coup, sans qu’on eut aucune trace du sang que leurs blessures avaient répandu ; un homme partait pour un voyage, il ne revenait plus.

On ne savait à qui attribuer cet horrible fléau ; car il faut attribuer le malheur à quelqu’un d’étranger, mais le bonheur, à soi.

En effet, il est des jours si néfastes dans la vie, des époques si funestes pour les hommes, que, ne sachant qui accabler de ses malédictions, on crie vers le ciel. C’est dans les époques malheureuses pour les peuples que l’on crut à la fatalité.

Une police vive et empressée avait tâché, il est vrai, de découvrir l’auteur de tous ces forfaits. L’espion soudoyé s’était introduit dans toutes les maisons, avait écouté toutes les paroles, entendu tous les cris, vu tous les regards, et il n’avait rien appris. Le procureur avait ouvert toutes les lettres, brisé tous les cachets, fouillé dans tous les coins, et n’avait rien trouvé.

Un matin pourtant, Barcelone avait quitté sa robe de deuil pour aller s’entasser dans les salles de la Justice, où l’on allait condamner à mort celui que l’on supposait être l’auteur de tous ces horribles meurtres. Le peuple cachait ses larmes dans un rire convulsif ; car lorsqu’on souffre et qu’on pleure, c’est une consolation, bien égoïste, il est vrai, mais enfin réelle, de voir d’autres souffrances et d’autres larmes.

Le pauvre Giacomo, si calme et si paisible, était accusé d’avoir brûlé la maison de Baptisto, d’avoir volé sa bible. Il était chargé encore de mille autres accusations. Il était donc là, assis sur le banc des meurtriers et des brigands ; lui, l’honnête bibliophile, lui, le pauvre Giacomo, lui qui ne pensait qu’à lire ses livres, était donc compromis dans des mystères de meurtre et d’échafaud.

La salle regorgeait de peuple. Enfin, le procureur se leva et lut son rapport ; il était long et diffus, à peine si on pouvait en distinguer l’action principale des parenthèses et des réflexions. Le procureur disait qu’il avait trouvé, dans la maison de Giacomo, la bible qui appartenait à Baptisto, puisque cette bible était la seule en Espagne. Or, il était probable que c’était Giacomo qui avait mis le feu à la maison de Baptisto, pour s’emparer de ce livre rare et précieux. Il se tut et se rassit essoufflé.

Quant au moine, il était calme et paisible, et ne répondit pas même par un regard à la multitude qui l’insultait.

Son avocat se leva, il parla longtemps et bien. Enfin, quand il crut avoir ébranlé son auditoire, il souleva sa robe et en tira un livre ; il l’ouvrit et le montra au public : c’était un autre exemplaire de cette bible.

Giacomo poussa un cri, et tomba sur son banc, en s’arrachant les cheveux. Le moment était critique, on attendait une parole de l’accusé, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Enfin, il se rassit, regardant ses juges et son avocat comme un homme qui s’éveille. On lui demanda s’il était coupable d’avoir mis le feu chez Baptisto.

« Non, hélas ! répondit-il.

– Non ?

– Mais allez-vous me condamner ? Oh ! condamnez-moi, je vous en prie ! la vie m’est à charge, mon avocat vous a menti, ne le croyez pas. Oh ! condamnez-moi, j’ai tué don Bernardo, j’ai tué le curé, j’ai volé le livre, le livre unique, car il n’y en a point deux en Espagne. Messeigneurs, tuez-moi, je suis un misérable. »

Son avocat s’avança vers lui, et lui montrant cette bible :

« Je puis vous sauver, regardez !

– Oh ! moi qui croyais que c’était le seul en Espagne ! » Giacomo prit le livre et le regarda : « Oh ! dites-moi, dites-moi que vous m’avez trompé. Malheur sur vous ! »

Et il tomba évanoui.

Les juges revinrent et prononcèrent son arrêt de mort. Giacomo l’entendit sans frémir, et il parut même plus calme et plus tranquille. On lui fit espérer qu’en demandant sa grâce au pape, il l’obtiendrait peut-être. Il n’en voulut point, et demanda seulement que sa bibliothèque fût donnée à l’homme qui avait le plus de livres en Espagne.

Puis, lorsque le peuple se fut écoulé, il demanda à son avocat d’avoir la bonté de lui prêter son livre. Celui-ci le lui donna.

Giacomo le prit amoureusement, versa quelques larmes sur les feuillets usés, le déchira avec colère, puis il en jeta les morceaux à la figure de son défenseur, en lui disant :

« Vous en avez menti, monsieur l’avocat ! je vous disais bien que c’était le seul en Espagne ! »

F.



Le Colibri, 12 février 1837. Page de titre du manuscrit : « Gve flaubert / Bibliomanie / Conte / novembre 1836. »



[Texte établi par Yvan Leclerc sur Le Colibri, avril 2017.]


Mentions légales