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Vie & travaux du R. P. Cruchard

par l’abbé Pruneau

dédié à Mme la Baronne Dudev. née Aurore D.

Bartholomé, Denys, Romain Cruchard naquit à Maniquerville-lès-Quinauville, diocèse de Lisieux. Sa mère, pauvre paysanne, le mit au monde tout à coup et sans douleur dans un pressoir à cidre, où elle était pour lors en train de travailler. — Si bien que Cruchard avait coutume de dire : « notre Seigneur est né dans une étable, & moi dans un pressoir », plaisanterie qu’il ne manquait pas de répéter quand il faisait le catéchisme aux petits enfants.

Ses premières années n’eurent rien de remarquable. Elles se passèrent à la campagne où il gardait les bestiaux, sans soupçonner qu’un de nos plus grands pontifes avait eu des commencements aussi modestes. Mais au lieu de vagabonder, comme d’autres auraient pu faire, il employait ses heures à chanter des cantiques sous les arbres, tout en façonnant avec son couteau, différents petits objets de piété, en bois.

C’est au milieu de ces occupations que le surprit un jour Mgr Cuisse, évêque du diocèse, & ce saint prélat à la vue d’une pareille candeur ne put retenir ses larmes. Ayant donc interrogé le jeune Cruchard & se trouvant fort satisfait de ses réponses, il le confia aux soins de Mr le curé de Quinauville, & trois ans après l’admit au nombre des boursiers qu’il entretenait lui-même au séminaire de Lisieux.

Mais les espérances de Monseigneur furent d’abord singulièrement trompées. Cruchard en dépit de son application, était toujours le dernier de sa classe, et paraissait pour dire le mot, stupide, – si bien qu’on allait le renvoyer du séminaire et ses parents qui avaient fondé sur la protection de Monseigneur de grands rêves de fortune étaient désespérés, lorsque Cruchard s’avisa d’aller en pèlerinage à Notre-Dame d’Ycoquenville, pour implorer l’assistance de la Sainte Mère de Dieu. Il revint au séminaire. C’était jour de composition. Cruchard fut le premier !

À partir de ce moment, sa vie n’offre plus qu’une suite de triomphes ! Pas d’année où il ne remportât tous les premiers prix. – & le retentissement de ses succès emplit bientôt tout le diocèse. – On était curieux de voir ce jeune homme mais se dérobant aux éloges, et confiné dans sa cellule, il se livrait avec ardeur à la double culture des lettres sacrées & profanes.

Ce fut à la fin de sa rhétorique qu’il composa, pour la distribution des prix sa tragédie latine intitulée « La Destruction de Sodome ». Le sujet était scabreux, Cruchard sut en éviter les périls ; et poussa même les convenances si loin qu’on avait bien du mal à reconnaître de quoi il s’agissait. Cependant, des motifs de discipline ou d’autres peut-être en empêchèrent la représentation — et Cruchard, nous devons l’avouer, en ressentit un vif déplaisir.

Ce fut une raison pour se rejeter sur la Logique. Il aimait tellement st Thomas qu’il employait une partie de ses nuits à lire et à relire cet auteur, & comme il en avait toujours quelque volume au dortoir sous son oreiller, un de ses camarades disait spirituellement « qu’il couchait avec l’Ange de l’école ! »

Grâce à ce labeur assidu, à son génie particulier, – & aussi, ne l’oublions pas, à la protection de Celle dont il avait déjà goûté les faveurs, il débuta par un coup de tonnerre, en prêchant dans l’église cathédrale de Bayeux, où pendant tout un carême la province fut suspendue à ses lèvres.

Il n’avait point la douceur de Bourdaloue, ni peut-être la politesse de Massillon ; il se rapprochait plutôt de Mascaron par le coloris, de Cheminais par la grâce, – & du P. Bridaine par la véhémence, & s’il est même quelque chose que l’on puisse reprocher à l’éloquence de Cruchard, c’est d’être parfois un peu trop forte, et pour employer l’expressio : asiatique – défaut pardonnable aux grds talents, & dans lequel le Prince des orateurs latins s’accuse lui-même d’être tombé après un trop long séjour dans l’île de Rhodes.

Le débit chez Cruchard était à la hauteur de son style. Doué d’une voix sonore, il tonnait et comme un nouvel Isaïe aurait eu besoin de se mettre nu — car il a été souvent obligé, en descendant de la chaire, de changer jusqu’à trois fois de suite de surplis, tant il se trouvait inondé de sueur.

Enfin, sa poitrine ne manqua point de s’en ressentir & et comme brûlé par les feux de son génie, Cruchard songea à prendre quelque rafraîchissement. Il profita donc de la complaisance de M. le Marquis de Trettorens, ambassadeur près le roi de Naples & qui voulut bien l’emmener avec lui, pour faire un voyage en Italie.

Débarqué sur la terre du vieil Évandre, Cruchard se livra à tout l’enthousiasme des Beaux-Arts — médaille, peintures, antiquités, il étudie, il fouille, il dévore tout ! Jusqu’à vouloir apprendre l’Arabe d’un renégat dont il avait fait la connaissance dans l’antique Parthénope. Ce fut même à cette occasion que ses ennemis répandirent le bruit que le P. Cruchard avait été sur le point de prendre le turban.

Sans s’émouvoir d’une pareille calomnie, il sentit cependant que son goût pour les lettres l’entraînait trop loin, et au bout de trois ans, s’étant empressé de revenir en France, il demanda et obtint la cure de Manicamp qui, peu considérable, lui laissa tout loisir pour se livrer à ses travaux, dont nous citerons les plus importants :

– De Turre Babyloniaca, 3 vol. in fol.

– L’Authenticité de la Révélation prouvée par diverses inscriptions découvertes chez les Sauvages de l’Amérique du Nord, suivie d’un dictionnaire et d’une grammaire de la langue de ces peuples.

– L’Athéisme vaincu, en réponse à différents articles de M. Bayle, 2 vol. in 8.

– Architophel, ou les Dangers de l’ambition, roman publié sous le voile de l’anonymat.

– Les Fourberies de Calvin découvertes, dédié à ceux de la R.P.R.

– De pondere, intimis, mensura figuraque Arcae Noë, et numero animalium authentico qui in illa inclusi et vecti finora cum novis caelaturis mirificis, Lugduni Batavorum, IV vol. inf.

– Diabolus et Jansenius, dialogues dans le goût d’Érasme.

– Manuel pr l’oraison tiré des Pères Grecs avec la référence aux règles de St Ignace.

– Vie de Monseigneur Cuisse, 8 volumes, inachevé.

Malgré ces travaux qu’il publiait coup sur coup, Cruchard fut demeuré inconnu si un événement extraordinaire ne l’avait amené sur un plus vaste théâtre.

La Favorite d’un grand prince régnait alors sur la France, et pour en affranchir son maître, un ministre habile, profond politique (parfaitement renseigné par *** – on comprendra le scrupule qui nous empêche de dire le nom) eut l’idée de faire venir le P. Cruchard à Paris, afin de le donner comme directeur à cette personne trop fameuse.

Un lieu si nouveau n’étonna point Cruchard. Au milieu des pompes de la cour il conserva cette mâle assurance qu’il portait dans les campagnes et il sut plaire à tous les gens de qualité par les grâces de son esprit et la douceur de son commerce – tellement que se trouvant à un repas chez M. de Cauvisson [?], il mangea à lui seul une dinde avec trois lapereaux, et Mr le maréchal de Chavignolles (le même dont le neveu eut une fin si tragique sur les galères de Malte et qui, bien que grand homme de guerre, ne vivait que de laitage) fut effrayé par son appétit et s’écria : « Père Cruchard, vous êtes le premier théologien et la première fourchette du Royaume ! »

Six mois après, la Favorite avait quitté la Cour et, comme Louise de la Miséricorde, se préparait à édifier le monde par ses vertus après l’avoir affligé par ses fautes. Dès lors, toutes les grandes dames voulurent avoir pour directeur le P. Cruchard. Beaucoup de ces illustres mondaines ne le quittaient, pour ainsi dire, de toute la journée. Des altesses le mandaient à chaque minute. Pour qu’il vînt plus vite, Mme de Larvillac lui envoyait sa chaise et Mlle de Brichanteau avouait qu’elle ne pouvait dîner sans lui !

Cependant Cruchard réservait plus particulièrement ses soins aux Visitandines ou, mieux, aux Dames du Désespoir qui n’en sont qu’une dépendance. Sitôt qu’il arrivait, toutes se précipitaient comme des biches altérées pour boire les ondes salutaires de sa parole. Tant qu’il vécut, elles n’en voulurent point d’autre et employèrent pour le garder mille artifices. Mg l’archevêque de Paris y échoua lui-même ; c’était une affection pareille à celle des nouvelles converties pour M. de Cambrai et à celle des Carmélites pour M. de Bérulle. Monseigneur l’Archevêque de X…, qui avait un moment défendu ces fréquentations, y échoua lui-même, tant il semblait impossible à ces pénitentes de recevoir la grâce autrement que par le canal de Cruchard !

C’est qu’il savait aimer, c’est qu’il connaissait les cœurs ! Habile dans les passions, il en distinguait les sources, pouvait jeter tout au milieu l’ancre du salut ou faire, en tournant leurs écueils, qu’elles conduisent jusqu’au Port ! « Ne vous tourmentez pas du Péché », disait-il, « cette inquiétude est un levain d’orgueil. Les chutes ne sont pas toutes dangereuses et les vices deviennent quelquefois autant d’échelons pour monter jusqu’au ciel ». À l’exemple du bienheureux St François de Salle [sic], il appelait la chaire « l’ânesse ». Il abordait même ses pénitentes en leur demandant avec un souris : « Comment va l’ânesse ? » et ne voulait point qu’on fût trop dur pour cette pauvre bête.

Enfin, les personnes du sexe les plus édifiantes convenaient qu’il leur faisait faire chaque jour des progrès infinis dans la perfection, et d’autres qu’elles avaient éprouvé plus de délices dans les entretiens du P. Cruchard que dans les embrassements de leurs amants !

Mais s’il fut un peu tendre sur la morale (assez pour être taxé de molinisme) il se montrait quant au dogme inflexible !!! – n’admettant pas qu’il pût y avoir en dehors de l’Église, aucun mérite ! – & quand on objectait les Sages du Paganisme, « je suis sûr », répondait-il, « que Dieu leur a fait la grâce avant leur mort, de les rendre chrétiens d’une façon ou d’une autre ». Depuis St Épiphane il n’y eut pas d’homme, certainement, qui fût plus indigné contre l’hérésie ! L’idée seule de l’hérésie le transportait de fureur & il ne pouvait apercevoir un janséniste, ce sont ses propres expressions, « sans avoir envie de l’étrangler ! ».

Dans les dernières années de sa vie, Cruchard devenu fort obèse ne sortait plus de son cabinet et malgré l’abaissement sensible de ses facultés conservait cependant son inaltérable gaîté. Il en donna une dernière marque quelques minutes avant de mourir, car il dit, en plaisantant sur son nom « Je sens que la Cruche va tout à fait se casser ! »

Qu’il me soit permis, relevant ce dernier trait, d’affirmer avec tous ceux qui t’approchèrent, que tu étais, Ô Cruchard, un véritable Vase d’élection !


Pruneau




Texte établi par Gilles Cléroux et Yvan Leclerc sur l’autographe passé en vente chez Artcurial le 9 décembre 2014, grâce à l’obligeance de M. Jean-Claude Vrain.

Une version différente de ce texte a été publiée dans Vie et travaux du R.P. Cruchard, éd. Matthieu Desportes et Yvan Leclerc, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2005.



[Texte mis en ligne par Yvan Leclerc en avril 2017.]