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Gustave Flaubert, Smarh

Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF)]
La pagination renvoie à l'éd. des Oeuvres complètes, t. XII, Conard, 1910.
p8
cette œuvre, inédite jusqu' à ce jour, n' a pas
obtenu le prix Montyon.
le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra
s' en étonner, car sa bêtise semblerait devoir le lui
décerner de droit.
Smarh
vieux mystère.
La mère en permettra la lecture à sa fille.
L' auteur.

Smarh.
L' archange Michel avait vaincu Satan lors de la
venue du Christ.
Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis
dans le désert, comme une lueur dans l' ombre, et
l' oasis s' était tarie, et la lueur n' était plus, et
tout n' était que ténèbres.
L' humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le
ciel, l' avait reportée sur la terre ; elle avait
recommencé sa vieille vie, et les empires allaient
toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le
silence du temps, dans le calme du néant et de
l' éternité.

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Les races s' étaient prises d' une lèpre à l' âme, tout
s' était fait vil.
On riait, mais ce rire avait de l' angoisse, les
hommes étaient faibles et méchants, le monde était
fou, il bavait, il écumait, il courait comme un enfant
dans les champs, il suait de fatigue, il allait se
mourir.
Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre
bien sa dernière minute ; il fallait finir l' orgie et
tomber ensuite ivre, ignoble, désespéré, l' estomac
plein, le cœur vide.
Satan n' avait plus qu' à donner un dernier coup, et
cette roue du mal qui broyait les hommes depuis la
création allait s' arrêter enfin, usée comme sa pâture.
Et voilà qu' une fois on entendit dans les airs comme
un cri de triomphe, la bouche rouge de l' enfer semblait
s' ouvrir et chanter ses victoires.
Le ciel en tressaillit. La terre demandai-elle un
nouveau messie ? Tournait-elle, dans ses agonies, ses
dernières espérances vers le Christ ? Non, la voix
répéta plusieurs fois : " Michel à moi ! Réponds ici ! "
cette voix était triomphante, pleine de colère et de
joie.
La Voix.
Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me
broyer la poitrine, car alors le Christ avait affermi
cette terre où tu me foulais, elle était jeune et
pure ; maintenant elle est vieille, usée, ton pied y
entrerait dans les cendres.
Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce
cœur ulcéré je l' ai versé sur la terre, et cette
rosée de malédiction a porté ses fruits.
Maintenant, pas une vertu que je n' aie sapée par le
doute, pas une croyance que je n' aie terrassée par le
rire, pas une idée usée qui ne soit un axiome, pas un
fruit qui ne soit amer. La belle œuvre !
Oh ! Cette terre, terre d' amour et de bonheur, faite
pour la félicité de l' homme, comme je l' ai maniée et

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pétrie, comme je l' ai battue, fatiguée, comme j' ai
remué dans sa bouche le mors des douleurs !
Tout le sang que j' ai fait répandre (si la terre ne
l' avait pas bu) ferait un océan plus large que toutes
les mers du créateur. Toutes les malédictions sorties
du cœur feraient un beau concert à la louange de
Dieu.
Et puis je leur ai donné des chimères qu' ils n' avaient
pas ; j' ai jeté en l' air des mots, ils ont pris cela
pour des idées, ils ont couru, ils se sont évertués à
les comprendre, ils ont creusé leurs petits cerveaux,
ils ont voulu voir le fond de l' abîme sans fin, ils se
sont approchés du bord et je les ai poussés dedans.
Merci, vous tous qui m' avez secondé ! Honneur à
l' amitié qui s' appelle grandeur et qui m' a livré les
poètes, les femmes, les rois ! Honneur à la colère ivre
qui casse et qui tue ! Honneur à la jalousie, à la
ruse, à la luxure qui s' appelle amour, à la chair qui
s' appelle âme ! Honneur à cette belle chose qui tient
un homme par ses organes et le fait pâmer d' aise,
grandeur humaine !
Vive l 4 enfer ! à moi le monde jusqu' à sa dernière
heure ! Je l' ai élevé, j' ai été sa nourrice et sa
mère, je l' ai bercé dans ses jeunes ans ; j' ai été sa
compagne et son épouse. Comme il m' a aimé ! Comme il
m' a pris !
Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes
baisers de feu !
Je veillerai jusqu' à sa dernière heure sur ses jours
chéris, je lui fermerai les yeux, je me pencherai sur
sa bouche pour recueillir son dernier râle et pour
voir si sa dernière pensée te bénira, créateur.
Et maintenant, archange, je t' ai vaincu à mon tour,
chaque jour je t' insulte, chaque jour je prends
l' empire du Christ, chaque jour des âmes entières se
donnent à moi.
Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit
comme une relique ; cet homme-là, tu verras comme

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je vais le plonger dans le mal en peu d' heures, et
puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre,
et si mon enfer n' a pas fondu depuis longtemps ce vieux
glaçon qui la refroidissait.
Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien
digne de créer un monde et si elles ne me font pas
l' égal de celui qui les enfante !
Le soir, en Orient, dans l' Asie Mineure, un vallon
avec une cabane d' ermite ; non loin, une petite
chapelle.
Un Ermite.
Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la
paix du seigneur ; l' homme de Dieu vient de vous
bénir et de vous purifier, puisse sa bénédiction être
éternelle et sa purification ne jamais s' effacer !
Allez, ne m' oubliez pas dans vos prières, je penserai
à vous dans les miennes. (après avoir congédié ses
fidèles.) je les aime tous, ces hommes, et mon cœur
s' épanouit quand je leur parle de Dieu ; ces femmes
me semblent des sœurs et des anges, et ces petits
enfants, comme je les embrasse avec plaisir !
Oh ! Merci, mon Dieu, de m' avoir fait une âme douce
comme la vôtre et capable d' aimer ! Heureux ceux qui
aiment ! Quand j' ai jeûné longtemps, quand j' ai orné
de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand
j' ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le
ciel en pensant au paradis, que j' ai consolé ceux qui
viennent à moi, il me semble que mon cœur est large,
que cet amour est une force et qu' il créerait quelque
chose.
Je suis content dans cette retraite, j' aime à voir la
rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l' oiseau
étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement
avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les
étoiles sont

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de diamant, la lune resplendit sur l' azur ; j' admire
cela avec amour, et quand je pense aux biens de l' autre
vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.
Merci, merci mon Dieu ! Je suis heureux, vous m' avez
donné l' amour, que faut-il de plus ? Quand vous
m' appellerez à vous, je mourrai en vous bénissant et
je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore.
Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous ! (il
s' agenouille et prie.)
Satan, en costume de docteur.
Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses
pensées.
Smarh.
L' homme de Dieu se doit à tous.
Satan.
Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les
déserts pour venir recueillir les paroles de votre
bouche et converser avec vous sur nos hautes destinées.
Un homme comme vous en sait long ; nous sommes
savants, nous autres, n' est-ce pas ?
Smarh.
Quelle est cette science ?
Satan.
Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à
force d' avoir réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous
sommes arrivés à résoudre d' étranges problèmes ; pour
moi, rien n' est obscur. (à part.) tout est noir.
Une femme mariée entre pour parler à Smarh.
Yuk.
Que voulez-vous, douce mie ?

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La Femme.
Consulter notre père en religion.
Yuk.
Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à
disserter, à savantiser avec ce saint homme que vous
voyez là, en habit de docteur, et on ne peut
l' approcher.
La Femme.
Un docteur ! Est-ce un nonce du pape ? Ou quelque
théologien de Grèce ?
Yuk.
C' est l' un et l' autre ; il est fort lié avec la
papauté et les moines, auxquels il a conseillé
d' excellents tours pour se divertir. Pour la théologie,
il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme
vous, il y jette de l' eau trouble et y fait pousser
des cornes.
La Femme.
Que voulez-vous dire là ?
Yuk.
Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une
gorgette à faire pâmer toute une classe d' écoliers.
La Femme.
Fi ! Les propos déshonnêtes ! Laissez-moi, je veux
parler à l' ermite.
Yuk.
Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans
vigueur dans les reins. Autrefois j' étais bon et
j' aurais peuplé tout un désert, maintenant je me suis
consacré au service de la religion et je suis en tout
lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de
la besogne, comme d' allumer les cierges, d' apprêter le
dîner, de

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confesser, de préparer les hosties, de nettoyer, de
gratter, d' écurer ; je suis, en un mot, son serviteur
indigne, vous voyez qu' il ne faut pas avoir peur de
moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais
sage comme une pierre en mes actions. Et vous, qui
êtes-vous, la mère ? Vous m' avez l' air d' une bonne
femme. Vous êtes mariée, j' en suis sûr, je vois ça à
certaines choses, mariée à un brave homme. Oh ! Un
bon, excellent homme, mais un peu benêt, entre nous
soit dit ; je le connais, et la nuit de vos noces vous
fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses
que les femmes ordinairement savent trop bien, mais
qu' elles font semblant d' ignorer ; j' en ai connu qui se
pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout en disant :
" que faites-vous là ? " , connaissaient le métier depuis
l' âge de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée,
vous êtes demeurée sage comme la vierge ; vous avez
des enfants... charmants, qui ressemblent à leur mère.
La Femme.
Vous êtes donc du pays pour savoir cela ? Oui, je les
aime bien, ces pauvres enfants !
Yuk.
Et vous êtes heureuse ainsi ?
La Femme.
Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus ?
Smarh répond au docteur.
à vous dire vrai, je n' ai jamais cherché le bonheur
dans la science, je n' ai point travaillé, lu,
compulsé.
Satan.
Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que
d' autre chose ; mais ce n' est point la science des

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livres dont je parle, maître, c' est celle du cœur et
de la nature.
Smarh.
Sans doute ! Alors j' ai mûrement réfléchi, et bien des
ans de ma vie.
Satan.
J' avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce
mot-là doit-il s' appliquer à un homme qui possède
beaucoup de livres, comme à une bibliothèque, plutôt
qu' à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car la
vraie science, c' est Dieu.
Smarh.
Oui, Dieu est l' unique objet de mon étude.
Satan.
Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint.
Heureuse vie ! être ainsi au milieu de cette belle
nature, prier Dieu tout le jour, être entouré du
respect de la contrée, car à toute heure on vient vous
consulter sur toute matière, sur la religion et sur la
vie, sur la mort et l' éternité ; hommes, femmes,
enfants, tout le monde accourt à vous ; vous êtes
comme le bon ange du pays, pas une larme que vous
n' essuyiez, pas une peine, pas un chagrin qui ne soit
soulagé ; vous raccommodez les familles, vous mettez la
paix dans les ménages, saint homme !
Smarh, humilié.
Oh ! Vous me flattez, frère !
Satan.
Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau.
Vous dites aux femmes libertines : " allez, rentrez
dans vos ménages, aimez Dieu et vos enfants " ; aux
enfants, de pratiquer la religion ; aux valets :
" aimez,

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servez vos maîtres " ; aux voleurs : " soyez honnêtes
gens " ; quand un pauvre vient vous demander l' aumône,
vous dites pour lui des prières.
Smarh, étonné.
Qu' ai-je donc ?
Satan.
Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en
confessant dans votre cellule des jeunes femmes, quand
vous êtes là seuls, enfermés tous les deux, et qu' on
ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu
à l' idée de soulever un peu le voile qui cache des
contours indécis et de retrousser doucement avec la
main ce jupon qui cache un bas de jambe sur lequel la
pensée monte toujours ? ... et quand vous dites à ces
femmes d' aimer leurs maris, ne pensez-vous point
qu' elles en aiment d' autres et que leurs maris vont
forniquer avec les filles du démon ? Quand vous dites
à ces hommes d' aimer leurs enfants, il ne vous vient
pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et
que, lorsqu' ils voudront se coucher dans leur lit, la
place sera prise et le trou bouché ?
Smarh.
Non, jamais ! Mais qui même vous a appris de telles
choses ? Il me semble que ce n' est point ainsi que je
pensais ; vous m' ouvrez un monde nouveau.
Satan.
Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous ? )
que le voleur à qui vous conseillez l' honnêteté,
perdrait son état en devenant honnête homme ; que les
femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu ;
qu' un valet qui ne haïrait point son maître ne serait
plus un valet, et que le maître qui ne battrait plus
un valet ne serait plus son maître.
Il est des choses plus surprenantes encore, car

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chaque jour vous dites sans scrupule : " faites le
bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous avons une âme
immortelle " sans savoir ce que c' est que le bien et le
mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s' il
existe, et vous en rapportant à la foi d' un vieux
prêtre radoteur qui, comme vous, n' en savait rien ;
pour l' âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé,
vous donneriez votre sang pour elle, et qui vous l' a
démontrée ? Est-ce que vous sentez votre âme, comme
votre estomac qui crie : j' ai faim, comme vos yeux
qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre
ventre qui vous chante : accouve-toi ou bien je vais
faire quelque saleté ? Dis, ton âme a-t-elle faim,
dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi ?
Smarh.
Questions embarrassantes ! Je n' y avais jamais songé.
Satan.
Embarrassé pour si peu de chose ! Cela est clair comme
le jour, car tu dépeins à tout le monde la nature de
cette âme, ses besoins, ses douleurs, ses destinées,
ses châtiments ; et tu te sens embarrassé pour si peu
de choses ! Comment ? Mon ami, je te croyais plus
d' intelligence pour un homme du seigneur. Heureux
homme ! Tu es donc sans conscience, puisque tu
enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
Yuk à la femme.
Heureuse avec un pareil homme ?
La Femme.
Mon dieu, oui, il le faut bien.
Yuk.
Oui, il faut bien se résigner, n' est-ce pas ? Mais
pour cela le cœur est lourd, tout en faisant le
ménage

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on est triste, et de grosses larmes vous remplissent
les yeux : " si le sort avait voulu pourtant, je serais
autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux
sourcils noirs et aux dents blanches, à la bouche
fraîche ; pourquoi donc n' ai-je pas eu ce bonheur ? " ,
et l' on rêve longtemps, on s' ennuie, le mari revient,
il sent le vin, l' ivrogne ! Quel homme !
Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se
sent seule, isolée dans le monde, sans amour ; il fait
bon en avoir pour vivre ! Jadis vous avez vu un beau
jeune homme qui vous baisait la main, et souvent les
soldats passent sous vos fenêtres ; aux bains vous
avez aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes
nus, la drôle de chose ! Et vous rêvez de tout cela,
ma petite. Le soir, en vous couchant, vous vous
trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en
pensant aux hommes des bains publics, à votre jeune
amant, aux soldats, que sais-je ? Vous avez un
bataillon de cuisses charnues dans la tête : " si j' en
avais seulement deux sur les miennes " , dites-vous, et
vous faites les plus beaux rêves du monde.
La Femme.
Oh ! Le méchant homme !
Yuk.
Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux
rêves, aux démangeaisons, mais l' aiguillon de la chair
vous tient depuis longtemps, et chaque jour vous
dites : " quand cela arrivera-t-il ? Est-ce bientôt ? "
La Femme.
Hélas ! Il faut bien vous le dire ; mais je résiste,
je combats, etje venais consulter même...
que vous êtes simple ! Avez-vous besoin d' un ermite

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pour vous enseigner ce que vous avez à faire ? Si la
vertu existe, chaque créature doit pouvoir d' elle-même
la discerner et la mettre en pratique.
La Femme, à part.
Je n' y avais point songé. (haut.) oui, vous avez
raison, je résisterai bien seule, d' ailleurs, je
chasserai bien seule ces idées qui m' obsèdent.
Yuk.
Vous obsèdent, dites-vous ? Au contraire, elles vous
sont agréables. Qu' il est doux de penser à cela tout
le jour, de se figurer ainsi quelque chose de beau qui
vous accompagne et vous entoure de ses deux bras !
La Femme.
Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime,
j' embrasse mes enfants pour me ramener à quelque chose
de plus saint, mais hélas ! Je vois toujours passer
devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
Yuk.
Et lorsque le soir vient, n' est-ce pas ? Et que les
rayons du soleil meurent sur les dalles, que les fleurs
d' oranger laissent passer leurs parfums, que les roses
se referment, que tout s' endort, que la lune se lève
dans ses nuages blancs, alors cette forme revient,
elle entre, et cette bouche dit : " aime-moi !
Aime-moi ! Viens ! Si tu savais toutes les délices
d' une nuit d' amour ! Si tu savais comme l' âme s' y
élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps
nus sur un tapis, nous embrassant, si tu savais comme
je prendrai tes hanches, comme j' embrasserai tes
seins, comme je reposerai ma tête sur ton cœur et
comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons
dans nos voluptés ! " n' est-ce pas ? C' est à cela
qu' on pense, c' est

p20

 
cela qu' on souhaite, c' est pour cela qu' on brûle de
désir ?
La Femme.
Assez ! Vous me rappelez tout ce que je sens en traits
de feu, ces pensées-là me font rougir, j' en ai honte.
Yuk.
Pourquoi ? Ne sont-elles pas belles et douces et
riantes comme les roses ? C' est une soif qu' on a,
n' est-ce pas ? On a quelque chose au fond du cœur de
vif et d' impétueux comme une force qui vous pousse ?
La Femme.
Je ne sais comment résister à cette force.
Yuk.
Souvent, n' est-ce pas ? Vous aimez à vous regarder
nue, vous vous trouvez jolie ? " quelle jolie cuisse !
Quel beau corps ! Quelle gorge ronde ! Et quel
dommage ! " dites-vous.
La Femme.
Oh ! Oui, souvent j' ai vu des yeux d' hommes s' arrêter
longtemps sur les miens ; il y en a qui semblaient
lancer des jets de flamme, d' autres laissaient découler
une douceur amoureuse qui m' entrait jusqu' au cœur.
Satan, à Smarh.
C' est la science, mon maître, qui nous enseignera tout
cela.
Smarh.
Quelle science ?
Satan.
La science que je sais.

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Smarh.
Laquelle ?
Satan.
La science du monde.
Smarh.
Et vous me montreriez tout cela ? Qu' êtes-vous ? Un
ange ou un démon ?
Satan.
L' un et l' autre !
Smarh.
Et comment acquiert-on cette science ?
Satan.
Tu le sauras !
Il disparaît.
Yuk.
Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez,
que ce soit un jeune homme de 16 ans environ, blond
et rose, et qui rougira sous vos regards, prenez-le,
cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, dans
la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme
vous jouirez et vous vous repaîtrez de cet amour ;
oui ce sera cette voix de vos songes et ce corps
d' ange qui passait dans vos nuits.
La Femme, égarée.
Qu' il vienne donc ! Qu' il vienne ! J' aurai pour lui
des baisers de feu et des voluptés sans nombre.
J' étais bien folle, en effet, de vieillir sans amour.
à moi, maintenant, les délices des nuits les plus
ardentes ; que je m' abreuve de toutes mes passions,
que je me rassasie de tous mes désirs ! De longues
nuits et de longs jours passés dans les baisers ! Ah !
Toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je
rêvais à moi ! Oh ! Comme

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je vais être heureuse ! Je tremble cependant, et je
sens que c' est là mon bonheur.
Yuk.
Quel plaisir, n' est-ce pas ? De se créer ainsi, par
la pensée, toutes ces jouissances désirées, et de se
dire : " si je l' avais là, si je le tenais dans mes
bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa
bouche sur mes lèvres ! "
La Femme.
Assez ! Assez ! J' ai quelque chose qui me brûle le
cœur depuis que vous me parlez, j' ai du feu sous la
poitrine, j' étouffe, je désire ardemment tout cela,
je m' en vais, oh ! Oui, je m' en vais. (elle s' arrête
et dit avec profondeur : ) oh ! Les belles choses !
Elle sort.
Yuk, riant.
Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera
donnée à tous les gamins de la ville et à tous les
valets de ferme.
La nuit ; la lune et les étoiles brillent ; silence
des champs.
Smarh, seul. Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu' on m' a promise ? Où
la trouve-t-on ? De qui la recevrai-je ? Par quels
chemins vient-elle et où mène-t-elle ? Et au terme de
la route, où est-on ? Tout cela, hélas ! Est un chaos
pour moi et je n' y vois rien que des ténèbres.
Où vais-je ? Je ne sais, mais j' ai un désir
d' apprendre, d' aller, de voir. Tout ce que je sais me
semble petit et mesquin ; des besoins inaccoutumés
s' élèvent dans mon cœur. Si j' allais apprendre
l' infini, si j' allais vous connaître, ô monde sur
lequel je marche ! Si j' allais vous voir, ô Dieu que
j' adore !

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Qu' est-ce donc ? Ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n' étais pas heureux à vivre ainsi
saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes ?
Pourquoi me faut-il quelque chose de plus ? L' homme
est donc fait pour apprendre, puisqu' il en a le
désir ?
Je n' ai que faire de ce que tous les hommes savent,
je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs.
C' est une science divine qu' il me faut, quelque chose
qui m' élève au-dessus des hommes et me rapproche de
Dieu.
Oh ! Mon cœur se gonfle, mon âme s' ouvre, ma tête se
perd ; je sens que je vais changer ; je vais peut-être
mourir, c' est peut-être là le commencement d' éternité
bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s' est écoulé depuis que je pense, et déjà,
depuis que cet inconnu m' a parlé, je me sens plus
grand ; mon âme s' élargit peu à peu, comme l' horizon
quand on marche, je sens que la création entière peut
y entrer.
Autrefois je dormais de longues nuits pleines de
sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues
et dorés ; souvent je m' endormais en rêvant aux
extases célestes, les saints venaient m' encourager à
continuer ma vie et me montraient de loin l' avenir
bienheureux et le chemin par lequel on y monte ; mais
à peine ai-je fermé l' œil que des ardeurs m' ont
tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
Autrefois l' air des nuits me faisait du bien, je me
plaisais à cette molle langueur des sens qu' il
procure, je me plongeais dans l' harmonie dont elle se
compose, j' écoutais avec ravissement le bruit des
feuilles des arbres que le vent agitait, l' eau qui
coulait dans les vallées, j' aimais la mousse des bois
que les rayons de la lune argentaient ; ma tête se
levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses
étoiles aux mille clartés, et je me disais que
l' éternité devait être aussi quelque chose de

p24

suave, de doux, de silencieux et d' immense, et tout
cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque
chose de plus beau même que cet infini où je perdais
mon regard ; aussi loin que la pensée de l' homme
pouvait aller j' y perdais la mienne, et je sentais
bien que cette harmonie du ciel et de la terre était
faite pour l' âme.
Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes
les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l' azur du
ciel est aussi bleu, les étoiles sont bien d' argent ;
c' est bien cette lune dont mon regard rencontrait les
rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne
s' ouvre-t-elle plus au parfum de toutes ces choses ?
Je suis pris de pitié pour tout cela, j' ai pour elles
une envie jalouse.
Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me
lancer dans l' infini. Oh ! Qui viendra me retirer de
cette angoisse et me dire ce que je ferai dans une
heure, où je serai, ce que j' aurai appris !
Où est donc l' être inconnu qui m' a bouleversé l' âme ?
Satan paraît.
Satan, Smarh.
Satan.
Me voilà ! J' avais promis de revenir, et je reviens.
Smarh.
Pourquoi faire ?
Satan.
Pour vous, mon maître !
Smarh.
Pour moi ! Et que voulez-vous faire de moi ?

p25

Satan.
Ne vouliez-vous pas connaître la science ?
Smarh.
Quelle science ?
Satan.
Mais il n' y en a qu' une, c' est la science, la vraie
science.
Smarh.
Comment l' appelle-t-on donc ?
Satan.
C' est la science.
Smarh.
Je ne la connais pas ; où la trouve-t-on ?
Satan.
Dans l' infini.
Smarh.
L' infini, c' est donc elle ?
Et celui qui le connaît sait tout.
Smarh.
Mais il n' y a que Dieu.
Satan.
Dieu ? Qu' est-ce ?
Smarh.
Dieu, c' est Dieu.
Non, Dieu, c' est cet infini, c' est cette science.
Smarh.
Dieu, c' est donc tout ?

p26

Satan.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne
peut monter plus haut ; tu es comme les autres
hommes, le monde est plus haut que ton intelligence ;
c' est ton front trop élevé pour ton bras d' enfant ; tu
te tuerais en voulant l' atteindre, il te faut quelqu' un
qui te monte à la hauteur de toutes ces choses, ce
sera moi.
Smarh.
Et que m' enseigneras-tu donc ?
Satan.
Tout !
Smarh.
Viens donc !
Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l' infini.
Smarh.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me
semble que je vais tomber.
Satan.
Tu as donc peur ?
Aucun homme n' arriva jamais si haut ; mon corps n' en
peut plus, le vertige me prend, soutiens-moi.
Satan.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi
à mes pieds, si tu as peur.
Smarh.
étrange spectacle ! Voilà le globe qui est là, devant
moi, et je l' embrasse d' un coup d' œil ; la terre me

p27

semble entourée d' une auréole bleue et les étoiles
fixées sur un fond noir.
Satan.
Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d' aussi
vaste ?
Smarh.
Oh ! Non, je ne croyais pas l' infini si grand !
Satan.
Et tu prétendais cependant l' embrasser dans ta pensée,
car chaque jour tu disais : Dieu ! éternité ! Et tu
te perdais dans la grandeur de l' un, dans l' immensité
de l' autre.
Smarh.
Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de
l' âme, il faudrait être un dieu pour se le figurer.
Comme cela est grand ! Comme les océans noirs
paraissent petits ! (ils montent toujours.)
eh quoi ? Nous montons toujours ? Mais où allons-nous ?
Satan.
Pourquoi cette question d' enfant ? As-tu besoin de
savoir où tu vas pour aller ? Est-ce que tu agis pour
une cause quelconque ? Pourquoi le monde marche-t-il,
lui ? Pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours
sur lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis ?
Smarh.
Comme la création est vaste ! Je vois les planètes
monter, et les étoiles courir, emportées, avec leurs
feux. Quelle est donc la main qui les pousse ? La
voûte s' élargit à mesure que je monte avec elle, les
mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre
de cette création qui s' agite !

p28

Oh ! Comme mon cœur est large ! Je me sens supérieur
à ce misérable monde perdu à des distances
incommensurables sous mes pieds ; les planètes jouent
autour de moi, les comètes passent en lançant leur
chevelure de feux, et dans des siècles elles
reviendront en courant toujours comme des cavales dans
le champ de l' espace. Comme je me berce dans cette
immensité ! Oui, cela est bien fait pour moi, l' infini
m' entoure de toutes parts, je le dévore à mon aise.
Ils montent toujours.
Satan.
Es-tu content de mes promesses ?
Smarh.
Elles surpassent les bornes de tout ; ma poitrine
étouffe, l' air siffle autour de moi et m' étourdit, je
suis perdu, je roule.
Satan.
Tu te plains donc ?
Smarh.
Je ne sais si c' est de la douleur ou de la joie.
Satan.
Regarde donc comme tout est beau ! Mais pourquoi cela
est-il fait ?
Smarh.
N' est-ce pas pour moi ?
Satan.
Pour toi seul, n' est-ce pas ?
Smarh.
L' éternité, l' infini, c' est donc tout cela ?
Satan.
Monte encore.

p29

Smarh.
ô Dieu ! Et où m' arrêterai-je ?
Satan.
Jamais ! Monte toujours !
Smarh.
Grâce !
Satan.
Grâce ? Et pourquoi ? N' es-tu pas le roi de cette
création ? Cette éternité qui t' entoure a été créée
pour ton âme.
Smarh.
Mais cette création roule sur moi et m' écrase, cette
éternité m' étourdit et me tue.
Satan.
Qui t' a donc troublé ainsi ?
Smarh.
Ma tête est faible.
Satan.
Vraiment ? Grandeur de l' homme ! Si je voulais
pourtant, je la lâcherais, et tu tomberais, et ton
corps serait dissous avant de s' être brisé au coin de
quelque monde, pauvre carcasse humaine !
Smarh.
Quand donc, maître, nous arrêterons-nous ? Je vais
mourir, cette immensité me fatigue.
Tu es donc déjà las de l' éternité, toi ? Si tu étais
comme moi, tu verrais !

p30

Smarh.
Oh ! L' éternité ! C' est donc cela, c' est donc le
bonheur promis ?
Satan.
Grand bonheur, n' est-ce pas ? De durer toujours ! Et
c' est là ce que tu souhaites ! Tu veux l' éternité,
toi, et tu es déjà las de tout cela ! Tu veux
l' éternité, et la vie te fatigue ? Est-ce que cent
fois déjà tu n' as pas souhaité d' être néant, de rester
tranquille dans le vide, d' être même quelque chose de
moins que la poussière d' un tombeau, car le souffle
d' un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop
fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait
durer toujours !
C' est pour nous, vois-tu, que l' éternité est faite,
pour nous autres, pour ces planètes qui brillent,
pour ces étoiles d' or, pour cette lune d' argent, pour
tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi
qui mange et qui dévore toujours.
Oh ! Si tu étais assez grand pour tout voir, tu
verrais que tout n' est qu' une larme ! Si tu pouvais
tout entendre, tu n' entendrais qu' un seul cri de
douleur : c' est la voix de la création qui bénit son
dieu.
Smarh.
Qui donc a fait cela ? Est-ce lui qui mourait aux
Oliviers ? Est-ce lui qui parlait aux armées d' Israël
dans le désert, quand, le soir, les vents amenaient
les bruits vagues de l' horizon avec les paroles du
seigneur ? Quel est celui dont tout cela est sorti ?
Et tous ces mondes sont-ils partis dans les vents,
comme le sable de la mer quand on ouvre les mains ?
Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui
chante dans les feuilles ? Sont-ce des rayons de
soleil qui dorent les nuages ? Et où est-il ? Dans
quel coin de l' espace ?
Satan.
Et si tu le voyais, que dirais-tu ? Qu' as-tu besoin

p31

de le connaître ? Quelle est cette démence qui te
ronge ?
Il faut donc que tu connaisses tout ! Et si tu
arrivais à ne voir dans l' infini qu' un vaste néant ?
Va, laisse celui qui a fait tous les grains de
poussière brillants, il a maintenant pitié de son
œuvre, il s' inquiète peu si le vermisseau mange et
s' il meurt ; il est là-haut, bien haut sur nous tous,
il s' étend sur l' immensité, il la couvre de sa robe
comme un linceul de mort, et il regarde les mondes
rouler dans le vide ; il est seul dans cette immobile
éternité ; il était grand, il a créé, et sa création
est le malheur.
Smarh.
Eh quoi ! Est-ce qu' il ne s' inquiète pas de sa
création ? Est-ce qu' il ne travaille pas cette
éternité ?
Satan.
Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui
se remue dans le sable.
Smarh.
Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela,
et que les mondes allaient à sa parole, et que les
astres s' abaissaient devant son regard.
Satan.
Non ! Cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui
furent posées irrévocablement le jour maudit où tout
fut créé, et le destin pèse et manie l' éternité, comme
il manie et ploie l' existence des hommes ; lui-même ne
saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
Smarh.
Cependant, il fut un temps où tout cela n' était pas !
Qu' était-ce donc alors ?
Satan.
Le vide !

p32

Smarh.
Le vide était donc plus vide encore ! Cet infini, dans
lequel nous roulons, était plus large encore ! Cela
était plus grand et plus beau, n' est-ce pas ?
Satan.
Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la
mort d' où nous devions naître.
Smarh.
Et ses bornes étaient encore plus loin ?
Satan.
Je t' ai déjà dit qu' il n' y avait point de bornes à
cela.
Smarh.
Mais le chaos qui existait, qui l' avait fait ? Il avait
fallu un dieu pour le faire.
Satan.
Il s' était fait de lui-même.
Smarh.
Quand donc ? Oh ! L' abîme ! Oh ! L' abîme ! J' aurais
bien voulu vivre alors ! Comme j' aurais alors nagé là
dedans, comme mon âme se serait déployée dans cette
immense nuit éternelle !
Satan.
Hélas ! Depuis, la machine est faite, elle roule, elle
broie, elle tourne toujours.
Smarh.
Ne se lassera-t-elle jamais ?
Satan.
Je l' espère, car l' éternité...

p33

Smarh.
Oh ! Oui, ce mot-là est effrayant, n' est-ce pas ? Et
il ferait trembler, quand même il ne serait que du
vide.
Satan.
Oh ! Oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et
de briller, et ils tomberont en poussière, usés comme
des ossements ; oui, ce soleil, un soir, s' éteindra
dans la nuit du néant ; oh ! Oui, alors les larmes
seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui
peut-être...
Smarh.
Lui, l' être suprême, mourir comme son œuvre ?
Satan.
Pourquoi non ?
Smarh.
Eh quoi ! L' éternité aurait une borne ?
Satan.
Oh ! Quelle suprême joie de se dire que lui aussi
périra et qu' un jour cette essence du mal, le souffle
de vie et de mort, sera passé comme les autres ! De
penser que cette voix qui fait trembler se taira ! Que
cette lumière qui éblouit ne sera plus ! Oh ! Tu
roulerais donc aussi comme nous, toi, comme de la
poussière, et une parcelle de ma cendre rencontrerait
la tienne à cette place où fument les débris de ton
œuvre ! Tu serais notre égal dans le néant, toi qui
nous en fais sortir ! Esprit puissant, né pour créer
et pour tuer, pour faire naître, pour anéantir, tu
serais anéanti aussi ! Quoi ! Ce nom qui agitait les
océans, le monde, les astres, l' infini, néant aussi !
ô béatitude de la mort, quand viendras-tu donc ? ô
délices de la poussière et du sépulcre, que je vous
envie !

p34

Smarh.
Lui aussi est soumis à quelque chose ? Je croyais
qu' il était maître.
Satan.
Non, il n' est pas maître, car je le maudis tout à mon
aise ; non, il n' est pas maître, car il ne pourrait se
détruire.
Smarh.
Et nous sommes donc libres.
Satan.
Tu penses que la liberté est pour nous ? Qu' est-ce
que cette liberté ?
Smarh.
Oui, nous sommes libres, n' est-ce pas ? Car sur la
terre je me sentais enchaîné à mille chaînes, retenu
par mille entraves, tout m' arrêtait ; et tandis que
mon esprit volait jusqu' à ces régions, mon corps ne
pouvait s' élever à un pouce de cette terre que je
foulais. Mais maintenant je me sens plus grand, plus
libre ; je me sens respirer plus à l' aise, mon esprit
s' ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les
limites de la création, je vais les franchir
peut-être. Quelle grandeur autour de nous ! Tout cela
brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne pouvons
errer à loisir dans cet infini ? Est-ce que nous ne
marchons pas à plaisir sur cette éternité qui contient
tout le passé et l' avenir, les germes et les débris ?
Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous
nos pieds, comme leurs replis sont mœlleux et
larges ! Vois comme ce firmament est bleu et profond,
comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune
est blanche et comme le soleil a des gerbes d' or sous
nos pieds ! Et il me semble que cela est fait pour

p35

moi, car pourquoi donc seraient-ils alors ? La création
doit avoir un autre but que sa vie même.
Satan.
Tu es libre ? Tu es grand ? Vraiment non, la liberté
n' est ni pour ces astres qui roulent dans le sentier
tracé dans l' espace et qu' ils gravissent chaque jour,
ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour moi qui
suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être.
Quelle grandeur d' errer ainsi dans ce vide, d' être de
la poussière au vent, du néant dans du néant, un
homme dans l' infini !
Smarh.
Mais notre course s' avance, combien de choses nous
avons déjà passées ! Si je redescends sur le monde, il
me sera trop étroit, je serai gêné dans son atmosphère
d' insectes, moi qui vis dans l' infini. Mais où
allons-nous ? Qui nous emporte toujours vers là-haut
sans que rien n' apparaisse ?
Satan.
Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des
éternités, et toujours ce vide s' élargirait devant
toi. Oui, le néant est plus grand que l' esprit de
l' homme, que la création tout entière ; il l' entoure de
toutes parts, il le dévore, il s' avance devant lui ;
le néant a l' infini, l' homme n' a que la vie d' un jour.
Smarh.
Hélas ! Tout n' est donc qu' abîme sans fin !
Satan.
Et des dieux y perdraient leur existence à le sonder.
Smarh.
Jamais, c' est donc le seul mot qui soit vrai ?

p36

Satan.
Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel
à la face de tout ce qui a vie ; oui, tu vois ces
gouffres ouverts sous tes pieds, cette immensité
pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui
s' élargit sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur
et tu y verras des abîmes plus profonds encore, des
gouffres plus terribles.
Smarh.
Comment ? Dans mon propre cœur à moi ? Je n' y avais
jamais songé. Je sais qu' il est des hommes que leur
pensée a effrayés et qui ont eu peur d' eux-mêmes, comme
j' ai peur de ces incommensurables précipices.
Satan.
Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des
horizons qu' elle ne pourra atteindre, des hauteurs où
elle ne pourra monter, et, plus que tout cela, des
gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler.
Tu fuiras, mais en vain ; à chaque instant tu te
sentiras le pied glisser et tu rouleras dans ton âme,
brisé !
Smarh.
Hélas ! L' âme de l' homme et la nature de Dieu sont
donc également obscures ?
Satan.
Incomplètes et mauvaises l' une et l' autre.
Smarh.
Je les croyais toutes deux grandes et vraies.
Satan.
Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre ?

p37

Smarh.
Oui !
Satan.
En effet, tu étais un saint.
Smarh.
Qui plaçait tout en Dieu.
Satan.
Ah ! Cela est vrai, je me rappelle ! Tu étais donc
heureux, toi, tu jouissais d' une béatitude pure et
éternelle, tandis que, tout autour de toi, tout ce qui
vivait se tordait dans une angoisse infinie,
éternelle. Quoi ! Tu n' avais jamais senti tout ce
qu' il y avait de faux dans la vie, d' étroit, de
mesquin, de manqué dans l' existence ; la nature te
paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses
mensonges ; le monde te semblait plein d' harmonie, de
vérité, de grâce, lui, avec ses cris, son sang qui
coule, sa bave de fou, ses entrailles pourries ; tout
cela était grand, ce monceau de cendres ! Ce mensonge
était vrai ! Cette dérision te semblait bonne !
Smarh.
Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé,
maître, je ne sais combien de choses sont sorties de
moi, combien de choses y sont entrées ; il me semble,
depuis, que l' infini s' est élargi, mais est devenu
plus obscur.
Satan.
C' est cela, vois-tu ; à mesure qu' on avance, l' horizon
s' agrandit ; on marche, on avance, mais le désert
court devant vous, le gouffre s' élargit. La vérité est
une ombre, l' homme tend les bras pour la saisir, elle
le fuit, il court toujours.

p38

Smarh.
Je croyais l' avoir en entier, je croyais qu' il n' y
avait que Dieu.
Satan.
Tu n' avais donc jamais entendu parler du diable ?
Smarh.
Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il
s' était toujours écarté de mon cœur, tant j' étais pur.
Satan.
Pur ? Mais il n' y a rien que le souffle du démon ne
puisse flétrir. Tu ne savais pas qu' il remue tout dans
ses mains armées de griffes, et que tout ce qu' il
remuait il le déchirait, les âmes et les corps,
l' infini et la terre ? Partout est la puissance du
mal, elle s' étend sur tout cela, et l' homme s' y jette,
avide de pâture et d' erreurs.
Smarh.
Le péché seul est pouvoir du démon, c' est lui qui
l' enfante ; mais le bien ?
Satan.
Où est-il ? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien ?
Pourquoi cela est bien ? Qui donc a établi les lois du
bien et du mal ? Montre-moi dans la création quelque
chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de
saint, d' heureux ? Dis-moi, n' as-tu jamais senti ta
volonté s' arrêter à de certaines limites et ne pouvoir
les franchir, tes larmes couler, la tristesse inonder
ton âme, le mystère apparaître et t' envelopper ?
N' as-tu jamais contemplé le regard creux d' une tête de
mort et tout ce qu' il y avait d' inculte et de néant
dans ces os vides ? Pourquoi donc les fleurs que tu
portes à tes narines se flétrissent-elles le soir ?
Pourquoi, quand

p39

tu prends un serpent, il te pique ? Pourquoi, quand
tu aimes un homme, te trahit-il ? Pourquoi, quand tu
veux marcher, la terre s' abaisse-t-elle sous ton pied ?
Pourquoi, quand tu veux marcher sur les flots,
s' abaissent-ils sous toi pour t' engloutir ? Pourquoi
faut-il te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de
quelque chose, dormir, marcher, manger ? Pourquoi
sens-tu le poignard entrer dans tes chairs ? Pourquoi
tout ce qui est autour de toi s' est-il conjuré pour te
faire souffrir ? Pourquoi vis-tu enfin pour mourir ?
Smarh.
Oui, le repos est dans la tombe.
Satan.
Non ! Je trouble la paix des tombes, moi ! Non ! La
mort donne la vie, et la création serait de la
corruption, le fumier fertilise et le bourbier féconde.
Smarh.
N' est-ce pas la perpétuité de l' existence,
l' immortalité des choses ?
Satan.
Oui, l' immortalité des vers de la tombe et des
pourritures. Il faut que tout vive, que tout renaisse
et souffre encore.
Smarh.
Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué ?
Pourquoi le souffle du mal féconde-t-il la terre ?
Pourquoi n' est-ce pas comme je le pensais ? Pourquoi
es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller
de ce songe ? Placé sur cet infini, je sens mon âme
défaillir de tristesse et d' amertume.
Satan.
C' est le mystère du mensonge et de la vie ; le

p40

vrai n' est que le vautour que tu as en toi et qui te
ronge.
Smarh.
Dieu est donc méchant ? Moi qui le bénissais !
Satan.
Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise,
car tu n' as pas vécu, tu es à peine un enfant sorti de
ses langes et de sa crédulité. Oui, celui qui a fait
tout cela est peut-être le démon de quelque enfer
perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et
la création elle-même n' est peut-être qu' un vaste
enfer dont il est le dieu, et où tout est puni de
vivre.
Smarh.
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! J' aimais à croire, à
rêver à ton paradis, aux joies promises ; j' aimais à
te prier, j' aimais à t' aimer ; cette foi me
remplissait l' âme, et maintenant j' ai l' âme vide, plus
vide et plus déserte que les gouffres perdus dans
l' immensité qui m' enveloppe. J' aimais à voir les roses
où ta rosée déposait des larmes qui tombaient avec les
parfums qu' elles contiennent, j' aimais à les cueillir,
à me plonger dans le nuage d' encens... à répandre des
fleurs sur ton autel.
Satan.
Va, les fleurs les plus belles sont celles qui
croissent sur les tombes ; elles rendent hommage à la
majesté du néant, elles parfument les charognes sous
les couvercles de leurs pierres.
Smarh.
Je pensais que tout était grand, insensé que j' étais !
Sot que j' étais dans mon cœur ! Ce bonheur était celui
de la brute. Le bonheur est donc pour l' ignorance ;
maintenant que je sais, je vois qu' il n' y a rien, et

p41

cependant j' ai peur. C' est donc le mal qui a créé
toutes ces beautés, c' est l' enfer qui a fait toutes
ces choses ? Oh ! Non, non, j' aime encore, j' ai en
moi l' amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui
qui me conduit jusqu' ici est fort et vrai, sans cela
l' aurait-il pu ?
Satan.
Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec
toi et qui fait trembler le monde, est fort car il
brave tout, et vrai car il souffre.
Ils montent encore.
Smarh.
Oh ! Grâce ! Grâce ! Assez ! Assez ! Je tremble, j' ai
peur, il me semble que cette voûte va s' écrouler sur
moi, que l' infini va me manger, que je vais m' anéantir
aussitôt !
Satan.
Et tout à l' heure tu te sentais grand ! à la stupeur
première avait succédé l' enivrement de la science, tu
te regardais déjà comme un dieu pour être monté si
haut dans l' infini, et tu as peur de ce qui faisait ta
gloire !
Smarh.
Plus on avance dans l' infini, plus on avance dans la
terreur.
Satan.
Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu ?
Tu étais si grand, si haut, si heureux ! Et maintenant
tu es si bas, si tremblant, si petit ! C' est donc cela,
un homme ? De la grandeur et de la petitesse, de
l' insolence et de la bêtise ! Orgueil et néant, c' est
là ton existence.
Smarh.
Non ! Non ! Je ne sais rien, et c' est cela qui me fait
mal ; je ne sais rien, l' angoisse me ronge, et tu sais,
toi ! Mais pourquoi donc ces mondes ? ... pourquoi

p42

tout ? ... pourquoi suis-je là ? ... oh ! Il y a deux
infinis qui me perdent : l' un dans mon âme, il me
ronge ; l' autre autour de moi, il va m' écraser.
Satan.
Ah ! Ton ignorance te pèse et les ténèbres te font
horreur ? Tu l' as voulu !
Smarh.
Qu' ai-je voulu ?
Satan.
La science. Eh bien, la science, c' est le doute, c' est
le néant, c' est le mensonge, c' est la vanité.
Smarh.
Mieux vaudrait le néant !
Satan.
Il existe, le néant, car la science n' est pas. Veux-tu
monter encore ? Veux-tu avancer toujours ? Oh !
L' horrible mystère de tout cela, si tu le connaissais !
Ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se
dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.
Smarh.
Oh ! Non, non, j' ai peur ! Cet infini me mange, me
dévore ; je brûle, je tremble de m' y perdre, de rouler
comme ces planches emportées par les vents et de
brûler comme elles par des feux qui éclairent ;
assez ! Grâce !
Satan.
Cependant je t' aurais poussé bien loin dans le sombre
infini.
Smarh.
Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi
redescendre sur ma terre, rends-moi ma cellule, ma

p43

croix de bois, rends-moi ma vallée pleine de fleurs,
rends-moi la paix, l' ignorance. (ils descendent.)
merci ! Ou plutôt fais-moi connaître le monde,
mène-moi dans la vie ; tu m' as montré Dieu,
montre-moi les hommes.
Satan.
Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu
reculeras peut-être aussi épouvanté ; viens, viens, je
vais te montrer l' enfer de la vie ; tu vois les
tortures, les larmes, les cris, viens, je vais
déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais
étendre la nappe de l' orgie pour le festin ; viens à
moi, créature de Dieu, viens dans les bras du démon,
qui te berce et t' endort.
La mer, des prairies, de hautes falaises ; temps
calme ; le soleil se couche sous les flots.
Smarh.
Me voilà enfin sur la terre ! L' homme naturellement
s' y sent bien, il y est né.
Satan.
Pourquoi la maudit-il toujours ?
Smarh.
Moi, je suis fait pour y vivre ; comme cette nature
est belle !
Satan.
Et comme tu la comprends bien, n' est-ce pas ? Comme
ses mystères te sont dévoilés ?
Smarh.
Tu as beau m' entourer de tes subterfuges et de tes
sophismes, je ne suis plus ici dans les régions du
ciel, où tous ces mondes errants m' effrayaient ;

p44

non, j' étais fait pour celui-ci, c' est sur lui qu' il
faut vivre.
Satan.
Et mourir aussi, n' est-ce pas ? Il y a longtemps que
tu y respires, que tu y souffres, créature humaine ;
explique-moi donc le mystère d' un de ces grains de
sable que tu foules à tes pieds ou celui d' une goutte
d' eau de l' océan ?
Smarh.
Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme
les rayons du soleil lui donnent des teintes roses
sous ces ondes vertes ! Sens-tu le parfum de la vague
qui mouille le sable, comme les flots sont longs et
forts, comme ils roulent, comme ils s' étendent ? Vois
donc cette bande d' écume qui festonne le rivage avec
des coquilles et des herbes ; regarde comme cela est
loin et large, quelle beauté ! Nieras-tu que mon âme
ne s' ouvre pas à un pareil spectacle, quand j' entends
cette mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois
cette immensité que j' embrasse de l' œil ?
Satan.
Aussi loin que ton œil peut voir, oui ; tu vois
l' infini, jusqu' à l' endroit où ton esprit s' arrête, et
tu crois l' avoir saisi quand tu as glissé dessus.
Smarh.
Mais non, tout cela est trop beau pour n' être pas fait
pour l' homme, pour son bonheur, pour sa joie. Vois
donc aussi ces hautes falaises blanches sur lesquelles
plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes noires ;
vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes
tassées et ses fleurs ouvertes.
Satan.
Et regarde aussi comme tu es petit au pied des

p45

rochers, comme tu es petit même auprès des brins
d' herbe que foulent les bœufs et qui se redressent
après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la
mer roule en criant, comme si elle avait des chaînes
dans le ventre.
Smarh.
Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.
Satan.
Et toi donc ? N' y a-t-il pas un pied aussi qui
t' écrase sous son talon invisible ? écrase donc un
grain de sable, homme fort !
Smarh.
Mais je marche sur l' océan, je me dirige sans sentier
et sans chemin.
Satan.
Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de
mille flottes.
Smarh.
J' évite sa colère.
Satan.
Fais-en une semblable.
Smarh.
J' échappe à ses coups.
Satan.
Quand ils ne sont plus.
Tout cela, te dis-je, m' a été donné par Dieu. N' ai-je
pas une intelligence qui m' a fait le roi de la
création, qui m' a placé au premier rang, qui dompte la
nature, la maîtrise et la bâillonne ? N' est-ce pas moi
qui remue

p46

la terre, bâtis des villes, dirige le cours des
fleuves ? Dis, nieras-tu la puissance de l' homme ?
Satan.
Non ! Honneur à l' homme qui bâtit, bouleverse, remue,
qui s' agite, qui construit, qui meurt ! Honneur aussi
à la mort qui fait les poussières et les ruines, qui
dévore le passé, qui abat les palais construits !
Honneur à la nature qui fait naître l' homme, qui le
conduit avec des guides de bronze, qui le maîtrise par
tous les sens, qui le tourmente sous toutes les formes,
qui le fait mourir, le dissout et le reprend dans son
sein ! Puissance et éternité pour l' homme qui vit et
qui souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour
ses ouvrages sans fin, pour sa poussière immortelle !
Smarh.
Le peu de durée de nos œuvres n' en prouve pas moins
la puissance.
Satan.
C' est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse ; tu es
éternel et tu meurs, tu es fort et tout te dompte, tes
œuvres sont durables et elles périssent ; le palais
que tu as habité dure moins que la tombe qui renferme
ta poussière, et l' un et l' autre deviennent poussière
aussi ; puis rien, comme toi.
Smarh.
Les œuvres de l' homme ont changé la face du globe.
Satan.
Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées,
les prairies avaient de l' herbe et tes troupeaux l' ont
mangée, elle renfermait un principe de création et tu
l' as épuisée par la culture. Tu crois que tes moyens
artificiels et le misérable fumier que tu répands
feront

p47

une création quelconque, une fécondité, non, non, te
dis-je ; jeté sur le monde, tu as voulu, dans ton
orgueil immense, dompter cette nature qui t' environne,
tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as
cru être immortel auprès de la vie, et tu n' as que la
faiblesse et le néant.
Smarh.
Oh ! Tu mens ! Je me sens fort.
Satan.
Vraiment ! Comment donc ?
Smarh.
Sur tout ; sur les animaux d' abord.
Satan.
Par ta ruse, c' est-à-dire que tu as pris la pierre et
tu l' as élevée unie, mais la pierre tombe et roule, et
les champs sont maintenant où il y avait des tours, et
les pyramides sont moins hautes que les herbes, sous
la terre ; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves
se sont répandus dans tes campagnes ; tu as voulu
arrêter la mer dans des quais, et tu t' es cru grand
parce que chaque jour elle venait battre à la même
place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre,
chaque jour elle la dévore.
Smarh.
Est-ce que tout, au contraire, dans la création n' est
pas ordonné sur une échelle de forces et
d' intelligences successives ?
Satan.
Oui, et de misères. Continue.
Smarh.
Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le
cheval à la fourmi, et la fourmi au caillou ?

p48

Satan.
Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l' accables,
et que le cheval écrase la fourmi, et que la fourmi
creuse la terre.
Smarh.
Est-ce que je n' ai pas une âme, une âme qui entend,
qui sent, qui voit ?
Satan.
Qui souffre aussi ! Oui, tu es plus grand par tes
malheurs que tout ce qui t' entoure, grandeur digne
d' envie ! Le géant souffre plus que les insectes ! Tu
te crois le maître de l' océan, de la terre, tu fonds
les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l' onde, eh
bien, quand la fournaise bout et que l' airain ruisselle
à flots rouges, quand la pierre crie sous ton marteau,
quand la terre gémit sous tes coups, quand les vagues
murmurent en battant la proue de tes navires, oui,
tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans
travail, sans rien qui te déchire la peau, ni
t' arrache les entrailles, ni te lime la chair, mais
seulement les yeux levés vers le ciel, l' abîme, et
demandant pourquoi cela ? Pourquoi ceci ?
Smarh.
C' est vrai, comment donc ?
Satan.
C' est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te
brûlent ; que la mer s' étend devant toi, ouvre sa
surface, mais elle t' engloutit ; c' est que ton
intelligence te sert, mais te trahit et te fait
souffrir ; c' est que l' infini est ouvert devant toi,
mais sans bornes et sans fin, et qu' il te perd.
Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes
sortent des rochers et viennent planer alentour. De
temps en temps ils s' abattent sur le rivage en troupes
et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer.
Les vagues bondissent, et leur bruit retentit dans les
cavernes.

p49

Smarh.
Cette nature est sombre.
Satan.
Tout à l' heure tu la trouvais si riante.
Smarh.
Il en est ainsi quand le soleil n' éclaire plus et que
les ténèbres enveloppent la terre.
Satan.
Comme des langes qui la couvrent.
L' écume saute sur les rochers à fleur d' eau et, quand
le flot s' est retiré, un silence se fait et l' on
n' entend plus que le clapotement, toujours diminuant,
des derniers battements de la vague entre les grosses
pierres, puis, au loin, un bruit sourd. Les oiseaux de
proie redoublent leurs cris déchirants.
Smarh.
ô puissance de Dieu, que vous êtes grande !
Satan.
Et terrible, n' est-ce pas ? Ne sens-tu rien dans ton
cœur qui fléchisse et qui te crie que tu es faible,
humble et petit devant tout cela ?
Smarh.
Oui, la nature fait peur ; ici tout n' est donc que
crainte, appréhension ?
Satan.
Quand l' homme marche, son pied glisse, il tombe ;
quand sa pensée travaille, il glisse aussi, il tombe
encore, il roule toujours, tu sais.
Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages
passent sur la lune, la lueur blanche de celle-ci
perce à travers ; bientôt les ténèbres couvrent le
ciel, et l' obscurité n' est interrompue que par les
lignes blanches que font les vagues sur les brisants.
On entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.

p50

Smarh.
Comme la mer mugit ! Sa colère est terrible.
Satan.
Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles
déracinent, elles dévorent. Vois comme les rochers
sont frappés ; entends-tu l' océan qui les ébranle et
qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son
sein avec les grains de sable ?
Smarh.
Comme les vagues sont hautes ! (il se rapproche de
lui.) celle-ci monte, elle va me prendre dans son vaste
filet d' écume pour me rouler avec elle... ah ! Elle
tombe, elle meurt... au secours ! Au secours !
Il veut fuir. Satan l' arrête.
Satan.
Que crains-tu donc, homme fort ? Tâche de donner un
coup de pied à l' océan, ta colère ne fera pas
seulement jaillir un peu d' eau.
Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les
pierres ; Satan le traîne pour le relever. Les
vautours battent des ailes contre les rochers et ne
peuvent monter plus haut. De grosses vagues noires se
gonflent en silence et s' abaissent, la mer semble
lassée.
Smarh.
Grâce ! Grâce !
Satan le traîne sur les genoux.
Debout ! Debout ! Homme fort, la tête haute devant la
tempête ! Est-ce de cela que tu as peur ? Une vague,
qu' est-ce donc ? N' as-tu pas une âme immortelle ? Que
te fait la vie ?
Smarh.
Pitié ! Pitié !

p51

Satan.
Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la
pierre qui résiste.
Smarh.
Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore !
Si ces rochers allaient marcher vers le rivage ! ...
la mer va m' entraîner ! Quels horribles cris !
Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse
des flots ; les vagues sont fortes et cadencées ; un
bruit rauque se fait entendre quand le flot se retire.
On dirait que la mer veut arracher le rivage, elle se
cramponne aux galets, mais elle glisse dessus.
Smarh.
Comme la création est méchante ! Est-ce qu' il y a eu
toujours autant de fureur dans l' existence, autant de
cruauté dans ce qui est fort ? Pitié, mon maître !
Dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère
est éternelle.
Satan.
Voyons ! Toujours ! Smarh, ne t' ai-je pas dit que le
mal était l' infini ?
Smarh.
Non, l' homme n' est point cela. Son corps tombe sous
les coups, son cœur se ploie sous la douleur.
Satan.
Car son corps n' est point d' acier, mais son cœur est
de bronze au dehors et de boue au dedans. Oh ! Pauvre
homme ! Tu es bien pétri de terre, l' eau et le soleil
te soulagent et te nuisent.
Smarh.
Pourquoi donc tant de maux ? Pourquoi la vie est-elle
ainsi pleine de douleurs ?

p52

Satan.
Pourquoi la vie elle-même ? Pourquoi la tempête ? Si
ce n' est pour faire et pour briser l' une et l' autre.
Smarh.
Et cela est depuis des siècles, et la terre n' est pas
usée !
Satan.
Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé
son pas ineffaçable ; celui du mal l' a percée jusque
dans ses entrailles.
Smarh.
L' océan est ce qu' il y a de plus grand.
Satan.
Oui, c' est ce qu' il y a de plus vide. Quelle colère,
n' est-ce pas ? Il est jaloux de cette terre, depuis ce
jour où il fut refoulé sur son lit de sable où il se
tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent les
flottes et les armées, car, avant, il allait, il
battait sans rivages, et le choc de ses flots n' avait
point de termes, les vagues ne couraient point vers la
terre, elles ne mouraient jamais, et la même pouvait
rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface
unie de l' onde ; un immense calme régnait sur cette
immensité.
Smarh.
Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels,
où la création s' agitait dans ses germes, où la mer
roulait des vallées, et où la terre avait des océans
sur elle ?
Satan.
Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis
la fange sur laquelle on a bâti des empires.

p53

Smarh.
Il y avait donc du repos alors... est-ce que le chaos
était bon ?
Satan.
C' était l' autre éternité, une éternité qui dort et
sans rien qu' elle broie.
Smarh.
Et pas un cri sur tant de surface ? Pas une torture
dans toutes ces entrailles ?
Satan.
Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient
mêlées l' une à l' autre, comme de la salive sur de la
poussière.
Smarh.
Et quand la création apparut, la terre fut retirée,
et l' océan refoulé dans ses fureurs ; depuis, il s' y
roule toujours.
Un jour cependant il en sortit.
Smarh.
Au déluge, on me l' a dit, quand tous les hommes furent
maudits et que la corruption eut gagné tous les cœurs.
Satan.
Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les
campagnes ; leur lit, ce fut les plaines ; la mer tira
d' elle-même des océans entiers, elle monta d' abord
plus haut que de coutume, elle gagna les cités et
entra dans les palais, elle battit le pied des trônes
et en enleva le velours. Le trône croyait qu' elle
s' arrêterait là, et elle monta plus haut, elle gagna
les déserts et vint aux pyramides ; les pyramides
croyaient qu' elle mourrait

p54

à leurs pieds, et ses plus petites vagues surpassèrent
leur sommet ; elle gagna les montagnes, et elle
s' élevait toujours comme un voyageur qui monte, elle
entraînait avec elle les villes et les tours, et les
hommes pleurant. Alors on entendit des bruits étranges
et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses
vus se cramponner à l' existence qui leur échappait ;
ils gravissaient les montagnes, mais la mer montait
derrière eux, les entraînait et les roulait avec la
poussière des choses éteintes. Alors quand les
pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées
comme l' herbe, et qu' une grande plaine verte, avec des
débris de tombeaux et de trônes, s' étendit de tous
côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se fit,
et l' immense joie de la mort s' étendit sur cette
solitude.
Smarh.
Et cela, hélas ! Ne dura pas toujours ; la création
n' est donc faite que pour renaître de sa propre mort
et souffrir de sa propre vie. Horreur que ce déluge !
Pourquoi tant de malheurs ?
Satan.
Mais le déluge dure encore.
Smarh.
Comment cela ?
Satan.
L' océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et
l' immensité du mal ne s' étendit-elle pas sur la terre ?
D' abord il emporta quelques hommes, puis il vint dans
les villes, il monta sur les trônes, il emporta les
palais, à lui les cités ! Il gagna les campagnes, les
forêts, et chaque jour il s' étend comme un nouveau
déluge, comme une mer qui monte.

p55

Smarh.
Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que
celui-ci ?
Satan.
Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de
ravages.
Smarh.
Et où donc chercher un refuge si tout n' est que néant,
corruption, abîme sans fond ?
Satan.
Ah ! Où donc ? Que sais-je ?
Smarh.
Le bonheur n' est donc qu' un mensonge ?
Satan.
Non, il existe.
Smarh.
N' est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans
l' ambition, dans les passions qui remuent le cœur et
le font vivre ?
Satan.
Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou
supplices, le cœur se gonfle et s' agite.
Smarh.
Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de
la vie.
Satan.
Il est facile de tout t' apprendre, je vais t' y
conduire.
Il appelle : " Yuk ! Yuk ! " Yuk paraît.
Yuk.
Quoi, mon maître ?

p56

Satan.
On te demande ce que c' est que la vie.
Yuk.
Qui cela ? Qui fait une pareille question ? (Satan
lui désigne Smarh.) vraiment ! (riant.) la vie ? Ah !
Par Dieu ou par le diable, c' est fort drôle, fort
amusant, fort réjouissant, fort vrai ; la farce est
bonne, mais la comédie est longue. La vie, c' est un
linceul taché de vin, c' est une orgie où chacun se
soûle, chante et a des nausées ; c' est un verre brisé,
c' est un tonneau de vin âcre, et celui qui le remue
trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la
boue.
Tu veux connaître cela ? Pardieu ! C' est facile ; mais
tu auras le mal de mer avant cinq minutes et une envie
de dormir, car tout cela te fatiguera vite, car
l' existence te paraîtra une mauvaise ratatouille
d' auberge, qu' on jette à chacun et que chacun
repousse, repu aux premières cuillerées ; car les
femmes te paraîtront de maigres mauviettes, les hommes
de singuliers moineaux, le trône une gelée bien
tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les
voluptés de tristes entremets.
Un digne cuisinier, c' est vous, mon maître, qui nous
servez toujours ce qu' il y a de plus beau sous le
ciel ; vous, qui donnez les jolies pécheresses,
laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. à nous,
dont la nappe est faite avec les linceuls des rois,
qui nous asseyons au large festin de la mort sur les
trônes et les pyramides, qui buvons le meilleur sang
des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de
rois et qui, bien repus des empires, des dynasties,
des peuples, des passions, des larges crimes, revenons
chaque jour regarder le monde se mouvoir, les
marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons dans
la main, qui voyons passer, en riant, les siècles
amoncelés, et

p57

l' histoire avec ses haillons fougueux et sa figure
triste, et le temps, vieux faucheur glouton, aux
talons de fer et à la dent éternelle, tout cela, pour
nous, tourne, remue, marche, s' agite et meurt ; nous
voyons la farce commencer, les chandelles brûler et
s' éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le
vide, dans lequel nous courons comme des perdus,
riant, nous mordant, hurlant, pleurant.
Ah ! Mon novice a la tête forte, tant mieux ! Nous
avons beaucoup de choses à lui montrer. D' abord un peu
d' histoire, puis un peu d' anatomie, et nous finirons
par la gastronomie et la géographie. Que faut-il
faire ? Monter sur la montagne pour voir la plaine et
la cité ? Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque
hauteur d' où nous aurons un beau coup d' œil. Je puis,
pardieu ! Vous accompagner, car le dieu du grotesque
est un bon interprète pour expliquer le monde.
Sur la montagne, les forêts, le sauvage et sa famille.
à l' horizon, une immense plaine, couverte de
pyramides, arrosée par des fleuves. Au fond, une ville
avec ses toits de marbre et d' or, un éclatant soleil.
-la femme et l' homme sont entièrement nus, leurs
enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à
côté ; le sauvage est triste, il regarde sa femme avec
amour.
Le Sauvage.
Oh ! Que j' aime la mousse des bois, le bruissement des
feuilles, le battement d' ailes des oiseaux, le galop
de ma cavale, les rayons du soleil, et ton regard, ô
Haïta ! Et tes cheveux noirs qui tombent jusqu' à ta
croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et
se replie quand mes lèvres y impriment de longs
baisers, je t' aime plein mon cœur. Quand ma bonne
bête court et saute, je laisse aller ses crins qui
bruissent, j' écoute le vent qui siffle et parle,
j' écoute le bruit des branches que son pied casse, et
je regarde la poussière

p58

voler sur ses flancs et l' écume sauter alentour ; son
jarret se tend et se replie, je prends mon arc et je
le tends ; je le tends si fort que le bois se plie,
prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la
flèche part et fend l' air, mon cheval hennit, son cou
s' allonge, il s' étend sur l' herbe, et ses jambes
frappent la terre et se jettent en avant.
La corde vibre en chantant et dit à la flèche : pars,
ma longue fille, et déjà elle a frappé le léopard ou
le lion, qui se débat sur le sable et répand son sang
sur la poussière. J' aime à l' embrasser corps à corps,
à l' étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains,
et j' enlève sa belle peau, son corps fume et cette
vapeur de sang me rend fier.
Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à
la bouche de leurs juments pour les diriger, mais moi,
je la laisse aller, elle bondit sur l' herbe, saute les
fleuves, gravit les rochers, passe les torrents, l' eau
mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses
pas.
Haïta.
Je me rappelle, moi, que, le jour où je t' ai vu,
j' aimai tes grands yeux où le feu brillait, tes bras
velus aux muscles durs, ta large poitrine où un duvet
noir cache des veines bleues, et tes fortes cuisses
qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle
chevelure, ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu
vers moi ; dès que j' ai senti tes lèvres sur mon
épaule, un frisson s' est glissé dans ma chair, et j' ai
senti mon cœur s' inonder d' un parfum inconnu. Et ce
n' était point le plaisir de rester endormie sur des
fleurs, auprès d' un ruisseau qui murmure, ni celui de
voir dans les bois, la nuit, quelque étoile au ciel,
avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la
robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de
danser en rond sur une pelouse, vêtue avec des chaînes
de roses autour du corps, non ! C' était... je ne puis
le dire.

p59

Et puis sentir dans mon ventre s' agiter quelque chose,
et j' avais un espoir infini d' être heureuse, je
rêvais, je ne sais à quoi.
Et puis deux enfants sont venus, j' aimais à les porter
à ma mamelle, et quand je les regardais dormir, couchés
dans notre hamac de roseau, je pleurais, et pourtant
j' étais heureuse.
Le Sauvage.
Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en
moi-même, comme une nacelle pesamment chargée qui
traverse un lac, les vagues montent et le pont
chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur
vieillit et blanchit les cheveux) un ennui m' a pris, je
ne sais quelle flèche empoisonnée m' a percé l' âme et
je me meurs.
Hier encore j' errais comme de coutume, mais je ne
pressais point de mes genoux les flancs de ma cavale,
je ne tendais pas la corde de mon arc ; je m' assis au
milieu des bois et j' entendais vaguement la pluie
tomber sur le feuillage.
à quoi pensais-je alors ? Je regardais les herbes avec
leurs perles de rosée. En vain le tigre passait près de
moi et venait boire au ruisseau, en vain l' aigle
s' abattait sur le tronc des vieux chênes, je baissais
la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand
ce fut le milieu du jour et que les rayons de l' astre
d' or percèrent en les branches, je vis cette lumière
sans un seul sourire. Oh ! Non, j' étais triste.
Et pourtant Haïta est belle, je n' aime point d' autre
femme, mes enfants sont beaux, mon cheval court bien,
mon arc lance la flèche, ma hutte est bonne et, quand
j' y reviens, il y a toujours pour moi des fruits
nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de
ma vache blanche. Hélas ! J' ai pensé à des choses
inconnues, je crois que des fées sont venues danser
devant moi et m' ont montré des palais d' or dont

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j' étais le maître ; elles étaient là avec des pieds
d' argent qui foulaient le gazon, leur figure m' a souri,
mais ce sourire était triste et leurs yeux pleuraient.
Que m' ont-elles dit ? J' ai oublié toutes ces choses,
qui m' ont ravi jusqu' au fond de l' âme ; et puis, quand
la nuit est venue, et qu' on entendit les vautours
sortir avec leurs cris féroces des antres de rocher,
et que les chacals et les loups traînaient leurs pas
sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de
chanter sur les branches, tout fut noir ; les feuilles
blanches du peuplier tremblaient au clair de lune.
Alors j' eus peur, je me suis mis à trembler comme si
j' allais mourir ou si la nuit allait m' ensevelir dans
un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était
garni, pourtant mon bras est fort, et ma cavale était
là, marchant sur les feuilles sèches, elle qui fait
des bonds comme une flèche sur un lac.
Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme
tenait encore ma main sur son cœur, et que les
enfants dormaient comme elle, des désirs immodérés
sont venus m' assaillir ; j' ai souhaité des bonheurs
inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j' aurais voulu
dormir et rêver en paradis ! Il m' a semblé que mon
cœur était étroit, et pourtant Haïta m' aime, elle a
de l' amour pour moi plein toute son âme !
Un jour, je ne sais si c' est un songe ou si c' est vrai,
les feuilles des arbres se sont enveloppées tout à
coup, et j' ai vu une immense plaine rouge. Au fond, il
y avait des tas d' or, des hommes marchaient dessus, ils
étaient couverts de vêtements ; mon corps est nu, je
me sens faible, la neige est tombée sur moi, j' ai
froid, je pourrais, en mettant sur moi quelque chose,
avoir toujours chaud. Quand je me regarde, je rougis ;
pourquoi cela ?
D' autres femmes m' aimeraient peut-être davantage que
Haïta... comment peut-on mieux aimer qu' elle ? Elle
m' embrasse toujours avec le même amour ! ...

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mais pourquoi n' y aurait-il d' autres amours dans
l' amour même ?
Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les
torrents, toutes ces voix qui me parlaient et me
formaient une si vaste harmonie, me semblent
maintenant déserts, vides. J' étouffe sous les nuages,
mon cœur est étroit, il se gonfle, plein de larmes et
prêt à crever d' angoisse. Pourquoi donc n' y aurait-il
pas des huttes plus belles que la mienne, des bois plus
larges encore, avec des ombrages plus frais ? Je veux
d' autres boissons, d' autres viandes, d' autres amours.
Et puis j' ai envie de quitter ce qui m' entoure et de
marcher en avant, de suivre la course du soleil,
d' aller toujours et de gagner les grandes cités d' où
tant de bruit s' échappe, d' où nous voyons d' ici sortir
des armées, des chars, des peuples ; il y a chez elles
quelque chose de magique et de surnaturel ; au seuil,
il me semble que j' aurais peur d' y entrer, et pourtant
quelque chose m' y pousse. Une main invisible me fait
aller en avant, comme le sable du désert emporté par
les vents ; en voyant les feuilles jaunies de l' automne
rouler dans l' air, j' ai souhaité d' être feuille comme
elles, pour courir dans l' espace. J' ai lutté avec une
d' elles, j' ai pressé les bonds de mon cheval, mais
elles se sont perdues dans les nuages, et les autres
sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j' ai
regardé le gouffre où elles s' étaient englouties et la
mousse tourbillonner alentour, longtemps encore j' ai
regardé les nuages avec lesquels elles montaient, et
puis je ne les ai plus revues.
Est-ce que je serai comme la poussière du désert et
comme les feuilles d' automne ? Si j' allais m' engloutir
dans un gouffre où je tournerais toujours ! Si j' allais
aller dans un ciel où je monterais toujours !
Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m' appellent ?
Quand je prête l' oreille, il me semble que j' entends
au loin quelqu' un qui me dit : viens, viens !

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Est-ce qu' il va y avoir une bataille, et que la plaine
va être couverte de mille guerriers avec leurs chevaux
à la crinière flottante, avec l' arc tendu, et la mort
au bout de chaque flèche ? Oh ! Comme il y aura des
cris et des flots de sang !
Non ! C' est peut-être un long voyage, comme celui des
oiseaux qui passent par bandes et traversent les
océans ; et moi il faut partir seul ! ... mais où
irai-je ? Je n' ai pas des ailes comme eux.
Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma
hutte, à mon hamac, à mon chien, au foyer plein de
bois pétillant, au lac où je me mirais souvent, aux
bois où je respirais plein d' orgueil ; adieu à ces
étoiles, car je vais voir d' autres cieux... et ma
cavale ? Faudra-t-il la laisser ? Mais, si elle mourait
en chemin, les vautours viendraient donc manger ses
yeux ? ... et puis, quand mes enfants seront plus
grands, ils monteront dessus comme moi et ils iront à
la chasse pour leur vieille mère... mais la pauvre bête
sera morte, la hutte sera détruite par l' ouragan,
l' herbe sera flétrie, tout ce qui m' entoure ne sera
plus et sera parti dans la mort !
Allons donc ! La nuit vient, la brise du soir me
pousse, il faut partir, je pars. Adieu mes enfants,
adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le vieux banc de
gazon où ma mère m' étendait au soleil, adieu, je ne
reviendrai plus.
Satan.
Vite ! Vite donc ! N' entends-tu point dans l' air des
voix qui te disent de partir ? Pars donc !
Tu crains de quitter Haïta ? Je te donnerai d' autres
femmes ; tu crains de quitter ton cheval ? Je te
donnerai des chars ; au lieu de la hutte tu auras des
palais, au lieu des bois tu auras des villes... des
villes, du bruit, de l' or, des bataillons entiers, une
fournaise ardente, une frénésie, une ivresse folle !

p63

Oh ! Tu ne sais pas des joies, des voluptés, des
raffinements de plaisir ! Ton âme sera élargie et sera
doublée, des mondes y entreront et tourneront en toi.
Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui
t' appellent ? Oh ! Si tu savais comme elles sont
belles, comme leurs corps ont de l' amour ! Elles te
prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.
Entends-tu le bruit des armées, et les chars d' airain
qui roulent sur le marbre des villes ? Entends-tu la
longue clameur des peuples civilisés ? Le sang
ruisselle, viens donc à la guerre !
Et ils t' élèveront sur un trône, c' est-à-dire que tu
étais libre et tu seras roi ; tu verras sous toi, à
tes pieds, des armées et des nations, et quand tu
frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras de
larges festins, où l' ivresse s' étendra sur ton âme ;
ce sera des nouveaux mets, des nouveaux vins, des
frénésies inconnues.
Allons donc ! Entends-tu les coupes d' or qui
bondissent, et les dents qui claquent sur le cristal ?
Entends-tu la volupté, la puissance, l' ambition, toutes
les délices du corps et de l' âme qui te parlent, qui
t' attendent, qui te pressent, qui t' entourent ?
La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent
s' élève, les feuilles roulent sur l' herbe, marche !
Et tu iras en avant, toujours, jusqu' à ce que tu
tombes à la porte d' un palais d' or.
Le Sauvage.
Adieu donc, adieu ! Je pars pour le désert, le vent
me pousse avec le sable.
Je vois déjà l' oasis, j' entends les chants du festin.
Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale,
adieu les bois, adieu les torrents !
Une voix m' a dit : marche ! Et il y avait en elle
quelque chose qui m' attirait et me charmait, adieu !
Adieu !

p64

Le Génie Du Sauvage.
Arrête ! Arrête !
Non ! Non ! Reste à te balancer dans le hamac de jonc,
à courir sur ta jument, à dépouiller le léopard de sa
robe ensanglantée. Eh quoi ! L' eau du lac est pure,
les chênes sont hauts, et ta femme n' est-elle pas
blanche ? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices
sur le gazon plein de fleurs, quand les arbres avaient
des feuilles, que la lune éclairait le ruisseau, et
que les vents de la nuit, pleins de parfums et de
mystères, séchaient les sueurs de vos membres
fatigués ? Eh quoi ! Vois donc le même soleil qui se
couche dans l' horizon, il est plus rouge que de
coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur
dans l' avenir... comme la mousse est fraîche et verte,
comme le torrent mugit, plein d' écume ! Te faut-il
donc d' autres fleurs que celles des bois, d' autre
musique que la cascade qui tombe, d' autre amour que
les baisers d' Haïta, d' autre bonheur que ta vie ?
Non ! Tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton
cœur est un incendie, prends garde ! Avant qu' il ne
soit cendres ton corps tombera de pourriture et
d' orgueil.
D' autres comme toi sont partis, hélas ! Vers la cité
des hommes. Un soir ils ont dit un éternel adieu à
leur femme, à leur foyer ; ils ont quitté la vallée et
la montagne, le rivage que la vague chaque jour venait
baiser de sa lèvre écumeuse ; leurs femmes pleuraient,
le foyer ne brûlait plus, le chien aboyait sur le
seuil et regardait la lune, la cavale hennissait sur
l' herbe.
Et on ne les a plus revus ! Car un démon les a pris
et les a perdus dans l' espoir qu' ils avaient, comme
ces feux qui font tomber dans les fleuves.
Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute
la terre qu' ils ont foulée ! Successivement ils ont
passé à travers tout, et tout a passé derrière eux ; la
route

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s' allongeait toujours, le désert s' étendait comme
l' infini, le bonheur fuyait devant eux comme une
ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais
ils ne voyaient que la poussière remuée par les
ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans une satiété
pleine d' amertume, dans une agonie lente, dans une
mort désespérée.
Non ! Non ! Ne quitte ni les bois où bondit le tigre
sous ta flèche acérée, ni le murmure du lac où les
cerfs viennent boire la nuit et troublent avec leurs
pieds les rayons d' argent de la lune, ni le torrent
qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment,
ni ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes,
le cœur gonflé d' angoisses. Mieux vaut la hutte de
roseaux que leur palais de porphyre, ta liberté que
leur pouvoir, ton innocence que leurs voluptés, car
ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur
ivresse une grimace d' idiot, leur grandeur est orgueil
et leur bonheur est mensonge.
Le sauvage n' écouta point la voix de l' ange, il
partit ; et Satan se mit à rire en voyant l' humanité
suivre sa marche fatale et la civilisation s' étendre
sur les prairies.
-mais ce n' est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant
dans la ville, et ne nous amusons pas aux bagatelles
de la porte.
Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité
endormie, on n' entendait qu' un vague bourdonnement
comme des chants qui finissent ; ils entrèrent. Les
rues étaient désertes, les navires se remuaient et
battaient du flanc les quais de pierre, la brise se
jouait dans les cordages, les eaux coulaient sous les
ponts, la lune brillait sur les dômes des palais, les
étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues,
longues promenades, places ouvertes, tout était vide,
et de blanches lueurs éclairaient tout cela et
faisaient remuer des ombres. Pas un nuage.

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Yuk était avec eux.
Il faisait chaud, l' air était emprisonné entre les
maisons, et souvent des vents chauds semblaient
s' élancer des dômes de plomb et courir dans l' air
comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres,
dormaient par terre, d' autres étaient morts ou
semblaient dormir aussi. Il y avait quelque chose de
sombre et d' amer jusque dans le sommeil de la ville.
Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce
dédale impur, et, chemin faisant, il tirait de sa
poche une certaine poudre, il la lançait en l' air ; on
la voyait s' allonger en spirale, puis tomber par les
cheminées, et bientôt on voyait les murailles se
disjoindre et de volumineuses cornes s' étendre, comme
l' envergure d' une aile, pendant qu' une femme tournait
le dos à un homme et donnait son devant à un autre.
Quand Yuk ouvrait la bouche, c' étaient des calomnies,
des mensonges, des poésies, des chimères, des
religions, des parodies qui sortaient, partaient,
s' allongeaient, s' amalgamaient, s' enchevêtraient, se
frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer
dans quelque oreille, par se planter sur quelque
terrain pour germer dans quelque cerveau, par bâtir
quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou
déterrer, élever ou abattre.
Chacun des mouvements de sa figure était une grimace,
grimace devant l' église, grimace devant le palais,
grimace devant le cabaret, devant le bougre, devant le
pauvre, devant le roi. S' il allongeait le pied, il
faisait rouler une couronne, une croyance, une âme
candide, une vertu, une conviction.
Et il riait, après cela, d' un rire de damné, mais un
rire long, homérique, inextinguible, un rire
indestructible comme le temps, un rire cruel comme la
mort, un rire large comme l' infini, long comme
l' éternité, car c' était l' éternité elle-même. Et dans
ce rire-là

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flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans
bornes, soulevés par une tempête éternelle, empires,
peuples, mondes, âmes et corps, squelettes et cadavres
vivants, ossements et chair, mensonge et vérité,
grandeur et crapule, boue et or ; tout était là,
oscillant dans la vague mobile et éternelle de l' infini.
Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé
de son écorce et restait saignant et palpitant, sans
vêtements et sans peau. Son œil plongea plus loin
dans les ténèbres, il crut un moment y voir des
astres, les ténèbres étaient encore là.
-entrons ici, dit Yuk.
Et la porte d' un palais s' ouvrit devant eux. Ils
montèrent par un escalier de marbre, qui avait des
taches de sang à chaque marche, le pied broyait des
coupes d' or et des têtes humaines, et à chaque pas on
sentait qu' on marchait sur de la chair, que quelque
chose s' enfonçait sous vous et que des soupirs
montaient.
Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un
trône. Au pied de ce trône, un homme pâle, maigre,
dans un manteau de pourpre. Il avait des nuits sans
sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à
tenir un misérable morceau de bois doré qu' il avait
dans les mains, et il marchait soucieux auprès de son
trône, et, quand il le voyait prêt à pencher, il le
soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la
corruption et de l' or, des têtes humaines qu' il allait
chercher dans la foule.
Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds,
toutes les vertus s' inclinaient à son passage, toutes
les convictions se fondaient comme du plomb devant son
sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient et
le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils
arrachaient quelques lambeaux.
Et l' ambition lui disait : " tiens, voilà des empires,
voilà des hommes, des lauriers, de la gloire, de la
poudre, des combats, des cités ; la poudre des combats

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tourbillonne déjà ; en route, à la guerre ! " et il
sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains,
il courait sur les hommes, brûlait les villes, le pied
de son coursier cassait des crânes et des couronnes,
le sang de la guerre fumait devant lui, il avait des
vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il
appelait cela de la gloire.
Et la luxure lui disait : " tiens, voilà des femmes
et des voluptés, tout est à toi, à toi, le roi. En
est-il une qui résistera au maître ? Et si elle
résistait tu pourrais l' étouffer dans tes bras et tu
aurais son cadavre tout chaud et tout palpitant.
N' as-tu pas des femmes qui s' épuisent en inventions
pour te plaire ? N' as-tu pas des poètes qui cherchent
pour toi les raffinements les plus inouïs ? Tiens,
voilà des parfums qui fument, des femmes nues et
étendues sur des roses, il est nuit, elles t' appellent
de leurs voix douces comme des sons de la flûte. " et il
se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur
les ventres des courtisanes et des dames de haut
parage ; il rugissait de plaisir, il se traînait comme
un porc dans sa fange ; avec toutes ses richesses il
n' était qu' ignoble, avec toute sa gloire il était vil.
Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores,
tandis que les esclaves nues dansaient en chantant,
que la fanfare retentissait sous les voûtes dorées, il
était entouré d' une troupe de beautés ; toujours il
avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras
blancs sur son cou ; et en foule venaient les pères,
les époux, les frères, les fils, vendre leur fille,
leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des brunes, des
blondes, andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux
noirs, femmes d' Asie aux mamelles pendantes,
bondissantes et nues, filles de Grèce aux formes pures
et aux yeux bleus, et celles du nord, blondes comme les
soleils d' automne, blanches comme le lait des
montagnes, toutes pour lui étaient là, prêtes, parées
ou nues ; pour lui

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toutes les fleurs, tous les parfums, toutes les
voluptés, toutes les amours.
Il y nageait, il s' y plongeait, il en prenait tant que
son cœur pouvait en contenir, il les jetait et en
prenait d' autres. Il aimait la femme aux mots d' amour,
et la bouche aux dents fraîches, et les épaules
blanches, couvertes d' une onde de cheveux noirs, et,
quand il sentait des genoux presser ses flancs et des
bras le serrer sur des seins nus, il se pâmait, il se
mourait. Il était fou, idiot, stupide ; il sentait
avec un enivrement machinalement une sueur de femme
couler sur son corps, il tombait en fermant les yeux
et rêvant d' autres voluptés, d' autres fanges dans son
sommeil.
Et l' avarice lui disait : " de l' or ! De l' or ! " et il
était pris d' une cupidité insatiable. De l' or ! Il y
avait dans ce mot-là une frénésie satanique, et il
amassait, il en amassait jusqu' au ciel, il en tirait de
tout, des hommes et des choses ; il pressait tout dans
ses mains et ses mains suaient l' or, il avait des
machines qui lui en faisaient, et il en avait de quoi
combler des océans, il s' y roulait dessus et disait
qu' il était riche. D' autres fois, il était jaloux, par
caprice, d' un haillon et il le volait ; s' il voyait
une parcelle de quelque chose, il avait une soif de
l' avoir, il avait du poison dans les veines.
L' orgueil lui disait : " vois donc ! Regarde tes
flottes, tes océans, tes empires, tes peuples esclaves ;
tout à toi, à toi ! " et il se trouvait grand, fort,
beau, il se faisait dresser des autels, il était plein
d' orgueil, et son orgueil l' étouffait de plus en plus,
comme s' il avait eu une tempête dans l' âme, qui se fût
gonflée toujours.
Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de
ses esclaves à ses maîtresses, esclave lui-même, captif
de ses vices, esclave et gêné d' un pli de rose sous
lui. Mais quelqu' un vint qu' on n' attendait pas, il
frappa à la porte à grands coups de pieds et il
l' enfonça. Tout

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tomba, les lumières s' éteignirent, le trône fut
emporté par le vent, le palais fut fauché, le roi et
ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela dans
son linceul, tout cela poussière et néant.
Oh ! Yuk se mit à rire, à rire toujours et
longtemps ; Satan dit que cela l' ennuyait et qu' il en
avait vu assez.
-de l' érotique, du burlesque, du pastoral, du
sentimental, de l' élégiaque ! Voyons, Yuk, une
littérature au lait pour un poitrinaire !
Yuk.
Que voulez-vous que nous montrions au novice ? Des
fiancés, des mariés ou des morts ? Un mensonge ou un
serment ?
Satan.
Oui.
Yuk.
Ensemble, n' est-ce pas ? Car serment et mensonge sont
synonymes, ainsi que mariés et cocus, ainsi que fiancés
et morts.
Petite comédie bourgeoise.
Scène première.
Un salon confortable, une maman qui tricote avec des
mitaines, une lampe avec un abat-jour, un jeune homme
et une jeune fille s' entreregardent.
Le Jeune Homme.
Eh bien ?
La Jeune Fille.
Eh bien ?
Le Jeune Homme.
Mademoiselle !

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La Jeune Fille.
Monsieur !
Le Jeune Homme.
Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime
de tout mon cœur ; si vous saviez...
la jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse
un soupir, la maman les regarde avec complaisance.
La conversation continue, on parle des projets de
mariage, d' une tenue de maison ; la jeune fille fait
grande parade d' économie, le jeune homme grand étalage
de magnificence.
On s' enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec
un gros bouquet, et en sortant de chez sa fiancée il
va chez son médecin, qui finit de le purger d' une
incommodité gênante un jour de noces et dangereuse
pour l' épousée.
C' était un bon garçon, il avait fait son droit et
avait fort bien usé de ses trois ans d' étudiant ; il
avait débauché un régiment de modistes et les avait
toutes laissées en disant : " tant pis ! Des femmes
comme ça ! " il ne savait plus que faire, il lui avait
pris envie de se ranger, de payer ses dettes, de
s' établir et de se marier.
Sa femme était gentille, une grande fille blonde de
dix-huit ans, élevée sous l' aile d' une bonne mère,
chaste, blanche, timide.
Il l' aimait, il le croyait, il avait fini par se le
persuader, il en était convaincu. S' il avait eu plus
d' imagination, il se serait posé comme un amoureux de
drame ; cela lui semblait drôle tout de même.
Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie
comme un ange, le jeune homme était beau comme un
gendarme ; l' une rêvait à mille instincts confus,
pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n' avait

p72

entrevu, entre les barreaux de l' honnêteté et le voile
obscur des convenances, qu' un coin de ce grand ciel
qu' on appelle amour ; l' autre pensait en termes plus
précis et en images plus distinctes à la nuit qui
allait venir : " une vierge, se disait-il, une femme
comme cela ! " et il n' en revenait pas d' étonnement.
Scène ii.
Une église, des conviés, des mendiants ; les prêtres
rayonnent, les pièces d' argent tombent goutte à goutte
dans l' offerte, beaucoup de cierges. Les mariés sont à
genoux, la jeune fille frémit, palpitante d' une joie
pure ; le jeune homme est frisé et a des gants blancs,
il a été une heure à se laver les mains avec différents
savons d' or, il embaume.
à l' hôtel de ville on prononce le " oui " d' une voix
claire, tout est fini.
Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que
vous savez ; il a raison, car il a devant lui au moins
un demi-siècle de ménage.
Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la
nuit de noces et dire tout ce qui s' y fit, ce serait
cependant curieux, mais la décence, cette maquerelle
impuissante, nous en empêche. Passons à la
scène iii.
Lune de miel (voyez la physiologie du mariage , du
sire De Balzac, pour les phases successives de la
vie matrimoniale).
La femme s' aperçoit que son mari est beaucoup plus
bête qu' elle ne le croyait ; il lui avait paru si
spirituel, quand il n' était encore qu' un fiancé
(suivant l' expression poétique), un parti (suivant
l' expression sociale), un bon ami (comme disent les
cuisinières), et une p... dans l' horizon (suivant
nous) !
De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées
capricieuses, brumeuses et vagabondes ; et son mari

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commence par lui dire que Lamartine est
incompréhensible, que les rêveurs sont des fous, qu' il
n' y a de vrai que l' argent et la géométrie. Elle avait
dans le cœur toute une couronne de fleurs parfumées,
fleurs de poésie, fleurs d' amour, elle avait, plein
son âme, une joie sereine, pure et religieuse ; et
feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses
illusions, sur ses pensées d' enfant, avec le gros rire
brute de l' homme qui triomphe, de la raison écrasant
la poésie. Il fallait dire adieu à toutes ces diaphanes
rêveries, où son esprit se berçait si mollement dans un
ciel sans limites, dans un océan de délices et
d' extases sans bord, sans rivage ! Quitter ses auteurs
favoris qu' elle lisait les jours d' été, assise à
l' ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses
poésies, traités d' imbéciles par un homme de beaucoup
d' esprit, disait-on !
Elle eut du dépit d' abord, puis elle finit par se
persuader qu' elle avait tort, elle commença à aimer le
monde, à vouloir aller au bal. Son mari y consentit,
il était fier de faire briller sa femme et de montrer
ses diamants ; il pouvait se dire, en regardant les
hommes lui presser la taille demi-nue, en faisant le
plus gracieux sourire qu' il leur était possible :
" cette femme est à moi ; vous avez le sourire, moi
j' ai le baiser ; vous avez la main gantée, le pied
chaussé, le sein voilé, et moi j' ai la main nue, le
pied nu, le sein découvert. à moi ces voluptés que
vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille,
ces yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent ;
à moi tous les trésors que vous convoitez ! Ainsi
l' orgueil s' était placé dans cet amour et le
remplissait tout entier.
Scène iv.
Elle eut un enfant, le plus joli du monde ; elle
l' aimait, le caressait, le baisait à toute heure du
jour ; c' était des joies sans fin, car c' était toute
sa joie et son amour que cet enfant-là.

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Son mari trouvait que ses couches l' avaient rendue
laide, les cris de son fils l' ennuyaient, il ne l' aima
que plus tard, lorsque la réputation du fils eut
rejailli sur le père.
Cependant il retourna chez les filles et recommença sa
vie de garçon. Sa femme restait le soir auprès du
berceau, à prier Dieu et à pleurer. De temps en temps
l' enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites
mains potelées flattaient les joues de sa mère,
rougies par de grosses larmes.
Scène v.
Ce fut donc, d' une part, une vie de dévouement, de
sacrifices, de combats ; et, de l' autre, une vie
d' orgueil, d' argent, de vice, une vie froide et dorée
comme un vieil habit de valet tout galonné ; et ils
restèrent ainsi étrangers l' un à l' autre, habitant
sous le même toit, unis par la loi, désunis par le
cœur.
Il y eut d' un côté des larmes, des nuits pleines
d' ennui, d' angoisses, des veilles, des inquiétudes, de
l' amour ; et de l' autre, des soucis, des sueurs, de
l' envie, de la haine, des remords, des insomnies, des
mensonges, une vie misérable et riche.
Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme
mourut d' abord, seule avec un prêtre et son fils ; on
vint dire à monsieur que madame était morte ; il
s' habilla de noir et fit commander le cercueil.
La scène vi est toute remplie par un rire de Yuk, qui
termina ici la comédie bourgeoise, en ajoutant qu' on
eut beaucoup de peine à enterrer le mari, à cause de
deux cornes effroyables qui s' élevaient en spirales.
Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite
femme si vertueuse ?
Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de
gauche, furetant dans chaque ruisseau pour y trouver

p75

une vertu, dans chaque tas de boue pour y découvrir
de l' or ; ils regardaient dans toutes les maisons, il
en sortait des cris de deuil, des chants de joie, là
c' était une bière, ici un tonneau défoncé.
Le jour vint et la ville commença à s' éveiller ; les
hommes allaient par les rues, les uns revenaient d' une
orgie, d' autres pleuraient, affamés ; il y en avait
qui tombaient d' épuisement et d' autres, pleins de vin,
qu' écrasaient les roues des chars.
On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et
les pas d' hommes pressés qui couraient sur les dalles ;
déjà l' or roulait sur les tables, le fouet claquait
sur les épaules de l' esclave, la prostitution ouvrait
sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime
aiguisait son poignard et montait ses machines, la
journée allait recommencer.
Il y avait un homme en haillons ; le souffle du matin
refroidissait sa peau, et quand le soleil vint à
paraître il grelotta de plaisir, remua les épaules et
sourit bêtement, on eût dit qu' il eût voulu faire
entrer en lui la chaleur du soleil. Son teint était
jaune, ses cheveux et sa barbe noire étaient couverts
de poussière et de brins de paille, son grand œil
bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr' ouverte,
avait un froid rire de bête fauve affamée.
Yuk, Satan, Smarh, en ouvriers.
Yuk.
Qu' as-tu, mon camarade ?
Le Pauvre.
Ce que j' ai ? Mais qu' êtes-vous, vous-même ? Personne
jusqu' ici ne m' avait adressé une pareille question,
ils passaient tous en me regardant. Mais n' êtes-vous

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pas du pays ? Oui, je le vois à vos vêtements. Oh ! Si
vous venez du beau pays d' Allemagne, dites-moi si le
Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne,
avec ses saints de pierre, est toujours debout ;
dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles, car,
pour moi, je crois que la nature est changée depuis
que je suis dans cette ville hideuse.
Yuk.
Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre
état, de votre pays.
Le Pauvre.
Mon état ? Je n' en ai pas. Mon pays ? Je n' en ai plus.
Est-ce qu' il y en a pour le malheureux ? Celui qui a
un pays, c' est celui qui est heureux, mais le
malheureux n' a pour patrie que son cœur plein
d' angoisse. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne
sais rien, si ce n' est que je hais les riches et que
j' ai faim. Je suis parti de mon pays parce qu' on m' en
a chassé avec des huées et des pierres, car mes
guenilles étaient sanglantes, il y avait une infamie
dans notre famille. Ah ! L' infamie, c' est de vivre
comme je vis. J' ai donc été sans savoir où, à
l' aventure, marchant dans les routes et les campagnes,
vivant en volant une pomme, un fruit, un morceau de
pain ; on me repoussait toujours, on disait que
j' étais laid.
Yuk, riant.
Ah ! Ah ! Ah !
Le Pauvre.
Je n' avais appris aucun métier, je ne savais que manger
et je n' avais rien à manger ; parfois, j' étais pris
d' une fureur immense, et il me semblait que j' aurais
broyé le monde d' un coup de pied. Il me fallait, le
soir, aller disputer aux chiens les immondices du
coin de la borne et les haillons jetés dans la

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boue ; il y en avait pourtant qui sont heureux, qui
font de larges repas, et quand je me demande pourquoi
cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.
Yuk, riant.
Ah ! Ah ! Ah !
Le Pauvre.
Ne ris pas, par dieu ! Mais écoute donc. Personne ne
m' a aimé, ni homme, ni femme, ni chien, car, un jour,
il y en a un qui est venu vers moi, mais, comme je ne
pouvais le nourrir, il m' a mordu, et s' en est allé.
Cependant, une fois, je ne sais dans quel village,
j' étais parvenu à ramasser un sac d' argent en
travaillant à la charpente de l' église, j' allais me
marier, Marthe m' aimait ; elle vint deux fois seule,
le soir, sur le rivage, me dire qu' elle m' aimerait
toujours, elle avait des fleurs dans ses cheveux, elle
chantait ; puis, je ne sais comment, elle n' a plus
voulu de moi, un plus riche l' a prise.
Yuk.
C' est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux
cavaliers riches et les pourpoints de velours.
Le Pauvre.
Ne me parlez pas des riches, encore une fois, -je les
hais ! Moi qui meurs de faim à la porte de leurs
palais, j' ai dans le cœur des trésors de haine pour
eux, et quand il fait froid, que j' ai faim, que je
suis malheureux et misérable, je me nourris de cette
haine, et cela me fait du bien.
Satan, se logeant dans l' oreille du pauvre.
Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui ;
-tue-le, tu l' auras ; on ne te verra pas, et,
d' ailleurs, quand on te verrait... tue-le, c' est un
homme méchant.

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Pourquoi, quand tu lui contais tes maux, s' est-il mis
à rire ? C' est un riche au cœur dur.
Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume ;
une bourse garnie de diamants pend à sa ceinture.
Le Pauvre, en lui-même.
ô mon dieu ! Voilà des pensées que je n' avais jamais
eues. En effet, si j' allais être riche à mon tour,
heureux, avoir des laquais, des chevaux, des tables
somptueuses, me faire servir comme un prince ? ... mais
tuer un homme !
Satan, en lui-même.
Bah ! Un homme ! On ne le saura pas. Dépêche-toi,
personne ne passe dans la rue maintenant.
Il lui glisse un poignard dans la main ; le pauvre,
fasciné, se rue sur Yuk qui tombe par terre percé de
coups.
Satan.
Voilà la police ! ... un homme d' assassiné ! Prenez-moi
ce gueux-là !
Le corps de l' ouvrier reste par terre, percé de coups,
mais Yuk se relève.
Yuk.
Vous croyiez vraiment que j' étais mort ? Oh ! Par
dieu, il n' y aurait plus de monde, ni de création, du
jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir ! Ce serait
drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que
l' éternité ? Moi, mourir ! Mais je renais de la mort
même, je renais avec la vie, car je vis même dans les
tombeaux, dans la poussière ; cela est impossible.
Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme
l' évangile. Mourir ? Mais il n' y aurait plus ni
gouvernement, ni religion, ni vertu, ni morale, ni
lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l' épée,
revêtirait la robe ? Qui donc serait médecin, poète,
avocat, prêtre ? Est-ce qu' il y aurait quelque chose
à faire ? La vie deviendrait

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ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir ?
Mais où en seraient les ménages qui sont garants de la
foi conjugale ?
Ah ! Je me fâche à cette horrible idée d' anarchie
sociale, la morale publique ; la morale publique, les
mœurs, les institutions philanthropiques, les vertus,
les systèmes, les théories, songez-y, si je mourais,
tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors ?
Comment concevez-vous l' idée d' un monde sans moi, sans
que j' en occupe les trois quarts, sans que je le fasse
vivre en entier ?
Les gens du guet prennent le pauvre.
Satan.
Tant mieux ! Ce drôle-là m' assommait. Mais, au reste,
il serait fâcheux de le faire mourir sitôt,
réservons-le. Il faudra qu' il brûle sa prison, viole
six religieuses et massacre une trentaine de personnes
avant de rendre l' âme.
Le pauvre s' échappe des mains des soldats.
Yuk se frotte les mains, s' étend au soleil, crache
au nez d' un magistrat, et pisse sur l' église.
C' était une haute église, avec son porche noirci, ses
aiguilles et ses pyramides de pierre. Elle était
vénérable tant elle était vieille ; ils y entrèrent.
La nef était haute, vide, solitaire ; les minces et
sveltes colonnes projetaient leurs ombres sur les
dalles usées. Le jour se mourait, et cependant le
soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait
une lueur qui semblait s' étendre comme celle des lampes
suspendues. Il y avait quelque chose de grand et de
triste dans cette église ; elle était haute, si haute
que les hommes paraissaient petits en bas, il n' y
avait plus ni encens aux pieds de la vierge ni fleurs
sur l' autel, l' orgue avait tu sa grande voix ;
-seulement, tout au fond, un drap noir, un cercueil,
la messe des morts.

p80

Celui qui était étendu dans la bière n' avait jamais
tué, ni pillé, ni violé ; il n' avait point été aux
galères, ni repris de justice ; c' était un honnête
homme. Quand il sortit de l' église et qu' il passa,
traîné dans les rues, chacun se découvrit, -on salua
la charogne.
Mais le prêtre s' était dépêché, il a vite renvoyé le
mort en terre. Pauvre prêtre ! Il avait déjà, dans la
journée, béni six unions, fait trois baptêmes, enterré
quatre chrétiens, et, quant aux communions, elles sont
innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l' attendait,
elle était dans le bain chaud depuis longtemps, elle
s' ennuyait. Il partit, il jeta vite la robe blanche,
et rêva l' adultère.
L' église vide... oh ! Vide comme vous savez ; il n' y
avait plus ni chants du peuple, ni voix du prêtre, ni
prière de l' orgue.
Qu' elle devait être belle, pourtant, les jours d' hiver,
avec ses mille cierges allumés, son peuple chantant en
se promenant dans les galeries, quand tout chantait et
vibrait d' amour, quand, depuis la voûte jusqu' aux
tombeaux, depuis le vitrail jusqu' à la pierre, tout ne
formait qu' un chant, qu' une allégresse ! Qu' elle était
belle, pourtant, les jours d' été, quand les
moissonneurs couverts de sueur entraient et faisaient
bénir les gerbes de blé ; quand les dames de haut
parage, avec leurs cours de pages, de chevaliers, rois,
empereurs et papes, quand tous venaient là prier,
pleurer, aimer ; quand les chevaliers, avant de partir
pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée
et qu' ils disaient un éternel adieu au grand portique
noir où le soleil rayonne, au clocher d' ardoises où la
voix d' airain chante, et prie dans sa cage de
pierre ! ... plus rien ! Vide comme un squelette !
Quand des pas d' homme se font entendre, il semble que
l' on entend un gémissement, comme un soupir. On y voit,
assis sur leurs tombeaux de pierre, les évêques, les
cardinaux, les ducs drapés dans leurs

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manteaux de granit, étendus la bouche béante ; ils
semblent dormir comme des morts. Au bas de l' église
circule une pluie ruisselante, froide et grasse, une
pluie verte qui suinte des murs ; le sol usé est
bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont
tassés, et la génération vivante marche sur les
générations éteintes. à mesure qu' elle avance, elle
s' enfonce dans la terre des tombeaux, et la suivante
lui marche sur la tête.
Tout est usé, flétri, fatigué ; le plâtre est tombé
d' entre les pierres, les figures de saints sont grises
et mangées par le temps ; la rosace, avec ses gerbes,
se décolore ; la voûte elle-même s' éventre, surchargée
et effrayée de l' abîme qu' elle a sous elle.
Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit :
-hélas ! Hélas ! Est-ce qu' il est venu quelque
conquérant qui a emporté les vases d' or pour en ferrer
ses chevaux ? Est-ce qu' on a enlevé les reliques des
saints ! Les hosties sacrées ? Pourquoi donc les chants
ont-ils cessé ? Pourquoi l' encensoir est-il vide ?
Pourquoi y a-t-il tant de vers qui se traînent sur les
tombeaux ? Pourquoi tant d' herbes et de mousses sur les
murs ? Les cierges sont éteints, les fleurs sont
fanées.
Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout
joyeux s' agenouiller aux pieds de la vierge, et ils
chantaient en regardant la flamme remuer sur la robe
étoilée de Marie ; mais il n' y a plus d' enfants ici,
j' en ai vu qui détournaient la tête en passant.
Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie
tombait, quand la grêle battait les vitraux, tous
venaient se réfugier sous la voûte, qui s' étendait sur
eux comme l' aile d' une colombe. Quand le malheur avait
frappé quelqu' un, il venait là, auprès du drap de
l' autel, sécher ses pleurs, guérir ses maux. J' en ai
vu qui frappaient la terre de leur front et qui
mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et
quand ils se

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relevaient, il y avait un sourire d' espérance dans
leurs âmes ! Ils avaient entrevu le ciel dans le
malheur, le bonheur dans la foi !
L' église.
On ne veut plus de moi ; demain, les maçons
m' attaqueront par ma base, me renverseront, me
démoliront pierre à pierre.
Le Bénitier.
Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les
mains. En vain j' ai écumé, bouillonné, ils ont craché
dans mon onde et se sont amusés à voir les cercles
que cela faisait.
La Nef.
Tout a passé sous moi : noces, funérailles, morts et
vivants. J' étais l' écho des chants, je renvoyais les
soupirs et les cris de douleurs ; c' était vers moi que
volait l' encens, que montaient le parfum des fleurs,
et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de
fois j' ai resplendi, j' ai vibré ! Mais je suis triste,
j' ai envie de me coucher sur les dalles qui sont à mes
pieds.
Les Colonnes.
Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant
nous sommes nues. Nous sommes, depuis six cents ans,
séparées les unes des autres, nous nous enfonçons sous
terre ; je crois que l' église tout entière s' affaisse
dans un bourbier, on dirait d' un démon qui pèse sur
son toit et l' écrase.
Les Vitraux.
Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs,
maintenant nos reflets n' éclairent plus rien. Les
pierres de la rue viennent nous casser chaque jour,
les vents nous

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jettent par terre ; il faudra remporter toutes nos
fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.
Les Dalles.
On nous a usées, nous sommes trouées en maints
endroits, nous sommes lasses d' être foulées par des
pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent
nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on
tirées des flancs de la montagne, où nous étions si
paisibles, au sein de la terre ?
La Cloche.
Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient
plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule ;
est-ce que les hommes sont tous morts ?
Autrefois ma voix d' airain chantait à tue-tête, je
faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour
remuait, ivre, et frémissait sous mon poids. Je
chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver
des campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants,
accourant, accourant vite et se pressant sous mon
portail. Du jour où on me monta ici, j' ai toujours été
fêtée, honorée comme la reine de l' édifice, comme la
tête de la cathédrale. N' était-ce pas moi, en effet,
qui portais la prière de tous dans mes spirales
d' harmonie ? Aujourd' hui seulement je me tais, je
m' ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me
prend ; je crois que je vais m' écrouler avec mon
clocher, j' ai plutôt envie de me faire fondre en
boulets et de courir dans la plaine.
Les Gargouilles.
Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites,
hérissées, suspendues ; on nous regarde en bas sans
terreur. Autrefois nous crachions l' eau de l' orage, en
grimaçant si bien qu' on avait peur ; maintenant ils
nous regardent d' en bas en ricanant. Oh ! J' ai envie

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de m' en aller, de me détacher de la pierre et de
sauter ; je m' allonge tant que je peux, mais j' ai les
pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes
à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner,
ou l' entraîner derrière nous ; faisons tous nos efforts,
poussons en avant, tendons nos jarrets de granit,
hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de
nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents
et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues
dans l' infini, à regarder la foule s' agiter en bas et
les hiboux battre des ailes autour de nos flancs.
Et Satan aussitôt dit à l' église :
-non, je ne veux plus de toi ! Il y a longtemps que
tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles
embarrassent mes pas ; je t' abattrai, car tu es belle
quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle ;
je t' abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars
courront mieux quand tu n' y seras plus.
Tu n' as plus pour te défendre ni l' amour du croyant ni
celui de l' artiste, mon esprit s' est infiltré dans tes
veines depuis la base de ton plus profond pilier
jusqu' à l' air qui surmonte ta plus haute aiguille, le
vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la
face et te mange la figure. Que veux-tu faire ? Tu vas
retomber sur la terre, où l' herbe te couvrira pour
toujours.
Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et
solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau
servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre.
La nef va tomber par terre, la voûte va s' éventrer
comme un ventre trop plein et qui crève.
Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau
sous le poids de leur cathédrale, qui s' abaissera tout
à l' heure comme un flot de la mer qui s' est monté bien
haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.

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Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on
pavera les rues avec vos faces plates et carrées ; et
le pied de la courtisane, le pas du mulet, les roues
des chars vous useront si bien que vous ne serez plus
que de la poussière qu' enlèveront les vents.
Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et
te ronger ; tu vas hurler et bondir dans la plaine ;
chaque fois que tu chanteras, ta voix tuera des hommes
sur son passage.
Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser,
vous aurez le plaisir de vous voir sauter et rebondir,
en vous brisant de nouveau sur la terre.
Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous
assommerez toutes quelqu' un dans votre chute ; mais
on vous ramassera avec soin, on vous grattera, on vous
blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque
lupanar immonde où je vous reverrai souvent.
Il dit, et aussitôt l' église s' écroula tout entière,
depuis son sommet jusqu' à sa base ; elle s' écroula
d' un seul coup, ce fut un fracas horrible. Mais il y
eut un immense rire qui accueillit cette chute, les
philosophes battaient des mains ; mais un autre rire
les domina tellement qu' ils disparurent tout à fait.
Celui-là, vous le connaissez, c' était celui de Yuk.
Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec
de la cendre jusqu' au ventre ; il s' y enfonçait à
mesure qu' il tâchait de s' élever. Tout était morne,
mort et détruit autour de lui.
Il disait :
-où suis-je ? Où suis-je ? J' ai monté dans l' infini,
et j' ai eu vite un dégoût de l' infini ; je suis
redescendu sur la terre, et j' ai assez de la terre.
Aussi que faire ? La nature et les hommes me sont
odieux. Oh ! Quelle pitoyable création !

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Et il se mettait à rire aussi.
-je suis las de tout ; il faut donc mourir. Quels
sont ces esprits qui m' ont conduit où j' ai été ?
Satan se présente à lui et lui dit :
-c' est moi, c' est moi, je suis le diable !
Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.
Satan.
D' où te vient cette horreur ? Pourquoi me craindre ?
Si je voulais, je t' emmènerais déjà dans mon enfer, où
ta chair repousserait toujours pour brûler toujours,
car tu t' es donné à moi depuis longtemps. N' as-tu pas
maudit la vie ? N' as-tu pas ri de la création ? N' es-tu
pas plein de doute et d' ennui ? Il n' y a de bonheur que
pour ceux qui espèrent dans la joie de leur foi.
As-tu compris une seule des choses que tu as vues ?
As-tu senti tout ce dont tu dis que tu as dégoût ? Que
sais-tu de la vie ?
Smarh.
Je croyais l' avoir connue et, en effet, je vois qu' à
peine je l' ai vue ; je crois toujours voir la lumière,
et puis tu me replonges dans l' ombre. Non ! Je ne vois
plus qu' un horizon noir, obscur et vague.
Tiens, regarde ! La cendre me vient jusqu' au ventre,
le soleil s' est couché, il n' y a plus sur la plaine
qu' une teinte morne et rouge, comme le reflet d' un
incendie éteint. Dis-moi donc si l' horizon ne
s' éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans
les ténèbres ? Où veux-tu que j' aille ? Et pour quoi
faire ? Me donneras-tu des prairies pures, des océans
sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité ?
Satan.
Non ! Je veux au contraire que les tempêtes et les
vanités soufflent dans ton existence comme le vent
dans la voile, t' entraînent vers quelque chose
d' immense, d' inconnu, et que moi seul je sais.

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Smarh.
Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau ?
Tu veux donc que l' orage aille toujours jusqu' à ce
qu' il m' ait brisé tout à fait ?
Satan.
Oui ! Pour te laisser sur quelque grève déserte, où le
désespoir, comme un vautour, viendra manger ton âme.
Smarh.
J' irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et
toujours traîné aux festins ! Tu vas me conduire ainsi
par les mondes ! Oh ! J' en ai assez. Grâce ! Toujours
de l' ennui morne et sombre ! Toujours le doute aux
entrailles ! Pitié ! Pitié !
Satan.
Non ! Non ! Je veux que tu n' aies plus de doute, et
que ta pensée s' arrête et ne tournoie plus sur
elle-même comme la terre dans sa course ivre et
chancelante.
Smarh.
Et que vas-tu me faire ? Vas-tu me changer, me donner
un autre corps ? Car le mien est déjà vieux ; j' ai en
moi le souvenir de dix existences passées, et déjà je
me suis heurté à tant de choses que si je vais ainsi
je tomberai en poussière.
Satan.
Ton sang est vieux, dis-tu ? J' y ferai couler du poison
dedans, qui nourrira ta chair flétrie ; je te
soutiendrai jusqu' au jour où tu pourras aller seul,
jusqu' au jour où je te lâcherai de ma griffe.
Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les
crimes et les passions. Oh ! Je vais animer ton
existence, je vais te gonfler le cœur jusqu' à ce
qu' il crève

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percé ; je vais t' en donner, t' en donner jusqu' à ce
que tu n' en puisses plus ; tu vas courir sous un
soleil de plomb, tu vas traverser des mares de sang et
des océans de boue, tu vas vivre. N' as-tu pas un but ?
N' es-tu pas destiné à accomplir une mission ? Mission
de souffrance et d' angoisses ! Quand tes membres seront
usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre,
je te pousserai toujours, et tu iras ainsi dans cet
infini des douleurs jusqu' à ce que tu ne sois plus
rien, rien. Entends-tu cela ?
Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie,
t' approcher du bord et puis t' en éloigner pour
toujours ? Non ! Non ! Je vais t' y plonger longtemps,
et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute
l' amertume.
Dis-moi, que veux-tu ? Forme un rêve, creuse une idée,
désire quelque chose, et ton rêve aussitôt va devenir
une réalité que tu palperas des mains ; je te ferai
descendre jusqu' au fond du gouffre de ta pensée,
j' accomplirai ton désir.
Smarh.
Que sais-je ? Car j' ai mille passions sans but, mille
instincts confus ; j' ai comme, dans mon âme, les débris
de vingt mondes, et je ne sens pas un souffle qui
puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance
et d' amour, d' illusions perdues ; mon cœur est sec
comme un roc brûlé du soleil et battu de la tempête,
je suis lassé comme si j' avais marché depuis des
siècles sur une route de fer.
Et pourtant j' ai encore besoin de vivre ! Je sens, tout
au fond de mon âme, quelque chose qui remue encore, et
qui palpite, et qui veut vivre, quelque chose qui
demande et qui appelle comme une voix d' enfant dans la
nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne
comme si mes veines étaient d' airain rouge.

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Oh ! Si quelque rosée du ciel, toute humide et toute
fumeuse de parfums, venait baigner mon cœur et
l' endormir ! Si le vent frais des nuits d' été pouvait
ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de
fatigues !
Satan.
Viens, viens, mon maître, ta course n' est pas finie ;
tu te plaindras quand tu seras vieux ; sois ferme, aie
le cœur dur pour vivre longtemps et ne désespère pas
de l' avenir, si tu veux être heureux. Regarde le
monde, il y a bien quelque six mille ans qu' il sue et
qu' il travaille dans le cercle de l' infini, et il
croit avancer parce qu' il tourne.
Allons ! Allons ! Tout est à toi, l' enfer va te
servir ; le monde, pour te plaire, s' étale comme une
nappe. Que veux-tu manger ? De quoi veux-tu te
nourrir ? De gloire ? Des voluptés ? Des crimes ? Tout,
tout est à toi !
Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent,
leur dos était long et se pliait comme un serpent,
leur large queue noire battait la terre, leur crinière
flottait et sifflait au vent, leurs ailes se
déployaient comme des ailes de chauves-souris, et,
quand ils furent emportés par eux, on n' entendait que
le bruit des vagues d' air que remuait leur vol, et
celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée. Ils
couraient à pas de géant sur le monde ; sous eux
étaient perdus les villes, les campagnes, les tours,
les clochers, les mers ; ils allaient traversant les
empires, et ce vol de l' enfer passait aussi vite que
la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la
tempête avec le sable du rivage. Satan se tenait
immobile, droit, plein de majesté et d' orgueil, il
regardait tout disparaître derrière lui, tout
apparaître devant ; Smarh se tenait couché sur la
crinière, à laquelle il se cramponnait pour se soutenir.
Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée

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du monde. Emportés par leurs chevaux, tout passait
devant eux : pyramides, armées, tombeaux, ruisseaux,
manteaux de pourpre, empires, tout cela passait comme
l' espace qu' ils franchissaient. Leurs coursiers
faisaient battre leurs ailes et baissaient la tête
pour mieux bondir, mais Satan les pressait du flanc :
-allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous
attacherai à la queue de quelque comète qui, dans sa
course éternelle, vous fera mourir de fatigue. Plus
vite ! Mangez donc l' air ! êtes-vous fatigués déjà
pour quelques mille lieues que vous avez été toute une
heure à faire ? Allons ! Plus vite, ou je vous casse la
tête d' un coup de pied. Les nuages roulent, la neige
tombe sur les montagnes, la mer se tord et mugit,
l' air siffle, étendez-vous plus long, d' un bond
franchissez-moi cette montagne, d' un coup d' aile
passez-moi cet océan. Quand vous serez fatigués, vous
irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et
quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le
marbre de quelque sépulcre.
Et la course recommençait, plus vive, plus longue,
plus silencieuse, plus terrible. On les voyait de loin,
dans les airs, marcher sur le vide et courir dans
l' infini.
Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière
eut bien battu leur croupe, et que leurs flancs pressés
furent couverts d' écume et de sang, ils finirent par
tournoyer en planant dans les airs et s' abattirent
sur la terre.
C' était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes
cuivrées illuminaient les coteaux ; c' était dans un
cimetière de village, parmi les tombes grasses et les
herbes. Les coursiers se traînaient sur le sol jonché
de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient
sur la terre ; ils étaient haletants et se traînaient
comme des lézards, couchés sur le ventre.

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L' église était vieille, toute ridée, toute grise ; on
voyait, à travers ses vitraux, quelques lampes
s' allumer et s' éteindre ; des paysans jouaient et
couraient devant le porche.
Smarh et Satan s' étaient assis au pied de l' if dont
les rameaux allaient tout alentour, comme une large
rose verte. Il se fit un silence, les hommes se turent,
le vent cessa de souffler ; la nuit vint, Satan et
Smarh se regardèrent longtemps l' un l' autre sans rien
dire.
Satan était étendu sur l' herbe, il promenait son
regard fauve sur l' horizon, et sa griffe entrait
machinalement dans une fente de tombeau et remuait sa
cendre. Smarh le regardait, plein d' effroi, il
tremblait comme la feuille, jamais il ne s' était senti
si faible.
La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de
clartés ; les feux rouges et bleus sortaient et
rentraient de terre, la terre remuait et semblait
s' agiter comme les vagues ; les hommes se mirent à
fuir, mais la terre du cimetière montait sur les corps
et les engloutissait. Les vitraux de l' église parurent
s' agiter eux-mêmes et prendre vie, les lampes,
allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et
semblaient les faire remuer, comme si les fleurs
peintes eussent été des fleurs vertes et que quelque
vent d' enfer les eût agitées.
Les personnages se mirent à marcher d' eux-mêmes, et
Smarh vit le Christ dans le désert. Il était seul.
Tout à coup le diable se présentait à lui, il avait une
tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ
avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les
mains et faisait claquer ses ongles.
Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait
le voir ainsi, mais plus horrible ; il marchait dans le
feu, et une sueur de sang coulait sur son corps. Les
tombeaux semblaient s' agiter comme des débris de
navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait
mollement et laissait voir des quartiers de squelettes
et

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de cadavres, qu' allaient déterrer les coursiers ailés,
et ils les mâchaient lentement.
Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l' on
n' entendit qu' une pluie éternelle d' un sang bouillant
et plein d' écume, qui brûlait la terre en tombant.
Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et
en se tordant dans les convulsions d' un rire immense,
à une longue corde qui partait du ciel et descendait
jusqu' à l' enfer.
Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit
obscure, si loin qu' ils changèrent de monde et qu' ils
arrivèrent au bord d' un beau fleuve.
On entendait le bruit de l' eau dans les bambous, dont
les têtes ployaient sous le souffle du vent ; les
ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se
reflétait sur elles ; au ciel les nuages l' entouraient
et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du
fleuve aussi s' en allaient lentement, entre les
prairies toutes pleines de silence, de fleurs.
Les flots étaient si calmes qu' on eût pris le courant
pour quelque serpent monstrueux qui s' allongeait
lentement sur les herbes pour aller mordre au loin
l' océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres
scintillantes des étoiles et les masses noires des
nuages ; souvent aussi les deux ailes blanches des
cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de
parfums, toute humide de la rosée des fleurs ; elle
était transparente et bleue, comme si un grand feu
d' étoiles l' eût éclairée par derrière. C' était un
horizon large et grand, qui baisait au loin le ciel
d' un baiser d' amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre ; je ne sais quelle
perception, jusque-là inconnue, de la nature entra dans
son âme comme une faculté nouvelle, comme une
jouissance

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intime et transparente, au dedans de laquelle il voyait
se mouvoir confusément des pensées riantes, des images
tendres, vagues, indécises. Il resta longtemps plongé
dans la béatitude de l' extase et se laissant enivrer
par tout cela, laissant son âme humer par tous ses
pores l' harmonie et les délices de ce ciel diaphane,
si large et si pur ; de cette campagne, avec ses herbes
courbées par la brise embaumante, avec les fleurs
balançant leurs calices et laissant échapper le parfum
qui s' envole ; de cette onde de lait murmurante et
douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied
bat mollement les flots endormis, qui viennent mouiller
d' un baiser tout fumant le sable doré et jonché de
coquilles blanches.
Son âme se déployait et nageait à l' aise, elle
étendait ses ailes et planait au milieu de cette
création, toute ivre de parfums, toute dormeuse et
nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses.
On sentait que la terre toute tiède grandissait en
beauté dans son sommeil.
Voilà que les ondes s' arrêtent et semblent une lame
d' argent qui est demeurée sur l' herbe, les joncs se
taisent, les fleurs s' ouvrent, la nuit devient encore
plus transparente, plus longue, plus voluptueuse ; et
tandis que Smarh restait là, on voit s' élever, sortir,
apparaître et s' enfuir, parmi la clarté douteuse,
comme des ombres qui passent. De vagues formes de
femmes nues, blanches, venaient autour de lui, marchant
avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais ; elles
l' entouraient, le regardaient, l' appelaient, puis elles
s' en allaient bien vite, bien vite, en courant ; les
unes se courbaient jusqu' à terre, et l' on voyait leur
dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier
avec un mouvement de fleur sous la brise ; les autres
s' étendaient sur ses genoux, et leur tête retombait
par terre et laissait voir leur gorge palpitante et
brune ; elles étaient vives, folâtres, errantes,
douteuses

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comme une suite d' images dans un songe d' amour.
Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en
dansant autour de lui ; elles s' entrelaçaient avec
leurs bras ronds et blancs sur leurs hanches de marbre,
on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et
leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car
elles chantaient, mais si bas, si confusément que
Smarh n' entendait que des sons doux et faibles, comme
ceux d' une flûte au dernier soupir d' une vibration
mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en
ressortaient avec leurs beaux corps tout humides et
leurs cheveux mouillés sur leurs seins ; souvent le
flot d' azur les apportait devant lui, comme dans des
bras invisibles et embaumés.
Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait
comme une vague géante ; il avait devant lui je ne
sais quelles illusions, qui éclairaient son cœur et le
menaient déjà dans un avenir tout plein de délices,
il voulait courir après, mais il lui échappait toujours
et il courait toujours.
Elles étaient si belles ! Il y en avait qui descendaient
de la nue grise, d' autres qu' apportaient les flots,
d' autres qui sortaient de dessous terre, d' entre les
herbes, les fleurs, et qui semblaient venir soit d' un
rayon de la lune, soit du parfum d' une rose, oh !
Belles ! Belles ! Et si fines, si transparentes, qu' on
les aurait prises pour les plus beaux rêves d' un
poète ! Il y en avait de blanches avec des cheveux
d' or, d' autres qui étaient brunes, ardentes, et qui
avaient des yeux noirs qui semblaient lancer des jets
de flammes.
C' était si beau de voir cette guirlande de femmes
nues, entrelacées et remuant toutes, que Smarh courait
dévoré par la rage. Elles lui échappaient des mains,
et puis elles revenaient devant lui. Il avait un désir,
un désir immense ; son âme était une chaudière rouge
où se brûlait, toute torturée, une passion
gigantesque ;

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il y avait un démon en lui, qui le poussait en avant,
lui disait cent choses infinies et lui chantait des
chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais
quelque chose d' ardent, de dévorant, de large et de
plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la
poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait,
venait ; tout son sang bouillonnait ; sa chair remuait
et semblait se repétrir dans cette passion, ses os
étaient broyés, sa pensée malade courait dans un
cercle de fer et se brisait la tête en voulant le
franchir.
Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son
pied et il en sortit un palais.
Smarh se trouva dans une large salle, assis à une
table toute couverte de mets ignorés ; il se
précipitait dessus en savourant avec délices les
premières bouchées, et buvait quelques gouttes des
liqueurs les plus parfumées. Les lambris de marbre
blanc, les pavés d' or étaient sculptés, ciselés ; il
y avait de place en place des femmes nues et belles
comme des statues, elles se confondaient avec elles ;
des clartés ruisselantes illuminaient tout cela.
C' étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui
de l' alouette dans les blés, comme la voix qui dit : je
t' aime, dans un baiser ; c' était partout formes de
rose, seins d' albâtre, beautés sans nombre, ivresses
infinies.
Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu' un
regard, de plus embaumant que les roses, de plus beau,
de plus resplendissant que la nuit étoilée, la volupté
sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, avec
ses ravissements, ses transports, ses battements de
cœur, ses ivresses, son délire ; rêvez tout ce que
vous voudrez de plus beau, de plus délirant ; songez
aux formes les plus belles, aux mots les plus
amoureux ; formez-vous dans votre esprit, avec
l' imagination la plus délirante d' un poète et les
souvenirs les

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plus superbes et les plus titaniques de Rome, une fête
de nuit, une orgie toute pleine de femmes nues, belles
comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des
coupes d' or, avec les mets les plus exquis, les
boissons les plus fumeuses ; dites-vous, si vous
voulez : il y avait un palais fait avec du marbre et
de l' or, des clartés sortaient des murs, les arbres
portaient un feuillage rose, la mer roulait des flots
de lait d' où sortaient des nymphes avec des couronnes
et des guirlandes, il y avait des danses et des
voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des
piédestaux, dans les poses les plus lubriques, les plus
exquises ; croyez-vous donc qu' avec vos misérables
mots, votre style qui boite et votre imagination qui
bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce
qui arriva cette nuit-là ?
Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà
si pauvre, si châtrée d' elle-même, pouvez-vous exprimer
tout le parfum d' une fleur, tout le verdoyant d' un pré
d' herbe ? Me peindrez-vous seulement un tas de fumier
ou une goutte d' eau ? Est-ce que le mot rend la pensée
entière ? Est-ce que l' expression ne l' étreint pas
dans elle-même ? Auparavant elle était libre,
immense, impalpable, et vous la fixez, vous la collez,
vous la clouez sur une misérable feuille de papier avec
un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc ! Avec des
mots, des phrases et du style, faites-moi la
description bien exacte d' un de vos souvenirs, d' un
paysage, d' une masure quelconque !
C' est là ce qui me désole. Savez-vous que j' ai rêvé
longtemps à cette superbe orgie, et que je suis lassé
de voir que je n' ai avancé à rien, et que je ne peux
pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de
cette chose qu' on nomme volupté, chose si transparente,
si fine, si légère, une vapeur insaisissable et rose
dans laquelle flottille l' âme toute oppressée et toute
confuse.

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Un jour que j' aurai de l' imagination, que j' aurai été
penser à Néron sur les ruines de Rome, ou aux
bayadères sur les bords du Gange, j' intercalerai la
plus belle page qu' on ait faite ; mais je vous avertis
d' avance qu' elle sera superbe, monstrueuse,
épouvantablement impudique, qu' elle fera sur vous
l' effet d' une tartine de cantharides, et que, si vous
êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et
que, si vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir
jeune ; ce sera une page qui passera en prodigalité la
poésie de M Delille, en intérêt les tragédies de M
Delavigne, en exubérance le style de J Janin, et en
fioritures celles de P De Kock ; une page enfin,
qui, si elle était affichée sur les murs, mettrait les
murs en chaleur eux-mêmes, et ferait courir les
populations dans les lupanars devenus désormais trop
petits, et forcerait hommes et femmes à s' accoupler
dans la rue, à la façon des chiens, des porcs, race
fort inférieure à la race humaine, j' en conviens, qui
est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.
En attendant, je m' arrête, car tout ce que j' ai de
plus poétique à vous dire est de ne rien dire.
Mais voilà Smarh qui s' est levé de dessus son lit de
rose, les roses le fatiguaient, et il s' est assis par
terre, sur le pavé de marbre blanc incrusté de diamant ;
il est essoufflé, la sueur coule de son front, son
grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se
promène lentement et va se fermer ; sa paupière est de
plomb, ses membres sont brisés de fatigue, son âme est
navrée d' amertume et de dégoût. Pourquoi donc ?
Les femmes viennent devant lui, elles l' appellent,
elles retournent leurs croupes vermeilles et blanches,
leurs hanches de satin se présentent à lui, leurs
cheveux ondoient sur leurs épaules d' albâtre, leur
sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le
sourire, leurs yeux, d' où découle une expression toute

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tendre, toute ardente, noyés dans une amoureuse
langueur, le regardent en face.
Tout à l' heure il courait après, il sautait, il
bondissait, il rugissait de plaisir, il se pâmait, il
se mourait ; et voilà qu' il les repousse, qu' il n' en
veut plus, qu' il détourne la tête et veut dormir.
On lui apporte, dans des plats d' or, un mets pour
lequel ont travaillé pendant trois jours vingt
esclaves ; des flottes sont parties dans tous les sens
pour en rapporter ce qu' il faut ; ce n' est ni un fruit,
ni une viande, ni un poisson, c' est de l' inouï, de
l' inventé, quelque chose à mourir de plaisir ; à peine
s' il l' a mis sous son palais qu' il l' a recraché. On
lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin
d' azur pilé avec des grappes du raisin d' Asie, tout
embaumé des parfums les plus doux, un vin si délicieux
qu' on n' en boira jamais de pareil ; à peine s' il en a
mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu' il
l' a jeté par terre.
Tout à l' heure il aimait les mots d' amour, l' alcôve
fermée, la femme frémissante et évanouie la gorge
étendue ; il aimait les soupirs, les baisers, les
longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes ; il aimait
la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse ; il
aimait les resplendissantes clartés, la lune argentant
les pelouses vertes, il aimait le mystère des bois, le
parfum des fleurs ; il aimait toutes ces choses qui
navrent l' âme et la font fondre en délices. Qu' a-t-il
donc ?
Tout cela était pourtant bien beau ! Et avec quelle
ardeur il l' avait convoité ! Que de fois il avait
appelé dans ses rêves ce quelque chose de surhumain et
d' impossible !
Il s' ennuie, il a l' âme pleine et vide comme un ballon
rempli d' air.
Non ! Tout cela, toutes ces beautés sans nombre,
toutes ces délices inventées, il n' en veut plus ; il
reste

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là sur le flanc, ivre mort, le dégoût plein le cœur,
le corps fatigué, l' œil morne et béant ; la volupté
le lasse, elle l' a remué, chatouillé, irrité, puis
elle l' a pris, l' a brisé comme un roseau, et l' a jeté
ensuite dans la satiété et l' ennui, l' ennui brut et
mort comme une chape de plomb qui couvre l' âme et
l' écrase.
Et Yuk est encore là avec son ignoble figure ; il
bave sur la pourpre, il casse le marbre et fond l' or ;
il brise les statues, il boit les vins et crache sur
les mets ; il prend les femmes, les épuise depuis la
tête jusqu' aux pieds, depuis les larmes jusqu' au rire,
le corps et l' âme ; il fait tout vil et laid, il
vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté, abaisse ce
qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade
la noblesse ; le voilà qui s' établit comme un roi dans
la volupté et qui la rend vénale, ignoble, crapuleuse
et vraie.
Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair ;
il se relève, dresse la tête et s' écrie :
-Satan ! Satan ! Je ne veux pas de tes joies ; autre
chose ! Allons, un cheval ! Une armée ! Des batailles !
Du sang ! J' en veux à y noyer des peuples ! Crois-tu
donc que je suis fait pour m' endormir dans la mollesse
et m' abrutir dans les voluptés ? Arrière tout cela !
Te dis-je, je veux être grand, immense ; je veux être
un des souvenirs du monde, et le manier dans mes deux
mains, et le battre longtemps avec les quatre pieds de
mon cheval.
Et le voilà parti comme la flèche que l' arc tendu a
lancée en avant, il traîne derrière lui toute une
armée qui court pour le suivre, il passe les Alpes,
l' Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.
Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes
noires ; quelquefois il vient s' abattre sur sa
couronne et pousse des cris rauques, en voyant le sang
rejaillir et la plaine, toute couverte d' hommes, se
couvrir de cadavres comme des épis fauchés ; il va
toujours.

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Il va, et partout derrière lui il se fait une grande
ruine, la terre est calcinée, l' herbe ne repousse
plus, la cendre vole aux vents, les fleuves sont
encombrés de morts, le sang rougit la neige des
montagnes.
Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras
suppliants vers lui, mais le poitrail de son cheval
renverse les pyramides, et ses pas broient les villes ;
il va.
Et l' on n' entend plus derrière lui qu' un grand soupir,
qu' un dernier râle, on palpite encore, l' incendie n' a
plus que sa fumée, les cadavres pourrissent, les os
sont blanchis par les pluies d' orage ; il va.
En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la
cabane où sa mère le mit au jour ; il a brûlé la
moisson, il a renversé le toit de son père ; il a
passé et l' on n' a plus vu qu' une longue trace de sang.
Il a mis des chaînes aux peuples qu' il a vaincus !
Puis il a dit : " je reviendrai " , et il est parti, et
ils sont tous morts dans la servitude, voilà les fers
qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux
vents.
Il a tout détruit, est-ce qu' il ne veut faire de la
terre qu' un vaste tombeau pour y enfermer son nom ? Ne
s' arrêtera-t-il jamais ? Il a usé vingt générations à
le suivre, et il va toujours, il va si vite que les
aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n' ont
pas le temps de finir leur large festin ; son manteau
flotte au vent, son épée est cassée, il bat son cheval
avec son sceptre, et il lui enfonce les talons dans le
ventre ; la crinière de son coursier est hérissée,
l' écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il
lève la tête pour humer la vapeur du sang.
Jamais il ne s' arrête, jamais un regard vers le passé,
car la tête en avant et fronçant le sourcil, son œil
dévore l' horizon, il marche à grands pas dans l' avenir
et rêve les conquêtes d' un autre monde ; il a un démon
ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des
armes qui s' entrechoquent : " encore, encore

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cela ! Il y a un océan que tu n' as pas traversé, un
empire de plus ! Est-ce assez ? Marche donc ! " il se
sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses
drapeaux, il désire que le monde soit plus grand pour
que sa conquête soit plus grande, il voudrait courir
avec le canon pour porter plus vite la mort et le
néant.
Son lit de lauriers est trop petit, il jette des
flottes sur les océans et des armées sur les empires,
il va toujours cassant, broyant, emportant dans ses
deux bras les peuples éplorés et traînant le monde
esclave à la croupe de son cheval.
Quand son navire fend les ondes, la carène remue les
cadavres balancés par la vague et les débris des
flottes. Quand son cheval galope, souvent le sang lui
vient jusqu' au poitrail, souvent son pied entre dans
le ventre des morts. S' il lève la tête, il voit un
ciel rougi par la lueur de l' incendie.
Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre
était déserte du sud au nord. Il passa par l' Asie et
l' Europe, l' ancien et le nouveau monde ; il traversa
les océans de la glace et les mers du sud où l' eau
brûle et fume sur un sable de feu ; les déserts, les
forêts, tout garda l' empreinte sanglante du talon du
vainqueur qui avait broyé quelque chose à chacun de
ses pas.
Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux,
bien des bois pleins de mousse, de larges feuillages
et des belles roses, et il ne désaltéra pas au ruisseau
sa gorge séchée par la poussière, il n' y lava pas ses
mains, il ne s' assit pas sous les feuilles vertes pour
regarder les nues s' en aller et venir dans le ciel.
Il n' aimait rien ; son âme était vide comme le désert
et insatiable comme lui. à mesure qu' il avançait, son
ambition se grossissait aussi, la montagne montait
toujours plus vite que le voyageur.
Enfin il arriva que tout fut fini, et qu' un jour son

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cheval s' abattit au bout du monde, devant l' infini
océan que l' homme ne peut franchir, au bord duquel il
reste toujours, regardant s' il ne verra pas apparaître
quelque cavale pour partir, quelque étoile pour
l' éclairer ; il est là, s' amusant à ramasser des débris
de coquilles et parcelles de grains de sable.
Il avait donc tout fini. Que faire ? Où aller ? La
terre était déserte, vide d' esclaves et d' armées. Il
leva les yeux vers le ciel et fut pris d' une ardeur
sans bornes :
-qu' est-ce que le monde ? Qu' il est petit ! J' y
étouffe, s' écria-t-il, élargis-moi cette terre ! étends
ses océans, recule-moi ces bornes-là, élargis-moi
l' atmosphère où je vis. Est-ce tout ? Est-ce que la
vie se bornera là ? J' ai dévoré le monde, je veux
autre chose : l' éternité ! L' éternité !
Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière
qu' il avait faite, il fit une pyramide de têtes de
morts séchées par les vents, il balaya avec des
drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit
dans une fosse et répéta : gloire ! Gloire ! Mais tout
croula vite, la poussière même s' envola, les ossements
l' engloutirent, la terre but le sang, et il sentit une
voix qui disait derrière lui :
-l' éternité, la gloire, l' immortalité, c' est moi !
Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort
d' un tombeau, avec un long linceul tout pourri, qui
enveloppait un squelette avec des lambeaux de chair
aussi verts que l' herbe des cimetières. Il avait une
tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de
courtisane ; son bâton, c' était un sceptre doré qui
portait un soc de charrue.
Il se leva plein de colère :
-qui ose dire qu' il y a de l' immortalité ?
Yuk.
C' est moi qui l' ose.
-sais-tu qui je suis ? Vois donc mes pieds tout

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pleins de poussière des empires, et la frange de mon
manteau toute mouillée par les larmes des générations.
Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière
rougie.
-c' est l' histoire, ajouta le spectre ; ose dire qu' il
y a immortalité sinon pour moi ?
Yuk.
Pour moi.
-qui donc es-tu ?
Yuk.
Et toi ?
La Mort.
La mort ! Et toi ?
Yuk.
Vois donc ! Ma tête va jusqu' aux nues, mes pieds
remuent la cendre des tombeaux ; quand je parle, c' est
le monde qui dit quelque chose, c' est le créateur qui
crée, c' est la création qui agit ; je suis le passé, le
présent, le futur, le monde et l' éternité, cette vie et
l' autre, le corps et l' âme ; tu peux abattre des
pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne
m' arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose.
Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre,
je me ris de ta face qui a toujours glissé sur moi
comme l' eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton ventre en
lambeaux, toute la poussière qui t' entoure, les pleurs
de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont
tu te fais gloire, les ruines, le passé, l' histoire,
tous ces grains de sable qui forment ton trône, le
monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps,
tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges
jusqu' aux larmes d' un chien, l' Atlas jusqu' à un tas de
fumier, depuis un tronc jusqu' à un brin d' herbe, tout
cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume,

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que sais-je enfin ? Tout ce que tu manges, tout ce que
tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui
est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu
entends ? Tout cela me fait rire, moi, et d' un rire
plus fort que le bruit de ton pied quand il broiera le
monde d' un seul coup !
La Mort.
Qui donc es-tu ?
Yuk.
Eh quoi ! Ne m' as-tu donc jamais vu ? Aux funérailles
des empereurs, n' était-ce pas moi qui étais couché sur
le drap noir, qui conduisais les chevaux ? N' est-ce
pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir
ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de
marbre et les charognes de loups sous les feuilles des
bois ?
Quand tu es entrée dans l' église, et que tu t' es mise
à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es,
toi qui manges de la terre et du bronze, n' as-tu pas
vu ma main éternelle qui cassait le christ et
souillait l' autel ?
Eh quoi ! Quand l' aurore blanchit les vitres au sortir
de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les
coupes d' or et essuyer ta bouche aux dents usées avec
la nappe de pourpre, n' as-tu pas entendu ma chanson,
qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et
les mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres
bleues des morts ?
Quand tu te baisses jusqu' à terre et que tu te penches
pour mieux faucher, n' as-tu rien entrevu à travers
l' écroulement des monarchies ? Au milieu des ruines
qui tombent, n' as-tu pas entendu le fracas des
pyramides qui s' écroulent, une autre ruine au milieu
de ces ruines, une voix au milieu de ces voix, une
grimace parmi ces figures ?
N' as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le

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temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le
remplit et qui le soûle ? N' as-tu pas vu une autre
éternité dans l' éternité ?
Tu crois que tout est fini quand tu as passé ? Tu te
crois l' infini, et que tu donnes des bornes où ton
pied se met ? Partout où ta charrue laboure, tu crois
y semer le néant ? Comme si, après l' incendie, il n' y
avait pas les cendres ! Après le cadavre, n' y a-t-il
pas la pourriture ? Après le temps, n' y a-t-il pas
l' éternité ?
La Mort.
Qui donc es-tu ? Parle ! Parle !
Yuk.
Ah ! Qui je suis ? Je suis le vrai, je suis l' éternel,
je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je ;
je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera ; je
suis toute l' éternité à moi seul. Pardieu ! Tu me
connais bien, plus d' une fois je t' ai baisée au visage
et j' ai mordu tes os, nous avons eu de bonnes nuits,
enveloppés tous deux dans ton linceul troué.
La Mort.
C' est vrai ! Je t' avais oublié, ou du moins je voulais
t' oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu
m' épuises, tu m' accables, tu veux avoir, à toi seul,
tout ce que j' ai, et je crois qu' il ne me resterait
plus qu' un seul fil de mon manteau que tu me
l' arracherais.
Yuk.
C' est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique,
mais je t' apporte chaque jour tant de choses que tu ne
devrais pas te plaindre.
La Mort.
C' est vrai ! Faisons bon ménage, car nous ne pouvons
vivre l' un sans l' autre. Après tout, tu manges encore

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les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière
que font mes pieds.
Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh,
rapidement, d' un seul jet, comme dans un éclair. Il
revit passer d' abord sa chaumière d' ermite, avec son
crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses jours
purs, avec ses nuits tranquilles ; il se rappela que
quelqu' un était venu lui parler, qu' il y avait eu alors
dans son âme une immense confusion, tout un chaos de
pensées ; et qu' il était parti avec cet être, qu' il
était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à
des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée
même ne peut y atteindre ; et il avait une grande peur,
son âme s' était pliée comme un roseau et s' était
brisée sous l' ouragan de l' infini.
Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant
la nature, plus faible que l' aile d' une mouche ; il
avait encore là senti quelque chose qui pesait sur lui,
comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et il
était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne
invisible.
Il avait vu aussi la vie barbare s' acheminant vers les
cités, et les cités elles-mêmes, mais en dedans, avec
toutes ces choses qui tombent, le roi, l' église, la
vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.
Il y avait là un vide dans son souvenir.
Puis tout à coup il vit repasser, comme par une
illumination magique, toutes les femmes l' appelant,
lui souriant ; il se rappela ses voluptés et ses
dégoûts, toute la vie ! Et ses courses effrénées à
cheval, tout écumeuses et toutes sanglantes du sang
des morts, des cris, des bruits d' armes ; et puis une
grande plaine toute vide, avec de la cendre, et il
tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s' il
était dans une arène et que sa pensée fût sortie de
lui et qu' elle fût là le combattant avec des griffes
de fer, secouant son

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corps, le déchirant, le faisant tourner, courir ; elle
le harcèle, le poursuit sans qu' il puisse l' éviter.
Cela dura jusqu' à ce qu' il fût tombé, étourdi, épuisé
de fatigue.
Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus
cruelle que celle du Christ, car elle était sans
espoir, sans aucun horizon qui apparût au bout de ce
long chemin vide et plein de douleurs, sans soleil qui
perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui
aussi sua une sueur de sang et de larmes, et on les
entendait tomber sur la terre.
Ah ! Ce fut pire, car sa croix, c' était son âme qu' il
avait peine à porter et qui le brisait. Il l' avait
portée dans la vie, et arrivé au haut du calvaire, il
la laissa tomber de lassitude.
Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois
jours, et son tombeau n' était point un couvercle de
pierre, mais c' était le cadavre vivant de la pensée
qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la
vie et du fini.
Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes
silencieuses, quand tout pesait si durement sur lui,
il s' éleva cependant comme un dernier soupir, un
dernier baiser, quelque chose d' immense, d' amoureux,
d' impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha
ce qu' il n' avait jamais vu, désira ce qui n' existait
pas ; il tendit les bras vers un infini sans bornes,
et il se prit à rêver de belles choses inconnues. Son
âme, toute usée, comme une vieille voile que les
ouragans ont crevée et qui est retombée sans souffle,
commença à palpiter, comme si une brise du soir,
courant sur une mer du sud et apportant des parfums et
de doux et vagues échos, l' eût enflée ; il reprit à la
vie, et son cœur se rouvrit à l' espérance comme les
fleurs au soleil.
Quelle journée devait l' attendre ? Quel ouragan allait
la casser sur sa tige ? Pauvre fleur ! Pauvre âme !

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C' était un enfant, tout jeune, tout rose encore,
l' âme imprégnée d' amour, de rêveries, d' extases.
Le matin, il partait, mais il n' allait ni vers les
champs où son père labourait, ni sur le rivage où la
barque de ses frères aînés était attachée, car il
aimait à contempler les nues fugitives, les moissons
qui se ploient et s' ondulent aux vents comme une mer ;
il allait dans les bois et il écoutait la pluie tomber
sur le feuillage, les oiseaux qui roucoulent sur la
haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent dans les
airs et qui se jouent dans les rayons du soleil ; il
regardait la neige tomber, il écoutait le vent mugir.
Il allait toujours vers la mer, c' étaient là tous ses
amours. Il courait jusqu' à ce que ses pieds eussent
touché le sable et que le vent des vagues vînt sécher
ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le soleil
brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses
pieds ; que lui faisait cela ? Lui qui écoutait les
flots mourir sur la grève et qui regardait le soleil
qui se baigne sous l' écume.
Il se mettait dans un antre de rocher, comme l' aigle
dans son aire, et là, comme lui, il contemplait le
soleil et l' océan. Il regardait au loin toute la verte
plaine sillonnée d' écume et parsemée des écorchures de
la brise, il suivait l' ombre des rochers, qui
s' allongeait et diminuait sur le rivage ; immobile, il
contemplait la même vague pendant longtemps, le même
brin d' herbe, le même rocher avec son varech d' où
l' eau ruisselle en perles, le même flocon d' écume que
roulait le vent sur le rivage.
Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait
les doigts, et il prenait plaisir à voir les rayons de
sable partir de différents côtés et disparaître en
tourbillonnant, en s' élevant. Le soir, il regardait le
soleil s' abaisser dans l' horizon, et ses gerbes de feu
s' élancer des vagues et former un immense réseau
lumineux ; les mouettes rasaient les flots, le sable,
emporté par

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la brise qui s' élève, roulait et courait sur le
rivage. La nuit, c' étaient les étoiles, la lune, les
rayons argentés sur les vagues vertes.
Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il
grandit sans faire autre chose que de mener une vie
contemplative, une vie de pleurs, d' extases, de
rêveries, une vie molle et paresseuse ; il vécut comme
les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant
le ciel. Tout ce qui chantait, volait, palpitait,
rayonnait, les oiseaux dans les bois, les feuilles qui
tremblent au vent, les fleuves qui coulent dans les
prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages,
vagues écumeuses, sable embaumant, feuilles d' automne
qui tombent, neiges sur les tombeaux, rayons de soleil,
clairs de lune, tous les chants, toutes les voix, tous
les parfums, toutes ces choses qui forment la vaste
harmonie qu' on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient
dans son âme, y vibraient en longs chants intérieurs
qui s' exhalaient par des mots épars, arrachés. Mais ce
qu' il y a de plus sublime, de meilleur, de plus beau,
ne s' en échappe jamais ; cela, au fond, c' est la
musique intérieure, celle des pensées ; les vers mêmes
ne sont que l' écho affaibli qui vient de l' autre monde.
Un soir, en revenant, c' était un crépuscule d' été, le
soleil était rouge, et des fils blancs s' attachaient
aux cheveux ; et ce jour-là il avait regardé, comme
les autres jours, la mer se rouler sur son sable, les
herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir
et s' en aller, comme des pensées, dans l' infini du
ciel bleu. Mais il avait regardé tout cela sans le
voir, il y avait dans son âme bien d' autres tempêtes
que celles de l' océan, bien d' autres nuages que ceux
du ciel.
Pourquoi donc s' ennuyait-il déjà, le pauvre enfant ?
Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui
s' étendait sous ses yeux, quelque chose de plus
resplendissant

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que le soleil. Lorsqu' il voyait, dans les belles nuits
d' été, les bouquets de roses et les jasmins secouer
aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la
brise agitait les feuilles vertes et qu' elle remuait,
dans ses plis invisibles, des échos lointains d' amour
et des parfums de fleur, que la lune brillait toute
pure et toute sereine, avec ses lumières qui montent et
brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les
nuages qui s' étendent comme des montagnes mouvantes ou
les vagues géantes d' un autre océan, il avait senti
qu' il y avait encore dans son âme quelque chose de plus
doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces
clartés, comme s' il y avait en lui des sources
intarissables de volupté et des mondes de lumières qui
rayonnaient au dedans.
Ce n' était plus assez de rester dans le fond de la
vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée
montante, couché sur les filets aux mailles rompues,
alors que le soleil brillait sur les flots et que la
quille venait battre le sable et les cailloux qui
erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots
s' avancer et les sauterelles de mer rebondir comme la
pluie sur le rivage, ni de sentir dans ses cheveux le
vent de l' automne qui roule les feuilles jaunies et les
plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs
dans les rameaux morts ; rien de tout cela !
Eh quoi ! Ni les baisers de cette belle fille brune,
qui l' attend chaque soir à la chapelle de la vierge et
qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant à
travers la brume si elle ne verra pas apparaître son
ombre, si elle n' entendra pas le souffle de sa voix ?
Ni sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri,
couvert de neige dans l' hiver, mais tout blanc de
fleurs dans l' été ? Sa mère file sous l' âtre de la
cheminée, un banc de gazon est là devant ; tout jeune,
il y dormait au soleil ; enfant, c' est sur le sabre de
son grand-père qu' il montait à cheval, c' est son vieux
casque

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qu' il roulait sur l' herbe, c' est dans son bouclier
qu' il dormait ; c' est dans ce vieux lit-là qu' il
naquit.
De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là,
derrière cette colline ; mais on entend le bruit des
flots et, dans l' hiver, elle déborde à droite dans le
marais.
Il s' en retournait ainsi, bercé par sa marche et
écoutant lui-même le bruit de ses pas dans les herbes,
regardant le soleil qui se retirait à l' horizon, et
les bœufs couchés à l' ombre et remuant la tête pour
chasser les moucherons.
Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui,
comme si une bouche eût effleuré sa joue ; et une fée
lui apparut avec un diadème d' or, elle répandit devant
lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels
lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut
dans un tourbillon de poussière.
Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé
d' espérance, joyeux, ivre de lui-même, marchant à
grands pas dans la vie future qu' il comblait de
félicités sans bornes et d' enthousiasmes immenses.
Agité epuis longtemps par son âme, remué par toutes
les choses qui y bourdonnaient, il avait voulu être
poète.
Poète, c' est-à-dire avoir des cheveux blancs avant
l' âge, marcher de dégoût en dégoût, s' avancer dans le
monde et voir l' illusion vers laquelle on avance, fuir
toujours sans la saisir, être là comme ce géant de
la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge,
et sentir échapper toujours ces fruits qu' on a rêvés,
qu' on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue
jusqu' à nous. être là, présent, avec sa jalousie, sa
rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid,
si railleur ; s' épuiser, donner son sang, ce qui est
plus que son sang, son cœur ; le verser à plein bord
dans des vers qu' on a ciselés comme du marbre, et tout
cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour
qu' on le casse, pour qu' on le broie, pour qu' on le
pétrisse

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dans le dédain, pour qu' on jette de la boue sur les
ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de
votre cœur.
Poète, s' était-il dit, oh ! Poète ! Poète ! Il répétait
ce mot-là comme une mélodie aimée qu' on a dans le
souvenir et qui chante toujours dans notre oreille ses
notes amoureuses.
Oh ! Poète ! Se sentir plus grand que les autres, avoir
une âme si vaste qu' on y fait tout entrer, tout
tourner, tout parler, comme la créature dans la main
de Dieu ; exprimer toute l' échelle immense et continue
qui va depuis le brin d' herbe jusqu' à l' éternité,
depuis le grain de sable jusqu' au cœur de l' homme ;
avoir tout ce qu' il y a de plus beau, de plus doux, de
plus suave, les plus larges amours, les plus longs
baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes,
les bravos, l' or, le monde, l' immortalité ! N' est-ce
pas pour lui, la mousse des bois fleuris, le battement
d' ailes de la colombe, le sable embaumant de la rive,
la brise toute parfumée des mers du sud, tous les
concerts de l' âme, toutes les voix de la nature, les
paroles de Dieu, à lui, le poète ?
Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi
un rayon de soleil ou un soupir de femme, mais que ta
voix soit douce, qu' elle m' endorme comme sous des
roses, qu' elle me navre, qu' elle me fasse mourir de
volupté, d' extases.
Quand je te verrai, ô poète, quand tu m' auras dit
toutes les choses de l' âme, que j' aurai recouvré tes
accents, je me mettrai à tes genoux, tu seras mon
dieu, je n' en ai point ; j' étalerai tous les manteaux
royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes
pour te faire un marchepied.
Et il s' était mis un jour à prendre une plume, il
l' avait saisie avec frénésie, il l' avait écrasée, en
pleurant de joie et d' orgueil, sur un morceau de
papier ; il était là, haletant, l' œil en feu,
saisissant au vol les

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idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose
de son cœur pour l' attirer au dehors, pour la
déshabiller, pour la donner toute nue à la foule.
Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il
voulait l' arrêter, mais ce gouffre-là l' entraînait
lui-même ; il commençait à se sentir faiblir et il se
disait :
-malheur ! Malheur ! Qu' ai-je donc ? Le feu brûle mon
âme, mais ma tête est de glace ; autrefois j' avais des
pensées, plus une seule ! Je sens seulement des
passions sans but, qui roulent en moi, comme des
vagues qui s' entrechoquent par une nuit sombre. Que
dire ? Que faire ? Cela même.
Oh ! La misère ! Je ne pourrai donc pas pousser un
seul soupir que tout craque, s' écroule, se brise en
moi ! Mon âme se gonfle, elle m' étouffe, elle va crever
le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui
déchire le gant. Pourquoi donc ? Quelle malédiction !
écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t' y
pousse !
Oui ! La pensée est en moi, je la sens qui se meut
comme un immense serpent, je la vois comme un large
horizon qui se déploie à l' aurore, le soleil brille,
la brume s' envole, la voilà qui monte, elle grandit,
elle approche, je la tiens... tu es à moi, à moi !
Comme cela est beau, sublime ! J' ai donc du génie,
moi ? Non, non, hélas !
Voilà que tu t' envoles donc, chère illusion ? Et toi
aussi, orgueil, tu me quittes ? Qu' aurai-je ?
Et cependant... tout n' a pas été dit ! Voyons,
creusons, remuons mon âme, dût-elle ensuite me tomber
en poussière dans les mains.
L' amour ! L' amour ! Eh bien ? Ah ! Quelle misérable
vanité ! Est-ce que jamais des vers diront tous les
miracles d' un sourire ou toutes les voluptés d' un
regard ? L' amour ! Quand j' aurai bien répété cela des
fois, est-ce que j' aurai dit quelque chose de plus ?
Non !

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La gloire, par exemple ? Voyons : des conquérants,
Alexandre, César, Napoléon... eh bien ! Des chars,
de la poudre, du sang. Ah ! Quelle stupidité ! De la
gloire ? La convoitise me brûle, et je ne peux pas
dire la meilleure partie de la rage que j' ai dans le
cœur.
Si je parlais de la mort plutôt ? C' est du néant, cela,
c' est du vrai ; mais ma pensée s' y perd, et plus je
pense moins je parle. Si j' étais un cadavre ressuscité,
je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous
déchirent le ventre c' est une joie ou un supplice ; et
si la tombe est si noire qu' on le dit. Mais que dire ?
Est-ce que c' est là la limite de l' art ? Est-ce que la
poésie est un monde tout aussi mensonger que l' autre ?
N' ira-t-on jamais plus loin ?
Et cependant j' ai du génie, je le sens, j' en suis plein,
il me semble qu' il déborde... non, c' est de l' orgueil !
L' orgueil, le sang des poètes !
Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde
idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse
déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande
encore quelque chose de beau pour l' amuser !
Mais l' amour, la gloire, la mort, l' orgueil, tous ces
néants-là qui m' entourent et m' assiègent, pas une
lettre de tout cela à écrire !
Dieu ? Autrefois j' y croyais. Que je me reporte par
la pensée au temps où je priais la vierge à genoux,
et où ma mère m' apprenait des prières. Si j' allais
redevenir dévot, j' aurais au moins quelque chaleur,
quelque conviction, je pourrais remuer les autres ;
mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le
pourrais pas, moi qui rit en passant devant l' église
et qui ai craché sur la croix, un jour où j' avais faim.
Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire,
puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est
là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée
sous le coup de dent du malheur et du désespoir ? Dans
ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans

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l' infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment, tout
me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et voilà
que je suis resté dans un océan de fange où je tournoie,
où je m' engloutis. Je ferais mieux de rire de tout
cela, et d' aller me soûler à la taverne ou bien de
courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque
ignoble et vénale volupté.
Tant mieux ! Je n' ai plus à descendre. Il y a encore
peu, je craignais que mon malheur n' augmentât, que ma
chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond du
gouffre..., à moins qu' il n' y ait des enfers sous
l' enfer et un désespoir encore après le désespoir.
Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi
toujours ? Mais je ne suffirais pas aux malheurs qui
me dévorent, et il faudrait que mon cœur se double
pour que tout le dégoût que j' ai pût y contenir
longtemps.
Et quand je pense, hélas ! Qu' autrefois je me
contentais d' un rayon de soleil, d' une moisson dorée,
d' un beau clair de lune dans les bois, et que j' en
avais assez, et que cela m' emplissait, et que j' étais
heureux quand j' avais mis tous ces échos dans mes
strophes sonores et arrondies ! Oh ! Qu' il y a loin
déjà de ce temps-là à maintenant ! J' étais si jeune !
Si enfant ! Si heureux !
Mais, après avoir pris la nature, j' ai voulu prendre
le cœur, après le monde, l' infini, et je me suis perdu
dans ces abîmes sans fond, voilà que j' y roule. J' ai
voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de
superbes squelettes, mais c' est mon âme que la mort
a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous
mon genou et les montrer façonnées de mes mains, ce
sont elles qui m' ont entraîné dans leurs courants, dans
leurs tempêtes. J' ai cru que rien n' était trop haut
pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du
néant, plus faible qu' un roseau brisé.
Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées
que l' aurore menteur m' annonçait si resplendissantes
et si pures ; j' aurai donc entrevu un monde
d' enthousiasme,

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de transports ; l' éclair aura brillé devant mes yeux
et m' a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce
paradis de pensées dont le large glaive froid de la
réalité me sépare pour l' éternité.
Ah ! Prison de chair, je te maudis ! Pourquoi es-tu
là ? Voyons ! Que fais-tu, misérable charogne vivante,
qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui
manges, qui dors et qui jouis ? Pourquoi suis-je
attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi
qui veux voler dans les cieux et partir dans l' infini ?
Qu' avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là,
dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des
ailes que tu brises aux parois qui t' entourent ? Je
sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et
lorsque je vois les étoiles tu t' élances vers elles,
quand la mer est devant moi tu veux courir dessus plus
vite que le regard ; et quand je vois les tombes,
n' est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis
que le corps veut vivre ?
Tu es un chant, une note, un soupir... non, non, rien
de tout cela ! Tu es le cœur gonflé, tu es cette voix
qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en moi,
tandis que mes lèvres sourient.
ô pauvre aigle, tu es là dans une cage ; à travers tes
barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues dans
les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où tu
planais ; mais tes barreaux te resserrent, tu n' as
plus qu' à mettre ta tête sous ton aile et à mourir ;
tu étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu' un
cadavre encore tiède qu' on appelle désespoir.
Alors Smarh s' éloigna, il sortit de la ville à l' heure
où tout brille et crie, c' était le soir, la brume
l' emplissait, il faisait froid, il marchait pieds nus
dans la boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la
matière resplendissait dans sa force, qu' elle agissait,
qu' elle siégeait sur des trônes, qu' elle avait ses
philosophes,

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ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé,
honni ; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il
partit donc, mais derrière lui tout s' écroula et il y
eut un grand rire.
Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au
milieu des ténèbres, il se prit à pleurer ; un
désespoir immense vint s' abattre sur lui comme un
vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes
noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de
ses larmes était une malédiction pour la terre,
c' était quelque chose du cœur qui tombait et s' en
allait dans le néant ; c' était l' agonie de
l' espérance, de la foi, de l' amour, du beau, tout cela
mourait, fuyait, s' envolait pour l' éternité ; toute la
sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, tous les
parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce
qui enchante, tout ce qui est volupté, croyances,
ardeurs, avait été arraché par le vent d' éternité qui
venait de la terre, rasait le sol, emportait les
fleurs.
Tout allait donc finir ; le monde, épuisé, craquait
en dedans, il se mourait, et l' âme, rendue folle par
tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie,
au milieu d' un cercle de feu qu' elle ne pouvait
franchir.
La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans
astres, sans clarté ; Satan déjà s' étendait sur le
monde palpitant, pour lui arracher son dernier mot.
Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête
était dans ses mains, sa chevelure, couverte de
poussière, venait battre sur ses yeux en pleurs.
On n' entendait rien que le bruit de l' immense tempête
du temps qui allait finir et jetait alors ses plus
horribles sanglots. La terre déviait de sa course
circulaire ; elle oscillait, ivre de fatigue et
d' ennui, comme si un ouragan l' avait poussée pour la
faire tomber. Le soleil s' était abaissé lentement et
avait dit

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un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce
qu' il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux
forêts, aux vallons déserts, à l' océan sur lequel il
courait dans les longues journées ; il était parti,
les astres n' étaient point venus, et ils étaient allés
éclairer d' autres mondes, plus haut.
Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête ? Voilà une
femme à ses côtés... non, c' est un ange, elle lui a
essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches ;
elle l' a relevé, l' a porté sur son cœur, elle pleure
aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit : " ô
mon bien-aimé, viens à moi, ils m' ont chassée, ils
m' ont bannie, aime-moi, je suis si belle. "
et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la
branche de salut d' où l' ouragan l' avait entraîné. Il
s' écria tout à coup :
-oui, je t' aime ! Je t' aime ! Tu vois bien que je
renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît,
que l' herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves
coulent encore ; oui, je t' aime ! ô mon Dieu, mon
Dieu, j' avais douté, j' avais pleuré, j' avais maudit,
j' avais vu le monde passer comme une chaîne de
squelettes dans une danse de l' enfer, et je n' avais
pas compris ! Mais la providence se déroule à mes
yeux, voilà l' aurore qui vient, l' horizon se déroule,
s' avance, et laisse voir au fond quelque chose de
resplendissant et d' éternel ; oui, je t' aime ! Si tu
savais ! écoute donc ! Est-ce que c' est moi qui ai
vécu si longtemps, qui ai marché sur tant de
poussières, heurté tant de ruines ? Non, voilà la
poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se
lèvent et se placent. Qu' étais-je donc ? Poète ? Oh !
Oui ! Je chanterai toujours, je chanterai encore. Oh !
Je t' aime !
Tout à l' heure j' étais dans le tombeau, je sentais un
marbre lourd sur ma tête, et je me heurtais aux
planches du cercueil, mais je suis au ciel ! Oh ! Je
t' aime pour l' éternité ; pour l' éternité tu es à moi !

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Il allait étendre les bras vers elle, il allait la
saisir, déjà leurs regards s' étaient confondus, leurs
larmes s' étaient séchées, il y avait eu un immense
espoir dans la création. Le monde s' était retourné sur
son vieux lit de douleurs, il avait entr' ouvert son
œil morne pour voir la dernière étoile, il avait
aspiré la brise du ciel ; mais il se rendormit bientôt
dans ses cendres.
Un éclair parut, Satan était là.
-arrête, dit-il, elle est à moi ! Smarh ! Arrête,
te dis-je !
Smarh.
à toi ? Esprit de ténèbres, arrière !
Satan.
Je te brise du pied, vermisseau plein d' orgueil,
bulle de savon que mon souffle seul soutient.
Smarh.
Car tu es à moi ? à toi mon cœur !
Satan.
Non ! à toi tout.
La terre, usant ses dernières forces, s' écria :
" aime-le, aime-le " .
L' enfer, se levant sur ses charbons, s' écria plein de
rage : " aime-le, aime-le " .
Mais un rire perça l' air, Yuk parut et lui dit :
-c' est pour moi, à toi l' éternité !
L' éternité en effet répéta : " c' est lui, c' est lui ! "
Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.
Satan versa une larme.
Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l' étreignit
d' un baiser si fort, si terrible, qu' elle étouffa dans
les bras du monstre éternel.
G F.

p120

14 avril 1839.
réflexion d' un homme désintéressé à l' affaire et qui
a relu ça après un an de façon.
il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas
de cette trempe. Ce que tu admirais il y a un an est
aujourd' hui fort mauvais ; j' en suis bien fâché, car
je t' avais décerné le nom de grand homme futur, et tu
te regardais comme un petit Gœthe. L' illusion n' est
pas mince, il faut commencer par avoir des idées, et
ton fameux mystère en est veuf. Pauvre ami ! Tu iras
ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté de ce
que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s' en
plaindre. Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton
œuvre ? C' est cette page qui, dans un an, me paraîtra
aussi bête que le reste et qui suggérera encore une
suite d' amères réflexions. Dans un an peut-être
serai-je crevé, tant mieux ! Et pourtant tu as peur,
pauvre brute, mon ami. Adieu, le meilleur conseil que
je puisse te donner, c' est de ne plus écrire.
Jasmin.



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