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Procès de Madame Bovary : plaidoirie de Jules Senard

PLAIDOIRIE DU DÉFENSEUR

MTRE SENARD



Messieurs, M. Gustave Flaubert est accusé devant vous d’avoir fait un mauvais livre, d’avoir, dans ce livre, outragé la morale publique et la religion. M. Gustave Flaubert est auprès de moi, il affirme devant vous qu’il a fait un livre honnête, il affirme devant vous que la pensée de son livre, depuis la première ligne jusqu’à la dernière, est une pensée morale, religieuse, et que si elle n’était pas dénaturée (nous avons vu pendant quelques instants ce que peut un grand talent pour dénaturer une pensée), elle serait (et elle redeviendra tout à l’heure), pour vous ce qu’elle a été déjà pour les lecteurs du livre, une pensée éminemment morale et religieuse pouvant se traduire par ces mots : l’excitation à la vertu par l’horreur du vice.

Je vous apporte ici l’affirmation de M. Gustave Flaubert, et je la mets hardiment en regard du réquisitoire du ministère public, car cette affirmation est grave ; elle l’est par la personne qui l’a faite, elle l’est par les circonstances qui ont présidé à l’exécution du livre que je vais vous faire connaître.

L’affirmation est déjà grave par la personne qui la fait, et, permettez-moi de vous le dire, M. Gustave Flaubert n’était pas pour moi un inconnu qui eût besoin auprès de moi de recommandations, qui eût des renseignements à me donner, je ne dis pas sur sa moralité, mais sur sa dignité. Je viens ici, dans cette enceinte, remplir un devoir de conscience après avoir lu le livre, après avoir senti s’exalter par cette lecture tout ce qu’il y a en moi d’honnête et de profondément religieux. Mais en même temps que je viens remplir un devoir de conscience, je viens remplir un devoir d’amitié. Je me rappelle, je ne saurais oublier que son père a été pour moi un vieil ami. Son père, de l’amitié duquel je me suis longtemps honoré, honoré jusqu’au dernier jour, son père et permettez-moi de le dire son illustre père, a été pendant plus de trente années chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen. Il a été le prosecteur de Dupuytren ; en donnant à la science de grands enseignements, il l’a dotée de grands noms ; je n’en veux citer qu’un seul, Cloquet. Il n’a pas seulement laissé lui-même un beau nom dans la science, il y a laissé de grands souvenirs, pour d’immenses services rendus à l’humanité. Et en même temps que je me souviens de mes liaisons avec lui, je veux vous le dire, son fils, qui est traduit en police correctionnelle pour outrage à la morale et à la religion, son fils est l’ami de mes enfants, comme j’étais l’ami de son père. Je sais sa pensée, je sais ses intentions, et l’avocat a ici le droit de se poser comme la caution personnelle de son client.

Messieurs, un grand nom et de grands souvenirs obligent. Les enfants de M. Flaubert ne lui ont pas failli. Ils étaient trois, deux fils et une fille, morte à vingt et un ans. L’aîné a été jugé digne de succéder à son père ; et c’est lui qui, aujourd’hui, remplit déjà depuis plusieurs années la mission que son père a remplie pendant trente ans. Le plus jeune, le voici ; il est à votre barre. En leur laissant une fortune considérable et un grand nom, leur père leur a laissé le besoin d’être des hommes d’intelligence et de cœur, des hommes utiles. Le frère de mon client s’est lancé dans une carrière où les services rendus sont de chaque jour. Celui-ci a dévoué sa vie à l’étude, aux lettres, et l’ouvrage qu’on poursuit en ce moment devant vous est son premier ouvrage. Ce premier ouvrage, messieurs, qui provoque les passions, au dire de monsieur l’avocat impérial, est le résultat de longues études, de longues méditations. M. Gustave Flaubert est un homme d’un caractère sérieux, porté par sa nature aux choses graves, aux choses tristes. Ce n’est pas l’homme que le ministère public, avec quinze ou vingt lignes mordues ça et là, est venu vous présenter comme un faiseur de tableaux lascifs. Non ; il y a dans sa nature, je le répète, tout ce qu’on peut imaginer au monde de plus grave, de plus sérieux, mais en même temps de plus triste. Son livre, en rétablissant seulement une phrase, en mettant à côté des quelques lignes citées, les quelques lignes qui précèdent et qui suivent, reprendra bientôt devant vous sa véritable couleur, en même temps qu’il fera connaître les intentions de l’auteur. Et, de la parole trop habile que vous avez entendue, il ne restera dans vos souvenirs qu’un sentiment d’admiration profonde pour un talent qui peut tout transformer.

Je vous ai dit que M. Gustave Flaubert était un homme sérieux et grave. Ses études, conformes à la nature de son esprit, ont été sérieuses et larges. Elles ont embrassé non seulement toutes les branches de la littérature, mais le droit. M. Flaubert est un homme qui ne s’est pas contenté des observations que pouvait lui fournir le milieu où il a vécu ; il a interrogé d’autres milieux ;

Qui mores multorum vidit et urbes.

Après la mort de son père et ses études de collège, il a visité l’Italie et, de 1848 à 1852, parcouru ces contrées de l’Orient, l’Égypte, la Palestine, l’Asie Mineure, dans lesquelles, sans doute, l’homme qui les parcourt en y apportant une grande intelligence, peut acquérir quelque chose d’élevé, de poétique, ces couleurs, ce prestige de style que le ministère public faisait tout à l’heure ressortir, pour établir le délit qu’il nous impute. Ce prestige de style, ces qualités littéraires resteront, ressortiront avec éclat de ces débats, mais ne pourront en aucune façon laisser prise à l’incrimination.

De retour depuis 1852, M. Gustave Flaubert a écrit et cherché à produire dans un grand cadre le résultat d’études attentives et sérieuses, le résultat de ce qu’il avait recueilli dans ses voyages.

Quel est le cadre qu’il a choisi, le sujet qu’il a pris, et comment l’a-t-il traité ? Mon client est de ceux qui n’appartiennent à aucune des écoles dont j’ai trouvé, tout à l’heure, le nom dans le réquisitoire. Mon Dieu ! il appartient à l’école réaliste, en ce sens qu’il s’attache à la réalité des choses. Il appartiendrait à l’école psychologique en ce sens que ce n’est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est placé. Il appartiendrait à l’école romantique moins peut-être qu’à toute autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le réalisme y apparaît, ce n’est pas par quelques expressions ironiques, jetées çà et là, que le ministère public a prises au sérieux. Ce que M. Flaubert a voulu surtout, ç’a été de prendre un sujet d’études dans la vie réelle, ç’a été de créer, de constituer des types vrais dans la classe moyenne et d’arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus préoccupé mon client dans l’étude à laquelle il s’est livré, c’est précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se rencontre le plus souvent dans le monde.

Le ministère public, résumant son opinion sur Madame Bovary, a dit : Ce second titre de cet ouvrage est : Histoire des adultères d’une femme de province. Je proteste énergiquement contre ce titre. Il me prouverait à lui seul, si je ne l’avais pas senti d’un bout à l’autre de votre réquisitoire, la préoccupation sous l’empire de laquelle vous avez constamment été. Non ! le second titre de cet ouvrage n’est pas : Histoire des adultères d’une femme de province ; il est, s’il vous faut absolument un second titre : histoire de l’éducation trop souvent donnée en province ; histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire de la dégradation, de la friponnerie, du suicide considéré comme conséquence d’une première faute, et d’une faute amenée elle-même par de premiers torts auxquels souvent une jeune femme est entraînée ; histoire de l’éducation, histoire d’une vie déplorable dont trop souvent l’éducation est la préface. Voilà ce que M. Flaubert a voulu peindre, et non pas les adultères d’une femme de province ; vous le reconnaîtrez bientôt en parcourant l’ouvrage incriminé.

Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus tout, la couleur lascive. S’il m’était possible de prendre le nombre des lignes du livre que le ministère public a découpées, et de le mettre en parallèle avec le nombre des autres lignes qu’il a laissées de côté, nous serions dans la proportion totale de un à cinq cents, et vous verriez que cette proportion de un à cinq cents n’est pas une couleur lascive, n’est nulle part ; elle n’existe que sous la condition des découpures et des commentaires.

Maintenant, qu’est-ce que M. Gustave Flaubert a voulu peindre ? D’abord une éducation donnée à une femme au-dessus de la condition dans laquelle elle est née, comme il arrive, il faut bien le dire, trop souvent chez nous ; ensuite, le mélange d’éléments disparates qui se produit ainsi dans l’intelligence de la femme, et puis, quand vient le mariage, comme le mariage ne se proportionne pas à l’éducation, mais aux conditions dans lesquelles la femme est née, l’auteur a expliqué tous les faits qui se passent dans la position qui lui est faite.

Que montre-t-il encore ? Il montre une femme allant au vice par la mésalliance, et du vice au dernier degré de la dégradation et du malheur. Tout à l’heure, quand par la lecture de différents passages, j’aurai fait connaître le livre dans son ensemble, je demanderai au tribunal la liberté d’accepter la question en ces termes : Ce livre, mis dans les mains d’une jeune femme, pourrait-il avoir pour effet de l’entraîner vers des plaisirs faciles, vers l’adultère, ou de lui montrer au contraire le danger, dès les premiers pas, et de la faire frissonner d’horreur ? La question ainsi posée, c’est votre conscience qui la résoudra.

Je dis ceci, quant à présent : M. Flaubert a voulu peindre la femme qui, au lieu de chercher à s’arranger dans la condition qui lui est donnée, avec sa situation, avec sa naissance ; au lieu de chercher à se faire la vie qui lui appartient, reste préoccupée de mille aspirations étrangères puisées dans une éducation trop élevée pour elle ; qui, au lieu de s’accommoder des devoirs de sa position, d’être la femme tranquille du médecin de campagne avec lequel elle passe ses jours, au lieu de chercher le bonheur dans sa maison, dans son union, le cherche dans d’interminables rêvasseries, et puis, qui, bientôt, rencontrant sur sa route un jeune homme qui coquette avec elle, joue avec lui le même jeu (mon Dieu ! ils sont inexpérimentés l’un et l’autre), s’excite en quelque sorte par degrés, s’effraye quand, recourant à la religion de ses premières années, elle n’y trouve pas une force suffisante ; et nous verrons tout à l’heure pourquoi elle ne l’y trouve pas. Cependant l’ignorance du jeune homme et sa propre ignorance la préservent d’un premier danger. Mais elle est bientôt rencontrée par un homme comme il y en a tant, comme il y en a trop dans le monde, qui se saisit d’elle, pauvre femme déjà déviée, et l’entraîne. Voilà ce qui est capital, ce qu’il fallait voir, ce qu’est le livre lui-même.

Le ministère public s’irrite, et je crois qu’il s’irrite à tort, au point de vue de la conscience et du cœur humain, de ce que dans la première scène, madame Bovary trouve une sorte de plaisir, de joie à avoir brisé sa prison, et rentre chez elle en disant : « J’ai un amant. » Vous croyez que ce n’est pas là le premier cri du cœur humain ! La preuve est entre vous et moi. Mais il fallait regarder un peu plus loin, et vous auriez vu que, si le premier moment, le premier instant de cette chute excite chez cette femme une sorte de transport de joie, de délire, à quelques lignes plus loin la déception arrive, et, suivant l’expression de l’auteur, elle semble à ses propres yeux humiliée.

Oui, la déception, la douleur, le remords lui arrivent à l’instant même. L’homme auquel elle s’était confiée, livrée, ne l’avait prise que pour s’en servir un instant comme d’un jouet ; le remords la ronge, la déchire. Ce qui vous a choqué, ç’a été d’entendre appeler cela les désillusions de l’adultère ; vous auriez mieux aimé les souillures chez un écrivain qui faisait poser cette femme, laquelle n’ayant pas compris le mariage, se sentait souillée par le contact d’un mari ; laquelle, ayant cherché ailleurs son idéal, avait trouvé les désillusions de l’adultère. Ce mot vous a choqué ; au lieu des désillusions, vous auriez voulu les souillures de l’adultère. Le tribunal jugera. Quant à moi, si j’avais à faire poser le même personnage, je lui dirais : Pauvre femme ! si vous croyez que les baisers de votre mari sont quelque chose de monotone, d’ennuyeux, si vous n’y trouvez — c’est le mot qui a été signalé, — que les platitudes du mariage, s’il vous semble voir une souillure dans cette union à laquelle l’amour n’a pas présidé, prenez-y garde, vos rêves sont une illusion, et vous serez un jour cruellement détrompée. Celui qui crie bien fort, messieurs, qui se sert du mot souillure pour exprimer ce que nous avons appelé désillusion, celui-là dit un mot vrai, mais vague qui n’apprend rien à l’intelligence. J’aime mieux celui qui ne crie pas fort, qui ne prononce pas le mot de souillure, mais qui avertit la femme de la déception, de la désillusion, qui lui dit : Là où vous croyez trouver l’amour, vous ne trouverez que le libertinage ; là où vous croyez trouver le bonheur, vous ne trouverez que des amertumes. Un mari qui va tranquillement à ses affaires, qui vous embrasse, qui met son bonnet de coton et mange la soupe avec vous est un mari prosaïque qui vous révolte ; vous aspirez à un homme qui vous aime, qui vous idolâtre, pauvre enfant ! cet homme sera un libertin, qui vous aura prise une minute pour jouer avec vous. L’illusion se sera produite la première fois, peut-être la seconde ; vous serez rentrée chez vous enjouée, en chantant la chanson de l’adultère : « j’ai un amant ! » la troisième fois vous n’aurez pas besoin d’arriver jusqu’à lui, la désillusion sera venue. Cet homme que vous aviez rêvé, aura perdu tout son prestige ; vous aurez retrouvé dans l’amour les platitudes du mariage ; et vous les aurez retrouvées avec le mépris, le dédain, le dégoût et le remords poignant.

Voilà, messieurs, ce que M. Flaubert a dit, ce qu’il a peint, ce qui est à chaque ligne de son livre ; voilà ce qui distingue son œuvre de toutes les œuvres du même genre. C’est que chez lui les grands travers de la société figurent à chaque page, c’est que chez lui l’adultère marche plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de la vie l’enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une jeune femme. Oh ! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de quoi se tenir fermes dans l’accomplissement de leurs devoirs de mères, qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science pratique de la vie qui nous dit qu’il faut s’accommoder de ce que nous avons, mais qui portent leurs rêveries au dehors, ces jeunes femmes les plus honnêtes, les plus pures qui, dans le prosaïsme de leur ménage, sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d’elles, un livre comme celui-là, soyez-en sûrs, en fait réfléchir plus d’une. Voilà ce que M. Flaubert a fait.

Et prenez bien garde à une chose : M. Flaubert n’est pas un homme qui vous peint un charmant adultère, pour faire arriver ensuite le Deus ex machinâ, non ; vous avez sauté trop vite de la page que vous avez lue à la dernière. L’adultère, chez lui, n’est qu’une suite de tourments, de regrets, de remords ; et puis il arrive à une expiation finale, épouvantable. Elle est excessive. Si M. Flaubert pèche, c’est par l’excès, et je vous dirai tout à l’heure de qui est ce mot. L’expiation ne se fait pas attendre ; et c’est en cela que le livre est éminemment moral et utile, c’est qu’il ne promet pas à la jeune femme quelques-unes de ces belles années au bout desquelles elle peut dire : après cela, on peut mourir. Non ! Dès le second jour arrivent l’amertume, la désillusion. Le dénouement pour la moralité se trouve à chaque ligne du livre.

Ce livre est écrit avec une puissance d’observation à laquelle monsieur l’avocat impérial a rendu justice ; et c’est ici que j’appelle votre attention, parce que si l’accusation n’a pas de cause, il faut qu’elle tombe. Ce livre est écrit avec une puissance vraiment remarquable d’observation dans les moindres détails. Un article del’Artiste, signé Flaubert, a servi encore de prétexte à l’accusation. Que monsieur l’avocat impérial veuille remarquer d’abord que cet article est étranger à l’incrimination ; qu’il veuille remarquer ensuite que nous le tenons pour très innocent et très moral aux yeux du tribunal, à une condition, que monsieur l’avocat impérial aura la bonté de le lire en entier, au lieu de le déchiqueter. Ce qui a saisi dans le livre de M. Flaubert, c’est ce que quelques comptes rendus ont appelé une fidélité toute daguerrienne dans la reproduction du type de toutes les choses, dans la nature intime de la pensée, du cœur humain, — et cette reproduction devient plus saisissante encore par la magie du style. Remarquez bien que s’il n’avait appliqué cette fidélité qu’aux scènes de dégradation, vous pourriez dire avec raison : l’auteur s’est complu à peindre la dégradation avec cette puissance de description qui lui est propre. De la première à la dernière page de son livre, il s’attache sans aucune espèce de réserve à tous les faits de la vie d’Emma, à son enfance dans la maison paternelle, à son éducation dans le couvent, il ne fait grâce de rien. Mais ceux qui ont lu comme moi du commencement à la fin, diront, — chose notable dont vous lui saurez gré, qui non seulement sera l’absolution pour lui, mais qui aurait dû écarter de lui toute espèce de poursuite, — que quand il arrive aux parties difficiles, précisément à la dégradation, au lieu de faire comme quelques auteurs classiques que le ministère public connaît bien, mais qu’il a oubliés pendant qu’il écrivait son réquisitoire et dont j’ai apporté ici des passages, non pas pour vous les lire, mais pour que vous les parcouriez dans la chambre du conseil (j’en citerai quelques lignes tout à l’heure), au lieu de faire comme nos grands auteurs classiques, nos grands maîtres, qui, lorsqu’ils ont rencontré des scènes de l’union des sens chez l’homme et la femme, n’ont pas manqué de tout décrire, M. Flaubert se contente d’un mot. Là toute sa puissance descriptive disparaît, parce que sa pensée est chaste, parce que là où il pourrait écrire à sa manière et avec toute la magie du style, il sent qu’il y a des choses qui ne peuvent pas être abordées, décrites. Le ministère public trouve qu’il a trop dit encore. Quand je lui montrerai des hommes qui, dans de grandes œuvres philosophiques, se sont complu à la description de ces choses, et qu’en regard je placerai l’homme qui possède la science descriptive à un si haut degré et qui, loin de l’employer, s’arrête et s’abstient, j’aurai bien le droit de demander raison à l’accusation qui est produite.

Toutefois, messieurs, de même qu’il se plaît à nous décrire le riant berceau où se joue Emma encore enfant, avec son feuillage, avec ses petites fleurs roses ou blanches qui viennent de s’épanouir, et ses sentiers embaumés — de même quand elle sera sortie de là, quand elle ira dans d’autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange, quand elle y salira ses pieds, quand les taches mêmes rejailliront plus haut sur elle, il ne faudrait pas qu’il le dît ! Mais ce serait supprimer complètement le livre, je vais plus loin, l’élément moral, sous prétexte de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour but de montrer par la pensée le péril, la chute, l’expiation, si vous voulez empêcher de peindre tout cela, c’est évidemment ôter au livre sa conclusion.

Ce livre n’a pas été pour mon client l’objet d’une distraction de quelques heures ; il représente deux ou trois années d’études incessantes. Et je vais vous dire maintenant quelque chose de plus : M. Flaubert qui, après tant d’années de travaux, tant d’études, tant de voyages, tant de notes recueillies dans les auteurs qu’il a lus, — vous verrez, mon Dieu ! où il a puisé, car c’est quelque chose d’étrange qui se chargera de le justifier, — vous le verrez, lui aux couleurs lascives, tout imprégné de Bossuet et de Massillon. C’est dans l’étude de ces auteurs que nous allons le retrouver tout à l’heure, cherchant, non pas à les plagier, mais à reproduire dans ses descriptions les pensées, les couleurs employées par eux. Quand, après tout ce travail fait avec tant d’amour, quand son œuvre a son but, est-ce que vous croyez que plein de confiance en lui-même et malgré tant d’études et de méditations, il a voulu immédiatement se lancer dans la lice ? Il l’aurait fait, sans doute, s’il eût été un inconnu dans le monde, si son nom lui eût appartenu en toute propriété, s’il eût cru pouvoir en disposer et le livrer comme bon lui semblait ; mais, je le répète, il est de ceux chez lesquels noblesse oblige : il s’appelle Flaubert, il est le second fils de M. Flaubert, il voulait se tracer une voie dans la littérature, en respectant profondément la morale et la religion, — non pas par inquiétude du parquet, un tel intérêt ne pourrait se présenter à sa pensée, — mais par dignité personnelle, ne voulant pas laisser son nom à la tête d’une publication, si elle ne semblait pas, à quelques personnes en lesquelles il avait foi, digne d’être publiée. M. Flaubert a lu, par fragments et en totalité même, devant quelques amis haut placés dans les lettres, les pages qu’un jour il devrait livrer à 1’impression, et j’affirme qu’aucun d’eux n’a été offensé de ce qui excite en ce moment si vivement la sévérité de M. l’avocat impérial. Personne même n’y a songé. On a seulement examiné, étudié la valeur littéraire du livre. Quant au but moral, il est si évident, il est écrit à chaque ligne en termes si peu équivoques, qu’il n’était pas même besoin de le mettre en question. Rassuré sur la valeur du livre, encouragé d’ailleurs par les hommes les plus éminents de la presse, M. Flaubert ne songe plus qu’à le livrer à l’impression, à la publicité. Je le répète, tout le monde a été unanime pour rendre hommage au mérite littéraire, au style et en même temps à la pensée excellente qui préside à l’œuvre depuis la première jusqu’à la dernière ligne. Et quand la poursuite est venue, ce n’est pas lui seulement qui a été surpris, profondément affligé ; mais, permettez-moi de vous le dire, c’est nous qui ne comprenions pas cette poursuite, c’est moi tout le premier, qui avais lu le livre avec un intérêt très vif, à mesure que la publication en a été faite ; ce sont des amis intimes. Mon Dieu ! il y a des nuances qui quelquefois pourraient nous échapper dans nos habitudes, mais qui ne peuvent pas échapper à des femmes d’une grande intelligence, d’une grande pureté, d’une grande chasteté. Il n’y a pas de nom qui puisse se prononcer dans cette audience, mais si je vous disais ce qui a été dit à Flaubert, ce qui m’a été dit à moi-même par des mères de famille qui avaient lu ce livre, si je vous disais leur étonnement après avoir reçu de cette lecture une impression si bonne qu’elles ont cru devoir en remercier l’auteur, si je vous disais leur étonnement, leur douleur, quand elles ont appris que ce livre devait être considéré comme contraire à la morale publique, à leur foi religieuse, à la foi de toute leur vie, mon Dieu ! mais il y aurait dans la réunion de ces appréciations mêmes de quoi me fortifier, si j’avais besoin d’être fortifié au moment de combattre les attaques du ministère public.

Pourtant, au milieu de toutes ces appréciations de la littérature contemporaine, il y en a une que je veux vous dire. Il y en a une, qui n’est pas seulement respectée par nous à raison d’un beau et d’un grand caractère, qui au milieu même de l’adversité, de la souffrance, contre lesquelles il lutte courageusement chaque jour, grand par le souvenir de beaucoup d’actions inutiles à rappeler ici, mais grand par des œuvres littéraires qu’il faut rappeler parce que c’est là ce qui fait sa compétence, grand surtout par la pureté qui existe dans toutes ses œuvres, par la chasteté de tous ses écrits : Lamartine.

Lamartine ne connaissait pas mon client, il ne savait pas qu’il existât. Lamartine à la campagne, chez lui, avait lu, dans chacun des numéros de la Revue de Paris, la publication de Madame Bovary et Lamartine avait trouvé là des impressions telles, qu’elles se sont reproduites toutes les fois que je vais vous dire maintenant.

Il y a quelques jours, Lamartine est revenu à Paris, et le lendemain il s’est informé de la demeure de M. Gustave Flaubert. Il a envoyé à la Revue savoir la demeure d’un M. Gustave Flaubert, qui avait publié dans le recueil des articles sous le titre de Madame Bovary. Il a chargé son secrétaire d’aller faire à M. Flaubert tous ses compliments, de lui exprimer toute la satisfaction qu’il avait éprouvée en lisant son œuvre, et lui témoigner le désir de voir l’auteur nouveau, se révélant par un essai pareil.

Mon client est allé chez Lamartine ; et il a trouvé chez lui non pas seulement un homme qui l’a encouragé, mais un homme qui lui a dit : « Vous m’avez donné la meilleure œuvre que j’aie lue depuis vingt ans. » C’étaient en un mot des éloges tels que mon client, dans sa modestie, osait à peine me les répéter. Lamartine lui prouvait qu’il avait lu les livraisons, et le lui prouvait de la manière la plus gracieuse, en lui en disant des pages tout entières. Seulement Lamartine ajoutait : « En même temps que je vous ai lu sans restriction jusqu’à la dernière page, j’ai blâmé les dernières. Vous m’avez fait mal, vous m’avez fait littéralement souffrir ! L’expiation est hors de proportion avec le crime ; vous avez créé une mort affreuse, effroyable ! Assurément la femme qui souille le lit conjugal doit s’attendre à une expiation, mais celle-ci est horrible, c’est un supplice comme on n’en a jamais vu. Vous avez été trop loin, vous m’avez fait mal aux nerfs ; cette puissance de description qui s’est appliquée aux derniers instants de la mort m’a laissé une indicible souffrance ! » Et quand Gustave Flaubert lui demandait : « Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que je sois poursuivi, pour avoir fait une œuvre pareille, devant le tribunal de police correctionnelle pour offense à la morale publique et religieuse ? » Lamartine lui répondait : — « Je crois avoir été toute ma vie l’homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le mieux compris ce que c’était que la morale publique et religieuse ; mon cher enfant, il n’est pas possible qu’il se trouve en France un tribunal pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu’on se soit ainsi mépris sur le caractère de votre œuvre et qu’on ait ordonné de la poursuivre, mais il n’est pas possible, pour l’honneur de notre pays et de notre époque, qu’il se trouve un tribunal pour vous condamner. »

Voilà ce qui se passait hier entre Lamartine et Flaubert, et j’ai le droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la peine d’être pesées.

Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience à moi me dit que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action ? Et je vous demande la permission d’ajouter que je ne suis pas facile sur ces sortes de choses, la facilité n’est pas dans mes habitudes. Des œuvres littéraires, j’en tiens à la main qui, quoique émanées de nos grands écrivains, n’ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous dire que lorsque je suis arrivé à la fin de l’œuvre de M. Flaubert, j’ai été convaincu qu’une coupure faite par la Revue de Paris a été cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de joindre mon appréciation à l’appréciation plus élevée, plus éclairée que je viens de rappeler.

Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus distingués, sur l’œuvre dont il s’agit, et sur l’émerveillement qu’ils ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et si utile !

Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une poursuite ? Voulez-vous me permettre de vous le dire ? La Revue de Paris, dont le comité de lecture avait lu l’œuvre en son entier, car le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n’y avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du 1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s’est effarouché de la scène dans un fiacre. Il a dit : « Ceci n’est pas convenable, nous allons le supprimer. » Flaubert s’est offensé de la suppression. Il n’a pas voulu qu’elle eût lieu sans qu’une note fut placée au bas de la page. C’est lui qui a exigé la note. C’est lui qui, pour son amour-propre d’auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que d’un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la Revue, a dit : « Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous déclarerez que vous avez supprimé ; » et alors on convint de la note suivante :

« La direction s’est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris ; nous en donnons acte à l’auteur. »

Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici la première partie, qui n’a pas une seule correction ; un mot a été corrigé sur la seconde :

« Où allons-nous ? — où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture. Les stores d’abaissèrent, et la lourde machine se mit en route.

Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.

— Continuez ! fit une voix qui sortait de l’intérieur.

La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

— Non, tout droit ! cria la même voix.

Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta doucement au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du gazon.

Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, — et, longtemps, du côté d’Oyssel, au-delà des îles.

Mais, tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatremares, Sotteville, la grande chaussée, la rue d’Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le Jardin des Plantes.

— Marchez donc ! s’écria la voix, plus furieusement.

Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars, et derrière les jardins de l’hôpital où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu’à la côte de Deville !

Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Leseure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillardbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise,  devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière-monumental ! De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois ; et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci, par-là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.

Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire.

Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent, et s’abattirent plus loin comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs.

Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.

En arrivant à l’auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l’avait attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s’en aller.

Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait donné sa parole qu’elle reviendrait le soir même. D’ailleurs Charles l’attendait ; et déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est pour bien des femmes comme le châtiment tout à la fois et la rançon de l’adultère. »

M. Flaubert me fait remarquer que le ministère public lui a reproché cette dernière phrase.

M. l’avocat impérial. Non, je l’ai indiquée.

Me Senard. Ce qui est certain, c’est que s’il y avait un reproche, il tomberait devant ces mots : « Le châtiment tout à la fois et la rançon de l’adultère. » Au surplus, cela pourra faire la matière d’un reproche tout aussi fondé que les autres ; car dans tout ce que vous avez reproché, il n’y a rien qui puisse se soutenir sérieusement.

Or, messieurs, cette espèce de course fantastique ayant déplu à la rédaction de la Revue, la suppression en fut faite. Ce fut là un excès de réserve de la part de la Revue ; et très-certainement ce n’est pas un excès de réserve qui pouvait donner matière à un procès ; vous allez voir cependant comment elle a donné matière au procès. Ce qu’on ne voit pas, ce qui est supprimé ainsi parait une chose fort étrange. On a supposé beaucoup de choses qui n’existaient pas, comme vous l’avez vu par la lecture du passage primitif. Mon Dieu, savez-vous ce qu’on a supposé ? Qu’il y avait probablement dans le passage supprimé quelque chose d’analogue à ce que vous aurez la bonté de lire dans un des plus merveilleux romans sortis de la plume d’un honorable membre de l’Académie française, M. Mérimée.

M. Mérimée, dans un roman intitulé La Double méprise, raconte une scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n’est pas la localité de la voiture qui a de l’importance, c’est, comme ici, dans le détail de ce qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l’audience, je ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions écrit la moitié ou le quart de ce qu’a écrit M. Mérimée, j’éprouverais quelque embarras dans la tâche qui m’est donnée, ou plutôt je la modifierais. Au lieu de dire ce que j’ai dit, ce que j’affirme, que M. Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je dirais : la littérature a ses droits ; M. Mérimée a fait une œuvre littéraire très-remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile sur les détails quand l’ensemble est irréprochable. Je m’en tiendrais là, j’absoudrais et vous absoudriez. Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas par omission qu’un auteur peut pêcher en pareille matière. Et d’ailleurs, vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon client, lui, s’était contenté de faire une course, et que l’intérieur ne s’était révélé que par « une main nue qui passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent et s’abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs ; » comme mon client s’était contenté de cela, personne n’en savait rien et tout le monde supposait, — par la suppression même — qu’il avait dit au moins autant que le membre de l’Académie française. Vous avez vu qu’il n’en était rien.

Eh bien, cette malheureuse suppression, c’est le procès ! c’est-à-dire que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique, quand on a vu cette coupure, on s’est tenu en éveil. Je suis obligé de l’avouer, et messieurs de la Revue de Paris me permettront de dire cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait le donner avant qu’on montât dans le fiacre ; couper après, ce n’était plus la peine. La coupure a été très-malheureuse ; mais si vous avez commis cette petite faute, messieurs de la Revue, assurément vous l’expiez bien aujourd’hui.

On a dit dans les bureaux : prenons garde à ce qui va suivre, et quand le numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des bureaux ne sont pas obligés de tout lire ; et quand ils ont vu qu’on avait écrit qu’une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu’à la différence de nos grands maîtres, M. Flaubert ne s’est pas donné la peine de décrire l’albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n’a pas dit comme un poète que nous aimons :

Je vis de ses beaux flancs l’albâtre ardent et pur,

Lis, chêne, corail, roses, veines d’azur.

Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée,

De sa nudité seule embellie et parée,

Quand nos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller

La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller.

Il n’a rien dit de semblable à ce qu’a dit André Chénier. Mais enfin il a dit : « Elle s’abandonna… Ses vêtements tombèrent. »

Elle s’abandonna ! Eh quoi ! toute description est donc interdite ! Mais quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l’avocat impérial n’a pas tout lu. Le passage qu’il incrimine ne s’arrête pas où il s’est arrêté ; il y a le correctif que voici :

« Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l’étreinte de ces bras quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre qui semblait à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer. »

Dans les bureaux on n’a pas lu cela. M. l’avocat impérial tout à l’heure n’y prenait pas garde. Il n’a vu que ceci : « Puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements, » et il s’est écrié : outrage à la morale publique ! Vraiment, il est par trop facile d’accuser avec un pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous la main de M. l’avocat impérial ! Quel est celui qui échapperait à une condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots, on s’avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser la morale ou la religion ?

La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la résistance, avait été celle-ci : « Il n’y a qu’une seule chose à faire : imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier, l’œuvre telle qu’elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène du fiacre. » J’étais tout à fait de son avis, c’était la meilleure défense de mon client que l’impression complète de l’ouvrage avec l’indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus spécialement prié le tribunal de porter son attention. J’avais donné moi-même le titre de cette publication : Mémoire de M. Gustave Flaubert contre la prévention d’outrage à la morale religieuse dirigée contre lui. J’avais écrit de ma main : Tribunal de police correctionnelle, sixième chambre, avec l’indication du président et du ministère public. Il y avait une préface dans laquelle on lisait : « On m’accuse avec des phrases prises ça et là dans mon livre ; je ne puis me défendre qu’avec mon livre. » Demander à des juges la lecture d’un roman tout entier, c’est leur demander beaucoup, mais nous sommes devant des juges qui aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront devant aucune fatigue ; nous sommes devant des juges qui veulent la justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce d’hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J’avais dit à M. Flaubert : « Envoyez tout de suite cela à l’impression et mettez au bas mon nom à côté du vôtre : SENARD, avocat. » On avait commencé l’impression ; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous voulions faire tirer ; l’impression marchait avec une rapidité extrême, on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense de continuer l’impression, non pas d’un livre, mais d’un mémoire dans lequel l’œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives ! On a réclamé au parquet de M. le procureur impérial, — qui nous a dit que la défense était absolue, qu’elle ne pouvait pas être levée.

Eh bien, soit ! Nous n’aurons pas publié le livre avec nos notes et nos observations, mais si votre première lecture, messieurs, vous avait laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité ; vous ne pouvez pas être de ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l’écriture d’un homme, sont assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne voulez pas qu’un homme soit jugé sur des découpures, plus ou moins habilement faites. Vous ne voulez pas cela ; vous ne voulez pas nous priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire, vous ferez vous-mêmes les divisions, les observations, les rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu’il faut que ce soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira de l’examen sérieux du livre.

Cependant je ne puis pas m’en tenir là. Le ministère public attaque le livre, il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je complète les citations qu’il en a faites, et que sur chaque passage incriminé je montre le néant de l’incrimination ; ce sera toute ma défense.

Je n’essayerai pas assurément d’opposer aux appréciations élevées, animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu’il a dit, par des appréciations du même genre ; la défense n’aurait pas le droit de prendre de telles allures ; elle se contentera de citer les textes tels qu’ils sont.

Et d’abord, je déclare que rien n’est plus faux que ce qu’on a dit tout à l’heure de la couleur lascive. La couleur lascive ! Où donc avez-vous pris cela ? Mon client a dépeint dans Madame Bovary quelle femme ? Eh ! mon Dieu ! c’est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née comme elles le sont presque toutes, honnête ; c’est du moins le plus grand nombre, mais bien fragiles quand 1’éducation, au lieu de les fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris une jeune fille ; est-ce une nature perverse ? Non, c’est une nature impressionnable, accessible à l’exaltation.

M. l’avocat impérial a dit : Cette jeune fille, on la présente constamment comme lascive. Mais non ! on la représente née à la campagne, née à la ferme, où elle s’occupe de tous les travaux de son père, et où aucune espèce de lasciveté n’avait pu passer dans son esprit ou dans son cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui appartenait tout naturellement, d’être élevée pour la ferme dans laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente sous l’autorité imprévoyante d’un père qui s’imagine de faire élever au couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent, hors de sa sphère. Il n’y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah ! vous avez parlé de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison, vous avez dit : « Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés, afin de rester la plus longtemps, à genoux dans l’ombre… sous le chuchotement du prêtre. » Vous vous êtes déjà gravement trompé sur l’appréciation de mon client. Il n’a pas fait la faute que vous lui reprochez, l’erreur est tout entière de votre côté, d’abord sur l’âge de la jeune fille. Comme elle n’est entrée au couvent qu’à treize ans, il est évident qu’elle en avait quatorze lorsqu’elle allait à confesse. Ce n’était donc pas une enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire ; vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n’en suis pas sur l’invraisemblance d’un enfant de dix ans qui aime à rester au confessionnal « sous le chuchotement du prêtre ». Ce que je veux, c’est que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n’est pas facile, j’en conviens. Et voilà 1’inconvénient pour nous de n’avoir pas un mémoire ; avec un mémoire nous n’aurions pas à chercher dans six volumes !

J’appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à Madame Bovary son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire ce qui me parait bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu’il a mis en relief ? Il y a une espèce de religion qui est celle qu’on parle généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je déclare nettement ceci que je ne connais rien de beau, d’utile, de nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux grave, et permettez-moi d’ajouter, sévère.

Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils sont en rapport, vers lequel ils s’élèvent pour le prier, et qui en même temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est ma pensée, qui est la vôtre, c’est la force dans les mauvais jours, la force dans ce qu’on appelle le monde, le refuge, ou, mieux encore, la force des faibles. C’est cette pensée-là qui donne à la femme cette consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu’elle peut souffrir, et lui demander la grâce de remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs, c’est le christianisme, c’est la religion qui établit les rapports entre Dieu et l’homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse, ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l’altération. Pour accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des cérémonies, au lieu d’être cette grande pompe qui nous saisit l’âme, cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de petits bons dieux, de petites bonnes vierges. À quoi, messieurs, se prend 1’esprit des enfants curieux, ardents, tendres, 1’esprit des jeunes filles surtout ? À toutes ces images, affaiblies, atténuées, misérables de 1’esprit religieux. Elles se font alors de petites religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d’amour, et au lieu d’avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir, elles s’abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d’amour mystique, mille formes qui trompent les jeunes filles, qui sensualisent la religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de s’attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D’où il arrive que vous avez beaucoup de femmes fort dévotes, qui ne sont pas religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin où elles devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que toute espèce de sensualités qui les égarent.

Ah ! vous m’avez accusé d’avoir, dans le tableau de la société moderne, confondu l’élément religieux avec le sensualisme ! Accusez donc la société au milieu de laquelle nous sommes, mais n’accusez pas l’homme qui comme Bossuet, s’écrie : Réveillez-vous et prenez garde au péril ! Mais venir dire aux pères de famille : Prenez garde, ce ne sont pas là de bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de mysticisme quelque chose qui sensualise la religion ; venir dire cela, c’est dire la vérité. C’est pour cela que vous accusez Flaubert, c’est pour cela que j’exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d’avertir, ainsi, les familles des dangers de l’exaltation chez les jeunes personnes qui s’en prennent aux petites pratiques, au lieu de s’attacher à une religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse. Et, maintenant, vous allez voir d’où vient l’intention des petits péchés « sous le chuchotement du prêtre ». Lisons la page 30.

« Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau.

Est-ce lascif cela, messieurs ? Continuons.

M. l’Avocat impérial. Je n’ai pas dit que ce passage fût lascif.

Me Senard. Je vous en demande bien pardon, c’est précisément dans ce passage que vous avez relevé une phrase lascive, et vous n’avez pu la trouver lascive qu’en l’isolant de ce qui précédait et de ce qui suivait :

« Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d’azur qui servent de signets, et elle aimait la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tête quelque vœu à accomplir. »

N’oubliez pas cela ; quand on invente de petits péchés à confesse et qu’on cherche dans sa tête quelque vœu à accomplir, ce que vous trouverez à la ligne qui précède, évidemment on a eu les idées un peu faussées, quelque part. Et je vous demande maintenant si j’ai à discuter votre passage ! mais je continue :

« Le soir, avant la prière, on faisait dans l’étude une lecture religieuse. C’était, pendant la semaine, quelque résumé d’histoire sainte ou les conférences de l’abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du Christianisme, par récréation. Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l’éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans l’arrière-boutique obscure d’un quartier marchand, elle se serait peut-être alors ouverte aux envahissements lyriques de la nature, qui, d’ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de tempérament plus sentimental qu’artistique, cherchant des émotions et non des paysages. »

Vous allez voir avec quelles délicates précautions l’auteur introduit cette vieille sainte fille, et comment, pour enseigner la religion, il va se glisser dans le couvent un élément nouveau, l’introduction du roman apporté par une étrangère. N’oubliez jamais ceci quand il s’agira d’apprécier la morale religieuse.

« Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l’archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinée sous la révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres dans les intervalles de sa besogne. »

Ceci n’est pas seulement merveilleux littérairement parlant ; l’absolution ne peut pas être refusée à l’homme qui écrit ces admirables passages, pour signaler à tous les périls d’une éducation de ce genre, pour indiquer à la jeune femme les écueils de la vie dans laquelle elle va s’engager. Continuons :

« Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, Messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts, salles des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours le coude sur la pierre et le menton dans la main à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche, qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de Marie Stuart et des vénérations enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence lsaure, pour elle se détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore ça et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélémy, le panache du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.

À la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il n’était question que de petits anges aux ailes d’or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l’attirante fantasmagorie de réalités sentimentales. »

Comment, vous ne vous êtes pas souvenu de cela, quand cette pauvre fille de la campagne rentrée à la ferme, ayant trouvé à épouser un médecin de village, est invitée à une soirée d’un château, sur laquelle vous avez cherché à appeler l’attention du tribunal, pour montrer quelque chose de lascif dans une valse qu’elle vient de danser ! Vous ne vous êtes pas souvenu de cette éducation, quand cette pauvre femme enlevée par une invitation qui est venue la prendre au foyer vulgaire de son mari, pour la mener à ce château, quand elle a vu ces beaux messieurs, ces belles dames, ce vieux duc qui, disait-on, avait eu des bonnes fortunes à la cour !… M. l’Avocat impérial a eu de beaux mouvements, à propos de la reine Antoinette ! Il n’y a pas un de nous, assurément, qui ne se soit associé par la pensée à votre pensée. Comme vous, nous avons frémi au nom de cette victime des révolutions ; mais ce n’est pas de Marie-Antoinette qu’il s’agit ici, c’est du château de Lavaubyessard [sic].

Il y avait là un vieux duc qui avait eu — disait-on — des rapports avec la reine, et sur lequel se portaient tous les regards. Et quand cette jeune femme, voyant se réaliser tous les rêves fantastiques de sa jeunesse, se trouve ainsi transportée au milieu de ce monde, vous vous étonnez de l’enivrement qu’elle a ressenti ; vous l’accusez d’avoir été lascive ! Mais accusez donc la valse elle-même, cette danse de nos grands bals modernes où dit un auteur qui l’a décrite, la femme « s’appuie la tête sur l’épaule du cavalier, dont la jambe l’embarrasse ». Vous trouvez que dans la description de Flaubert madame Bovary est lascive. Mais il n’y pas un homme, et je ne vous excepte pas, qui, ayant assisté à un bal, ayant vu cette sorte de valse, n’ait eu en sa pensée le désir que sa femme ou sa fille s’abstînt de ce plaisir qui a quelque chose de farouche. Si, comptant sur la chasteté qui enveloppe une jeune fille, on la laisse quelquefois se livrer à ce plaisir que la mode a consacré, il faut beaucoup compter sur cette enveloppe de chasteté, et quoiqu’on y compte, il n’est pas impossible d’exprimer les impressions que M. Flaubert a exprimées au nom des mœurs et de la chasteté.

La voilà au château de Lavaubyessard, la voilà qui regarde ce vieux duc, qui étudie tout avec transport, et vous vous écriez : Quels détails ! Qu’est-ce à dire ? les détails sont partout, quand on ne cite qu’un passage.

« Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n’avaient pas mis leurs gants dans leurs verres.

Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun. »

Défendez la reine, défendez-la surtout devant l’échafaud, dites que par son titre elle avait droit au respect, mais supprimez vos accusations, quand on se contentera de dire qu’il avait été, disait-on, l’amant de la reine. Est-ce que c’est sérieusement que vous nous reprocherez d’avoir insulté à la mémoire de cette femme infortunée ?

« Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut, dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant. Et sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des reines !

On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n’avait jamais vu de grenades ni mangé d’ananas. »

Vous voyez que ces descriptions sont charmantes, incontestablement, mais qu’il n’est pas possible d’y prendre ça et là une ligne pour créer une espèce de couleur contre laquelle ma conscience proteste. Ce n’est pas la couleur lascive, c’est la couleur du livre ; c’est l’élément littéraire, et en même temps l’élément moral.

La voilà, cette jeune fille dont vous avez fait l’éducation, la voilà devenue femme. M. l’Avocat impérial a dit : Essaye-t-elle même d’aimer son mari ? Vous n’avez pas lu le livre ; si vous l’aviez lu, vous n’auriez pas fait cette objection.

La voilà, messieurs, cette pauvre femme, elle rêvassera d’abord. À la page 34 vous verrez ses rêvasseries. Et il y a plus, il y a quelque chose dont M. l’Avocat impérial n’a pas parlé, et qu’il faut que je vous dise, ce sont ses impressions quand sa mère mourut ; vous verrez si c’est lascif, cela ! Ayez la bonté de prendre la page 33 et de me suivre :

« Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu’on l’ensevelit plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade, et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée, du premier coup, à ce rare idéal des existences pâles où ne parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et la voix de l’Éternel discourant dans les vallons. Elle s’en ennuya, n’en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front. »

Je veux répondre aux reproches de M. l’avocat impérial, qu’elle ne fait aucun effort pour aimer son mari.

M. l’Avocat impérial. Je ne lui ai pas reproché cela, j’ai dit qu’elle n’avait pas réussi.

Me Senard. Si j’ai mal compris, si vous n’avez pas fait de reproche, c’est la meilleure réponse qui puisse être faite. Je croyais vous l’avoir entendu faire ; mettons que je me sois trompé. Au surplus, voici ce que je lis à la fin de la page 36 :

« Cependant, d’après des théories qu’elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu’elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait en soupirant des adagios mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu’auparavant, et Charles n’en paraissait ni plus amoureux, ni plus remué.

Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur sans en faire jaillir une étincelle, incapable d’ailleurs de comprendre ce qu’elle n’éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans peine que la passion de Charles n’avait plus rien d’exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il l’embrassait à de certaines heures. C’était une habitude parmi les autres, et comme un dessert prévu d’avance, après la monotonie du dîner. »

À la page 37 nous trouverons une foule de choses semblables. Maintenant, voici le péril qui va commencer. Vous savez comment elle avait été élevée ; c’est ce que je vous supplie de ne pas oublier un instant.

Il n’y a pas un homme l’ayant lu, qui ne dise, ce livre à la main, que M. Flaubert n’est pas seulement un grand artiste, mais un homme de cœur, pour avoir dans les six dernières pages déversé toute l’horreur et le mépris sur la femme, et tout l’intérêt sur le mari. Il est encore un grand artiste, comme on l’a dit, parce qu’il n’a pas transformé le mari, parce qu’il l’a laissé jusqu’à la fin ce qu’il était, un bon homme, vulgaire, médiocre, remplissant les devoirs de sa profession, aimant bien sa femme, mais dépourvu d’éducation, manquant d’élévation dans la pensée. Il est de même au lit de mort de sa femme. Et pourtant il n’y a pas un individu dont le souvenir revienne avec plus d’intérêt. Pourquoi ? Parce qu’il a gardé jusqu’à la fin la simplicité, la droiture du cœur ; parce que jusqu’à la fin il a rempli son devoir, dont sa femme s’était écartée. Sa mort est aussi belle, aussi touchante, que la mort de sa femme est hideuse. Sur le cadavre de la femme, l’auteur a montré les taches que lui ont laissées les vomissements du poison ; elles ont sali le linceul blanc dans lequel elle va être ensevelie, il a voulu en faire un objet de dégoût ; mais il y a un homme qui est sublime, c’est le mari, sur le bord de cette fosse. Il y a un homme qui est grand, sublime, dont la mort est admirable, c’est le mari, qui après avoir vu successivement se briser par la mort de sa femme tout ce qui pouvait lui rester d’illusions au cœur, embrasse par la pensée sa femme sous une tombe. Mettez-le, je vous en prie, dans vos souvenirs, — l’auteur a été au delà, Lamartine le lui a dit, — de ce qui était permis, pour rendre la mort de la femme hideuse et l’expiation plus terrible. L’auteur a su concentrer tout l’intérêt sur l’homme qui n’avait pas dévié de la ligne du devoir, qui est resté avec son caractère médiocre, sans doute, l’auteur ne pouvait pas changer son caractère ; mais avec toute la générosité de son cœur, et il a accumulé toutes les horreurs sur la mort de la femme qui l’a trompé, ruiné, qui s’est livrée aux usuriers, qui a mis en circulation des billets faux, et enfin est arrivée au suicide. Nous verrons si elle est naturelle la mort de cette femme qui, si elle n’avait pas trouvé le poison pour en finir, aurait été brisée par l’excès même du malheur qui l’étreignait. Voilà ce qu’a fait l’auteur. Son livre ne serait pas lu, s’il l’eut fait autrement, si pour montrer où peut conduire une éducation aussi périlleuse que celle de madame Bovary, il n’avait pas prodigué les images charmantes et les tableaux énergiques qu’on lui reproche.

M. Flaubert fait constamment ressortir la supériorité du mari sur la femme, et quelle supériorité, s’il vous plaît ? celle du devoir rempli, tandis qu’Emma s’en écarte ! Et puis la voilà placée sur la pente de cette mauvaise éducation, la voilà partie après la scène du bal avec un jeune enfant, Léon, inexpérimenté comme elle. Elle coquettera avec lui, mais elle n’osera pas aller plus loin ; rien ne se fera. Vient ensuite Rodolphe qui la prendra, lui, cette femme. Après l’avoir regardée un instant, il se dit : Elle est bien cette femme ! et elle sera à lui, car elle est légère et sans expérience. Quant à la chute, vous relirez les pages 42, 53 et 44. Je n’ai qu’un mot à vous dire sur cette scène, il n’y a pas de détails, pas de description, aucune image qui nous peigne le trouble des sens ; un seul mot nous indique la chute : « elle s’abandonna ». Je vous prierai, encore, d’avoir la bonté de relire les détails de la chute de Clarisse Harlowe, que je ne sache pas avoir été décrite dans un mauvais livre. M. Flaubert a substitué Rodolphe à Lovelace, et Emma à Clarisse. Vous comparerez les deux auteurs et les deux ouvrages ; et vous apprécierez.

Mais je rencontre ici l’indignation de M. l’Avocat impérial. Il est choqué de ce que le remords ne suit pas de près la chute, de ce qu’au lieu d’en exprimer les amertumes, elle se dit avec satisfaction : « J’ai un amant. » Mais l’auteur ne serait pas dans le vrai si, au moment où la coupe est encore aux lèvres, il faisait sentir toute l’amertume de la liqueur enchanteresse. Celui qui écrirait, comme l’entend M. l’Avocat impérial, pourrait être moral, mais il dirait ce qui n’est pas dans la nature. Non, ce n’est pas au moment de la première faute, que le sentiment de la faute se réveille ; sans cela elle ne serait pas commise. Non, ce n’est pas au moment où elle est dans l’illusion qui l’enivre, que la femme peut être avertie par cet enivrement même de la faute immense qu’elle a commise. Elle n’en rapporte que l’ivresse ; elle rentre chez elle, heureuse, étincelante, elle chante dans son cœur : « Enfin j’ai un amant. » Mais cela dure-t-il longtemps? Vous avez lu les pages 424 et 425. À deux pages de là, s’il vous plaît, à la page 428, le sentiment du dégoût de l’amant ne se manifeste pas encore, mais elle est déjà sous l’impression de la crainte, de l’inquiétude. Elle examine, elle regarde, elle ne voudrait jamais abandonner Rodolphe :

« Quelque chose de plus fort qu’elle la poussait vers lui, si bien qu’un jour, la voyant survenir à l’improviste, il fronça le visage comme quelqu’un de contrarié.

— Qu’as-tu donc ? dit-elle. Souffres-tu ? Parle-moi !

Et enfin il déclara d’un air sérieux que ses visites devenaient imprudentes et qu’elle se compromettait.

Peu a peu, cependant, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L’amour l’avait enivrée d’abord, et elle n’avait songé à rien au delà. Mais à présent qu’il était indispensable à sa vie, elle craignait d’en perdre quelque chose, ou même qu’il ne fût troublé. Quand elle s’en revenait de chez lui, elle jetait tout à l’entour des regards inquiets, épiait chaque forme qui passait à l’horizon, et chaque lucarne du village d’où l’on pouvait l’apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le bruit des charrues, et elle s’arrêta plus blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête. »

Vous voyez bien qu’elle ne s’y méprend pas ; elle sent bien qu’il y a quelque chose qui n’est pas ce qu’elle avait rêvé. Prenons les pages 433 et 434, et vous en serez encore plus convaincus.

« Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s’allaient réfugier dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l’écurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu’elle avait caché derrière les livres. Rodolphe s’installait là comme chez lui. Cependant, la vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l’appartement enfin, excitait sa gaieté, et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus sérieux et même plus dramatique à l’occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l’allée un bruit de pas qui s’approchait.

— On vient ! dit-elle.

Il souffla la lumière.

— As-tu tes pistolets ?

— Pourquoi ?

— Mais… pour te défendre, reprit Emma.

— Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !

Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : je l’écraserais d’une chiquenaude.

Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu’elle y sentît une sorte d’indélicatesse et de grossièreté naïve, qui la scandalisa.

Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux même, car il n’avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles, n’étant pas ce qui s’appelle dévoré de jalousie ; — et à ce propos Emma lui avait fait un grand serment, qu’il ne trouvait pas, non plus, du meilleur goût.

D’ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu s’échanger des miniatures, on s’était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d’alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir, ou des voix de la nature, puis elle l’entretenait de sa mère à elle, et de sa mère a lui. »

Elle l’ennuyait enfin.

Puis, page 453 : « Il (Rodolphe) n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; — si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n’y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.

Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L’humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n’était pas de l’attachement, mais comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur. »

Et vous craignez, monsieur l’Avocat impérial, que les jeunes femmes lisent cela ! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à sa fille : Jeune femme, si ton cœur, si ta conscience, si le sentiment religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d’ennuis, de souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va chercher le bonheur ailleurs que chez elle ! Ce langage ne vous blesserait pas dans la bouche d’un père, eh bien ! M. Flaubert ne dit pas autre chose ; c’est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve immédiatement.

Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion. Vous m’opposez les caresses de Léon à la page 60 : Hélas ! elle va payer bientôt la rançon de l’adultère ; et cette rançon vous la trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l’ouvrage que vous incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l’adultère, la malheureuse ! Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l’homme auquel elle s’était livrée. Est-ce qu’il manque quelque chose à ce mépris ? Oh non ! et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux : Rodolphe, qui s’est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d’égoïsme et de lâcheté. Elle lui dit : « Emmène-moi ! Enlève-moi ! J’étouffe, je ne puis plus respirer dans la maison de mon mari, dont j’ai fait la honte et le malheur. » Il hésite ; elle insiste ; enfin il promet, et le lendemain elle reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe, écrasée, anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit vous la montre dans toutes les convulsions d’une âme qui se débat, qui peut-être serait ramenée au devoir par l’excès de sa souffrance, mais malheureusement elle rencontre bientôt l’enfant avec lequel elle avait joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et puis vient l’expiation.

Mais M. l’Avocat impérial m’arrête et me dit : quand il serait vrai que le but de l’ouvrage soit bon d’un bout à l’autre, est-ce que vous pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous êtes permis ?

Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais m’en suis-je permis ? Où sont-ils ? J’arrive ici aux passages les plus incriminés. Je ne parle plus de l’aventure du fiacre, le tribunal a eu satisfaction à cet égard ; j’arrive aux passages que vous avez signalés comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre de pages du numéro du 1er décembre ; et pour faire disparaître tout l’échafaudage de votre accusation je n’ai qu’une chose à faire : restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un mot, le texte complet à vos découpures.

Au bas de la page 72, Léon, après avoir été mis en rapport avec Homais le pharmacien, vient à l’hôtel de Bourgogne ; et puis le pharmacien vient le chercher.

« Mais Emma venait de partir, exaspérée ; ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage.

Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu’elle l’avait sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles ; la dorure en reste aux mains.

Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour… »

Mon Dieu ! C’est pour les lignes que je viens de vous lire que nous sommes traduit devant vous. Écoutez maintenant :

« Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur amour ; et dans les lettres qu’Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde ; puis elle s’avouait ne rien sentir d’extraordinaire. Mais cette déception s’effaçait vite, sous un espoir nouveau ; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; — et pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »

Vous vous êtes arrêté là, monsieur l’Avocat impérial ; permettez-moi de continuer :

« Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l’étreinte de ces bras, quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer. »

Vous appelez cela de la couleur lascive, vous dites que cela donnerait le goût de l’adultère ; vous dites que voilà des pages qui peuvent exciter, émouvoir les sens, — des pages lascives ! Mais la mort est dans ces pages. Vous n’y pensez pas, monsieur l’Avocat impérial, vous vous effarouchez de trouver là les mots de corset, de vêtements qui tombent ; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et de vêtements qui tombent ! Voulez-vous que je montre comme quoi un corset peut paraître dans un livre classique, et très classique ? C’est ce que je me donnerai le plaisir de faire tout à l’heure.

« Elle se déshabillait… (ah ! monsieur l’Avocat impérial, que vous avez mal compris ce passage !) elle se déshabillait brutalement (la malheureuse), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse ; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson… Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides… dans l’étreinte de ses bras, quelque chose de vague et de lugubre… »

C’est ici qu’il faut se demander où est la couleur lascive ? et où est la couleur sévère ? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle tomberait ce livre, peuvent être émus, excités, — comme à la lecture d’un livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout à l’heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur impérial, ou royal, ait songé à le poursuivre. Est-ce qu’il y a quelque chose d’analogue dans ce que je viens de vous lire ? Est-ce que ce n’est pas au contraire l’excitation à l’horreur du vice que « ce quelque chose de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer ? » Continuons, je vous prie.

« Il n’osait lui faire de questions ; mais, la discernant si expérimentée, elle avait du passer, se disait-il, par toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l’effrayait un peu maintenant. D’ailleurs, il se révoltait contre l’absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s’efforçait même à ne pas la chérir ; puis au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes. »

Est-ce que c’est lascif, cela ?

Et puis, prenez le dernier paragraphe :

« Un jour qu’ils s’étaient quittés de bonne heure, et qu’elle s’en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent ; alors elle s’assit sur un banc, à l’ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! Comme elle enviait les ineffables sentiments d’amour qu’elle tâchait, d’après des livres, de se figurer !

Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux. »

N’oubliez donc pas ceci, monsieur l’Avocat impérial, quand vous voulez juger la pensée de l’auteur, quand vous voulez trouver absolument la couleur lascive là où je ne puis trouver qu’un excellent livre. « Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres. « Je l’aime pourtant », se disait-elle ; elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ? »

Est-ce lascif, cela ?

« Mais s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien d’ailleurs ne valait la peine d’une recherche, tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que l’irréalisable envie d’une volupté plus haute.

Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures ! et il lui semblait qu’elle était là, sur ce banc, depuis l’éternité. »

Il ne faut pas chercher au bout d’un livre quelque chose pour expliquer ce qui est au bout d’un autre. J’ai lu le passage incriminé sans y ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même. Continuons la lecture de ce passage incriminé au point de vue de la morale :

« Madame était dans sa chambre. On n’y montait pas. Elle restait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre faisait fumer des pastilles du sérail, qu’elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d’un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu’au matin des livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. » (Ceci donne envie de l’adultère, n’est-ce pas ?) « Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait. — Ah ! va-t’en, disait-elle ; ou d’autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l’adultère avivait, haletante, émue, toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l’air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde et regardait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la rassasiaient.

C’était ses jours de gala. Elle les voulait splendides ! et lorsqu’il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus libéralement ; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu’ils seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections. »

Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout ; mais avec les découpures de M. l’Avocat impérial, le plus petit mot devient une montagne.

M. l’Avocat impérial. Je n’ai cité aucune de ces phrases-là, et puisque vous en voulez citer que je n’ai point incriminées, il ne fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.

Me Senard. Je ne passe rien, j’insiste sur les phrases incriminées dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78.

M. l’Avocat impérial. Je parle des citations faites à l’audience, et je croyais que vous m’imputiez d’avoir cité les lignes que vous venez de lire.

Me Senard. Monsieur l’Avocat impérial, j’ai cité tous les passages à l’aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est brisé. Vous avez développé à l’audience ce que bon vous semblait, et vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur savait le livre ; s’il ne l’avait pas su, sa position eût été bien étrange, permettez-moi de vous le dire. le suis appelé à m’expliquer sur tels et tels passages, et à l’audience on y substitue d’autres passages. Si je n’avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police correctionnelle ; et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui précède et de ce qui suit, l’accusation est si faible qu’elle vous révolte vous-même, au moment où je les lis ! Ces mêmes passages que vous signaliez comme incriminables il y a un instant, j’ai cependant bien le droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de votre accusation.

Je reprends ma citation où j’en suis resté, au bas de la page 78 :

« Il (Léon) s’ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa poitrine ; et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu’une certaine dose de musique, s’assoupissait d’indifférence au vacarme d’un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.

Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage. »

Platitudes du mariage ! Celui qui a découpé ceci, a dit : Comment, voilà un monsieur qui dit que dans le mariage il n’y a que des platitudes ! C’est une attaque au mariage, c’est un outrage à la morale ! Convenez, Monsieur l’Avocat impérial, qu’avec des découpures artistement faites, on peut aller loin en fait d’incrimination. Qu’est-ce que l’auteur a appelé les platitudes du mariage ? Cette monotonie qu’Emma avait redoutée, qu’elle avait voulu fuir, et qu’elle retrouvait sans cesse dans l’adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à l’incrimination ; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir. Continuons :

« Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage.

Mais comment pouvoir s’en débarrasser ? Puis elle avait beau se sentir humiliée de la bassesse d’un tel bonheur, elle y tenait encore, par habitude ou par corruption ; et chaque jour elle s’y acharnait davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s’il l’avait trahie ; et même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisqu’elle n’avait pas le courage de s’y décider.

Elle n’en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idée : qu’une femme doit toujours écrire à son amant.

Mais en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de ses plus ardents souvenirs. » Ceci n’est plus incriminé : « ensuite elle retombait à plat, brisée, car ces élans d’amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches. »

« Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle… elle recevait du papier timbré qu’elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus vivre ou continuellement dormir. »

J’appelle cela une excitation à la vertu, par l’horreur du vice, ce que l’auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté.

Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle espèce d’homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s’est inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut pas l’y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ses inspirations, Messieurs ? C’est dans ce livre que voilà, écoutez :

« ILLUSION DES SENS.

Quiconque donc s’attache au sensible, il faut qu’il erre nécessairement d’objets en objets et se trompe pour ainsi dire, en changeant de place ; ainsi la Concupiscence, c’est-à-dire l’amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c’est le changement qui le fait revivre. Aussi qu’est-ce autre chose que la vie des sens, qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit, l’âme flottant toujours incertaine entre l’ardeur qui se ralentit et l’ardeur qui se renouvelle ? Inconstantia, concupiscentia. Voilà ce que c’est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l’image d’une liberté errante. »

Voilà ce que c’est que la vie des sens. Qui a dit cela ? qui a écrit les paroles que vous venez d’entendre, sur ces excitations et ces ardeurs incessantes ? Quel est le livre que M. Flaubert feuillette jour et nuit, et dont il s’est inspiré dans les passages qu’incrimine Monsieur l’Avocat impérial ? C’est Bossuet ! Ce que je viens de vous lire, c’est un fragment d’un discours de Bossuet sur les plaisirs illicites. Je vous ferai voir que tous ces passages incriminés ne sont, non pas des plagiats, — l’homme qui s’est approprié une idée n’est pas un plagiaire, — mais que des imitations de Bossuet. En voulez-vous un autre exemple ? Le voici.

« SUR LE PÉCHÉ.

Et ne me demandez pas, chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices ; la chose est prouvée par les Écritures. C’est le véritable qui le dit, c’est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu’elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes, en elles-mêmes, des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle dans elles toutes des emportements, qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L’amour, s’il m’est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes et ses résolutions irrésolues et l’enfer de ses jalousies. »

Et plus loin :

« Eh ! qu’y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l’amertume dont elles abondent ? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles. »

Tout ce que vous venez d’entendre n’est-il pas là pour vous montrer les amertumes des passions ? Je vous laisse ce livre tout marqué, tout flétri par le pouce de l’homme studieux qui y a pris sa pensée. Et celui qui s’est inspiré à une source pareille, celui-là qui a décrit l’adultère dans les termes que vous venez d’entendre, celui-là est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse !

Quelques lignes encore sur la femme pécheresse, et vous allez voir comment M. Flaubert, ayant à peindre ces ardeurs a su s’inspirer de son modèle :

« Mais punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons dans le changement un remède de notre méprise ; nous errons d’objet en objet ; et s’il en est enfin quelqu’un qui nous fixe, ce n’est pas que nous soyons contents de notre choix, c’est que nous sommes loués de notre inconstance. »

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« Tout lui paraît vide, faux, dégoûtant dans les créatures : loin d’y retrouver ces premiers charmes, dont son cœur avait eu tant de peine à se défendre, elle n’en voit plus que le frivole, le danger et la vanité. »

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« Je ne parle pas d’un engagement de passion ; quelles frayeurs que le mystère n’éclate ! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire ! que d’yeux à éviter ! que de surveillants à tromper ! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu’on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion ! quels rebuts à essuyer de celui, peut-être, à qui on a sacrifié son honneur et sa liberté, et dont on n’oserait se plaindre ! À tout cela, ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse le loisir de retomber sur nous-mêmes, et de sentir toute l’indignité de notre état ; ces moments où le cœur, né pour les plaisirs plus solides, se lasse de ses propres idoles, et trouve son supplice dans ses dégoûts et dans son inconstance. Monde profane ! si c’est là cette félicité que tu nous vantes tant, favorises-en tes adorateurs ; et punis-les, en les rendant ainsi heureux, de la foi qu’ils ont ajoutée si légèrement à tes promesses. »

Laissez-moi vous dire ceci : quand un homme, dans le silence des nuits, a médité sur les causes des entraînements de la femme, quand il les a trouvées dans l’éducation et que, pour les exprimer, se défiant de ses observations personnelles, il a été se mûrir aux sources que je viens d’indiquer ; quand il ne s’est laissé aller à prendre la plume qu’après s’être inspiré des pensées de Bossuet et de Massillon, permettez-moi de vous demander s’il y a un mot pour vous exprimer ma surprise, ma douleur en voyant traduire cet homme en police correctionnelle — pour quelques passages de son livre, et précisément pour les idées et les sentiments les plus vrais et les plus élevés qu’il ait pu rassembler ! Voilà ce que je vous prie de ne pas oublier relativement a l’inculpation d’outrage à la morale religieuse. Et puis, si vous me le permettez, je mettrai en regard de tout ceci, sous vos yeux, ce que j’appelle, moi, des atteintes à la morale, c’est-à-dire la satisfaction des sens sans amertume, sans ces larges gouttes de sueur glacée, qui tombent du front chez ceux qui s’y livrent ; et je ne vous citerai pas des livres licencieux dans lesquels les auteurs ont cherché à exciter les sens, je vous citerai un livre — qui est donné en prix dans les collèges, mais je vous demanderai la permission de ne vous dire le nom de l’auteur qu’après que je vous en aurai lu un passage. Voici ce passage, je vous ferai passer le volume ; c’est un exemplaire qui a été donné en prix à un élève de collège ; j’aime mieux vous remettre cet exemplaire que celui de M. Flaubert :

« Le lendemain, je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n’était fermé que par des guirlandes de fleurs ; elle y paraissait languissamment couchée. Elle me tendit la main, et me fit asseoir auprès d’elle. Tout, jusqu’au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tout à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. » Une simple toile, quand elle était étendue sur un cadavre vous a paru une image lascive ; ici elle est étendue sur la femme vivante. « Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et quand elle les vit s’enflammer, la toile sembla s’ouvrir d’elle-même ; je vis tous les trésors d’une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la main ; mes yeux errèrent partout. Il n’y a, m’écriai-je, que ma chère Ardasire qui soit aussi belle ; mais j’atteste les dieux que ma fidélité… Elle se jeta à mon cou, et me serra dans ses bras. Tout d’un coup, la chambre s’obscurcit, son voile s’ouvrit ; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi ; une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L’idée d’Ardasire s’éloigna de moi. Un reste de souvenir… mais il ne me paraissait qu’un songe… J’allais… J’allais la préférer à elle-même. Déjà j’avais porté mes mains sur son sein ; elles couraient rapidement partout ; l’amour ne se montrait que par sa fureur ; il se précipitait à la victoire ; un moment de plus, et Ardasire ne pouvait pas se défendre. »

Qui a écrit cela ? Ce n’est pas même l’auteur de la Nouvelle Héloïse, c’est M. le président de Montesquieu ! Ici, pas une amertume, pas un dégoût, tout est sacrifié à la beauté littéraire, et on donne cela en prix aux élèves de rhétorique, sans doute pour leur servir de modèle dans les amplifications, ou les descriptions qu’on leur donne à faire. Montesquieu décrit dans les Lettres persanes une scène qui ne peut pas même être lue. Il s’agit d’une femme que cet auteur place entre deux hommes qui se la disputent. Cette femme ainsi placée entre deux hommes fait des rêves — qui lui paraissent fort agréables.

En sommes-nous là, monsieur l’Avocat impérial ? Faudra-t-il encore vous citer Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions et ailleurs ? Non, je dirai seulement au tribunal que si, à propos de sa description de la voiture dans la Double méprise, M. Mérimée était poursuivi, il serait immédiatement acquitté. On ne verrait dans son livre qu’une œuvre d’art, de grandes beautés littéraires. On ne le condamnerait pas plus qu’on ne condamne les peintres ou les statuaires qui ne se contentent pas de traduire toute la beauté du corps, mais toutes les ardeurs, toutes les passions. Je n’en suis pas là ; je vous demande de reconnaître que M. Flaubert n’a pas chargé ses images, et qu’il n’a fait qu’une chose : toucher de la main la plus ferme la scène de la dégradation. À chaque ligne de son livre il fait ressortir la désillusion, et au lieu de terminer par quelque chose de gracieux, il s’attache à nous montrer cette femme arrivant, après le mépris, l’abandon, la ruine de sa maison, à la mort la plus épouvantable. En un mot, je ne puis que répéter ce que j’ai dit en commençant la plaidoirie, que M. Flaubert est l’auteur d’un bon livre, d’un livre qui est l’excitation à la vertu par l’horreur du vice.

J’ai maintenant à examiner l’outrage à la Religion. L’outrage à la Religion commis par M. Flaubert ! Et en quoi, s’il vous plaît ? M. l’Avocat impérial a cru voir en lui un sceptique. Je puis répondre à M. l’Avocat impérial qu’il se trompe. Je n’ai pas ici de profession de foi a faire, je n’ai que le livre à défendre, c’est ce qui fait que je me borne à ce simple mot. Mais, quant au livre, je défie M. l’Avocat impérial d’y trouver quoi que ce soit qui ressemble à un outrage à la Religion. Vous avez vu comment la religion a été introduite dans l’éducation d’Emma, et comment cette religion, faussée de mille manières, ne pouvait pas retenir Emma sur la pente qui l’entraînait. Voulez-vous savoir en quelle langue M. Flaubert parle de la religion ? Écoutez quelques lignes que je prends dans la première livraison, pages 231, 232 et 233.

« Un jour que la fenêtre était ouverte, et qu’assise au bord elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l’Angelus.

On était au commencement d’avril, quand les primevères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins comme des femmes semblent faire leur toilette pour les fêtes de l’été. Par les barreaux de la tonnelle et au delà, tout autour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l’herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d’une teinte violette, plus pâle et transparente qu’une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n’entendait ni leurs pas, ni les mugissements, et la cloche sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.

À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s’égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient sur l’autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois être encore confondue dans la longue ligne de voiles blancs que marquaient de noir, ça et là, les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu. »

Voilà la langue dans laquelle le sentiment religieux est exprimé ; et à entendre M. l’Avocat général, le scepticisme règne d’un bout à l’autre dans le livre de M. Flaubert. Où donc, je vous prie, trouvez-vous là du scepticisme ?

M. l’Avocat impérial. — Je n’ai pas dit qu’il y en eût là dedans.

Me Senard. — S’il n’y en a pas là dedans, où donc y en a-t-il ? Dans vos découpures, évidemment. Mais voici l’ouvrage tout entier, que le tribunal le juge, et il verra que le sentiment religieux y est si fortement empreint, que l’accusation de scepticisme est une vraie calomnie. Et maintenant, monsieur l’Avocat impérial me permettra-t-il de lui dire que ce n’était pas la peine d’accuser l’auteur de scepticisme avec tant de fracas. Poursuivons :

« Le dimanche à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l’encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit, elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la tempête, et ce fut sans en avoir conscience qu’elle s’achemina vers l’église, disposée à n’importe quelle dévotion, pourvu qu’elle y absorbât son âme et que 1’existence entière y disparût. »

Ceci, messieurs, est le premier appel à la religion, pour retenir Emma sur la pente des passions. Elle est tombée, la pauvre femme, puis repoussée du pied par l’homme auquel elle s’est abandonnée. Elle est presque morte, elle se relève, elle se ranime ; et vous allez voir maintenant ce qui est écrit : (no du 15 novembre 1856, p. 548.)

« Un jour qu’au plus fort de sa maladie elle s’était crue agonisante, elle avait demandé la communion ; et à mesure que 1’on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que 1’on disposait en autel la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait ; il lui sembla que son être, montant vers Dieu… (Vous voyez dans quelle langue M. Flaubert parle des choses religieuses.) « Il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s’anéantir dans cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d’eau bénite les draps du lit ; le prêtre retira du saint ciboire la blanche hostie : et ce fut en défaillant d’une joie céleste qu’elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. »

J’en demande pardon à monsieur 1’Avocat impérial, j’en demande pardon au tribunal, j’interromps ce passage, mais j’ai besoin de dire que c’est l’auteur qui parle, et de vous faire remarquer dans quels termes il s’exprime sur le mystère de la communion ; j’ai besoin, avant de reprendre cette lecture, que le tribunal saisisse la valeur littéraire empruntée à ce tableau, j’ai besoin d’insister sur ces expressions qui appartiennent à l’auteur :

« Et ce fut en défaillant d’une joie céleste qu’elle avança les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se bombaient mollement autour d’elle en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brillant sur la commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes séraphiques, et apercevoir en un ciel d’azur, sur un trône d’or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le père, tout éclatant de majesté, et qui d’un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flammes, pour l’emporter dans leurs bras. »

Il continue :

« Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la plus belle qu’il fût possible de rêver ; si bien qu’à présent elle s’efforçait d’en ressaisir la sensation qui continuait cependant, mais d’une manière moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbaturée d’orgueil, se reposait enfin dans l’humilité chrétienne ; et, savourant le plaisir d’être faible, Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire aux envahissements de la Grâce une large entrée. Il existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittences ni fin, et qui s’accroîtrait éternellement ! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel et où elle aspira d’être. Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets ; elle porta des amulettes ; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d’émeraudes, pour le baiser tous les soirs. »

Voilà des sentiments religieux ! Et si vous vouliez vous arrêter un instant sur la pensée principale de l’auteur, je vous demanderais de tourner la page et de lire les trois lignes suivantes du deuxième alinéa :

« Elle s’irrita contre les prescriptions du culte ; l’arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gens qu’elle ne connaissait pas, et des contes profanes relevés de religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde, qu’ils l’écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve. »

Voilà le langage de M. Flaubert. Maintenant, s’il vous plaît, arrivons à une autre scène, à la scène de l’extrême-onction. Oh ! monsieur l’Avocat impérial, combien vous vous êtes trompé quand, vous arrêtant aux premiers mots, vous avez accusé mon client de mêler le sacré au profane, quand il s’est contenté de traduire ces belles formules de l’extrême-onction, au moment où le prêtre touche tous les organes de nos sens, au moment où, selon l’expression du rituel, il dit : Per istam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti.

Vous avez dit : il ne faut pas toucher aux choses saintes. De quel droit travestissez-vous ces saintes paroles : « Que Dieu dans sa sainte miséricorde, vous pardonne toutes les fautes que vous avez commises par la vue, par le goût, par l’ouïe, etc. ? »

Tenez, je vais vous lire le passage incriminé, et ce sera toute ma vengeance. J’ose dire ma vengeance, car l’auteur a besoin d’être vengé. Oui, il faut que M. Flaubert sorte d’ici, non seulement acquitté, mais vengé ! vous allez voir de quelles lectures il est nourri. Le passage incriminé est à la page 271 du no du 15 décembre, il est ainsi conçu :

« Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d’elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses… »

Tout ce tableau est magnifique, et la lecture en est irrésistible ; mais tranquillisez-vous, je ne la prolongerai pas outre mesure. Voici maintenant l’incrimination :

« Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout à coup l’étole violette, sans doute retrouvant au milieu d’un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.

Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa, de toute sa force expirante, le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. »

L’extrême-onction n’est pas encore commencée ; mais on me reproche ce baiser. Je n’irai pas chercher dans sainte Thérèse, que vous connaissez peut-être, mais dont le souvenir est trop éloigné ; je n’irai pas même chercher dans Fénelon le mysticisme de madame Guyon, ni des mysticismes plus modernes dans lesquels je trouve bien d’autres raisons. Je ne veux pas demander à ces écoles, que vous qualifiez de christianisme sensuel, l’explication de ce baiser ; c’est à Bossuet, à Bossuet lui-même que je veux la demander :

« Obéissez et tachez au reste d’entrer dans les dispositions de Jésus en communiant, qui sont des dispositions d’union, de jouissance et d’amour : tout l’Évangile le crie. Jésus veut qu’on soit avec lui ; il veut jouir, il veut qu’on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de cette union et de cette chaste jouissance : il se donne. » Etc.

Je reprends la lecture du passage incriminé :

« Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.

Le curé s’essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d’huile, et revint s’asseoir près de la moribonde pour lui dire qu’elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ, et s’abandonner à la miséricorde divine.

En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge béni, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l’heure être environnée. Mais Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé par terre.

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie.

Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; et il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut. Et Charles se rappela un jour, où ainsi, près de mourir, elle avait reçu la communion. Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il. »

Maintenant, quand une femme meurt, et que le prêtre va lui donner l’extrême-onction ; quand on fait de cela une scène mystique et que nous traduisons avec une fidélité scrupuleuse les paroles sacramentelles, on dit que nous touchons aux choses saintes. Nous avons porté une main téméraire aux choses saintes, parce que au deliquisti per oculos, per os, per aurem, per manus et per pedes, nous avons ajouté le péché que chacun de ces organes avait commis. Nous ne sommes pas les premiers qui ayons marché dans cette voie. M. Sainte-Beuve, dans un livre que vous connaissez, met aussi une scène d’extrême-onction, et voici comment il s’exprime :

« Oh ! oui donc, à ces yeux d’abord, comme au plus noble et au plus vif des sens ; à ces yeux, pour ce qu’ils ont vu, regardé de tendre, de trop perfide en d’autres yeux, de trop mortel ; pour ce qu’ils ont lu et relu d’attachant et de trop chéri ; pour ce qu’ils ont versé de vaines larmes sur les biens fragiles et sur les créatures infidèles ; pour le sommeil qu’ils ont tant de fois oublié, le soir en y songeant !

À l’ouïe aussi, pour ce qu’elle a entendu et s’est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant ; pour ce son que l’oreille dérobe lentement aux paroles trompeuses ; pour ce qu’elle y boit de miel caché !

À cet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et tous les jours, respirées avec tant de complaisance !

Aux lèvres, pour ce qu’elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué ; pour ce qu’elles n’ont pas répliqué en certains moments ou ce qu’elles n’ont pas révélé à certaines personnes, pour ce qu’elles ont chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes ; pour leur murmure inarticulé, pour leur silence !

Au cou au lieu de la poitrine, pour l’ardeur du désir, selon l’expression consacrée (propter ardorem libidinis) ; oui, pour la douleur des affections, des rivalités, pour le trop d’angoisse des humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un cœur ou ce qui le ronge !

Aux mains aussi, pour avoir serré une main qui n’était pas saintement liée ; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants ; pour avoir peut-être commencé d’écrire, sans l’achever, quelque réponse non permise !

Aux pieds, pour n’avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues promenades solitaires, pour ne pas s’être lassés assez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient ! »

Vous n’avez pas poursuivi cela. Voilà deux hommes qui, chacun dans leur sphère, ont pris la même chose, et qui ont, à chacun des sens, ajouté le péché, la faute. Est-ce que vous auriez voulu leur interdire de traduire la formule du rituel : Quidquid deliquisti per oculos, per aurem, etc. ?

M. Flaubert a fait ce qu’a fait M. Sainte-Beuve, sans pour cela être un plagiaire. Il a usé du droit, qui appartient à tout écrivain, d’ajouter à ce qu’a dit un autre écrivain, de compléter un sujet. La dernière scène du roman de Madame Bovary a été faite comme toute l’étude de ce type, avec les documents religieux. M. Flaubert a fait la scène de l’extrême-onction avec un livre que lui avait prêté un vénérable ecclésiastique de ses amis, qui a lu cette scène, qui en a été touché jusqu’aux larmes, et qui n’a pas imaginé que la majesté de la Religion pût en être offensée. Ce livre est intitulé : Explication historique, dogmatique, morale, liturgique et canonique du catéchisme, avec la réponse aux objections tirées des sciences contre la religion par M. l’abbé Amboise Guillois, curé de Notre-Dame du Pré, au Mans, 6e édition, etc., ouvrage approuvé par son Éminence le cardinal Gousset, N.N. S.S. les Évêques et Archevêques du Mans, de Tours, de Bordeaux, de Cologne, etc., tome 3e, imprimé au Mans par Charles Monnoyer, 1851. Or, vous allez voir dans ce livre, comme vous avez vu tout à l’heure dans Bossuet, les principes et en quelque sorte le texte des passages qu’incrimine M. l’Avocat impérial. Ce n’est plus maintenant M. Sainte-Beuve, un artiste, un fantaisiste littéraire que je cite ; écoutez l’Église elle-même.

« L’extrême-onction peut rendre la santé du corps si elle est utile pour la gloire de Dieu… » et le prêtre dit que cela arrive souvent. Maintenant voici l’extrême-onction :

« Le prêtre adresse au malade une courte exhortation, s’il est en état de l’entendre, pour le disposer à recevoir dignement le sacrement qu’il va lui administrer.

Le prêtre fait ensuite les onctions sur le malade avec le stylet, ou l’extrémité du pouce droit qu’il trempe chaque fois dans l’huile des infirmes. Ces onctions doivent être faites surtout aux cinq parties du corps que la nature a données à l’homme comme les organes des sensations, savoir : aux yeux, aux oreilles, aux narines, à la bouche et aux mains.

À mesure que le prêtre fait les onctions (nous avons suivi de point en point le Rituel, nous l’avons copié), il prononce les paroles qui y répondent.

Aux yeux, sur la paupière fermée : Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par la vue. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu’il a commis par la vue : tant de regards indiscrets, tant de curiosités criminelles, tant de lectures qui ont fait naître en lui une foule de pensées contraires à la foi et aux moeurs. »

Qu’a fait M. Flaubert ? Il a mis dans la bouche du prêtre, en réunissant les deux parties, ce qui doit être dans sa pensée et en même temps dans la pensée du malade. Il a copié purement et simplement.

Aux oreilles : Par cette onction sainte et par sa pieuse miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens de l’ouïe. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau toutes les fautes dont il s’est rendu coupable en écoutant avec plaisir des médisances, des calomnies, des propos déshonnêtes, des chansons obscènes. »

Aux narines : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l’odorat. Dans ce moment, le malade doit détester de nouveau tous les péchés qu’il a commis par l’odorat, toutes les recherches raffinées et voluptueuses des parfums, toutes les sensualités, tout ce qu’il a respiré des odeurs de l’iniquité. — À la bouche, sur les lèvres : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du goût et par la parole. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les péchés qu’il a commis, en proférant des jurements et des blasphèmes…, en faisant des excès dans le boire et dans le manger… — Sur les mains : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par le sens du toucher. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les larcins, toutes les injustices dont il a pu se rendre coupable, toutes les libertés plus ou moins criminelles qu’il s’est permises… Les prêtres reçoivent l’onction des mains en dehors, parce qu’ils l’ont déjà reçue en dedans au moment de leur ordination, et les autres malades en dedans. — Sur les pieds : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par vos démarches. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tous les pas qu’il a faits dans les voies de l’iniquité, tant de promenades scandaleuses, tant d’entrevues criminelles… L’onction des pieds se fait sur le dessus ou sous la plante, selon la commodité du malade, et aussi selon l’usage du diocèse où l’on se trouve. La pratique la plus commune semble être de la faire à la plante des pieds.

Et enfin à la poitrine (M. Sainte-Beuve a copié, nous ne l’avons pas fait parce qu’il s’agissait de la poitrine d’une femme). Propter ardorem libidinis, etc.

À la poitrine : Par cette onction sainte et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par l’ardeur des passions. Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau toutes les mauvaises pensées, tous les mauvais désirs auxquels il s’est abandonné, tous les sentiments de haine, de vengeance qu’il a nourris dans son cœur. »

Et nous pourrions, d’après le Rituel, parler d’autre chose encore que de la poitrine, mais Dieu sait quelle sainte colère nous aurions excitée chez le ministère public, si nous avions parlé des reins :

« Aux reins (ad lumbos) : Par cette sainte onction, et par sa grande miséricorde, que le Seigneur vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par les mouvements déréglés de la chair. »

Si nous avions dit cela, de quelle foudre n’auriez-vous pas tenté de nous accabler, monsieur l’Avocat impérial ! et cependant le Rituel ajoute :

« Le malade doit, dans ce moment, détester de nouveau tant de plaisirs illicites, tant de délectations charnelles… »

Voilà le Rituel, et vous avez vu l’article incriminé ; il n’y a pas une raillerie, tout y est sérieux et émouvant. Et je vous le répète, celui qui a donné à mon client ce livre, et qui a vu mon client en faire l’usage qu’il en a fait, lui a serré la main avec des larmes. Vous voyez donc, monsieur l’Avocat impérial, combien est téméraire — pour ne pas me servir d’une expression qui, pour être exacte serait plus sévère — l’accusation que nous avions touché aux choses saintes. Vous voyez maintenant que nous n’avons pas mêlé le profane au sacré, quand à chacun des sens, nous avons indiqué le péché commis par ce sens, puisque c’est le langage de l’Église elle-même.

Insisterai-je maintenant sur les autres détails du délit d’outrage à la Religion ? Voilà que le ministère public me dit : « Ce n’est plus la religion, c’est la morale de tous les temps que vous avez outragée ; vous avez insulté la mort ! » Comment ai-je insulté la mort ? Parce qu’au moment où cette femme meurt, il passe dans la rue un homme que, plus d’une fois, elle avait rencontré demandant l’aumône près de la voiture dans laquelle elle revenait des rendez-vous adultères, l’Aveugle qu’elle avait accoutumé de voir, l’Aveugle qui chantait sa chanson pendant que la voiture montait lentement la côte, à qui elle jetait une pièce de monnaie, et dont l’aspect la faisait frissonner. Cet homme passe dans la rue ; et au moment où la miséricorde divine pardonne ou promet le pardon à la malheureuse qui expie ainsi par une mort affreuse les fautes de sa vie, la raillerie humaine lui apparaît sous la forme de la chanson qui passe sous sa fenêtre. Mon Dieu! vous trouvez qu’il y a là un outrage : mais M. Flaubert ne fait que ce qu’ont fait Shakespeare et Goëthe, qui, à l’instant suprême de la mort, ne manquent pas de faire entendre quelque chant, soit de plainte, soit de raillerie, qui rappellent à celui qui s’en va dans l’éternité quelque plaisir dont il ne jouira plus, ou quelque faute à expier.

Lisons :

« En effet, elle regarda tout autour d’elle lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir ; elle resta penchée dessus quelque temps jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. »

Je ne puis pas lire, je suis comme Lamartine : « L’expiation va pour moi au delà de la vérité… » Je ne croyais pourtant pas faire une mauvaise action, monsieur l’Avocat impérial, en lisant ces pages à mes filles qui sont mariées, honnêtes filles qui ont reçu de bons exemples, de bonnes leçons, et que jamais, jamais on n’a mises, par une indiscrétion, hors de la voie la plus étroite, hors des choses qui peuvent et doivent être entendues… Il m’est impossible de continuer cette lecture, je m’en tiendrai rigoureusement aux passages incriminés :

« Les bras étendus et à mesure que le râle devenait plus fort (Charles était de l’autre côté, cet homme que vous ne voyez jamais, et qui est admirable), et à mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour

Fait rêver fillette à l’amour.

Elle se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment

Les épis que la faux moissonne,

Ma Nanette va s’inclinant

Vers le sillon qui nous les donne.

— L’Aveugle ! s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,

Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus. »

Voyez, Messieurs, dans ce moment suprême le rappel de sa faute, le remords, avec tout ce qu’il a de poignant et d’affreux. Ce n’est pas une fantaisie d’artiste voulant seulement faire un contraste sans utilité, sans moralité, c’est l’aveugle qu’elle entend dans la rue chantant cette affreuse chanson, qu’il chantait quand elle revenait toute suante, toute hideuse des rendez-vous de l’adultère ; c’est l’aveugle qu’elle voyait à chacun de ses rendez-vous : c’est cet aveugle qui la poursuivait de son chant, de son importunité ; c’est lui qui, au moment où la miséricorde divine est là, vient personnifier la rage humaine qui la poursuit à l’instant suprême de la mort ! Et on appelle cela un outrage à la morale publique ! Mais je puis dire au contraire que c’est là un hommage à la morale publique, qu’il n’y a rien de plus moral que cela ; je puis dire que dans ce livre le vice de l’éducation est animé, qu’il est pris dans le vrai, dans la chair vivante de notre société, qu’à chaque trait l’auteur nous pose cette question : « As-tu fait ce que tu devais pour l’éducation de tes filles ? La religion que tu leur as donnée, est-elle celle qui peut les soutenir dans les orages de la vie, ou n’est-elle qu’un amas de superstitions charnelles, qui laissent sans appui quand la tempête gronde ? Leur as-tu enseigné que la vie n’est pas la réalisation de rêves chimériques, que c’est quelque chose de prosaïque dont il faut s’accommoder ? Leur as-tu enseigné cela, toi ? As-tu fait ce que tu devais pour leur bonheur ? Leur as-tu dit : Pauvres enfants, hors de la route que je vous indique, dans les plaisirs que vous poursuivez, vous n’avez que le dégoût qui vous attend, l’abandon de la maison, le trouble, le désordre, la dilapidation, les convulsions, la saisie… » Et vous voyez si quelque chose manque au tableau, l’huissier est là, là aussi est le juif qui a vendu pour satisfaire les caprices de cette femme, les meubles sont saisis, la vente va avoir lieu ; et le mari ignore tout encore. Il ne reste plus à la malheureuse qu’à mourir !

Mais, dit le ministère public, sa mort est volontaire, cette femme meurt à son heure.

Est-ce qu’elle pouvait vivre ? Est-ce qu’elle n’était pas condamnée ? Est-ce qu’elle n’avait pas épuisé le dernier degré de la honte et de la bassesse ?

Oui, sur nos scènes, on montre les femmes qui ont dévié, gracieuses, souriantes, heureuses, et je ne veux pas dire ce qu’elles ont fait. Questum corpore facerant. Je me borne à dire ceci. Quand on nous les montre heureuses, charmantes, enveloppées de mousseline, présentant une main gracieuse à des comtes, à des marquis, à des ducs, que souvent elles répondent elles-mêmes au nom de marquises ou de duchesses : voilà ce que vous appelez respecter la morale publique. Et celui qui vous présente la femme adultère mourant honteusement, celui-là commet un outrage à morale publique !

Tenez, je ne veux pas dire que ce n’est pas votre pensée que vous avez exprimée, puisque vous l’avez exprimée, mais vous avez cédé a une grande préoccupation. Non, ce n’est pas vous, le mari, le père de famille, l’homme qui est là, ce n’est pas vous, ce n’est pas possible, ce n’est pas vous qui, sans la préoccupation du réquisitoire et d’une idée préconçue, seriez venu dire que Flaubert est l’auteur d’un mauvais livre ! Oui, abandonné à vos inspirations, votre appréciation serait la même que la mienne, je ne parle pas du point de vue littéraire, nous ne pouvons pas différer vous et moi à cet égard, mais au point de vue de la morale et du sentiment religieux tel que vous l’entendez, tel que je l’entends.

On nous a dit encore que nous avions mis en scène un curé matérialiste. Nous avons pris le curé, comme nous avons pris le mari. Ce n’est pas un ecclésiastique éminent, c’est un ecclésiastique ordinaire, un curé de campagne. Et de même que nous n’avons insulté personne, que nous n’avons exprimé aucun sentiment, aucune pensée qui pût être injurieuse pour le mari, nous n’avons pas davantage insulté l’ecclésiastique qui était là. Je n’ai qu’un mot à dire là-dessus.

Voulez-vous des livres dans lesquels les ecclésiastiques jouent un rôle déplorable ? Prenez Gil-Blas, le Chanoine, de Balzac, Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo. Si vous voulez des prêtres qui soient la honte du clergé, prenez-les ailleurs, vous ne les trouveriez pas dans Madame Bovary. Qu’est-ce que j’ai montré, moi ? Un curé de campagne qui est dans ses fonctions de curé de campagne ce qu’est M. Bovary, un homme ordinaire. L’ai-je représenté libertin, gourmand, ivrogne ? Je n’ai pas dit un mot de cela. Je l’ai représenté remplissant son ministère, non pas avec une intelligence élevée, mais comme sa nature l’appelait à le remplir. J’ai mis en contact avec lui et en état de discussions presque perpétuelles un type qui vivra — comme a vécu la création de M. Prudhomme — comme vivront quelques autres créations de notre temps, tellement étudiées et prises sur le vrai, qu’il n’y a pas possibilité qu’on les oublie ; c’est le pharmacien de campagne, le voltairien, le sceptique, l’incrédule, l’homme qui est en querelle perpétuelle avec le curé. Mais dans ces querelles avec le curé, qui est-ce qui est continuellement battu, bafoué, ridiculisé ? C’est Homais, c’est lui à qui on a donné le rôle le plus comique parce qu’il est le plus vrai, celui qui peint le mieux notre époque sceptique, un enragé, ce qu’on appelle le prêtrophobe. Permettez-moi encore de vous lire la page 206.

C’est la bonne femme de l’auberge qui offre quelque chose à son curé :

« — Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse d’auberge tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s’y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles. Voulez-vous prendre quelque chose ? Un doigt de cassis, un verre de vin ?

L’ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie qu’il avait oublié l’autre jour au couvent d’Ernemont, et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l’église où l’on sonnait l’Angelus.

Quand le pharmacien n’entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l’heure. Ce refus d’accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les prêtres godaillaient tous sans qu’on les vît et cherchaient à ramener le temps de la dîme.

L’hôtesse prit la défense de son curé :

— D’ailleurs il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l’année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille ; il en portait jusqu’à six bottes à la fois, tant il est fort !

— Bravo! fit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse à des gaillards d’un tempérament pareil ! Moi, si j’étais le gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois une large phlébotomie, dans l’intérêt de la police et des mœurs !

— Taisez-vous donc, monsieur Homais, vous êtes un impie, vous n’avez pas de religion !

Le pharmacien répondit :

J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux tous avec leurs mômeries et leurs jongleries. J’adore Dieu, au contraire ! Je crois en l’Être suprême, à un créateur quel qu’il soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je n’ai pas besoin d’aller dans une église baiser des plats d’argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous. Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et les Immortels principes de 89 ! Aussi je n’admets pas un bonhomme de Bon-Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours — choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées d’ailleurs à toutes les lois de la physique, ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d’auberge ne l’écoutait plus. »

Qu’est-ce qu’il y a là ? Un dialogue, une scène, comme il y en avait chaque fois que Homais avait occasion de parler des prêtres.

Maintenant il y a quelque chose de mieux dans le dernier passage, page 271 :

« Mais l’attention publique fut distraite par l’apparition de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles.

Homais, comme il le devait, compara les prêtres à des corbeaux qu’attire l’odeur des morts ; la vue d’un ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l’une un peu par épouvante de l’autre. »

Notre vieil ami, celui qui nous a prêté le catéchisme, était fort heureux de ce passage ; il nous disait : C’est d’une vérité frappante ; c’est bien le portrait du prêtrophobe que « la soutane fait rêver au linceul et qui exècre l’une un peu par épouvante de l’autre ». C’était un impie, et il exécrait la soutane, un peu par impiété peut-être, mais beaucoup plus parce qu’elle le faisait rêver au linceul.

Permettez-moi de résumer tout ceci.

Je défends un homme qui, s’il avait rencontré une critique littéraire sur la forme de son livre, sur quelques expressions sur trop de détails, sur un point ou sur un autre, aurait accepté cette critique littéraire du meilleur cœur du monde. Mais se voir accusé d’outrage à la morale et à la religion ! M. Flaubert n’en revient pas ; et il proteste ici devant vous avec tout l’étonnement et toute l’énergie dont il est capable contre une telle accusation.

Vous n’êtes pas de ceux qui condamnent des livres sur quelque lignes, vous êtes de ceux qui jugent avant tout la pensée, les moyens de mise en œuvre, et qui vous poserez cette question par laquelle j’ai commencé ma plaidoirie, et par laquelle je la finis : La lecture d’un tel livre donne-t-elle l’amour du vice, inspire-t-elle l’horreur du vice ? L’expiation si terrible de la faute ne pousse-t-elle pas, n’excite-t-elle pas à la vertu ? La lecture de ce livre ne peut pas produire sur vous une impression autre que celle qu’elle a produite sur nous, à savoir : que ce livre est excellent dans son ensemble, et que les détails en sont irréprochables. Toute la littérature classique nous autorisait à des peintures et à des scènes bien autres que celles que nous nous sommes permises. Nous aurions pu, sous ce rapport, la prendre pour modèle, nous ne l’avons pas fait ; nous nous sommes imposé une sobriété dont vous nous tiendrez compte. Que s’il était possible que, par un mot ou par un autre, M. Flaubert eût dépassé la mesure qu’il s’était imposée, je n’aurais pas seulement à vous rappeler que c’est une première œuvre, mais j’aurais à vous dire qu’alors même qu’il se serait trompé, son erreur serait sans dommage pour la morale publique. Et le faisant venir en police correctionnelle — lui, que vous connaissez maintenant un peu par son livre, lui que vous aimez déjà un peu, j’en suis sûr, et que vous aimeriez davantage si vous le connaissiez davantage, — il est bien assez, il est déjà trop cruellement puni. À vous maintenant de statuer. Vous avez jugé le livre dans son ensemble et dans ses détails ; il n’est pas possible que vous hésitiez !



[Texte établi sur l'édition de Madame Bovary, Charpentier, 1873, par Hélène Hôte, service recherche, Cérédi, université de Rouen, mars 2012.]


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