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Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine
[version de 1849]

Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF).
Document électronique
La  pagination renvoie à l'édition des Oeuvres complètes, t. IV, Conard, 1910.

p205

Messieurs les démons,
laissez-moi donc !
Messieurs les démons,
laissez-moi donc !
mai 1848. -septembre 1849.
G Flaubert.
Sur une montagne. à l' horizon, le désert ; à droite, la
cabane de saint Antoine, avec un banc devant sa
porte ; à gauche, une petite chapelle de forme
ovale. Une lampe est accrochée au-dessus d' une
image de la sainte vierge ; par terre, devant la
cabane, corbeilles en feuilles de palmiers.
Dans une crevasse de la roche, le cochon de
l' ermite dort à l' ombre.
Antoine est seul, assis sur le banc, occupé à faire
ses paniers ; il lève la tête et regarde vaguement
le soleil qui se couche.
Antoine.
Assez travaillé comme cela. Prions !
Il se dirige vers la chapelle.
Tout à l' heure ces lianes tranchantes m' ont coupé
les mains...

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quand' ombre de la croix aura atteint cette pierre,
j' allumerai la lampe et je commencerai mes oraisons.
Il se promène de long en large, doucement, les bras
pendants.
Le ciel est rouge, le gypaète tournoie, les palmiers
frissonnent ; sur la crotte de porc voilà les
scarabées qui se traînent ; l' ibis a fermé son bec
pointu et la cigogne blanche, au sommet des
obélisques, commence à s' endormir la tête passée sous
son aile ; la lune va se lever.
Demain le soleil reviendra, puis il se couchera, et
toujours ainsi ! Toujours !
Moi, je me réveillerai, je prierai, j' achèverai ces
corbeilles que je donne à des pasteurs chaque mois
pour qu' ils m' apportent du pain ; ce pain, je le
mangerai ; l' eau qui est dans cette cruche, je la
boirai ; ensuite je prierai, je jeûnerai, je
recommencerai mes prières, et toujours ainsi !
Toujours !
Oh ! Mon dieu ! Les fleuves s' ennuient-ils à laisser
couler leurs ondes ? La mer se fatigue-t-elle à
battre ses rivages ? Et les arbres, quand ils se
tordent dans les grands vents, n' ont-ils pas des
envies de partir avec les oiseaux qui rasent leurs
sommets ?
Il regarde l' ombre de la croix.
Encore la largeur de deux sandales, et ce sera le
moment de la prière. Il le faut ! ...
mais pourquoi, dès que j' ai quitté le travail, ne
commencerais-je pas mes exercices ?
Une tortue s' avance entre les rochers.
Puisque je suis libre cependant, pourquoi ne ferais-je
pas un peu ce que je veux ? Ne convient-il pas
d' établir un intervalle entre les occupations
manuelles et les spirituelles ? Et d' autant qu' en
travaillant je suis toujours occupé de quelque
sainte pensée, je peux bien me reposer une minute et
donner à mon corps un peu de soulagement dont j' ai
tant besoin.
La tortue reste immobile, Antoine la considère.
Vraiment cet animal est fort joli. Mais je n' ai rien
pour toi, pauvre mignonne ! ... c' est drôle ! On
dirait qu' elle va parler... non, elle s' éloigne, la
voilà qui se dandine sur ses pattes... ah ! Elle
s' arrête... tiens ! Elle s' endort... je suis bien
fatigué, ce soir, mon cilice me gêne. Comme il est
lourd !
Il soupire et étend les bras.
Cela fait bien de ne rien faire du tout.
Quelle vie que la mienne ! Les jours sont longs pour
celui qui

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vieillit dans la pénitence ! Il avait raison le
vieil anachorète mon maître, qui me disait de
chercher plutôt le martyre ! Je l' ai cherché, les
bourreaux ont ri et ils m' ont rejeté à la face cette
existence misérable que je m' ingéniais à leur
offrir. Alors j' ai quitté les villes, j' ai remonté
les montagnes et je me suis enfermé dans cette
vieille citadelle de Colzim, où les nuits je
m' éveillais au bruit des vipères et à la clameur des
spectres qui arrivaient comme de la neige par les
créneaux délabrés. Comment mes os n' ont-ils pas
fondu sous leurs haleines ? Comment mon sang ne
s' est-il pas gelé de terreur, lorsque, flottant dans
les vertiges, je sentais la mort m' envahir ! Je me
roulais sur les épines des aloès, les ongles de fer
de ma discipline ne dérougissaient plus, la faim me
broyait le ventre ; mais quelque chose d' indomptable
riait quand je pleurais, chantait à travers mes
sanglots, dansait dans mon sommeil.
Soupçonnant enfin qu' il y avait peut-être de
l' orgueil dans ces combats, j' ai quitté ces
abominables lieux et je suis venu ici. Les premiers
tems, il est vrai, j' ai été plus calme ; peu à peu
cependant une langueur a surgi : c' était une
impuissance désespérante à rappeler ma pensée, qui
m' échappait malgré les chaînes dont je l' attachais ;
comme un éléphant qui s' emporte, elle courait sous
moi avec des hennissements sauvages ; parfois je me
rejetais en arrière, tant elle m' épouvantait à la
voir, ou, plus hardi, je m' y cramponnais pour
l' arrêter. Mais elle m' étourdissait de sa vitesse
et je me relevais brisé, perdu.
Un jour, j' entendis une voix qui me disait :
travaille ! Et depuis lors je m' acharne à ces
occupations niaises qui me servent à vivre, le
seigneur le veut !
Il se retourne et aperçoit tout à coup l' ombre de la
croix qui a dépassé la pierre.
Ah ! Misérable ! Qu' ai-je fait ? Allons vite, vite,
en prières ! Eh bien, je jeûnerai deux jours de
suite, je resterai à genoux jusqu' à la nuit close.
Allons ! Allumons la lampe, compagne de mes prières
nocturnes ; elles veillent à sa lueur et, comme
elle, finissent seulement le matin venu, alors que
sa mèche pâlit dans l' huile, et qu' alourdie de
fatigue, ma tête roule sur ma poitrine.
Il va dans sa cellule chercher deux cailloux qu' il
frappe l' un contre l' autre, enflamme une feuille
sèche et allume la petite lampe qu' il raccroche à
la muraille.
La nuit est presque venue.
Quelquefois j' ai éprouvé des délectations ineffables
à rester à cette place sans bouger, sentant pleuvoir
sur moi les rafraîchissements célestes... il y a des
gens qui prient pour prier, sans songer à leur
salut, qui s' humilient pour s' humilier ; mais moi,

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est-ce par besoin ou par devoir ? Je sais bien que
je le dois, que ce serait un crime si je ne le
faisais, et pourtant... assez ! Assez ! Assez !
Plus de ces réflexions ! à genoux !
Il s' agenouille dans sa chapelle et fait plusieurs
signes de croix.
Donnons d' abord à la mère du sauveur les prémices
de la veillée.
Il ouvre son missel et regarde l' image de la vierge.
La voilà celle qui a porté dans ses flancs le
sauveur du monde. Tressaillais-tu en sentant le
Dieu qui grandissait se nourrir de ta vie ? Quand
tu le berçais sur tes genoux et qu' il se suspendait
à ta mamelle, ses vagissements joyeux te
disaient-ils quelque chose des mélodies séraphiques
qu' il avait quittées pour toi, pour ton sourire ?
Salut, Marie, pleine de grâce !
Il contemple l' image.
Oh ! Que je t' aime !
Il contemple l' image de plus en plus.
L' esprit incréé seul pouvait naître de toi. Est-ce
lui qui, en passant, a laissé sur ton front ce doux
reflet d' étoiles ?
Tu as la tendresse des mères avec quelque chose de
plus encore.
Que n' ai-je pu, dans la poussière de la route, suivre
ton long voile bleu flottant, quand, au pas cadencé
de l' âne voyageur, il se levait comme un dais
derrière toi et disparaissait sous les platanes !
Salut, Marie, pleine de grâce, salut !
Antoine s' interrompt.
La tortue s' avance derrière lui, le cochon se
réveille.
Cette figure ! Je la connais pourtant ! J' ai compté
un à un tous les coups de pinceau qui la colorent,
j' ai suivi pendant des heures tous les contours qui
la dessinent, et c' est pourtant comme si jamais je
ne l' avais vue ; je voudrais qu' elle fût plus
grande !
Une Voix
presque indistincte murmure :
bien haute, n' est-ce pas ? En relief pour qu' on la
puisse bien toucher, la saisir ? Une statue vivante
avec des vêtements ? Des vêtements qui tombent bas
et qui font frais lorsqu' elle marche ?

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Antoine
reprenant sa prière.
N' es-tu pas l' amour de ceux qui n' ont pas d' amour,
la consolation des affligés ?
La Voix.
Qu' elle est belle la mère du sauveur ! Qu' ils sont
doux ses longs cheveux blonds épanchés le long de
son pâle visage ! Regarde-la ! Regarde-la ! Qu' elle
est belle !
Antoine
soupire.
Oh ! Bien belle !
La Voix.
Regarde donc ses cils fins abaissés, qui font sur
sa joue les ombres d' un réseau ! ... et ses mains
plus blanches que les hosties !
Antoine.
Au père on n' ose parler ; l' esprit, on l' ignore ;
le fils souffre trop ; mais elle ! ...
La Voix.
Oui, elle écoute, attentive et suave. Cet enfant
qu' elle berce, c' est le cœur de l' homme tout
malade dont elle apaise le chagrin avec le lait des
espérances.
Antoine
la considérant toujours.
Oh ! Je sens que je t' adore ! Tu parfumes le ciel,
tu embellis l' éternité, c' est pour te voir que je
la désire ; assise sur des nuages, les pieds posés
sur le croissant de la lune, tu souris à ceux qui
t' aiment.
Antoine lève les yeux au ciel.
La Voix
reprend :
et tu l' aimes ! Regarde-la donc !

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Antoine lève la tête.
Non ! Ici ! Là-dessus ! Longuement ! à l' attraction
de ta prière, elle va relever ses yeux ; prie-la
bien, elle t' aimera... viens ! Elle te fait signe.
Antoine
étonné.
Comment ?
La Voix.
Ne sais-tu pas que la foi déplace des montagnes et
que Dieu marche vers qui l' appelle ?
Antoine
la considérant toujours, s' écrie :
elle m' entendrait ! ... mais oui ! Il me semble
qu' elle a remué ; tout à l' heure, si je ne me
trompe, elle n' avait pas cette posture... et le
bout de ses cheveux a tressailli.
La Voix.
Oui ! Elle a remué... ils tressaillent, ils se
soulèvent, ils s' envolent.
Antoine.
Ah ! C' est le vent, peut-être.
La Voix.
Le vent du soir qui souffle des mers chaudes, il a
passé sur les forêts vertes et sur la tête des
femmes.
Antoine.
Comme il est frais ! Qu' il sent bon ! ... maudit
soit-il, si c' est lui qui amollit le cœur du
solitaire.
La Voix.
Amollir ton cœur ? Allons donc ! Est-ce possible ?
N' es-tu pas humble ?
Antoine.
Fou que j' étais ! C' était mes mains qui tremblaient.
N' allais-je

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pas croire que cette image s' animait pour moi ?
Ah ! Pitié, seigneur, pour cette faute nouvelle !
Il assujettit l' image à la muraille.
Toutes ces choses excitent la dévotion d' une
manière trop déchirante.
Il se relève et marche agité ; il s' arrête.
Antoine.
Il m' a été doux, l' instant où j' ai cru qu' elle me
souriait !
La Voix.
Et elle t' a souri vraiment, car pour lui plaire
n' es-tu pas humble, chaste et fort ?
Antoine.
Moi ?
La Voix.
Oui ! Tu n' as pas été curieux de porter une robe
traînante, d' avoir des disciples, et des
applaudissements à ton passage ; jamais seulement tu
n' as senti l' odeur des femmes ; tu as dédaigné les
festins, les joueuses de guitare, les liqueurs
grasses dans les coupes vermeilles, et les chacals
qui rôdent autour des sépulcres ne voudraient pas de
ce que tu manges. Quelle force il t' a fallu pour en
venir là !
Antoine.
Il est vrai, j' ai pensé que le cœur s' abîme aux
vanités de l' esprit, et je suis venu au désert afin
d' éviter les troubles de la vie, les chagrins qui
damnent, le rire pétillant que les femmes, le soir,
ont sur les portes ; j' accable mon corps de
supplices pour qu' il me soit plus doux.
La Voix.
Maîtresse de lui, ton âme plane au-dessus, et, dans
une secousse dernière, quand elle s' en détachera
tout à fait (comme celle des prophètes et des
saints) à peine si cette rupture sera sentie.
Des ombres vagues glissent sur les rochers, la
lampe brûle, la nuit est close.

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Antoine.
En effet, souvent il me semble que je n' ai plus de
corps.
La Voix.
Quelle force il t' a fallu pour en venir là !
Antoine.
Il est vrai, rien de ce qui charme les autres ne
m' a séduit ; l' empereur m' a envoyé des lettres que
je n' ai pas même voulu lire, et Athanase s' est
dérangé pour me voir.
Le Cochon
à part.
Vautré dans ma fange, je m' y délecte tout le jour ;
puis, séchée sur mon corps, elle me fait une
cuirasse contre les moucherons ; je mire dans l' eau
des mares ma robuste figure, j' aime à me voir, je
dévore tout, depuis les immondices jusqu' aux
serpents ; les chevreuils n' ont pas les pattes plus
minces, et sur mes yeux tombent mes oreilles
pendantes, recourbées comme des parasols. De mon
groin mobile, dans les sables chauds c' est moi qui
vais déterrant la truffe de Lybie et qui écrase sous
mes molaires sa chair savoureuse. Je dors, je
fiente à mon aise, je digère tout ; d' aplomb sur mes
sabots fendus, je porte mon gros ventre, et j' ai
tout le long de la peau de bons poils durs.
La Voix
devenant plus forte.
Noé s' est enivré, Jacob a menti, Moïse a douté,
Salomon a failli, st Pierre a renié, mais toi ?
Antoine.
Avec quoi m' enivrerais-je ? à qui mentirais-je ? Si
je doutais, je ne serais pas là ; si j' ai failli,
c' est moins que personne, et jamais je n' ai renié
le seigneur.
La Voix.
Aussi, Balasius, on le sait, a péri selon tes
menaces.

p213

Antoine
souriant.
L' ermite Paul m' a légué sa tunique.
La Voix.
Comme au plus digne, bien sûr ! à te suivre saint
Jacques de Jérusalem eût renoncé, lui qui portait
une lame d' or sur le front et dont les genoux
étaient usés comme ceux des dromadaires.
Antoine.
Moi, ce sont les miens qui usent les pierres.
Le Cochon
à part.
Les égyptiens ne mangent pas le bœuf, les perses ne
mangent pas l' aigle, les juifs ne mangent pas de
moi ; je suis plus sacré que le bœuf, plus sacré
que l' aigle.
La Voix.
Et quand les moines de la Thébaïde t' ont demandé
une règle, tu leur as donné ta vie à suivre.
Antoine.
Je n' en savais pas de meilleure.
Le Cochon
à part.
Sincèrement, quand je me considère, je ne vois pas
de créature qui vaille mieux que moi.
Les ombres, vagues tout à l' heure, commencent à se
dessiner dans le fond. Sur le rocher on voit passer
rapidement la silhouette de deux grandes cornes. On
entend des chuchotements éloignés, le vent souffle,
la lanterne remue.
Antoine.
Comme la nuit est longue ! Y a-t-il beaucoup de
temps que je prie ? Je ne sais... tiens ! Je n' ai
pas tourné la page ! ... ah ! C' est cela, je
regardais la vierge, j' ai oublié les heures... cette
lampe

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brille dessus, on dirait qu' elle l' éclaire du
dedans... plus qu' un fruit velouté cette peinture
attire les lèvres ; les cheveux...
La Voix
reprend avec plus de douceur.
Les longs cheveux... les longs cheveux d' or...
Antoine.
Les lèvres frémissent, les narines semblent s' ouvrir
au mouvement du sein gonflé.
Un coup de vent subit arrache l' image et la fait
voltiger aux yeux d' Antoine.
Mielleusement susurrante.
La voilà, elle te suit, elle saute.
L' image s' arrête droit en l' air.
Antoine
avec ravissement.
Oh ! Elle s' allonge ! Elle se développe, elle
s' étend !
La forme de la vierge, se détachant de l' image,
surgit tout à coup, de grandeur naturelle. Antoine
recule tout en la regardant :
ah ! Elle sent les fleurs d' église, et comme d' un
lac il s' exhale d' elle-même des vapeurs lumineuses.
Le vent arrache le voile de la vierge ; il s' envole.
Antoine.
L' air circule autour de sa tête, son épaule sort.
La Voix.
Et puis ? ... et puis ? ... la veux-tu ? Je suis le
rêve.
Antoine.
Mais qu' ai-je donc ? Qu' ai-je donc ? Pitié de moi,
seigneur !

p215

La Voix.
Elle te serrera dans ses bras, elle te plongera dans
ses regards, luisants comme l' acier des glaives.
Antoine.
Démons de mes pensées, arrière !
La Voix.
Mais c' est une femme, rien qu' une femme ! Tins, ses
vêtements s' écartent. La veux-tu voir, sous tes
baisers, au vent frissonner nue comme une Vénus ?
Antoine
s' arrachant les cheveux.
Quelle idée ! Quelle idée !
La Voix.
Ce ne serait pas la première fois, va ! Elle a couché
avec Panthérus, qui était un soldat romain à la
barbe frisée... oui, au bord de la citerne, sur la
route de Tibériade, un soir, à la moisson, des
gerbes mûres les épis pleins tombaient
d' eux-mêmes... les paroles tendres aussi.
Antoine.
Panthérus ? Qui était-ce ? ... non, d' ailleurs,
non !
La Voix.
Ah ! Cela te chagrine ? Tu es jaloux ? Tu croyais
qu' elle n' aimait que toi ? Elle aime tout le monde ;
le Christ a eu des frères, d' où venaient-ils ?
Comme une autre, elle s' est donc mise sur un lit,
elle a levé les bras vers un homme, et elle lui a
dit : viens ! Et puis...
la voix rit.
Ah ! Ah ! Ah !
Antoine.
Mensonge !
La Voix.
Regarde !

p216

Antoine.
Mais la voilà qui baisse la tête, qui ferme à demi
les paupières, qui tord sa taille.
La Voix.
Le long de ses jambes sa robe remonte, elle la lève
des deux doigts, comme les courtisanes des
carrefours.
Antoine.
Oh ! Il me vient aux entrailles des fantaisies
monstrueuses, feux de l' enfer plus terribles que la
réalité.
La Voix.
C' est la réalité. Oui, approche, essaie !
Antoine.
Non. Malheur à qui touche à sa tentation, il y
laisse les mains... de par le seigneur, va-t' en,
vision de l' enfer !
à ces mots la vierge disparaît.
Antoine.
Ah ! J' en étais sûr ! Le nom du seigneur le met en
fuite... mais quelle honte pour moi ! Quel pécheur
suis-je donc ! Jamais jusqu' alors je n' avais subi
de telles pensées.
La Voix.
Redevenant faible.
Jamais ? ... cherche !
Antoine.
D' où vient cette voix ? Qui donc me parle
toujours ?
La Voix.
Ta conscience !
Antoine.
Je le crois presque aux épouvantements qu' elle me
procure.

p217

La Voix.
Le désert ne garde pas la trace des caravanes qui
ont passé sur sa surface, et le temps, du cœur de
l' homme balaie le souvenir. Jamais, disais-tu, tu
n' as éprouvé ces pensées ?
Oui ! Car elles m' ont troublé tout à coup, comme la
nudité dévoilée trouble les vierges ignorantes.
Antoine met la main sur son front, cherchant à se
rappeler.
La Voix.
Une nuit, c' était à Héliopolis, sur le Nil ; tu
veillais comme maintenant, tu marchais de long en
large, écoutant dans les bassins de porphyre tomber
l' eau des fontaines, que les lions soufflaient par
leurs narines. Sur le fleuve, le bruit des rames
avait cessé ; dans les joncs, se traînait le
crocodile pensif, qui allait pondre ses œufs sur la
grève inhabitée ; au loin, l' ombre géante des
pyramides était immobile comme elles. Dans la salle
où tu marchais, il y avait deux torches de cire, au
chevet d' un lit d' ébène ; au pied du lit, dans un
trépied d' airain, la myrrhe fumait ; sur la couche
un grand voile blanc, jeté, couvrait quelque chose
de maigre, se creusant au milieu, avec la courbe
molle d' une vague qui s' efface ; il se relevait
doucement vers le haut, d' où, bombé par ce qu' il
cachait, ses plis, droits ensuite, coulaient
jusques à terre ; blanche comme la cire des cierges,
une main pendait entr' ouverte... c' était la fille du
questeur Martiallus, morte le matin, le lendemain
de ses noces.
Quand tu eus donné à l' inconnue les regrets banals
de ta pitié, et prié quelque temps, puis regardé la
nuit, puis pensé à toute autre chose, tu vins
auprès du lit, tu croisas tes bras, et tu restais
là.
à force de promener tes yeux dessus, il te parut
par moments que le drap d' un bout à l' autre
frissonnait dans sa longueur, et tu fis trois pas
pour voir la figure ; d' une main plus lente que
celle d' une mère qui ouvre un berceau, tu levas le
voile et tu découvris sa tête :
la couronne funèbre à nœuds serrés entourait son
front d' ivoire, ses prunelles bleues pâlissaient
dans la teinte laiteuse de ses yeux caves, elle
semblait dormir la bouche ouverte, car sur le bord
des dents la langue passait.
Et tu te disais qu' hier encore elle vivait pourtant,
qu' elle parlait ; qu' à quelques heures de là ce
corps avait remué, cette main avait étreint, ce
cœur immobile avait battu ; joyeuse, elle

p218

avait passé le seuil, et les murs dans leurs angles
gardaient encore de la nuit les mots entrecoupés,
les mots endormis.
Alors tu t' imaginas son époux, tu pensas que tu
aurais pu l' être, que tu l' avais été ; tu sentis
sous tes doigts trembler sa ceinture, et une bouche
qui montait à tes lèvres.
Tu la regardais : sur son cou, du côté gauche, il y
avait une tache rose ; le désir, comme la foudre,
courut dans tes vertèbres, une seconde fois tu
étendis la main... hah ! Hah ! Hah ! Dans un myrte
l' alouette cria, -les mariniers sur le fleuve
prirent leur chanson et tu te remis en prières.
Antoine.
En effet... oui... il est vrai... je me rappelle.
La Voix.
Les pointes de ses seins soulevaient sa chemise.
Antoine.
Je sens encore sous mes pieds le craquement des
poutres peintes.
La Voix.
La bague d' or de son doigt, frappée par une des
torches, lançait un grand rayon qui venait droit à
ton œil.
Antoine.
C' était une nuit comme celle-ci, l' air était lourd,
j' avais la poitrine défaillante... ah ! Je voudrais
me coucher sur l' herbe et tremper ma tête à des
sources vives !
Le Cochon
se frottant le ventre contre terre.
ça me démange, ça me démange, quoi trouver ?
La Voix.
Là-bas est une prairie, les barques s' y arrêtent, la
litière est sur le bord, dans les sables elle
avance, remuant aux bras noirs des eunuques qui
marchent d' accord à pas pressés. C' est la fille des
consuls, qui languit d' ennui sous les grands pins de
ses villas ; c' est la grecque curieuse, qui désire
un dieu nouveau ;

p219

c' est la lydienne épuisée, qui se lasse d' Adonis ;
c' est la juive en inquiétude, qui cherche son
messie ; elles ont besoin du saint, elles sont
malades, elles viennent de loin, qu' il leur dise
le remède pour les guérir.
Antoine.
Oh ! Jamais, maintenant, je n' en recevrai plus.
La Voix.
Elles s' agenouillent... ici... par terre ; de leur
front goutte à goutte l' eau tombe sur tes mains.
Antoine.
Mais je regarde la croix, quand elles parlent.
La Voix.
Elles soupirent leurs douleurs, elles te content
leurs songes, elles ont vu, sur des rivages, des
dieux qui les appelaient, doivent-elles se refuser
à leurs maris ?
Antoine.
Mais je ne sais rien de tout cela, moi !
La Voix.
Il y en a qui dépérissent pour des danseurs,
d' autres se pâment au son des flûtes, et ce n' est
point, disent-elles, le danseur qu' elles aiment ni
la musique qui les ennuie ; sans croire à l' oracle,
elles ont penché leur oreille sur le bord des
gouffres de Thessalie et acheté à des mages des
plaques de métal qui se portent au nombril ; elles
rient aux sacrifices, et pourtant le proconsul de
Thrace a pour elles, pendant cent vingt nuits, fait
avec des filets chercher dans le Strymon la pierre
noire qui bannit les tourments ; elles sont
ennuyées de toutes les religions et rassasiées de
tous les amours, -mais elles voudraient savoir ce
que le Christ avait pour que la Madeleine, quittant
ses atours, se soit mise à le suivre par les
chemins, et les plus naïves, n' est-ce pas, te
demandent si, pour plaire au crucifié, il suffit
d' aimer son serviteur ?
Antoine.
Blasphème !

p220

La Voix.
Il te plaît pourtant, ce blasphème ! Et lorsqu' il a
sonné dans ton oreille, tu l' écoutes encore qui s' y
répète comme la vibration des lyres de cuivre. Elles
aiment, elles ont les mains sont grasses de
l' onguent des longues chevelures, elles aiment le
cercle gris qui couronne ton crâne osseux et veulent
sur ta poitrine austère frotter leurs doux seins
blancs ; comme le fiévreux des villes qui aspire les
montagnes, comme le lépreux dévoré qui souhaite la
neige, elles demandent à ton cœur l' immensité
fraîche.
Antoine.
Ce n' est pas pour moi qu' elles viennent, mais pour
la parole du seigneur.
La Voix.
Puis, dans les longs silences qui suivent, quand,
les coudes sur tes genoux, elles attendent en émoi,
et que palpitent leurs yeux ouverts, d' où vient
qu' avec leur haleine monte à toi la chaude
angoisse ?
Antoine.
C' est que je tremble pour leurs terreurs, que je me
repens pour leurs péchés, c' est enfin que leur âme
me pèse.
La Voix.
Leur âme ! Est-ce ce rayon de clair de lune qui sort
de leur paupière ou bien la vague mélodie de leurs
lèvres, endormante et douce comme le clapotement
des feuilles vertes ? Serait-ce, dans leurs mains,
l' incompréhensible force des attouchements subtils,
ou, quand elles pleurent, la transparence de leurs
larmes qui brillent à la lumière ? Tout cela sans
doute est leur âme. Tu aimes beaucoup leur âme,
c' est peut-être aussi la senteur épicée que l' on
respire sous leurs aisselles ?
Antoine.
Seigneur ! Si j' ai péché, dis-le-moi ; si je
m' égare, éclaire-moi. Je refusais de les voir
pourtant, mais il fallait bien, quand elles
venaient, ranimer les pécheresses, rassurer les
chrétiennes, convertir les idolâtres.
La Voix.
De quel œil, jusqu' à l' horizon, tu accompagnais
leur départ !

p221

Te souviens-tu d' avoir trouvé, sur les buissons, des
fils qu' en passant auprès y avaient laissés leurs
robes traînantes ? Que tu étais triste, le soir !
Garderaient-elles leurs promesses ?
Observeraient-elles la pénitence ?
Antoine.
Je la leur faisais rude en effet.
La Voix.
Oh ! Que ne pouvais-tu t' agenouiller avec la
chrétienne sur le pavé frais des basiliques ! Ou
bien sur la tête de l' idolâtre versant un long
baptême, de clartés en clartés comme d' échelons en
échelons, la conduire continuellement pour la faire
monter toujours ! Mais c' est la pécheresse surtout
qu' il eût fallu ne pas quitter : petit à petit tu
l' eusses déshabituée des hommes, tu aurais ôté de
son front les bandelettes de pourpre, arraché de son
cou le collier plein d' orgueil, retiré de ses doigts
les camées lourds ; la nuit, sur la terrasse de sa
maison, à ces heures où jadis elle veillait toute
amoureuse, quand trépignant des pieds elle se
penchait en dehors pour entendre au bout des rues un
galop qui accourait pour voir à travers le
brouillard la brune chlamyde qui flottait... oh !
Que vous eussiez causé ensemble ! Elle t' eût ouvert
le secret caché de ses abominations charmantes, et
les jetant dans l' abîme l' une après l' autre, elle
t' eût dit pourtant que le bruit des ailes des
cygnes lui plaisait toujours et que des ondes
enflammées lui coulaient encore dans la chair.
Antoine.
Qu' elle prie ! Qu' elle jeûne ! Qu' elle pleure ! Un
cilice, des épines !
La Voix.
Elle essaie, elle s' enferme, elle défait sa
chaussure, au nœud vermeil qui passe entre son
pouce et se rattache à la jambe ; elle la quitte,
elle ne la portera plus ; ce pied, dont on polissait
le talon avec la lave des volcans, dont on teignait
les ongles avec le jus des coquillages et que les
hommes en joie appuyaient contre leurs lèvres,...
il trébuchera sur les cailloux, il s' enfoncera
jusqu' à la cheville dans l' urine des mulets, il se
déchirera au tranchant des éclats de marbre, et les
os passeront à travers la peau qui sera comme des
guenilles... puis tombe peu à peu le lin d' Egypte
plissé en long, qui garde l' odeur des boîtes de
cèdre ; la voilà seule et déshabillée, l' urne
suspendue éclaire la blancheur de son flanc nu et
balance sur lui des ombres douces ;

p222

ces seins, où repose l' amour, ce ventre lisse, ce
dos ployant, tout ce corps si beau, il se tordra
dans le cilice raide qui, plus immobile que ton
visage, ô solitaire ! Ne montre pas non plus les
douleurs qu' il recouvre... mais elle n' ose encore,
elle frémit, elle prend la chaînette d' or à pointes
crochues, elle la fait tourner sur son pouce, le
sang part, il voltige en pluie légère et des gouttes
épaisses coulent sur sa poitrine, comme des perles
rouges ; ses genoux s' entrechoquent, ses yeux
pâlissent, sa tête s' en va, elle tombe sur ses
coussins, elle se pâme, elle t' appelle...
Antoine.
Où donc ? Où donc ?
Le Cochon
se frottant le ventre contre terre.
Où est-elle la femelle en chaleur qui court par les
bois ? Je la flaire, je geins, je crie, je gueule,
mes narines la sentent, mes yeux ne la voient point ;
à l' ombre, au pied d' un chêne, dans la boue, je
veux sur ses reins tièdes me vautrer jusqu' à
l' aurore.
Le cochon court en rond comme un furieux, reniflant,
grognant, hurlant et se frottant le ventre à tout
ce qu' il rencontre.
Les formes vagues du fond, à peine entrevues
jusqu' à présent, commencent à se discerner dans la
brume, mais telles que des ombres chinoises à
travers un transparent, plates, sans relief ni
couleur. Ce sont les sept péchés capitaux, envie,
avarice, luxure, colère, gourmandise, paresse,
orgueil, et une huitième ombre plus petite, la
logique.
à mesure que l' une d' elles s' est un peu avancée
pour parler, elle rentre ensuite avec les autres, qui
se tiennent toutes ensemble au fond à droite, du
côté de la cabane du saint.
Le cochon cependant se roule et pousse des cris.
Antoine
ébahi le considère.
Quelle herbe a-t-il donc prise pour baver comme il
fait ? Sa queue est droite, il bombe son dos. -tu
souffres donc aussi, toi ! D' ordinaire cependant tu
es tranquille, et le matin ce sont tes grognements
pacifiques qui m' éveillent, quand tu grattes à la
porte pour avoir à manger.
L' Envie.
D' autres, à la même heure, entendent à leurs côtés
les cris joyeux d' un petit enfant.

p223

Antoine
soupire.
Mais moi, je n' ai pas d' enfant.
La Logique.
Cela pourtant n' est pas défendu par le seigneur.
L' Envie.
Les oiseaux ont une famille, sur la surface des
mers les dauphins nagent ensemble ; as-tu vu dans
les forêts les louves vagabondes galoper avec leurs
petits à la gueule ?
Antoine.
Mais moi, je suis plus seul que les louves dans les
bois et que les monstres dans l' océan.
Moi je n' entends pas même le chant de l' alouette ni
le bêlement des moutons quand ils partent pour le
pâturage.
L' Envie.
Il ouvre les yeux, l' enfant qui dormait ; la mère
s' approche, il rit, elle sourit, elle le porte à
son sein, qu' il presse de ses deux mains dont les
marques restent blanches ; le père est là qui
regarde.
Antoine.
Moi, je ne suis pas père.
L' Envie.
Si tu l' avais été ?
La Logique.
Est-ce défendu par Dieu ? Dieu n' a-t-il pas dit à
ses créatures de croître comme l' herbe, de
multiplier comme les épis ?
L' Envie.
Qui t' empêchait de l' être comme les autres ?
Antoine.
Il ne l' a pas voulu !

p224

La Logique.
Où est-ce écrit ?
Mais toi, qui t' aime au monde ? Et qui aimes-tu ?
Est-ce ce porc immonde avec lequel, pour passer le
temps, tu voudrais pouvoir t' entretenir ?
Antoine.
C' est vrai ! Personne ! Je n' ai personne sur qui,
quand je suis las, faire reposer le poids de
moi-même.
La Logique.
Il te faudrait quelqu' un... un ami... vous vous
perfectionneriez l' un l' autre.
Antoine.
Un ami ? Non !
La Logique.
Si tu avais des tablettes au moins, c' est un
passe-temps, tu mettrais dessus tes pensées, ce qui
te vient à l' idée.
L' Envie.
Mais tu ne sais pas écrire, tu n' as pas voulu
apprendre.
La Logique.
Il est trop tard maintenant.
Antoine.
Non, ce n' est pas de cela que j' ai besoin.
La Luxure.
Mais, en effet, il y a de grands saints qui sont
mariés.
Antoine.
On le dit.
La Logique.
Pour faire son salut, est-ce la virginité du corps
qui suffit ?

p225

La Luxure.
D' ailleurs on peut garder la continence tout de
même, on fait un serment et l' on est lié ; mais au
moins tu aurais une compagne qui, mieux que l' ami
et plus doucement que le livre, apaiserait ton
chagrin.
Adam, le jour qui commença son exil, s' en consola
presque, le soir, en sentant sur son front la bouche
d' ève qui s' y collait ; elle lui passait la main
sur le visage, et ils trouvaient dans leurs regards
des profondeurs aussi douces que dans l' horizon
céleste qu' ils avaient perdu. Si tu savais comme
elles s' entendent à panser les plaies et comme les
amertumes les plus froides se fondent sous leur
sourire ! C' est à cause d' elles que naissent les
mélancolies de la vie, soit qu' elles les provoquent
ou les éloignent, -et de sa pente native toujours
le cœur de l' homme, comme les fleuves à l' océan,
ira se déversant dans leur tendresse.
Silence.
La Logique.
Jésus avait des femmes qui l' escortaient, il était
Dieu cependant ! Pourquoi toi n' en prendrais-tu
pas une ?
La Luxure.
Pourquoi donc, comme un autre homme, ne prendrais-tu
pas une compagne ?
L' Avarice.
Une matrone soigneuse, qui ménagerait ton bien, qui
rendrait propre ta maison ; l' argenterie serait
claire, les buffets luisants.
La Gourmandise.
Dans des plats creux qu' on tient par des anneaux
elle t' apporterait des tranches de viandes fumant
au milieu d' une sauce épaisse.
La Luxure.
Elle serait à toi, à toi seul ; toujours vêtue pour
les autres, elle se déshabillerait pour toi seul,
vous ne craindriez personne... et tous les jours
comme ça... dans votre petit lit.
La Logique.
Ah ! Il ne fallait pas, dès ta jeunesse, vouloir à
fleur de terre

p226

couper le désir ; enfant, tu as oublié les racines,
il repousse dans ton cœur en mille rameaux et
bourgeonne à toutes ses branches.
L' Envie.
Est-ce pour toi vraiment que la vie est faite ?
N' es-tu pas plus bas que les autres, plus condamné
qu' eux tous ?
Oh ! Tu es misérable ! Plus misérable que les dalles
des grandes voies broyées sous la roue des chars,
car la nuit les chars n' y passent plus ! Mais toi...
oh ! Plains-toi, pleure, rage ; il vaudrait mieux
que tu fusses cet animal stupide qui regarde couler
tes larmes.
Antoine.
Tu ne pleures pas, toi, -il ne te faut rien ! Tout
à l' heure cependant tu gémissais aussi... approche,
pauvre bête, que je te flatte un peu.
Il va pour caresser le cochon qui se jette sur lui
et le mord jusqu' au sang. Antoine pousse un cri et
secoue son doigt.
Le Cochon
accroupi sur le train de derrière dans la pose d' un
chien.
Je chercherai un arbre au tronc dur ; à force d' y
mordre, mes dents pousseront. Je veux des défenses
comme le sanglier et qui soient longues, plus
pointues encore. Sur les feuilles sèches, dans la
forêt, je courrai, je galoperai, j' avalerai en
passant les couleuvres qui dorment, les petits
oiseaux tombés de leur nid, les lièvres tapis ; je
bouleverserai les sillons, je pilerai dans la boue
les blés verts, j' écraserai les fruits, les olives,
les pastèques et les grenades ; et je traverserai
les flots, j' aborderai aux rivages et je casserai
dans le sable la coquille des gros œufs dont le
jaune coulera ; j' épouvanterai les villes, sur les
portes je dévorerai les enfants, j' entrerai dans les
maisons, je trotterai sur les tables et je
renverserai les coupes. à force de gratter contre
les murs je démolirai les temples, je fouillerai
les tombeaux pour manger dans leurs cercueils les
monarques en pourriture, et leur chair liquide me
coulera sur les babines. Je grandirai, j' enflerai,
je sentirai dans mon ventre grouiller les choses.
Antoine.
Pourquoi me mords-tu, méchant porc ?
Le Cochon.
Est-ce avec la queue des raves que tu me laisses et
le peu d' ordures

p227

que tu fais que je peux vivre, moi, moi, le
cochon ? Pourquoi autrefois m' as-tu enlevé au
marché ? Je m' en souviens, nous étions sur la paille,
tu m' as choisi au milieu de mes frères, acheté bien
vite, puis suspendu par les oreilles à ta ceinture
et apporté ici ; ma mère pleurait, je criais, et
toi tu t' en allais sans y prendre garde, récitant
ton chapelet.
Je veux des femelles, je veux dans une auge d' or de
la farine blanche délayée avec la mousse du sang
rose, je veux avoir de la pourpre pour litière, et
sous mes pieds, comme des sarments secs, entendre
craquer des os humains ; et pour commencer par toi,
je m' en vais te faire au flanc un trou pour boire
ta bile.
Il se rue sur le saint.
Antoine
se jetant sur une pierre, qu' il lève de ses deux
mains.
Ignoble monstre ! Moi qui t' aimais !
La Colère.
Tue-le ! Tue-le !
à ce moment le cochon, grandi tout à coup et, gros
comme un hippopotame, ouvre jusqu' au ventre une
gueule terrifiante, à triple rangée de dents ; il
en sort du feu.
La Colère.
écrase-le ! Marche dessus !
La Logique.
Puisqu' il veut te tuer, tue-le !
La Gourmandise.
Prends bien garde d' abîmer sa cervelle !
Antoine.
Oh ! Tu ne me fais pas peur, je connais tes
artifices, démon des illusions ; réduit bientôt à
sa forme première, il va trembler sous mes poings
levés.
Le cochon rentre dans ses proportions naturelles.
La Gourmandise.
Il est trop maigre, il faut l' engraisser d' abord ;
puis, un beau

p228

jour, avec ton couteau tu lui ouvriras la veine, en
ayant soin de ne pas perdre le sang qui servira à
faire du boudin, ensuite tu le dépèceras en
quartiers, que tu feras cuire sur des charbons. Oh !
La bonne odeur ! Et comme elle est douce au palais,
la chair chaude et salée qui se colle contre les
gencives !
L' Envie.
Beau festin, ma foi ! Si encore c' était une femelle,
tu mangerais ses tétines ! Mais ça ! N' y a-t-il as
de meilleures choses au monde ? Si tu avais,
entourée d' herbes mouillées, l' huître de Naples
frémissant sous le doigt dans sa coquille ouverte ;
si tu prenais, tout sortant du four, les gâteaux de
maïs au safran dont la croûte est blonde ! Le foie
des tourterelles s' écrase mou comme la polenta et
vous revient aux narines ; u milieu du raisin mûr
les pépins pointus sont couchés dans leur jus
vert ; la peau des pêches, à la voir, fait saliver
la langue. Vive la viande rouge ! Le vin blanc, le
pain tendre !
Tu souffres, tu pleures, la nuit est chaude, dans
ton outre l' eau croupit ; il y en a d' autres,
Antoine, qui maintenant, attablés et riant d' être
ensemble, mangent et boivent.
Ils se tournent sur le coude et tendent la coupe à
l' enfant léger qui, circulant autour des lits,
verse de sa buire un long jet de falerne ; ils ont
des mets assaisonnés d' aromates qui parfument le
ventre, et ils ne savent, en les goûtant, de quelles
chairs on les a faits, à cause de toutes les
saveurs qui les composent. Pour mieux humer ensuite
les vins indiens, ils croquent sous leurs dents la
neige tassée qui transsude à travers l' ambre et
pose sur sa polissure comme un brouillard d' argent.
La Logique.
Pourquoi n' y es-tu pas ? Valent-ils mieux que toi ?
à chacun son tour ! Qu' ils jeûnent maintenant, bois
à leur place, à eux de servir le seigneur, à toi de
jouir de ses sons.
Antoine a soif et boit.
L' Envie.
Tu souffres, tu as soif, la nuit est lourde ;
d' autres maintenant, attablés et joyeux, mangent et
croquent la neige dans des patères d' argent.
Antoine.
Oui, oui ! Cela est vrai.

p229

L' Avarice.
Si tu n' avais pas donné ton bien aux pauvres, il te
resterait quelque chose dans ta vieillesse, car tu
mourras de faim.
L' Envie.
Avec ton argent, tes excellents frères se grisent
maintenant dans les tavernes, ou se font dire la
bonne aventure par des sorcières.
La Logique.
Et c' est toi par là qui es la cause de leur
perdition : l' aumône est corruptrice.
L' Avarice.
Il eût été plus sensé de garder tes arpents de
terre, de les cultiver de ton mieux ; bien
organisée, la ferme t' eût rapporté beaucoup, elle
se serait agrandie, tu aurais acheté d' autres
champs, tu aurais labouré, semé, récolté, entassé.
La Gourmandise.
Tu aurais des celliers pleins.
L' Avarice.
De beaux herbages où rumineraient les bœufs ; tu
te serais promené dedans, tu aurais eu des lavoirs
pour tes brebis.
La Paresse.
Et tu aurais fait la sieste, couché sur leurs
toisons.
Antoine met sa tête dans ses mains.
L' Avarice.
Pendant qu' à la maison les esclaves auraient
travaillé à toutes sortes de métiers... et tu
serais devenu riche !
Antoine.
Eh ! L' eussé-je voulu, le pouvais-je ? Est-ce que
je m' entendais à ces choses-là ?

p230

La Logique.
Tu as réussi dans de plus difficiles.
L' Envie.
Ne pouvais-tu du moins, avec l' argent de ton
héritage, fonder plutôt un couvent où tu aurais
vécu avec considération, t' amusant à former des
prêtres ? Avec l' argent de ton patrimoine, pourquoi
n' achetais-tu pas une charge de publicain au péage
de quelque pont ? Tu aurais là vécu seul, en priant
toute la journée, mais au moins tu aurais eu de
temps à autre un peu de compagnie, des voyageurs
qui t' auraient donné des nouvelles, des étrangers
drôlement vêtus, des soldats qui aiment à rire.
L' Avarice.
Tu aurais sculpté des images pieuses, que tu aurais
vendues aux pèlerins, et tu aurais mis l' argent dans
un pot que tu aurais enfoui dans un trou, en terre,
dans ta cabane ; seul, la nuit, tu aurais compté
une à une les pièces d' or sonnantes.
Antoine
rêvant.
Non, non, j' aime mieux à mon flanc le bruit des
grains de mon chapelet.
La Colère.
Il te fallait monter à cheval, avec le casque en
tête et une épée longue battant ton mollet nu ;
l' hiver, en vedette sur le rempart, tu aurais sifflé
au clair de lune, ou bien, portant les pieux
ferrés, chanté dans les rangs avec tes hardis
compagnons, traversé les forêts sombres ; tu aurais
marché sur les grandes routes du monde, campé dans
les montagnes et bu l' eau des fleuves barbares,
assiégé les châteaux forts abattu les grandes
portes des capitales ; tu aurais, du bois de ta
lance, cassé la mosaïque des palais.
La Luxure.
Et traîné par les cheveux les belles étrangères.
L' Orgueil.
Qu' il est beau, le vainqueur entrant dans les villes
au son des cuivres, quand on monte sur les maisons
pour voir son visage !

p231

Antoine.
J' étais trop faible pour porter la cuirasse.
La Logique.
Tu portes bien le cilice.
Antoine.
Et trop sérieux pour rire dans les camps, trop
doux pour tuer des hommes. La guerre est maudite.
La Logique.
Mais celle qu' on fait pour Dieu ? David était un
conquérant, Pierre a porté l' épée, Jésus
lui-même a frappé.
L' Orgueil.
Si l' orgueil de ta dévotion ne t' avait pas, dès
l' enfance, comme en un cachot, tenu tout petit dans
l' ignorance, tu aurais passé tes jours, accroupi au
pied des colonnes et déroulant sur tes genoux les
écrits des sages, à suivre du doigt dans l' histoire
la marche des empires, dans les cieux la course des
planètes ; ta vie doucement se fût écoulée en
lisant, et comme un livre elle-même dont les jours
auraient fui plus rapides que des phrases, sans
t' inquiéter du tout de la quantité des pages qu' il
restait à tourner ; tu serais un sage, peut-être,
un docteur, tu serais maintenant le maître, tu
saurais ce que les autres ignorent. La science aussi
a des spasmes fous et des enchantements sans fin ;
depuis qu' ils sont à la traire, aucun homme encore
n' a tari sa mamelle ; sous son baiser d' amour, des
illuminations magnifiques auraient flambé dans ta
tête, où l' idée, comme une torche sur des ondes, eût
balancé en des profondeurs limpides sa lueur élargie
et ses aigrettes multipliées.
Et, perdu dans l' ombre, le monde, en bas, aurait
passé sans bruit.
L' Envie.
Tu saurais ce qu' il ignore.
La Logique.
Le nom des ruines, la forme des animaux, la vertu
des herbes

p232

L' Avarice.
Les lieux cachés où sont les mines d' argent.
La Gourmandise.
La place sur les rivages où poussent les fruits
lointains.
La Colère.
L' endroit précis où la blessure est mortelle.
La Logique.
La cause des éclipses et des maladies, la vertu des
plantes, le calcul des étoiles, la terre, le ciel.
La Luxure.
Et pourquoi la pleine lune attire le sang des
femmes sur leur ventre ; tu connaîtrais les
fécondations et les avortements, avec les drogues
qui raniment les vieillards.
L' Orgueil.
Les rois, curieux de ta parole, te feraient asseoir
à leurs côtés et feraient taire les bouffons pour
t' entendre.
L' Avarice.
Et ils te renverraient ensuite chargé de présents
sans nombre, qu' on emballerait dans des coffrets.
Antoine.
Non, non ! Tout cela vous éloigne de Dieu.
La Logique.
Qui t' empêcherait d' être prêtre ?
Antoine.
Hélas ! Le seigneur ne distribue point à tout le
monde une intelligence égale ; la mienne n' était
point faite pour monter sur tous ces sommets.

p233

L' Orgueil.
Allons donc ! Tu planes sur eux ; tu étais né, je
te le dis, pour savoir tout, et puisque tu aimes
Dieu, l' effort eût été facile à comprendre ses
œuvres.
La Logique.
Personne en conséquence n' eût rendu plus de services
que toi, en entrant dans les ordres.
L' Orgueil.
Le soupçonnes-tu, le plaisir de faire avec un mot
descendre le seigneur ? De le tenir dans ses mains ?
De voir sous soi les têtes courbées ?
La Luxure.
Et d' agiter comme le vent le cœur des femmes
timides ?
La Gourmandise.
On jeûne jusqu' à midi, mais au presbytère, avec les
amis, on fait de bonnes lippées franches.
L' Orgueil.
Quand il passe, les enfants baissent la voix, devant
lui s' inclinent les encensoirs.
L' Avarice.
Il a aux mains des dentelles fines qui, lorsqu' il
boit, frôlent l' or fin des calices.
La Luxure.
Les grandes dames pieuses ont brodé pour lui le
revers de son étole.
L' Envie.
Quitte ta retraite, retourne à Alexandrie, prêche
les catéchumènes, pérore dans les conciles. Pourquoi
comme un autre ne serais-tu pas évêque ?
La Logique.
Es-tu d' extraction plus basse qu' Alexandre de
Comane le

p234

charbonnier ? Finirais-tu comme Denis ? Tu es plus
illustre qu' Eusèbe et plus chaste qu' Origène.
Antoine.
Mais je ne pourrais pas parler aux conciles, la
présence de tous ces grands docteurs m' effrayerait,
moi qui parfois éprouve dans ma conscience des
embarras infinis à discerner ce qui est juste.
La Logique.
Aussi tu pèches souvent, faute de conseil.
La Paresse.
Que n' es-tu resté chez les moines, quand tu as été
leur rendre visite ? Que n' as-tu confié ton âme à
quelque bon directeur, qui aurait pris sur la sienne
de la conduire à Dieu ? La cloche d' elle-même
t' eût dit les heures du repos, de la prière et du
sommeil.
La Logique.
étant astreint à une règle, tu aurais certainement
fait ton salut.
L' Avarice.
Et tu n' aurais manqué de rien, sans t' inquiéter de
quoi que ce soit.
La Paresse.
Assis à l' ombre des arcades, sur le banc, dans le
cloître, tu aurais causé avec les novices, ou roulé
ton chapelet ; c' est toi peut-être qui eût lavé les
pavés du sanctuaire, et, pour y mettre de l' huile,
tiré par leur chaînette d' argent les lampes
suspendues qui remontent et se balancent. Dans les
longs après-midi, tu aurais entendu de ta cellule
le bruit lointain des moissonneurs, ou à ton aise,
par la lucarne ouverte, regardé dans le jardin les
orties grandir au pied des murs, et sur la feuille
lustrée des choux se traîner les limaçons.
La Gourmandise.
Au réfectoire, à table, entre tes frères, tu aurais
vu la file des petits pains alignés avec les
gobelets d' étain.
La Luxure.
Et au parloir, par la claire-voie, les filles de
la campagne apportant

p235

dans des paniers les fleurs qu' elles ont cueillies
pour l' autel.
La Logique.
C' eût été une façon de vivre heureuse, grasse,
sainte et pacifique ; gras jusqu' à l' aine, tu
aurais vécu dans la béatitude.
Antoine
soupirant.
Oui !
Les Péchés
l' un après l' autre redisent avec des intervalles.
Oui ! ... oui ! ... oui ! ...
La Logique.
Et considère ta vie maintenant.
Antoine.
Ah ! Ce n' est pas une vie, je le sais, une agonie
plutôt. J' ai bien eu, il est vrai, des éclairs de
joie suprême où, transporté comme sur des ailes,
j' avais quitté la terre, mais qu' ils ont été rares
ces moments-là !
La Logique.
Es-tu sûr qu' ils aient été si bons ? Sans doute le
souvenir t' abuse ; le bonheur passé, quand on
tourne la tête pour le revoir, baigne toujours sa
cime dans une vapeur d' or et semble toucher les
cieux, comme les montagnes qui, sans en être plus
hautes, allongent leur ombre au crépuscule.
Antoine
se met à pleurer.
Peut-être ! Mais plus tristes revenaient les jours
suivants, et le seigneur pourtant ne m' a pas été
prodigue : moi qui n' avais d' oreilles que pour sa
voix, qui n' ouvrais les yeux que pour sa clarté, il
m' a privé de sa parole, il ne m' a pas donné sa
lumière. Que je l' ai attendue pourtant ! Comme je
l' attends encore ! Que faut-il donc, seigneur,
est-ce l' amour ? Mais j' aime, j' aime d' un désir
enflammé, d' une ardeur transportante ; est-ce la
prière que tu veux ? Allonge mes jours pour que
j' allonge mes oraisons ; si

p236

c' est la pénitence, père des miséricordes, fais
pleuvoir des flammes sur ma tête, mais que ton
amour me remplisse, que la prière me suffise, que
la pénitence me soulage. Comme un homme fatigué qui
voudrait dormir et que les mouches harcèlent, qui
se retourne, qui passe la main sur sa figure, qui se
cache dans ses vêtements, qui pleure et qui
sanglote, au sein des ténèbres, sans cesse éveillé,
je sens sur moi quelque chose d' insaisissable et de
nombreux qui passe et qui revient, qui me brûle et
qui me mange, qui me chatouille et qui me dévore.
Oh ! Que je voudrais m' attendrir dans les larmes,
car je ne t' aime pas, seigneur, pas autant que je le
désire ; accorde-moi donc la dilection de ta majesté,
l' enivrement de ta grâce ; tu accordes bien au corps
ce qu' il lui faut, donne à l' esprit la pâture dont
il a faim ; je te la demande, je te la demande comme
un mendiant qui se jette aux genoux du roi et que le
roi n' écoute pas et qu' il traîne après lui, dans la
boue, cramponné à la frange d' or de son manteau.
Aie compassion du pauvre solitaire !
Tu es si grand ! Je suis si petit ! Oh ! Si je
pouvais partir vers toi, si je pouvais, porté par le
désir, y monter comme un souffle ! Où est l' élan
qui me poussera, l' idée qui m' enlèvera ?
N' ai-je point des choses un détachement assez
complet ? J' essaie pourtant à absorber mon âme dans
une adoration permanente, je suis l' ombre d' une
pensée profane, j' ose à peine respirer, j' ai honte
de vivre, je suis humilié de mon corps.
Comme une lampe que l' on descend dans un sépulcre,
j' ai, avec ma douleur, cherché en moi les restes
des passions de la vie et je n' en ai pas reconnu la
poussière, tant elle est vieille et disparue !
Pourquoi donc sur les parois de mon cœur le ver se
traîne-t-il toujours, comme s' il avait encore
quelque chose à prendre ? Il me semble que je ne
suis pas coupable, je sens bien plus que je ne suis
pas pur, et c' est une désolation pour moi.
Quand je prie le cœur est absent, quand je me
mortifie je ne m' aperçois plus de la douleur ; mes
pensées, que je voudrais saisir toutes ensemble pour
les réunir en Dieu, glissent l' une sur l' autre et
s' échappent de moi, comme de la main d' un enfant un
faisceau de flèches qu' il ne peut retenir et qui
tombent par terre en lui blessant les genoux, ou
comme un troupeau de chèvres qui se dispersent de
tous côtés, quoique le pasteur les appelle, quoiqu' il
les chasse avec sa houlette, quoiqu' il coure
haletant autour de la prairie ; elles s' en vont à
l' aventure boire au torrent, se percher sur les
monts, s' égarer dans les bois pour se faire dévorer
par les loups, pour se faire saillir par les boucs
sauvages.
Y a-t-il sur la terre un homme plus lamentable que
moi ? Job, assis sur son fumier, pouvait penser du
moins aux joies qu' il avait eues, et fouillant dans
son souvenir, comme à des cendres tièdes y
réchauffer sa misère ; mais moi, je n' ai pas eu
de famille, des

p237

troupeaux, des richesses, du bonheur ; mes jours,
de si loin que je les reprenne, se suivent l' un
l' autre à la file, comme des esclaves enchaînés,
ayant tous même visage, même costume et même
tristesse. Voilà trente ans que tu m' éprouves !
Faut-il que je reste ici ? Faut-il que j' aille dans
les villes ? Ordonne ! Où fuir ? Où demeurer ? Que
faire ? Je chancelle, je flotte, je m' égare, je
pleure comme un idiot qu' on a battu, je tourne à
l' abandon comme la roue détachée d' un char.
La Logique.
C' est parce que tu vis seul que tu souffres, parce
que tu souffres que tu t' égares ; l' esprit de Dieu,
qui flamboie dans les astres, palpite dans ton âme.
Quand tu t' affliges, tu affliges une partie du
tout-puissant, et c' est pour cela qu' il y a dans
l' homme une tristesse illimitée, et comme la
mélancolie d' un dieu captif.
Antoine.
Que faire ? Que faire pourtant ?
La Logique.
Tu n' es pas le seul, va ! Tous les serviteurs de
Dieu sont comme toi, pleins des mêmes angoisses :
ils prient, mais le doute est dans leur cœur ; ils
rompent l' eucharistie, le doute est dans leurs
mains ; ils confessent les pécheurs, le doute est
dans leurs oreilles ; quand ils assistent les
agonisants, qu' ils leur parlent d' éternité ; qu' ils
leur promettent Dieu, qu' ils les encouragent, ils
ne savent ce que c' est que l' éternité, ils se
demandent qui est Dieu et ils sont désespérés
eux-mêmes.
Antoine.
Oh ! Pas tous ! J' en ai vu dont la foi était
inébranlable comme les montagnes et l' espérance
vaste comme le ciel.
La Logique.
Mensonge ! Ils mentent et ils se mentent ; rentrés
chez eux, ils s' enferment seuls, ils se couchent à
plat ventre pour mieux pleurer, ils se frappent la
tête, ils voudraient mourir.
Antoine.
Mais en revanche, ensuite...

p238

La Logique.
Plus ils méditent, moins ils espèrent ; plus ils
s' avancent, plus ils se perdent ; leur esprit
voltige à tous les vents, se trempe à toutes les
nuées et tourbillonne dans sa folie comme une paille
sèche dans la tempête.
Antoine.
Que faire ?
La sainteté est dans la joie, le bonheur est dans
la paix ; cherche la joie, cherche la paix. L' homme
qui porte un fardeau ne peut lever la tête pour voir
le soleil ; dépose ton fardeau, et les rayons de la
grâce tomberont sur ta figure.
Antoine.
La grâce ? N' est-ce point la pénitence qui
l' attire ?
La Logique.
Tu fais pénitence pourtant et elle n' est pas encore
venue... elle viendra.
Antoine.
Comment ?
La Logique.
On met sur l' autel des chandeliers avec des fleurs
épanouies, on brûle l' encens dans des cassolettes
et on entoure les os des martyrs avec des cercles
de pierres précieuses ; mais toi, tu te reprocherais
de respirer une rose ou de contempler la lune quand
elle brille dans son plein.
Antoine.
Est-ce que la terre mérite nos regards ?
La Logique.
Créature, tu maudis la création. La connais-tu ?
Sais-tu ce qu' elle contient ? L' esprit de Dieu, qui
gravite au sein des mondes et rayonne dans les
étoiles, palpite dans ton cœur.
Antoine.
La pénitence alors serait inutile ?

p239

La Logique.
Ne t' inquiète pas tant des œuvres, qu' importe
l' action ? La statue ne porte-t-elle pas en soi la
conception qui l' a formée ? Pour être devenue
matière, l' idée a-t-elle perdu quelque chose de son
essence ? Et l' esprit ne réside-t-il point dans
chacun de ses atomes ?
Antoine.
Je ne suis pas Dieu pourtant !
La Logique.
Espérais-tu l' être ?
Antoine.
Mais le connaître un jour.
La Logique.
Penses-tu donc que le roi de l' univers se soucie
tant de ta pénitence et qu' il va se pencher au bord
du ciel pour peser tes larmes ? Quand les papillons
de nui viennent se heurter à ta lanterne et s' y
brûler les ailes, soupçonnes-tu seulement qu' ils
peuvent souffrir ? Et toi, qui viens périr aussi au
bord des clartés qui t' éblouissent...
Antoine.
Comment ? Tout ce que je fais demeure perdu ?
La Logique.
Pour toi, oui ! Qu' as-tu à expier, en effet, et
qu' est-ce qui te voit ? Car c' est souvent pour
l' exemple que l' on se mortifie, afin d' attendrir les
pécheurs, comme les sarabaïtes qui portent des
tuniques de feuilles de palmier et qui s' attachent
au talon des épines avec des sangles ; ils sortent
des cavernes, se présentent au peuple couverts de
sang, ramassent de l' argent et s' en retournent chez
eux, où ils prennent la taille à leurs concubines en
chantant dans les corridors : ils convertissent
ainsi beaucoup de monde.
Antoine.
Infamie et scandale ! J' ai vu en rêve des mulets et
des ânes qui

p240

ruaient sur la table du seigneur et qui renversaient
les vases sacrés.
La Logique.
Ah ! Tu veux interpréter les songes comme ferait un
prêtre de Baal ! Sois plus simple, Antoine ; tu te
tourmentes l' esprit, c' est l' orgueil qui t' agite.
Antoine.
Mais non, puisque je ne songe qu' à l' écraser ; s' il
m' en restait, serais-je si bas ?
La Logique.
Celui qui toujours pense à l' orgueil en est rempli.
Antoine.
Quelle atroce idée j' ai eue là ! Eh quoi ! Jamais
donc je ne saurai où j' en suis ? Si je recule ou si
je m' élève, si je mérite ou si je démérite ? Tout ce
que je crois le meilleur à faire tourne à ma
perdition et à mon supplice.
La Logique.
Par ta faute... ne t' inquiète pas tant des œuvres.
Qu' importe l' action ? Toujours engagée dans un but,
issue d' un besoin, passive de la matière où elle se
meut, bonne aujourd' hui, mauvaise demain et partout
égale à elle-même, soit qu' on l' admire ou qu' on la
blâme, a-t-elle en soi une valeur native ? Si c' est
la foi d' où elle procède, qu' as-tu besoin du
torrent ? Monte à la source ; là tu boiras l' eau
pure dans la coupe du seigneur qu' il tient pleine
pour ses élus.
Antoine.
Oui, l' action est mauvaise, je l' ai senti souvent,
mais je discerne pourtant qu' elle a parfois des
côtés justes.
La Logique.
Non, elle résulte du mal, c' est le diable qui l' a
faite ; elle est du domaine de la chair, de la force
et du hasard. Tu jeûnes, tu t' agenouilles, tu te
mortifies, mais y a-t-il de la pureté dans le
jeûne ? Pourquoi la prosternation serait-elle
sainte ? La cendre où tu dors est-elle plus bénie que
les mosaïques où d' autres dansent ? Crois-tu, pour
prier le seigneur, qu' il faille être tourné vers
l' orient ou vers le temple, avoir les bras levés ou
croisés, être

p241

gras ou maigre ? Aux pieds du très-haut les brins
d' herbe et les cèdres sont de taille pareille ; où
donc est le mérite de ta vertu et la grandeur de ta
bassesse ?
Antoine.
Mais la loi cependant...
La Logique.
La loi ? Ce sont les juifs qui disent la loi, les
sadducéens qui la prêchent et les pharisiens qui la
vendent. Jésus n' est-il point venu la détruire ? Ne
s' appelait-il pas l' épée ? Les docteurs, quand il
parlait, élevaient de grands cris et faisaient voler
de la poussière avec leurs manteaux. Est-ce la loi
qui a nourri les multitudes, apaisé les flots
furieux et flamboyé sur le Thabor ? La loi ! Les
prophètes ont été égorgés en son nom, elle a
crucifié Jésus, lapidé saint Etienne, Pierre est
mort par elle, et Paul aussi, tous les martyrs ! La
loi ! C' est la malédiction du serpent, dont le
Christ est venu racheter les hommes ; elle avait
bâti le temple et repoussé les gentils, la grâce a
renversé le temple et appelé les nations ; enfermée
jadis en Israël, l' âme libre maintenant peut se
dilater dans sa grandeur. Qu' elle ouvre sa fenêtre,
qu' elle respire tous les vents, qu' elle s' envole au
midi, au septentrion, au couchant, à l' aurore, car
Samarie n' est plus maudite et Babylone elle-même
a été relevée de sa tristesse.
Antoine.
Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Je sens surgir en moi
comme une inondation qui monte.
La Logique.
Qu' elle monte ! Elle te lave.
Silence.
Antoine
mettant les deux mains sur son front comme pour
ressaisir ses idées.
La loi ? Eh bien, oui ! ... voyons cependant : le
fils a été envoyé par le père pour...
La Logique.
Pourquoi pas le père par le fils ?
Antoine.
Il devait venir après.

p242

La Logique.
Comme étant plus nouveau sans doute ?
Antoine.
Mais...
La Logique.
C' est dans l' ordre... il était fait par lui, le père
d' abord, le fils ensuite.
Antoine.
Non !
La Logique.
Qui a fait le monde ?
Antoine.
Le père.
La Logique.
Et où était le fils alors ?
Antoine hésite à répondre.
Vis-à-vis les péchés capitaux, du côté de la
chapelle, apparaissent et glissent par moments
d' autres ombres plus petites et plus nombreuses.
La Logique
reprend.
Et où était le fils ? à ses côtés ? En lui ?
Au-dessous ? Dans ce temps-là, était-il le Christ ?
Puisque le Christ était homme et qu' il n' y avait
pas d' hommes... et l' esprit, que faisait-il ?
Antoine.
Ils étaient ensemble.
La Logique.
Ensemble ! Il y avait trois dieux !
Antoine.
Non, ils étaient un.

p243

La Logique.
Quand le fils s' en détacha pour devenir Jésus, il
resta donc deux tiers de Dieu, et puisque Jésus
était vraiment Dieu, quoiqu' étant homme, où était
Dieu tandis qu' il vivait ? Que faisait Dieu
lorsqu' il mourut ? Où était-il quand il est mort ?
Car il est mort.
Antoine
se signant.
Et ressuscité.
La Logique.
Mais s' il était avant la vie, il n' eût pas besoin de
ressusciter, pour être de nouveau après la mort.
Qu' a-t-il fait de ce corps humain ? Est-il avec
lui ? Qu' est-il advenu de son âme humaine ? L' a-t-il
rattachée à son âme de Dieu ? Ce serait donc un
homme qui serait Dieu, qui s' ajouterait à Dieu, un
dieu qui serait chair, et comme il n' est qu' un avec
le père et l' esprit, le père et l' esprit seraient
chair, tous seraient chair : il n' y aurait que la
chair !
Antoine.
Non, non, tout esprit.
La Logique.
En effet, car Jésus est Dieu, donc Dieu est
esprit. Mais Jésus naquit, mangea, marcha, dormit,
souffrit, mourut, et il était esprit ! Est-ce que
l' esprit naît quelque part ? Est-ce qu' il souffre ?
Est-ce qu' il mange ? Est-ce qu' il dort ? Peut-il
mourir ? Et il est mort pourtant ! Jésus n' a donc
éprouvé ni la naissance ni la mort, ou bien il
n' était pas esprit.
Antoine.
C' est l' homme en lui qui a souffert.
La Logique.
Et non le dieu, cela est sûr ! Un homme souffre, en
effet, mais Dieu ! ... alors, s' il n' était
qu' homme, beau mérite à lui de subir ce que la
nature humaine est forcée de subir ! S' il eût été
Dieu, il n' eût pas souffert véritablement.
Antoine.
Mais oui, il était Dieu.

p244

La Logique.
Il n' a donc pas souffert alors ! Il a fait semblant
de souffrir ; comme le soleil qui traverse l' éther
il a passé à travers la vie et s' est caché un
instant sous cette forme trompeuse ! Il n' est pas né
de Marie, mais il a paru naître ; quand on le
clouait sur la croix, il regardait d' en haut son
corps qu' on suppliciait ; quand il a levé, le
troisième jour, la pierre de son tombeau, c' était
comme une vapeur qui en est sortie, un fantôme
vague, je ne sais quoi. Thomas s' en doutait, qui a
voulu toucher ses plaies ; mais il lui était facile
de simuler des plaies, puisqu' il simulait un corps.
Si c' eût été un corps véritable comme le tien,
aurait-il pu, sans qu' on l' entendît, traverser les
murailles plus subtil qu' un son, et se transporter
dans l' espace plus rapide que la lumière ? Or, si ce
n' était pas un corps, si ce n' était pas un homme...
Jésus était bien le Christ, n' est-ce pas ? Tu ne
crois point que le Christ ait été Melchissédec,
ni Sem, ni Theodotus, ni Vespasien.
Antoine.
Oui, Jésus est le Christ.
La Logique.
Et le Christ est Jésus... mais si ce qui n' existe
pas n' est pas, et si pour exister il faut avoir un
corps, et puisque ce corps il ne l' avait pas, donc
il n' a pas existé, donc il n' a pas été, il n' y a
point eu de Christ, le Christ est un mensonge.
Antoine
sanglotant.
Oh ! Oh ! Je ne l' ai pas voulu, tout cela est tombé
dans ma tête l' un après l' autre, comme un paralytique
à qui le pied manque et qui, de degrés en degrés,
roule du haut de l' escalier du temple jusqu' en bas.
Oh ! Mon dieu, pardon ! Pitié, seigneur ! Pitié !
Pitié ! Qu' il est mal de scruter tes mystères !
La Logique.
Pourquoi est-ce mal ? Qu' est-ce que le mal ?
Antoine
étonné.
Comment ? Qu' est-ce que le mal ? ... ce qui n' est pas
bien.

p245

La Logique.
Voilà que tu philosophises comme un grec ! Tu dis le
mal, le bien, le bon, le mauvais, le vide, le plein,
le beau, le laid ; voyons, habile homme, le bien ?
C' est ce qui n' est pas le mal, sans doute, et le
mal ce qui n' est pas le bien ? à merveille, on ne
raisonne pas mieux dans les écoles.
Le bien, pour l' âne, n' est-ce pas le chardon vert ?
Pour la faux, la pierre qui l' aiguise ? Pour la
femme, l' amour qui la récrée ? Mais pour le chardon,
le mal c' est l' âne qui le croque ; pour la pierre,
la faux qui l' use ; pour l' amour, la femme qui
l' éteint. Le mal encore pour le cheval, c' est le
chardon qui lui pique les naseaux ; pour l' herbe,
la faux qui la tranche ; pour l' homme, la femme
dont il se lasse.
La guerre est exécrable aux vaincus, mais charmante
aux vainqueurs ; la vie t' ennuie, d' autres s' en
amusent ; la pluie détruit les moissons, elle
féconde es champs stériles ; la mort dépeuple les
cités, elle engraisse la terre ; on pleure de
volupté, on rit de douleur, mais n' a-t-on pas mal
aux flancs à force de rire et n' y a-t-il pas des
douleurs que l' on recherche ? Au tronc du même
arbre poussent ensemble la planche de la table et
le couvercle du cercueil ; plus mince que la lame
de la scie qui les sépare en deux est la différence
de la joie, qui sonnera sur la première, à l' oubli,
qui pourrira la seconde.
Sais-tu si l' être est le bien, si le néant est le
mal ? Tu ne connais ni le néant ni l' être, ni le
bien ni le mal, et tu voudrais, ignorant les
distances qui les écartent ou les affinités qui les
unissent, discerner dans chacun les degrés qui les
composent, le principe qui les constitue !
Antoine.
Le mal ? C' est ce qui est défendu par Dieu.
La Logique.
à coup sûr ! Tel que l' homicide, l' adultère,
l' idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion
contre la loi : c' est pour cela qu' il a ordonné à
Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à
Judith d' égorger Holopherne qui était son amant,
à Jahel d' assassiner Sisara qui était son hôte, à
tout le peuple d' exterminer les autres peuples, de
massacrer les animaux, d' éventrer les femmes
enceintes, et qu' il a fait forniquer Abraham avec
Agar, Osée avec la courtisane, le serpent avec
ève, et le saint-esprit avec Marie...
Antoine pousse un cri.
Et que Jacob volait Laban, que Moïse volait le
roi d' égypte, que

p246

David était chef de voleurs, que les citoyens
volaient l' étranger, que le peuple volait les villes
alliées et pillait les villes vaincues, et que
depuis Aaron jusqu' à Sédécias on a adoré le
serpent d' airain, qu' on a gratifié Rahab,
récompensé le traître de Béthel, et que, lui, il a
envoyé son fils pour détruire la loi qu' il avait
faite ! Si elle était bonne, pourquoi la renverser ?
Si elle était mauvaise, pourquoi l' avoir donnée ? Y
a-t-il quelque chose de bon qui ne soit mauvais,
quelque chose de mauvais qui ne soit bon ? Le bien
est-il ? Le mal est-il ? Y a-t-il une vérité ? Où
est le mensonge ? à quoi bon ? à quoi bon ? Les
sages ont cherché et n' ont rien trouvé, les
prophètes ont parlé et n' ont rien dit : tu feras
comme eux et les siècles feront comme toi. Allons,
sans t' inquiéter de l' ouvrage, tourne la meule de la
vie et siffle en la tournant.
Antoine.
Qu' importe après tout ! Connais-je les desseins de
Dieu ? Est-ce à moi de juger ses œuvres ?
La Logique.
Pourquoi donc adorer en lui ce que tu exécrerais
dans un homme ?
Antoine.
Comment cela ?
La Logique.
Puisque tu t' humilies devant le mal qui est en Dieu.
Antoine.
Mais c' est dans le diable qu' est le mal.
La Logique.
Et qui a fait l diable ?
Antoine.
Dieu.
La Logique.
Si le diable fut créé par lui et que la création
entière soit sortie de sa parole, avant que cette
parole ne fût dite, la parole était en lui, et
avant que le diable ne naquît, il y était donc
aussi, le diable, et avec tout son enfer !

p247

Antoine.
Mais il en est sorti.
La Logique.
La création de même en est sortie. T' imaginerais-tu,
comme les païens, qu' elle se meut par des lois
propres et en vertu seulement de son existence ?
Antoine.
Oh ! Non, c' est par la volonté de Dieu que pensent
les hommes et que poussent les plantes.
La Logique.
Et ce n' est pas par sa volonté que le mal se fait,
le mal qui se produit par Satan, lequel est son
serviteur, son fils, comme l' archange Gabriel ? Il
punit les pécheurs, en enfer, et il présente aux
fidèles ici-bas l' amorce des tentations ; le diable
est donc nécessaire, il faut qu' il soit... a-t-il
un corps, le diable ?
Antoine
méditant.
Si le diable a un corps ?
La Logique.
S' il en avait un, il ne serait pas partout à la
fois, comme Dieu qui, étant esprit, est partout à
la fois ; mais s' il est esprit, il est donc Dieu
ou plutôt partie de Dieu, et enlever une partie au
tout n' est-ce pas détruire ce tout ? Or, retrancher
à Dieu une portion de lui-même, c' est nier Dieu.
Tu ne nies pas Dieu, le diable est en Dieu... tu
adores Dieu...
alors la logique, sous la forme d' un nain noir,
vêtu de parchemin, avec des griffes monstrueuses aux
pieds et aux mains, posé debout sur une boule qui
roule, et s' y tenant tantôt sur un pied, tantôt sur
l' autre, lentement et se penchant à l' oreille de
saint Antoine :
tu adores Dieu... adore le diable !
L' Orgueil
criant :
à moi, mes filles !
Paraît derrière l' ermite, grande, pâle, avec ses
yeux rouges et le

p248

sourcil gauche relevé sur le bord de son front
large ; sous ses lèvres serrées claquent des dents
blanches. Un grand manteau de pourpre, qui
l' enveloppe, cache les ulcères de ses jambes qui
coulent sur la frange d' or de son vêtement. Elle
chancelle sur ses jarrets ; drapée à grands plis,
elle baisse le menton sur sa poitrine et baise à la
bouche un serpent caché qui lui ronge le sein. Elle
a les cheveux crépus, noirs, hérissés.
Au cri qu' elle a poussé, on entend aussitôt des
sifflements, des trépignements, des aboiements, des
déchirements de cuivre, des grelots qui sonnent, des
sonnettes qui tintent, le tout dominé par un rythme
monotone, précipité, criard, qui tourbillonne en
crescendo.
Les hérésies arrivent de tous les points du fond de
la scène, par longues files séparées, qui se
rejoignent au centre, derrière l' orgueil. Elles ont
sur leur tête des serpents ou des fleurs, dans leurs
mains des fouets, des livres, des instruments de
supplice, des idoles ; les unes sont nues, les
autres couvertes d' or et de rubis, les autres vêtues
de haillons ; elles portent des amulettes coloriées,
des tatouages de toute façon, des masques de bêtes
fauves, des signes de feu sur le visage. Vieillards
cassés au chef branlant, femmes joyeuses qui
dansent, magiciens à longue barbe, prophétesses les
cheveux épars, les reins ceints d' une peau de loup ;
elles arrivent en flot l' une sur l' autre, se tenant
par la main ou se grimpant sur les épaules. Avec
un bâton de fer la logique bat la mesure et conduit
leur marche. L' orgueil tressaille et rit d' une façon
stridente.
Antoine, dans sa cellule, frémit de tous ses
membres.
à mesure qu' elles entrent, une des ombres
précédentes, placées à droite, se détache dans sa
forme, court les rejoindre et se mêle parmi elles.
La luxure, rouge de cheveux, blanche de peau,
poitrine charnue et décolletée, vêtue d' une robe
jaune semée de perles et diamants, très grasse ; de
ses doigts chargés d' émeraudes elle relève sa robe
jusqu' au-dessus des chevilles ; elle est aveugle.
La gourmandise, le cou maigre et démesuré, les
lèvres violettes, le nez rouge ; ses dents pourries
retombent sur son menton ; sous sa tunique tachée de
graisse et de vin son ventre flasque lui couvre les
cuisses.
La colère, cuirassée de fer et ruisselant de sang
par-dessus son armure ; sous sa visière, deux
charbons brillent, ses bras sont terminés par deux
boules de plomb, à la place de mains.
L' envie se pince les lèvres, se ronge les ongles,
s' écorche le corps ; ses oreilles sont énormes.
Courbée en deux, elle va se cacher alternativement
derrière tous les péchés capitaux, se vautre par
terre et leur mord le talon ; elle siffle.
L' avarice, vieille grelottante, vêtue de haillons
recousus ; sa main droite a dix doigts et s' agite
toujours dans l' air, pour grapiner quelque chose ;
de la gauche elle retient dans ses poches l' argent

p249

qui les remplit ; elle se retourne sans cesse et
regarde derrière avec défiance.
La paresse, tronc sans membres, se traîne
péniblement sur le ventre et soupire de fatigue.
Les péchés sont confondus avec les hérésies.
Les nuages qui roulaient découvrent la lune, elle
éclaire la scène d' un reflet verdâtre, le bord des
nuages est d' acier pâle.
Les hérésies augmentent toujours, elles entourent
la cabane, vont jusqu' au seuil de la chapelle, et
débordent par tous les côtés.
Les Hérésies
adoucissant leur voix.
Pourquoi trembler, bon ermite ? N' aie point peur, ne
crains rien, nous ne sommes pas méchantes ;
calme-toi, avance un peu, sors de ta cabane, ou, si
tu n' oses pas, applique ton œil aux fentes de ta
porte, et tu nous regarderas, à l' abri, passer
devant toi l' une après l' autre.
Voilà bien longtemps que nous cherchons ta demeure,
et que nous demandons partout : où est-il donc, ce
bon saint Antoine, ce fameux solitaire ? Mais nous
t' avons trouvé, enfin ! Nous t' avons trouvé.
C' est parce que tu es triste que nous sommes venues
toutes ensemble te tenir compagnie pendant la nuit.
Si tu savais ce que nous avons à te dire ! Nous
apportons du monde des nouvelles merveilleuses.
N' aie point peur, bon ermite, n' aie point peur, ne
crains rien...
Antoine.
Qui êtes-vous donc, vous autres, qui avez des voix
si douces avec des visages si terribles ?
Les Hérésies.
Tu nous connais, souvent tu nous as vues. Quand au
soleil tu suais sous ton cilice, dont les poils
entraient dans les blessures de ta discipline, et
que tu restais immobile pour ne pas t' évanouir de
douleur ; au bout des oraisons nocturnes, quand
pâlissent les étoiles et que le songe de lui-même
continuait ta prière, et que, te sentant vivre
encore, tu sentais pourtant la vie qui t' échappait,
tournoyante et légère comme une vapeur qui monte ;
ou lorsqu' après un voyage tu t' en revenais dans ta
solitude, rêvant à ce que tu avais vu dans les
villes, entendu dans les synodes, et que tu
remontais la colline, épuisé, languissant, presque
endormi de chagrin, trébuchant à toutes les pierres,
te heurtant à tous les doutes, c' est nous qui
t' entourions, qui flottions,

p250

qui circulions ; nous étions ce qu' il y avait
derrière ta douleur, ce qui demeurait au fond
d' elle, ce qui apparaissait là-haut, tout en haut,
au lointain, dans l' extase, la réponse attendue, la
fin du mot, la grâce espérée.
Nous sommes les filles de la doctrine, les enfants
de l' église, la nature complexe du dogme de Jésus ;
nous répandons dans les basiliques le souffle
renouvelé de nos haleines, et leurs piliers
s' écroulent en craquant comme le tronc des arbres
dans les forêts.
à la pointe de l' idée, quand en frappant d' aplomb
sur son angle intangible le verbe luit, c' est nous
qui sommes les rayons divergents multipliant la
lumière, et tous convergeant vers sa base pour en
augmenter l' étendue.
Mais nous allons surgir, au dehors, distinctes,
complètes, détachées.
Apaise ton cœur, rassure tes genoux qui tremblent,
avance, reconnais-nous.
Que veux-tu de tes amies ? Elles ont entendu tout à
l' heure tes efforts pour les appeler, nous voilà ;
approche donc, tu verras parmi nous des docteurs,
des martyrs, des prophètes !
Antoine.
Oh ! Comme il y en a ! J' ai peur...
Les Patricianistes.
Peur de la chair, n' est-ce pas ? Comme toi nous la
fuyons, nous la mortifions, nous l' exécrons. Elle
est mauvaise, n' est-ce pas ?
Antoine.
Oui, elle est mauvaise.
Les Patricianistes.
Abominable d' elle-même, comme le principe d' où elle
vient ; c' est par la chair que nous souffrons et que
nous sommes maudits.
Antoine.
à cause d' elle en effet.
Les Patricianistes.
Et maudits par le père du verbe, le dieu bon, source
de tout esprit, et qui a la chair pour ennemie,
comme le diable est son

p251

ennemi. S' il l' avait créée, cependant, aurait-il
maudit son œuvre ? C' est donc Satan et non pas lui
qui a créé la substance de la chair. Lui, l' esprit,
aurait-il pu faire le corps ? L' âme fait l' âme, les
corps font les corps, la matière fait la matière,
l' esprit fait l' esprit. Le diable a donc fait le
corps, a fait l' homme, Satan est son auteur.
Les Paterniens.
Pas tout entier... depuis la poitrine seulement
jusqu' en bas. Dieu a formé la tête où germe la
pensée, le cœur où palpite la vie, mais c' est le
diable qui a fait la digestion, la génération, et
l' envie de voyager qui réside dans les pieds.
Une Hérésie.
Oui, l' homme est de deux parties quant au corps,
d' une seule quant à l' esprit, de trois en tout. Dieu
est de trois parties, le père est la première, le
fils la seconde, le saint-esprit la troisième : la
trinité en constitue l' ensemble.
Antoine
rêvant.
L' ensemble ? ...
Les Sabellins.
Non ! Père, fils et saint-esprit sont une même
personne, aucune n' a engendré l' autre, ils sont
trois dans un.
Antoine
avec joie.
Oui, oui, c' est cela ! Je suis bien aise de retrouver
le fil de ma pensée.
Les Sabellins.
Ils sont l' unité Dieu. Et puisque le fils a
souffert, lui qui est Dieu, le père et le
saint-esprit, qui sont ce même dieu, ont donc
souffert.
Ils marchent vers Antoine pour le saisir.
Antoine.
Non, laissez-moi ! Laissez-moi !

p252

Les Sabellins.
Nous te demandons seulement si tu te fais une idée
de Dieu. Comment te le figures-tu ?
Antoine.
Je ne peux pas me le figurer.
Les Audiens.
Dieu est corporel, car c' est lui qui a fait
l' homme, le corps. De sa substance, indéfinie
quoique matière, il a tiré les mondes et les âmes ;
c' est un grand dieu qui a un corps.
Ils s' avancent vers lui.
Antoine.
Laisez-moi !
Les Audiens.
Nous te demandons seulement si tu te fais une idée
de l' âme.
Antoine
rêvant.
L' âme ? Je ne peux pas me la figurer.
Les Tertullanistes.
Elle est de flamme et d' air, elle réside en un corps,
elle occupe un lieu ; en enfer, elle sent à la
langue une intolérable douleur et elle implore une
goutte d' eau ; mais l' esprit n' a ni siège ni lieu ;
il est libre de tout, étranger à la peine comme au
plaisir. Dieu seul est donc immatériel, et l' âme
est bien un corps.
Antoine.
L' âme, un corps ! Qui a dit cela ?
Tertullien
paraissant au milieu du groupe, vêtu, selon son
usage, en philosophe, avec le pallium sur le dos :
moi !

p253

Antoine
tombant à genoux.
Vous ! Illustre Septimus ! Vous qui poursuiviez
tant les idolâtres et qui déclamiez tant contre le
luxe des femmes, vous ravalez l' âe immortelle, et
vous voilà habillé comme les philosophes stoïques !
Tertullien.
J' ai même là-dessus écrit un traité que tu aurais
dû lire.
Les Hérésies.
Quel orgueil ! C' est un païen ! Honni soit-il !
Antoine se relève.
Tertullien
disparaissant dans la foule.
Ah ! Ah ! Tu renies le maître ! Que toute clarté
t' abandonne !
Les Hérésies
pressant toujours saint Antoine.
Nous ne t' abandonnons pas, nous autres, nous
restons, laisse-nous entrer.
Antoine.
Non ! Laissez-moi !
Les Hérésies.
Nous te demandons seulement-nous partirons
ensuite, c' est fini-nous te demandons, bon ermite,
qui était le Christ, d' où venait sa chair
était-elle humaine ou divine ?
Antoine.
Divine.
Se reprenant vite.
Humaine.
Les Hérésies
parlant toutes à la fois.
C' est vrai ! C' est vrai !

p254

Les Apellites.
Il l' a prise aux deux éléments, le bon et le
mauvais ; il l' a rendue au mauvais et n' a rien
rendu au bon.
Les Apollinaristes.
C' était la chair du verbe et non la chair de Marie.
Quel blasphème de soutenir qu' il tienne quelque
chose d' une femme ; lui la pureté, lui l' esprit !
Avoir séjourné dans un ventre !
Les Antidicomaristes.
Pourquoi pas ? Tout ce qui naît sort d ventre de la
femelle et le déchire en passant, comme pour le
punir aussitôt de la vie qu' il en a reçue ; celui de
Marie, femme de Joseph, dut être plus qu' un autre
élargi et flétri ; car Jésus sans doute avait une
tête énorme.
Les Ménandriens, Les Cérinthiens.
On n' a jamais vu un sage plus sublime.
Les Marcelliens.
Aussi l' adorons-nous, à côté de saint Paul,
d' Homère et de Pythagore.
Aius.
Horreur ! Désolation ! Triple enfer sur vous !
C' était Dieu ! Dieu le fils, créé par le père,
vous dis-je, et créateur lui-même de l' esprit-saint.
Les Métangismonistes.
Et qui était dans le père comme un vase plus petit
dans un plus grand.
Les Théodotistes.
êtes-vous fous, braves gens ? Quand aurez-vous fini
vos sottises ? Le Christ était Theodotus, c' est
sûr, on l' a connu.
Les Séthianiens.
Est-il possible de nier que ce ne soit pas Sem,
fils de Noé !

p255

Les Gnostiques.
C' est l' enfant des éons, l' époux d' Akaramoth
repentie, le père du démiurge qui fit le
cosmocrator et l' antropos.
Antoine effrayé se bouche les oreilles, pousse un
cri, et la foule des hérésies s' entr' ouvre pour
donner passage au chœur des ophites, portant un
immense serpent-python à couleur dorée, avec des
taches de saphir et des taches noires. Pour le
maintenir horizontalement, les enfants le lèvent au
bout de leurs bras, les femmes le retiennent sur
leur poitrine, les hommes l' appuient contre leur
ventre.
Ils s' arrêtent devant saint Antoine et forment,
avec le serpent qu' ils déroulent, un grand cercle
ouvert, à l' entrée duquel se tiennent un vieillard
en robe blanche pinçant de la lyre et un enfant nu
jouant de la flûte. Au milieu une danseuse, vêtue
d' un caleçon de plumes de paon et les cheveux noués
par un aspic, qui du front, lui coulant sur l' épaule
pour s' entortiller à son col, laisse retomber entre
ses seins sa tête qu' il dresse en avant quand elle
danse, balance au mouvement de sa taille, sur les
bras levés.
Sur un air doux et joyeux, quoique plein de lenteur,
les ophites commencent.
Les Ophites.
C' était lui, c' est lui encore, ce sera lui
toujours ! Ses spirales sont les cercles des mondes
échelonnés ; de la bave de ses dents découle le suc
des plantes, aux taches de sa peau les métaux ont
pris leur couleur, quand il dort c' est la nature qui
rumine, de ce qu' il mange rien n' est rendu, il
absorbe tout, comme l' éternité.
Le long du tronc, qu' entouraient ses vertèbres, il
montait ; sa peau gluante se collait en traînant sur
l' écorce polie ; il montait, et les feuilles se
racornissaient à son haleine ; quand il eut passé
par toutes les branches il reparut ; sous sa peau
tendue les os de son crâne s' écartèrent, il ouvrit
la mâchoire, et du bout de la branche le fruit tomba.
Il le retint sur ses dents, et les lèvres
retournées, le cou pâmé, il montrait au soleil le
fruit d' or cueilli.
Puis il s' abaissa comme un arc-en-ciel qui descend,
et suspendu par la queue au tronc du grand arbre, il
balançait devant le visage d' ève sa tête sifflante
aux paupières enivrées.
Elle le suivait attentive.
Il s'arrêta, fixa sur elle ses prunelles, sur lui
elle fixa les siennes ; la poitrine d' ève battait,
la queue du serpent se tordait, le Zéhon qui
coulait interrompit ses eaux, un lotus s' ouvrit, les
dattes des palmiers mûrirent, une sueur fluide
passa ; et elle tendit la main.
Il était bon le fruit superbe ; elle en pompa le
jus, elle en dévora la chair, elle en croqua les
pépins, elle en ramassa l' écorce pour s' en
parfumer la poitrine.

p256

Une fois de plus s' ils en avaient goûté, ils
seraient devenus dieux selon la promesse du
tentateur. Pour punir ce fils trop prodigue des dons
du ciel, Die le condamna à garder sa forme ; la
femme victorieuse a mis le pied sur sa tête, mais,
par la piqûre qu' il lui a faite au talon, le venin
éternel est monté jusqu' à son cœur.
Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches
d' or comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que
chérissent les filles d' ève ! Au grattement de
l' ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au
ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Grimpe les
précipices, pousse tes anneaux, accours, accours et
viens sur nos autels lécher les pains eucharistiques
que nous offrons au seigneur !
Antoine fait des efforts pour s' enfuir, les
ophites l' enferment dans le cercle du serpent, il
saute par-dessus à pieds joints, en faisant un
signe de croix, les ophites disparaissent.
Une outre de vin est jetée sur la scène, des hommes
et des femmes ivres se mettent à courir autour, en
dansant.
Les Ascites.
Vive le vin ! C' est lui qui est christ ! Il délie
les cœurs. Qu' il déborde du calice ! Qu' il inonde
le monde ! Les peuples sont affranchis. Rouge est le
soleil, rouge est le jus du cep d' automne ; Moïse
proscrivait les viandes impures : il n' y a rien
d' impur, toute viande est bénie, car la vie est dans
la viande. Mangeons la viande pour avoir la vie,
buvons le vin pour avoir la flamme ! Aux noces de
Cana il coulait partout et les chiens le lapaient
dans le ruisseau de la cour. Quand son flanc fut
percé, c' est du vin qui coula, le vin de la bonne
nouvelle que nous honorons dans cette peau de chèvre.
Antoine
exaspéré.
Mais les païens n' ont rien fait de si
épouvantablement infâme !
Les Sévériens
s' avançant du fond avec un visage sombre.
Non, jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan,
c' est la folie et la fureur, l' impudicité et le
sacrilège. Maudit soit le prêtre qui sacrifie sous
son espèce.
Les Aquariens.
Nous ne buvons, nous autres, que de l' eau, de l' eau
tombée du ciel, symbole de la pureté du verbe.
Anathème sur la chair.

p257

Les Astotyrites.
... sur ceux qui en usent ! Sur ceux qui la
prêchent ! Des fruits de la terre, du lait caillé,
du blé cuit sous la cendre, tels étaient les
aliments des premiers hommes ; il faut vivre comme
eux pour remonter à l' innocence.
Les Adamites.
Hommes et femmes complètement nus, ils s' assoient
par terre dans des postures graves.
Avant leur chute, Adam et ève se regardaient sans
voiles.
Doux comme les agneaux, nous allons nus par le monde.
Femmes à l' œil pur, appuyez vos têtes sur nos
poitrines, et dormez au mouvement de nos cœurs
pacifiques.
Nous demeurons dans les clairières des bois, parmi
les marguerites des prés verts, écoutant les oiseaux
gazouiller, les ruisseaux couler, les feuilles
frémir.
à force de se connaître, les sexes ont disparu,
exempts de convoitise comme de satiété ; depuis
longtemps déjà la chair est morte en nous et nous
n' éprouvons qu' une tendresse uniforme et commune,
immaculée comme nos membres, plus sereine que les
poses que nous gardons.
Antoine
soupirant.
Ils sont beaux, vraiment ! Et s' ils ne mentaient...
au fait, je n' ai jamais compris... mais quels sont
ceux-là qui s' avancent ?
Les Manichéens
vêtus de robes noires semées de petites lunes
d' argent, les cheveux relevés sur le sommet de la
tête par des peignes, des anneaux d' or aux oreilles.
Le chœur s' avance en triangle ; celui qui est en
tête tient un pain dans ses mains, le rompt sur son
genou et le jette en l' air en disant :
je ne t' ai pas semé, que celui qui t' a semé soit
semé
je ne t' ai pas moissonné, que celui qui t' a
moissonné soit moissonné !
Je ne t' ai pas fait cuire, que celui qui t' a fait
cuire soit cuit lui-même !
Savez-vous ce qui est rouge ? Qu' est-ce qui brille
dans le soleil ? Qu' est-ce qui languit dans la
lune ?
Ce sont les âmes des morts : la grande roue les
enlève dans

p258

ses douze vases et les porte à la lune, qui tourne
incessamment pour se joindre au soleil. Au premier
quartier elle y déverse son fardeau ; lorsqu' elle
brille toute ronde c' est qu' elle est pleine, et ces
deux grands vaisseaux naviguent ensemble dans
l' immensité vide. Ainsi lavées par l' eau et
purifiées au feu, les âmes enfin s' en vont composer
de leurs splendeurs la voix lactée, qui est la
colonne de lumière, l' air parfait, et dont les
scintillements sont infinis, car ceux qui
l' habitent sont innombrables.
On avait dit à Scipion que les bienheureux seuls,
débarrassés des liens du corps, revivaient dans les
étoiles ; Origène se demanda si ce n' était point
des âmes que tous ces astres, et les dieux
d' Égypte jadis naviguaient dans des nacelles. Mais
c' est l' arabe Scythus, étranglé par le diable au
milieu du désert, et Térébenthus son disciple, tué
pour être tombé une nuit d' éclipse du haut de la
terrasse de sa maison, qui dévoilèrent les premiers
la vérité aux élus.
Comprise dans la matière, qu' elle féconde, la
divinité tend à s' en exhaler sans cesse, afin de
rejoindre son principe ; la génération lie dans la
chair la partie divine ; nous, les élus, par la
grâce de nos personnes ou l' efficacité de nos
mérites, nous la dégageons des végétaux que nous
mangeons.
Refusez donc au profane, à l' impie, fût-il
agonisant, du pain, des fruits, et même de l' eau,
car la partie divine mêlée à ces substances aurait
du mal à effectuer son retour, souillée qu' elle
serait par les péchés de celui qui porterait la
main sur elle.
La bonne odeur plaît à l' esprit, elle l' excite à
sortir : frottons-nous d' écorces amères, enivrons-nous
de la senteur des roses et du fumet du carœnum,
dévorons les épices, le sel, le poivre, l' assa
fœtida, les graisses qui brûlent la langue, les
fruits rares dont le suc exprimé remplace les vins
les plus vantés !
La partie divine s' évapore de tout, du repos, de
l' action, du geste, du regard, et fuyant ainsi, par
tant d' occasions diverses, il ne reste plus en nous
qu' un résidu grossier, principe du mal, d' où les
corps sont faits.
Saclas, prince des ténèbres, pour enfermer les
particules divines qu' il avait mangées, imagina la
génération, et s' approchant de sa femme, il lui
enfanta deux enfants, Adam et ève.
Puisque la chair retient Dieu, maudit soit tout
créateur de la chair !
Nous qui tamisons Dieu dans la nature, qui le
purifions et l' en faisons sortir, prévenons
d' avance les captivités où il languit, détruisons
dans son germe la cause qui l' asservit,
absorbons-la ! Avalons donc le sperme des hommes !
Vite ! Allons ! Semez par terre la farine de
froment pour l' y rouler en hostie. Quand son flot
va couler, étendez les lits bas, couchez-vous sur
le flanc gauche, déshabillez les femmes, elles
rugissent d' attente, c' est l' heure !

p259

Cependant, des aiguillons du désir fouettez vos
corps blasés, car la partie divine s' échappe aussi
par la convoitise et la jouissance ; chaque
titillation des nerfs émus est un coup de l' aile de
l' âme, et l' évanouissement du plaisir un séjour en
Dieu.
Méfiez-vous de l' instant terrible où l' harmonie du
mal, combinant des projections parallèles, tend à
les fondre ensemble dans une stagnation
fécondante ; dégagez-vous des bras qui vous
étreignent.
Mais il doit s' écarter des femmes, celui dont les
rein ne sont pas à l' épreuve ; extrayant de
lui-même les parties lumineuses engagées, qu' il se
délecte avec lenteur dans la réjouissance de sa
solitude ; il regardera sur le sol fumer dans les
globules blanchâtres cette vie mystérieuse, source
des postérités anéanties, puis, passant le pied
dessus, il se sentira le cœur joyeux, songeant
qu' il a délivré Dieu.
Antoine.
Où suis-je ? Sont-ce les démons qui parlent ? Il me
semble que je descends sans en finir les escaliers
de l' enfer ; la désolation ruisselle sur ma tête,
la folie m' arrive. Grâce, seigneur !
Il s' agenouille, ferme les yeux et multiplie les
signes de croix.
La musique redouble, les hérésies s' agitent, les
cordes ronflent, les flûtes soupirent.
Les Gnostiques.
Chœur énorme, composé de groupes différents :
saturniens, marcosiens, valentiniens, nicolaïstes,
etc. Un d' eux tient un livre.
N' écoute pas ces hommes tristes, ils sont fous, ce
sont des païens de l' Asie, leur grand prophète
Manès fut écorché comme imposteur avec une pointe
de roseau, et sa peau, empaillée, pendue ux portes
de Ctésiphon.
C' est nous qui sommes les sages, les savants, les
purs !
Nous avons la prophétie de Bahuba, qui criait sur
les montagnes, avec l' évangile de Philippe, que le
feu ni l' eau ne peuvent détruire. Veux-tu savoir la
vie du Christ avant son apparition sur la terre, la
mesure exacte de sa taille, le nom de l' étoile où
est son trône ? Voici le livre de Noria, femme de
Noë. Elle l' écrivit dans l' arche, durant les nuits,
assise sur le dos d' un éléphant, à la lueur des
éclairs. Voguant au milieu des rands flots qui
roulaient le limon jaune de la création primitive,
par les fentes du ciel que le tonnerre déchirait
elle voyait Dieu, les esprits lumineux tournant sur
leurs sphères, et les séraphins voyageurs qui
passaient dans l' espace avec leurs ailes de flamme.
C' est lui, celui-là ! Prends-le ! Tiens donc !
Ouvre-le donc ! ... tiens ! Nous l' ouvrons pour toi.
Quoique les mots en soient d' une langue

p260

perdue et que la bouche humaine ne puisse les dire,
tu le liras tout courant comme les lettres de ton
nom. Essaie ! ... une ligne seulement !
L' Orgueil.
Que risques-tu ? Ne seras-tu pas libre de t' arrêter
quand tu le voudras ?
La Logique.
Les pensées qui t' obsèdent fuiront peut-être ?
Antoine
hésite, les gnostiques se rapprochent, l' orgueil lui
passe le livre tout ouvert par-dessus son épaule,
il lit :
" au commencement, Bythos était. De sa pensée, ainsi
que de la parole du dieu des juifs, naquit
l' intelligence, qui épousa la vérité ; de la vérité
et de l' intelligence sortirent, sans un effort, le
verbe et la vie, qui enfantèrent cinq couples
pareils ; du verbe et de la vie issurent l' homme et
l' église, qui formèrent six autres couples, parmi
lesquels Paraclétos et Pistis produisirent Sophia
et Télétos.
" ces quinze couples font les quinze syzygies,
composées des trente éons suprêmes, qui constituent
le plérome ou ensemble supérieur et qui font Dieu. "
Antoine s' arrête.
Les Hérésies
à part.
Il lit, il lit, il est à nous... il est à nous !
Antoine
continue.
" Barbelo est le prince du huitième ciel, Saldabaoth
a fait les anges, la terre, les six cieux
au-dessous de lui ; il a la forme d' un âne. "
Antoine
jette le livre avec fureur et le foule aux pieds.
Non, non ! Je ne continuerai pas, c' est la science
du diable. Oh ! Que ma mémoire l' oublie et que mes
yeux soient cevés pour m' en punir !

p261

Les Gnostiques.
Sophia fit comme toi ; elle s' ennuyait de Télétos,
un désir immense la poussa hors du plérome, elle
vagabonda dans l' infini ; elle voulait, oubliant la
foi et dépassant l' esprit, absorber en elle l' essence
du verbe, et trahissant la vérité, s' unir à
l' intelligence dans les profondeurs du Bythos où
Charis, son épouse, a couvé les germes des syzygies
secondaires... allons ! Gravis, monte encore,
élève-toi jusqu' à la pensée mère, jusqu' au nous
indestructible, jusqu' à l' Ennoïa radieuse !
Ils se resserrent autour de saint Antoine et
parlent tous à la fois :
Les Valentiniens
faisant avec le doigt des chiffres sur terre.
Vois-tu ? Les 365 cieux correspondent aux 365
membres du corps qui...
Antoine
fermant les yeux.
Qu' est-ce que ça me fait ? Qu' ai-je besoin de les
connaître ?
Les Basilidiens.
Le mot (...) signifie...
Antoine
se bouchant les oreilles.
Qu' importe ! Je ne veux pas l' entendre.
Les Saturniens.
écoute, au moins, que nous te disions le nom des
sept anges qui ont fait les sept cieux.
Antoine.
Non ! Non !
Les Colorbasiens.
Celui des sept étoiles d' où procède la vie des
hommes.
Antoine.
Non ! Non !

p262

Les Sabéens.
D' un mot, si tu le désires, tu connaîtras
l' architecture de nos temples, bâtis sur le dessin
de la planète de Saturne.
Les Thérapeutes.
Attends ! Attends ! Nous allons danser la danse du
passage de la mer Rouge et chanter l' hymne du
soleil levant.
Les Kabalistes.
Chapeaux pointus, robes bleu sombre, fourrures ; ils
désignent avec leurs baguettes blanches plusieurs
points dans l' espace.
Vois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler
l' haensoph universel dans les veines cachées de tous
les mondes ?
Antoine est acculé dans sa cellule, il se débat
contre les hérésies à coups de discipline, elles
s' enfuient, il reste seul, il s' assoit par terre.
On entend de grands soupirs et comme des
lamentations.
Antoine
se relevant.
Qu' est-ce qui pleure ? Est-ce quelque étranger
assassiné dans la montagne ?
Il met la main devant ses yeux.
Je ne vois rien, la nuit est si sombre !
Il sort de sa cellule, écoute et tâche à distinguer
dans l' obscurité d' où part la voix ; il prend une
liane par terre et l' allume à la petite lampe de la
chapelle qui brille avec peine.
Il cherche à l' entour, abaissant et élevant sa
torche ; les pleurs semblent e rapprocher.
Antoine
s' arrête surpris.
C' est une femme...
elle sanglote
et un vieillard la soutient.
On voit s' avancer une femme pâle, dont les bandeaux
noirs tombent le long de sa figure ; une tunique de
pourpre en lambeaux

p263

découvre son bras amaigri, où résonne un bracelet
de corail ; elle a sous les yeux des bourrelets
rouges, sur la joue des marques de morsure, aux bras
des traces de coups.
Elle s' appuie en pleurant sur l' épaule d' un homme
chauve, habillé d' une grande robe de même couleur
rouge.
Il a une longue barbe grise et tient à la main un
petit vase de bronze qu' il dépose à terre.
Antoine.
Elle paraît jeune, et l' homme qui l' aide à marcher
c' est son père sans doute.
Simon Le Magicien
à Hélène.
Arrête-toi.
Hélène
gémissant sur le sein de Simon.
Père ! Père ! J' ai soif !
Simon.
Que ta soif soit passée !
Hélène.
Père, je voudrais dormir !
Simon.
éveille-toi !
Hélène.
Oh ! Père, quand pourrai-je m' asseoir ?
Simon.
Debout ! Debout !
Antoine.
Comme vous la traitez ! Qu' a-t-elle donc fait ?
Simon
appelant trois fois.
Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! Il demande ce que tu
as fait ? Dis-lui ce que tu as à dire.

p264

Hélène
se réveillant comme d' un songe.
Ce que j' ai à dire, ô père...
Simon.
Parle ! D' où viens-tu ? Où étais-tu ?
Hélène
jette des yeux égarés sur ce qui l' entoure, elle
lève la tête au ciel, se recueille un instant et
commence d' une voix couverte :
j' ai souvenir d' un pays lointain, d' un pays oublié ;
la queue du paon, immense et déployée en ferme
l' horizon, et, par l' intervalle des plumes, on voit
un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres, avec
des huppes de diamant et des ailes couleur d' or, les
oiseaux poussent leurs cris pareils à des harpes
qui se brisent ; sur la prairie d' azur les étoiles
dansent en rond. J' étais le clair de lune, je
perçais les feuillages, je me roulais sur les fleurs,
j' illuminais de mon visage l' éther bleuâtre des
nuits d' été.
Antoine
à Simon lui faisant signe qu' elle est folle.
Ah ! Ah ! Je vois ce que c' est ! Quelque pauvre
enfant que vous aurez recueillie.
Simon
le doigt sur la bouche, bas.
Chut !
Hélène
reprend.
à la proue de la trirème, où il y avait un bélier
sculpté qui, à chaque coup des vagues, s' enfonçait
sous l' eau, je restais immobile, le vent soufflait,
la quille fendait l' écume. Assis à mes pieds il
disait : " que m' importe s' ils s' arment tous, si je
trouble ma patrie, si je perds mon empire ! Tu vas
venir dans ma maison, nous vivrons ensemble. "
Ménélas en pleurs agita les îles, on partit avec
des boucliers, avec des casques, avec des lances,
avec des chevaux blancs, qui piaffaient d' effroi sur
le pont des navires. Ah ! Qu' elle était douce la
chambre de son palais ! Il passait dans les
corridors embaumés, sur la pourpre des lits
d' ivoire il se couchait à midi, et pendant que sur
mon pouce tournait le

p265

fuseau rapide, jouant avec le bout de ma chevelure,
il me chantait des airs d' amour.
Le soir venu, je montais sur les remparts, je
voyais les deux camps, les fanaux qu' on allumait,
les soldats qui luttaient ensemble, Uysse sur le
bord de sa tente causant avec ses amis, Ajax
nettoyant le baudrier de son épée dans le sang des
bœufs, Achille tout armé qui faisait courir son
char le long du rivage de la mer.
Antoine.
Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc la
menez-vous avec vous ?
Simon
le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut ! ...
Hélène.
J' étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils
m' ont baisée à la bouche, ils m' ont prise, et
m' attachant avec des cordes, m' ont emportée sur
leurs chameaux. Nous avons passé par des défilés,...
chaque jour, à l' heure où l' on clouait les tentes,
ils me descendaient dans leurs bras et, au bord des
grands puits, ils me faisaient chanter pendant la
nuit. Sur la route, des hommes accoururent, la
caravane devint une armée, ils se lissaient sur moi
dans mon sommeil, ils m' ont flétrie ; ce fut le
prince d' abord, puis les capitaines, puis les
soldats, puis les valets de pied qui soignent les
ânes.
Arrivés aux portes de la ville, ils m' ont lavée à
la fontaine, mais mon sang qui coulait a rougi les
eaux et mes pieds poudreux ont troublé la source ;
ils m' ont graissée avec des huiles, ils m' ont frottée
avec des pommades blanches qui resserrent les
tissus, et ils m' ont vendue au peuple pour que je
l' amuse.
C' était à Tyr la syrienne, près du port, dans une
rue tortueuse, à l' écart des autres. En haut du
logis, par la fenêtre ouverte, j' appelais les
passants. J' ai dormi avec des étrangers qui
ricanaient dans une langue barbare, les esclaves
m' ont battue, les débauchés en ivresse ont vomi sur
ma poitrine.
Un soir, nue, debout et le cistre à la main, je
faisais danser des matelots grecs. L' orage grondait
au dehors ; sur les tuiles la pluie ruisselait en
tombant, le bouge était rempli, la vapeur des vins
montait avec les haleines, lourde et chaude comme
la fumée des lampes ; un homme entra tout à coup,
sans que la porte fût ouverte ; comme un rayon de
soleil son regard descendit et je le vis qui levait
le bras en l' air en écartant deux doigts, un coup

p266

de vent fit craquer les lambris, d' eux-mêmes les
trépieds s' allumèrent, je courus à lui.
Simon.
Tu courus à moi. Oh ! Je te cherchais depuis
longtemps, je t' ai trouvée, je t' ai rachetée, je
t' ai délivrée, car, moi, je suis le libérateur et le
rénovateur. Regarde-la, Antoine ! Tu la vois ?
C' est celle-là qu' on appelle Charis, (...),
Ennoïa, Barbelo ; elle était la pensée du père, le
nous qui créa l' univers, les mondes. Un jour, les
anges, ses fils, se révoltant contre elle, la
chassèrent de son empire. Alors elle fut la lune, le
type femelle, l' accord parfait, le triangle aigu ;
puis pour se dilater tout à leur aise dans l' infini
dont ils l' exclurent, ils l' enfermèrent à la fin
dans un corps de femme. Comme la cascade qui descend
des monts pour se perdre dans les ruisseaux, par des
chutes successives et des dégradations sans nombre,
elle est tombée du plus lointain des cieux jusqu' au
plus bas de la terre ; à tous les degrés qui
composent l' abîme, elle a fait son séjour ; elle a
pénétré les atomes et réchauffé dans la matière les
limbes des créations futures ; sans la connaître,
les hommes avides se sont rués sur ses flancs.
Mais vois comme elle reste belle cependant encore,
et jeune toujours ! Elle est pâle comme le souvenir,
ses yeux sont plus vagues qu' un rêve, et la
curiosité circule à l' entour de tous ses membres.
Elle a été cette Hélène dont Stésichore a maudit
la mémoire, et qui devint aveugle pour le punir de
son blasphème ; elle a été Lucrèce que les rois
violaient et qui s' est tuée par orgueil, elle a été
la Dalilah infâme qui coupait les cheveux de
Samson, elle a été cette fille des juifs qui
s' écartait du camp pour se livrer aux boucs et que
les douze tribus ont lapidée ; elle a aimé la
corruption, la fornication, le mensonge, l' idolâtrie
et la sottise ; elle s' est dégradée dans toutes les
corruptions, avilie dans toutes les misères, et
s' est prostituée à toutes les nations ; elle a
chanté dans tous les carrefours, elle a baisé tous
les visages.
à Tyr, quand je l' ai retrouvée, elle était la
maîtresse des voleurs ; elle buvait avec eux pendant
les nuits d' hiver, et elle cachait les assassins
dans la vermine de son lit tiède. C' est moi, moi,
père pour les samaritains, fils pour les juifs,
saint-esprit pour les nations, qui suis venu pour la
consoler dans sa tristesse, la faire remonter dans
sa splendeur et la rétablir au sein du père.
Et maintenant, inséparables l' un de l' autre, comme
la substance et la durée, comme la mesure et le
mouvement, comme l' organe et la vie, unis ensemble
dans le rythme éternel qui fait mouvoir nos deux
natures, nous allons délivrant l' esprit et
terrifiant les dieux.

p267

J' ai prêché dans Éphraïm et dans Issakar, à
Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de
Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis
Zoara jusqu' à Arnoun, et au delà des montagnes, à
Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour
renverser les prescriptions, pour purifier les
impuretés ; je suis celui qui enseigne l' inanité des
œuvres. Comme Jésus a fait des peuples qu' il assit
tous égaux à la table de sa miséricorde, je
convoque au grand amour toutes les âmes des fils
d' Adam, qu' elles soient frénétiques de luxure ou
affolées de pénitence ; au soleil de la grâce,
l' action se pulvérise comme du sable, j' en annule le
démérite ou la valeur par le dédain d' où je la
contemple.
Viennent à moi ceux qui sont couverts de poussière,
ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont
couverts de vin ! Par le baptême nouveau, comme par
la torche de résine qu' on porte dans les maisons
lépreuses, pour brûler sur la muraille les taches
de rousseur qui les dévorent, je les rincerai
jusqu' aux entrailles et jusqu' au fond de leur être.
C' est moi qui baptise avec le feu et qui d' un mot
l' allume sur les ondes par ma parole puissante.
Veux-tu qu' il ruisselle sur ta tête ? Veux-tu qu' il
embrase ton cœur de l' éternel incendie ?
Il se tourne vers le vase qu' il a apporté.
Feu, allume-toi !
Une flamme blanche paraît à la surface du vase.
Antoine recule épouvanté.
Simon
s' avance.
Elle dévore comme la colère ; elle purifie l' âme
plus que la mort. Saute à terre, ravage, purifie,
cours, cours, toi qui es le sang d' Ennoïa, l' âme
de Dieu !
La flamme voltige de côté et d' autre comme un feu
follet, Antoine la suit des yeux ; elle grandit,
s' accroît de moment en moment et précipite sa
vitesse.
à la cour de Néron j' ai volé dans le cirque, et
volé si haut qu' on ne m' a plus revu ; ma statue est
debout dans l' île du Tibre. Je suis la force, la
beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve, je suis
Apollon, dieu du jour ; je suis Mercure le bleu,
je suis Jupiter le foudroyant, je suis le Christ,
je suis le paraclet, je suis le seigneur, je suis ce
qui est en Dieu, je suis Dieu même.
La flamme poursuit saint Antoine ; il fuit partout
pour l' éviter, elle va l' atteindre, elle approche,
elle atteint le bas de sa robe.

p268

Antoine.
Que faire ? Que faire ? Ah ! Si j' avais de l' eau
bénite !
Le feu disparaît, Ennoïa jette un cri plaintif ;
Simon, dans une contorsion diabolique, met ses
doigts dans sa bouche et pousse un sifflement aigu,
il disparaît avec Ennoïa.
Aussitôt on voit sortir du côté gauche
Les Elxaïtes
couverts de grands manteaux violets, coiffés avec
des ailes d' oiseaux, masqués avec des masques de
bêtes fauves ; ils s' alignent, se prennent tous la
main, et balançant leurs bras, ils disent :
par le sel, par l' eau, par la terre, par le ciel,
par l' air et par le vent, la tristesse, la bassesse,
l' humiliation, l' oppression et la condamnation de
nos pères sont parties dans la mission qui est
venue.
Baptisons les morts avec le baume, afin que la
pourriture aussi soit rachetée du péché.
Hohé ! Jérusalem de Judée, retire-toi de ta
colline et fais place à la Jérusalem des cieux, qui
va descendre dans la nuit comme une aurore qui
s' allume.
Que la foi soit dans nos cœurs, même quand les
lèvres la démentent ! Pourvu que votre croyance
reste debout, agenouillez-vous devant les idoles.
Qu' importe le reste ! Mangez des viandes impures,
pourvu que l' esprit ait faim du verbe ; blasphémez,
pourvu que vous vous agenouilliez. Phinees adora
Diane et saint Pierre renia Jésus. Car le
martyre est impie, la convoitise et le désir de la
douleur une tentation de l' enfer, car celui qui
court après et qui dit : " je voudrais souffrir " est
tenté par Satan. Les yeux sont faits pour regarder
la lumière, les dents pour broyer la viande, la
peau des mains pour palper les tissus, l' organe du
sexe pour se réjouir sur la femelle. Pourquoi
veilles-tu dans les ténèbres ? Pourquoi tes dents
claquent-elles à vide ? Pourquoi fermes-tu tes
poings crispés ? Pourquoi la mœlle de tes reins
frémit-elle de colère ?
La solitude est stérile, le nombre un n' a rien
créé, Dieu s' est uni à sa parole, le Christ s' est
marié à l' église, l' homme se marie à la femme ; elle
est la fécondation, la joie, l' assouvissance, les
portes de l' infini sont au fond de ses yeux et la
félicité sommeille assise entre ses seins.
Les elxaïtes se rapprochent, saint Antoine, pour
les éviter, veut fuir du côté droit, mais du côté
droit sortent
Les Caïnites.
Robes noires courtes, jambes et bras nus, les
cheveux longs relevés

p269

derrière les oreilles et noués par une vipère qui
fait deux tours à leur cou et laisse retomber sa
tête sur leurs épaules ; ils brandissent des épées
en criant d' une voix forte :
gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Coré,
à Dathan et à Abiron ! Gloire à Judas !
C' est par la volonté de Dieu que Caïn versa le
sang, que Sodome violait les anges, que Coré et
ses compagnons se révoltèrent contre Moïse, que
Judas vendit le seigneur ; Dieu le savait
d' avance et les laissa faire, il le voulait donc.
Caïn créa la race des forts, Sodome épouvanta la
terre de son châtiment, Coré assura le sacerdoce
dans la famille d' Aaron, et Judas fut cause que
Jésus sauva le monde.
Réhabilitons les maudits, adorons les exécrés ; plus
qu' Abraham et que Salomon, plus que saint Paul et
que tous les saints, Judas a travaillé pour ton
âme et s' est damné pour elle.
Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Coré,
à Dathan et à Abiron ! Gloire à Judas ! Gloire à
Judas ! Oui, Antoine, gloire à Judas !
Cerné à droite et à gauche par les elxaïtes et les
caïnites, Antoine pour fuir court vers le fond,
mais du fond sortent
Les Nicolaïtes.
Hommes et femmes, grandes robes de mousseline
fendues par devant, flottantes et à longues
manches ; ils ont les cheveux tressés sur les
tempes, les yeux peints, les joues fardées ;
bracelets d' or aux pieds et aux poignets, pendants
d' oreilles de diamants, colliers de grelots,
sandales jaunes.
Chaque action dépend de l' ange inconnu qui la
dirige, et la vie de l' home n' est que le résultat
de toutes ces volontés supérieures, qui se
superposent ou se contrarient.
Quand le corps aura tourné dans les péripéties du
bien et du mal, il s' arrêtera, et, quoi qu' en
disent les galiléens, jamais ne reprendra son
mouvement.
Mais notre âme éternelle, qui conçoit le bon et le
mauvais, ira se justifier à la grande âme de tout
ce qui, l' ayant remuée ici-bas, a d' un même
tressaillement troublé cet infini d' où elle procède.
C' est le corps qui nous gêne, il agite l' esprit.
La volonté, en effet, n' arrête pas le sang, ne
remplit pas la bouche, et ses résolutions s' écroulent
sous la chair, qui la bat à coups redoublés comme
fait le bélier d' airain aux murs des citadelles. Tu
t' abstiens de l' action, tu te gardes du péché, tu
flagelles ton corps, mais tu te livres à la pensée,
tu nourris le désir et tu caresses la convoitise.
Mais n' est-ce pas dans la pensée que siège le mal ?
N' est-ce pas le désir qui fait la faute ? Et la
convoitise même qui est le péché ?

p270

La pensée n' est pas à toi, le poids de ta pénitence
ne cassera pas les ailes du désir, et la convoitise
est comme les loups, qui deviennent enragés par la
famine.
Nous aussi la chair nous a tourmentés jadis, mais
nous savons le secret pour l' endormir : il faut la
gorger jusqu' à la gueule.
Pour exterminer la gourmandise, nous mangeons sans
faim, nous buvons sans soif ; pour mortifier
l' avarice, nous fatiguons nos prunelles du
scintillement des diamants ; pour nous débarrasser
des cupidités de la chair, nous la plongeons dans
les délices qui l' épuisent.
Accablez-la, foulez-la, abreuvez le désir, gorgez
l' appétit, assouvissez la fantaisie ; que le bruit
des tambourins fasse saigner vos oreilles, que la
fumée des viandes vous soulève le cœur de dégoût,
et que le rassasiement de la femme vous donne envie
de mourir.
Rassasiez l' appétit, assouvissez la fantaisie,
prévenez le désir, afin qu' écrasé sous toutes les
félicités, le corps s' anéantisse sous leur amas et
périsse par la matière, comme un singe que l' on
étrangle avec sa queue, comme un porc que l' on
étouffe dans son fumier.
Resserré par les trois hérésies, Antoine essaie de
les faire reculer en coupant l' air par des signes
de croix, mais du groupe des nicolaïtes sortent
Les Carpocratiens.
Grands cheveux, barbes entières, ongles longs,
enfermés dans des caleçons étroits à bandes noires
et blanches, nus jusqu' à la ceinture ; ils portent
sur la poitrine un soleil rouge, tatoué.
Exécutez la tâche du corps ! Faites-la, faites-la
bien, et l' âme libérée ne sera plus contrainte à
recommencer la vie.
Pour qu' elle demeure oisive au sein immobile de
Prounicos, il faut qu' elle ait accompli dans la
chair tout ce que la chair comporte.
L' âme chaste retournera dans le corps de la taupe,
et elle forniquera avec son père et avec sa mère,
avec ses enfants et avec ses sœurs.
L' âme sobre ira dans le cœur d' un chien, pour se
gonfler de pourriture en dévorant les charognes des
carrefours, jusqu' à ce que la peau des reins lui
crève de graisse.
L' âme douce rugira sous les pluies de l' équinoxe,
dans le corps des lions.
L' âme humble se fatiguera dans le corps d' un aigle
aveugle, qui montera sans relâche et se perdra dans
l' espace.
Mais l' âme de celui qui, s' abstenant de la vie, tient
son corps enfermé dans la pénitence, celle-là,
s' éparpillant comme la poussière

p271

à l' ouragan, ira tourbillonner en mille lieux pour
revivre en mille formes.
De même que Craulaubach a ordonné le feu qui
engendre et brûle, l' eau qui désaltère et dissout,
le vent qui ranime et renverse ; qu' il a placé les
hippopotames au fond des fleuves, les vers luisants
sous les buissons, les cavales dans les prairies ;
qu' il a arrangé la terre, qu' il l' a peinte avec des
plages et des verdures, afin que par tous ces
épanouissements qui te charment ou t' épouvantent elle
reproduisît la vie divine qu' il porte en lui, l a
de même ordonné l' amour qui crée les êtres, l' orgueil
pour dilater l' esprit, la colère pour exercer la
force ; il a fait le cœur et le ventre, la main qui
frappe et caresse, bâtit, détruit ; la bouche qui
mange et parle, chante et siffle, baise et mord, et
la tête mobile au bout des vertèbres, qui se baisse
en avant quand tu noues tes sandales, qui se renverse
en arrière quand tu contemples les étoiles ; il a
arrangé l' homme, il lui a donné des floraisons
splendides, des débordements ravageurs, des poisons
cachés, des sommets froids, et il l' a créé immense
afin que l' idée pût tourner en son âme ; c' est pour
qu' il l' absorbe mieux qu' il l' a garni d' organes
voraces, pour qu' il la déverse à plus larges effluves
qu' il l' a taillé de pentes rapides.
L' esprit éperdu vagabonde dans la matière, il n' en
sortira qu' après en avoir parcouru tous les détours,
et avant d' en sortir il faut qu' il en parcoure tous
les chemins, qu' il se soit heurté à tous les angles
et roulé dans tous les abîmes.
Un délire de meurtre de luxure, comme un ouragan
bouleverse les âges, les sexes, les esclaves et les
maîtres ; ni jalousie, ni possession, ni
attachement, ni pudeur ; l' esclave commande au
maître, les mâles s' accouplent, les vierges crient
sous des déchirures sanglantes.
Nous chantons à table la prière des morts, nous nous
lacérons avec des couteaux et nos buvons le sang
de nos bras ; nous faisons avorter les femmes
enceintes, nous crachons sur le pain, nous montons
sur l' autel et nous nous encensons avec des
encensoirs d' église.
Apparaît
La Fausse Prophétesse De Cappadoce.
Femme géante, une énorme chevelure rousse lui
descend jusqu' aux talons, elle brandit n pin
enflammé et s' appuie de la main gauche sur le
museau d' une tigresse pleine, qui se gratte contre
ses flancs.
Accourez ! Accourez !
Je suis descendue dans les volcans, j' ai mis ma
tête dans la gueule des lions, j' ai conquis
l' esprit, le voilà ! Le voilà !

p272

Il est dans la chair rugissante, dans le feu
étincelant, dans le vent furieux.
Les villes ont fait éclater leurs murs, l' herbe a
grandi sous mes pieds, et le prêtre qui chantait dans
les hymnes, s' arrêtant tout à coup, s' est mis à
courir après moi dans le désert. Je vais t' emporter
sur ma bête, je te roulerai dans mon amour, nous
irons au haut de l' abîme, et sur ta joue
ruisselleront mes baisers comme des flammèches
d' incendie ; tu sentiras ton cœur plus grouillant
qu' une forêt où il y a des battements d' ailes de
colombes et des frôlements de vipères.
La prophétesse s' avance vers saint Antoine, ils se
regardent l' un l' autre ; elle incline la tête, elle
sourit en secouant sa torche, dont les gouttes
enflammées tombent aux pieds de saint Antoine ; la
tigresse bombe son dos et lève la queue en l' air.
Antoine
épouvanté, recule.
Oh ! Oh ! Oh ! Que j' ai peur ! Que j' ai peur !
Oue ! Oue ! Oue !
La prophétesse se rapproche avec toutes les
précédentes hérésies derrière elle.
Antoine va être écrasé par leur foule.
Tout en tremblant, il plonge la main dans sa
poitrine et en retire un petit crucifix attaché à
un cordon ; il le présente au bout de ses bras et
marche droit contre les hérésies, elles s' éloignent
à reculons, baissant la tête dans leurs épaules,
avec des gestes effrayés.
à mesure que saint Antoine marche, le cercle
s' élargit.
Il parcourt la scène, il fait ainsi plusieurs tours.
Silence complet, la scène est vide.
Mais du fond s' avancent
Les Montanistes
dans des tuniques noires, la tête couverte de
cendre, marchant les bras croisés.
Persévère, Antoine ! C' est par la pénitence que tu
vaincras le démon. Fais-toi souffrir, mortifie-toi,
macère-toi !
Et quand le cal sera venu sur la croûte sèche de tes
plaies et que ton esprit n' imaginera plus rien pour
tourmenter ta chair fatiguée, va-t' en, cours au
martyre ! Jésus l' a subi, ses fils doivent le
chercher pour lui plaire. à côté de sa douleur, que
seront jamais leurs douleurs ! Le gémissement du
calvaire retentira jusqu' à la consommation des
mondes, infini comme la souffrance qui l' a poussé ;
mais de toutes les larmes des générations disparues
qui, réunies ensemble, feraient peut-être des
océans, dis-moi donc s' il en reste une seule
goutte ? Bornée est ta nature, chétive

p273

est ta souffrance. N' es-tu pas fatigué du corps qui
pèse sur ton âme et qui la courbe comme un cachot
trop étroit ? Démolis donc ta chair, fais-y de
large ouvertures pour qu' y descende l' air du ciel.
Viens avec nous, imite-nous ! Nous avons six fois
par lune des jeûnes entiers, nous observons trois
carêmes, nous nous abstenons de bain, d' étoffes
bigarrées, d' odeurs et de tout ce qui a suc ou sang
dans la nourriture que nous prenons ; nous baptisons
les morts, nous voilons les vierges, nous refusons
la communion au criminel agonisant, et nous
proscrivons les seconds mariages.
Les Tatiens
rasés, tondus, nu-tête, enfermés dans des sac noirs.
Nous les proscrivons tous !
Pensez-vous plaire au saint-esprit en perpétuant par
la chair la malédiction de la chair ?
L' arbre de l' éden qui portait chaque année douze
fruits rouges comme du sang, c' est la femme ; celui
qui dort à son ombre ne se réveillera que dans
l' enfer.
... ils s' en retournent forniquer tout en paix dans
la sécurité de leur sottise, ils disent qu' à deux
ils en chérissent mieux le seigneur, qu' ils élèvent
des fidèles pour le servir ; comme si ce n' était pas
eux qu' ils chérissent avant toute chose ! Comme s' ils
ne reniaient pas l' esprit en sacrifiant à la chair !
Comme si le seigneur, autour duquel dansent les
soleils, avait besoin pour qu' on l' adorât, de
l' auxiliaire permanent des enfantements de leurs
corps ! Où est-il l' insensé qui a permis aux fils
de Jésus de faire leur salut dans le mariage ?
Celui-là n' avait donc jamais posé sa tête sur le
sein d' une fille d' ève ? Il ne s' était pas senti
dans l' amour d' elle dissoudre avec lenteur, comme
une petite plante qui se pourrit sous la pluie chaude
de l' orage ? Il n' avait pas éprouvé dans sa main
cette main qui sue la mollesse, ni tressailli
d' épouvante à ce regard qui fond les enthousiasmes
et asphyxie la pensée ?
La prière, qui doit monter à Dieu ardente et droite
comme la flamme des grands cierges, toujours vacille
et s' éteint sous le souffle de la femme ;
d' elle-même, sans le vouloir, elle dénigre l' esprit
et toujours rabaisse à son usage les aspirations qui
la dépassent. Quand elle implore à genoux la
béatitude éternelle, ce n' est que pour la partager
avec l' homme de son cœur, et elle la rêve toute
remplie par les intarissables épanchements à leur
mutuelle ivresse. Non ! Non ! Jamais l' époux ne
dévêtit l' épouse pour en couvrir le pauvre, ni
n' ordonne à ses fils de serrer leurs coudes à table
pour faire place à l' étranger. Y en a-t-il qui
désertent la maison pour l' arène ? Devant les
idoles les meilleurs

p274

même détournent la tête sans rien dire, de peur que
l' épée du légionnaire ne vienne, la nuit, fouiller
les berceaux endormis.
Si, plus forts un moment, ils ont pu s' échapper à
leur tendresse, oh ! Antoine, personne, en
revanche, n' a jamais su sous quels navrements se
noya leur âme lorsqu' il a fallu mourir, ni les voix
aimées qu' ils entendaient à travers le rugissement
des léopards, ni leurs atroces jalousies à propos
des familles applaudissantes, et tous les vagues
horizons de félicités terrestres qui passaient, avec
le ciel du soir, sous la courbe des arcades, ni les
remords désespérés qui ont effacé leur martyre, ni
avec quels reniements du Christ ils se sont vengés
de leur vertu !
Le chrétien n' est pas sur la terre pour en cultiver
les joies, pour les donner ni les recevoir ; sa vie
à lui est large et détachée, il a la foi pour
époux, le monde pour famille, la pénitence pour
patrimoine, il doit continuellement sentir dans son
âme quelque chose de béant et d' inassouvi, quelque
chose qui déborde l' existence et qui n' y puisse
appartenir.
Affamé du ciel, il perdrait le désir de Dieu si la
terre une seule fois pouvait rassasier son
espérance.
Maximilla Et Priscilla
très pâles, vêtues de manteaux bruns ; elles
rejettent leur capuchon. Maximilla est brune,
Priscilla blonde.
Ils ont raison, nous savons cela, nous autres, du
temps que nous vivions chez nos maris, nos cœurs
étouffaient.
Aux banquets de famille, quand les parents assemblés
entrechoquaient les coupes en chantant de vieilles
chansons, sérieuses et le coude sur la table, à
mesure que de leurs cœurs la gaieté s' épanchait
plus joyeuse, une amertume sans nom envahissait les
nôtres.
Il ne fallait pas, disaient-ils, nous échappant dès
le matin sans litière ni suivante, courir jusque
dans les tavernes chercher les belluaires et les
geôliers. Nos anneaux, nos bracelets, nos colliers,
nous donnions tout pour visiter les confesseurs ; la
nuit se passait avec eux, nous récitions des
psaumes, nous parlions des anges ; nos époux,
pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison.
Comme ils furent colères, le jour qu' ils surprirent
dans nos vêtements des petits linges ensanglantés
qui avaient séché sur nos poitrines !
Le soir, quand nous récitions nos prières, ils
attendaient derrière nous, frappant du pied dans la
chambre. Oh ! Que nous avons pleuré souvent dans
leurs étreintes, lorsqu' à force de baisers, malgré
nous, ils rappelaient sur nos lèvres notre âme
envolée vers Dieu !
Ah ! Mère du Christ ! Ils ont cassé en morceaux les
délicatesses fines de notre pauvre pudeur, et avec
leurs passions troublé la

p275

calme profondeur de la foi, comme avec des pierres
que l' on jetterait dans un puits l' une après
l' autre.
Et nos soupirs nous gonflaient la poitrine, le
dégoût de la vie se tournait en haine, et nous
grelottions sous ces tristesses plus froides que la
rosée qui trempait le bas de nos robes, lorsque,
dans l' herbe des cimetières, nous allions prier sur
les tombeaux.
Priscilla.
La première fois que je l' ai vu, j' étais seule, il
faisait lourd, les murs avaient des gouttes comme un
front en sueur ; sur l' eau claire du bassin le
plafond de mosaïques se mirait immobile. Assise sur
les degrés de marbre de la piscine, je dormais à
demi, au bruit confus de la rue qui m' arrivait dans
mon sommeil. Tout à coup j' entendis des clameurs, on
courait, des voix criaient : " c' est un magicien !
C' est le diable ! C' est le Christ ressuscité ! C' est
un prophète nouveau ! " et la foule s' arrêta devant
notre maison, en face le temple d' Esculape. Je me
levai de suite, sans prendre mes sandales, et je me
haussai avec les poignets jusqu' à la hauteur de la
fenêtre.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu
de la tunique des affranchis, qui portait un carcan
de fer à son cou ; il parlait, et la foule s' agitait
comme les épis sous un grand vent.
Quoiqu' il fût loin, je l' entendais aussi bien que
s' il eût été collé à mon oreille, ou plutôt il me
semblait que c' était en moi-même que se disait sa
parole, et que je ne faisais qu' écouter la
vibration de mes pensées.
Il disparut un moment, puis on le revit avec un
réchaud de charbons.
Il se remit à parler, il prenait les charbons avec
ses mains, et il s' en faisait sur la poitrine de
larges traînées rouges, en criant le nom de Jésus,
et le peuple disait : " cela n' est pas permis,
lapidons-le ! " mais il y en avait aussi qui
applaudissaient, et il en avait d' autres qui riaient.
Lui, il continuait. C' était comme un tonnerre qui
roule, et quand il était fatigué de gesticuler avec
la main droite, il gesticulait avec la main gauche.
Cependant le jour baissa, peu à peu la rue fut vide,
les marches du temple se dégarnirent, et il ne resta
plus que dix hommes à l' écouter, puis sept, puis
trois, puis un seul, qui finit par s' en aller comme
les autres.
Lui, il continuait. C' était des choses merveilleuses,
charmantes ; elles découlaient comme des cascades
d' étincelles, des fleurs du paradis grandes ouvertes
tournaient rapidement devant moi leurs pétales
éblouissantes, et j' entendais dans les espaces
siffler la mélodie d' un archet d' or. Mes bras
pourtant lâchèrent les barreaux, mes jarrets
s' affaissèrent, mon corps tomba. Je ne sais s' il
avait fini, si c' est moi qui avais cessé de
l' entendre, mais

p276

la piscine était vide, et sur les dalles sablées de
poudre bleue, la lune allongeait ses rayons clairs.
Antoine.
De qui donc parle-t-elle ?
Maximilla.
C' était à la fin de l' été, nous revenions de Tarse
par les montagnes, quand, à un détour du chemin,
nous vîmes un homme sous un figuier ; il en cueillait
les feuilles et les jetait au vent, il en arrachait
les fruits et il les écrasait par terre.
Du plus loin il nous cria de nous arrêter, et comme
nous avancions toujours, il se précipita vers nous
en nous injuriant. Un des cavaliers le frappa de son
fouet, les esclaves accoururent avec leurs épieux ;
il se mit à rire, d' un rire terrible qui fit cabrer
les chevaux, et les molosses se mirent à hurler tous
ensemble.
Il était nu-pieds, debout, au bord du précipice, la
sueur coulant sur son visage olivâtre, le vent de la
montagne faisait claquer son manteau noir.
Il nous appelait tous par nos noms, et nous
racontait nos existences, il nous reprochait la
vanité de os œuvres, la turpitude de nos corps,
l' abomination de nos richesses, et il levait le
poing du côté des dromadaires, à cause des
clochettes d' argent qu' ils portaient sous la
mâchoire.
Il monta au-dessus du figuier, sur un pan de roc,
dans la montagne. Alors il se mit à me regarder en
face dans les yeux et à me parler. Cela me
tourmentait, et pourtant cela me délectait aussi ;
il m' épouvantait, mais je l' adorais, j' aurais voulu
fuir, il fallait que je restasse toujours ; sa
colère me glaçait d' épouvante jusqu' à la mœlle,
puis il avait tout à coup, parfois, au contraire, je
ne sais quel voluptueux langage mêlé de brises et de
parfums, qui me berçait doucement avec des
enivrements et des excitations. Les esclaves
s' approchèrent en disant : " nos bêtes n' ont rien
mangé, voici la nuit, il faudrait partir " ; puis ce
furent les femmes qui dirent à leur tour : " nous ne
pouvons pas rester là, nous avons peur des voleurs " ;
puis ce furent les enfants qui crièrent : " nous
avons faim ! Nous avons froid ! " et comme on n' avait
pas répondu aux femmes, elles s' en allèrent.
Puis ce fut l' époux qui s' approcha et qui dit :
" que veux-tu donc ? Resteras-tu toujours là ? " et
les enfants pleuraient toujours et s' en allèrent
retrouver les femmes, les bêtes de somme périrent
dans les précipices, les chiens rompirent leurs
chaînes et s' enfuirent de côté et d' autre dans la
montagne.
Lui, il continuait. Sa voix sifflait, ses paroles
tombaient précipitées,

p277

coupantes comme des poignards qui faisaient saigner
mon cœur et le dégorgeaient.
Je sentis près de moi quelqu' un, c' était l' époux, il
disait : " oh ! Laisse-le ! Laisse-le ! " j' écoutais
l' autre, il se rapprocha plus près, et il reprit, à
deux genoux : " est-ce que tu m' abandonnes ? " et je
répondis : " oui, va-t' en " .
Priscilla Et Maximilla
ensemble.
Le père domine, le fils pâtit, l' esprit flamboie, le
paraclet est à nous, l' esprit est en nous, car nous
sommes les amantes du grand Montanus. Nous
prophétisons sur les ponts, sur les chemins, dans
les halliers, dans les déserts, sur les places
publiques, dans les églises.
Là-bas la couche est vide, l' époux a gémi, les
enfants ont pleuré, le soir, en nous demandant, et
les valets en liberté ont été voler le vin dans les
celliers.
Maintenant sans doute la concubine a dormi dans la
couche, l' époux est mort, les enfants ont oublié et
les valets, comme des renards, ont ravagé toute la
maison. Qu' importe ! Sommes-nous des femmes ? De
quel amour, ô maître, t' adorent tes servantes ! Toi,
beau Montanus, première des créatures, fils de la
trinité sainte, séjour même de la grâce !
Montanus.
Quand vous passez, on dit : voilà donc ces deux
femmes qui ont quitté tout pour suivre Montanus !
Ce n' est pas lui, mais quelque chose de supérieur
qui réside en sa personne. Car je ne suis pas un
homme, moi, vous le savez, n' est-ce pas, vous qui
languissez d' ardeur sur ma poitrine imberbe.
Vous êtes, ô mes chéries, la pénitence dans la
matière, l' inassouvissable désir, l' âme pure.
Le saint-esprit, qui est moi, a effacé en vous la
chair immonde ; elle n' est plus, puisque vous
jouissez dans la douleur et que vous souffrez par
la vie comme par une blessure. Le monde se trouble,
votre exemple fait accourir les femmes à moi, les
femmes riches qui deviennent délirantes comme vous,
à cause de cet amour qui n' a pas de nom sur la terre.
Gardez sous vos tuniques de deuil la pourpre que
vous portiez chez vos maris, cachez votre chevelure
longue qui se déroule le soir comme un fleuve,
priez, pleurez, sanglotez, pâmez-vous, aimez-moi ;
je veux que vos yeux soient pâles comme un manteau
d' azur qui a déteint au grand soleil ; appelez-moi
pour vous coucher sur les chevalets, montrez-moi les
ampoules roses faites par

p278

les orties dont vous fouettez vos corps, et quand le
sang coulera, j' arriverai pour le sucer avec ma
bouche.
Montanus s' éloigne lentement avec Maximilla et
Priscilla, qui entrecroisent leurs bras autour de
sa taille et posent leur tête sur son épaule.
Les Montanistes.
Suis-les donc, ils s' en vont à leur Jérusalem, dans
leur maison de Pepusa, dont la place est inconnue ;
ils te recevront, tu partageras leurs nuits, leurs
festins, leurs prières ; tu verras les convulsions
qu' ils se donnent, les hébétements qui les font
ressembler à des cadavres. Et toi aussi, tu aimeras
avec toute l' âcreté de l' enfer, mais ce sera le
ciel ; tu convoiteras avec toute la violence de la
chair, et ce sera l' âme.
Tu brûleras pour les prophétesses, tu adoreras
Montanus.
Maximilla et Priscilla tournent la tête et font
signe à saint Antoine de les suivre ; elles
continuent à s' en aller, s' arrêtant ainsi de place
en place et recommençant toujours le même jeu.
Antoine.
Au nom du Christ, sortez d' ici !
Les montanistes restent immobiles.
Au nom de la vierge Marie, allez-vous-en !
Ils ne bougent pas.
Au nom de la croix, fuyez !
Un éclat de rire dans le groupe des montanistes.
Silence. Maximilla et Priscilla soupirent.
Antoine.
Ils ne s' en vont pas ! ô seigneur ! ô mon dieu ! ...
au nom du paradis, par le mérite de tous les saints,
par l' esprit de tous les anges, par le sang de tous
les martyrs...
les montanistes s' avancent.
Les voilà ! L' enfer me prend ! Pitié pour moi,
seigneur !
Les Montanistes.
Non, tu ne nous chasseras pas, tu e nous
repousseras pas. Zotime de Comane a été vaincu
par Maximilla ; Sotas, évêque d' Anchiale, a été
vaincu par Priscilla. Le Christ est pour nous,

p279

car nous souffrons comme le Christ ; la vierge est
pour nous, car voici ces deux femmes pures ; les
anges sont pour nous, car c' est l' esprit qui fait
les anges et nous vivons par l' esprit, et rien que
par lui. Nous avons des saints qui sont plus saints
que tes saints, des martyrs plus martyrs que tes
martyrs.
Connais-tu Alexandre, Théodore et Thémison ?
On a arraché les yeux, les dents et les ongles à
Alexandre de Phrygie, on lui a frotté la peau avec
du miel on a versé dessus une ruche de guêpes, et
on l' a lié par une corde à la queue d' un taureau qui
marchait dans une prairie fauchée. On a coupé
Thémison avec des couteaux de bois ; on lui a fendu
le ventre, on en a retiré les entrailles, et on lui
en a sur le visage fait couler le jus avec des
pinces. Le diable a pris Théodore sur une montagne,
l' y a battu pendant six nuits, avec le tronc d' un
cèdre qui avait toutes ses branches, et l' a rejeté
d' en haut, dans la vallée.
Apportez le bassin, amenez l' enfant, affilez les
poinçons : il faut cent gouttes pour les patriarches,
cent gouttes pour les élus, cent gouttes pour les
auditeurs ; il faut encore huit cent
soixante-dix-huit gouttes pour les huit cent
soixante-dix-huit esprits du ciel ; l' innocent va
racheter toute sa race. S' il en meurt, c' est un
martyr ; s' il guérit, il deviendra pontife. Les
hosties sont-elles prêtes ? Le langes sont-ils
ôtés ?
Les montanistes déposent à terre un grand bassin de
fer et retirent des poinçons de dessous leurs robes,
on entend pleurer un petit enfant.
Antoine
criant éperdu.
Assez ! Assez ! Grâce ! Pitié !
Les Montanistes.
Non ! Non !
La Logique.
Eh bien ! écoute ceux-là.
Les Valériens.
Tunique à manches courtes, de couleur marron ; ils
ont à la ceinture des poignards sans gaine, sur la
tête des couronnes d' épines, et le sang de leur
front dégoutte sur leurs épaules. à leur aspect
Antoine pousse un cri d' horreur. Ils tirent leurs
couteaux, et les montrant :
ceci est pour couper l' organe du sexe.

p280

Ils prennent leurs couronnes.
Ceci est pour faire souffrir la tête.
Le couteau d' une main, la couronne de l' autre, et
les présentant alternativement :
voilà qui tranche la concupiscence à sa racine.
Voici qui endolorit l' orgueil en son séjour.
Grâce au fer, la tentation pour nous est sans
péril ; sous la tresse d' épines, le désir se
trouvera tourmenté par la douleur.
Quand tu sens une pierre dans ta sandale, tu défais
ta sandale et tu retires d' entre les doigts le
gravier qui te blesse ; mais ne sens-tu pas quelque
chose qui te gêne dans la vie et qui fait boiter
ton âme ?
Est-ce la douleur que tu redoutes, lâche ? Est-ce
la perte de ta chair, hypocrite ?
D' autres iront coucher près des femmes, pour pouvoir
se dire, se délectant dans l' orgueil de
l' abstinence : moi je suis chaste, mais il ne tient
qu' à moi de ne pas l' être ; l' adultère m' effleure,
mais, si je voulais, je le saisirais et m' y
plongerais. Toi aussi tu te couches près d' elle et
tu la regardes dormir ; elle se retourne dans son
sommeil, elle soupire de langueur. Ah ! Qu' elle
bondirait vite si tu l' appelais ! Patience !
Patience ! Elle se réveillera tout entière, plus
dévorante que les lions, plus vertigineuse que
l' abîme.
étouffe-la donc, coupe-la donc, hache-la donc !
Les Donatistes Circoncellions
vêtus de peaux de chèvres et portant des massues de
fer sur l' épaule.
Malédiction sur la chair ! Malédiction sur
l' esprit ! Malédiction sur le monde ! Malédiction
sur nous-mêmes !
Maudit l' homme ! Maudite la femme ! Maudit
l' enfant !
Maudit celui qui rit ! Maudit celui qui pleure !
Haine au riche ! Haine au pauvre ! Haine au roi !
Haine au peuple !
Détruisons la chair qui engendre la vie, abattons
l' esprit qui s' égale à Dieu, ravageons le monde qui
est le domaine de Satan, exterminons-nous
nous-mêmes qui sommes dans la servitude de la chair,
dans l' orgueil de l' esprit, dans les attaches du
monde.
Tuons l' homme qui perpétue la malédiction, égorgeons
la femme qui la reproduit, broyons l' enfant qui la
tette à la mamelle.
Abattez l' arbre qui rafraîchit par son ombrage,
écrasez le fruit qui délecte par sa saveur.
Que les dents qui claquent de joie soient brisées !
Que les

p281

yeux qui pleurent de chagrin soient pourris, car
pourquoi se réjouir ? Pourquoi pleurer ?
Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange
beaucoup, qui ne voudrait pas mourir ; battez le
pauvre qui envie la housse de l' âne, le repas du
chien, et qui se désole solitairement que chacun ne
soit pas misérable comme lui. Quand vous verrez le
roi, qui a une couronne et un manteau avec des gens
qui l' accompagnent, dites-lui qu' il est comme
Carrabas le fou, qui a une couronne de papier peint,
pour manteau une natte de paille, pour soldats les
enfants des rues qui le suivent avec des huées.
Dites aux nations que le temps va venir où Dieu
écrasera du pied leur fourmilière, qu' on allumera les
palais avec le chaume des cabanes, et que les
sépulcres seront retournés sur la terre, comme des
boîtes dont on a frappé le fond pour en vider la
poussière.
Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez
les crocodiles sur le rivage.
Nous, les capitaines des saints, nous détruisons la
matière pour hâter la fin du monde. Dieu l' ordonne,
et l' israélite que nous portons sur l' épaule est
le marteau de sa fureur. Nous pillons dans les
villes, nous incendions dans les campagnes, nous
assommons sur les chemins, nous brûlons les blés,
nous renversons les maisons, nous égorgeons les
animaux, nous brisons les meubles, nous répandons le
vin, nous jetons l' argent dans la mer.
Le salut n' est que dans le martyre, nous nous
donnons le martyre.
Nous nous enlevons la peau des pieds et nous courons
sur les galets, nous nous passons des broches de fer
dans les entrailles, nous nous roulons nus dans la
neige, nous arrêtons les voyageurs, et nous les
forçons à nous supplicier jusqu' à ce qu' ils en
soient épuisés d' épouvante et qu' ils nous aient
demandé grâce, pour ne plus nous faire souffrir.
Quand le corps nous gêne, comme d' une tunique de
pestiféré nous nous en débarrassons tout d' un coup ;
nous nous entr' égorgeons ensemble en criant :
louange à Dieu ! Nous montons sur les édifices et
les montagnes, et nous nous précipitons la tête en
bas ; nous allons dans la tanière des bêtes sauvages
arracher les petits qui tètent à la mamelle ; nous
nous couchons sous la roue des grands chars, nous
nous jetons dans la gueule des fours. Honni soit le
baptême ! Honnie l' eucharistie ! Honni e mariage !
Honni le viatique ! Damnation sur la tête qui reçoit
l' eau, sur la main qui la verse ! Le sacrement ne
donne pas l' esprit, la pénitence seule lave les
âmes. Damnation sur l' hostie, sur les doigts qui la
rompent, sur les lèvres qui la prennent ! Jésus ne
se touche point, Jésus ne se mange point.
Damnation sur l' adultère consacré, sur le serment
d' amour ! C' est Dieu qu' il faut

p282

aimer, c' est avec la douleur qu' il faut s' unir.
Damnation sur la vanité du moribond qui croit la
chair éternelle ! Damnation sur la faiblesse de ceux
qui l' espèrent ! Damnation sur l' infamie de celui
qui l' enseigne ! Damnation sur toi ! Damnation sur
nous ! Damnation sur tous et gloire à la mort !
Un coup de tonnerre éclate, les hérésies
disparaissent. Silence.
Antoine regarde de côté et d' autre, une fumée
épaisse envahit la scène.
Antoine.
Quoi ? Plus rien ! ... ils sont partis... ah ! D' où
vient que mes yeux n' y voient plus ? Je tremble,
mettons-nous vite en prières.
Il s' avance vers la chapelle, la fumée s' épaissit.
C' est comme une nuée qui m' entoure... il n' y a point
d' orage pourtant, et je n' entends plus le tonnerre.
Et l' on distingue derrière l' ermite deux hommes,
vêtus de longs vêtements blancs qui leur couvrent
tout le corps.
Antoine les aperçoit et pousse un cri.
Ah !
Ils s' arrêtent, Antoine les examine.
Le premier est de haute taille, de figure douce, de
maintien grave ; ses cheveux blonds, séparés par une
raie à la manière du Christ, descendent
régulièrement sur ses épaules. Dès qu' ils se sont
arrêtés, il a jeté un bâton blanc qu' il portait à
la main et que son compagnon a reçu en faisant une
révérence à la manière des orientaux. Ce dernier,
vêtu pareillement d' une tunique blanche sans frange
ni broderie, est petit, gros, camard et d' encolure
ramassée ; les cheveux noirs, une mine naïve. Tous
deux, sans chaussures et nu-tête, ont leurs vêtements
couverts de poussière comme des gens qui arrivent
de voyage.
Antoine
effrayé.
Que voulez-vous ? Parlez ! ... allez-vous-en !
Damis
c' est le petit homme ; son compagnon reste
impassible, se tait, les yeux baissés à terre.
Là ! Là ! Doucement ! Vous êtes prompt en paroles,
bon ermite. Ce que je vous veux, je n' en sais rien,
je ne suis pas le maître, le voici :
désignant Apollonius.

p283

Il faudrait connaître ce que vous désirez
connaître... quant à partir, la charité exigerait...
Antoine.
Excusez-moi, j' ai la tête si troublée ! ... mais je
reçois depuis quelque temps des visites si
étranges ! ... mais que vous faut-il ? Tenez,
asseyez-vous là, reposez-vous.
Damis s' assoit sur le banc qui est devant la
cellule.
Et votre maître qui reste debout ?
Damis
souriant.
Pour lui, oh ! Il n' a besoin de rien, c' est un sage,
préoccupé de pensées sublimes, et qui ne prend pas
garde aux choses d' ici-bas ; mais moi, bon ermite,
je vous demanderai un peu d' eau, car je suis
exténué de soif.
Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et
la levant lui-même, offre à boire à Damis.
Peu à peu la fumée disparaît.
Damis
après avoir bu.
Pouah ! Qu' elle est mauvaise ! Vous devriez bien
dans la journée l' enfermer sous de la verdure, elle
serait plus fraîche le soir.
Antoine.
C' est qu' il n' y a pas un seul brin d' herbe dans les
environs, seigneur.
Damis.
Ah ! ... n' auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous
la dent ? Car j' ai grand' faim.
Antoine.
Si ! J' ai encore du pain pour trois jours.
Il va dans sa cellule et en rapporte un morceau de
pain noir desséché. Damis l' examine, fait la
grimace, puis
Damis
mordant à même le pain.
Qu' il est dur !

p284

Je n' en ai pas d' autre, seigneur.
Damis.
Ah !
Il casse le pain par terre, en retire la mie avec
ses ongles et jette les croûtes. Antoine le
considère faire sans rien dire. Aussitôt le cochon
se précipite sur les croûtes et les dévore. Antoine
fait un geste de colère pour battre le cochon.
Damis
en riant.
Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive ?
Antoine rougit. Silence.
Antoine
reprend.
Et vous venez ?
Damis.
Oh ! De loin, de très loin.
Antoine.
Et qu' y a-t-il ? Que fait-on dans le monde ?
Damis.
On a permis à Melèce de demeurer à Lycopolis, et
Athanase, je crois, est rentré dans Alexandrie.
Antoine.
Dieu soit loué !
Damis.
L' empereur va faire bâtir une ville sur le
Bosphore, et les diacres à l' avenir ne pourront
plus s' asseoir entre les prêtres.
Antoine.
Et vous allez maintenant ?

p285

Damis.
Je n' en sais rien.
Désignant Apollonius.
C' est lui qui règle tout, je le suis où il voudra.
Antoine.
Qui êtes-vous donc ?
Damis.
Nous sommes de curieux philosophes qui voyageons par
toute la terre, nous lisons les inscriptions sacrées
sur les tombeaux, nous étudions les fleurs sur les
rivages, nous dormons sous les arbres et nous
marchons toujours droit devant nous, du côté du
soleil.
Antoine
se rapprochant de Damis.
Comment l' appelez-vous, cet homme qui a l' air si
grave ?
Damis.
C' est Apollonius.
Antoine fait un geste d' ignorance.
Apollonius, vous dis-je !
Plus fort.
Apollonius de Thyane, encore une fois !
Antoine
naïvement.
Je n' en ai jamais entendu parler.
Damis
en colère.
Comment ! Jamais ? Un sage comme lui !
Souriant tout à coup.
Ah ! Je vois bien, brave homme, que vous ignorez
complètement ce qui se passe dans le monde.

p286

Antoine.
Il est vrai, seigneur, tout mon temps étant consacré
à la religion.
Damis.
Lui aussi ; aussi est-il devenu sage comme Salomon,
croyant comme saint Paul.
Antoine
à part.
En effet, il a je ne sais quoi qui respire la
sainteté ; je voudrais bien lui parler, je me sens
attiré vers lui... mais j' ai tort peut-être, car...
Damis.
à quoi songez-vous donc que vous ne parlez plus ?
Antoine
réveillé de sa rêverie.
Je songe... oh ! Rien ! ... ne pourrait-on savoir
comment il s' y est pris pour acquérir cette
sagesse ? Est-ce par la foi ? Par les œuvres ?
Damis.
Je ne saurais vous répondre, jamais je ne lui
adresse de questions qu' avec sa permission.
Bas à l' oreille de saint Antoine.
Et même je vous avouerai que j' en ai presque peur.
Apollonius reste toujours immobile.
Antoine.
Il a l' air doux, pourtant.
Damis.
Parlez-lui vous-même... voyez ! ... il vous répondra
peut-être.
Ah ! Si vous l' entendiez ! Il parle mieux que saint
Paul. Voulez-vous ?
Damis se rapproche d' Apollonius, fait plusieurs
tours autour de lui, la taille courbée et sans lever
la tête.
à la fin Apollonius, toujours immobile, lève les
yeux sur lui.

p287

Apollonius
sans se détourner.
Qu' est-ce que ?
Damis.
Maître, c' est un bon ermite galiléen qui voudrait
savoir d' où vient la sagesse.
Apollonius
sans détourner la tête.
Qu' il approche !
Antoine n' ose avancer.
Damis
à Antoine.
Allons ! Approchez !
Antoine hésite.
Apollonius
d' une voix forte.
Approche !
Antoine fait un pas.
Bien ! Tu voudrais connaître qui je suis, d' où je
viens, où je vais, qui j' ai été, ce que j' ai fait, ce
que je pense surtout ; n' est-ce pas cela, enfant ?
Antoine
embarrassé.
Si ces choses, toutefois, peuvent tourner à mon
salut, mais...
Apollonius.
Sois content, je vais te les dire.
Damis
bas à Antoine.
Est-il possible ! Il faut qu' il vous ait reconnu du
premier coup des inclinations extraordinaires pour
la philosophie.

p288

Il se frotte les mains d' un air de satisfaction.
Je vais en profiter aussi moi, ce sera ça de gagné.
Apollonius.
Avant de t' ouvrir la doctrine, je t' exposerai ce que
j' ai fait pour l' acquérir, et si tu trouves dans
toute ma vie un seule action mauvaise, je m' arrêterai
aussitôt, car celui-là doit scandaliser par ses
pensées, qui a méfait par ses œuvres.
Damis
à Antoine.
Vous voyez quel homme juste ça fait !
Antoine
à part.
Décidément je crois qu' il est sincère !
Apollonius.
écoute donc ! Et toi, Damis, écoute aussi ! Je vais
dire ce que tu ne sais pas, le ciel ayant voulu que
ce fût aujourd' hui que je révélasse ces choses :
Antoine
à part.
Il n' est pas, du moins, comme les philosophes d' à
présent, il croit à la providence.
Apollonius.
La nuit de ma naissance, ma mère rêvait qu' elle
cueillait des fleurs dans une prairie, et elle
accoucha de moi, à la voix des cygnes qui chantaient
dans son rêve. Alors il y eut un éclair et j' ouvris
les yeux.
Jusqu' à quinze ans, on m' a plongé trois fois par jour
dans la fontaine Asbadée, dont l' eau rend les
parjures hydropiques, et l' on me frottait le corps
avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste dès
ma jeunesse.
C' est à cet âge que je commençai à laisser croître
mes cheveux, à ne porter que des étoffes de lin, à
fréquenter les prêtres et à coucher dans les temples,
si bien que lorsqu' on rencontrait quelqu' un qui
marchait vite, on avait coutume de dire : où
courez-vous donc ? Allez-vous voir le jeune homme ?

p289

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver,
elle m' offrait des trésors qu' elle savait être en des
tombeaux, si je voulais m' en retourner avec elle en
son pays ; une prêtresse d' Isis, désespérée, se tua
sur l' autel avec le couteau des sacrifices, et le
gouverneur de Cilicie, qui m' avait aperçu un matin
achetant des colombes au marché, quand il eut épuisé
toutes ses promesses, me menaça de me faire mourir ;
mais c' est lui qui mourut, trois jours après,
assassiné par les romains.
Damis
à saint Antoine, le frappant du coude.
Hein ? Quand je vous disais ! ... quel homme !
Apollonius.
Pour me fortifier dans la sagesse j' ai d' abord,
pendant quatre ans, observé le silence absolu des
pythagoriciens ; la douleur la plus imprévue ne
m' arrachait pas un soupir ; au bruit qui se passait
derrière moi je ne détournais plus a tête, et au
théâtre, quand j' entrais, on s' écartait de moi comme
d' un fantôme.
Damis.
Auriez-vous fait cela, vous ? Il fallait une grande
vertu, n' est-ce pas ?
Apollonius.
Le temps de mon silence accompli, j' entrepris de
rétablir les rites afin d' en instruire les prêtres,
qui avaient perdu la tradition, et je formulai cette
prière : " ô dieux ! Donnez-moi ce qui me convient ! "
Antoine.
Comment ? Dieux, les dieux ? Que dit-il ? Il n' est
donc pas chrétien ?
Damis.
Il ne l' était pas dans ce temps-là... laissez-le
poursuivre, taisez-vous, vous interrompriez se
idées.
Apollonius.
Alors je suis parti pour connaître toutes les
religions, pour consulter tous les oracles ; j' ai
devisé avec les gymnosophistes de l' Inde, avec les
devins de Chaldée, avec les mages de Babylone ;

p290

j' ai vu des pays où le soleil se lève à gauche, j' ai
entendu dans les cavernes le chant des griffons qui
gardent l' or, je suis monté sur les quatorze
Olympes, j' ai sondé les lacs de Scythie et j' ai
mesuré l' étendue du désert.
Damis.
C' est pourtant vrai tout cela, j' y étais aussi.
Apollonius.
J' ai d' abord été depuis le pont jusqu' à la mer
d' Hyrcanie, j' en ai fait le tour ; par le pays des
baraomates, où est enterré Bucéphale, cheval
d' Alexandre, je suis redescendu vers Ninive. Aux
portes de la ville il y avait une statue de femme
habillée à la mode des barbares : c' était la fille
d' Inacchus, qui portait sur le front deux petites
cornes naissantes. Comme j' étais à la considérer, un
homme s' approcha.
Damis.
C' était moi ! C' était moi, mon bon maître ! Oh !
Comme je vous aimai tout de suite ! Vous étiez plus
doux qu' une fille e plus beau qu' un dieu.
Apollonius
sans l' entendre.
Il voulait m' accompagner, disait-il, pour me servir
d' interprète dans les pays étrangers lointains.
Damis.
Mais vous me répondîtes que vous compreniez tous les
langages et que vous deviniez toutes les pensées.
Alors j' ai baisé le bas de votre manteau, et je me
suis mis à marcher derrière vous.
Apollonius.
Ayant dépassé Ctésiphon, nous entrâmes sur les
terres de Babylone ; les gardes, à qui j' avais
refusé de dire mon nom, me menèrent au satrape de la
province.
Damis.
Il poussa un cri en voyant un homme si maigre.

p291

Antoine.
La drôle d' histoire !
Apollonius.
Le satrape me demanda pourquoi j' étais venu dans le
royaume du roi : " je suis libre comme l' oiseau, lui
répondis-je, et vaste comme l' air ! "
Damis.
Alors il nous laissa partir et nous donna même des
provisions. N' est-ce pas le lendemain, maître, que
nous rencontrâmes dans un bois cette lionne énorme
qui avait huit petits dans le ventre ? Alors vous
dites aussitôt : " notre séjour auprès du roi sera
d' un an et huit mois " ; je n' ai jamais pu me rendre
compte comment vous avez deviné si juste.
Antoine.
Réfléchissant.
Voilà une perspicacité fort merveilleuse !
Apollonius.
La première fois que nous couchâmes dans le pays de
Cissie, je vis en dormant des poissons qui
palpitaient sur un rivage ; ils semblaient se plaindre
d' une manière humaine et se lamentaient comme des
exilés. Devant eux, dans les flots, un grand dauphin
nageait ; ils s' efforçaient d' aller vers lui et
traînaient dans le sable leurs nageoires alourdies ;
le dauphin cependant s' avançait à leur rencontre,
battant la mer avec sa queue, et soufflant l' eau par
ses narines.
Damis.
Oh ! Que j' ai eu peur, quand vous m' avez raconté ce
rêve-là !
Apollonius.
Les poissons, c' étaient les érithriens, transportés
dans le pays de Cissie par Darius ; le dauphin,
c' était moi qui devais les secourir.
J' allai chez eux, je relevai leurs tombeaux.
Damis.
Et vous pleuriez ! Vous pleuriez ! ... je ne sais pas
pourquoi,

p292

car enfin tous ces gens, qui étaient morts, vous ne
les aviez pas connus.
Apollonius.
Le roi m' a reçu sur son trône, dans une salle ronde,
sous un dôme de saphir d' où pendaient à des fils que
l' on n' apercevait pas quatre grands oiseaux d' or, les
ailes étendues.
Antoine
réfléchissant.
Je n' ai jamais vu de choses pareilles, moi.
Damis.
C' est là une ville, cette Babylone ; tout le monde
y est riche, les rues sont sablées, les maisons ont
une porte qui s' ouvre sur le fleuve.
Dessinant sur la terre avec son bâton :
voyez-vous ? ... comme cela.
Et puis ce sont des tours, des temples, des bains,
des places plantées, des aqueducs, des promenades ;
les palais sont couverts de cuivre rouge... et
l' intérieur donc ! Si vous saviez ! Ce n' est
qu' argent, ivoire et tapisseries ; elles représentent
des fables grecques, et rien ne m' amusait plus que
d' en reconnaître les sujets. Chez mon hôte il y en
avait une, toute tissue de perles, qui figurait
Orphée au milieu des lynx ; il avait sa lyre, une
tiare persique et des caleçons.
Apollonius.
Sur la muraille extérieure du temple de Bélus,
haute de deux cents coudées, large de cinquante,
s' élève une tour de marbre blanc qui en supporte une
seconde, qui en supporte une troisième, puis une
quatrième et une cinquième, et il y en a trois
autres encore ; on y monte par des escaliers
extérieurs, qui tournent au flanc des tours comme des
serpents. Ces tours sont des tombeaux. La huitième
est une chapelle ; il y a dedans un grand lit
magnifique, et près du lit une table d' or. Personne
n' y entre, si ce n' est la femme que les prêtres ont
choisie pour le dieu Bélus, lorsqu' il y doit venir
passer la nuit : c' est là que le roi de Babylone
me fit loger.
Damis.
J' aurais bien voulu la voir, moi ; mais cela m' était
défendu, je n' ai pas pu.

p293

Antoine.
Pourquoi donc ?
Damis.
Je n' étais pas le maître, moi ; à peine si l' on me
regardait ; aussi je restais seul tout le temps à me
promener par la ville, je m' informais des usages, du
prix des denrées, de tout ce qui pouvait
m' intéresser ; je visitais les fabriques d' étoffes,
les ateliers des graveurs ; j' examinais les machines
hydrauliques pour porter l' eau dans les jardins, mais
il m' ennuyait d' être séparé du maître.
Apollonius.
Au bout d' un an et huit mois
Antoine tressaille.
... nous sortîmes de Babylone et nous prîmes la
route des Indes. Un soir, voyageant dans le Caucase
par un beau clair de lune, nous vîmes venir devant
nous une empuse au pied de fer.
Damis.
Oui-da ! Elle sautait sur ses sabots, elle hennissait
comme un âne, elle courait dans les rochers avec un
brui de tonnerre ; mais il lui dit des injures, et
elle s' en alla.
Antoine
à part.
étrange ! Mais où veulent-ils en venir ?
Apollonius.
En traversant le Caucase, des hommes accoururent à
nous en poussant des cris de joie, et nous offrirent
du miel avec du vin fait de jus de dattes ; je
mangeais le miel, Damis prit le vin. Assis sur
l' herbe, près d' une fontaine, il m' invita à boire la
coupe de Jupiter sauveur ; je refusai, mais je lui
permis de boire.
Damis.
Et j' en fus bien aise, j' étais si fatigué ! Mais
vous, maître, je ne sais comment vous pouvez vivre à
ne boire jamais de vin, et à ne manger jamais de
viande.

p294

Antoine.
Je ne suis donc pas le seul... cet étranger aussi...
Apollonius
continuant.
à Taxilla, capitale de cinq mille forteresses,
Phraortes, roi des Indes, nous a montré sa garde
d' hommes noirs, hauts de cinq coudées, et dans es
jardins de son palais, sous un pavillon de brocart
vert, un éléphant gigantesque que ses femmes
s' amusaient à parfumer. Il avait autour des défenses
des colliers d' or et sur l' un d' eux on lisait : " le
fils de Jupiter a consacré Ajax au soleil. " c' était
l' éléphant de Porus, qui sans doute s' était enfui de
Babylone après la mort d' Alexandre, et qu' on avait
retrouvé dans une forêt.
Damis.
Personne n' a jamais pu nous dire son âge.
Antoine.
Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.
Apollonius.
Phraortes nous fit asseoir à sa table, elle était
couverte de grands oiseaux, de grands poissons ; il
y avait de gros fruits étalés sur des feuilles
larges, des antilopes avec leurs cornes.
Damis.
Les seigneurs de là-bas, tout en buvant, s' exercent à
lancer des flèches sous les pieds d' un enfant qui
danse, ou bien à couper la mèche des torches en
jetant des poignards d' un bout de la salle à l' autre
bout ; mais je n' approuve pas ces amusements, il en
pourrait résulter des malheurs.
Apollonius.
Quand je fus prêt à pâtir, le roi me donna un
parasol pour le soleil ! Et il me dit ? 3 j' ai, sur
l' Indus, un haras de chameaux blancs, prends-en ce
qu' il te faut, et quand tu n' en voudras plus,
tourne-leur la tête du côté du nord et souffle-leur
dans les oreilles, ils reviendront.
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la
nuit, à la

p295

lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous ;
l' esclave courait en avant, sifflant un air pour
écarter les serpents, les perroquets ricaneurs, et
nos chameaux courbaient les reins pour passer sous
les arbres, comme sou des portes trop basses.
Un jour, un enfant noir, portant sur le front une
lune brillante et tenant à la main un caducée d' or,
accourut vers nous et nous conduisit au collège des
sages. Iarchas, leur chef, me parla longtemps de mes
ancêtres, des pensées secrètes de ma jeunesse, des
actions oubliées de mes existences antérieures. Lui,
il avait té autrefois le fleuve Indus, et il me fit
ressouvenir que j' avais été pilote en égypte, sous
le roi Sésostris.
Damis.
Mais moi, on ne me dit rien du tout, de sorte que je
ne sais pas qui j' ai été.
Antoine
les considérant avec étonnement.
Que sont-ils donc ? Ils ont' air vague comme des
fantômes ; cependant, tout à l' heure, j' ai entendu
le grand qui respirait, et, tantôt, l' autre a mangé.
Apollonius.
Et nous continuâmes vers l' océan. Sur le bord nous
rencontrâmes les cynocéphales, gorgés de lait, qui
s' en revenaient de leur expédition dans l' île
Taprobane, et nous vîmes avec eux la Vénus
indienne, la femme jaune et blanche, qui dansait toute
nue au milieu des singes. Elle avait à la taille une
ceinture de petits tambourins d' ivoire, et elle riait
d' une façon démesurée. Les flots tièdes apportaient
des perles sur le sable, l' ambre craquait sous nos
pas, et des fucus comme des cèdres gisaient
déracinés tout à l' entour. Des squelettes de baleines
blanchissaient au soleil dans la crevasse des
falaises, et des oiseaux, suspendus à leurs côtes
évidées, se balançaient dans de grands nids d' herbes
vertes. La lumière du jour était rouge, la terre
allait se rétrécissant en pointe. Quand elle ne fut
plus large que de la largeur d' une sandale, nous nous
arrêtâmes ; et après avoir, avec nos mains, jeté vers
le ciel des gouttes d' eau de la mer, nous tournâmes
à droite, pour revenir.
Nous sommes revenus par la région d' argent ; par le
pays des gangarides, qui portent des vêtements de
soie, par le promontoire Comaria, par la presquîle
de Laria ; nous avons traversé la contrée des
sachalites, qui ont un œil dans la poitrine, celle
des adramites et des homérites ; puis à travers les
monts Cassaniens,

p296

la mer Rouge et l' île Topazos, nous avons pénétré
en Ethiopie par le royaume des pygmées.
Antoine
à part.
Comme la terre est grande !
Damis.
Et quand nous sommes rentrés, tous ceux que nous
avions connus jadis étaient morts.
Apollonius.
Damis a voulu que je le menasse au tombeau de mon
père, mais j' avais vu tant de choses que je n' ai pu
en retrouver la place.
Damis
à Antoine.
Ce n' est pas insensibilité, vous comprenez, mais il
y avait si longtemps qu' il était parti ! Et puis
quand on est toujours occupé...
Apollonius.
Alors on commença dans le monde à parler de moi. à
éphèse, la peste ravageait la ville, j' ai fait
lapider un vieux mendiant qui rôdait tous les soirs
sur les remparts.
Damis.
Et la peste s' en est allée !
Antoine.
Comment ! Il chasse les malades ?
Apollonius.
à Cnide, j' ai guéri l' amoureux de Vénus.
Damis.
Oui, un fou qui aimait éperdument cette statue. Il
lui faisait des présents et même avait promis de
l' épouser. Aimer une femme,

p297

passe encore ! Mais une statue ! Quelle sottise ! Le
maître cependant lui mit la main sur le cœur et
l' amour s' en est allé.
Antoine.
Quoi ! Il délivre des démons ?
Apollonius.
En égypte, j' ai apprivoisé un satyre.
Damis.
Il nous suivait depuis la troisième cataracte, mais
n jour que vous ne le regardez plus, il s' est
enfui.
Qu' est-ce que cela veut dire ?
Apollonius.
à Ostie, on portait au bûcher une jeune fille morte.
Damis.
Une pluie fine tombait, le maître s' est approché du
brancard, de ses doigts a touché le front de la
jeune fille morte, et elle s' est relevée en appelant
sa mère.
Antoine.
Comment ! Il ressuscite les morts ?
Apollonius.
J' ai prédit l' empire à Vespasien.
Antoine.
Quoi ! Il devine l' avenir ? Serait-ce un enchanteur ?
Damis.
Il y avait à Corinthe...

p298

Antoine
à part.
Non ! Je ne dois plus les écouter, c' est dangereux
peut-être.
Apollonius.
étant donc à table avec lui, aux bains de Baïa...
Antoine.
Excusez-moi, étrangers, mais il est tard, et...
Damis.
Ce disciple s' appelait Ménippe. Un soir il rencontra
une femme qui le prit par la main.
Antoine.
C' est l' heure de la première veille, allez-vous-en !
Apollonius.
Un chien entra prtant à la gueule la main coupée d' un
homme.
Antoine.
Est-ce que vous ne m' entendez pas ? Retirez-vous !
Damis.
Cette femme lui dit qu' elle était phénicienne et
qu' elle demeurait près de la ville, dans le faubourg
des teinturiers.
Antoine.
De grâce ! Laissez-moi ! Allez-vous-en !
Apollonius.
Le chien cependant rôdait autour des lits, et le
monde voulait le chasser.
Antoine.
Taisez-vous donc ! Mais taisez-vous ! Assez !

p299

Damis.
Si vous venez chez moi, ajouta-t-elle, vous boirez
d' un vin comme vous n' en avez jamais bu.
Apollonius.
Mais moi je dis : " laissez-le, il sait ce qu' il doit
faire " .
Antoine
à part.
Ils continuent ! Oh ! Oh !
Damis.
Ménippe donc se rendit chez elle, ils s' aimèrent.
Antoine
criant.
Avez-vous fini ? Partez !
Apollonius.
Et le chien, quand il eut tourné quelque temps,
déposa la main coupée sur les genoux de Flavius.
Antoine.
Ce qu' ils disent se confond dans ma tête, c' est comme
si j' entendais bruire des cymbales, et comme si
j' entendais râler des mourants.
Damis.
Mais le matin, aux leçons de l' école, Ménippe était
pâle et tout son corps tremblait.
Antoine
bondissant.
Encore !
Il s' avance vers eux, puis tout à coup, avec
tristesse.
Ah ! Qu' ils continuent puisqu' il n' y a pas moyen...

p300

Damis.
à la fin le maître lui dit : " ô beau jeune homme,
favori des belles dames ; tu caresses un serpent, un
serpent te caresse, à quand les noces ?
Nous allâmes tous à la noce.
Antoine
se dépitant.
J' ai tort, j' ai tort, bien sûr, d' écouter tout cela.
Damis.
Dès le vestibule, des serviteurs en grand nombre se
remuaient, des portes se fermaient, s' ouvraient, mais
on n' entendait ni le bruit des pas ni le bruit des
portes. Le maître alors se plaça à côté de Ménippe et
lui dit quelques mots à l' oreille ; aussitôt la
fiancée s' emporta en injures contre les philosophes
et voulut courir vers son amant, mais la vaisselle
d' or qui était sur les tables disparut, les
échansons, les cuisiniers et les pannetiers
disparurent, le toit de la maison s' envola, les murs
tombèrent, et Apollonius resta seul sur un banc avec
Ménippe, ayant à ses pieds cette femme qui pleurait ;
elle le conjurait de ne pas la forcer à avouer son
nom, il la pressait sans relâche ; à la fin elle
confessa qu' elle était un vampire qui assassinait
d' amour les beaux jeunes hommes, afin de pouvoir se
nourrir de leur chair, parce que rien en effet n' est
plus sain pour ces sortes de fantômes que le sang
des amoureux.
Apollonius.
Si tu veux savoir l' art de...
Antoine
vivement.
Non, je ne veux rien savoir du tout. Laissez-moi !
Allez-vous-en, vous dis-je !
Damis.
Mais quel mal donc t' avons-nous fait ?
Antoine
à part.
Aucun jusqu' à présent, il est vrai, mais... non !
Qu' ils s' en aillent ! ... après tout, ils ont
peut-être bientôt fini.

p301

Apollonius.
Nous avons été en Italie.
Antoine
vivement.
Oh ! Oui, c' est cela, parlez-moi de la ville des
papes. Que fait-on des os des martyrs ?
Apollonius.
Le soir de notre arrivée aux portes de Rome, nous
vîmes venir à nous un homme qui chantait d' une voix
douce. C' était des vers de Néron, et il avait le
pouvoir de faire emprisonner comme pour crime de
lèse-majesté quiconque l' écoutait négligemment. On ne
le payait pas assez cher, il raclait d' une méchante
lyre peinte et portait à son dos, dans une boîte, une
corde usée qui avait appartenu à la cithare de
Néron ; il se vantait de l' avoir achetée cinq
talents, et disait ne devoir la céder qu' à quelque
musicien sans égal, vainqueur aux jeux pythiques.
J' ai haussé les épaules, il a pris de la boue pour
nous la jeter au visage, alors j' ai défait ma
ceinture et je la lui ai portée dans la main.
Damis.
Vous avez eu bien tort, par exemple !
Apollonius.
Cette nuit-là, on entendit sur le Tibre des voix
funèbres qui semblaient rouler avec les flots. Dans
Subur, tout à coup, les torches des lupanars
s' éteignirent ; près des jardins de Salluste, une
femme accoucha d' un loup qui lui rongea le ventre, et
du fond de l' étrurie, les prêtres de Cybèle
accouraient tous en fouettant leurs ânes.
Le lendemain, Démétrius entra dans le gymnase dont
on venait de faire la dédicace et se mit à déclamer
contre les bains. Le préfet du prétoire voulait qu' il
mourût, on se contenta de le bannir : l' empereur
était disposé à l' indulgence, il avait, la veille,
chanté tout nu dans une taverne, près du gymnase, et
les grecs de sa suite s' étaient fort récréés. Ux
ides suivantes il me fit appeler à sa maison des
esquilies, il buvait en jouant aux osselets avec
Sporus, accoudés ensemble sur une table d' agate ; il
tourna la tête quand j' entrai, et me regardant sous
son sourcil blond : " pourquoi ne me crains-tu pas " ?
Me demanda-t-il. -" parce

p302

que le dieu qui t' a fait terrible m' a fait
intrépide " , lui répondis-je. Et il nous renvoya tous
sans plus rien dire.
Damis
à Antoine.
Ce qui vous prouve quelle considération déjà il
s' était attirée par sa vertu.
Antoine
absorbé.
Il y a dans tout cela quelque chose d' inexplicable et
qui me fait peur.
Damis.
Toute l' Asie, d' ailleurs, pourra vous dire...
Antoine
en sursaut.
Merci, je n' ai pas le temps de vous entendre..., à
une autre fois..., je suis malade, laissez-moi !
Damis.
écoutez donc, rien n' est plus curieux ; il a vu,
d' éphèse, tuer Domitien qui était à Rome.
Antoine
s' efforçant de rire.
Vous raillez ! Est-ce possible ?
Damis.
C' est pourtant vrai, oui, au théâtre, en plein jour,
le quatorzième des calendes d' octobre, tout à coup,
il s' écria : " on égorge César ! " et il ajoutait à
des reprises inégales : " il roule par terre... il
demande son poignard... un petit esclave le cherche...
oh ! Oh ! On ne le trouve pas... on n' en apporte que
le manche... comme il se débat ! Il se relève... il
essaie de fuir... les portes sont fermées... il est
tué... le bruit maintenant en court dans la ville...
ah ! C' est fini, il est bien mort ! " et ce jour-là,
Titus Flavius Domitianus fut assassiné de cette
façon.

p303

Antoine
réfléchissant.
Sans le secours du diable, bien sûr, il n' y a pas sur
terre de puissance pareille.
Apollonius.
Le disciple dit vrai, Antoine, il faut le croire.
Antoine.
Oh ! Comme sa voix me fait froid dans les cheveux !
Apollonius.
Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien-là, il
avait dressé contre moi la liste de tous les crimes,
Damis et Démétrius s' étaient enfuis par mon ordre,
et je restais seul dans ma prison, attendant le
moment.
Damis
à Antoine.
C' était une terrible hardiesse, il faut avouer.
Apollonius.
Vers la cinquième heure du jour, on m' amena au
tribunal, la clepsydre était pleine, le juge sur son
siège, et j' avais ma harangue prête, que je tenais
sous mon manteau.
Damis.
Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous vous
croyions mort ; nous étions bien tristes et nous
songions à nous séparer, car chacun allait s' en
retourner chez soi, quand, vers la sixième heure,
vous apparûtes au milieu de nous.
Antoine
à part.
Comme Jésus !
Damis.
Nous tremblions tous, mais vous nous dites :
" touchez-moi, je n' ai pas quitté mon corps,
approchez. "

p304

Antoine.
Oh ! Non, non, cela n' est point ! Vous mentez,
n' est-ce pas, vous mentez ?
Damis.
Et alors nous vous avons embrassé avec joie et nous
sommes repartis tous ensemble.
Antoine.
Sont-ce des prophètes ? Sont-ce des démons ? Leurs
yeux étincellent, leurs lèvres tremblent. Il me
semble qu' ils grandissent, qu' ils ne touchent plus
terre.
Damis.
Et nous avons été au delà des colonnes d' Hercule,
nous avons remonté le Nil jusqu' à sa source, qu' il
connaît ; nous sommes retournés en Chaldée.
Silence. Damis et Apollonius regardent Antoine
fixement.
Apollonius
se rapprochant d' Antoine, avec calme.
Pourquoi te tourmentes-tu à chercher d' où vient ma
puissance ?
Antoine.
Qu' en sais-tu ?
Apollonius.
Oui, c' est cela qui t' occupe.
Antoine.
Eh bien, oui ! Dis-le, parle !
Damis.
Elle résulte...
Antoine
interrompant Damis, à Apollonius.
Oh ! Non, pas lui, mais toi, toi ! Parle, toi,
quoique je ne veuille pas t' entendre, ensuite
va-t' en !

p305

Apollonius
criant.
C' est que je fais les libations par l' oreille des
amphores, c' est que je connais des prières indiennes,
c' est que je suis descendu dans l' antre de
Trophonius, fils d' Apollon ; six jours durant, j' y
ai navigué dans les ténèbres, et le septième j' en
suis ressorti rapportant le livre des pensées de
Pythagore. J' ai pétri pour les femmes de Syracuse,
les phallus de miel rose qu' elles portent, en
hurlant sur les montagnes ; j' ai subi les
quate-vingts épreuves de Mithra, j' ai reçu
l' écharpe de pourpre des Cabires, j' ai répondu aux
formules d' éleusis, j' ai senti dans mon sein couler
le serpent d' or de Sabasius, j' ai lavé Cybèle au
flot des golfes campaniens, et j' ai passé trois
lunes dans les cavernes de Samothrace.
Damis
riant bêtement.
Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la bonne déesse.
Apollonius.
Veux-tu venir avec nous, voir des étoiles nouvelles
et de dieux inconnus ?
Antoine.
Non ! Retournez-vous-en, continuez, laissez-moi ! Damis.
Faites comme nous ; ; ; allons ! Partons !
Antoine.
Fuyez ! Fuyez ! Vous autres !
Apollonius.
Nous allons au nord, du côté des cygnes et des
neiges. Sur le désert blanc, galope le chevreuil
cornu dont les yeux pleurent de froid ; des soleils
violets tournent dans les cieux et rougissent la
glace, qui brillel comme des miroirs ; c' est là que
se trouvent les fanésiens aux longues oreilles et les
hippopodes hennissant, qui cassent avec leurs pieds
la plante d' outremer.

p306

Damis.
Viens-tu ? Viens-tu ? Le coq a chanté, le cheval a
henni, la voile est prête.
Antoine.
Non ! C' est la nuit, le coq n' a point chanté,
j' entends le grillon dans les sables et je vois la
lune qui reste en place.
Apollonius.
Au delà des montagnes, derrière l' horizon rose,
là-bas, nous allons cueillir la pomme d' or des
hespérides et chercher dans les parfums la raison de
l' amour. Nous baignerons nos membres dans le doux lac
d' huile de l' île Junonia, nous humerons l' odeur du
myrrhodion qui fait mourir les faibles ; tu verras,
dormant sur les primevères, le lézard géant qui se
réveille tous les siècles, quand tombe à sa maturité
le rubis qu' il porte sur sa tête. Les étoiles
palpitent comme des regards, les cascades chantent
comme des lyres, des enivrements s' exhalent des
fleurs écloses ; dans l' eau des fontaines ta figure
sera belle, au souffle des brises ton esprit
s' élargira parmi les airs, et dans ton cœur comme
sur toi des bouffées chaudes passeront pour te faire
tressaillir d' une joie divine.
Damis.
Il est temps de partir, car le vent va se lever, les
hirondelles s' éveillent, la feuille du myrte est
envolée.
Apollonius.
Oui, partons, partons !
Antoine.
Non, non, moi, je reste !
Apollonius.
Veux-tu que je t' enseigne où pousse la plante balis,
qui ressuscite les morts ?
Damis.
Demande-lui qu' il te donne l' androdamas, qui
attire l' argent, le fer et l' airain.

p307

Apollonius
tirant de dessous sa tunique une petite rondelle de
cuivre et la présentant à saint Antoine.
Veux-tu le xéneston infaillible ? Tiens ! Prends-le,
le voici ! ... prends-le donc ! Je l' ai composé pour
toi sous le signe du scorpion ; avec lui tu pourras
descendre dans les volcans, traverser le feu, voler
dans l' air.
Antoine.
H ! Qu' ils me font mal ! Qu' ils me font mal !
Damis.
Il peut t' apprendre à entendre le langage des
créatures, les rugissements, les hennissements, les
roucoulements.
Apollonius.
Désires-tu savoir ce qu' implorent les oiseaux quand
ils crient dans les nuages ? Ce que disent les
moucherons bourdonnant dans la poussière ? Ce que
bêlent les troupeaux qui se tassent aux épaules ? à
quoi songent les bœufs tranquilles ruminant,
couchés sur l' herbe ? Pourquoi glissent rapides et
muets les poissons luisants, dont l' œil rond est
ouvert ? Et les mélancolies des tigres qui bâillent
au bord des fleuves ?
Damis.
Il sait aussi des chansons qui font venir à soi
celui qu' on désire.
Apollonius.
Car j' ai retrouvé, j' en suis sûr, le secret perdu de
Tirésias. C' est en mangeant le cœur d' un dragon
que l' on peut comprendre le langage des bêtes à pied
fourchu, j' ai appris des arabes celui des vautours
et des ibis, et j' ai lu dans les grottes de
Strompharabarnax la manière d' épouvanter le
rhinocéros et d' endormir les crocodiles.
Damis.
Quand nous allions ensemble, nous entendions à
travers les lianes courir les licornes blanches ;
elles se couchaient sur le vente pour qu' il montât
sur elles.

p308

Apollonius.
Tu monteras sur elles, aussi ; tu te tiendras aux
oreilles. Nous irons, nous irons...
Antoine
pleurant.
Oh ! Oh !
Apollonius.
Qu' as-tu ? Nous t' attendons !
Antoine
sanglotant.
Oh ! Oh ! Oh !
Damis.
Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !
Antoine
sanglotant plus fort.
Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
Apollonius.
Chemin faisant, je t' expliquerai le sens des
statues, les différences de leurs attitudes, la
raison de leurs formes, pourquoi Jupiter est assis,
pourquoi Apollon est debout, pourquoi Vénus est
noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à
Paphos.
Antoine.
Oh ! Qu' ils s' en aillent, mon dieu, je t' en prie,
qu' ils s' en aillent !
Apollonius.
La connais-tu la Vénus uranienne, qui brille sous
son arc d' étoiles ? T' a-t-on dit les mystères de
l' aphrodite prévoyante ? As-tu jamais palpé la
poitrine sèche de la Vénus barbue, ou médité les
colères d' Astarté furieuse ? N' aie souci,
j' arracherai leurs voiles, je briserai leurs
armures ; avec moi tu marcheras d' un pied robuste sur
la crête de leurs temples, et nous atteindrons
ensemble jusqu' à la mystérieuse et l' inaltérable,
jusqu' à celle des

p309

maîtres, des héros et des purs, la Vénus
apostrophienne, qui détourne les passions et tue la
chair.
Damis.
Et quand nous trouverons dans la campagne une pierre
de sépulcre assez large, nous ferons halte un moment
et nous jouerons dessus aux skirapies de Minerve,
qui se jouent la nuit, dans l' automne, à la pleine
lune rousse.
Apollonius
frappant du pied.
Pourquoi ne vient-il pas ?
Damis
frappant aussi du pied.
En route ! En route !
Apollonius
se tournant vers saint Antoine.
Doutes-tu de moi ?
Damis
le menaçant.
Douterais-tu de lui ?
Apollonius.
Ne puis-je appeler l' empuse piaffant qui va
t' aspirer en elle par le reniflement de sa narine ?
Antoine.
Ah ! Doux Jésus, que j' ai peur ! Comme ils sont en
colère !
Damis.
Sifflez, maître, le lion de Numidie, celui qui
contenait l' âme d' Amasis et qui léchait dans la
poussière l' odeur de vos pieds.
Antoine.
Mon dieu ! Mon dieu ! Est-ce qu' ils vont me prendre ?

p310

Apollonius.
Quel est ton désir, ton rêve caché, tes plus vagues
fantaisies ? Le temps d' y songer seulement...
Antoine
joignant les mains.
Ah ! Je glisse ! Je glisse ! Arrêtez-moi sur
l' abîme !
Apollonius.
Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu
manger tout seul à des tables vermeilles ? Veux-tu
rafraîchir tes yeux sur des verdures humides ?
Veux-tu sentir ton corps s' enfoncer comme en une
onde dans la chair molle des femmes pâmées ?
Antoine
se tenant la tête et criant douloureusement.
Ah ! Encore ! Encore !
Damis.
Oui vraiment ! Il peut dans ta pensée tout à coup
faire resplendir l' esprit et attacher des foules
émues au mouvement de tes talons ; de la montagne
entr' ouverte les diamants vont couler ; sur la croix
que voici les roses vont fleurir ; accourues
ensemble et tournant autour de toi, les sirènes
nacrées vont te caresser de leurs chevelures et te
bercer dans leurs chansons.
Antoin.
Saint-esprit, délivrez-moi du péril !
Apollonius.
Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en
rivière ?
Antoine.
Sainte vierge, mère de Dieu, priez pour moi !
Apollonius.
Veux-tu que je fasse reculer la lune ?

p311

Antoine.
Sainte trinité, sauvez-moi !
Apollonius.
Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée
pour le sabbat ?
Antoine.
Jésus ! Jésus ! à mon aide !
Apollonius.
Veux-tu que je te fasse apparaître Jésus ?
Antoine
hébété.
Quoi ? Quoi ?
Apollonius.
Oui... ici... là... ce sera lui, bien lui, pas un
autre. Tu verras les trous de ses mains et au flanc
gauche le sang figé sur la blessure ; il brisera sa
croix, il jettera sa couronne, il maudira son père,
il m' adorera le dos courbé.
Damis
bas Antoine.
Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !
Antoine
passe la main sur sa figure, promène un regard
égaré de tous côtés, puis l' arrêtant sur Apollonius.
Va-t' en, va-t' en, va-t' en, maudit ! Retourne en
enfer !
Apollonius
furieux.
J' en arrive, j' en suis sorti pour t' y conduire ; on
t' y attend, les cuves de nitre bouillonnent sur les
charbons, les dents d' acier claquent de faim, et les
ombres curieuses se pressent aux soupiraux pour te
voir passer.

p312

Antoine
s' arrachant les cheveux.
Moi ! Grand dieu ! L' enfer ! L' enfer pour moi !
Il retombe accablé.
L' Orgueil
surgissant derrière saint Antoine et lui mettant la
main sur l' épaule.
Allons donc ! Toi, un saint, est-ce possible ?
Saint Antoine détourne la tête, aperçoit l' orgueil,
pousse un cri et se rejette de l' autre côté.
Damis
d' une voix mielleuse avec des gestes engageants.
Voyons, bon ermite ; voyons, cher saint Antoine,
homme pur, homme illustre, homme qu' on ne saurait
assez louer, vous qui êtes si sage, ne vous effrayez
pas, ne redoutez rien ; vous aurez mal compris, cela
tient à sa manière de dire, c' est une façon exagérée
de parler qu' il a prise aux orientaux, mais il est
bon, il sait tout, il peut...
Antoine.
Mais ils sont donc toujours là ! Je n' en aurai donc
jamais fini ! Oh ! Quand serai-je donc mort !
La Logique
surgissant tout à coup.
Tout de suite, si tu veux. Qui t' empêche ?
Les Valériens
reparaissant.
Tiens ! Voilà nos couteaux.
Les Circoncellions
reparaissant.
Tiens ! Voilà nos massues.

p313

Les Elxaïtes
reparaissant.
Non, non, vis, la vie est bonne encore, Dieu maudit
celui qui attente à lui-même.
Antoine.
C' est un crime.
La Logique.
Razias, qui était un juste, s' est frappé de son
épée et a tiré ses entrailles avec ses mains.
Maximilla Et Priscilla
reparaissent, pleurantes et désolées.
Antoine, oh ! Doux Antoine ! C' est toi que nous
voulons, nous t' appelons, nous t' attendons, nous
t' espérons. Nous entends-tu ? Nous entends-tu ?
Les hérésies et les péchés reviennent, un à un,
devant saint Antoine, qui reste assis sur son banc,
la tête appuyée contre la muraille de la cabane, les
mains pendantes, immobile, le regard fixe.
Les Manichéens.
Voici bientôt la fête du bhêma, vas-y ; tu saisiras
par les deux bouts l' origine des deux principes, tu
pénétreras dans l' essence des choses ; nous savons le
calcul des soleils, le poids de la terre, le nombre
des âmes.
Les Gnostiques.
Plus profonde encore est la gnose mystérieuse : elle
dresse à l' infini sa spirale, et, poussé par nous, tu
monteras sans cesse vers les syzygies rayonnantes,
qui te porteront en haut, au sein du bythos éternel,
dans le cercle immuable du plérome parfait.
D' autres hérésies surviennent de nouveau, au fond,
en foule.
Antoine.
Ah ! Elles reviennent !

p314

Simon Le Magicien
avec Ennoïa habillée tout en or.
Oui, elles reviennent ! Et elle revient aussi, elle,
purifiée, lavée, éprouvée ; elle est comme toi, elle
a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et
prête à chanter sans en finir. La trouves-tu belle,
hein ? La veux-tu ? C' est l' idée ; elle vaut mieux
que la vierge, car elle a la connaissance de l' amour.
Prends-la, elle est à toi, aime-la, la pénitence
l' avive et la chasteté la complète.
Antoine.
Quelle prière dire ? Quel saint implorer ? à qui me
vouer ?
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
passant au galop au fond de la scène, penchée sur le
cou de sa lionne, et secouant sa résine, crie :
à moi ! à moi !
Les Péchés Capitaux
criant tous.
Nous ! Nous !
La Luxure
relevant sa robe jusqu' au-dessus du genou.
Mollet gras, rotule ronde, peau blanche, poil roux.
Ah ! La chair ! Elle s' étale odorante aux narines ;
douce au toucher, collante au ventre !
L' Avarice.
De l' or ! De l' or ! ça brille, ça sonne, ça tourne,
ça reluit.
La Colère.
Frappe ! Le cœur se dégorge quand la main brise.
Dort ! Il est tard.
La Gourmandise.
Mange ! Tu as l' estomac creux.

p315

L' Envie.
Mais quoi manger, puisque Damis a tout pris ?
Les Nicolaïtes.
Assouvis-toi de tout, gorge-toi, rassasie-toi.
Les Carpocratiens.
Il le faut.
La Logique.
Tout ce qui arrive est nécessaire, il était décidé
que tu serais tenté, il est peut-être décidé que tu
succomberas.
Les Sept Péchés
applaudissant et sautant de joie
oui, oui, nous te partagerons, nous t' aurons !
Apollonius.
Si tu viens avec moi, je te délivrerai d' eux.
Damis.
C' est sûr ! Crois-le, il le peut.
La Luxure.
Laisse-les tous. Qu' importe ! Réjouis-toi avec ta
chair.
La Paresse.
Tu dormirais, après, si bien !
L' Avarice.
Travaille plutôt, cherche l' argent !
L' Envie.
à quoi te servent tes souffrances ? Dieu ne t' aime
pas, Dieu te hait, hais Dieu.

p316

Les Circoncellions.
Tue-toi ! Tue-toi !
Les hérésies et les péchés entourent saint Antoine :
la luxure lui frôle sa robe contre les jambes,
l' envie lui souffle dans les cheveux, la colère bruit
à son oreille, la gourmandise lui pince le ventre,
Maximilla et Priscilla pleurent, Ennoïa se met à
chanter, Apollonius a repris son bâton blanc des
mains de Damis et trace dans l' air des cercles de
feu ; les adamites, au fond de la scène, dansent en
rond, les gnostiques, des deux côtés, ouvrent leurs
livres, la fausse prophétesse, à l' horizon, se
balance sur sa bête.
Antoine
éperdu.
C' est fini, je meurs, je suis perdu !
Il tombe à genoux.
Oh ! Grand dieu ! Au secours ! Au secours ! Raffermis
ma foi ; donne-moi l' espérance, redouble ta colère,
s' il te plaît, mais pitié ! Pitié !
à ce moment trois blanches figures apparaissent sur
le seuil de la chapelle, la foi, l' espérance et la
charité :
La Foi.
Crois
L' Espérance.
Espère !
La Charité.
Souffre !
Antoine.
Je vais à vous, aidez-moi, protégez-moi,
sauvez-moi !
La Foi.
Crois toujours !
L' Espérance.
Espère encore !
La Charité.
Souffre avec patience !
Antoine se débat dans la foule qui l' assiège.

p317

Les Hérésies.
Ne veux-tu plus de nous ? Nous sommes l' esprit.
Les Péchés.
Tu nus repousses, nous sommes le bonheur.
Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois
vertus théologales qui lui tendent les bras ;
l' orgueil arrive derrière et du doigt le pousse dans
le dos en avant ; les hérésies s' écartent et les
péchés reculent.
Alors les vertus théologales avancent d' un pas, le
prennent par la main et le font entrer dans la
chapelle.
Il est entré : l' orgueil, sur le seuil, relève
fièrement la tête et regarde les péchés tout à
l' entour.
La luxure pousse un soupir, s' assoit sur le cochon,
et étale dessus sa belle robe à paillettes.
La paresse se couche sur la tortue.
La colère ronge ses poings.
L' avarice se baisse et fouille à terre.
L' envie met la main devant ses yeux et regarde en
avant.
La gourmandise s' accouve.
L' orgueil est resté debout.

II

p318

Saint Antoine est dans la chapelle, entre la foi,
l' espérance et la charité.
Les péchés capitaux sont restés dans leus attitudes
précédentes.
On entend un grand rire, le diable paraît, terrible
et hideux de fureur, tel que le moyen âge l' a rêvé.
Un épais poil roux couvre son corps sec et nu, ses
grands bras sont terminés par des griffes, à son dos
s' agitent des ailes de chauve-souris ; sa tête, au
front démesuré, garnie de cornes, s' allonge par le
bas en façon de porc et de tigre ; son nez camus se
dilate sur sa face, de ses yeux semblent sortir des
flammes.
à son arrivée, l' orgueil se redresse plus haut,
l' envie siffle plus fort, la luxure se dandine sur
ses reins, l' avarice lève la tête, la colère hurle,
la gourmandise fait claquer ses dents, la paresse
gémit.
Le Diable.
C' est moi !
Qu' avez-vous fait ? Vous êtes donc plus faibles que
des vertus, et sottes comme idées ?
Ah ! Je vous enfermerai dans la géhenne et je vous
fouetterai avec les cupidités d' un autre monde, pour
ranimer vos forces éteintes. à quoi me sert-il,
vraiment, de vous nourrir toutes du plus profond de
mon être, et travaillant comme un dieu qui crée,
d' arranger les hasards d' ici-bas, selon la fantaisie
de vos exigences ?
L' âme humaine, à qui j' ai donné des bras plus
nombreux que ceux des polypes des mers, a-t-elle
donc, tout à coup, reployant sur elle les dilatations
qui l' agrandissent, perdu l' amour de vos caresses
avec cette éternelle inquiétude qui la pousse à les
chercher ? N' y a-t-il plus sur les arbres de fruits
rouges qui pendent,

p319

ni fleurs amollissantes au bord des prés, ni sourire
au visage des femmes, ni provocations homicides sur
le fer des glaives ?
Le Christ doit rire de l' enfer, songez-y donc !
Quoi ! Toutes ensemble... pour un seul homme... vous
n' avez pu ! ... ah ! Je suis las de vous, tenez, et
je m' en débarrasserai à quelque jour ; car les fils
d' ève, je vous le jure, se donneront à moi, pour
moi seul, pour le plaisir de m' avoir. Oui, plus
tard, dans d' autres siècles, quand les lassitudes des
générations vécues courberont au berceau les races
ennuyées, quand elle se sera longuement repue de
vin, de femmes et de sang, qu' elle aura vidé la lie,
tari l' amour, fatigué sa fureur et bien senti sa
misère, alors, comme un ivrogne qui se réveille,
l' humanité pâlie détournera la tête et ne voudra plus
rien ; elle voudra de moi, toujours ; seul avec
l' orgueil.
Les Péchés.
C' est l' orgueil qui l' a sauvé, nous l' allions
prendre, elle nous entrave.
Le Diable
avec majesté, de la main leur imposant silence.
Taisez-vous ! Assez !
C' est à vous qu' elle en arrache, non pas à moi, car
toutes ces âmes dont vous parlez, qui se jettent
dans l' orgueil pour vous fuir, elles vont en enfer,
croyez-le, et je les place à ma gauche comme mon
butin le plus précieux.
Les Péchés.
Mais sans cesse elle nous insulte...
Le Diable.
Tant pis pour vous ! Faites votre œuvre, elle fait
la sienne.
Les Péchés.
Sans elle nous serions plus puissantes.
Le Diable.
Sans elle je serais plus débile.
La Luxure.
Pourquoi, quand je circule dans les âmes,
arrive-t-elle tout à coup avec ses résolutions
vertueuses ?

p320

L' Avarice.
C' est elle qui dépense l' argent que j' amasse, elle
bâtit des églises.
La Gourmandise.
Elle me trouble à table, elle la surcharge d' un tas
de choses inutiles : plats, vaisselle, ciselure de
toute façon ; elle a institué le jeûne.
La Colère.
Sans cuirasse et tête nue, elle se promène dans les
batailles, elle pardonne aux vaincus, elle a inventé
la clémence.
La Paresse.
Toujours elle me tourmente, son pied me frappe dans
mon sommeil.
L' Envie.
Et moi donc ! Quoiqu' elle me traîne derrière elle,
m' ordonnant de lui piquer les talons pour la faire
se tenir debout, elle me délaisse, elle me repousse,
elle me bat, et je m' agite continuellement à courir
dans son ombre.
Le Diable.
Entends-tu ce qu' elles disent, fille de mes
entrailles ? Elles t' accusent, réponds !
L' orgueil hausse les épaules.
Les Péchés.
Délivre-nous d' elle ! Comment pouvons-nous agir, si
nous savons d' avance qu' elle doit rendre inutiles
nos tentations ?
Le Diable.
Parle !
L' Orgueil.
Non !
Elle descend un degré de la chapelle et resserre son
manteau sur ses épaules.

p321

Le Diable
se tournant vers l' orgueil.
L' indépendance de ton caprice afflige l' enfer. ô
orgueil, tu t' anéantiras toi-même sous la pression de
ton cœur ; parce que tu souffres d' une peine
démesurée, ne va pas croire que tu sois un dieu.
L' Orgueil
s' avance en souriant vers le diable.
Doutes-tu de moi, père du mal ? Connais-tu dans les
sphères qui roulent, dans les mondes éteints, dans
les créations de l' avenir, une attache plus étroite
que celle qui joint nos deux natures ? Depuis le
jour où, contemplant avec les anges la forme humaine
encore inanimée, tu as du revers de ta main frappé
sa creuse argile, en riant de mépris sur la sonorité
du moule, n' est-ce pas moi qui ai consolé ton
désespoir à toutes les minutes de l' éternité ? Te
rappelles-tu les cris d' amour que tu poussais en
m' étreignant sur ta poitrine ? Et quel délire de ma
possession ravageait ton âme, quand tu tombas des
cieux ? J' ai relevé ta tête, ô maudit, et ton
souffle est monté jusqu' à Jéhovah, qui en a fermé
sa porte d' épouvante, car ses chérubins tremblaient
tous.
Soulève de leur base les pyramides, les arcs de
triomphe et les tombeaux ; cherche dans les plaines
fameuses les ossements blanchis que les loups ont
semés sur la bruyère ; va-t' en dans les villes,
assieds-toi à l' atrium, fais-toi lire par les démons
de l' idée tous les mots écrits sur les papyrus et
sur les marbres, relève les empires, évoque les
morts, appelle les vivants : depuis l' enfant
taciturne qui brûle sa tristesse à la lueur de son
flambeau jusqu' au soldat qui secoue sur ses bras nus
le sang de son épée, depuis le monarque qui domine
les foules jusqu' au mendiant qui vagabonde dans la
campagne, depuis la courtisane qui se vante de ses
amants jusqu' à la matrone renfermée qui se refuse
d' en avoir, partout et toujours, qu' y a-t-il donc si
ce n' est moi ? Qu' est-ce qui pousse à la guerre ?
Qu' est-ce qui taille les montagnes ? Qu' est-ce qui
recule l' océan ? Qu' est-ce qui déchire la vie ?
Qu' est-ce qui perd les âmes ? Moi ! Moi ! J' ai
engendré les poètes, les conquérants, les
prophètes ; j' ai fait les dieux.
Le Diable
se tenant les flancs avec ses poings à force de rire.
Ah ! Oui, c' est vrai comme je suis le diable.

p322

Les Péchés
criant.
Mais pour nous, qu' importe !
L' Orgueil.
Allons donc ! Furies de la chair ; vous ne l' auriez
pas sans moi, cette chair que vous m' accusez de vous
tarir !
T' ai-je jamais suppliée de me suivre, toi, envie ?
Pourquoi donc viens-tu sucer à ma mamelle le venin
qui la gonfle ? Cela te ranime, avoue-le, te
tordant, hurlant et m' appelant toujours pour te
relever, quand tu trébuches dans tes entreprises.
Ah ! Colère ! Je gonfle ton cœur de mon haleine, tu
rugis à ma voix, je fouette ta face d' un bouquet
d' orties, et c' est moi qui fais sonner tes tambours.
Avarice la boudeuse ! Tu aimes à frotter tes yeux
sur mes plafonds dorés, sur les diamants qui
scintillent sur les étoffes d' or en miroitant.
Je possède, ô paresse, les sécurités trompeuses,
toujours gorgeant l' homme de la satisfaction de
lui-même, je l' abrutis d' un hébétement paisible et
je le pousse dans tes mollesses. Lui persuadant tout
à coup qu' il est saint, qu' il est pur, j' interromps
dans sa prière le prêtre agenouillé, et il s' endort
le coude sur l' autel ; des mains du cénobite
j' arrache la discipline, avec l' idée seule que la
pénitence du cœur est suffisante, et joyeusement
alors il abandonne les œuvres ; j' écarte de la
femme le souci des tentations et par mes larges
dégoûts je la dresse à ces langueurs où s' énerveront
les courages, à l' infernal désœuvrement des
oisivetés rêveuses.
Et toi, gourmandise imbécile, ne sais-tu pas les
illusions que je te donne et la hauteur où je t' ai
placée ? J' ai envoyé pour toi des flottes sur la
mer, pour te rapporter des vins dont on ne connaît
que les noms ; j' ai relevé, par la cherté du prix,
les choses à manger, si bien que ceux qui les voient
maudissent la vie de ce qu' ils ne peuvent en prendre ;
j' ordonne les festins, je nourris les parasites, je
chauffe tes fourneaux, j' ai payé des orgies
d' empereur où l' on dévorait des provinces. N' ai-je
pas dressé tes pâtisseries merveilleuses, étagées
l' une sur l' autre comme des maisons, et fait les
coupes démesurées qu' on ne peut vider d' un seul
trait ? à moi, les défis de mangeailles, les paris
de boire dont on crève, et la cruauté du goinfre qui
digère !
Les Péchés.
Arrête-la donc, Satan ! Si tu ne l' arrêtes, elle
épuisera l' infini à parler d' elle.

p323

L' Orgueil.
Mais toi, luxure, tu devrais me chérir.
J' emplis la poitrine des grandes dames, et c' est là
ce qui fait à leur sein, quand elles respirent, un
royal mouvement si placide et si beau. J' ai la soie
qui bruit, la semelle qui craque, le bijou qui
sonne, la toilette éhontée, l' œil ouvert et
l' excitation qui donne l' insolence des attitudes.
Comme un chat familier qui entre pas à pas, enfonçant
dans les tapis ses griffes silencieuses, vers moi tu
rampes inaperçue, quand le corps se contemple dans
les miroirs, et que la forme à elle-même se sourit
d' être si belle. Je suis l' audace, je te pousse aux
aventures. à ces heures que ta victime, se débattant,
pleure avec des sourires, sanglote, éclate et va
tomber sur ton lit où se dénoue du coup sa chevelure
et son amour, ne sens-tu point dans tes entrailles
une joie superbe qui double ta joie, et comme un
rire secret qui épice ton plaisir ? Par la conscience
de ta force je soutiens ton ardeur, sans mes
raffinements tu te lasserais vite ; tu me dois tes
jouissances solitaires et tes plus extravagants
délires, je t' ai procuré la frénésie des possessions
exclusives, les rages jalouses, la férocité virile ;
j' ai frotté de fard le visage blême de la débauche,
j' ennoblis la crapule, je relève le vice, toutes les
fanges du cœur se sèchent à mon foyer. Entends-tu
sur la terre hennir d' orgueil les prostitutions
triomphantes ?
Les Péchés.
Comme elle se vante ! Elle bavarde, elle délire !
Mais nous souffrons, nous autres ! ô père, allège
notre douleur !
Le Diable.
Haïssez-la bien, jamais vous n' atteindrez à son
mérite ; je m' ébahis chaque soir de la moisson
qu' elle m' apporte, lorsque nous nous attablons face
à face et qu' elle me raconte sa journée.
Les Péchés.
Nous sommes tristes, nous nous ennuyons de
nous-mêmes, nous voudrions fuir hors de nous, nous
déverser dans des courants plus nombreux, descendre
plus avant, nous rassasier plus encore.
L' Envie.
Non ! Elles sont heureuses, c' est moi qu' il faut
plaindre. Dans le râtelier de la vie tu leur livres
l' âme humaine, et elles sont à y

p324

mordre toutes comme des mulets mangent à même une
botte de foin. à la porte, moi, et le ventre vide,
je prête l' oreille au bruit de leurs mâchoires. Que
ne puis-je jouir comme la luxure, frapper comme la
colère, dormir comme la paresse et rêver comme
l' avarice, puisque je suis belle comme l' orgueil !
Qu' ont-elles donc fait pour tout avoir ? Ah !
Qu' elles périssent ! Que je reste seule, moi, si tu
veux, je remplirai leur travail ! Je les hais, je
les hais, je voudrais les haïr plus ; il me semble
que je deviens douce, que je m' attendris trop, que
je n' ai plus ma vieille exécration d' autrefois ; je
me dépite, je me ronge, cela me fait plaisir et mal
tout ensemble, le cœur me démange, mes ongles se
sont usés à le gratter sans relâche ; fais qu' ils
repoussent, aiguise-les, allonge-les ;
La Gourmandise.
J' ai faim ! J' ai soif ! Mes boyaux crient, mes
lèvres jutent, je voudrais boire en mangeant, manger
en buvant, pour sentir à la fois sous mon palais la
viande qui se mâche et le long de ma gorge le vin
qui coule. Il me faudrait ensemble la digestion et
l' appétit, car je me désole d' être repue et je suis
continuellement dévorée par le besoin de me repaître.
Me voilà gorgée jusqu' au larynx, la peau du ventre
me crève, et pourtant j' ai faim ! Quoi de bon ?
Invente, donne-moi des boissons épaisses à les
trancher au couteau, donne-moi des chairs si
subtiles qu' elles s' évaporent dans les plats. Quand
j' aurais mangé le pain moisi, les épices qui
brûlent, le miel qui empâte, l' huile, le beurre, les
noix, les miettes et la poussière, la charogne, la
guenille, le métal, tout, que mangerais-je après ?
L' Avarice.
Moi, si jamais j' étais riche, je serais heureuse.
J' ai beau travailler, je reste pauvre. J' ai pourtant
creusé la terre, raclé l' océan, tamisé les
montagnes, égorgé les animaux, abattu les forêts et
vendu tout ce qu' il y avait à vendre ; j' ai vendu
l' amour et la gloire, le corps et l' âme, les pleurs
et le rire, le baiser, l' idée ; je vendrai aussi mes
cheveux, mes dents, mes yeux, pourvu qu' il me reste
mes mains. Comme le laboureur qui pousse sa charrue
pesant de tout son poids sur la terre qu' il
déchire, je vais dans le cœur de l' homme, creusant
mon sillon droit, je le tourne et le bouleverse, ce
sont mes cupidités qui germent en silence, sous les
crânes pensifs.
Oh ! Quelles insomnies ! Quels rêves ! Je ne mange
pas, je ne bois pas, je ne dors plus, je trafique,
je dérobe, j' assassine, et si quelqu' un veut de mon
sang, qu' il l' achète !
J' ai retiré du trou mon argent, je l' ai caché dans
mon matelas ;

p325

comme j' avais peur, je l' ai mis dans ma poche ;
comme ma poche n' était pas sûre, je l' ai placé dans
mon linge, je le sens là qui me touche la peau ; je
voudrais l' y coudre, le faire entrer dans ma chair,
l' encoffrer dans mon cœur, être argent moi-même !
Multiple comme l' action, je voudrais vivre en tout
pour rapporter de chaque chose quelque chose. Que
n' ai-je des facultés aspiratoires, afin de pomper à
moi la substance et d' extraire de l' absolu même une
valeur numérique !
à quoi servent les étoiles ? J' ai envie d' arracher
la lune quand je la vois briller toute ronde, et à
quelque jour, j' espère bien, j' attraperai les
rayons du soleil pour les fondre en pièces d' or.
La Colère.
Que la foudre tombe, que la terre s' ouvre, que le
feu brûle ! Que je casse ! Que je broie ! Que je
tue ! Je veux des monts incendiés à rouler sur les
villes, des haches d' armes qui tranchent le granit,
des masses de géant à écraser la terre. Tout se
brise quand j' y touche, et je reste seule avec
moi-même, rugissante dans ma violence. Il me faut,
Satan, d' autres choses à frapper. élargis ma
poitrine, enfle ma voix, frotte mes muscles avec un
vinaigre distillé par la haine, car j' ai des
défaillances inattendues et je tombe souvent en
faiblesse au sourire de la luxure ou aux séductions
de l' avarice ; bouche-moi les oreilles avec du
plomb, brûle-moi le cœur avec du fer.
Mais non, injurie-moi, irrite-moi, frappe-moi, tu
verras... et va-t' en, pour que je coure après toi
les poings levés, et que je sente le cœur qui me
bondisse sous les côtes. C' est là le moment que
j' aime, quand je lève le bras pour frapper et que
mon être tout entier passe dans ma force déployée et
se lasse avec elle, comme une flèche qui part.
Que l' on m' irrite par le conseil, que l' on
m' exaspère par l' injure ! Où est la proie, l' ennemi,
l' obstacle ?
Il me semble que j' ai l' océan dans ma poitrine, des
fureurs s' entrechoquent, des tempêtes subites
soulèvent l' écume au-dessus de moi-même, et je
frémis comme la falaise au battement des marées.
La Paresse
bâillant.
Hah ! Hah ! Assez lassée pour jouir du repos,
dormant à demi pour goûter le sommeil, sur un mol
édredon, au souffle d' une brise, ne faisant rien...
hah ! Hah ! Hah !
Elle s' endort.
Les péchés capitaux la regardent dormir, la luxure
pousse des gémissements sourds.

p326

La Luxure
gémit.
Je voudrais jouir longtemps, éternellement plus
fort, et, comme dans un gouffre qui n' en finirait
pas, sentir que je descends toujours dans la volupté
sans fond, qu' elle se creuse sous moi, qu' elle
grandit, qu' elle m' enveloppe et m' y plonger, m' y
noyer, m' y perdre. Encore ! Encore ! Plus loin !
Plus loin ! Plus avant ! Quand aurai-je ce que
j' attends ? Quand saisirai-je donc ce que
j' effleure ? Je ne sais où se trouve cette chose
vague qu' il me semble poursuivre à travers la
possession même, car le bonheur que j' ai n' est pas
le bonheur que j' attends ; il doit y avoir une
autre ivresse dans l' ivresse, et j' entrevois par les
fissures du plaisir, comme par la fente d' une porte,
des perspectives prolongées dont les rayonnements
m' éblouissent, rayons d' un soleil vague dont la
chaleur m' enflamme.
L' inquiétude me tourmente, la curiosité me ronge.
Sur quoi verser ma flamme ? Comment l' éteindre, ou
plutôt comment faire qu' elle s' étende ? J' ai envahi
chaque membre du corps, je l' ai tourné à mon
usage ; pas un cheveu des chevelures, pas un pli du
ventre, pas un atome de la chair que je n' aie
convoité, humé, baisé ; j' assemble dans ma
concupiscence ce qui m' a plu, ce qui me plaira, le
regret, l' espoir, le rêve et le souvenir. Comme la
louve du lupanar accroupie sous sa lanterne et qui
fait signe aux passants, j' appelle à moi les laids
et les beaux, les décrépits et les jeunes, les noirs
et les blonds ; j' adore les vierges, les cœurs
naïfs, la viande fraîche, mais je raffole aussi des
maturités corrompues, des teints verts, des pâleurs
malsaines, des fétides odeurs. J' aime le sang,
j' aime les larmes, j' aime la gaieté, j' aime la
tristesse ; il me faut des robes longues cachant les
pieds, un jupon court qui montre le mollet, un
torse nu pour voir tout à la fois.
Sur les têtes je darde mes yeux ; mon âme se fondant
de désir va s' y verser entière, et coule dessus
comme une pommade liquide ; j' organise ma joie, je
me fais des peintures, je m' étale des poses ; mes
mains d' elles-mêmes se ferment à vide, chatouillées
comme par des contacts mous ; je m' écrase sous des
pressions, je me frotte, je me vautre, je hume le
poil en sueur, je sens le glissement des chairs, le
délire qui monte ; puis au fond des prunelles,
lorsque, tout agrandies, elles se tiennent fixes sur
moi, entre le tissu de la peau quand j' en compte les
grains, dans ma joie pleine, quand elle s' épanche si
large qu' elle m' emplit la gorge et me colle aux
gencives, pour assouvir mon besoin je fouille encore.
Oh ! Si j' étais débordante comme les fleuves,
odorante comme les fleurs, circulant comme l' air,
j' inonderais, j' enivrerais, je pénétrerais ! ...

p327

si j' avais, pour palper, des mains sur tout mon
corps ! Si j' avais, pour baiser, des lèvres au bout
des doigts !
à ce moment l' orgueil, restée immobile et dans sa
fière posture, devant la chapelle, fait une grimace
horrible et resserre son manteau sur sa poitrine. Le
serpent qu' elle y tient caché dépasse la tête et la
mord au menton ; elle pousse un cri auquel répond
un rire du diable, elle chancelle.
Les Péchés
se retournant vers elle.
Qu' as-tu ? Tu chancelles ? Tu pâlis ?
L' Orgueil.
Non !
L' Envie.
Oui ! Ce n' est rien, n' y prenez garde.
Les Péchés.
Tu vas tomber... on dirait que tu souffres.
L' Orgueil
se raffermissant.
Je n' ai rien, vous dis-je ! Laissez-moi ! ... non...
que me manque-t-il ? Je suis saine, robuste,
heureuse, forte, grande.
Entre ses dents.
Moi, me plaindre ! Me plaindre !
Le Diable
en souriant.
Doucement là ! Là ! Ne criez pas si fort ! Ce
besoin qui vous opprime n' est que l' essence du mal
enfermé en vos natures et qui essaie à monter
toujours plus haut pour devenir plus grand. Ah ! Je
me reconnais bien là ! Vous avez de mon sang,
filles de ma souffrance !
Je suis le prince des cupidités du monde ; vous, vous
êtes les cupidités d monde, qui l' attirez à moi, et
me le placez dans les mains ; mais vos divergences
me gênent, car au milieu de forces contraires l' âme
tiraillée reste immobile sans tomber d' aucun côté.
Travaillez toutes ensemble, aidez-vous plutôt,
cachez-vous

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sous des formes subtiles, sous des apparences
innocentes, sous des phrases adoucies, ou bien
exécrez-vous davantage et dévorez-vous les unes les
autres, si cela peut aiguiser votre appétit, peu
m' importe !
En échange du souffle d' enfer qui vous anime, -car
la force vient de moi, ne l' oubliez point, et vous
seriez toutes faibles comme des vertus, vides comme
des principes, sottes comme des idées s' il n' y avait
en permanence, derrière vous, l' éternelle illusion
que j' y ai mise, -en échange de cela, triomphatrices
du monde et reines de la vie, je veux, vous
m' entendez, l' âme -et tout entière.
Fût-elle, plus qu' une forteresse, garnie de fossés,
de défenses, de bataillons, de retranchements, de
triples murs, par ses créneaux alors vos flèches
passeront, le long des remparts vous grimperez, dans
ses souterrains vous vous glisserez, les pierres
tomberont sous vos pas, les portes s' ouvriront sous
vos doigts, au heurtement de vos épaules les murs
crouleront, et, dans cette demeure qui semblait
inaccessible et s farouche, vous sonnerez des
tintamarres et vous ferez de grandes orgies.
Il me fut dit : tu mangeras de la terre ! Eh bien,
dévorons l' inépuisable pâture, déchirons l' homme,
croquons-le, mâchons-le.
Celui-là surtout, il me le faut, je le veux, j' en ai
besoin, il me manque, il fera bonne figure là-bas
avec les saints qu' on place au ciel, les martyrs
dont on baise les os, les papes que l' on vénère.
Comment donc ? Ils étaient bien saints pourtant !
C' est dommage, ils priaient, ils jeûnaient, ils se
mortifiaient, ils entassaient les prières et les
bonnes œuvres ; mais ils renfermaient leur cœur
dans une petite vertu toute tapissée, toute chaude,
bien exclusive et bien béate, et ils en calfeutraient
les issues de peur du vent ; mais un beau jour j' ai
passé sous la porte, tout s' est envolé, un coup de
vent m' a suffi. Car il s' est trouvé que le fidèle se
délectait en son cœur à tous les vices dont il
s' interdisait l' usage, que le martyr à son dernier
râle avait plus songé aux femmes qui le regardaient
qu' aux anges qui l' attendaient, et que le pape
enfin, c' était moi, affublé de la tiare et me
prélassant sur le saint siège. Ah ! Ah ! Ah ! Tout
cela est fort drôle !
Et ils sont à cuire maintenant dans la fournaise,
tous pêle-mêle avec les parricides, les bestialitaires
et les athées. -ah ! C' est vous ? -oui, c' est
moi. -et lui aussi ! -oh ! Que nous sommes
nombreux ! -ah ! Oui, beaucoup... -ah ! Ah ! Ah !
Ah ! Attaquez donc l' ermite, faites-vous terribles
quand il sera faible, rampantes quand il sera fort ;
s' il vous repousse de front, battez-le de côté ;
s' il se méfie, prenez-le par derrière, et revenez,
ne vous lassez point. -il n' en est plus aux combats
de la jeunesse, songez-y, car depuis longtemps déjà
il vit au désert et connaît l' esprit qui remplit la
solitude ; mais, l' énervant de vos haleines, peu à
peu faites éclore en sa pensée des imaginations

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nouvelles, et il aura un désespoir atroce, des
déchirements de convoitise, des rages d' ennui. Qu' il
passe des langueurs de la paresse dans les
convulsions de la colère ! Qu' il tressaille affamé
à des banquets splendides s' illuminant tout à coup !
Qu' il se traîne en rut sur les planches de sa
cabane ! Qu' il se compare aux heureux et qu' il
jalouse la terre entière ! Qu' il s' exalte dans sa
pénitence et qu' il éclate d' orgueil ! Qu' il soit à
vous ! Qu' il soit à moi ! Allez ! Convoquez les
démons vos fils et vos petits-fils, appelez le rêve,
le cauchemar, le désir, les fièvres de l' âme, les
fantaisies délirantes, et les vastes amertumes !
Mais puisqu' à présent il se console avec les vertus,
laissons-le préparer lui-même le dégoût qu' il en
aura, quand nous reviendrons ; car je serai là,
entendez-vous, et je vous surveillerai d' importance.
Venez un peu vous reposer sous mes ailes et
serrez-vous contre moi.
Satan se recule au fond de la scène et déploie ses
grandes ailes livides, qui s' étendent en rond comme
deux éventails verts. à mesure qu' il parle, les
péchés se groupent autour de lui, chacun dans
l' attitude ordonnée.
Allons, paresse, que je me pose sur toi, tu es le
coussin du diable ; luxure, sur mes genoux ; envie,
couche-toi là que je pose mes pieds sur ta
poitrine ; gourmandise et avarice, ici, bien, à mes
deux flancs ; colère, tu feras du vent avec tes
bras, pour me rafraîchir le visage ; toi, orgueil,
debout, derrière moi... plus près... attends que je
détourne un peu la tête,... baise-moi, je t' aime !
Assis sur la paresse et entouré des péchés, le
diable se retourne pour embrasser l' orgueil, qui,
placée derrière lui, passe sa figure sur son épaule.
On voit dans l' intérieur de la chapelle la foi,
l' espérance et la charité qui consolent saint
Antoine et le caressent de la main, comme un petit
enfant.
Antoine.
Oh ! Qu' elles m' ont fait souffrir !
La Charité.
Elles t' ont fait souffrir, pauvre âme !
Antoine.
J' en tremble encore... reviendront-elles ?

p330

La Foi.
Nous sommes là, ne crains rien.
Reviendront-elles ?
L' Espérance.
Non ! Elles ne reviendront pas.
Antoine.
Qu' elles étaient furieuses ! J' allais succomber
quand vous êtes venues.
La Foi.
Nous sommes là ; je te dis : n' aie plus peur.
Antoine.
Oh ! Merci, merci, sans vous j' étais perdu.
La Charité.
Bien, bien, calme-toi, nous voilà, c' est nous.
Antoine.
Vous ne vous en irez plus, n' est-ce pas ? Vous ne me
laisserez plus seul ?
L' Espérance.
Oui, nous resterons.
Antoine.
Donnez-moi vos mains, que je les sente dans les
miennes, pour savoir toujours que vous êtes là et
que vous ne m' abandonnez point.
La charité et l' espérance lui prennent les mains,
la foi lui pose la sienne sur le front.
Ah ! Je revis maintenant, je revois la lumière.
Comment tout cela est-il arrivé ? Que faisais-je ?
Je m' étais mis en prières, puis

p331

des pensées me sont venues, j' ai entendu des voix,
et des choses hideuses me remuaient le cœur ; j' ai
conversé avec moi.
La Foi.
Converse avec Dieu seul et tu n' entendras plus les
voix de la terre.
Antoine.
Je ne sais d' où elles partaient.
La Charité.
Emplis ton cœur de mon amour, car le cœur sans lui
est comme un navire sans lest, que la moindre brise
retourne et fait sombrer.
Antoine.
Je me débattais pourtant, je luttais de toutes mes
forces.
La Foi.
Que sont tes forces ? Qui donc est fort si ce n' est
Dieu ?
L' Espérance.
Celui qui met sa confiance en soi-même est comme cet
autre qui pense : je ferai cela demain. Que sait-il
s' il verra demain ? Qui te dit que la vertu ne
mourra pas ce soir ?
Antoine.
J' implorais Dieu dans ma détresse, je tâchais de
me rapprocher de lui.
La Foi.
Ce n' est pas dans la détresse qu' il faut implorer
Dieu.
La Charité.
Il faut l' aimer et trouver dans tout ce qu' il nous
envoie sujet de le bénir.
La Foi.
Tous les maux sont légers si tu songes qu' il les
commande et qu' il a ordonné que tu les éprouves.

p332

L' Espérance.
Mais l' affliction est suivie de la joie, la douleur
aura sa récompense.
Antoine.
L' affliction me débordait et j' étais écrasé par la
douleur.
La Charité.
Tu souffrais pour toi seul ; le Christ, lui, a
souffert pour les autres. Que n' immolais-tu ta
souffrance dans la pensée des siennes ? Ton supplice
t' eût paru doux à la tendre recordation du calvaire.
Antoine.
Ah ! Que ne l' avais-je !
La Foi.
Le très-haut possède dans sa main les nuages et les
pensées, il les lâche comme il lui plaît ou les
retient à lui.
Antoine.
L' aridité de mon âme me désole.
L' Espérance.
Patience ! La pluie tombera, la grâce viendra.
Antoine.
Comment m' y prendre quand je sens que je n' aime pas ?
La Foi.
Croire toujours.
L' Espérance.
Prier encore.
La Charité.
Souffrir beaucoup.
Antoine.
Ma tête malgré moi travaille, je rêve la grandeur
divine,

p333

comme au bord de l' océan on cherche avec inquiétude
où finit l' horizon.
La Foi.
Tu perdrais tes yeux à vouloir compter les flots ;
agenouille-toi sur le sable et emplis ta poitrine du
grand air pur.
La Charité.
N' essaie point d' entasser les pensées, comme ceux qui
pour atteindre à Dieu accumulaient les pierres :
ils n' étaient pas arrivés à la hauteur des collines
qu' ils ne s' entendirent plus et ne purent continuer
leur ouvrage.
L' Espérance.
Un jour tu sauras tout, tu te délecteras de clartés,
et ta joie grandira sans cesse, selon les
accroissements de ton amour, comme la vibration des
harpes séraphiques qui, s' élargissant de sphères en
sphères, développe dans l' infini la louange du
seigneur.
Antoine.
Oh ! Des transports m' enlèvent ! Des douceurs me
navrent !
La Charité.
Verse-la, cette tendresse qui t' emplit, et plus tu
l' épancheras, plus elle surgira de toi inextinguible
et tiède ; répands ton cœur dans la méditation des
souffrances de Jésus, dans la contemplation des
merveilles créées, dans la dilection de tes frères ;
prie pour les morts, jeûne pour les pécheurs,
mortifie-toi pour les gentils ; aime dans le chagrin
et ton chagrin s' adoucira ; aime dans la joie et ta
joie se purifiera ; aime encore, aime toujours, pense
à Dieu, rien qu' à lui ; anéantis ton être sous le
poids de sa miséricorde, afin qu' en deçà de la mort
même tu te dissipes tout entier dans l' immense
amour.
Antoine.
Je sens un grand souffle, et tout tressaille en moi.
La Foi.
Crois, et des attaches de la volonté resserre-toi
plus encore à la conviction qui te lie ; crois ce
que tu ne vois pas, crois ce que tu ne sais pas, et
ne demande point à voir ce que tu espères, ni

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à connaître ce que tu adores. Les profanes
n' entendent que la voix des sens et le témoignage de
l' entendement, mais les fils du Christ méprisent
leurs sens et s' en rapportent à la parole du verbe,
car le verbe est immortel. Les sens mourront un jour
et l' entendement s' évaporera comme l' odeur d' un vin
répandu ; ces yeux qui cherchaient à deviner dans
les étoiles se rempliront de terre, et l' araignée
tendra ses fils dans cette boîte creuse où tournait
l' idée. Comment la certitude serait-elle acquise par
ce qui est mortel et transitoire ? à travers le
brouillard, peux-tu voir le soleil ?
Ne doute pas plus de Dieu que tu ne doutes du
monde ; ne doute pas plus de son amour que tu ne
doutes de sa puissance ; ne doute pas plus de
l' éternité que tu ne doutes de la vie ; crois à la
résurrection comme à la mort. Dieu existe, la mort
vient, l' éternité va commencer.
Qu' importent les révoltes de la raison ou les
négations de la science ! La science est l' ignorance
de Dieu et la raison le tourbillonnement du vide.
Rien n' est vrai que l' éternité de l' éternel, et la
grâce seule a l' intelligence de lui. Espère-la pour
l' acquérir, garde-la pour qu' elle s' augmente, n' en
désespère pas afin qu' elle revienne. Si tu l' obtiens,
tu posséderas alors cette compréhension
incompréhensible, et, toujours brûlant plus fort
pour monter plus haut, ton âme aspirée sortira
d' elle-même, comme fait au-dessus du feu la flamme
qui s' en élève.
Antoine
se rapprochant encore plus près des vertus.
Parlez, parlez, vos figures sont douces.
La Foi.
La barque roulait sur les flots et Jésus dormait,
les abîmes s' entr' ouvraient, on entendait dans les
ténèbres le vent qui criait tout en colère.
L' eau passait sur les bords, entrait par les fentes
de la barque, montant jusqu' aux genoux.
Jésus dormait toujours.
La barque s' enfonçait, tournoyait, ils allaient
périr. Levez-vous, maître, dirent-ils, et chassez les
vents !
La barque est ton cœur qui porte la foi ; ne la
laisse pas dormir, car la tempête augmentait parce
que le seigneur dormait ; elle était accourue quand
il avait fermé la paupière ; quand il la rouvrit,
elle disparut.
Pour traverser d' un bord à l' autre, n' aie donc souci
ni des

p335

éclairs qui t' éblouissent, ni des vagues qui
t' assourdissent, ni de la rame, ni de la voile, ni
de la nuit, ni de l' orage.
Le seigneur n' est-il pas là ?
L' Espérance.
Petit oiseau, je vole dans l' azur et je monte,
quelque chose qui est en moi me pousse là-haut sans
fatigue ; si le voyage est long, le ciel est bleu et
la course rapide ; j' arriverai, j' y touche, j' y
suis.
à la porte de mon nid je tourne pour entrer, le bon
Dieu étendant la main me prendra pour m' y mettre,
et je me reposerai dans l' éternelle délectation de
mon attente assouvie.
La Charité.
Je vais dans la neige chercher les petits enfants
qui pleurent abandonnés au coin des bois, j' attendris
les cœurs, je fais tomber l' or des mains, les
larmes des yeux ; je réchauffe sur ma poitrine les
misères de la vie ; c' est par moi que l' on aime, que
l' on éclate en sanglots et que se dégorge la
tendresse dans les longues oraisons ; avec mes
doigts légers j' étanche le sang des plaies, d' eau
bénite j' asperge les morts ; consolation pour les
affligés, initiation pour les profanes, amour pour
les croyants, humble d' esprit et vaste de cœur,
sans espoir que l' on me rende, ni que la pénitence
me serve, ni que Dieu me récompense, je donne pour
donner, je souffre pour souffrir, je prie pour prier,
car je n' aime que pour aimer.
Antoine
se rapprochant des vertus.
Plus près, plus près encore ! ô foi du seigneur, ton
regard est vaste comme le ciel, pur comme lui et
plein d' immensité radieuse ! Que tu es douce,
charité ! Que tu es belle, espérance ! Oh ! Pour
t' élancer vers le très-haut, pose tes pieds sur mon
cœur, et comme de la poussière emporte-le à tes
talons !
La Charité.
Je serai plus douce encore, plus débordante, plus
tendre, et tu prieras dans la douceur.
La Foi.
Ne vivant plus de la vie, mais vivant du verbe, le
verbe pénètre l' âme et la remplit de lui-même.

p336

L' Espérance.
Le ciel s' entr' ouvre, l' amour grandit, la joie
s' augmente.
Antoine.
Oh ! Jésus ! Doux Jésus !
La Foi.
Hosannah ! Gloire à Dieu !
Voix Du Dehors.
Brrrt ! Tsi ! Couâh ! ... ah ! Ah ! Ah ! Ah ! ...,
oh ! Oh ! Oh ! Oh ! ... ouah ! ..., hô !
Cris, sifflets, hurlements.
Antoine.
Qu' entends-je ?
La Foi.
Qu' as-tu ?
Antoine.
Un frisson m' a saisi.
La Charité.
Pourquoi, pauvre enfant ?
Antoine.
Au dehors, il me semble, il y avait quelque chose ?
La Foi.
Qu' est-ce qu' il y a ?
L' Espérance.
Ne crains rien.
Les péchés, quittant le fond de la scène, viennent,
sur la pointe des pieds, rôder autour de la
chapelle.
Antoine.
Ne voyez-vous pas ?

p337

La Charité.
Quoi donc ?
Antoine.
Des ombres qui se promènent tout à l' entour.
L' Espérance.
Ne tourne pas les yeux de ce côté-là.
La Foi.
D' où vient que tu trembles et que la terreur, comme
un vent froid, passe dans ta chevelure ?
Les Péchés
hurlant.
Ohé ! Ohé ! ... ouâh ! ... xi ! ... tsi ! ... uxice !
Antoine.
Protégez-moi !
Les Péchés.
Rrrrh ! Rrrrh ! Sssssice !
Antoine.
Oh ! Comme elles sifflent !
La Foi.
Ne les écoute pas.
La Charité.
Pense à Dieu.
L' Espérance.
Elles s' en iront.
Antoine
prêtant l' oreille.
Mais elles approchent.

p338

La Foi.
Rapproche-toi de nous.
Antoine.
C' est qu' elles sont nombreuses !
L' Espérance.
Nous, nous sommes fortes.
Antoine.
C' est qu' elles sont terribles !
La Foi.
Nous sommes invincibles.
Antoine.
Tenez ! Elles montent les marches.
L' Espérance.
Elles s' arrêteront à la porte, si ton cœur est
fermé.
Silence.
Antoine
écoute.
Elles s' éloignent, n' est-ce pas ?
L' Espérance.
Oui ! Elles s' en vont.
Les péchés se remettent à hurler.
Antoine.
Sauvez-moi !
La Foi.
Qui te trouble ?

p339

Antoine.
Si elles entraient !
La Foi
se voilant le visage avec les mains.
Oh ! Tu doutes !
L' Espérance.
Les tentations viendront toujours assiéger la
croyance du seigneur, et pleines d' hymnes, de
clartés, de parfums, les nefs retentiront d' harmonie
pendant que leurs murs trembleront aux rafales de
l' ouragan et que la pluie ruissellera sur les grands
dômes.
Les Péchés
murmurent.
Bou ! Bou !
La Foi.
Et les piliers des basiliques se multiplieront sur
la terre comme les arbres de la forêt céleste, les
peuples haletants accourront se reposer dans son
ombre.
Grinçant des dents.
Bou ! Bou !
L' Espérance.
Le cœur sera délivré, l' esclave sera affranchi.
Les Péchés
se frottant les mains.
Bou ! Bou ! Le cœur délivré prendra ses ébats,
l' esclave affranchi s' amusera bien.
La Foi.
Je grandirai, j' embrasserai le monde.
Les Péchés
sautant de joie.
Tant mieux ! Ce sera le bon temps, ça nous convient
fort.

p340

La Charité.
Toutes les tendresses altérées viendront se
désaltérer à la source de mon cœur.
La Colère.
J' excommunierai, j' anathématiserai, je brûlerai,
j' assassinerai.
L' Espérance.
Comme des hirondelles à la saison d' hiver,
l' humanité, quittant ses pôles, volera vers mon
soleil.
L' Avarice.
Moi, je quêterai, je sucerai le peuple, j' exprimerai
les pays.
La Foi.
Enfermée dans ma loi comme un lac entre les
montagnes, l' âme en sa pureté tranquille reflétera
les cieux.
Le Diable
se promenant de long en large devant la chapelle, à
part.
Je soufflerai sur sa surface et elle sautera
par-dessus les bords.
La Foi.
Je serai universelle et seule : les rois obéiront à
mes pontifes, je gouvernerai la terre.
L' Orgueil.
Le successeur de saint Pierre luira d' une majesté
non pareille ; il sera terrible et absolu, il
portera la triple couronne, il aura des courtisans,
des espions, une armée.
La Luxure.
Et dans son lit je mettrai des courtisanes blondes,
qui henniront comme des cavales et se tordront comme
des serpents.
La Foi.
Rien ne luira que le rayonnement de la croix.

p341

La Paresse.
Je les ferai gras, vos serviteurs, bien enfermés,
bien obtus.
La Gourmandise.
Bien pansus, bien ventrus ; de plénitude après la
messe ils vomiront l' hostie, et ils auront tant
godaillé, la nuit, qu' au confessionnal ils roteront
le vin.
La Foi.
à cette chaleur de Dieu, des moissons merveilleuses
s' élèveront du cœur des hommes ; le Christ
partout...
ici les péchés se mettent à hurler si démesurément
qu' Antoine se cache derrière les vertus théologales
et se ratatine contre elles.
La foi reste debout, la charité s' agenouille,
l' espérance lève les yeux.
Silence.
Les péchés viennent s' appuyer contre le linteau de
la porte et hurlent l' un après l' autre.
L' Avarice.
à quand les pèlerinages ? Bénissez-moi vite
n' importe quel os pour que j' en tire de l' argent.
La Colère.
Holà, toi, l' immaculée ! L' enfer m' a promis que tu
me donnerais de la besogne, je m' en vais préparer
toutes mes haines.
L' Envie.
Je suis à votre service pour honnir la doctrine,
pour ravaler l' art, pour étrangler l' idée, pour
persécuter le bonheur.
La Luxure.
Grâces à toutes trois vous soient rendues, pour
avoir inventé le serment de chasteté ! La continence
engendre les délires du rêve, j' aime les doux
chuchotements du confessionnal perdu dans l' ombre ;
c' est un exquis plaisir que d' émouvoir un cœur
palpitant d' amour divin, et de déboutonner les
gorges pudiques où se cache un médaillon béni.

p342

La Paresse.
Vive la foi qui reste immuable ! C' est très commode
pour la pensée. Vive la charité qui me nourrit ! On
n' a besoin de rien faire. Et vive surtout
l' espérance d' une meilleure vie ! C' est très
amusant à songer, quand on s' ennuie.
Silence. Antoine soupire.
Les Péchés.
Parleront-elles ? Quel entêtement ! Voyons,
essayons !
Holà hé ! Célestes, où est l' ermite ? Est-ce qu' il
s' est niché sous vos jupes ?
Les vertus ne répondent pas.
Prenez garde de l' y faire mourir, il va étouffer
là-dessous, l' air manque.
Les vertus ne répondent pas.
Dégagez-le donc ! Il asphyxie. Ne voyez-vous pas
qu' il a le cœur affadi de vous, tant vous empestez
l' encens, tant vous suintez l' eau bénite, tant vous
êtes toutes détraquées comme des calvaires pourris !
Les vertus ne répondent pas.
Ah ça ! Elles se moquent de nous, les drôlesses !
Sont-elles sourdes à force d' avoir braillé
là-haut ? C' est possible, sans doute qu' elles se
seront brisé le tympan. Vous savez bien que s' il
mourait maintenant, le bon ermite avec vous, il
irait droit en enfer, car il a beau demeurer dans
votre compagnie, il n' en est pas moins à nous,
puisqu' il pense à nous et rêve de nous.
La Foi.
Non !
L' Espérance.
Oh ! Que non !
Les Péchés.
Tu t' illusionnes, tu te flattes, la belle !
Demande-le-lui, fais qu' il parle, interroge son
cœur.
Le diable, mettant deux doigts dans sa bouche, pousse
un sifflement aigu. Aussitôt la logique arrive,
sautillant sur sa boule, tantôt d' un pied tantôt de
l' autre.

p343

La Logique
arrive.
Interrogez-vous vous-mêmes, hypocrites que vous
êtes ! S' il avait la foi, aurait-il peur ? S' il
avait l' espérance, ne serait-il pas heureux ? S' il
avait la charité, est-ce qu' il penserait
seulement à lui ?
Les vertus ne répondent pas.
La Logique
reprend.
à quoi êtes-vous bonnes ? Vous voilà trois pour
soulager une pauvre âme et vous la laissez tomber
par terre sans la relever ! Je ne suis pas comme
cela, moi, car il n' est pas de défaite que je ne
console avec les meilleurs arguments du monde.
L' Orgueil.
Allons donc ! Relevez-le, montrez-le ; n' avez-vous
point de honte de vous entendre traiter de la sorte ?
La Foi.
Qu' est-ce que ça me fait ?
La Charité.
Je suis venue au monde pour recevoir l' outrage.
L' Espérance.
Attendons !
La Logique.
Voilà deux fières égoïstes ! Est-ce q' il est
question de vous ? Mais du pauvre ermite. N' êtes-vous
pas envoyées pour le sauver ? Sauvez-le donc !
Les vertus se taisent.
L' Orgueil.
Songez que le diable vous regarde, et qu' il est en
droit de dire qu' il vous fat peur.
La Foi.
J' ai moins de peur du diable que de confiance en
Dieu.

p344

La Charité.
Qu' il nous assaille, si cela plaît au très-haut, et
je me réjouirai de mes douleurs.
L' Espérance.
La consolation ne m' abandonne point dans l' attente
où je demeure.
La Logique
venant se poster à l' entrée de la chapelle, en face
des vertus.
Voilà ce qui s' appelle mentir, et outrageusement
encore, comme des vertus que vous êtes !
Foi, foi l' inébranlable, es-tu sûre d' être ce que
tu prétends ? Partagée en deux moitiés, tu bénis avec
l' une, tu maudis avec l' autre ; tu espères par
celle-ci, tu trembles par celle-là. Mais, si tu as
confiance en Dieu, pourquoi redoutes-tu le mal ?
Quel souci aurais-tu de ses atteintes, si tu ne
reconnaissais la puissance d' où il procède supérieure
à la force qui te soutient ? D' où te viendrait
l' incessante préoccupation de ton salut ?
Ah ! Le doute te dévore, avoue le, car tu ne sais
jamais si Dieu t' agrée, si tes œuvres sont
suffisantes, si tu es assez ferme de toi-même.
Mais la plus drôle à voir, c' est cette bonne charité,
qui pleure si bien, qui souffre tant et qui fait un
si beau tapage de soupirs et de sacrifices. Dis
donc, charité dolente, en exécutant tes bonnes
œuvres, en priant sans arrière-pensée, en
t' humiliant, fais-tu donc autre chose que suivre ta
pente de résignation et de détachement, dans la
pensée que cela plaît à Dieu ? Mais le sacrifice
serait plus grand, si tu faisais quelque chose que
tu susses lui déplaire et devoir te perdre : ce
serait là l' abnégation complète, l' action
désintéressée, l' immolation absolue. Beau mérite de
souffrir, si la souffrance t' amuse ! De prier si
cela te convient ! Et de faire l' aumône si tu es
prodigue !
Qu' espères-tu, toi, espérance ? Où ? Quand ? Quoi ?
Qu' est-ce ? Tu espères, et puis c' est tout. Tu
espères ce dont tu n' as ni soupçon ni idée, car si
tu en avais l' aperçu même le plus vague, la
présomption la plus légère, une certitude quelconque
enfin, tu ne serais plus dès lors cette belle
espérance, qui consiste à croire sans preuve, à
adorer ce qu' on ignore et à attendre avec ferveur
ce qu' on ne sait pas du tout.
Eh bien, non, non ! Car pour rendre ton espoir plus
pur, pour le reposer mieux en Dieu, pour mériter
vraiment ce nom d' espérance, tu devrais écarter de
ta pensée toute image, de ton attente toute
supposition qui s' y rapporte, tout effort pour te
figurer

p345

ce qui est au delà, tandis qu' au contraire tu te
bats les flancs pour le dessiner, le colorer, le
préciser, et du mieux qu' il t' est possible le
rapprocher de toi afin d' en jouir déjà.
Appuyée sur la foi, qui est une certitude et comme
un œil par lequel tu contemples, tu es sûre,
convaincue, tu touches, tu as. Tu n' espères pas, tu
possèdes.
Mais espérer, c' est douter avec amour, c' est désirer
qu' une chose arrive et ne pas savoir si elle
viendra. Toi, tu sais qu' elle viendra, tu ne doutes
pas qu' elle n' arrive. Doutes-tu ? Crois-tu ?
Jouis-tu de Dieu, ou languis-tu après lui ? Mais,
si tu le désires, tu ne l' as donc pas ? Si tu l' as,
tu ne le désires plus ; et tu te surcharges de la
foi, tu te courbes sous l' exclusion du dogme, tu
vas t' enfermant dans les formules, dans les gestes
convenus, dans la niaiserie étroite, dans la petite
bêtise sainte.
Qu' êtes-vous donc ? Vous servez à tout, vous êtes à
tous... vous ne voulez rien dire ? Eh, les payens
aussi ont leur foi, les démons croient comme les
anges, les hérétiques sont pleins de charité, les
pécheurs sont remplis d' espérance, car ils comptent
que Dieu ne les verra pas, ou qu' il leur
pardonnera, ou qu' ils se repentiront. Ainsi plaçant
toujours l' absolution derrière la faute, et, à cause
de l' espérance, se renforçant dans le péché, ils
courent à la perdition en compagnie de cette chère
vertu.
Les Vertus.
C' est la foi perverse, la fausse charité, la
mauvaise espérance.
La Logique.
Il y a donc plusieurs natures d' espérances,
plusieurs sortes de charités, diverses essences de
foi ? Où est la chaste luxure ? L' orgueil modeste ?
La douce colère ? La charitable envie ?
Les Péchés.
Allons ! Chassons-les.
Les Vertus.
Arrière !
Antoine.
Sauvez-moi !
Les Péchés.
Ah ! La foi nous regarde avec ses grands yeux
fixes.

p346

Le Diable.
à la charge ! à la charge ! Péchés immortels, vieux
comme le monde et jeunes comme l' aurore !
Les Péchés.
Qui nous empêche ? Comme le flot sur le rivage nous
avançons et nous reculons, mais nous le découperons
des golfes inégaux, nous dévorerons les continents,
et dans ces calmes lieux où fleurissent comme des
lis les blanches béatitudes, tourbillonneront plus
tard des gouffres sans fond.
Le Diable.
Détruisez, ravagez, corrompez, souillez ! En avant
l' orgueil ! Hardi, colère !
Les Péchés.
Jetons-les par la fenêtre, cassons leurs os ! Comme
à travers une lanterne mince on voit en elles
vaciller leurs âmes, éteignons-la de nos haleines.
Antoine.
Résistez toujours, ne m' abandonnez pas, ayez pitié
de moi !
Les Péchés.
Entrons ! Entrons !
Les Vertus.
Arrière ! Arrière !
Les Péchés.
Mais, à genoux sur le seuil, la charité nous barre
l' entrée.
Le Diable.
Sautez par-dessus, renversez l' autel, brisez la
croix, détruisez l' église ! Faut-il donc que je vous
prenne toutes ensemble et que je vous lance contre
lui comme une poignée de cailloux ?
Les Péchés.
Recommençons ! Essayons !

p347

Antoine.
Ah ! J' ai bien peur ! Leurs yeux brillent dans la
nuit comme ceux des chats sauvages.
La Foi.
Je suis là ! J' y suis toujours !
L' Espérance.
Encore un moment ! La tentation précède le repos, le
combat est avant la victoire.
Les Péchés.
Mais l' espérance, comme un bouclier, étale devant
nous le pan de sa tunique ! Tu sais, ô père, qu' elle
est comme toi, qu' elle bouche les oreilles et
qu' elle aveugle les yeux.
Le Diable
rugissant.
Où sont donc vos masques, vos poignards et vos
flambeaux ? Allons donc ! Allons donc !
Les Péchés.
Oui ! C' est pour cette fois. Entrons ! Entrons !
Une Voix D' Enfant.
Mère ! Mère ! Attends-moi !
On voit accourir la science, enfant en cheveux
blancs, à la tête démesurée et aux pieds grêles.
L' Orgueil.
Ah ! C' est toi, petit ! Bonjour !
Les Péchés.
Bonjour, petit. Te voilà ? Tu pleures donc
toujours ?
La Science.
Attends-moi, mère, donne-moi la main, j' ai couru
longtemps, je suis tout essoufflé, je boite.
L' orgueil lui donne la main, le traîne après elle à
tous les mouvements en marchant.

p348

Les Péchés
entourant la science.
Ah ! C' est toi, petit, te voilà ?
Oui, c' est moi, moi toujours. Mais laissez-moi, je
n' ai que faire de vous.
L' Orgueil.
Ah ! C' est toi ! Que veux-tu ?
La Science.
Ce que je veux ?
Regardant l' orgueil et se mettant à pleurer.
Oh ! Tu me battrais ! Déjà tu lèves ton bras.
L' Orgueil.
Non, parle, conte-moi tout.
La Science
boudant.
Eh bien, j' ai faim, na ! J' ai soif, entends-tu ?
J' ai envie de dormir, j' ai envie de jouer.
L' Orgueil
souriant et levant les épaules.
Bah ! Bah ! Bah !
La Science.
Si tu savais comme je suis malade, comme les
paupières me cuisent, quels bourdonnements j' ai dans
la tête ! ô orgueil, ma mère, pourquoi me
contrains-tu à ce métier d' esclave ? Tu me fais
casser des pierres et courir après les feuilles, mes
ongles sont noirs de toute la poussière que je
remue, et je grelotte à la bise avec mes coudes
percés. Quand parfois je sommeille un peu, tout à
coup j' entends le sifflement de ton fouet qui me
claque aux oreilles et qui me balafre la
figure -oh ! Laisse-moi finir-je me réveille en
sursaut, je prends ma tête dans mes mains, je

p349

continue mon ouvrage, mais toujours tu cries :
encore ! Encore ! Continue !
Mais n' as-tu pas peur de me faire mourir ? La
fatigue me brise, ma poitrine étouffe, je voudrais
plus d' air. Oh ! Laisse-moi donc un peu courir dans
la campagne et me rouler sur l' herbe, laisse-moi
sauter les fossés, laisse-moi regarder le ciel rose
quand je vais sur les collines, laisse-moi tout un
jour seulement rêver bien à mon aise sur le sable
des rivages ! Tu m' as promis que je serais heureux,
que je trouverais quelque chose, mais je n' ai rien
trouvé, je cherche toujours, j' entasse, je lis.
Pourquoi donc, ô mère, toutes ces plantes que tu me
fais cueillir, toutes ces étoiles dont il faut que
j' apprenne les noms, toutes ces lignes que j' épelle,
toutes ces coquilles que je ramasse ?
Au sourire caché qui plisse le coin de ta lèvre je
vois cependant que tu es fière de moi, mais moi,
quelle joie ai-je dans la vie ? Chaque matin je
recommence, à chaque âge se perd ma mémoire, le vent
qui souffle éteint mon flambeau, et je reste
pleurant dans les ténèbres.
Se penchant à l' oreille de l' orgueil.
Et puis j' ai peur ! Car je vois passer sur le mur
comme des ombres vagues qui m' épouvantent.
J' ai des envies, je voudrais faire quelque chose, et
des profondeurs de moi-même tirer une création
nouvelle. Si je pouvais pénétrer la matière,
embrasser l' idée, suivre la vie dans ses
métamorphoses, comprendre l' être dans tous ses
modes, et de l' un à l' autre remontant ainsi les
causes, comme les marches d' un escalier, réunir à
moi ces phénomènes épars et les remettre en
mouvement dans la synthèse d' où les a détachés mon
scalpel... peut-être alors que je ferais des
mondes... hélas ! Je me heurte la tête, je
m' arrache les cheveux, d' un bout à l' autre je
parcours ma pensée, je la fouille, je la creuse, je
m' y perds, je m' y noie, mais il faudrait que j' en
sortisse au contraire, tandis que je tourne autour
d' elle comme un cheval de pressoir.
J' ai entendu dans les carrières le flot invisible
qui, à chaque siècle, hausse les montagnes d' un
pouce de plus, et je sais de quelle longueur par
minute croissent les toisons sur le dos des
troupeaux. Dans les rainures de ma table je regarde
les mouches marcher pour connaître ce qu' elles
désirent ; quand je retourne dans mes doigts le
cerveau de l' homme qui s' aplatit comme une éponge,
je suis pris d' étonnements qui n' en finissent pas,
en me demandant comment cela faisait pour penser et
comment cela va-t-il faire pour se pourrir.
D' où vient la vie ? D' où vient la mort ? Pourquoi
marche-t-on ? Pourquoi s' endort-on ? Qu' est-ce qui
donne les songes ? Comment poussent les ongles et
blanchissent les cheveux ? Par quel travail,

p350

dans les valves nacrées et dans les chauds utérus,
se forment en silence les perles et les hommes ?
Qu' est-ce qui fait que les aigles sans tomber se
soutiennent au-dessus des nuées, et que les taupes
sans étouffer se promènent sous la terre ? Quelles
notes a-t-on prises pour arranger les modulations du
vent, les cris de l' oiseau, le frôlement des
feuilles, le hurlement de la Mr. Je veux savoir
tout, je veux entrer jusqu' au noyau du globe, je
veux marcher dans le lit de l' océan, je veux courir
à travers le ciel, accroché à la queue des comètes.
Oh ! Je voudrais aller dans la lune pour entendre
sous mes pieds craquer la neige argentée de ses
rivages et pour descendre dans ses crevasses
souterraines.
L' Orgueil.
Je n' entends pas ce que tu dis, tu m' ennuies
toujours de tes soupirs.
Les Péchés.
Que dit-il ? Que lui faut-il ?
L' Avarice.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Que peux-tu pour ma misère ? Je te connais,
j' ai poli tes diamants, j' ai battu tes pièces d' or,
j' ai tissé ta soie sur mes métiers. Qu' est-ce que
cela me fait, tes richesses ? Le retentissement de
tes splendeurs n' est pas capable de faire lever ma
tête.
La Gourmandise.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Pas de toi ! Que m' importent tes flacons et
tes viandes ! Je sais faire pousser la vigne et
comment se chassent les bêtes ; tes festins
m' ennuient. Manger, c' est toujours la même chose.
L' Envie.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Avec toi ? Non ! Qu' en ai-je besoin ? Je n' ai pas
de haine ; par

p351

ma porte entre-bâillée j' ai entrevu ta figure, et
le grincement de tes dents m' a troublé dans mon
travail ; va-t' en ! Mais pour t' aider, que
désires-tu ? Est-ce du poison pour tuer ceux qui te
gênent, ou de la rhétorique pour dénigrer ceux que
tu admires ? Laisse-moi.
La Colère.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Je suis fatiguée de suivre ta traînée
sanglante, de passer au tamis la poussière que tu
fais, et d' employer ma vie à lire ta longue
histoire. J' ai remué la cendre de tes incendies, et
c' est à moi que tu t' adresses pour forger ton épée
et pour monter tes machines de guerre ; de temps à
autre, dans mes rages patientes, tu me soutiendras
quelquefois, mais ne frappe plus du poing sur ma
table, car plus mélancoliquement ensuite je ramasse
mon livre tombé.
La Paresse.
Arrête ! Repose-toi !
La Science.
Dis au sang qui bat, aux astres qui tournent,
d' interrompre leur mouvement. Le puis-je davantage,
moi qui suis faite pour compter les pulsations de
l' artère et le nombre des soleils ? Comme les
planètes qu' elle observe, ma pensée va d' elle-même
accomplissant son irrésistible voyage, et sans
savoir où nous allons, nous tournons dans des cercles
parallèles.
La Luxure.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
J' y ai été, j' en suis revenu. J' ai soulevé ta robe,
j' ai entr' ouvert ton cœur, je connais les faux
talons qui te grandissent et les séductions qui
t' embellissent ; j' ai étudié l' effet de la lumière
des lampes coulant comme une onde à travers le
duvet de ton blanc épiderme, et j' ai ouvert les
narines à la bouffée d' odeur qui montait de tes
seins et me chauffait la joue. Je sais les mots
qu' il faut dire, les attractions qui t' appellent,
tous les chemins qui mènent à toi, ce qu' on y
trouve, ce qui en repousse. N' ai-je pas occupé ma
jeunesse à pêcher dans ton ruisseau ? Je t' ai
harassée

p352

d' ardeurs inquisitives et possédée dans toutes les
postures, dans le tapage de l' orgie et dans
l' attouchement du premier désir.
ô luxure, tu circules en liberté, belle et levant la
tête ; à tous les carrefours de l' âme, on retrouve
ta chanson, et tu passes au bout des idées comme la
courtisane au bout des rues.
Le désir sous tes pas se lève d' entre les pavés, des
rêveries charmantes s' entr' ouvrent comme des fleurs
aux plis remuants de ta robe, et quand tu la
retires, on a des éblouissements comme si ta chair
était un soleil ; mais tu ne dis pas les ulcères qui
rongent ton cœur, et l' immense ennui qui suppure de
l' amour. Moi, j' ai effeuillé en riant la rose
desséchée de ta première passion, et j' ai vu suer
ton fard sous les efforts que tu faisais pour avoir
du plaisir ; je suis las de ton visage et de
l' imbécillité de tes caresses, va-t' en ! Va-t' en !
J' aime mieux les fucus au flanc des falaises que tes
cheveux dénoués, j' aime mieux le clair de lune
s' allongeant dans les ondes que ton regard amoureux
se noyant dans la tendresse, j' aime mieux la brise
que tes baisers, et le frissonnement des grandes
plaines que tes tressaillements d' amour ; j' aime
mieux le marbre, la couleur, l' insecte et le
caillou ; j' aime mieux ma solitude que ta maison, et
mon désespoir que tes chagrins.
Les Péchés.
Que te faut-il donc ?
La Science.
Ce qu' aucun de vous ne possède... ah ! Je suis
triste, bien triste !
L' Orgueil.
Console-toi, petit ! Tu grandiras, tu seras fort et
robuste, je te ferai boire d' un bon vin amer et
coucher sur des herbes sauvages.
Le Diable.
Si tu travailles comme il faut, tu auras un beau
plumet de plumes de paon, avec une trompette de
fer-blanc ! Et je te mènerai aux marionnettes ! â la
meilleure place ! Entends-tu ? Sur la première
banquette, petit, à côté des lampions, de manière à
bien voir tous les bonshommes et les doigts du
machiniste à travers la toile.
L' Orgueil
à la science, lui essuyant les yeux avec le bas de
sa robe.
Allons ! Ne pleure plus, sois joyeux, ris donc ; tes
chagrins se

p353

passeront, tu as eu de pires moments, tu étais si
faible quand tu étais petit ! Si tu savais comme je
t' ai soigné, bercé, caressé ! Tu es venu au monde
respirant à peine, mais moi, avec une joie suprême,
de suite je t' ai porté à ma mamelle ; c' est mon
lait qui t' a nourri. Va, tu es bien mon fils, mon
enfant ; mes entrailles remuent quand tu parles,
j' aime à te voir, regarde-moi donc ! Car j'éprouve
en me mirant dans tes yeux des félicités âcres qui
me grattent le cœur.
Le Diable
appelant.
Enfant !
La Science.
Quoi ?
Le Diable
d' un coup d' œil lui désigne la foi, qui est dans
la chapelle.
Tu la vois, n' est-ce pas ?
La Science.
Oui.
Le Diable.
Partout où elle sera, tu iras, tu la poursuivras, et
quand tu l' auras saisie, il faudra la rouler dans la
boue, afin qu' elle ne puisse, si elle se relève,
jamais se débarbouiller la figure de l' ignominie de
sa chute.
La Science
à part tout en continuant.
Ah ! C' est elle, la foi ! Enfin la voilà ! Depuis si
longtemps moi qui l' ai cherchée partout ! Dans les
conciles qui sont pleins de son nom, aux agapes des
fidèles où l' on se grise en son honneur, à
l' église, au cimetière, dans le cœur des prêtres,
sur les lèvres des enfants... et je ne la trouvais
pas ! Ah ! Tu étais ici !
Le Diable.
Tant que tu ne l' auras pas tuée, il n' y aura pour
toi ni bonheur ni repos.
La Science
en colère, avec dépit.
Ah ! Je le sais bien ! Je le sais bien !

p354

Antoine
se relevant.
Quoi ? Il me semble que j' entends une voix nouvelle,
une voix vibrante et toute claire, comme le son
d' une clochette dans les bois.
La Foi.
Non, ce n' est rien, mon fils.
La Science
bas.
Comme elle ment !
Le Diable
bas.
Par excès de zèle.
Antoine.
Mais j' ai entrevu un visage dont la pâleur était
douce et dont les yeux luisaient comme une aurore.
La Foi.
Sa pâleur est celle du tombeau, sa lueur est celle
de l' enfer... s' il revient, ferme les yeux ; s' il
parle, bouche tes oreilles.
La Logique.
Pourquoi ?
La Foi.
Car c' est l' enfant de l' abîme, la malédiction même.
La Charité.
Reste enfermé dans l' humilité de ton cœur.
La Logique.
Si pourtant on cherche la vérité avec l' humilité du
cœur ? ...
Antoine.
Dites ! Est-ce donc pécher que...

p355

La Foi
mettant la main sur la bouche d' Antoine qui veut
parler.
Tais-toi ! Ne détourne point la tête pour voir
l' ombre de ta pensée : au crépuscule du doute elle
s' allongerait sans cesse, et tu passerais ta vie,
malheureux ! à la voir grandir.
Antoine.
Mais d' où cela vient-il ?
La Foi.
De la science.
La Science.
Ah ! Tu commences, fille du ciel ? Tu m' exècres
donc bien fort ! ... mais si la vérité t' est connue,
tends-moi la main, car c' est vers la cause aussi que
j' aspire, moi, et ne la comprenant point, je ne la
nie pas cependant, tandis que toi tu nies les
manifestations qui la témoignent. Tu nies la nature
par les miracles, la mort par la résurrection, la
liberté par la providence, et la providence par
l' intervention directe du seigneur ; tu es la
négation, l' étouffement, la haine. Moi, je suis le
grand amour inquiet, qui s' avance pas à pas dans ce
chemin de l' esprit que tu te plais à bouleverser...
patience ! Un temps viendra que les choses seront
lavées des malédictions dont tu les couvres, ce qui
est obscur resplendira, ce qui est informe se
complétera, ce qui semble monstrueux apparaîtra
superbe ; j' expliquerai le corps comme l' âme, la
matière comme l' esprit, le péché comme la pénitence,
le crime comme la vertu, le mal comme le bien, et
je rajeunirai sans cesse tandis que tu te courberas
vers la décrépitude. En vain pour attirer les cœurs
tu voudrais t' embellir par l' allèchement de l' idéal,
mais à la fin l' art se détachera de toi, comme un
collier dont la corde qui se dénoue est usée, et les
goujats riront à voir la nudité de ce squelette
qu' on aimait. Alors tu te traîneras sur ta béquille,
tu branleras du chef en pleurant, tu marmotteras ta
colère, et tu resteras comme une pauvresse à la
porte de l' église, tapie dans un coin, perdue dans
l' ombre et répétant ta complainte.
Frappant à la porte.
Recevez-moi ! Ouvrez la porte !

p356

La Foi.
Non !
Antoine reste immobile avec les trois vertus.
La Logique
reprend.
Alors laissez sortir l' ermite, qu' il vienne à elle !
La Foi.
Il se perdrait avec elle.
La Logique.
Mais la science n' est pas le péché, puisqu' elle est
l' ennemie des péchés.
La Foi.
Pire qu' eux tous !
La Logique.
Elle les combat pourtant !
La Foi.
Elle les aide aussi.
La Logique.
Comment cela ?
La Foi
bas à Antoine en relevant le bas de sa robe.
Tiens, vois-tu, c' est elle qui a fait ces trous que
je cache en marchant.
On aperçoit, au bas de sa robe, l' étoffe un peu
déchiquetée comme par des morsures de rat.
Les Péchés.
Nom d' un triple enfer ! Est-ce que nous n' entrerons
pas ? Est-ce que ça durera longtemps ?

p357

Le Diable.
Vite ! Finissez-en, dépêchez-vous !
Antoine.
Oh ! Que la nuit est longue ! Quand donc viendra
l' aurore ?
La Charité.
Patience, mon fils !
La Logique.
Pourquoi ne font-elles rien pour toi ? C' est
qu' elles ne le peuvent ; elles te promettent bien
l' avenir, qui t' assure de l' avenir ?
La Foi.
Moi !
La Logique.
La preuve ?
Si cela ne déplaisait pas à Dieu, Antoine, tu
pourrais pécher.
Silence.
Dieu écoute-t-il la prière ?
Les Vertus.
Oui.
La Logique.
Prie-le donc pour qu' il admette et bénisse le
péché, car puisqu' il est tout-puissant...
Antoine
bas.
Que répondre ?
La Foi
bas.
à genoux ! à genoux !
Le diable sautant sur le toit de la chapelle, se
met à défaire les tuiles.

p358

Antoine.
Le ciel s' ébranle, tout va crouler !
Les Péchés.
Ah ! Vous ne résisterez pas ! Il viendra, nous
l' emmènerons ! Tu danseras, tu chanteras, tu riras.
Le Diable
arrachant les tuiles.
Encore celle-ci ! Encore celle-là !
Ah ! Mon dieu ! Les poutres s' effondrent...
délivrez-moi ! -à travers les fentes des murs
passent leurs haleines et mon cœur défaille.
Le vent redouble, on entend des roulements sourds.
La Foi.
Prie !
Antoine
priant.
Père qui êtes aux cieux...
les péchés hurlent.
Les Vertus.
Continue, va toujours !
Antoine.
Père qui êtes aux cieux, fils qui êtes à sa droite,
saint-esprit... saint-esprit... saint-esprit...
mais je ne peux pas trouver les mots.
Les Vertus.
La pensée, la pensée seulement ! Dépêche-toi !
Antoine.
Marie, mère du sauveur, source de grâce, et vous,
bienheureux saints...

p359

La Logique.
Des saints ! Pourquoi sont-ils saints ?
Antoine.
Et vous, Marie-Madeleine...
le diable jette des tuiles sur les vertus.
La Luxure.
Marie-Madeleine, qui lavait les pieds du Christ,
mais...
L' Avarice.
Combien y avait-il de chandeliers sur la table ?
Oh ! Si j' ai péché, pardonnez-moi !
Lentement.
Si... j' ai... pé... ché...
La Logique.
En quoi ?
Les Vertus.
Prie donc !
Pardonnez-moi, divin messie, Jésus-Christ, fils
de Dieu !
L' Avarice.
Et il travaillait avec son père à faire des
instruments de labourage.
Antoine.
Intercédez pour moi, car vous savez...
La Luxure.
Et cette femme était fort belle...

p360

Antoine.
Ah ! Je ne peux pas, je ne peux pas ! Elles parlent
toutes à la fois.
Les péchés accoudés dans l' embrasure des brèches,
allongent le cou et marmottent.
La Luxure.
Comme elle rit, la grande fille brune qui porte des
pièces d' or dans ses cheveux crépus ! à l' ombre de
la vigne, couchée sur le gazon, elle avance les
lèvres pour saisir le raisin mûr ; un grain tombe,
il glisse sur sa joue, et, roulant entre ses seins,
la chatouille tout entière, depuis le menton
jusqu' au nombril.
La Colère.
Les chevaux piaffent, secouent leur bride,
s' émouchent de la queue ; le clairon sonne, les
piques s' abaissent.
La Gourmandise.
Au milieu de la viande saignante il y a des lignes
noires.
La Logique.
Pourquoi maudissait-il le figuier, puisque ce
n' était pas la saison des figues ?
La Paresse.
Sous le tendelet d' azur les tapis sont étalés, et
leurs franges retombent dans l' eau ; l' éventail de
plumes balaie sur vous la fraîcheur des soirs ; à
travers les paupières fermées, on entrevoit un jour
tout rose, et la molle secousse des avirons cadence
votre sommeil.
L' Avarice.
Clic ! Clac ! Le moulin tourne, la farine saute, le
blé emplit les greniers.
La Science.
De David à Joseph, Luc compte 4 générations,
Mathieu 26.

p361

Antoine.
Tiens ! C' est vrai... où êtes-vous ?
Tâtonnant dans l' ombre.
Quelle nuit !
La Foi.
Plus sombres encore étaient les nuits où marchaient
les rois, quand ils allaient vers le sauveur, mais
l' étoile devant eux sautait de colline en colline.
La Science.
Ils s' appelaient Malgalat, Galgalat et Saraïm.
L' Orgueil
à Antoine.
Tout le monde ne sait pas cela.
L' Avarice.
Cassolettes d' or avec des chaînes, fermoirs
d' argent qui retiennent les lourds manteaux, belles
ivoireries taillées à jour, un gros diamant dans des
plumes blanches ; et des nègres à la porte, de leurs
poings chargés de bagues, frappant le museau des
dromadaires.
La Luxure.
Il y en a qui ont des yeux couleur d' ardoise,
d' autres sont pâles comme la lune, avec des regards
noirs.
La Gourmandise.
Un morceau de pain sec frotté d' ail, qu' on mange
tout seul quand on a faim, une belle eau limpide.
La Logique.
Ce n' était point le fils de David, puisque Joseph
n' était pas son père.
L' Avarice.
La pluie tombe, la porte est fermée, le feu
flamboie, on est chez soi.

p362

La Colère.
La baliste lance des pierres, l' huile ruisselle sur
les boucliers polis, on monte les escaliers, on se
débat, on tue, les épées dans l' air font des cercles
rouges.
La Paresse.
Une botte de paille, un tas de cailloux, la neige
même avec un manteau, n' importe quoi, tout est bon.
La Science.
Il avait été en égypte pour étudier la magie, et il
savait des secrets comme les sorciers de pharaon.
La Luxure.
Les mains des femmes, relevées par le bout, galopent
en sautillant sur la corde des lyres, tirent un à
un le long fil des tapisseries, se bombent en forme
de coquille, pour rajuster sur le front les boucles
défaites ; passant sous le vêtement, elles
s' insinuent dans vos poitrines, elles vous
parcourent la chair, légères.
La Science.
Le vrai nom de Jérusalem est Kedusha.
Le vrai nom de Jésus est Yeschut.
Le vrai nom de Dieu est Yaho.
La Logique.
Il a eu peur du diable, car il lui a dit : va-t' en !
La Science.
Ils étaient quatre mille en armes au jardin des
oliviers.
La Logique.
Pourquoi n' a-t-il pas voulu guérir la fille de la
cananéenne ? Pourquoi n' alla-t-il pas chez Lazare
quand il se mourait ? Pourquoi recommandait-il aux
siens de ne pas parler de ses miracles ?
Antoine
tirant les vertus par leur robe.
Répondez donc ! Dites quelque chose ! Agissez vite !

p363

La Luxure.
Chantant dans les tavernes, priant parmi des
tombes, veillant en paix près des berceaux, dans les
bois, dans les villes, sur les rivages, par les
chemins, portées dans les litières, balancées sur
des éléphants, traînées dans des chariots, couvertes
de pourpre, couvertes de laine, avec des coquillages
autour du cou, avec des clochettes d' or aux
oreilles, au théâtre où elles s' assemblent, dans
l' atrium où elles s' enferment, près des ruisseaux
où elles se mirent, au bord des lits où elles se
pâment, inclinées, couchées, habillées, voilées,
décolletées, nues, elles sont à toi, les filles de
la terre !
La Colère.
Le sang vous jaillit aux yeux, il éclabousse les
visages, il coule sur les lambris, des plafonds il
tombe goutte à goutte.
La Gourmandise.
Les gelées miellées tremblent dans les plats, les
crèmes pétillent comme l' écume, le gibier emplit la
salle d' odeurs sauvages, la croûte des fromages
verts se casse sous le couteau, dans les assiettes
coloriées.
La Science.
Les connais-tu, les amitiés des sages ? Sais-tu ce
que c' est que cette tendresse de l' esprit, plus
forte que celle des cœurs ? As-tu vu, comme un
soleil qui se lève, l' idée luire dans la prunelle
des maîtres ? Durant les muets épanchements des
intelligences pensives, quand elles s' enlacent l' une
l' autre et qu' elles frémissent étonnées à leur
contact mutuel, tu n' as pas senti, du fond de ton
être, monter des sources fertiles ?
L' Avarice.
La salle était haute, avec des étoiles d' argent à
sa voûte et des portes de bronze qu' on ne pouvait
ouvrir ; au milieu s' amoncelait un grand tas d' or ;
sur les côtés, suivant leur taille, les drachmes
étaient avec les drachmes, les staters ensemble, et
les philippes et les dariques ; mais les piles, trop
hautes, s' écroulaient, et les pièces rondes se
mettaient à rouler sur les larges dalles plates. On
en apportait dans des sacs que l' on versait d' en
haut sur des échelles ; par des trappes, sous terre,
il en sortait que l' on jetait à la pelletée ;
tournant sur leur base, les colonnes s' entr' ouvraient
pour en dégorger leurs flancs pleins ; il en
ruisselait en cascades,

p364

il s' en échappait en fusées, cela sautillait,
clapotait et allait en montant le long des murs,
comme un océan d' or et d' argent.
La Logique.
S' il savait Judas cupide, pourquoi le tentait-il
en lui confiant la bourse ?
La Science.
Dieu avait bien tenté Abraham !
La Logique.
Quand l' homme succombe, à qui la faute ?
La Luxure.
En veux-tu dont les lèvres aspirent le sang dans les
baisers qu' elles donnent ? Les seins rebondissent,
les cous se renversent, les tailles se ploient.
L' Envie.
Puisque saint Pierre a renié Dieu, puisque Aaron
a façonné le veau d' or !
La Colère.
Les victoires font les poussières épaisses, les
chacals piaulent, les rats au nez pointu rongent le
crâne des cadavres.
L' Avarice.
On ouvre le ventre des vauriens pour en retirer
l' argent qu' ils avaient avalé, et les mains
frémissent à sentir l' or dans les entrailles, où
l' on fouille jusqu' au coude.
La Science.
Il n' a pas succombé, lui, car un ange le soutenait
dans son angoisse.
La Logique.
Il n' était pas pur du péché originel, puisqu' il
naquit de la femme.

p365

La Science.
Il descendait de Rahab la paillarde, de Bethsabé
l' adultère, de Thamar l' incestueuse.
La Luxure.
Les soirs d' été, dans les bois, les vierges dansent
en rond, en se tenant la main.
La Logique.
De quel péché s' est-il lavé dans le fleuve ?
Pourquoi avait-il besoin du baptême ?
Pourquoi repoussait-il sa mère ? Pourquoi avait-il
peur de mourir ?
Antoine
aux vertus.
Vous pâlissez.
Le Diable.
Elles succombent.
Les péchés enjambent par-dessus les brèches.
Les Vertus
tremblantes.
Quoi ! Les démons viennent jusqu' à nous !
Le Diable.
Où étiez-vous, répondez donc, quand aux secousses
de l' aquilon la croix tremblait sur le calvaire et
que le Christ mourant râlait dans la tourmente ?
Comme une tunique usée que l' on déchire de haut en
bas, son âme se fendait et flottait dans le vent,
avec ses cheveux sanglants qui fouettaient son
front livide ; il écoutait glapir le corbeau, qui
de ses ailes faisait des cercles noirs autour de
lui, et, à ses pieds, les femmes en pleurs qui
sanglotaient. C' est qu' il n' avait plus les festins
pacifiques pleins de rayonnements et de douceurs,
ni les foules palpitantes qui pour entendre sa voix
s' échelonnaient sur les collines, ni les vastes
campagnes où il allait levant la main quand il
marchait au bord des sillons avec ses disciples qui
le suivaient ; il eût voulu défaire ses membres des
clous qui les attachaient, et retirer la couronne
d' épines qui lui entrait dans les oreilles, mais,
roulant sur ses épaules sa tête endolorie, il
sentait son œuvre achevée et la mort venir.

p366

La Science.
Hély ! Hély ! Lamma sabacthani ! ! !
La Logique.
Pourquoi prier ? Si ce que tu implores est une
chose juste, Dieu te la doit ; si elle est
injuste, tu l' outrages en la demandant.
Antoine.
Cependant... la grâce...
L' Orgueil
franchissant d' un bond les degrés de la chapelle.
Mais tu l' as, la grâce, tu l' as !
Les vertus reculent.
Antoine.
Comment ! Quoi ! Les tentations qui sont là ! ...
l' orgueil et le diable échangent des signes
rapides.
L' Orgueil.
Elles n' y sont plus.
Les péchés disparaissent aussitôt.
Regarde !
Antoine
examinant de tous côtés.
Est-ce possible ?
L' orgueil s' avance, la foi étend les bras pour lui
barrer le passage ; l' orgueil, éclatant de rire,
ouvre son manteau et lui frappe le visage avec le
serpent qu' elle tient caché dans sa poitrine.
L' orgueil entre et les vertus s' enfuient sans
qu' Antoine s' en aperçoive.
Il reste quelque temps tout ébahi à regarder de côté
et d' autre, n' aperçoit plus rien et se rassure.
Alors il pousse un soupir de satisfaction en
s' essuyant le front.
Antoine reste seul, assis par terre, la tête dans
ses mains. L' orgueil est debout derrière lui, les
péchés et le diable sont cachés, la logique et la
science se tiennent en dehors, des deux côtés de
la porte.

p367

Antoine
rêvant.
Que vais-je devenir maintenant ?
La Logique.
Puisqu' elles sont déjà venues, sans doute qu' elles
reviendront ! Ne te désespère pas, les plus forts
parfois faiblissent, et toi, quand tu faillirais
quelque peu, tu n' es qu' un homme, après tout ! Il ne
faut pas vouloir posséder la perfection.
L' Orgueil
lui chuchotant à l' oreille.
Eh ! Eh ! La perfection ! Que te manque-t-il tant
pour y atteindre ?
La Logique.
Car la perfection n' appartient qu' aux anges, et
cette inaltérable pureté du cœur, que tu te
désoles de n' avoir point, n' a pas été concédée à la
faiblesse de l' homme ; il faut qu' il vive dans
l' incertitude avant d' acquérir la connaissance,
qu' il flotte dans les ténèbres pour mieux aspirer à
la lumière et en jouir plus délicieusement ensuite
quand il l' aura. Voilà comme les bons jours
succèdent aux mauvais, le désespoir alterne avec la
joie ; souvent, quand on se croit près de périr tout
à coup on est sauvé. Puis la sécheresse du cœur
préserve l' esprit de la présomption, et, dénuée des
jouissances de l' extase qui gratifient, dès ici-bas
les dévotions heureuses, l' âme n' en conquiert que
plus de mérites de ce qu' elle obtient moins de
faveurs. Rassure-toi donc quand tu te sentiras vide,
car au moment même où il te semble ne plus aimer
Dieu, c' est peut-être alors que tu l' aimes
davantage, ce tourment seul l' indiquerait ;
repose-toi là-dessus, ne t' inquiète pas tant de
l' avenir, Dieu le règle, tout arrive par son
ordre ; les pensées qu' il fait naître en toi, c' est
qu' il veut qu' elles y naissent, et puisqu' il est
bon il ne peut t' induire dans le mal. Or tu ne peux
supposer qu' il ne soit bon, car s' il était méchant
il faudrait le haïr et non l' adorer ; mais
puisqu' il est la bonté même et que tout émane de
lui, il n' y a donc rien dans tout cela dont il
faille avoir peur.
La Science.
Le vent s' est calmé, les cités sont loin, le désert
partout s' étend autour de toi, et le sable sous la
lune scintille comme

p368

des grains d' acier. L' œil, fendant l' espace,
navigue à l' aise dans les horizons ; là-bas,
l' odeur des foins, maintenant, circule avec la
brise ; la clarté des nuits blanchit le tronc des
arbres, et les bêtes attentives, allant boire aux
fontaines, regardent sur la mousse l' ombre des
fleurs qui remue. Au milieu des pâturages les
troupeaux immobiles mouillent dans la rosée leurs
fanons qui pendent, les oiseaux sont endormis, les
grands fleuves coulent.
La Logique
derrière lui.
Contemple-la, la majesté de Dieu qui repose sur la
terre ! Les lacs sont plus purs que l' eau des
bénitiers ; sous le dôme des cieux ainsi que des
lampes les étoiles sont suspendues. écoute chanter
les océans sonores, et comme des lèvres en prières
frissonner les feuilles des bois ; respire en paix,
verse ton âme dans l' azur, promène par les espaces
ton désir infini.
L' Orgueil.
Car le soupir que tu pousses te retombe sur le
cœur, et la pensée se blesse aux murs. Qu' as-tu
besoin de rester dans les temples ? La main des
hommes a-t-elle donc pu enfermer Dieu ? Et plus
que toutes ces pierres n' es-tu pas toi-même le
temple saint où réside sa grâce ?
La Logique.
Pour te rapprocher de lui davantage, franchis donc
ce qui te sépare de ses œuvres, sors de ta
chapelle, rallume ton amour à ces feux qui luisent,
sors donc, hume l' air !
Antoine
sort de sa chapelle.
Comme la nuit est douce ! Comme le temps est pur !
Comme les étoiles scintillent ! Il y en a beaucoup,
ce soir ; c' est beau, la création ! Et dire que si
on vivait mille ans on ne se lasserait point
d' admirer tout ça ! Vraiment il faut avoir le cœur
bien dur pour n' être pas attendri de reconnaissance
envers le seigneur, lorsqu' on se prend à considérer
l' harmonie de l' univers : ces beaux astres qui
luisent pour que nous les regardions, ces grandes
forêts pleines de choses utiles, ces fleuves qui
portent des bateaux, ce désert, ces montagnes avec
ce petit endroit-ci tout exprès pour moi. Et
l' homme même, quelle merveille ! Ces pieds qui sont
si bien faits pour marcher, ces mains qui s' ouvrent
et se referment, ces yeux qui voient, et cette
tête...
il prend sa tête.

p369

... cette tête ronde remplie d' un tas de pensées.
Qu' il fait bon de vivre ! Quelquefois je me désole,
pourquoi donc ? Je ne suis pas bien malheureux, et
même le seigneur est plein de bonté pour moi. Il est
vrai que j' observe ses commandements, je prie, je
veille, je jeûne, et même, chose étrange, ma santé
depuis le temps que je mène ce genre de vie ne s' en
est pas altérée, car je suis encore aussi vigoureux
que qui que ce soit, je porterais bien de lourds
fardeaux et je suis capable de faire de grandes
courses à pied.
Il se promène doucement, l' orgueil marche derrière
lui dans son ombre.
Comment les autres hommes peuvent-ils pourvoir à
leur salut, avec leurs femmes, leurs enfants et
tous les tracas de la vie ? Voilà ce qui m' étonne.
Moi, grâce au ciel, rien ne me dérange, et n' ayant
que moi-même à songer, l' unique soin de mon âme me
préoccupe. Le matin, d' abord, je commence par faire
ma prière ; puis je me mortifie avec ma discipline ;
comme j' en ai l' habitude, la douleur est
supportable ; ensuite je mange, je récite mon
benedicite, je donne à manger au cochon, cela
m' amuse ; puis je jardine un peu, j' arrose mes
légumes, je range, je balaie ma case ; après quoi je
me mets à l' ouvrage, j' aime à voir un grand tas de
paniers à côté de moi ; enfin arrive l' heure de
l' oraison, elle s' écoule doucement, car à force de
m' y être exercé, il me semble parfois que Dieu
m' écoute et agrandit mon âme.
On entend rire le diable.
Bientôt peut-être je ne vivrai plus, tôt ou tard le
seigneur m' appellera ; je lui apporterai, je
l' espère bien, une âme pure de tout péché, j' irai
donc dans le paradis, je verrai Jésus-Christ, la
vierge, les anges, les bienheureux apôtres saint
Pierre et saint Paul, tous les martyrs, les
chérubins et les séraphins ; ils me recevront avec
grande joie et nous causerons ensemble.
J' ai été bien tourmenté tantôt,... oui, cruellement...
le seigneur m' a soutenu, mais j' y ai mis beaucoup
du mien. Oh ! Je ne laisserai plus les mauvaises
pensées m' approcher, je sais maintenant comment
elles s' y prennent. Que j' étais sot, tantôt ! Oui,
bien sot, bien sot !
Il rit.
Son pied heurte quelque chose de sonore.
Qu' est-ce donc ? ... une coupe !
Il la ramasse.
D' où vient-elle ?

p370

Il mouille son doigt et frotte la coupe.
C' est de l' argent.
Il la retourne et regarde le dedans.
Une obole ! ... quoi ! Une autre ? Une troisième ?
Encore ? ... oh ! Oh ! Quelle couleur !
La coupe devient verte.
Mais c' est de l' émeraude ! De l' émeraude ! ... voilà
de l' or maintenant !
La coupe se remplit d' or.
Les pièces sont toutes neuves... comme elles
reluisent !
La coupe devient transparente.
Quoi ! C' est du diamant !
Des rubis, des topazes, des turquoises, des
améthystes et des perles fines ruissellent de la
coupe ; Antoine, qui tremble de tous ses membres,
la laisse tomber ; elle se brise, il considère les
pierres précieuses répandues par terre ; puis tout
à coup :
non... non... je n' y toucherai pas...
il donne un coup de pied dans la coupe, la vision
disparaît. On entend un bruit de grelots et de pas
étouffés, Antoine écoute, le grelot se rapproche.
Antoine s' avance au bout de l' esplanade et se
penche sur le rocher pour mieux voir.
Ce sont des gens qui voyagent, il y a trois
dromadaires et cinq cavaliers ; les hommes endormis
laissent retomber leur tête au pas de leur monture
qui chemine dans la nuit.
Le bruit des trois grelots se rapproche, ils vont
passer sous la montagne, là, en bas ; leurs ombres
s' allongent sur le pan de la roche, quelque chose a
sonné sous l' ongle d' un chameau.
Qu' est-ce donc ? Cela brille.
Le Diable
paraît derrière saint Antoine et chuchote :
c' est un poignard... noue ta robe, appuie ta
sandale... ici, tiens ! Sur cette pierre qui fait
saillie : il y a, tout le long du précipice, de
place en place, des trous naturels pour mettre les
pieds.

p371

Antoine
au bord de l' abîme.
La tête me tourne.
Le Diable.
En t' appuyant des genoux, laisse-toi couler
doucement entre les parois de la gorge, tu tomberas
sur du sable, tu te relèveras vite... avance donc,
regarde !
à part.
S' il descend, je lui tords le cou !
Antoine se penche encore plus pour voir la
caravane.
Tu courras après eux, tu ramasseras le poignard, tu
prendras ton élan ; de la main gauche t' accrochant
à la queue du chameau, tu sauteras sur sa croupe, et
de la droite, sous l' omoplate, un seul coup... à
l' autre ! à l' autre ! à l' autre !
Antoine
tremblant, se recule.
Pourquoi la curiosité m' a-t-elle poussé là ? Quand
donc serai-je tranquille ? Je ne puis vivre une
minute sans perdre mon âme ; j' ai dans la tête comme
des miasmes de vin, des senteurs de femme, des
bruits de métal ; toutes les impuretés, toutes les
folies, toutes les cupidités me remplissent, me
torturent... en prières donc, misérable !
Il court à sa chapelle. La chapelle a disparu.
Comment ? Tout à l' heure cependant... ah !
N' importe ! Ceci du moins ne m' échappera pas !
Il saute sur sa discipline et s' en donne de grands
coups contre le thorax.
Le Cochon
se réveillant en sursaut, essaie de faire quelques
pas, il chancelle et se secoue les oreilles.
Quel rêve ! J' en ai le cœur malade !
J' étais au bord d' un étang ; je me suis approché
pour boire, car j' avais soif ; l' onde aussitôt s' est
changée en lavure de vaisselle, j' y suis entré
jusqu' au ventre. Alors une exhalaison tiède, comme
celle d' un soupirail de cuisine, a poussé vers moi
des

p372

restes de nourriture qui flottaient sur cette
surface grasse ; plus j' en mangeais, plus j' en
voulais manger, et je m' avançais toujours, faisant
avec mon corps un long sillon dans la bouillie
claire, j' y nageais éperdu ; je me disais :
dépêchons-nous ! La pourriture de tout un monde
s' étalait autour de moi pour satisfaire mon appétit,
j' entrevoyais dans la fumée des caillots de sang,
des intestins bleus et les excréments de toutes les
bêtes, et le vomissement des orgies, et, pareil à
des flaques d' huile, le pus verdâtre qui coule des
plaies ; cela s' épaississait vers moi, si bien que
je marchais presque enfonçant des quatre pattes dans
cette vase collante, et sur mon dos continuellement
ruisselait une pluie chaude, sucrée, fétide. Mais
j' avalais toujours, car c' était bon. Bouillant de
plus en plus et me pressant les côtes, cela me
brûlait, m' étouffait ; je voulais fuir, je ne
pouvais remuer ; je fermais la bouche il fallait la
rouvrir, et alors d' autres choses d' elles-mêmes s' y
poussaient. Tout me gargouillait dans le corps, tout
me clapotait aux oreilles, je râlais, je hurlais, je
mangeais, et je ravalais tout. Pouah ! Pouah ! ...
j' ai envie de me briser la tête pour me débarrasser
de ma pensée.
Il se frappe le crâne contre les pierres.
Antoine
se fustigeant.
Aïe ! N' importe ! Pas de lâcheté ! Oh ! Que les
pointes sont piquantes ! Tant mieux ! ...
courage ! ... oh ! Là ! ... tiens, pécheur, tiens,
souffre donc, pleure donc, crie donc, corps
débile ! Es dents sont toutes serrées et voilà que
les convulsions me saisissent encore... encore...
ah ! Mon dieu ! Eh bien ! Je compterai jusqu' à cent,
jusqu' à mille.
Il s' arrête.
Non, tu ne me vaincras pas, faiblesse de la
chair ! ... saigne ! Saigne !
Il recommence.
Mais... je ne sens plus rien ! ... les piquants
peut-être s' accrochent à ma tunique, retirons-la.
Par un mouvement d' épaule il défait sa robe, qui
tombe jusqu' à sa ceinture, il reprend sa
flagellation, les coups résonnent.
Bien ! Sur la poitrine, dans les dos, sur le bras,
sur la figure, partout ! J' ai besoin de battre, ça
m' assouvit de me faire souffrir... plus fort
donc ! ... est-ce que j' ai peur ? Oh ! Oh ! ... mais,
mais, mais... ça change, j' ai envie de rire...
hah ! Hah ! Hah !
Le diable reparaît.

p373

Je sens comme si des mains sous ma peau me
chatouillaient tout le corps... déchirons-le ! Oh !
Là ! Oh ! Mes nerfs se rompent... eh bien ?
Il s' arrête.
C' est peut-être la satisfaction de l' âme qui atténue
la souffrance de la chair ? Je veux l' en écraser,
pas de grâce pour elle, va ! Va !
Il se fustige avec frénésie.
Le diable, placé derrière contre son dos, lui a pris
le bras et le fait aller d' un mouvement furieux.
Malgré moi mon bras continue... qui me pousse ? Où
vais-je ? Quels supplices ! Quelles délices ! Je
n' en peux plus, mon être se fond de plaisir, je
meurs !
Il s' évanouit.
à ce moment trois femmes apparaissent devant saint
Antoine.
La première, blonde, grande, svelte, s' enveloppe
dans une étroite écharpe de gaze noire, qui,
s' enroulant autour de son corps, laisse saillir la
couleur blanche de la peau entre les spirales de la
draperie, passe sur la tête et revient sous les
coudes ; de la main droite elle tient un poignard,
de la gauche un masque.
La seconde, pâle comme du marbre, noire de cheveux,
toute nue, maigre, avec des yeux hardis et un
collier d' amulettes ; l' un de ses bandeaux, dénoué,
tombe sur sa poitrine.
La troisième, énorme (vue en raccourci) marche sur
le derrière en s' appuyant de la paume des mains les
cuisses écartées, ricanant ; une chevelure crépue,
d' un roux cendré, frisée en boucles nombreuses
étagées les unes sur les autres, entoure comme une
crinière sa face aux yeux ronds, à la lèvre épaisse,
au nez camus ; ses mamelles pendent jusqu' à sa
ceinture, où s' amassent les plis de son jupon
retroussé, dont la doublure écarlate enlumine son
ventre gros, où coule la sueur.
Elles font le cercle autour de l' ermite.
La Femme Au Poignard
vient sourire au nez de saint Antoine, tourne la
tête de côté et montre ses dents en roulant des
yeux.
Je suis l' adultère, le cœur de l' homme se trempe à
mon haleine, et toujours je voltige dans les
sommeils, tel qu' un papillon renfermé dans la
moustiquaire des lits ; d' un bout du monde à
l' autre bout, j' attire les corps qui doivent se
joindre ; entre les volontés se glisse ma
fantaisie, et jusque dans l' amour heureux je creuse
des abîmes où tournoient d' autres amours.

p374

T' ont-ils conté ce qu' ils rêvaient, les adolescents
pensifs ?
L' épouse se relève nu-pieds et s' avance à tâtons
dans le couloir obscur ; sa chemise, humide de la
moiteur de son corps, agite en passant la flamme de
la veilleuse ; frissonnante elle sourit, et le doigt
sur la bouche fait signe qu' elle a peur de l' enfant
qui se retourne en son berceau.
Je me délecte dans la suavité des perfidies
ignorées. à moi les enlacements émus, les grands
baisers au clair de lune, et les belles fuites à
travers champs, avec des galops fous, du vent dans
les manteaux et les étreintes qui n' en finissent
pas ! Je possède aussi les frénésies qui trament le
crime, les philtres, les suicides et les lâches
poisons versés par des mains douces.
La Femme Au Bandeau Dénoué
frappe dans ses mains et crie :
je suis la fornication. Les fourmilières grouillent
d' amour, la femelle du léopard piaule dans les
bambous, et la rauque prostituée chante à voix basse
des mots impurs sur le seuil de sa maison. C' est
l' heure où s' allument les lampes, que balance au
plafond le vent chaud des nuits d' été. Voilà que se
défont les vêtements et que les femmes nues s' étalent
sur les grands lits. Déroule ma chevelure, tu verras
comme elle est longue ! J' ai la taille mince, le
flanc large ; mieux que l' acier bondit mon jarret
souple, et je fais craquer mes os quand je me
renverse sur les hanches. à mon chevet fume la coupe
des enchantements, dont il suffit d' avoir bu pour
n' en pas perdre le goût ; je me sers des parfums qui
mettent en amour, et les rouges phallus se dressent
dans ma main. Viens dans les bois sacrés, pleins des
senteurs du mélèze ! Nous nous coucherons au soleil,
nous roulerons notre délire au pied des idoles
peintes.
La Femme Crépue
se traîne sur sa croupe.
Je suis l' immondicité, la déesse des caprices
obscènes et des accouplements bestialitaires.
J' ai vu dans les villes des femmes pâles qui
languissaient pour d' autres femmes, des enfants tout
en pleurs parmi la caresse des vieillards, et des
jeunes hommes qui marchaient comme des filles et qui
souriaient au coin des rues. Ce qu' il me faut, c' est
la porte bien close, pour accomplir en paix les
lubricités taciturnes ; j' aime la bouffissure des
tissus, les exagérations d' organes, les
hermaphrodismes monstrueux, la sueur aigre, les
dégoûts irritants.
Au delà des voluptés gît la volupté ! Il est large
le cercle des

p375

joies inconnues ! Comme l' esprit la chair est
infinie, et, depuis qu' ils la creusent, les fils
d' ève n' en ont pas trouvé le fond. Arrive,
arrive ! Regarde donc ! De ma poitrine pendent mes
mamelles, comme un flot monte et s' abaisse mon
ventre gras, à deux mains je manie mes chairs.
Antoine veut fuir, l' adultère lui souffle au
visage, la fornication l' étreint à bras le corps,
l' immondicité, en face de lui, ricane d' un rire
retentissant.
Antoine
éperdu.
Au secours ! à moi ! Tout disparaît ! La terre
tourne ! ... hô ! Hâhh !
Il tombe en défaillance, le cochon pousse un cri,
les ombres des péchés capitaux s' agitent sur les
côtés.
Antoine reste évanoui au premier plan.
Une rue plantée de platanes ; à gauche, dans
l' angle, une maison dont la porte entr' ouverte
donne accès sur un couloir fermé par une barrière.
On voit l' intérieur d' une petite cour ceinte d' un
double rang de colonnes d' ordre dorique, supportant
les logements du premier étage. Entre les colonnes,
au fond, l' on entrevoit des portes vernissées d' une
sorte de laque bleuâtre et piquées de marqueterie
de cuivre.
Par terre, au milieu de la cour, il y a des paniers,
des coffres, des boîtes de toute grandeur. Vue de
dos, agenouillée, une femme vêtue d' une tunique
jaune sans manches semble s' occuper à y mettre
différentes choses et à ficeler des paquets comme
pour un voyage. à côté d' elle, debout, appuyée
contre une colonne et la regardant faire, se tient
une autre femme tout en blanc ; son vêtement sans
ceinture, attaché aux épaules par une agrafe d' or,
tombe à grands plis droits, et le bout de ses pieds
passe dessous dans des sandales découvertes. Deux
larges nattes blondes, tressées en losanges
réguliers, lui partant du sommet du front, passent
sur le milieu de ses oreilles et vont s' attacher
derrière sa tête à un tortis de perles fines, d' où
retombe en petites boucles tout le reste de sa
chevelure.
La Courtisane.
Dépêche-toi, Lampito ! Tu n' auras point fini, il
faut partir au petit jour, avant même que les
matelots ne soient éveillés.
La Femme à Genoux
sanglote.
C' est donc vrai, maîtresse ?

p376

La Courtisane
reprend.
As-tu mis l' onguent de Délos dans les boîtes de
plomb ? Et mes sandales de Patara dans le sachet
pour la poudre d' iris ?
Lampito.
Oui, maîtresse. Voici encore la lysimachia pour les
cheveux, les œufs de fourmis pour les sourcils, et
les racines d' acanthe pour le visage.
La Courtisane.
Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les
planchettes de sapin qui resserrent la taille ;
n' oublie pas non plus le calcul d' onagre que m' a
vendu le mage, ni l' ecbolada d' égypte qui prévient
les accouchements.
Lampito.
Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus !
Elle pleure.
La Courtisane.
Mets encore tout ce que j' ai de nard, de rhodinum,
de safran et d' huiles d' amandes, surtout, car
là-bas, m' a-t-on dit, elles sont mauvaises.
Puisqu' il a juré de m' emmener, depuis ce jour où il
s' aperçut au réveil que sa barbe sentait bon pour
avoir dormi la nuit la tête sur ma poitrine, je dois
faire que toujours mon corps transpire de molles
odeurs.
Lampito.
Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de
Pergame ?
La Courtisane.
Oui, Lampito, il est riche. Il faut songer à
l' avenir, je ne veux pas, quand je serai vieille,
aller mendier chez mes amants d' autrefois de la
saumure et du pain, devenir la complaisante des
matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j' aurai
beaucoup d' argent, Lampito ; je reviendrai, et si
je ne puis comme Phryné faire relever les murs de
Thèbes, comme Lamia bâtir un portique à Sicyone,
ou comme Cleiné la joueuse de flûte, garnir la
Grèce de mes statues d' airain, j' aurai, je
l' espère, de quoi nourrir rien

p377

que de gâteaux syracusains mon roquet de Syracuse.
Je prendrai un train de maison à la mode persique,
avec des paons dans ma cour, et des robes de pourpre
d' Hermione brochées de feuilles de lierre d' or, et
l' on dira : " c' est Demonassa la corinthienne qui
est revenue vivre parmi nous ; heureux celui qu' elle
aime ! " car la femme riche, ô Lampito, est
toujours désirée.
Lampito.
ô maîtresse, la jeunesse d' Athènes va dépérir
d' ennui.
Saint Antoine se voit lui-même, voit un autre saint
Antoine qui passe et repasse dans la rue devant la
maison de la courtisane.
La Courtisane.
Qui marche dans la rue, Lampito ? J' entends des
pas.
Lampito.
Maîtresse, c' est sans doute le vent qui souffle dans
les platanes.
La Courtisane.
J' avais peur que ce ne fût l' espion des archontes ;
s' ils savaient que je dois partir, ils
m' arrêteraient.
Lampito.
Mais au carrefour doré, trois mules t' attendent,
avec un guide sûr qui connaît les défilés.
Le Faux Antoine
dans la rue.
Entrerai-je ? N' entrerai-je pas ?
Lampito.
Ah ! Sans toi que les festins seront tristes ! On
n' entendra donc plus ton rire argentin rebondir sous
le plafond sonore des salles circulaires ! Aucune
ne savait, comme toi, dans la bibasis dorienne,
soulever à temps égaux son jupon rayé, ni danser la
martypia d' une façon plus merveilleuse. Quand tu
tournais autour des lits, la tête renversée, le bras
droit étendu, en faisant dans tes mains sonner tes
crotales noires, le vent rapide de ton

p378

écharpe remuait les cheveux sur le front des
convives, qui se penchaient entre les flambeaux
pour voir passer ta danse.
Le faux Antoine s' arrête sur le seuil et regarde
par la porte entrebâillée.
La Courtisane.
Qui donc soupire dehors, Lampito ?
Lampito.
Ce n' est rien, maîtresse ; sans doute les
tourterelles qui roucoulent sur la terrasse.
Le Faux Antoine.
Si j' entrais ?
Lampito.
Tu buvais du mendès dans les coupes carchésiennes,
tu t' asseyais sur les genoux des grands, et chacun,
te prenant par la taille, voulait que tu lui dises
quelque chose : -les philosophes échauffés
dissertaient sur le beau, les peintres, avec de
grands gestes, s' ébahissaient de ton profil, et les
poètes pâlissant se sentaient frissonner sous leurs
tuniques.
Ce ne sont pas des barbares qui peuvent non plus
t' applaudir, lorsque tu t' allonges comme un nageur
sur l' épigonion aux quarante cordes d' or, ou quand,
sous l' archet d' ivoire, ronfle ta cithare creuse,
et que ta bouche aux doux accents s' ouvre pour les
mélodies de la muse !
ô Démonassa ! Toi qui as des sourcils courbes comme
l' arc d' Apollon, et dont le visage est beau comme
la mer tranquille, tu n' auras plus les longues
thesmophories se déroulant avec des chœurs sur le
chemin d' éleusis, ni le théâtre de Bacchus qui
glapit de la voix des mimes, ni le port où l' on se
promène les soirs.
La Courtisane.
Mais, Lampito, quelqu' un frappe à la porte.
Lampito.
Non, maîtresse, c' est l' auvent qui bat contre le
mur.
Le Faux Antoine
tenant le marteau.
Mon cœur bat... je n' oserai pas... pourtant...

p379

La Courtisane
se promenant de long en large, entre les colonnes,
la tête baissée, les bras ballants.
Hélas ! Hélas ! Il faut partir ! Adieu les longues
causeries de l' atelier avec les bons sculpteurs, au
bruit des ciseaux de fer qui sonnaient sur les
marbres de Paros ! Le maître, nu-bras, pétrissait
la brune argile ; du haut de l' escabeau où je posais
debout, je voyais son vaste front se plisser
d' inquiétude ; il cherchait sur mon corps la forme
conçue, et il s' épouvantait en l' y découvrant tout
à coup plus splendide même que l' idéal ; et moi, je
riais à voir l' art se désespérer à cause du dessin
de ma rotule et des fossettes de mon dos.
Le faux Antoine pousse la porte.
Lampito
se jetant sur Démonassa.
Maîtresse ! Maîtresse ! C' est l' étranger qui m' avait
dit de n' en rien dire !
La vision disparaît.
Antoine
se réveille, râlant.
Hah !
La scène change.
Le Diable.
à d' autres maintenant !
Une lande déserte au soleil couchant.
Le sol uni, tout brun, moucheté de place en place
par les bouquets vert pâle des aloès, va montant
doucement jusqu' à des collines qui pressent leurs
dos bombés, et l' on voit à l' horizon, tout au fond,
très loin, des montagnes dont la base est déjà
perdue dans l' ombre, tandis que leurs pics aigus se
dressent en bleu dans de grands ciels violets.
Il y a des tentes sur les collines, avec des
troupeaux de moutons noirs ; on entend dans
l' éloignement crier les pasteurs.
Es nappes d' une lumière dorée se versent sur
l' herbe jaune, entre les plis sombres du terrain
plat ; dans les rayons du soleil horizontal, des
cercles irisés tournoient, s' abaissent, rasent le
so, puis disparaissent.

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Un sentier battu serpente sur la lande.
Une femme vient s' asseoir au bord ; pour mieux voir
elle met sa main ouverte devant ses yeux, et elle
regarde en silence, comme si elle attendait
quelqu' un. Ses yeux noirs brillent dans la fente de
son voile blanc ; il passe à plusieurs tours sur la
figure, et écarte de sa tête ses gros anneaux d' or,
en lui relevant le bout des oreilles.
Le vent des montagnes, qui fait frissonner là-bas
les longues toisons des brebis et lève en tourbillons
la poussière grise du chemin, colle sur elle sa robe
d' été ; la forme de son corps saillit à travers le
tissu mince, qui est de couleur jaune.
Par le sentier un homme s' avance, c' est un pasteur
vêtu d' un manteau blanc que fixe autour de sa tête
un cercle d' airain ; il porte un bâton recourbé et
marche dans des sandales de peau de bouc qui
amortissent le bruit de ses pas.
Il la regarde, ils se regardent, l' homme sourit, la
femme soupire. Il s' approche d' elle, ils sont face à
face, ils chuchotent à voix basse.
Antoine n' entend pas ce qu' ils se disent.
L' homme retire de son doigt une bague d' argent et la
donne à la femme voilée, avec le cercle d' airain qui
est sur sa tête, ainsi que son bâton recourbé ; elle
passe la bague à son doigt, le cercle à son bras et
prend le bâton.
" tout de suite, si tu veux " , dit-elle.
Le Pasteur
répond :
mais où ?
La Femme Voilée.
Là, par terre !
Le Pasteur.
Plus loin ! Les crottes de bouc abîmeraient ta belle
robe.
Ils s' écartent.
La Femme.
Tiens ! Ici.
Le Pasteur.
On nous verrait.
La Femme.
Dépêche-toi donc ! Vite, vite !

p381

Le Pasteur.
Il doit y avoir par là quelque ancienne citerne
abandonnée, nous nous mettrons dedans, nous serons
bien.
La Femme.
Tu es sot comme un enfant, pasteur à barbe longue !
Le Pasteur
riant.
Quelle joyeuse fille tu fais, toi ! Je voudrais bien
voir ta figure ! Qu' est-ce que j' aurai à baiser si
tu gardes ton voile ?
La Femme.
Tu mettras ta bouche sur mon cou, et tu baiseras mon
sein nu ; il est dur comme une grenade et blanc
comme la lune.
Le Pasteur.
Je vais défaire mon manteau pour l' étendre sous toi.
La Femme.
Non, l' herbe est douce, tu le rouleras comme un
oreiller pour le mettre sous ma tête.
Elle s' accouve, sa robe qui bouffe tout autour
d' elle s' accroche par la frange aux épines, le
pasteur jette son manteau, elle s' y couche sur le
dos, le pasteur s' abaisse sur elle.
On ne les voit plus.
Un côté du ciel blanchit, la nuit vient, et les
montagnes disparaissent dans la vapeur qui monte des
gorges et couvre la campagne d' une teinte laiteuse
étalée. L' air est humide, on dirait qu' il pleut,
le gazon semble vert ; un coteau se découvre à la
lueur oblique de la lune qui élargit lentement sur
les ténèbres sa lumière nacrée.
L' écho vous apporte des bruits vagues, comme
seraient des aboiements venus du fond des bois ; ils
se suivent, se prolongent, faibles d' abord, puis
saccadés, joyeux, et, sur cette vaste rumeur de
temps à autre clapotent des voix claires, tel parmi
les flots un flot qui saute ; cela s' accroît, se
dissémine, se répète. C' est sans doute, au loin, une
chasse sur la bruyère, après le cerf haletant perdu
dans le brouillard et qui s' arrête immobile à
écouter tous ces cris venir à lui parmi les herbes ;
puis cela passe, s' affaiblit, s' en va.
Tout à coup, dévale au galop sur le penchant de la
côte une

p382

meute immense qui jappe en courant ; la lune frappe
sur le dos des chiens ondulant tous à la ois d' un
seul mouvement.
Il apparaît des arbres, les collines s' écartent, le
fond de la vallée se hausse, et de grands feuillages
entourent une eau tranquille étalée sur l' herbe
fine. L' onde, qui cache ses bords sous des banques
étroites de gravier ou des touffes de cresson
pareilles à des édredons verts, va se perdant parmi
les troncs d' arbres, dont les bas rameaux trempent
dans l' eau ; les grosses racines sorties sont
couvertes de mousses, les branches supérieures se
courbent en dômes et çà et là dans les trouées
passe un jour livide qui chatoie sur les feuilles,
les éclairant, les découpant, éparpille dans l' ombre
des étincelles d' argent, brille à la pointe des
herbes, se heurte contre les cailloux, allonge des
moires sur le sable humide. Il s' élève du lac des
fumées légères, s' allongeant comme des gazes dans
la transparence du crépuscule ; la rosée coule le
long des écorces, on entend des gouttes tomber sur
l' eau, un grand saule traverse tout avec une liane
qui retombe escalopée d' un bout à l' autre.
Des aboiements, lointains d' abord, éclatent, deux
lévriers passent leurs museaux par les branches, en
tirant sur la corde que retient du doigt Diane
chasseresse, court vêtue. Elle marche en regardant
derrière, son petit carquois lui bat sur le dos,
elle tient un arc de la main gauche, le bas de sa
tunique voltige sur sa cuisse ronde ; la fraîcheur du
matin a rendu rose sa figure ovale, couronnée de
cheveux bruns humides. Elle jette sur l' herbe son
arc et son carquois, attache à un troëne ses chiens
qu' elle apaise, et, s' appuyant sur une seule jambe,
se met à défaire le lacet de sa chaussure crétoise.
Les nymphes accourent, en s' appelant par leurs
noms ; elles retirent leurs vêtements qu' elles
accrochent aux branches des arbres, elles rient
d' être nues, elles se pressent les unes contre les
autres en frissonnant, elles dénouent leurs cheveux,
elles se baissent pour tâter l' eau, elles s' y
plongent jusqu' aux reins et s' en jettent au visage.
(les faire rire, Antoine pris d' envie de rire,
gaillardise, verdeur, vive la joie ! 0
des flambeaux passent derrière les feuilles, un,
deux, trois, cinq ; les lumières grandissent, et
tout s' enfuit comme emporté dans une grande flamme.
Alors se découvre sous un ciel noir une salle
immense, éclairée par des candélabres d' or.
Des piédestaux de porphyre, supportant des colonnes
à demi perdues dans l' ombre tant elles sont hautes,
vont s' alignant à la file, en dehors des tables qui
se prolongent jusqu' à l' horizon, où apparaissent,
dans un lointain lumineux, des architectures
énormes, pyramides, coupoles, escaliers, perrons,
des arcades avec des colonnades et des obélisques
sur des dômes. Couvertes de mets qui fument comme
des holocaustes sur des autels, les tables ont entre
elles et çà et là, debout, des chœurs de musiciens
couronnés de violettes, qui jouent sur des lyres en
chantant d' une voix vibrante.

p383

Au fond, plus haut, seul, coiffé de la mitre et
vêtu d' écarlate, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
Sa chevelure est tressée, sa barbe aussi.
Il y a, derrière lui, sa statue étouffant des peuples
dans ses bras et portant un diadème de pierres
creuses qui contiennent des lampes et projettent à
l' entour des rayonnements de toutes couleurs.
Aux quatre coins de sa table, quatre prêtres, en
manteaux blancs et en bonnets pointus, tiennent de
grands encensoirs dont ils encensent. Par terre, se
traînent les rois captifs, sans pieds, ni mains,
auxquels il jette à manger et qui se battent à coups
de dent pour attraper les morceaux ; devant lui, à
une table plus basse, sont assis ses frères et ses
parents, les prétendants à l' empire, qui portent sur
leurs yeux un bandeau bleu, étant tous aveugles ;
plus bas enfin, à une troisième table, les jeunes
gens d' Israël, Misach, Sidrach, Abdenago et
Balthasar. Les esclaves courent portant des plats,
des femmes circulent versant à boire, les corbeilles
crient sous le poids des pains, le vin coule des
urnes ; on défonce les cuves ; des jattes d' ébène
remplies de lait s' alternent avec des vases d' airain
remplis d' eau ; et un dromadaire, chargé d' outres
percées, passe et revient, laissant couler de la
verveine pour rafraîchir les dalles. Les couteaux
d' acier miroitent, les roses s' effeuillent à la
chaleur, les pyramides de fruits s' écroulent, les
coupes de cristal résonnent, les candélabres tordent
leurs flammes dans la nuit noire comme des panaches
vermeils, le fouet des esclaves claque dans l' air.
Les chanteurs chantent, les danseuses dansent, les
belluaires, en souriant, amènent leurs bêtes, les
acrobates crient et retroussent leurs bras. Des
panthères sautent dans des cerceaux, des serpents
se déroulent sur les colonnes, des baladines
pirouettent sur la pointe des poignards. Il y a des
jongleurs nègres qui font glisser le long de leurs
reins de grosses boules d' argent ; d' autres, la
taille renversée, portent au bout du poing des poids
de fer ; de dessous des cloches d' or, il s' envole
des oiseaux ; des enfants nus, se lancent des
pelotes de neige, qui s' écrasent en tombant sur les
argenteries blanches ; des femmes, en caleçon jaune,
les cheveux retenus dans des filets, marchent sur
les mains en vomissant du feu par les narines, les
cymbales retentissent, les encensoirs se balancent ;
le roi boit, il est rouge, il est ivre, il essuie,
avec sa manche, les parfums gras qui coulent sur son
visage ; il mange dans les vases sacrés, il
commande, il crie, il roule des yeux ; on est pâle
autour de lui.
Il y a tant de monde assemblé, tant d' aromates
fumant dans les trépieds, tant de vins, tant de
viandes, tant de parfums, tant d' haleines, que des
nuages flottent sur le festin.
Les prophètes, couverts de peaux de chèvre,
paraissent au milieu de la salle et lèvent les bras
vers le colosse d' or ; le roi rit, il frappe dans
ses mains, il appelle des soldats.
Les lions rugissent, secouant la tête sous les
gouttes de résine qui leur tombent des torches sur
les oreilles, les serpents se mettent à ramper parmi
les tables. à force de jouer, les doigts se coupent
contre les lyres, les archers tirent de l' arc,
les flèches volent, les

p384

épées brillent ; on égorge les prophètes, on adore
le roi, il se roule par terre, il beugle.
Les convives s' enfuient, les lumières s' éteignent.
Antoine se relève, il écoute dans la nuit.
Poètes Et Baladins.
Ohé ! Ohé !
Nous nous tenons en équilibre au milieu des airs,
nous vagabondons par les chemins, nous nous
précipitons la tête en bas pour amuser ceux qui nous
regardent. Quelque chose nous pousse à faire ce
métier.
Nous avalons des lames tranchantes, nous mettons sur
nous des fardeaux qui nous écrasent, nous vivons
avec des choses dangereuses.
Il a fallu du temps pour aller dans les pays
éloignés chercher les bêtes féroces, et de la force
pour les vaincre, et de la ruse, croyez-nous, pour
assouplir leurs bonds aux cadences de la musique,
pour les faire rugir à volonté et se traîner sur le
ventre.
Tous, peut-être, n' étaient pas nés pour porter sur
le front des pyramides humaines et pour avoir à leur
chevet, sans cesse, des griffes furieuses qui
grattent la cloison.
Comme on fait d' un vaisseau dans lequel on chasse
des pointes à coup de maillet, dont on flambe les
bois, que l' on resserre avec des vis, nous nous
sommes enfoncé dans l' âme un tas de choses dures et
nous l' avons cerclée avec du fer pour qu' elle file
droite dans ses voyages, que ses mâts élastiques
aient une volée plus haute, et que fièrement, au
soleil, elle sépare bien les flots de sa carène
vernie. Oh ! Nous avons souffert dans notre
jeunesse, et nous nous regardions dans des miroirs,
pour étudier les grimaces qui font pleurer les
multitudes.
Nous célébrons dans des chansons la liberté et les
combats, mais les tyrans s' immortalisent en payant
bien, et quand les vaincus sont loués c' est qu' ils
ont crié très fort.
Tout en buvant de l' eau, nous ajustons des rimes sur
le vin et les festins, et nous n' avons pas d' amour
nous qui faisons rêver d' amour ! Le soldat rubicond
braille nos hyperboles en marchant à la charge, les
libertins naïfs envient notre gaieté, et les femmes
abusées, sanglotant sur nos poitrines, nous
demandent comment nous fîmes pour exprimer si bien
ces tendresses qui les ravagent et que nous semblons
même ne pas comprendre !
Ohé ! Ohé !
Nous avons des couronnes de papier peint, des sabres
de bois, du clinquant sur nos habits ; si notre
cœur tout vide bondit comme un ballon gonflé,
c' est qu' il se soulève aux moindres brises,
n' ayant rien qui le ramène à terre. Du matin au
soir nous

p385

jouons les rois, les héros, les brigands ; nous nous
mettons des bosses dans le dos, des nez postiches
sur le visage, et de grandes moustaches pour faire
peur.
Les faux diamants brillent mieux que les vrais ; les
maillots roses valent les cuisses blanches ; les
perruques sont aussi longues que les chevelures,
aussi odorantes quand on les graisse, aussi
gentilles quand on les frise, aussi chatoyantes de
reflets métalliques quand le soleil passe à
travers ; le fard rehausse la joue d' ardeurs
violentes, les appâts de coton excitent à
l' adultère, et le galon d' or de nos guenilles, qui
claque au vent quand nous dansons dans les
carrefours, fait faire des réflexions
philosophiques sur la fragilité des choses
humaines.
Nous chantons, nous crions, nous rions, nous
pleurons, nous bondissons sur la corde avec de
grands balanciers, et nous battons du tambour, nous
faisons ronfler nos phrases et traîner nos manteaux.
L' orchestre bruit, la baraque en tremble, des
miasmes passent, des couleurs tournent, l' idée se
bombe, la foule se presse, et, palpitants, l' œil au
but, absorbés dans notre ouvrage, nous accomplissons
la singulière fantaisie qui fera rire de pitié ou
crier de terreur.
Assourdis de notre vacarme, assombris par nos joies,
ennuyés par nos tristesses, nous en suons, nous en
râlons, nous en bavons, nous en avons des
convulsions, des rhumatismes et des cancers.
Y a-t-il assez longtemps que, nous traînant par le
monde, nous exhibons éternellement la même facétie !
Ce sont toujours des singes ! Des perroquets, des
adjectifs et des rubans, des femmes colosses et des
pensées sublimes ! Que de fois nous avons regardé
les étoiles en répétant le même refrain ! Et secoué
la rosée d' avril et gazouillé les romances de la
fauvette ! Avons-nous assez comparé les feuilles aux
illusions, les hommes à des grains de sable, les
jeunes filles à des roses ? Comme nous avons abusé
de la lune, du soleil, de la mer ! Si bien que la
lune en est pâlie, que le soleil en est moins chaud,
et que, même l' océan en semble plus petit.
Nous avons quitté nos familles, le pays est oublié,
et nous portons nos dieux dans nos charrettes de
voyage. Quand nous passons par les pays, on se met
aux fenêtres, on laisse les charrues, et les mères
par la main retiennent leurs enfants, de peur que
nous ne les emportions avec nous. On a craché sur
nos guitares, on a couvert de boue les arabesques de
diamant qui se chamarraient sur nos poitrines, la
pluie des gouttières a coulé le long de nos dos,
tout le désespoir de la vie a ruisselé sur notre
âme, et nous avons été dans la campagne pour y
pleurer tout seuls.
Ohé ! Ohé !
Essuyons sur l' herbe la poussière qui salit nos
brodequins d' or,

p386

relevons la tête, soyons beaux, soyons fiers ;
tournons, tournons sur nos chevaux de manège, qui
galopent sans bride et ruent du sable à la face du
peuple applaudissant. L' idée, comme eux, avec des
pompons roses à la crinière, nous porte sur sa
croupe où nous restons debout. Humons la fumée de
ses naseaux, et claquons des doigts, et frappons du
talon pour qu' elle coure plus vite encore.
Chantons, imitons la voix de tous les êtres, depuis
le reniflement du rhinocéros jusqu' au
bourdonnement de la mouche ; bariolons-nous de
plumes d' oiseaux, teignons-nous du suc des plantes,
couvrons-nous de coquillages, de palmes vertes, de
médailles et d' oripeaux ; tapons sur des chaudrons,
amusons-nous, égosillons-nous, tordons nos corps
dans des poses hors nature, lançons-nous en l' air
comme nos boules de cuivre, et que notre âme,
partant avec nos cris, s' envole bien loin, dans une
hurlée titanique.
Ohé ! Ohé !
Le soleil paraît tout à coup et l' on revoit la
demeure d' Antoine telle qu' elle est ; seulement la
plate-forme est agrandie, il y a plus d' espace,
l' horizon est plus reculé.
Une lumière blanche poudroie dans l' air, les
rochers se fendent de sécheresse, le cochon halète
comme s' il allait mourir, Antoine ruisselle de
sueur.
Il relève la tête et il voit en face de lui trois
cavaliers, montés sur des onagres, vêtus de robes
vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant
tous de figure. Ils ne bougent, les onagres non
plus qui, abaissant leurs grandes oreilles, tendent
le cou et montrent les gencives en écartant les
lèvres. Antoine se retourne et il voit derrière lui
trois autres cavaliers semblables sur de pareils
onagres, alignés de même, dans la même posture.
Les cavaliers restent immobiles, le flanc des bêtes
bat fort, comme si elles venaient de courir.
Antoine se relève. Alors les onagres, tous à la
fois, s' avancent d' un pas et frottent leur museau
contre lui, et essaient de mordillonner son vêtement.
Un bruit de tam-tam que l' on frappe à grands coups,
le sautillement d' une clochette, des clameurs qui se
prolongent, des voix qui crient : " par ici ! Par
ici ! C' est là ! " ; et des étendards paraissent
entre les fentes des rochers, avec des têtes de
chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés
de bagages e des femmes empaquetées de voiles
violets, montées à califourchon sur des chevaux pie.
Les bêtes se couchent sur le ventre, les esclaves se
précipitent sur les ballots et en dénouent les
cordes avec leurs dents ; on jette des fleurs, on
déroule des tapis, on étale par terre des choses qui
reluisent.
Accourt du fond un éléphant blanc caparaçonné d' un
filet d' or, qui trotte d' un pas rapide en secouant
le bouquet de plumes d' autruches

p387

attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des
coussins de laine, jambes croisées et coude enfoncé
dans des édredons, œil à demi clos et se balançant
la tête, il y a une femme si splendidement vêtue
qu' elle envoie des rayons tout autour d' elle.
Derrière, à la croupe, debout sur un pied, un nègre,
en bottines rouges avec une jaquette d' étoffe
d' argent et des bracelets de corail, tient à la main
une grande feuille ronde dont il l' évente en
souriant.
La foule se prosterne, l' éléphant plie les genoux,
et la reine de Saba, se laissant glisser le long de
son épaule, descend sur les tapis étalés par ses
esclaves et s' avance vers saint Antoine.
Sa robe de brocart d' or, entourée à partir du genou
d' un triple falbalas de perles, de jais et de
saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit
rehaussé d' applications de couleur qui représentent
les douze signes du zodiaque.
Elle est montée sur des patins à talon haut, dont
l' un est noir et semé d' étoiles d' argent, avec un
croissant de lune sur le cou-de-pied, tandis que
l' autre, tout blanc, est semé de gouttelettes d' or
avec un soleil au milieu.
Elle a de grandes manches ouvertes, bordées d' une
garniture de diamants et de plumes de colibris, qui
laissent voir à nu son petit bras rond, orné au
poignet d' un bracelet d' ébène ; ses mains sont
chargées de bagues à chaque phalange, et se terminent
par des ongles pointus si fins, si longs, que le
bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.
Une chaîne d' or plate, lui passant sous le menton,
monte le long des joues et s' entrecroise sur son
front pour s' enrouler en spirales tout autour de sa
chevelure, qui est rassemblée en cône sur le sommet
de sa tête et poudrée de poudre bleue, puis
descend, repasse sur les épaules, et vient se
rattacher sur sa poitrine à un petit scorpion
d' acier, qui allonge la langue entre les deux seins.
Sans la lumière du jour qui la pénètre, sa peau,
d' un ton nacré, serait plus blanche encore ; deux
grosses perles blondes tirent ses oreilles ; ses
yeux sont longs, le bord de ses paupières est peint
en noir ; elle sur la pommette gauche une tache
brune naturelle, et elle respire en ouvrant la
bouche toute grande, comme si son corset la gênait.
Elle marche, tenant un parasol vert à manche
d' ivoire, entouré de sonnettes vermeilles qu' elle
fait sonner pour s' amuser, et ce sont douze
négrillons, six de chaque côté, tous crépus et
vêtu de cotillons plissés, qui portent la longue
queue de sa robe traînante, dont un singe,
pareillement habillé, tient l' extrémité, qu' il tire
à lui, tout en la soulevant de temps à autre comme
pour regarder dessous.
La Reine De Saba.
Bel ermite ! Bel ermite ! Mon cœur défaille !
Sais-tu qu' à force de frapper du pied, dans mon
impatience, il m' est venu des calus au talon, et
que j' ai cassé un de mes ongles ? J' envoyais des
hommes sur le sommet des montagnes, qui passaient
la journée à regarder si tu viendrais, et des
chasseurs

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qui criaient ton nom dans les bois, et des espions
qui parcouraient toutes les routes en demandant à
chaque passant : l' avez-vous vu ?
à la nuit tombante, je retirais mon coude de dessus
la balustrade et je descendais de ma tour,
c' est-à-dire que mes servantes me portaient dans
leurs bras, car je m' évanouissais chaque soir quand
se levait l' étoile de Sirius. On me faisait
revenir en brûlant des herbes sèches, et on
m' introduisait dans la bouche, avec une spatule de
fer, une confiture des Indes qui a la vertu de
rendre les rois heureux, et dont j' ai mangé tant de
tartines que j' en ai les dents tout agacées.
La nuit, ne va pas croire que je dormisse ; je
restais tournée du côté de la muraille, les yeux
ouverts, et je pleurais. à la longue, mes larmes en
tombant ont fait à la tête de mon lit deux trous sur
le marbre, comme sont les petites flaques d' eau de
mer dans le creux des rochers.
Pourquoi donc n' es-tu pas venu, hein ? Tu me l' avais
promis, pourtant ! Moi qui t' aime, c' est mal ! Car
je t' aime, oh ! Beaucoup !
Elle lui prend le menton, Antoine recule.
Ris donc, bel ermite, ris donc, ris donc ! Moi, je
suis très gaie d' abord, et tu t' amuseras ; je
chante très bien, je pince de toutes sortes
d' instruments, et je sais une foule d' histoires à
raconter, toutes plus divertissantes les unes que
les autres.
Je suis partie en hâte, nous avons fait du chemin en
peu de temps, va ! Regarde la corne du pied des
chameaux, elle est toute usée, et voilà les onagres
des courriers verts qui sont morts de fatigue.
Antoine regarde ; en effet les onagres sont étendus
sans mouvement.
Depuis trois lunes entières ils ont été d' un train
égal, avec un caillou dans les dents pour couper le
vent, le cou toujours tendu et galopant toujours ;
on n' en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient
de mon grand-père maternel, l' empereur Saharil,
fils d' Iakhschab, fils d' Iaarab, fils de Kastan.
Ah ! S' ils vivaient encore, nous les attellerions à
une litière et nous nous en retournerions bien vite
chez nous... comment ? Tu n' es pas prêt ? à quoi
songes-tu ? Et puis d' où vient donc que tu gardes
cette vilaine robe de moine ? Ah ! Quand tu seras
mon mari, je t' habillerai, je te parfumerai, je
t' épilerai.
Mais tu as l' air triste, est-ce que tu ne m' aimes
plus ? Tu es peut-être chagrin de quitter ta
hutte ? Moi, j' ai tout quitté pour toi, j' ai
déserté mon royaume et je n' ai plus voulu du roi
Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, vingt
mille chariots

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de guerre et une belle barbe... tiens, regarde ! Je
t' ai apporté mes petits cadeaux de noces ; choisis,
prends ce que tu veux.
Elle se promène entre les rangées d' esclaves et de
marchandises ; sur un signe de sa main les esclaves
exhibent ce qu' elle indique.
Voici du baume de Génézareth, de l' encens du cap
Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du silphium
bon à mettre dans les sauces ; cette racine en
paquets est le malobathre de limyrica, que les
peuples jaunes ont coutume de mâcher pour se
rafraîchir la bouche ; il y a là dedans des broderies
d' Assur, du lin d' égypte, de la pourpre des îles
d' élisa ; et cette boîte de bronze remplie de neige
contient une outre de chalibon, vin réservé pour les
rois d' Assyrie et qui se boit pur dans une corne de
licorne. Ces plaques d' or ovales, c' est pour mettre
aux oreilles des éléphants ; ces carcans d' argent,
c' est pour attacher aux pieds des chevaux quand on
les laisse paître dans les prairies... voilà des
colliers de chien de Nisibis, avec des agrafes de
Carthage, des housses de Dan et des filets à
pêcher, de la poudre d' or de Baasa, du cassiteros
de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des
fourrures blanches d' Issedonie, des escarboucles de
l' île Palaesimonde, et des cure-dents faits avec
les poils du tachas, animal perdu qui se trouve sous
la terre. Ces coussins pour s' asseoir viennent du
pays d' émath, et ces franges à manteau, de
Palmyre, capitale du désert ; ce tapis en laine
fine de Babylone représente l' engendrement
d' Orion, avec les dieux agenouillés sur la peau de
bœuf et s' occupant, de la main, à fabriquer leur
fils ; ce tissu mince, qui craque au toucher avec
un bruit d' étincelles, est la fameuse toile jaune
apportée par des marchands de la Bactriane, qui ne
veulent pas dire la route qu' ils prennent ; on sait
seulement qu' il leur faut quarante-trois interprètes
dans leur voyage ; ils partent jeunes et ils
reviennent vieux : je t' en ferai faire des robes
pour porter à la maison.
Défaites les crochets de cet étui en sycomore, et
apportez-moi la petite cassette d' ivoire qui est au
garrot de mon éléphant.
On retire d' une boîte quelque chose de rond
recouvert d' une peau, et on apporte à la reine un
petit coffret ciselé.
Veux-tu voir le bouclier de Gian-Ben-Gian, celui
qui a bâti les pyramides ? Le voilà ! Il est
composé de sept peaux de dragon mises l' une sur
l' autre, serrées avec des pointes de diamant, et qui
avaient été tannées dans de la bile de parricide ;
il représente d' un côté toutes les guerres qui ont
eu lieu depuis l' invention des armes, et de l' autre,
toutes les guerres qui auront lieu jusqu' à la fin du
monde ; la foudre dessus rebondit comme un caillou.
Si tu es brave, tu le passeras à ton bras et tu le
porteras à la chasse.
Mais si tu savais ce que je porte dans ma petite
boîte ! Tu la

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vois bien, n' est-ce pas ? Retourne-la ! Essaie à
l' ouvrir ! Personne n' y parviendrait ; l' ouvrier qui
l' a faite a été mis à mort sans qu' on sache ce qu' il
est devenu, moi seule connais ce qu' il y a dedans,
et moi seule peux l' en tirer... embrasse-moi, je
vais te le dire.
Elle prend saint Antoine par les deux joues et
l' attire à elle, il la repousse.
C' était une nuit que le roi Salomon perdait la
tête, il me demandait des choses que je lui
refusais ; enfin, nous conclûmes un marché, et
alors il se leva de suite, sortit à pas de loup de
son palais, et s' en fut dans le temple y prendre...
elle pirouette sur ses talons.
Ah ! Ah ! Ah ! Bel ermite ! Tu ne le sauras pas !
Tu ne le sauras pas !
Elle fait sonner son parasol.
Et j' ai bien d' autres choses encore, va ! J' ai des
trésors enfermés dans des galeries où l' on se perd
comme dans un bois, j' ai des palais d' été en
treillage de roseaux, des palais d' hiver en marbre
noir ; es murailles sont couvertes de toiles
peintes figurant des paysages, es jardins
ressemblent à des peintures ; j' ai des troupeaux à
large toison, dont les cornes sont si larges qu' ils
ne peuvent passer par les sentiers. Au milieu de
lacs rands comme des mers, j' ai des îles rondes
comme des pièces d' argent, couvertes de nacre,
blanches comme des poissons, dont les fruits rouges
brillent au soleil, et dont les rivages chargés de
coquilles font de la musique au battement des flots
se roulant sur leurs grèves ; la nuit, leur verdure
assombrie se mire dans l' eau limpide ; cerclées
d' un brouillard bleu, elles semblent suspendues. Mes
cuisiniers prennent des oiseaux dans mes volières et
pêchent le poisson dans mes viviers ; j' ai des
artistes qui creusent mon portrait sur des pierres
dures, des orfèvres qui me travaillent des bijoux,
des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des
parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des
vinaigres et battent des pâtes ; j' ai des ouvriers
à l' aiguille qui perdent leurs yeux à force de
travailler vite, des couturières qui coupent des
étoffes toute la journée, des coiffeuses qui sont à
chercher sans cesse des coiffures nouvelles, et des
vernisseurs attentifs versant sur mes lambris des
résines bouillantes qu' ils refroidissent avec des
éventails. J' ai des suivantes de quoi faire un
harem, des eunuques de quoi faire une armée ; j' ai
des armées, j' ai des peuples, j' ai dans mon vestibule
une garde de nains portant sur le dos des trompes
d' ivoire.
J' ai des attelages de gazelles, des quadriges
d' éléphants, des

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couples de chameaux à la douzaine, des cavales qui
ont la crinière plus longue que des chevelures ;
j' ai des girafes qui marchent en liberté dans mes
allées, et avancent la tête sur le bord de ma
fenêtre quand je relève ma jalousie.
Assise dans une coquille et traînée par des
dauphins verts, je me promène dans les grottes
marines, écoutant tomber l' eau des stalactites ; le
courant m' entraîne en des contrées inconnues, je
vais au pays des diamants, où les magiciens mes
amis me laissent choisir les plus beaux, puis je
remonte sur la terre et je rentre chez moi.
La reine de Saba, allongeant les lèvres, fait une
petite moue et pousse un sifflement aigu. Alors un
grand oiseau descend du ciel et, s' abattant droit
sur elle, vient se poser sur le sommet de sa tête
dont il fait tomber la poudre bleue sur ses épaules.
Son plumage de couleur orangée, rayé de lignes
noires qui s' entrecroisent, semble fait d' écailles
métalliques taillées au ciseau ; sa tête, grosse
comme le poing et garnie d' une huppe d' argent,
représente une figure humaine ; il a quatre ailes,
des pattes de vautour, et une immense queue de paon
qu' il arrondit derrière lui.
Il saisit dans ses dents le parasol de la reine de
Saba, qui se referme seul, chancelle quelque temps
avant de bien prendre son aplomb, puis déploie
toutes ses plumes et reste immobile.
La Reine.
Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m' as appris où
demeurait mon bien-aimé ! ... car c' est lui qui est
venu me conter à l' oreille le chemin qu' l fallait
prendre... merci, beau Simorg, merci, merci,
messager de mon cœur !
Il traverse les immensités, il vole comme le désir.
Jadis il portait les tablettes que j' envoyais à
Salomon et m' en rapportait la réponse.
En quatre coups d' ailes il va de Riema à
Jérusalem, et il fait le tour du monde dans sa
journée ; le soir, il revient, il se pose aux pieds
de ma couche, il me raconte ce qu' il a vu, les mers
qui ont passé sous lui avec les poissons et les
navires, les grands déserts vides qu' il a contemplés
du haut des cieux, et toutes les moissons qui se
courbaient dans la campagne, et les plantes qui
poussaient sur le mur des villes abandonnées.
La reine passe ses bras autour du cou de saint
Antoine.
Oh ! Si tu voulais ! Si tu voulais ! Quel bonheur
nous mènerions ensemble !
J' ai un pavillon sur un promontoire, au milieu d' un
isthme entre deux océans ; il est lambrissé de
plaques de verre, parqueté d' écailles de tortue,
s' ouvre aux quatre vents du ciel ; les têtes des
palmiers et des chênes couvrent la pente de la
colline,

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comme des dômes qui descendent jusqu' au rivage ;
d' en haut je vois arriver mes flottes qui
reviennent du septentrion et du midi, et les peuples
tributaires qui montent avec des fardeaux sur leurs
échines. Nous vivrions là, nous dormirions sur du
duvet plus mou que des nuées, nous boirions des
boissons froides dans des écorces de fruits, et nous
regarderions le soleil à travers des émeraudes !
Viens ! Viens !
Les yeux de la queue de Simorg-Anka se mettent à
tourner tous à la fois.
Mais je meurs ! Je meurs !
Antoine l' écarte de lui avec des secousses de bras.
Ah ! Tu me repousses, tu me dédaignes ! Eh bien,
adieu ! Adieu ! Adieu !
Elle pleure et s' éloigne à pas lents, le cortège
se met en marche. Tout à coup elle se retourne :
bien sûr ? ... une femme si belle, qui a un bouquet
de poils entre les deux seins !
Elle rit, le cortège s' arrête, elle regarde saint
Antoine et recommence à pleurer.
Oh ! Je t' en prie ! Si j' ôtais ma chemise, tu
changerais d' avis !
Elle rit très haut, le singe qui tient le bout de
sa robe, bondit, en la soulevant à bras tendu.
Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras, tu
t' ennuieras, prends-y garde ! Moi, je m' en moque !
La, la, la, la... oh ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
Elle se remet à pleurer et s' en va, la figure dans
les mains, en sautillant à pieds joints ; les
esclaves défilent devant saint Antoine, les
chevaux, les dromadaires, l' éléphant, les suivantes,
les mulets qu' on a rechargés, les négrillons, le
singe et les courriers, qui vont à pied tenant
leurs lis cassés. Antoine regarde s' éloigner la
reine de Saba, qui disparaît peu à peu en poussant
toujours une sorte de hoquet convulsif, sans qu' on
puisse distinguer si elle sanglote ou si elle
ricane.
Antoine.
Suis-je éveillé ? Il me semble que ma tête, séparée
de mon corps, sautille au hasard et... voyons !
Remettons-nous ! Je suis seul... oui, personne
n' est avec moi, mais...
oh ! Tout ce que j' ai vu, comment faire pour savoir
si je l' ai

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pensé ou si je l' ai vu vraiment ? Quelle est la
limite du rêve et de la réalité ? Où en suis-je ?
C' est ici, c' est moi, voilà la case,... mais la
chapelle ? ... eh bien ! Eh bien ? Ah ! Je chercherai
plus tard, c' est trop difficile... comment ? Le
soleil brille et tout à l' heure il y avait des
étoiles ! Est-ce le matin ? Est-ce le soir ? Tantôt
j' étais dans la nuit, et je ne me rappelle pas...
non, c' était il y a une minute, il ne s' est rien
passé depuis... c' est que j' ai pensé très vite, et
mes idées auront rempli le temps.
Les ténèbres reparaissent.
Voilà la nuit en effet... tout est bien... oui, je
me promenais tout à l' heure en songeant à... non,
je me mortifiais avec ma discipline... c' est cela !
Pourtant je n' avais pas encore vu ces deux choses
qui remuent là-bas et qui se rapprochent...
qu' est-ce donc ? On dirait deux bêtes, l' une rampe
sur le ventre tandis que l' autre voltige... je ne
distingue pas, elles paraissent très grosses...
quoi ? Elles approchent ! Ah ! Mon dieu !
à travers le crépuscule se montre le sphinx ; il
allonge ses grandes pattes, replie sa queue et se
couche sur le ventre ; les bandelettes qui retombent
de sa tête encadrent son poitrail haletant d' un
souffle rauque.
Sautant, volant, crachant du feu par les narines, et
de sa queue de dragon se frappant les ailes, la
chimère aux yeux verts tournoie, aboie ; les
anneaux de sa chevelure, rejetés d' un côté,
s' entremêlent aux poils de son dos ; de l' autre ils
pendent jusque sur le sable, et remuent au
balancement de tout son corps.
Le Sphinx
est immobile et regarde la chimère :
ici, chimère ! Arrête-toi !
La Chimère.
Non, jamais !
Le Sphinx.
Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n' aboie
pas si fort.
La Chimère.
Ne m' appelle plus ! Ne m' appelle plus ! Puisque tu
restes toujours muet et que jamais tu ne te
déranges de ta posture.
Le Sphinx.
Cesse onc de me jeter tes flammes au visage et de
pousser

p394

tes hurlements dans mon oreille, car tu ne fondras
pas mon granit, tu n' ouvriras pas mes lèvres.
La Chimère.
Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, sphinx
terrible, qui dardes sur l' horizon ton grand œil
éternel.
Le Sphinx.
Pour demeurer avec moi tu es trop folle.
La Chimère.
Toi, pour me suivre tu es trop lourd.
Le Sphinx.
Je te dévorerais dans ma gueule.
La Chimère.
Je t' étoufferais dans mes replis.
Le Sphinx.
Que tu es belle, ô chimère !
La Chimère.
Que tu es grand, ô sphinx !
Le Sphinx.
Il y a longtemps que je vois au bout du désert
passer tes ailes déployées.
La Chimère.
Il y a longtemps que je galope sur les sables et
que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse.
Le Sphinx.
La nuit, quand je marche dans les corridors du
labyrinthe, que derrière moi s' ouvrent et se
ferment d' elles-mêmes les portes des tombeaux, et
que j' écoute le vent bramer dans les galeries où
passe la lune traînant contre les murs sa clarté
silencieuse,

p395

j' entends le bruit de tes pattes grêles sautiller
sur les dalles sonores. Où vas-tu, que tu fuis si
vite ? Tu t' échappes par les fentes des pierres et
disparais dans les espaces ; mais moi, je reste au
bas, sur la marche des escaliers, à regarder les
étoiles dans les vasques de porphyre.
La Chimère.
Je vais au delà des mers, au bout des solitudes,
dans un pays sans nom, où le soleil est plus chaud.
De l' air ! De l' air ! Du feu ! Du feu ! Je me roule
dans l' azur, je plane sur les monts, je cours sur la
pointe des flots, je jappe dans les gouffres ; de ma
queue traînante je raye les plages, je mâche ans ma
gueule les pierres de la lune, et dans les plis de
mes ailes je porte la graine des cèdres que je
secoue sur les montagnes.
En me couchant sur la terre, mon ventre a creusé les
vallées, et les collines ont pris leur course selon
la forme de mes épaules.
Je soupire dans les roseaux des fleuves ; par les
soirs d' été, je fais tourner les cercles violets qui
dansent sur les marécages, et j' allonge des ombres
derrière les pas du voyageur.
Mais toi, toujours accroupi, ne détournant jamais la
tête et grondant comme un orage, je te retrouve
immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des
alphabets sur le sable.
Le Sphinx.
C' est que je garde mon secret, je rumine les choses,
des théories confuses bourdonnent en moi, comme le
sang des existences qui battrait dans mes tempes ;
je songe et je calcule, je dilate ma prunelle dans
la contemplation de l' infini. Cependant je sens
monter sur moi la poudre du désert, et je vois se
ronger atome par atome le grès des pyramides. Pour
ne pas l' oublier, je me répète, dans mon silence, le
mystère des créations, ce que m' a conté le temps, ce
que m' ont dit les pluies du ciel, ce que chantait la
caravane des empires qui a défilé à mes pieds. Ils
ont passé comme les cigognes, et sans les suivre je
les ai vus tous qui disparaissaient dans l' horizon.
Parfois le vent du soir, rasant les sables, me
chasse au visage des plumes d' oiseau avec la cendre
des nécropoles, et tout à coup je tressaille à des
souvenirs qui me reviennent. Tout dure ; sur le
sommet des montagnes tombe la neige, l' océan dans
son grand lit se balance encore, le chacal piaule
près des sépulcres, les blés se courbent aux mêmes
brises, les momies sans pourrir se tiennent rangées
dans leur souterrain, les obélisques tiennent encore,
je vois la poussière qui tourbillonne, le soleil qui
luit, j' entends le vent qui souffle.

p396

La Chimère.
Moi, je suis légère et joyeuse ; je découvre aux
hommes des perspectives éblouissantes, avec des
paradis dans les nuages et des félicités lointaines ;
je leur souffle à l' âme les éternelles manies,
projets de bonheur, plans d' avenir, rêves de gloire,
et les serments d' amour, et les résolutions
vertueuses. Autour du flambeau des poètes je voltige
en délire, mon haleine passe dans leur chevelure, et
ils bondissent au contact soudain des pensées qui
les frôlent ; d' une voix faite pour eux j' apporte à
leur oreille l' harmonie des mondes, j' évoque les
formes de leurs œuvres, qui passent à la file comme
des fantômes de rois, couronne en tête et les bras
étendus ; je leur murmure des rythmes, je leur
étale des couleurs, je les fonds en tendresses, je
les déchire avec des énergies d' un autre monde, et
il leur apparaît à travers un crépuscule d' or des
colosses terrifiants qui les font crier d' enthousiasme.
J' ai bâti des architectures étranges, dont j' ai
découpé les toits à coups de dents et ciselé les
feuillages avec l' ongle de mes pattes ; le long des
tours j' ai percé de trous sans nombre les escaliers
qui montent, j' ai choisi sur les grèves des cailloux
de couleur pour en composer des mosaïques ; c' est
moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de
Porsenna ; j' ai inventé les idoles à quatre bras,
les religions dévergondées, les coiffures
ambitieuses. Je pousse les matelots aux voyages
d' aventure ; ils aperçoivent à travers la brume des
îles merveilleuses, des dômes d' or, des pâturages,
des fruits rouges, des femmes qui dansent, et,
roulant dans la tempête, ils se délectent de toutes
ces ivresses qui chantent à travers leur agonie,
malgré le bruit des grands flots se refermant sur
le navire sombré.
Le Sphinx.
ô fantaisie ! Fantaisie ! Emporte-moi sur tes ailes
pour désennuyer et délasser ma tristesse.
La Chimère.
ô inconnu ! Inconnu ! Je suis amoureuse de tes
yeux ; comme une hyène en chaleur, je tourne autour
de toi et je flaire ta croupe, sollicitant les
fécondations dont le besoin me dévore.
Ouvre la gueule, lève tes pieds, grimpe sur mon dos.
Le Sphinx.
Mes pieds depuis qu' ils sont à plat sur le sol ne
peuvent plus

p397

se relever, le lichen comme une dartre a poussé sur
ma gueule ; à force de songer, je n' ai plus rien à
dire.
La Chimère.
Tu mens, sphinx hypocrite ! J' ai vu ta virilité
cachée. D' où vient toujours que tu m' appelles et me
renies ?
Le Sphinx.
C' est toi, caprice indomptable, qui glisses et
tourbillonnes.
La Chimère.
Est-ce ma faute ? Par où ? Comment ? Laisse-moi
faire.
Elle aboie :
houahô ! Houahô !
Le Sphinx.
Tu remues, tu m' échappes...
il grogne.
Hœum ! Hœum !
La Chimère.
Essayons ! ... tu m' écrases !
Elle aboie.
La chimère aboie, le sphinx gronde, des papillons
énormes se mettent à bourdonner dans l' air, des
lézards s' avancent, des chauves-souris voltigent en
faisant des cercles avec leurs petits, les crapauds
sautent et roulent leurs gros yeux, des lucioles
brillent, des vipères sifflent, des chenilles
rampent, de grandes araignées marchent.
Antoine
épouvanté.
Une terreur horrible me pénètre. Oh ! J' ai froid !
Ma peau tremble sur mon corps ! ... comme il y en
a ! On dirait une pluie qui suinte à larges
gouttes ; il y en a par terre des traînées
visqueuses avec des baves qui luisent.

p398

Le Cochon.
Miséricorde ! Ces vilaines bêtes-là vont m' avaler
tout cru !
Antoine.
Elles augmentent, sur ma tête, à mes côtés,
partout, partout ; je n' ose marcher, car je
roulerais sur ces corps qui se traînent, et en
tombant j' écraserais avec mes mains ces choses
molles qui palpitent ; et je n' ose respirer, car
j' avalerais toutes ces ailes pointues qui vibrent ;
elles sonnent dans mes oreilles... j' étouffe, je
n' y vois plus, je n' entends plus... qui donc souffle
ces haleines, puantes comme un brouillard d' hiver ?
Quels grincements ! Quels soupirs ! Je vois des
gros yeux qui tournent, des membres qui se tordent,
des seins qui bondissent comme des vagues, et des
hommes légers plus transparents que des bulles d' air.
En effet, des formes de toute sorte paraissent,
semblant se dédoubler les unes de dedans les
autres ; à mesure qu' elles augmentent, elles
deviennent plus distinctes.
Les Sciapodes.
Nous sommes les sciapodes paresseux, qui, tout à
plat sur le dos, vivons à l' abri de nos pieds larges
comme des parasols ; la cuisse droite levée en
l' air, les bras contre le corps, nous restons sans
agir ; nos chevelures ont poussé comme des lierres
et, s' étalant sur le sol, s' y sont accrochées par des
racines. Notre ciel et notre horizon, c' est le
dessus de nos pieds ; nous regardons le soleil à
travers eux, nos veines qui s' entrecroisent et notre
sang rose qui circule.
Antoine.
Ils sont peut-être heureux ces drôles-là !
Les Nisnas.
Nous n' avons qu' un œil, qu' une joue, qu' une narine,
qu' une main, qu' une jambe, qu' une moitié du corps,
qu' une moitié du cœur, n' étant que des moitiés
d' homme ; et nous vivons fort à notre aise dans nos
moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et
nos moitiés d' enfants. Nous avons au patron de
nous-mêmes arrangé toutes choses, pour qu' elles
puissent tenir dans nos demi-cerveaux ; il faut que
les gazons soient raccourcis et que les chiens
soient tondus.

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Les Astomi.
Prenez garde ! Ne soufflez pas trop fort, vous nous
feriez mourir ; notre vie ne tient à rien, les
gouttes de pluie qui tombent creusent des trous sur
notre crâne, un grain de poussière nous écrase.
Délicats et vaporeux, nous nous nourrissons de
lumière, de parfums, de musique ; mais les fortes
odeurs nous donnent des maladies, les ténèbres nous
rendent fous, les sons faux nous déchirent.
Les Blemmyes.
Eh bien ! Nous autres, nous sommes gaillards et bien
portants. N' ayant point de tête, nos épaules en sont
plus larges, et il n' y a pas de mulet, de chameau,
de bœuf, ni de rhinocéros en bronze qui soit
capable de porter ce que nous portons. Le mal de
dent nous est inconnu, puisque nous n' avons pas de
mâchoire ; rien ne nous scandalise la vue, puisque
nous n' avons pas d' yeux.
Des espèces de traits et comme une vague figure
empreinte sur nos poitrines, voilà tout ! à la place
de l' estomac, nous sentons bien, il est vrai,
grouiller quelque chose ; nous pensons des
digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu,
pour nous, repose en paix dans les chyles
intérieurs. D' un mouvement sec et toujours le même,
comme celui de la navette qui glisse sur son métier,
et qui n' est navette que pour cela et qu' à cause de
cela, nous marchons droit notre chemin ; rien ne
nous distingue, ne nous égare, ne nous arrête ; nous
traversons toutes les fanges ; sans y tomber nous
côtoyons les abîmes, car le vertige n' est pas pour
nous, et c' est là ce qui fait que nous sommes les
gens les plus laborieux, les plus heureux et les
plus vertueux.
Antoine.
Mais qui soupire ainsi avec des bruits de baisers
et des gémissements mélancoliques ?
Le Cochon
reniflant.
Tiens ! On sent bon, on dirait l' odeur des
marronniers.
L' Hermaphrodite
à plat ventre sur son matelas.
Je languis, mon cœur bat, j' espère, je me
retourne, je m' agite, j' ai beau baiser mes bras et
humer mes membres, je n' apprends rien de ce que
cherche mon désir. J' ai vu dans les sources que

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ma figure était belle, mes cheveux pourtant ne
descendent point jusqu' à mon dos. Pourquoi donc mes
cuisses sont-elles grêles et mes hanches si larges ?
Je voudrais sur la poitrine avoir du poil comme les
satyres. Oh ! Si j' étais femme, que je palperais mes
seins charnus ! J' ai passé toute la nuit à regarder
ma chair.
Il me semble toujours que dans les plis de mon corps
va se découvrir peut-être un sexe inattendu...
viens, viens, toi que je ne sais pas ! Cherche sur
moi, fais attention. Je t' aimerai, sous ta lèvre
douce écloront les félicités inconnues qui me
tiennent en angoisse.
Les Pygmées.
Petits bonshommes, nous grouillons sur la terre
comme la vermine sur le dos d' un gueux ; nous avons
chaud, nous nous tassons, nous pullulons, nous
engendrons ; notre race est éternelle. On a beau
nous détruire, nous écraser sous l' ongle, nous
brûler, nous noyer dans l' eau, nous abattre à coups
de rotin, nous reparaissons continuellement,
toujours plus vivaces et plus nombreux, terribles
par la quantité.
Notre empire est superbe ; avec bonne chance on y
fait fortune, avec un caractère on s' y trouve
heureux. Nous avons des penseurs, des vidangeurs,
des courtisanes, des naturalistes et des
chapeliers ; on sort et l' on rentre, on s' attable et
l' on rit, on se couche, on se chamaille, et l' on
s' aime ; on a des idées, on raisonne, on s' exalte ;
les coquilles de noix traversent le ruisseau, les
matelots sont pâles, car la tempête est affreuse ;
les chasseurs, dans l' herbe, font la chasse aux
puces ; et sous l' arbre qui nous abrite, des
révolutions se passent, sans troubler le moineau qui
chante dans son feuillage ni les fourmis qui se
traînent sur son écorce.
Vois-tu nos maisons, nos ponts, nos aqueducs, nos
régiments, nos forums ? Vois-tu à la classe les
marmots pygmées qui étudient, les maîtres pygmées
qui braillent, les petits livres, les petites
plumes ? Vois-tu les pygmées-poètes cantant les
pygmées-rois, et les pygmées-voleurs, les
pygmées-dédaigneux et les pygmées-sombres, les
pygmées-médecins qui vont voir les
pygmées-malades ? Ils leur tâtent le pouls, ils
s' assoient, le malade tire la langue, le médecin
roule des yeux, il pose un linge, donne une pilule,
puis fait la conversation avec les parents, puis il
se lève et reçoit une petite pièce d' argent qu' il
fourre dans sa petite poche, pour faire bouillir son
petit pot-au-feu. Cependant le petit malade
regarde, d' un air triste, partir son petit médecin ;
il vient un petit prêtre, et le petit malade crève,
et le petit médecin dîne. Alors on fait un petit
coffre, on répand de petites larmes, et avec une
petite pompe, on va, dans un petit coin de terre,
mettre pourrir la petite charogne.

p401

Les Cynocéphales
à tête de chien, vivent dans les bois en poussant
des cris terribles.
Nous courons après les chèvres, nous les déchirons
avec nos ongles, nous dévorons leur chair, nous nous
couvrons de leurs peaux ; nous grimpons dans les
arbres pour attraper les nids ; nous supons les
œufs, nous plumons les oiseaux et nous mettons sur
notre tête leurs nids renversés pour nous faire des
bonnets. S' il passe un tigre ou quelque léopard,
nous sautons à cheval sur lui, nous nous accrochons
à ses oreilles et nous galopons ensemble. Ou bien,
quand les bergers à midi dorment à l' ombre sous les
arbres, du haut des branches alors nous lâchons sur
eux nos ordures, ou les écrasons dru en leur
lançant des fruits. Malheur à la vierge qui va seule
aux fontaines ! Les hurleurs la saisissent et la
violent avec plaisir ; elle avait rêvé d' autres
caresses que nos bras, d' autres baisers que nos
morsures ! Tant pis ! Vive la joie ! Hardi !
Compagnons, faisons claquer nos dents blanches !
Agitez les feuillages !
Le Sadhuzag
grand cerf noir à tête de bœuf.
Moi aussi, je suis l' hôte de la forêt. Enchanteur
mélodieux des peuples qui l' habitent, mes
soixante-douze andouillers qui couronnent ma tête
sont creux comme des flûtes, je les abaisse et je
les dresse à volonté... tiens !
Il fait remuer son bois en avant et en arrière.
Quand je me tourne vers le vent d' ouest et que je
les incline sur mes épaules, il en sort des sons
qui font venir à moi les bêtes ravies. Alors
accourent ensemble la gazelle aux yeux bleus,
l' éléphant, l' épervier, les buffles sortant de la
vase, le rhinocéros qui se hâte, le renard, les
singes, les chats sauvages, les ours ; les
chevreuils avec leurs petits s' assoient en rond
autour de moi, les serpents montent à mes jambes,
les guêpes se collent dans mes narines, et les
perroquets, les colombes et les ibis, pour mieux
entendre, se tiennent perchés sur mes rameaux...
écoute !
Il renverse son grand bois, d' où sort aussitôt une
mélodie ineffable.
Antoine.
Quels sons ! Qu' a donc mon cœur ? Il se détache
et il vibre. Est-ce que cette mélodie va l' emporter
avec elle ?

p402

Le Sadhuzag.
Mais quand je me tourne vers le vent d' est et que
j' incline devant moi mon bois, touffu comme un
bataillon de lances, il e part un bruit terrible et
tout fuit : les oiseaux à tire d' aile, les bêtes
féroces au grand galop, les reptiles pressant leurs
anneaux. Sous le vent qui sort de moi, les arbres se
courbent de terreur, les torrents s' arrêtent, le
calice des lotus s' éclate en morceaux, la terre se
fend, et les herbes de la savane se hérissent
toutes droites comme la chevelure d' un homme
épouvanté...
écoute !
Il abaisse en avant ses rameaux, d' où sort une
musique épouvantable.
Antoine.
Tout craque, tout hurle, ça siffle dans ma tête
comme l' ouragan dans une masure en ruines ; il me
semble que je vais mourir. Est-ce que c' est la fin
du monde ?
La Licorne
caracolant autour de saint Antoine en hennissant.
Vois comme je suis jolie ! J' ai des sabots
d' ivoire, des dents d' acier, la tête couleur de
pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de
mon front est blanche par le bas, noire au milieu,
rouge au bout.
Des plaines de la Chaldée au désert tartare, sur
les bords du Gange et dans la Mésopotamie, je
vais, je cours, je reviens. Aux poils de mes
paturons il s' est accroché des plantes du nord et
du midi, un sillon de feu se fait sur mon passage,
je dépasse les autruches ; je vais si vite que je
traîne le vent.
Je bois aux cascades, je frotte mon dos contre les
palmiers, je me roule dans les bambous ; d' un bond
j' aime à sauter les fleuves, et quand je passe par
Persépolis je m' amuse à casser avec ma corne la
figure des rois qui sont sculptés dans la montagne.
La licorne piaffe, saute, rue, hennit.
Le Griffon
lion à bec d' aigle, garni d' ailes blanches ; il a le
dos noir, le cou bleu, la poitrine orange.
Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les rois
oubliés ; ils sont assis sur leur trône, avec la
tiare et le manteau ; une chaîne qui sort de la
muraille leur tient la tête droite, et leur sceptre

p403

est sur leurs genoux ; à côté d' eux, dans des auges
de porphyre, les femmes qu' ils ont aimées nagent
avec leurs habits dans des liquides inconnus. Dans
des salles constellées d' étoiles leurs trésors sont
rangés par losanges, par tas et par pyramides ; il y
a des lingots qu' on soulèverait avec des leviers,
des tonnes pleines d' or, des bassins d' argent qui
renferment des diamants. Je suis le gardien de ces
merveilles monstrueuses : debout sur les collines
chenues, la croupe adossée à la porte du souterrain,
la griffe en l' air et veillant jour et nuit, sans
cesse, j' épie pour les dévorer ceux qui voudraient
venir. C' est un pays blanchâtre, sans verdure et
sans rivière, garni de précipices, immobile et
ravagé ; le cil noir s' étend sur la vallée, où les
ossements des voyageurs s' égrènent en poussière.
Cependant si tu veux...
Le Phénix
planant, arrête son vol ; il a des ailes d' or et
deux étoiles à la place des yeux.
Là-haut...
il renverse son col et montre le ciel.
Là-haut est ma demeure, j' y monte sur un rayon de
soleil, au milieu des feux célestes je traverse les
firmaments ; je vois passer les météores, les
planètes faire leur danse avec les satellites
qu' elles conduisent ; je suis, sur l' azur, les
sillons argentins de la voie lactée répandue, et
j' effleure de l' aile des plages lumineuses où je
vais becquetant des étoiles.
Quand je suis fatigué, je me couche dans la lune en
courbant mon corps selon sa forme ovale. Poussée
par les brises, elle me porte assoupi, et j' achève
de m' endormir à son bercement monotone. Parfois je
la serre dans mes griffes ou la prends à mon bec,
et à grands coups d' aile je la traîne par les
espaces ; c' est alors qu' elle court si vite,
s' arrêtant sur les sommets, descendant les vallées,
sautant les ruisseaux, comme une chèvre vagabonde
qui broute en liberté dans sa vaste plaine bleue.
Durant les calmes nuits as-tu v sur la mer rouler
parmi les flots les paillettes d' or de ma queue qui
plongeait dans l' eau ?
Mais quand les jours sont accomplis, quand les
astres tournent lentement sur leurs essieux usés, et
que la flamme des soleils ne peut plus réchauffer
mon sang appauvri, je vais dans l' Yémen prendre la
myrrhe fraîche, dont je fais mon nid funèbre que je
dépose en un lieu solitaire, révélé par mes
ancêtres. Alors je ferme mes plumes et je me mets à
mourir. La pluie d' équinoxe tombant sur ma cendre la
mêle au parfum tiède encore ; il tressaille, il se
gonfle, un ver informe paraît dans la poudre grise,
il lui vient des ailes, il lève la tête, il
s' envole, c' est le phénix,

p404

fils ressuscité du père ; il entonne dans
l' immensité l' hymne de la vie éternelle. Des astres
nouveaux s' ouvrent au sein des cieux ; un soleil
plus jeune éclaire un monde plus fort, et les
sphères paresseuses se remettent à tourner.
Le phénix fait des cercles enflammés autour de la
tête de saint Antoine, il tombe des gouttes de feu,
des étincelles jaillissent ; d' autres animaux
arrivent, vipères, chats-huants, hiboux, serpents à
triple dard, bêtes cornues, monstres ventrus.
Le Cochon.
Que je suis malade ! Comme je souffre ! Qu' ils me
tourmentent ! Ils sont tous déchaînés contre moi.
Oh ! La la ! Ah ! Ah ! Ah !
Il court de côté et d' autre pour échapper aux
animaux qui le poursuivent.
Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ; je crève de
toutes les façons, on me tire la queue, on me
déchire les oreilles, on me perce le ventre, on me
crache du venin dans l' œil, on me lance des
cailloux, on m' abîme, on m' écorche le dos, et j' ai
un aspic qui me mord la verge !
Antoine
pleurant.
Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon !
Le Basilique
gigantesque serpent violet à crête trilobée,
s' avançant droit en l' air.
Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ; tout
y entre, car je suis le fascinateur, l' irrésistible
péril, le dévorateur universel. Si j' avance dans les
fleuves, l' eau bouillonne, les rochers où je me pose
éclatent, les arbres où je m' enroule s' enflamment,
la glace se fond sous mon regard, et quand je passe
dans les cimetières, les os des morts se mettent à
sauter dans leurs tombeaux comme des marrons dans la
poêle.
Et ce n' est pas parce que j' ai faim, c' est parce que
j' ai soif que je dévore ainsi. Moi-même je suis
brûlé sans relâche, et je cherche partout quelque
chose pour me rafraîchir. Ainsi j' ai bu, sans m' en
trouver mieux, l' eau des rivières, la rosée des
prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes ;
rien n' y fait. J' ai beau boire des larmes, du soufre,
du vitriol, du vin et de la lave, j' ai toujours soif,
je suis feu, je bois du feu, mais le feu me fait mal,
mais le feu m' attire... tiens ! ça me reprend, il
faut que j' avale ta mœlle et que je pompe ton cœur ;
je n' ai qu' à aspirer, il va

p405

venir de lui-même. J' ai deux dents, une en haut, une
en bas, tu vas sentir comme ça pince bien au cœur...
au cœur...
le basilique ouvre la gueule et fait une vaste
aspiration, qui attire la poussière, les insectes et
les animaux, tel qu' un courant d' air irrésistible ;
la robe d' Antoine claque au vent comme un drapeau,
il se cramponne des pieds tant qu' il peut pour ne
pas succomber.
Des moucherons bourdonnent, les serpents sifflent, les
bêtes féroces aboient, de grosses lucioles brillent
par terre ; on entend bruire des mâchoires, sonner
des écailles, renifler des narines.
Le Martichoras
lion de couleur cinabre, à figure humaine ; il a
trois rangées de dents en forme de peigne, une queue
de scorpion et des yeux glauques.
Je cours après les hommes, je les saisis aux reins,
je bats leur tête contre les rochers jusqu' à ce que
la cervelle en saute, je la mange tout seul, à mon
aise, allongé sur leur cadavre, me léchant les
babines dans la fosse où j' habite.
Ils ont cru, en entendant un bruit de flûte et de
trompette, que c' était sans doute quelque cohorte
guerrière qui passait au loin en poussant des
fanfares ; puis ils se sont approchés pour voir. Pas
du tout ! C' était moi qui hurlais pour les faire
venir. Alors je les déchire avec mes ongles, je les
étouffe avec ma queue, je les dévore avec mes dents ;
mes ongles sont tordus en vrilles, ils restent dans
les chairs, mais il m' en repousse d' autres au bout
des pattes ; mes dents sont taillées en scie, elles
cassent la pierre, coupent le bois, traversent le
marbre ; ma queue, que je dresse, abaisse, contourne,
étends, est garnie de dards aigus que je lance à
droite, à gauche, en avant, en arrière ; ils
traversent les boucliers, pénètrent les murailles,
sont envenimés comme la dent des crotales, plus
rapides que des phalariques.
Le martichoras déploie ses ongles, grince des dents,
et jette les épines de sa queue qui se suivent en
fusées.
Antoine, sans parler, sans remuer, reste fixe à
écouter toutes ces voix diverses et à regarder toutes
ces figures.
Le Catoblepas
corps de taureau, terminé par une tête de sanglier,
si pesante qu' elle tombe à terre et qu' il ne peut la
bouger ; un cou mince et flasque comme un boyau vidé
la rattache à ses épaules ; une crinière cendrée à
poils durs lui couvre le visage ; il est couché sur
le ventre, le groin dans le sable ; on lui voit à
peine le bout de ses pieds, qui paraissent être tout
au plus des rudiments informes.
Me dérange qui voudra ! Je ne bouge. Toujours je
reste ainsi, à sentir sur mon dos la chaleur cuisante
du soleil et sous mon

p406

ventre la chaleur douce de la terre ; ma tête est si
lourde que je ne peux la lever, je la roule au bout
de mon cou ; la mâchoire entr' ouverte j' arrache les
herbes vénéneuses arrosées de mon haleine, cela fait
autour de moi un demi-cercle pâle ; mais je mange si
lentement qu' elles ont le temps de repousser d' un
côté pendant que je suis à brouter l' autre. Une fois
pourtant, à force de me lécher les pieds, je meles
suis dévorés sans m' en apercevoir. Personne n' a
jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
morts. Si je relevais mes paupières, Antoine, mes
paupières grasses, et que tu aperçusses mes
prunelles, ne fût-ce que l' instant d' un éclair, de
suite tu mourrais !
Antoine.
Oh ! Oh ! Celui-là !
La voix lui manque.
Eh bien ?
Un long silence.
Si j' allais avoir envie de les regarder, ces
yeux ! ... pas maintenant, non... mais si l' envie m' en
prenait pourtant ? Songer qu' il ne faut qu' une
minute, la tentation d' un instant, l' épaisseur d' un
cheveu ! Oh ! Oh ! Non, non, non ! ... mais... mais
c' est qu' elle me vient, il me semble ? Ah ! J' en ai
envie, et il va... oh ! ... quoi ? ... qu' est-ce ?
J' entends des grandes eaux qui se précipitent, un
vent salé sèche la sueur de mon front, il me semble
que l' on marche sur des coquilles.
Il voit venir à lui des crabes aux pinces crochues,
des oursins garnis de piquants, des dauphins verts,
des poissons endentés ouvrant la bouche et roulant
des yeux, s' avançant sur leurs barbes, de grandes
huîtres qui bâillent en faisant crier la charnière de
leurs coquilles, des seiches crachant leur liqueur
noire, des cétacés soufflant par leurs évents, des
cornes d' Ammon se déroulant comme des câbles, et des
quadrupèdes couverts de poils glauques, qui se
dandinent avec lenteur en balançant sur leurs têtes
des goémons humides. çà et là des phosphorescences
verdâtres sautillent entre les plis des nageoires, au
bord des ouïes palpitantes, sur la crête tranchante
des dos, bordent comme des cercles le tour des valves
rondes, pendent à la moustache des phoques, ou
traînent par terre comme de grandes lignes d' émeraude
enflammées qui s' entre-croisent.
Les Bêtes De La Mer.
Elles respirent bruyamment.
Nous sommes essoufflées d' avoir gravi la montagne
pour arriver jusqu' ici ; la poussière de la route a
sali nos écailles, et nous

p407

tirons la langue comme des chiens hors d' haleine. Mais
comme nous allons bientôt nous replonger dans l' eau,
quand nous serons revenues ! Nous t' emmènerons,
Antoine, nous n' avons fait le voyage que pour
t' avoir. Oh ! Tu seras bien, là-bas, sur les lits de
varechs, par les vertes forêts où il y a des fucus
plus grands que des chênes. Nous autres, nous passons
entre leurs rameaux qui frissonnent au mouvement
régulier des vagues profondes, ce sont d' autres
feuillages, d' autres prairies, d' autres montagnes ;
nous avons des demeures humides, avec des
colonnettes de corail, des murs nacrés, et des
ruisseaux plus clairs traînant des perles brillantes
le long des bancs de gravier où viennent s' asseoir les
baleines. Tu ne sais pas nos immensités liquides : la
sonde des matelots n' est point descendue jusqu' à
nous, des peuples divers habitent les couches de
l' océan ; les uns sont au séjour des tempêtes, il leur
faut la longue écume se roulant sur la surface que
rident les brises de terre ; d' autres nagent en plein
dans la transparence des ondes froides, et sans
remuer s' y tiennent suspendus ; d' autres, plus loin,
frottent leurs poitrines contre le sable des
bas-fonds, aspirent par leurs trompes l' eau des
marées qui refluent, ou portent sur leurs épaules le
poids des sources de la mer. Pareilles à des soleils
découpés, des plantes toutes rondes abritent des
animaux endormis ; leurs membres poussent avec les
roches, le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps
inerte comme un flot d' azur. Nous vivons libres dans
les solitudes salées, accomplissant les fonctions
pacifiques de no effrayantes existences ; le galet
seul sait notre âge, et dans nos migrations, quand
nous remontons en haut, nous trouvons que les
continents ont changé de figure. Nous n' entendons que
les eaux s' agiter entre elles, et sur le dôme qui nous
abrite nous regardons passer la quille des navires,
comme des astres noirs qui glissent en silence.
Antoine
stupéfait.
Quelle quantité ! Quelle variété ! Quelles formes !
Il y en a dans la mer, il y en a dans la terre, il y
en a dans l' air ! ... mais je ne vois pas tout...
elles arrivent, elles tourbillonnent, elles
s' amassent, les unes pareilles, les autres
dissemblables, petites, grandes, horribles,
mélodieuses ; leurs regards ont des profondeurs où
mon âme tourbillonne, on dirait que ce sont des
âmes. à quoi leur servent tous ces organes ? Comment
vivent-elles ? Pourquoi tout cela ? La drôle de
chose ! La drôle de chose !
à mesure que saint Antoine regarde les animaux, ils
grossissent, grandissent, s' accroissent, et il en
vient de plus formidables et de plus monstrueux
encore : le tragelaphus, moitié cerf et moitié bouc ;
le phalmant couleur de sang, qui fait crever son
ventre à force de hurler ; la grande belette
Pastinaca, qui tue les arbres par

p408

son odeur ; le senagion, du pays de Dist, long d' un
parasange ; le senad à trois têtes, qui déchire ses
petits en les léchant avec sa langue ; le
myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière, et
dont les génitoires sont à rebours ; le serpent
Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ;
le chien Cépus, dont les mamelles distillent une
couleur bleue ; la pœphaga, cavale aux vertes
narines, qui porte une chevelure de femme à la
crinière ; le porphyrus, dont la salive fait mourir
dans des transports lascifs ; le presteros, qui rend
imbécile par le toucher ; le mirag, lièvre cornu
habitant des îles de la mer.
Et d' autres, confus, pêle-mêle, glissant comme
l' éclair, emportés comme des feuilles sèches ; il
arrive des rafales hurlantes, pleines d' anatomies
merveilleuses. Ce sont des têtes d' alligators
portées sur des pattes de canard, des cous de cheval
terminés par des vipères, des grenouilles velues
comme des ours, des hiboux à queue de serpent, des
pourceaux à tête de tigre, des chèvres à croupe
d' âne, des ventres ailés qui voltigent comme des
moustiques, des caméléons grands comme des
hippopotames, des poulets à quatre pattes, des
veaux à deux têtes dont l' une pleure et l' autre
beugle, des fœtus quadruples se tenant par le
nombril et valsant comme des toupies, des chameaux à
cornes de bélier, des anguilles sur des pattes de
chevreuil, des chats rouges mâchant des mains
humaines, des grappes d' abeilles se défilant comme un
chapelet, des plaques de teigne qui roulent comme des
disques de gazon jaune, des corps de femmes ayant à
la place du visage une fleur de lotus épanouie ; et
puis des carcasses gigantesques remuant comme des
rouages leurs articulations blanches, des végétations
qui partent des poitrines telles que des rameaux de
chair qui se divisent et s' entrecroisent, des aloès
couverts de pustules roses, des limaces traînant
leurs coquilles mouchetées, des polypes tout garnis
d' yeux, s' accrochant par leurs bras, aspirant l' air
par leurs trompes, contractant leurs gaines, ouvrant
leurs trous dilatés, se gonflant, se développant,
s' avançant.
Et ceux qui ont passé reviennent, ceux qui ne sont
pas venus arrivent, ils tombent du ciel, sourdent de
terre, dégringolent des rochers. Les cynocéphales se
mettent à aboyer, les sciapodes se couchent, les
blemmyes travaillent, les pygmées disputent, les
astomi sanglotent, la licorne hennit, le martichoras
rugit, le griffon frappe du pied, le basilique
siffle, le phénix vole, le sadhuzag pousse des sons,
le catoblepas soupire, la chimère crie, le sphinx
gronde ; les bêtes marines se mettent à palpiter des
nageoires, les reptiles à souffler leur venin, les
crapauds à sauter, les moucherons à bourdonner ; les
dents grincent, les ailes vibrent, les poitrines se
bombent, les griffes s' allongent, les chairs
clapotent ; il y en a qui accouchent, d' autres
copulent, ou d' une seule bouchée s' entre-dévorent.
Tassés, pressés, étouffant par leur nombre, se
multipliant à leur contact, ils grimpent les uns sur
les autres. Et cela monte en pyramides comme une
montagne, un grand tas remuant de corps divers, dont
chaque partie s' agite de son mouvement propre, et
dont l' ensemble complexe oscille d' accord, bruit et
reluit à travers une atmosphère épaisse que raye la
grêle, où tombent la neige, la pluie,

p409

la foudre, où passent des tourbillons de sable, des
trombes de vent, des nuages de fumée et qu' éclairent
à la fois des lueurs de lune, des rayons de soleil,
des crépuscules verdâtres.
Antoine.
Le sang de mes veines bat si fort qu' il va les
rompre, ma tête éclate en morceaux, mon âme déborde
par-dessus moi. Je voudrais m' en aller, partir,
fuir !
Moi aussi je suis animal, la vie me grouille au
ventre, et je sens des bouillonnements intérieurs
comme il y en a dans les fleuves. J' ai envie de voler
dans les airs, de nager dans les eaux, de courir dans
les bois. Oh ! Comme je serais heureux si j' avais ces
membres forts, puissants, ces robustes existences
sous leurs cuirs inattaquables ! Il me semble que
j' aurais chaud dans le ventre des baleines, et que je
respirerais plus à l' aise sur ces vastes envergures.
J' ai besoin d' aboyer, de beugler, de hurler. Que
n' ai-je des nageoires, une trompe ? Je voudrais vivre
dans un antre, souffler de la fumée, porter une
trompe, tordre mon corps et me diviser partout, être
en tout, m' émaner avec les odeurs, me développer
comme les plantes, vibrer comme le son, briller comme
le jour, me modeler sous toutes les formes, entrer
dans chaque atome, circuler dans la matière, être
matière moi-même pour savoir ce qu' elle pense.
Tout à coup
Le Diable
paraissant derrière saint Antoine et ricanant :
tu vas le savoir, je vais te l' apprendre !
Sur les côtés, les ombres des péchés capitaux
réapparaissent, bondissent d' une manière furieuse.
Le diable se rapproche, baisse la tête, et, fondant
sur saint Antoine, l' accroche aux reins par ses
deux cornes et l' emporte avec lui en criant.
Le Cochon
cabré sur ses pattes de derrière et regardant saint
Antoine qui disparaît dans les airs.
Oh ! Que n' ai-je des ailes, comme le cochon de
Clazomène !

III

p410

Dans les espaces.
Antoine
porté sur les cornes du diable.
Où vais-je ?
Le Diable.
Plus haut.
Antoine
criant.
Assez !
Le Diable.
Plus haut ! Plus haut !
Antoine.
La tête me tourne, j' a peur, je vais tomber.
Le Diable.
Retiens-toi par les mains à mes cornes et regarde en
l' air.
Antoine.
Malgré moi mon regard descend comme un fil à plomb,
et me tire par en bas ; je vois la campagne qui se
lève debout, telle qu' une immense toile peinte.

p411

Le Diable.
Tiens-toi !
Antoine.
Voilà le sommet des arbres qui disparaît, les
collines qui s' abaissent ; je vois les villes comme
des taches d' encre éclaboussées, les routes telles
que des pattes d' insectes qui se prolongent et
s' amincissent. La mer ne remue plus, elle est toute
plate, on la dirait solide comme la terre, et c' est
la terre au contraire qui se balance en oscillant. Je
vois les pics des montagnes couverts de neige, qui se
tassent les uns près des autres comme des moutons qui
se rassemblent en troupeau. ça saute ! ça danse !
L' air pèse sur ma poitrine, j' étouffe ! Le vent par
grandes bouffées me donne des coups dans la figure.
Ils continuent à monter.
Mais l' abîme s' élargit, il va me prendre.
Le Diable.
Bon courage ! Ne me lâche pas !
Antoine.
Ah ! Je me sens dissoudre, toute la vie me remonte
aux lèvres, et je retiens mon sanglot pour ne pas
l' exhaler d' un seul soupir.
Le Diable.
Encore un moment, ce sera passé tout à l' heure.
Antoine.
Je flotte éperdu dans des immensités froides, et
sans les contractions sourdes qui me remuent par
intervalles, je croirais que je suis mort ; comme un
fil de laiton d' une lyre que l' on brise, mes nerfs se
rompent à la fois, et mon être entier, se détachant
de lui-même, entrechoque ses morceaux avec des
grincements aigres et des vibrations traînantes. Le
ciel est tout noir. Oh ! Les nuages déjà sont bien
loin... où vais-je ? Où donc ? Où donc ?
Le diable continue à gravir l' espace d' une façon
furieuse ; Antoine, défaillant, se tient assis entre
ses cornes. Pour l' empêcher de tomber le diable le
retient avec ses deux bras levés, et donne de grands
coups d' aile dans l' air.

p412

Antoine.
Je n' en puis plus, je ne vois plus rien, tout
disparaît, s' efface, oh !
Il s' évanouit à moitié.
Les ténèbres partout ! Un grand souffle seulement qui
me pousse... qui me pousse ! ... assez ! Assez !
Le Diable.
Attends, ta douleur va finir ; nous avons passé les
régions moyennes, ne sens-tu pas un autre air qui
t' arrive ? Et voilà toutes les étoiles qui paraissent
plus grandes que jamais tu ne les as vues.
Antoine
rouvrant les yeux.
Tiens ? En effet, comment ?
Le Diable.
N' est-ce pas que tu es mieux déjà, que tu vis plus à
l' aise ?
Antoine.
Oui, oui quelles clartés ! Les astres palpitent
comme des yeux, il me semble qu' ils me regardent, le
ciel est doux, la sérénité de l' éther pénètre mon
cœur apaisé.
Le Diable
montant.
Tu ne voudrais plus redescendre peut-être ; regarde,
contemple, plus de terre, plus de mer !
Antoine.
Oh ! Comme c' est beau ! Comme c' est grand ! Comme
j' y vois loin !
Le Diable.
Naguère ta vue s' arrêtait aux collines et ta pensée,
comme elle, s' agitait dans un cercle restreint ;
elle y tournait, s' y perdait, et s' affaissait épuisée
sans plus vouloir avancer, comme un chameau

p413

fatigué qui s' assoit sur son bagage. Mais à présent
tu es haut, tu as dépassé l' atmosphère viable des
créatures, car j' ai secoué dans mes bonds jusqu' au
dernier grain de sable qui fut collé à tes sandales.
Les épouvantements du commencement, le vertige des
hauts lieux, les pesanteurs du corps qui te
retenaient vers le sol, tout a disparu ; joyeux,
calme, immense, tu circules en liberté dans l' espace
bleu.
Antoine.
à mesure que je monte, je deviens plus léger ; plus
j' ouvre les yeux, plus je vois, et plus s' étend
l' étendue.
Le Diable.
Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein ? Déjà
pourtant, à travers l' extase, tu avais parfois
entrevu le verbe, qui tout à coup se révélait à toi,
indépendant et lumineux, au-dessus du dogme,
au-dessus de la foi, dégagé des moyens par lesquels
on aspire à lui ; mais, comme ce ciel qui te
paraissait d' en bas obscurci par les nuées, toujours
ton Dieu gardait dans l' ombre la plus grande partie
de lui-même ; car, pour l' accorder à ta tendresse, tu
le décorais de tant de vertus que tu allais ramenant
l' infini aux proportions de ta nature, tandis que ton
âme, s' embourbant à part dans les préoccupations du
salut, perdait de plus en plus le fil mince qui la
rattachait à l' idée ; et le Dieu ravalé et l' homme
déchu s' écartaient l' un de l' autre. Quoique la lune
à tes yeux n' eût l' air que d' un plat d' argent, tu la
croyais distante de toi par d' incalculables
espaces ; mais tu sentais pourtant qu' elle devait
être tout ensemble moins petite et plus voisine, et,
contemplant ses rayons pâles, tu rêvais un astre plus
large et un absolu supérieur. As-tu vu quelquefois
des pêcheurs de perles fines ? Ils n' iraient point
au fond des gouffres s' ils avaient gardé la tunique
qui gênait leurs mouvements ; de peur qu' un seul de
leurs muscles ne s' en trouvât alourdi, ils ont tout
laissé sur la grève, jusqu' à l' amulette de
fer-blanc attachée par leur mère. Si tu étais encore
au seuil de ta cabane, que tu sentisses la terre sous
tes pieds, et que tu vécusses de ses pâtures, tu
n' aurais pas le spectacle de maintenant, cette
plénitude d' immensité où se dilate ton cœur libre.
Ils montent toujours, le ciel de plus en plus
devient radieux.
Antoine.
Ah ! Les belles comètes ! Leur queue de feu, creusée
au milieu, se courbe comme cele des dauphins ; elles
passent, elles tournent...

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telles que des flocons de neige, les étoiles tombent
sans bruit.
Le Diable.
Plus loin, tout là-bas, au delà des étoiles qui ont
des noms, aperçois-tu une matière lumineuse, d' où
sortent incessamment tous les soleils ?
Antoine.
Oui, je la vois, il s' en détache des parcelles qui se
mettent à tourner. Oh ! Ma prunelle s' inonde, tout
est lumière, je marche dans les clartés !
Le Diable.
Roulons-nous dedans, comme des poulains sur l' herbe ;
diffuse-toi, répands-toi, étale-toi. Comme élie qui
se ratatinait sur le corps de l' enfant mort, aspire
le souffle caché qui gît au sein des choses.
Antoine.
Je vois s' élargir des cercles, j' entends le
ronflement des sphères.
Le Diable.
Sans nombre et sans fin, jaillissant toujours, les
âmes, par des fulgurations incessantes, ruissellent
de la grande âme ; sorties d' elle, elles gravitent
autour, dans leurs zones assignées, avec quelque
chose qui les pousse à en sortir, quelque chose qui
les en empêche, et cela fait qu' elles dessinent sans
dévier leur parabole éternelle ; les unes vont
éclairer des parties ténébreuses, d' autres remontent
à leur foyer, d' autres scintillent en place ; elles
brillent, se cachent, se succèdent, changent de
région dans l' infini, mais ne meurent jamais.
Passe un aérolithe. Antoine, effrayé, pousse un cri.
Ah ! Ce globe de feu va m' écraser ! Qu' est-ce donc ?
Le Diable.
C' est un morceau qui tombe de la tête de Cynosure.
Antoine.
Pourquoi donc ? Où va-t-il ?

p415

Le Diable.
S' il est assez fort pour se dégager des attractions
qui le sollicitent, il s' arrêtera, ira prendre son
mouvement et devenir à son tour le centre d' un
système ; à lui s' agrégeront toutes les parties
ressemblantes disséminées dans l' espace et qui s' en
désuniront plus tard pour former d' autres mondes.
Antoine.
Pourquoi les planètes peuvent-elles se détacher
ainsi, et point les âmes ?
Le Diable.
Qui sait ?
Antoine.
Mais non, car je sens toujours la mienne qui ne
quitte pas Dieu.
Le Diable.
Ah ! Comme l' aérolithe flamboyant qui passait tout à
l' heure, si dans un effort suprême, elle se dégageait
de ce qui la retient, qu' elle pût sortir aussi de
l' attraction qui la retient et continuer droit son
mouvement, s' enflammant de plus en plus au courant de
sa course, elle deviendrait peut-être le principe
d' un ordre nouveau, le noyau d' un monde.
Ils montent, le diable reprend :
cette poussière lumineuse qui s' étale par grandes
traînées d' or, ce sont des portions d' astres
vieillis, qui achèvent de s' évaporer dans l' espace ;
chaque atome que tu vois a été partie d' un soleil.
Antoine.
Les soleils s' usent donc ?
Le Diable.
Les soleils, mais pas la lumière qui est en eux. La
substance dure, chaque parcelle s' est désunie de
l' unité pour devenir unité ; seulement la forme qui
les rassemblait s' est reportée ailleurs. à la
dissolution de l' homme, quand se défait l' assemblage
momentané qui constituait sa personne, tous les
éléments qui le composaient repartent en liberté vers
leur patrie première. Alors des mondes

p416

s' organisent dans son cadavre à peine froid, des
races se dépêchent de naître, il y a des peuples qui
ont pour océan les liquides de son ventre, et qui
courent, comme entre des arbres, à travers les poils
de sa peau. Le chaos, pour eux, c' était l' instant où
le corps intact recélait dans ses organes non
détruits les germes d' où ils devaient éclore ; mais
l' ordre s' établit, et plus gagne la pourriture, plus
se développe l' harmonie. Et l' âme aussi, délivrée de
l' unité qui la retenait, se diffuse pour pénétrer
d' autre matière. N' as-tu pas reconnu des voix
humaines dans le murmure des roseaux ? Les chiens qui
hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts ?
Quand tu tressailles au vent du soir, c' est qu' il
t' apporte des caresses fluides et des senteurs de
sentiment, comme celles que l' on hume sur les têtes
chéries. Il n' y a qu' un certain nombre de couleurs,
de sons, de formes, d' idées, qui passent et repassent
dans la substance pour en varier les modes, et sous
des apparences différentes manifester l' éternelle
chose : de ces existences infinies, l' être vit, comme
elles vivent de lui.
Les racines de Dieu sont au fond de l' âme humaine :
c' est de là que se tire l' absolu.
Antoine.
Je n' avais point soupçonné que l' âme fût si grande !
Le Diable.
Ni le ciel non plus ! Et pourtant tu employais ta
vie, tête levée, à en calculer la hauteur ; mais
quand tu venais de laver tes mains, et que tu restais
ensuite à considérer tes ongles que le jour, passant
à travers, rendait blanchâtres comme des plaques
d' agate, est-ce que tu comprenais quelque chose à
cette matière qui se trouvait là au bout de tes
doigts ? Et quand tu remuais ton bras, savais-tu
comment ? Et quand s' avançait ton pied, savais-tu
pourquoi ? La fiente de ton cochon, lorsqu' elle
poudroyait en plein soleil avec les scarabées verts
qui bourdonnaient à l' entour, suffisait tout comme
Dieu à torturer ta pensée ; ton corps, qui était à
toi, était bien loin de toi cependant, par l' ignorance
de lui où tu restais toujours ; ton âme, par laquelle
tu pensais, tu l' ignorais si bien que de minute en
minute tu y découvrais à parcourir ; pour la connaître
en effet il t' eût fallu posséder d' avance toutes ses
pensées, toutes ses imaginations, toutes ses
réflexions, toutes ses douleurs possibles. Or qui
peut prédire, le soir, les rêves de son sommeil, et
connaître, pendant la vie, ce qu' il y a derrière la
mort ? L' infiniment petit est aussi difficile à
saisir que l' infiniment grand ; on ne oit pas plus
pousser l' herbe que naître les étoiles. Mais par
delà l' intelligence humaine il n' y a plus ni ce qui
est grand, ni ce qui est petit,

p417

car l' illimité n' est pas sujet à la mesure,
l' éternité n' a point de durée, Dieu ne se classe
pas en parties.
Si le plus imperceptible des brins de la matière
t' arrête, et qu' il te découvre d' un coup une aussi
vaste étendue que l' ensemble des choses créées, c' est
qu' il y a dans l' un comme dans l' autre un insaisissable
infini qui les lie d' une vie commune et les fait
pareils tous deux ; or il n' y a pas deux infinis,
deux dieux, deux unités ; il y a lui , et puis
c' est tout.
Antoine.
Comment tout ! Dieu est partout, alors ! Mais
comment, partout ? Il est donc dans l' abstraction de
ceux qui pensent, dans la passion de ceux qui
sentent, dans l' action de ceux qui font. Est-ce que
c' est lui qui vous regarde dans le regard, qui bruit
dans le son, brille dans la couleur, étincelle dans
la lumière ? Est-ce lui qui est noir dans la nuit et
vermeil dans le soleil ? Assiste-t-il à tout cela ?
Est-il tout cela ? Cette partie de moi, où je n' ai
jamais pu entrer, c' était donc lui ! Je m' en doutais
tant cela me paraissait énorme, indistinct,
écrasant ! Je sentais bien qu' il m' entourait comme
l' air, que je marchais en sa personne, qu' il me
donnait pour l' aimer quelque chose de lui-même,
mais... oh ! Montons... oui... plus haut, plus
haut ! Encore ! Jusqu' au fond... tout au bout !
Ils montent, le ciel s' élargit à mesure, les étoiles
se touchent tant il y en a ; c' est un immense dôme,
tout lumineux d' une lumière toute blanche.
Le Diable.
Souvent, à propos de n' importe quoi, d' une goutte
d' eau, d' une coquille, d' un cheveu, tu t' es arrêté,
immobile, la prunelle fixe, le cœur ouvert.
L' objet que tu contemplais semblait empiéter sur toi,
à mesure que tu t' inclinais vers lui, et des liens
s' établissaient ; vous vous serriez l' un contre
l' autre, vous vous touchiez par des adhérences
subtiles, innombrables ; puis, à force de regarder,
tu ne voyais plus ; écoutant, tu n' entendais rien, et
ton esprit même finissait par perdre la notion de
cette particularité qui le tenait en éveil. C' était
comme une immense harmonie qui s' engouffrait en ton
âme avec des frissonnements merveilleux, et tu
éprouvais dans sa plénitude une indicible
compréhension de l' ensemble irrévélé ; l' intervalle
de toi à l' objet, tel qu' un abîme qui rapproche ses
deux bords, se resserrait de plus en plus, si bien
que disparaissait cette différence, à cause de
l' infini qui vous baignait tous les deux ; vous vous
pénétriez à profondeur égale, et un courant subtil
passait de toi dans la matière, tandis que la vie
des éléments

p418

te gagnait lentement, comme une sève qui monte ; un
degré de plus et tu devenais nature, ou bien la
nature devenait toi.
Antoine.
Il est vrai, souvent j' ai senti que quelque chose de
plus large que moi se mêlait à mon être ; petit à
petit je m' en allais dans la verdure des prés et
dans le courant des fleuves, que je regardais
passer ; et je ne savais plus où se trouvait mon
âme, tant elle était diffuse, universelle, épandue !
Le Diable.
Les vois-tu bien les innombrables feux du ciel ?
Constellations, planètes, météores, astres lointains,
étoiles d' un jour, chacun tourne, chacun brille, et
c' est le même mouvement, la même lumière, principe
unique réparti dans chacun, et qui à travers leurs
dissemblances de forme et de durée les fait tous
pareils quant à la substance qui les compose.
Le même sang de l' homme anime ses pieds et bouffit
les veines de son front : c' est le souffle de Dieu
qui circule parmi les mondes et les contingences de
ces mondes. Les gouttes de ce sang sont pareilles en
tant que parties d' un même tout, et si elles ne
l' étaient, ce tout ne serait pas ; elles se
cherchent, tourbillonnent, s' attirent, se joignent,
se pénètrent, formées elles-mêmes d' autres particules
plus menues, lesquelles sont formées d' autres, et
ainsi de suite, et toujours tant que tu pourras les
diviser, tant que ta pensée pourra les abstraire.
C' est en vertu de cette essence commune que,
s' unissant, elles exécutent l' ensemble que chacun
représente en soi, toute partie de la matière étant
une cristallisation de l' infini. Pour qu' un diamant
soit fait, il a fallu que les forces de la nature
travaillassent à la fois ; le grain de sable qui
crie sous ton pied est le produit complexe de mille
créations éteintes ; la pensée qui te survient
maintenant, elle a été amenée jusqu' à toi, et au
degré qu' elle a, par des successions, des
gradations, des transformations et des renaissances ;
ce que chaque homme a songé depuis qu' il y a des
hommes, y a contribué pour quelque chose, tout e
lie, s' emboîte, se fond et se confond. Fini, infini,
âme, corps, forme, idée, se confondent ; l' esprit
s' approprie la matière, la monte à son niveau,
l' annihile par abstraction ; la matière accapare
l' esprit, entre en lui, l' étouffe de son poids,
l' enfouit en son domaine.
N' y a-t-il pas des existences inanimées, des choses
inertes qui paraissent animales, des âmes
végétatives, des statues qui rêvent et des paysages
qui pensent ? Chaîne sans bout et sans fin,
syllogisme immense dont le principe est inconnu, dont
la conclusion est cachée, et que l' on saisit tant
bien que mal par le milieu,

p419

comme si l' on n' était pas arrivé à temps pour en
relier les deux termes.
Un rythme mystérieux mène à la danse les atomes
réunis, qui s' entrelacent, se quittent et se
reprennent dans une vibration perpétuelle, dont
chacun est une parcelle ; les corps, à travers leur
naissance, leur existence et leur trépas, ne faisant
que poursuivre leur rentrée dans l' unité de la
poussière d' où ils sont sortis, l' âme, avec ses
extensions sans bornes, n' aspire qu' à retourner au
Dieu d' où elle est venue.
Antoine.
Oh ! C' est donc pour cela qu' il me prend si souvent
des envies d' être mort et que je cherche longtemps
si je n' ai pas vécu dans d' autres mondes ?
Le Diable.
Mais la matière n' est pas d' un côté, l' esprit de
l' autre, car il y aurait un infini de matière, un
infini d' esprit, deux infinis et qui, étant deux,
seraient par conséquent bornés, d' où il n' y aurait
plus d' infini ; or, puisqu' il ne peut y en avoir
qu' un et l' infini n' étant égal qu' à lui-même, ou
plutôt n' ayant pas d' égal, les parties qui sont en
lui sont donc égales entre elles. Ce' est en effet
que par rapport à la terre qu' il y a un haut et un
bas, un jour et une nuit ; que par rapport à la
créature qu' il y a une vie et une mort ; que par
rapport au fini qu' il y a des limites, que par
rapport à l' esprit qu' il y a des différences. Il
n' existe point d' atome plus grand l' un que l' autre,
ou il n' y a point d' atome, ou bien tout est atome.
Crois-tu que ton âme soit plus une âme que toute
autre âme ? Alors elle ne serait plus âme,
c' est-à-dire l' infini en toi ! Toutes sont donc
pareilles en tant qu' âmes. Mais, puisque la substance
contient les modes et que les choses sont en Dieu,
où est donc la différence essentielle qu' il y a entre
les parties de ce tout, entre le corps et l' âme, la
matière et l' esprit, le laid et le beau, le bien et
le mal ?
Le diable monte avec de furieux coups d' aile, ses
ailes s' agrandissent toujours, il se développe, ses
cornes s' étendent.
Antoine.
Comme nous allons vite ! ça m' emporte, je suis aspiré
par en haut, je file en droite ligne sans
m' arrêter... tiens ! ... mais... cela change encore,
je vois maintenant les étoiles tout au-dessous de
moi... la lumière a perdu ses rayons... est-ce le
vide ?

p420

Le Diable
riant.
Ah ! Ah ! Tu t' étonnes de ne trouver ni les neuf
cercles qui enlacent l' univers, ni les portes du
cancer et du capricorne, ni le zodiaque tel qu' il est
peint sur les murailles, ni les roues d' ézéchiel, ni
l' échelle de Jacob avec un ange à chaque degré ?
Antoine
effrayé.
Comment ! Il n' y a rien ?
Le Diable.
Non, car rien n' est pas ; le vide au contraire c' est
l' être même dégagé de tout attribut qui l' encombre.
Est-ce que l' idée pure peut se préciser par une
formule ? Penses-tu enfermer la substance dans
quelque chose ?
Ils montent toujours.
Antoine.
Mes yeux ne suffisent plus, mon esprit se fond et
craque comme les glaciers au soleil. Irai-je
toujours ? Où donc est le but ?
Le Diable.
En soi ! Car si avant que tu remontes dans les
causes, de si loin que tu tires les genèses,
toujours il faudra que tu en viennes à une cause
première, à un principe unique, à un Dieu incréé et
qui existe parce qu' il existe. Mais le séparer de la
création pour expliquer la création, ce n' est pas
lui-même l' expliquer davantage ; et il reste
maintenant aussi incompréhensible hors d' elle que la
création, tout à l' heure, l' était sans lui.
La mélodie d' une lyre, ce n' est ni l' air mis en
mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son des
notes ; elle résulte de tout cela et elle le cause.
Eh bien ! Tu ne sépareras pas plus la mélodie de la
lyre d' avec tout ce qui contribue à l' effectuer que
tu ne disjoindras Dieu du monde, le fini de
l' infini, l' attribut de la substance ; et si u me
dis que la mélodie du moins est jouée par quelqu' un,
il faudrait savoir comment ce quelqu' un peut jouer,
et ainsi de suite.
La mélodie se fait en vertu d' un ordre qui est en
elle, d' où elle n' est pas libre. Dieu existe en
vertu de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être,
et alors il n' est pas libre.

p421

Antoine.
Pas libre ? Le tout-puissant ! Comment donc,
puisqu' il est le maître ?
Le Diable.
Eh ! S' il est le maître, est-il libre de ne l' être
plus ? Peut-il se reposer, s' anéantir ? Peut-il faire
qu' autre chose que lui soit Dieu ? Ou devenir autre
chose ?
Antoine.
Mais... pourtant... cependant... il punit le mal et
récompense le bien.
Le Diable.
D' après l' ordre, mais qu' il n' a pas posé
volontairement, puisque c' est en vertu de cet ordre
qu' il existe et que cet ordre le constitue. Par
l' effet seul qu' ils sont, les faits engendrent
d' autres faits que l' on appelle ordinairement leurs
conséquences : telle action en amène une autre, qui
en produit une seconde, d' où une troisième, une
centième, sans qu' il soit possible d' en arrêter une
seule, ni de la faire dévier de sa route ; le bois
qu' on brûle devient flamme, puis charbon, puis
cendre, successivement ; le lait devient crème,
fromage, vermine ; le morceau d' agneau que tu
manges, arès avoir été en toi sang, chair, humeurs,
engraissera la prairie où il paissait et sera
rebrouté dans l' herbe qui l' a nourri. L' homme qui
fait le mal en reçoit la punition. Que sais-tu s' il
ne sera pas récompensé plus tard d' avoir été puni
jadis ? C' est son crime qui attirera son châtiment,
ce châtiment qui produira par la suite un autre
état, ce dernier terme qui en engendrera un suivant.
Dieu n' est pas plus libre de ne point punir le mal
que tu n' es libre d' avoir l' idée qu' il le doit. Ton
âme contient Dieu puisqu' elle pense ; comment ton
âme pense-t-elle ? C' est par Dieu. Mais l' infini ne
peut être ailleurs qu' en lui-même ; Dieu vit donc
dans la vie, se pense dans la pensée ; du moment que
tu es, il est en toi ; de l' instant que tu le
comprends, tu es en lui ; il est toi, tu eslui, et
il n' y a qu' un.
Antoine.
Il n' y a qu' un ! Il n' y a qu' un ! J' en suis donc, je
fais partie de Dieu, moi ! Ce cœur qui d' amour
illimité se gonfle pour lui, c' est donc lui qui est
dedans, qui se dilate et s' y retourne ! Ni mon corps
ni mon esprit ne sont plus, mon corps est de la
matière de toute matière, mon esprit de l' essence de
tout esprit,

p422

mon âme est toute l' âme ! Immortalité, étendue,
infini, j' ai tout cela, je suis cela ! Je me sens
substance ! Je suis pensée !
Le diable s' arrête, planant immobile, les ailes
étendues ; le souffle de sa poitrine secoue saint
Antoine à bonds inégaux, puis s' éteint par degrés ;
il lâche les mains, Antoine se tient tout seul.
Antoine.
Et je n' ai plus peur ; non, je comprends, je vois, je
respire dans une plénitude... comme je suis calme !
Le corps du diable, perdant es proportions, se
pénètre de lumière et s' illumine ; son œil immense
se fait tout bleu comme le ciel, ses ailes
disparaissent, et sa figure plus vague devient belle
à ravir. Tournant la tête de côté, il regarde saint
Antoine, qui se penche vers lui du haut de ses
cornes.
Le Diable.
C' est dans cet infini que se meuvent les choses,
l' universalité s' englobe dans l' idée. Quand tu
entendais tantôt la musique des sphères, ce' étaient
pas les sphères qui tournaient, mais en toi que se
passait cette harmonie que tu croyais entendre ;
quand tu t' épouvantais de la hauteur de l' abîme,
c' était toi qui faisais l' abîme par l' illusion de ton
intelligence, qui admettait des distances dans
l' étendue et créait des degrés dans ce qui n' a pas
de mesure ; ces clartés où tu te dilatais tout
joyeux, c' était toi qui les voyais. Qui te dit
qu' elles sont ?
Le regard du diable se creuse de profondeurs
sombres, s' élargit, s' étend et tourbillonne en
entonnoir comme un gouffre de la mer. Fixe, béant,
éperdu, Antoine de plus en plus se rapproche du
diable, et se met à descendre de marche en marche sur
les andouillers de ses cornes.
Le Diable
continue vite et à voix basse.
Qui te dit qu' elles sont ? As-tu pu acquérir la
connaissance, autre chose que ta connaissance ? Pour
atteindre à la vérité, autre chose que ton idée de
ce qui est vrai ? Peux-tu voir ton œil autrement
qu' avec ton œil ? Et s' il se trompe ? Si ton âme
pose tout et que cette âme soit mensonge, où est la
certitude de ce qui est posé ? Que seras-tu ? Qu' y
aura-t-il ? Pendant le sommeil de la vie, l' homme,
comme un Dieu engourdi, sent confusément qu' il rêve
et qu' il se réveillera plus tard ; mais si jamais ne
venait le réveil ? Si tout cela n' était que dérision
infinie, qu' il n' y eût que néant ? Ah ! Tu ne conçois
pas que le néant puisse

p423

être ! Mais qui te dit que ce n' est pas l' absurde, au
contraire, qui est le vrai, qu' il y ait même quelque
chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même on
prouverait tout, jamais une preuve n' existe que par
rapport au monde qu' elle concerne et à l' intelligence
qui la perçoit, et si ce monde lui-même n' est pas,
si cet esprit n' est pas ? Ah ! Ah ! Ah !
Antoine
suspendu dans l' air, flotte en face du diable et
touche son front avec son front.
Mais tu es, toi, pourtant ! Je te sens. Oh ! Comme
tu es beau !
Le diable ouvre la gueule toute grande.
Oui, j' y vais, j' y vais !
Le diable tend les bras pour l' enlacer, Antoine
avance les siens vers lui. Dans le geste qu' il fait,
sa main, frôlant sa robe, heurte son chapelet ; il
pousse un cri et tombe à terre.
Il se retrouve devant sa cabane, étendu à plat dos
sur le sol, les bras en croix, immobile ; sur les
ruines de la chapelle il y a le cochon debout, les
pattes écartées, les yeux fixés, le poil hérissé, la
queue raide.
Tout est ténèbres, pas un souffle, pas un bruit.
Les deux prunelles du cochon brillent dans l' ombre,
on entend les gémissements faibles de saint
Antoine ; peu à peu cependant il se ranime, palpe
la terre autour de lui, rouvre à demi les yeux, et,
tournant la tête sur chaque épaule, regarde avec
étonnement ce qui l' entoure.
Comment se fait-il ? Où étais-je donc ? Mais...
ah !
La fatigue le reprend t il redevient immobile, il
retombe.
Oh ! Oh ! C' est comme si j' avais du plomb dans ma
tête, elle est si lourde que je ne peux pas la
remuer, je la sens collée à la terre.
Il bâille, s' étire les membres, soupire.
Ah ! Qu' on est bien couché ! ... je voudrais pourtant
changer de place, ces pierres me font mal.
Il essaie, en s' appuyant sur les coudes, mais il
retombe.
Comme je suis las ! On me tuerait maintenant que je
n' aurais pas la force de crier grâce... ah ! ... je
souffre à l' estomac, j' ai faim, j' ai bien envie de
manger... ah ! Ma foi, non, tant pis !

p424

Il parvient à se tourner sur le côté droit, et il y
reste les yeux ouverts, contemplant d' un air stupide
les décombres de la chapelle. à la fin son regard
rencontre le cochon.
Tiens ! Le cochon ! Il est toujours là, lui ! Je le
croyais mort... pourquoi ça ? Je ne sais pas... ah !
Mais comme je suis fatigué ! Qu' ai-je donc fait ?
Ah !
Il retombe sur le côté gauche.
Mon cœur ne bat plus, je ne le sens pas, il me
semble que je suis comme les cailloux ; j' ai beau
vraiment chercher quelque chose dans ma pensée, c' est
comme en un vieux puits vide, abandonné, qui a des
ronces sur ses bords, et au fond une grande tache
noire.
Je n' ai souvenir de quoi que ce soit. Est-ce que
jamais je ne bougerai de là ? Qu' est-ce donc que
l' on entend par l' âme ? En ai-je une ? ... après tout,
qu' est-ce que cela me fait ? ... eh bien, si, j' en
ai..., ah !
Il retombe.
Cependant je n' ai pas toujours vécu ainsi...
autrefois... que je me rappelle... essayons de nous
relever, allons ! Un bon coup de reins ! Ouf !
Il se relève tout à coup sur son séant, passe les
mains sur sa figure, sa tête retombe sur ses genoux,
il prend ses jambes dans ses bras et reste ainsi à
réfléchir :
d' où viens-je ? Où vais-je ? Où ai-je été ? Comment
suis-je ici ? Pourquoi donc mes mains sont-elles
molles et mes genoux brisés ? Et je tremble en
dedans de moi, comme la feuille du peuplier qui ne
se repose jamais. Quand je chercherais, que
j' essaierais, que je me fatiguerais, puisque je ne
peux pas ! Puisque c' est plus fort que ma force ! Je
ne comprends rien à tout cela, moi !
Il se met à pleurer.
Je ferais mieux de dormir... mais c' est que je n' ai
pas sommeil... n' importe ! Recouchons-nous !
Le Cochon.
Quand je resterai toujours là, comme un lézard, à
regarder le même point, ça ne fera pousser ni une
rave ni une grenade. Depuis le temps que j' y suis,
les paupières m' en cuisent. Faisons un somme.
Antoine retombe sur le dos et s' assoupit, le cochon
s' endort,

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il ronfle, on voit son gros ventre s' abaisser et
monter ; Antoine, assoupi, s' agite et se retourne.
Cependant sur les rochers se dessine l' ombre du
diable, qui fait des signes comme pour appeler
quelqu' un, et la luxure, courbée en deux, marchant
sur la pointe du pied, et tenant dans sa bouche le
devant de sa robe, s' avance avec un sourire contenu.
Ses bras sont nus, elle a sur la tête ne couronne de
boutons de roses tout humides. Se baissant à terre,
elle se rapproche de saint Antoine, et se met à lui
gratter la plante des pieds ; le cochon se réveille.
Le Cochon.
Je ne connais rien de plus désagréable au monde.
Qu' il est fâcheux d' être réveillé de cette façon !
Ah ! ça me ferait du bien, pourtant, si j' avais là
quelque bonne truie aux fesses pointues ! Si je la
tenais ! ... oh ! Oh ! Mais c' est trop fort ! Cela me
tire dans le dos, comme si depuis le croupion
jusqu' à la nuque toute la mœlle démon échine était
un câble que l' on tendît avec une manivelle.
Antoine
se levant sur le coude et reconnaissant la luxure.
Ah ! C' est toi, encore ! Je ne pensais guère à toi,
va, laisse-moi tranquille, va-t' en !
La luxure lui passe la main sous le vêtement.
Le Cochon.
Je voudrais bien me reposer, ça me tourmente... si je
savais un moyen...
Antoine.
Non, laisse-moi, finis, va-t' en !
La luxure continue à le vouloir chatouiller.
Va-t' en, mais va-t' en donc ! Tu ne me fais pas peur,
je sais comment te chasser.
Il lui donne de grands coups de pied dans la figure.
Tiens, tiens, en as-tu assez ? T' en iras-tu ? Ah !
Ah ! Tu t' apaises ? Fuis, cache-toi... arrière !
La luxure finit par disparaître.
Enfin ! La voilà partie ! Je vais être mieux
maintenant.

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Au bout de quelques minutes.
Eh bien ! C' est étrange ! Je croyais que, débarrassé
d' elle, j' allais avoir une grande joie, pas du tout !
D' où vient donc, tout à l' heure en la frappant, que
j' éprouvais du plaisir au pied à sentir sa figure qui
me touchait ?
Voyons, changeons de place, je vais aller m' asseoir
sur le banc.
Il se relève et se dirige lentement vers le banc qui
est devant sa cabane, il s' y laisse tomber de tout
son poids, croise les bras, puis baisse la tête sur
sa poitrine et regarde par terre.
Qu' est-ce que je vais faire ? ... si je priais ? ...
mais j' ai tant prié déjà ! Travailler plutôt ? On
n' y voit pas, et puis il faudrait rallumer la
lanterne. à quoi d' ailleurs ça m' avancera-t-il ?
Toujours ces corbeilles ! Bel ouvrage, vraiment !
Non ! Si je creusais un trou pour m' amuser ? Je le
boucherais ensuite ; ou bien si je me mettais à
démolir pierre à pierre ma maison ? ... ah ! Que je
m' ennuie ! Que je m' ennuie ! Je voudrais faire
quelque chose et je ne sais quoi ; je voudrais aller
quelque part, je ne sais où ; je ne sais pas ce que
je veux, je ne sais pas ce que je pense, je n' ai pas
même la volonté de désirer vouloir.
Dire pourtant que j' ai passé toute ma vie ainsi, et
que jamais je n' ai seulement vu danser la pyrrhique !
C' est pitoyable ! D' où diable cette idée me
vient-elle ? Et à propos de quoi ?
Il se lève d' un bond et se met à marcher vite de sa
cabane à la chapelle, allant et revenant toujours sur
la même ligne sans s' arrêter ; puis il se ralentit
peu à peu et continue lentement, les mains derrière
le dos.
C' est peut-être que je n' ai jamais été en
pèlerinage... mais auquel ? Il y en a beaucoup, tous
sont bons ; cependant ceux qui revenaient de si loin
ne m' en ont pas paru meilleurs. J' enviais leur
figure hâlée, les coquilles qu' ils portaient sur
l' épaule ; eux me montraient leurs pieds saignants et
ne répondaient rien, sinon qu' ils avaient beaucoup
marché.
Oh ! Je sens pourtant que d' appuyer ma tête sur
quelque pierre sainte me rafraîchirait l' âme, je
veux des cierges brûlant parmi des tabernacles
vermeils, et, dans les reliquaires d' or, des os de
martyrs à baiser ; il me faudrait les grandes nefs
où la voûte se mire dans les calmes bénitiers.
Le Cochon.
Jamais je n' aurai donc sous mon pauvre ventre du
fumier jusqu' aux épaules ! Dans un baquet d' eau sale
je ne débarboterai pas mon groin joyeux ! Que ne
suis-je dans la basse-cour,

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près le ruisseau des écuries, à m' épater tout de mon
long dans la bousée claire des petits veaux !
Antoine.
Bah ! à quoi bon ? Le bonheur, je le sais, n' est pas
dans ce qu' on rêve. Comme une flèche lancée contre
un mur, toujours le désir échappe, rebondit sur vous
et vous traverse l' âme. Pour souffrir, j' ai
longtemps jeûné ; pour être pur, je me suis
mortifié ; pour aimer, j' ai versé bien des pleurs ;
et mon corps ne sentait rien, mon cœur n' était point
chaste, l' amour n' arrivait pas ! L' amour n' est
jamais venu ! J' ai toujours été sec et sans
tendresse. Toutes ces œuvres de dévotion que
j' accomplis je ne sais pourquoi... parce que
l' habitude en est prise... qu' il le faut... mais au
fond je n' aime pas Dieu... non ; je ne sais pas
d' abord qu' est-ce que c' est, je n' ai jamais pu m' en
faire une idée et je commence à la fin...
il bâille.
Ah !
Peu à peu, cependant, le ciel noir, prenant d' abord
des teintes d' ardoise, se me à blanchir sans
s' éclairer ; le vent souffle, les soies du cochon
s' en courbent sur son dos.
Quelle tristesse ! Quelle misère ! Est-ce que je ne
me débarrasserai pas de ce colossal ennui qui
m' écrase ?
J' ai vu jadis le cadavre d' un noyé ; les ondes en le
roulant l' avaient rincé dans tous ses pores, et de
loin sur le sable sa chair mate brillait. Mon cœur
est plus pâle que ce cadavre ; il a comme lui, sans
qu' aucun s' en soucie, passé bien des jours à se laver
dans les abîmes qui l' ont mis en pourriture, et le
désespoir aux grandes ailes s' abat dessus comme une
nichée de vautours, et voilà qu' il se décompose sur
la grève !
Ah ! La nuit est froide.
Il serre son vêtement contre lui.
Je sens peser sur mon âme comme des linceuls
mouillés, j' ai la mort dans le ventre.
Il se rassoit sur le banc et s' y ratatine tout
engourdi, les bras croisés, les yeux à demi clos ;
puis se renversant en arrière il se met à se frapper
la nuque contre la muraille à coups réguliers ; il
compte lui-même :
un-deux-trois-quatre-cinq-une-deux-
une-deux.
Il s' arrête, le cochon se lève et va se coucher à une
autre place.

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Pourquoi veillé-je ? D' où vient que je fais ce que je
fais, que je suis ce que je suis ? J' aurais pu être
autre chose. Si j' étais né un autre homme par
exemple, j' aurais eu une autre vie, et alors rien de
la mienne ne m' eût été connu, de même que je ne
connais rien de celle-là que je n' ai pas. Si j' étais
arbre par exemple, je porterais des fruits, j' aurais
un feuillage, des oiseaux, je serais vert ; oui, tout
aussi bien j' aurais pu être arbre, ou caillou, ou le
cochon, ou n' importe quoi. Pourquoi n' est-ce pas le
cochon qui est moi ? Pourquoi moi ne suis-je pas
lui ? D' où vient que nous sommes-là tous les deux, et
qu' il y a des hommes, une terre, des saisons, des
montagnes, des plaines ? Pourquoi y a-t-il quelque
chose ? Quand je pense qu' on naît, qu' on meurt, qu' on
se réjouit, qu' on s' afflige, qu' il y a des maris
couchés avec leur femme et des gens qui rient à
table, que l' on travaille à toutes sortes de métiers,
et qu' on est très occupé, qu' on a des mines
sérieuses ! ... comme c' est bête ! Comme c' est bête !
Le Cochon.
Plus je vais, plus je suis dégoûté de ma nourriture et
vexé de n' en avoir pas d' autre.
Antoine.
Et moi donc ! Avec mes mortifications, mes oraisons,
mon cilice, mes paniers, ma cabane, mon cochon, mon
chapelet, ne suis-je pas plus pitoyable et plus
bête encore ? à quoi tout ça mène-t-il ? à qui
est-ce utile ? Pas à moi, toujours ! Ah ! Que je
m' ennuie ! Que je souffre ! Je me déteste, je
voudrais me battre ; si je pouvais, je
m' étoufferais. Quel triste imbécile je suis ! J' ai
besoin de jurer comme les soldats, je m' en vais me
rouler par terre et crier tout haut en me déchirant
la figure avec les ongles, je veux mordre ! ... mais
je n' aurai donc jamais quelque chose à empoigner
dans les mains et à mettre en morceaux ? Il y a
longtemps que je contiens tout... sors donc ! Sors
donc ! Volez cheveux de ma chevelure, et la peau
avec, et la tête après, et le cœur aussi !
Il s' arrache les cheveux, frappe du pied, se donne
des coups, il sanglote, balbutie.
Le Cochon.
Je m' embête à outrance ; j' aimerais mieux me voir
réduit en jambons et pendu par les jarrets aux
crocs des charcutiers.
Le cochon, se jetant à plat ventre, s' enfonce le
groin dans le sol

p429

et reste sans bouger, les pattes par-dessus les
oreilles, bavant des mâchoires et geignant
sourdement.
Saint Antoine tournoie, chancelle et tombe sur le
seuil de sa cabane, épuisé, haletant ; la sueur
ruisselle de son front, ses dents claquent, un
mouvement convulsif secoue ses membres ; il râle ; le
cochon grogne ; dans son coin le diable rit.
Un crépuscule verdâtre montant du fond de l' horizon
découpe le ciel gris de trouées inégales, le
brouillard tombe.
Paraît la mort.
Un grand suaire, retenu par un nœud sur le sommet de
son crâne jaune, lui descend jusqu' aux talons,
laissant à découvert le devant de son squelette et sa
face où il manque le nez ; ses mâchoires avancées
reluisent, ses os claquent en marchant. Elle a sous
le bras gauche une bière neuve qu' elle jette par
terre, et tient passé au bras droit un fouet de
postillon dont la mèche traîne.
Elle arrive montée sur son cheval noir, qui est
grand, maigre, ensellé, gros du ventre et moucheté de
place en place par les arrachures de son pelage, ses
sabots si usés qu' ils sont recourbés par le bout
comme des croissants de lune ; sa crinière, pleine de
brins de paille, de feuilles sèches et de poussière,
lui tombe jusqu' aux genoux, et il lève au vent, en
reniflant, ses naseaux larges comme des trompes.
La mort lui accroche au garrot la faux qu' elle
portait sur l' épaule, et il s' en va paître parmi les
ruines de la chapelle, marchant et glissant sur les
pierres qu' il casse.
La mort s' avance, le cochon court se cacher.
La mort se rapproche de saint Antoine, elle le
considère en face, immobile, les bras pendant le long
du corps et les poignets croisés ; baissant la tête
par les tendons de son cou, elle tord la bouche et
sourit. Antoine tressaille.
La Mort.
As-tu peur ?
Antoine se met à la regarder sans rien dire.
Si tu as froid, tu n' auras plus froid ; si tu as
faim, tu n' auras plus faim ; si tu es triste, tu ne
seras plus triste.
Elle fait encore un pas, elle reprend d' une voix
douce :
dis ? Veux-tu ? Ce sera comme si tu dormais sans
jamais te réveiller.
Antoine
répétant machinalement.
Sans jamais me réveiller ?

p430

La Mort.
Oui ! Et sans rêver même ! Tu ne penseras rien, tu
ne sentiras rien, tu ne seras plus rien.
Elle incline le menton sur la clavicule droite, et
dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, de la
main gauche, avec le pouce et l' index, elle prend son
linceul par le bord et le lève au bout de son bras,
l' étendant ainsi dans sa largeur entière.
Antoine.
Oh ! Tu n' as pas besoin de faire la jolie, je t' ai
tant méditée, je t' ai rêvée si longtemps que je te
connais.
La Mort.
Personne ne me connaît.
Antoine.
Pourquoi viens-tu donc ?
La Mort.
Pour te prendre.
Antoine.
Pour me prendre ? ... est-ce que c' est l' heure ?
La Mort.
Oui, c' est l' heure, c' est toujours l' heure.
Se rapprochant plus près, elle lui tend la main comme
pour l' aider à se lever ; accroupi, il se tasse
contre le mur et la contemple.
Ce sera fait bien vite ; allons !
Antoine
à lui-même.
En effet ! Pourquoi pas ?
La Mort.
Donne-moi la main.
Antoine hésite.

p431

La main... le doigt seulement... le bout de l' ongle.
Antoine retire sa main de dessous son aisselle et
l' avance lentement vers la mort... reculant tout à
coup.
Mais... es-tu bien la mort vraiment ? Si ton visage
mentait ? Si je ne faisais que changer d' existence
par hasard ? Si là-bas j' allais avoir un autre corps,
que j' eusse une autre âme aussi, ou la même ? Que
sais-je ? Oh ! Non, tu es le néant, n' est-ce pas ? Le
vrai néant ; il n' y a rien sans doute, c' est tout
noir, hein ? Et puis c' est tout.
La Mort.
Oui, c' est tout, c' est la fin, c' est le fond. Si
vieille que soit l' étoffe de mon manteau, le jour ne
passe pas au travers ; je le mettrai par-dessus ta
tête, je te clouerai là dedans.
Elle lui montre le cercueil.
Et alors tu auras vécu pour tous les millions
d' années qui suivront et pour l' éternité infinie qui
suivra. Et quand ce bois sera usé, quand ce linge
sera pourri, il y aura longtemps que ce peu qui
restait de toi jadis ne sera même plus.
Je suis la consolatrice, l' endormeuse ; comme on fait
au petit enfant qui a bien couru toute la journée, je
couche le genre humain dans son berceau et je souffle
la lumière ; les désespérés, les fatigués, les
ennuyés, j' ai arrêté leurs pleurs, reposé leurs
lassitudes, clos le bâillement de leur bouche, et
comblé le vide qu' ils avaient ; ceux qui regrettaient
ne regrettent point, ceux qui étaient dans l' attente
ne s' impatientent plus ; insensible, anéanti,
dissous, plus évaporé que la rosée d' hier, plus
effacé que le pas de l' autruche sur le sable, plus
nul qu' un écho perdu...
Antoine.
Oh ! Ton haleine me souffle au visage, tu as des
odeurs de néant qui font défaillir mon âme.
La Mort.
Viens, j' ai des baisers sans bruit, des caresses à
n' en plus finir, un lit si mou qu' on ne le sent pas,
ma pamoison est éternelle. Viens ! Je suis silencieuse,
je suis douce, je contiens ce qui a vécu sous le
soleil et des soleils et des mondes tous à l' aise,
sans qu' ils soient gênés d' être nombreux, car la
table s' allonge à mesure qu' affluent les voyageurs,
et personne ne se plaint de n' avoir pu trouver sa
place ; tu seras là-bas sans âge, sans mémoire, sans
passé, sans avenir, aussi jeune que les plus jeunes,

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aussi vieux que les plus vieux, aussi puissant que les
plus forts, aussi beau que les plus beaux. Viens !
Viens ! Je suis la paix, l' immuable vide, la
connaissance suprême.
Antoine
en sursaut.
Comment ! La connaissance ?
La Mort.
S' il n' y a rien au delà de moi, en me possédant
n' atteindras-tu pas le dernier terme ? S' il est au
contraire quelque chose, un soleil qui luise par delà
les sépulcres, et que je ne sois, comme on dit, que
le seuil de l' éternité, alors il faut me prendre pour
en jouir, il faut me franchir pour y entrer. Soit
donc qu' il n' y ait rien ou quelque chose, si tu veux
le néant, viens ! Si tu veux la béatitude, viens !
Ténèbres ou lumière, annihilation ou extase, inconnu
quel qu' il soit, ce n' est plus la vie, donc ça vaut
mieux. Allons, partons, donne-moi la main, fuyons
au galop vers mon royaume sombre.
Antoine, se levant, tend ses deux mains à la mort,
quand derrière celle-ci tout à coup paraît la
luxure, qui lui passant la tête sur l' épaule montre
son visage et cligne des yeux.
La Luxure.
Pourquoi mourir, Antoine ?
La Mort.
Quoi ! Tu voudrais vivre encore ?
Antoine se rassoit et reste comme pétrifié, portant
alternativement ses regards de la mort qui grimace à
la luxure qui sourit.
La Luxure
reprend :
tu ne la connais seulement pas, cette vie que tu
abandonnes.
La Mort.
Mais oui ! Tu en es rassasié, dégoûté.
La Luxure.
Non, tu n' as pas, l' un après l' autre, savouré les
fruits variés

p433

de ses ivresses. Oh ! Antoine, ceux qui ont fatigué
leurs mains à les presser tant qu' ils pouvaient pour
en faire sortir le jus, pleurent au bout de leurs
ans quand il leur faut quitter cette joie tarie à
laquelle se suspendent encore leurs forces épuisées.
La Mort.
Bah ! Ils sont pareils, tous les fruits de la terre ;
on y mord à belles dents, mais dès la première
bouchée le dégoût vient aux lèvres.
La Luxure
prend sa couronne de roses de dessus sa tête, et
l' offrant aux narines de saint Antoine.
Vois mes belles roses ! Je les ai cueillies dans la
haie, sur le tronc d' un frêne où s' enlaçait
l' églantier ; la rosée perlait aux branches,
l' alouette chantait et la brise du matin secouait
l' odeur du feuillage vert. Le monde est beau, le
monde est beau ! Dans les pâturages pleins d' herbe,
les poulains courent en gaieté, les étalons
hennissent, les taureaux beuglants marchent d' un pied
lourd ; il y a des fleurs plus hautes que toi et qui
parfument les océans sur les plages où elles
poussent ; il y a des forêts de chênes qui
frissonnent sur les montagnes, des contrées où
l' encens fume au soleil, de larges fleuves et de
grandes mers ; on pêche dans les fleuves, on navigue
sur les mers ; à la moisson les grappes sont enflées,
et des gouttelettes poissantes suintent à travers la
peau des figues ; le sang bat, la sève coule, le lait
mousseux des chèvres sonne en tombant dans les vases,
la mouche bourdonne sur les buissons. Par les nuits
d' été, les flots déploient des feux dans leur écume,
et le ciel est pailleté d' or comme la robe d' une
princesse. T' es-tu balancé sur les grandes lianes ?
Es-tu descendu dans les mines d' émeraude ? A-t-on
frotté ton corps en sueur avec des essences fraîches ?
As-tu seulement dormi sur une peau de cygne ? Ah !
Goûte-la plutôt, cette vie magnifique, qui contient du
bonheur à tous ses jours, comme le blé de la farine à
tous les lobes de ses épis ! Aspire les brises, va
t' asseoir sous les citronniers, couche-toi sur la
mousse, baigne-toi dans les fontaines, bois du vin,
mange des viandes, aime les femmes, étreins la
nature par chaque convoitise de ton être, et roule-toi
tout amoureux sur sa vaste poitrine.
Antoine
réfléchissant.
Si je vivais !

p434

La Mort.
Non, non ! La vie est mauvaise, le monde est laid.
Ne te sens-tu pas abandonné au milieu de toute la
création ? Ils ne s' inquiètent guère de toi, va, les
corbeaux qui volent, ni la plante qui pousse, ni la
petite étoile ; le ciel se met bleu quand ton cœur
est sombre, le brouillard s' ajoute à la tristesse, et
le coassement de la grenouille répond à ta voix,
quand tu pleures tout haut. Ne faut-il pas te
réveiller tous les matins, manger, boire, aller,
venir, répéter cette série d' actes qui sont toujours
les mêmes ? Voilà ce qui compose la vie, elle est
faite de cela, pas d' autre chose ; chacune de ces
pauvres sensations va s' ajoutant à la suivante comme
des fils à des fils, et l' existence d' un bout à
l' autre n' est que le continuel tissu de toutes ces
misères.
Antoine.
Ma foi, oui, je ferais peut-être mieux de mourir !
La Luxure.
Tu parles de mourir ! Pauvre fou, qui aimes à se dire
à lui-même : " oh ! Je connais, je suis las, j' ai tout
éprouvé, donc je suis sage ! " et tu vas partout
broutant de la tristesse afin d' engraisser ton
orgueil. Dis-moi ! Frémissante et déshabillée, as-tu
quelquefois tenu sur tes genoux la catin rieuse, qui
se regardait dans tes prunelles ? Avait-elle sur la
peau de bonnes odeurs de violettes flétries, et dans
les reins, des souplesses de palmiers, et dans les
mains, des irritations fluides à t' inonder de désirs
quand elles passaient sur toi ? Puis, la saisissant
d' un bond, l' as-tu renversée sur le lit qui
s' enfonçait comme un flot ? Elle te serrait de ses
bras joints, tu sentais ses muscles trembler, ses
genoux qui se heurtaient, ses seins se raidir ; sa
tête s' en allait, son corps se détendait, prenait des
poses assouvies, et les paupières de ses yeux morts
frémissaient comme l' aile des papillons de nuit...
étiez-vous bien contents d' être seuls ? Ricaniez-vous
tout bas, en touchant vos chairs ? N' est-ce pas que
tu t' attendrissais alors en des gratitudes étranges,
que ton cœur étonné se prenait dans sa chevelure, et
qu' il se répandait avec elle sur ses beaux membres
nus ? Tu faisais bien, va ! C' est là le bon de la
vie, le reste n' est que mensonge !
Antoine.
Que mensonge ?

p435

La Mort.
Le mensonge, au contraire, c' est ce qui n' est pas
moi ; tout ce qui un moment tourbillonne en dehors
bientôt y revient, tout y converge, tout s' y
absorbe. Mais je suis, sois-en sûr, la fin des fins, le
but des buts, l' achèvement des œuvres.
Antoine.
Si c' était vrai, pourtant !
La Luxure.
Sa robe rose décolletée mord ses épaules grasses, elle
a les cheveux luisants de pommade, quelque chose de
miellé qui sent les fleurs ; son front est pâle sous
ses bandeaux, comme la lune entre deux nuages ; tu
passerais la main dans sa gorge, tu toucherais à son
grand peigne, elle se mettrait pour toi toute nue,
en commençant par les pieds ; tu verrais se relever
son vêtement et s' étendre sa chair.
La Mort.
On passe des bâtons sous la bière, et l' on s' en va.
On la voit ! Quand on la suit ! Qui se balance de
droite â gauche et semble â chaque pas plonger comme
une chaloupe. Le mort, là dedans, se fait charrier
paresseusement, les porteurs suent, des gouttes de
leur front tombent sur le coffre. Braves gens ! On
vous mettra à votre tour, on vous portera comme
lui, vous vous ferez traîner plus tard. Les blés sont
verts, les poiriers sont tout en fleurs, les poules
chantent dans les cours ; il fait beau, la récolte
sera bonne ; la fosse est prête, ils attendent,
appuyés sur leurs louchets ; la terre s' émiette des
bords du trou et coule dans les coins. On arrive, on
vous descend avec des cordes, les pelletées se
précipitent, et c' est comme si rien n' avait été.
Aimerais-tu mieux être sur des feuilles ou rouler au
fond de la mer ?
La Luxure
passant prestement sous le bras de la mort, vient se
camper devant saint Antoine ; il la regarde en
hochant la tête, elle dit :
mais, malgré toi, du plus profond de toi-même,
quelque chose malgré toi se révolte furieusement ; le
cœur de l' homme est fait pour la vie, et l' aspire de
partout, du plus loin qu' il peut. Outre les souvenirs
où il se reporte, les espérances où il se jette, les
possessions où il s' ébat, n' a-t-il pas besoin d' autres
mondes à

p436

perspectives plus reculées, pour courir plus avant et
se mouvoir plus à l' aise ? L' artiste, ainsi, des
carrières de marbre fait sortir des hommes, d' autres
sont occupés par les races disparues, ou rêvent le
bonheur pour des foules à naître.
La Mort
pousse la luxure de côté et reprend sa place.
Eh, qu' importe ! Puisque les foules, les rêves, les
espérances, les souvenirs, l' imaginaire et le réel,
tout s' engloutit dans le même trou. Ainsi qu' un
boulanger qui pétrit sa pâte, l' humanité travaillante
ne fait qu' enfourner pour ma bouche, et je m' empiffre
de tout continuellement ; c' est pour moi qu' arrivent
les siècles, expirant l' un après l' autre comme des
flots sur la plage, devant nos pieds immobiles ;
c' est pour moi que se construisent les palais, que
se dressent les tombeaux, que s' alignent les armées,
que se fabriquent les tissus, que se fendent les
bronzes, que s' écrivent les livres. Les palais
s' abaisseront dans les fleuves, les tombeaux se
pourriront comme les cadavres, je coucherai par
terre les hommes debout, les fils de la trame
s' écarteront, l' airain s' éparpillera, et les
chefs-d' œuvre des grands hommes finiront par n' être
pas plus que la voix de la cigale écrasée, que la
mousse du torrent desséché, que la forme du nuage
disparu. C' est toujours pour moi que l' on amasse de
l' argent, que l' on rehausse son panache, que l' on
fait des projets, des serments, des lois ; pour moi
que s' établissent des empires, que l' on bâtit des
maisons et que l' on cherche une épouse, car je
dévore les peuples, les locataires et les enfants.
Te parlerai-je encore de l' éternité des amours, de la
constance des affections, de la durée des amitiés, et
de tous les autres sentiments qui se poussent si vite
pour en finir qu' on n' a pas le temps de les voir ?
C' est cette fièvre du néant qui fait l' activité des
hommes ; ils se hâtent, ils accumulent leurs œuvres,
et de quelque côté que je me tourne, partout je
n' aperçois que mon visage, comme en autant de
miroirs multipliés.
Mais pas plus que le cimetière le cœur de l' homme ne
pourrait dire l' histoire de tous ses morts, quelle
est leur place maintenant et ce qui reste d' eux. Là,
sont entassés pêle-mêle des passions magnifiques et
de pauvres amours, des enthousiasmes au front pur,
des ignominies silencieuses, des joies bruyantes, des
haines qui étaient bien fières, et qui faisaient
sonner dans le monde la molette de leurs éperons.
C' est fini, c' est passé, on en met d' autres
par-dessus, et la terre ne se doute pas de tout ce
qu' elle contient d' oubli.
Cependant le cimetière comme le cœur se hausse de
plénitude, enfouit en se gonflant jusqu' à la pierre
de ses tombeaux,

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fait craquer ses limites et déborde au dehors ; il y
a sur le gazon des ossements jaunes, et l' on sent aux
alentours une vague odeur de charogne.
La Luxure
revient et, passant encore sa mine par-dessus
l' épaule de la mort, regarde Antoine avec des yeux
tendres.
C' est parce qu' il étouffe, ton pauvre cœur !
Donne-lui de l' air ; il a besoin, comme les malades,
du large parfum des bois et des verdoiements qui font
revivre.
Pourquoi, tel qu' un homme possédé d' avarice, as-tu
enfoui dans un trou les trésors de toi-même ? Te
voilà dénudé maintenant, et misérable tout à fait,
tandis que tu aurais pu avoir les plaisirs qui
raccourcissent le temps, les joies qui rendent
heureux, toutes les délectations de la vie. Quand
l' époux rentre chez lui et qu' il aperçoit de loin sa
maison, il se sent remuer les entrailles, en pensant
à la soupe qui fume, à ses enfants qui jouent, à sa
bonne petite femme qui l' attend ; mais toi, tu n' as
jamais rien eu, ni un baiser sur les lèvres, ni la
sympathie de personne, ni même l' effusion passagère
d' un camarade de taverne, tu n' es donc pas bon : si
tu étais bon, tu voudrais aimer. Cependant tes yeux
plus d' une fois se sont mouillés de tendresse en
caressant un chien, tu t' attristes dans ta solitude
lorsque tu songes à tous ceux qui, dispersés sur la
terre, auraient pu être tes amis, et même tu te
réjouis pour les plantes quand il va tomber de l' eau.
Te souviens-tu, quand tu étais petit, ta mère, le
soir, te prenait sur ses genoux pour te faire dire ta
prière, en te tournant vers une image du bon Dieu
qui était accrochée à la muraille ; c' était un grand
vieillard accoudé sur les nuages, avec une barbe
blanche. Elle te disait les mots, tu répétais ; le
soleil couchant passait par le haut de la fenêtre, ça
faisait sur les dalles de longues lignes minces. à
cette heure-là les ânes sortaient du moulin, et comme
ils restaient un instant dehors en attendant leurs
maîtres, ils se mettaient à brouter l' herbe au pied
des murs, et de temps à autre, par intervalles, ils
secouaient les grelots de leurs colliers ; sur la
route, au loin, tourbillonnait une poussière d' or...
il y avait des voyageurs qui passaient, tu ne priais
plus, ta mère te reprenait, et tu recommençais sans
cesse.
La Mort.
Où sont-elles maintenant toutes les femmes qui
furent aimées, celles qui mettaient des anneaux d' or
pour plaire à leurs maris, les vierges aux joues
roses qui brodaient des tissus, et les reines

p438

qui se faisaient, au clair de lune, porter près des
fontaines ? Elles avaient des tapis, des éventails,
des esclaves, des musiques amoureuses jouant tout à
coup derrière les murs ; elles avaient des dents
brillantes qui mordaient à même dans les grenades, et
des vêtements lâches qui embaumaient l' air autour
d' elles. Où sont-ils donc les forts jeunes hommes qui
couraient si bien, qui riaient si haut, qui avaient
la barbe noire et l' œil ardent ? Où sont leurs
boucliers polis, leurs chevaux qui piaffaient, leurs
chiens de chasse rapides qui bondissaient dans les
bruyères ? Qu' est devenue la cire des torches qui
éclairaient leurs festins ?
Oh ! Comme il en a passé de ces hommes, de ces
femmes, de ces enfants et de ces vieillards aussi !
Il y a de grands déserts, où la perdrix rouge,
maintenant, ne trouverait pas à manger, et qui ont
contenu des capitales. Les chars roulaient, on criait
sur les places ; je me suis assise sur les temples,
ils ont croulé ! De l' épaule, en passant, j' ai
renversé les obélisques ; à coups de fouet, j' ai
chassé devant moi, comme des chèvres, les
générations effarées.
Plus d' un couple d' amis a causé de moi bien souvent,
seuls, près du foyer, dont ils remuaient les
cendres, tout en se demandant ce qu' ils deviendraient
plus tard ; mais celui qui s' en est allé ne revient
point pour dire à l' autre s' ils s' étaient trompés
jadis, et, quand ils se retrouveront dans le néant,
rien d' eux ne se reconnaîtra, pas plus que ne se
rejoindront les parties du morceau de bois qu' ils
regardaient brûler.
La Luxure.
Qu' importe ! J' ai fait pousser des marguerites sur
leurs tombeaux, je perpétue de ma semence l' éternelle
floraison des choses, et je penche sur ta tête les
arbres tout chargés qui ont pompé leurs sucs dans les
entrailles des morts.
C' est ma flamme qui scintille dans les prunelles,
c' est mon nom que murmurent les feuillages, c' est mon
haleine qui s' abat des cieux dans les langueurs du
soir. à quoi servent les colliers d' ambre ? Quel est
le but des regards ? Le mot toujours murmuré, la
chose dont on rougit et que l' on convoite sans rien
dire.
Elles marchent toutes deux de plus en plus vite, en
criant de plus en plus haut.
La Mort
ricanant.
Ils voudraient pourtant se persuader que je ne suis
pas ; afin de se défendre du néant, ils amassent les
raisonnements : " pour la matière, passe encore ! Mais
l' âme ? Oh ! Non ! Prouvons-nous qu' elle ne peut
périr. Voyons ! Partons d' un principe : ça nous

p439

déplaît, donc ça ne peut être. Vienne donc la mort,
nous ne la craignons plus, la meilleure partie de
nous lui étant inaccessible ; soignons cependant nos
chères personnes, gardons-nous du péril et buvons
de la tisane, ça ne peut pas nuire. "
on s' enferme chez soi, on se dit : " oui, sans doute,
elle viendra ; mais plus tard... dans longtemps,
oh ! Bien longtemps d' ici. J' ai tant de choses à
faire ! Je voudrais néanmoins savoir au juste
l' heure, car dans le fond ça m' inquiète un peu. Bah !
N' y pensons point, ça vaut mieux. " hah ! Hah ! Hah !
La mort rit en se tenant les flancs.
La Luxure.
Cette luxure, disent-ils, ah ! Fi donc ! N' est-il pas
au monde de plaisirs plus relevés ? Elle ne domine
que les faibles, ce n' est pas moi qu' elle attaquera,
j' ai tant de principes ! Ni ma fille, elle est si
jeune ! Ni mon fils non plus, je l' élève trop bien !
Prenons néanmoins des précautions, séparons les
sexes, voilons les nudités, expurgeons les livres,
évitons les termes crus, garnissons de règlements la
société en péril. Hah ! Hah ! Hah !
La luxure rit beaucoup.
La Mort.
Le roi est sur son trône, il voit de là ses
chambellans dans les antichambres, sous ses fenêtres
ses bataillons rangés, plus loin dans le port sa
flotte à l' ancre. Qu' a donc le roi ? Il frémit sous
son manteau : " souffrez-vous, ô majesté ! -oui,
beaucoup, j' ai mal au ventre. " comme il pâlit ! Comme
il pâlit ! Son teint devient tout vert, il roule sur
les degrés, il commence à perdre la tête. Vite un
lavement, un emplâtre, quelque chose ! Qu' on aille
chercher tous les magiciens, qu' on lui donne à boire
du sang d' enfant, et que l' on fasse des vœux
publics ! Et il est emporté dans mes bras au milieu
de toute sa cour.
Buvons, divertissons-nous, chantons la gaillardise,
la fillette et le bon vin, braillent les libertins
facétieux qui dînent au cabaret ; on déguste les
ragoûts, on vide les flacons, on répète les couplets.
D' un coup de pied s' ouvre la porte à deux battants,
et les buveurs surpris tombent la tête dans leur
assiette.
Monseigneur l' évêque ne rit pas du tout quand il me
voit ; oubliant aussitôt les âmes de son diocèse ! Il
ne prie plus ! Dès lors ! Que pour la santé de
lui-même. " il faut, mon bel ami, laisser là le
manteau violet, la crosse recourbée avec la mitre
d' or. -j' aimais pourtant à prêcher dans les
cathédrales, à visiter sur une mule les grasses
abbayes, et je faisais aux conciles une imposante
figure ! -tu ne prêcheras personne, tu ne visiteras

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rien, tu n' auras plus de figure. -mais
pourtant ? -assez ! " et le voilà crevé.
Le soldat n' y pense guère ; il rumine le pillage et
voit en dormant sous sa tente des égorgements plein
les villes. C' est lui qui tue, qui massacre, qui
s' amuse ; la garde de son épée lui a fait des
ampoules au fond des mains. échauffé de carnage il
boit un verre d' eau froide, et meurt de pleurésie.
" ohé ! La belle, qui arrosez à la fenêtre vos pots de
basilic, je m' en vais faire comme les autres, me
coucher dans votre lit et vous passer sous la taille
mes longs bras maigres. -oh ! Me dit-elle quand ils
sont partis, c' est le temps des amoureux, je danse
aux castagnettes, je fais le soir des promenades sur
l' eau, et les pièces d' or toute la journée roulent
sur ma table. -au lit ! Plus vite ! Je suis pressée
de toi, tu vas danser ma danse et faire ma
promenade. -grâce ! Grâce ! -je rendrai noirs tes
ongles roses, je veux sur ton beau corps faire courir
quelque chose qui ne te chatouillera pas ; au lieu de
poudre blanche je mettrai dans ta chevelure de la
terre très lourde. -ça me touche ! C' est froid ! ça
m' écrase ! -tant pis, ça m' est égal. "
courbé sur son bureau, le négociant hargneux pense
aux marchandises ; il n' est content de rien et
voudrait être plus riche. C' est pire encore qu' une
faillite quand j' arrive dans son comptoir.
Doucement, par derrière, je m' approche du peintre
candide qui grimpe au haut de l' établi, allonge sur
les murs des bonshommes à la fresque ; il est là,
clignant des yeux, à foncer des tons, à calculer des
lignes, à se donner bien du mal. Comme il songe qu' il
passera par la suite pour un des habiles de son
métier, ça le console et l' encourage ; il se dit que
les générations futures s' éperdueront de rêveries
devant les figures qu' il fait ; il se sent immense
et fort, il a des frissons dans les reins aux idées
qui lui viennent. Patatras ! En mettant le pied de
travers sur l' échelle, il tombe à la renverse avec
ses pots de couleurs, les brosses, etc., fracasse
cette bonne tête, d' où ne sortira plus rien.
à travers la grille, j' aperçois, se promenant dans
son jardinet, l' homme retiré des affaires ; il a
traversé les orages de la vie, celui-là, il se repose
maintenant. C' est un gaillard heureux, qui écrase
avec ses sabots le limaçon de ses allées et qui passe
des nuits tranquilles. " l' année prochaine, j' ajouterai
une aile en retour à ma maison, j' agrandirai ces
plates-bandes, j' établirai mon fils. -l' année
prochaine, brave homme, ta maison sera à un autre,
c' est sur toi que pousseront les fleurs, ton fils
s' établira tout seul. "
voilà un jeune garçon qui vient bien ; il est doux
comme un agneau, ce sera, bien sûr, un remarquable
citoyen ou pour le moins un fort capitaliste.
Poussons-le dans les carrières honorables, qu' il se
fasse un nom et soit considéré dans son village !

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Sa carrière est trouvée, son nom est tout fait, et il
sera fort considéré du maçon si vous le recouvrez
d' un beau tombeau.
Elle est charmante, la mariée, avec son grand voile
et ses souliers blancs ! Les conviés s' épanouissent,
le marié se rengorge ; on se promet bien des choses
et l' on dit bien des sottises ; les fleurs sont
fraîches, le lit défait, l' émotion toute prête. Voici
l' heure où l' on va froisser les dentelles. Qui va
venir pour délacer la belle fille ? Moi ! " va-t' en,
vilaine ! Crie-t-elle toute effarée, va-t' en,
va-t' en, j' ai peur de toi ! Ne vois-tu pas que ma
famille me chérit, que j' adore mon époux, qu' il faut
que je vive enfin ? -n' y prends garde, les violons
chantent, personne ne le sait, on ne s' en apercevra
pas. -oh ! Non ! Pas encore ! Que deviendra ma mère
si je meurs aujourd' hui ? -elle te suivra, ta
mère. -que deviendra mon frère ? -il se consolera,
sois tranquille. -et mes compagnes si dévouées, et
tous mes amis qui sont là, cet époux si beau que je
n' ai pas embrassé ? -pour le consoler de toi,
d' autres l' embrasseront ; tes compagnes à leur tour
s' occuperont du trousseau de leur mariage, et les
gens de la noce iront demain à d' autres noces. "
bée ! Bée ! Fait le petit enfant qui voit ma figure
entre les rideaux de son berceau, il appelle sa
maman, il se ratatine dans ses draps, il sanglote.
" oh ! Oh ! Quoi ? Tu veux me prendre ? -oui, marmot,
tout comme j' ai pris ton grand-papa. -oh ! Oh ! Oh !
Moi qui suis si jeune ! -pas plus que ton oiseau qui
s' est étranglé dans les barreaux de sa cage. -moi
qui n' ai fait de mal à personne ! -ta poupée cassée
ce matin était bien douce aussi. -oh ! Oh ! Oh !
J' ai les yeux bleus, la chair rose, je sens bon, je
commence à dire mille petites choses gentilles. Oh !
Oh ! Je t' en prie, je veux encore mettre ma robe
brodée des dimanches, je veux jouer sur le gazon, je
veux manger de la crème. Oh ! Oh ! "
je lui touche le front, il s' apaise, la mère
s' approche. " comme il dort bien, mon bel enfant !
Allez-vous-en donc, vilaines mouches ! " elle les
chasse avec son mouchoir. " il ne se réveille pas,
c' est singulier ! " elle le touche, il est froid.
" comment ? Oh ! Ce n' est pas possible ! Allons donc,
il riait tout à l' heure ! -mais oui, c' est
possible. -mon enfant ! Mon enfant ! N' y en avait-il
pas d' autres ? Miséricorde ! à qui la faute ? à la
nourrice, au médecin, au feu, à l' eau, au courant
d' air. " elle crie, elle se désespère, elle se tord ;
le papa rentre de la ville, il est fort étonné ; les
domestiques sont troublés, on en cause chez les
voisins. Hah ! Hah ! Hah !
La mort rit.
C' est ainsi que ça se passe. Hah ! Hah ! Hah !
Elle rit si fort que son linceul en tombe des
épaules.

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La Luxure
de son côté s' agite tellement que les roses de son
front s' éparpillent.
Ha ! Ha ! D' autres choses se passent aussi.
Le magistrat sous sa robe rouge rumine des pensées
d' adultère, le savant qui méditait court au lupanar,
le matelot dans sa cabine s' écore de ses deux pieds
et se pâme de volupté au milieu des flots qui battent
son navire ; le prêtre à l' autel tremble de luxure en
versant à boire dans le calice de Jésus-Christ, il
attire la pénitente dans la fraîche sacristie ;
l' embaumeur d' égypte, poussant au verrou la porte des
salles basses, se rue comme un tigre sur le corps des
belles femmes mortes. Toi, la mort, quand tu vas la
nuit dans les villes silencieuses et que tu regardes
les maisons closes, cherchant au hasard dans laquelle
tu entreras, as-tu entendu, as-tu vu, as-tu flairé
les baisers qui sonnaient, les membres qui se
tordaient, la sueur des lits qui s' émanait dans
l' ombre ? Soufflant sous leurs bonnets, les époux
sont accouplés ; la vierge émue se réveille dans son
rêve, le fils de la maison s' échappe comme un voleur,
le palefrenier tient la servante, la chienne dans sa
loge appelle le mâle qui aboie par les carrefours.
Matrones au front voilé, vieillards sur leurs
béquilles, adolescents aux longues chevelures,
princes dans leurs palais, voyageurs au désert,
esclaves au moulin, courtisanes au théâtre, tous sont
à moi, vivent par moi, pensent à moi. Depuis les
curiosités de l' enfance jusqu' aux saletés des
décrépits, depuis l' amoureux dont le cœur palpite à
des frôlements dans les herbes, jusqu' à celui qui a
besoin pour son plaisir d' écartèlements et
d' aiguillons, je suis la fatalité de l' existence, je
possède les êtres, qu' ils se débattent ou qu' ils
veuillent. Est-ce que l' on me résiste ? Est-ce que
l' on m' évite ? Qui peut me vaincre ? Ce n' est pas
toi, toujours !
Elle se précipite sur saint Antoine. La mort, pour
l' arrêter, la saisit par sa robe, qui se déchire
alors depuis la hanche jusqu' au talon.
Antoine
les regardant, marche à reculons, les bras levés,
pâle, balbutiant.
Mais si vous mentiez toutes les deux ? S' il y avait,
ô mort, d' autres douleurs derrière toi ? Et si
j' allais, ô luxure, trouver dans ta joie un néant
plus sombre, un désespoir encore plus large ?
J' ai vu sur la face des moribonds comme un sourire
d' immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre des
vivants, que je ne sais laquelle de vous deux est la
plus funèbre ou la meilleure.

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Il ajoute d' une voix sourde :
non ! ... non ! ...
elles continuent à tourner autour de lui, les reins
courbés et avec un sourire d' esclave ; mais il reste
tout immobile, debout, les yeux fermés et se
bouchant les oreilles. La mort et la luxure baissent
la tête.
Le Diable
se pince la lèvre, puis se frappe le front, bondit
sur saint Antoine, et l' entraînant au fond il crie :
tiens ! Regarde !
Alors on entend une grande clameur, et l' on voit à
l' horizon passer des formes confuses, plus
insaisissables que des fumées, puis des pierres, des
peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux
de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout
droit sur ses racines. Un bracelet d' or entoure son
tronc rugueux, des chapelets, des coquilles et des
médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples,
au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui
envoyant des baisers.
La mort lève le bras, et d' un coup de son fouet, dont
la lanière immense se déployant semble toucher le
fond de l' horizon, elle frappe l' arbre ; il
disparaît. Sur des traîneaux qui glissent passent des
idoles, rouges, noires, blanches, vertes, violettes,
faites de bois, d' argent, de cuivre, de pierre, de
marbre, de paille et d' argile, d' ardoises et
d' écailles de poisson ; elles se suivent à la file,
en silence, tassées, nombreuses, remuant toutes la
tête avec des mouvements saccadés ; elles ont de
gros yeux, de grosses narines, des figures qui leur
descendent jusqu' aux genoux, des étendards fichés
dans le ventre, des bras qui traînent à terre ; il y
en a qui portent sur leurs épaules des instruments de
supplice, ou qui embrassent à deux bras des phallus
monstrueux leur dépassant la tête ; le jus des
viandes dont on leur a frotté la bouche pour les
faire manger coule dans leurs barbes ; elles suintent
l' huile des sacrifices, et de leurs lèvres
entr' ouvertes s' échappent des tourbillons d' encens.
Elles bégaient comme si elles voulaient parler :
bâ ! Bâ ! Bâ ! Bâ !
La Mort
leur donnant des coups de fouet ;
à d' autres !
Elles s' en vont.
Antoine.
Qu' est-ce que cela veut dire ?

p444

Le Diable.
Attends !
Alors arrivent à la fois les cinq idoles d' avant le
déluge : Sawa à figure de femme, Yaghüth à figure
de lion, Yauk à figure de cheval, Nasr à figure
d' aigle, Waad à figure d' homme, ruisselantes d' eau
de mer, couvertes de vase, et avec des varechs comme
des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La
mort fait claquer son fouet, elles s' abattent comme
des échalas quand souffle un grand vent.
Passent ensuite la grande idole de Sérandib, toute
couverte d' escarboucles ; elle a des nids
d' hirondelles dans les trous de ses yeux. Puis
l' idole de Soumenat, de quatre cents palmes de
hauteur, toute en fer, et qui se tenait suspendue à
des murs d' aimant ; sa taille trop haute se renversant
craque et se brise d' elle-même. Puis une idole nègre,
qui, sous un feuillage d' or, sourit d' un air
stupide ; posée sur le pied gauche, dans l' attitude
d' un homme qui danse, elle porte à son cou un collier
de fruits rouges, et elle souffle toujours la même
note dans un bambou creux. Puis l' idole bleue de la
Bactriane, incrustée de losanges de nacre.
La Mort
frappant.
Plus vite ! Plus vite !
Puis l' idole de Tartarie, statue d' homme en agate
verte, qui dans sa main d' argent tient sept flèches
sans plumes.
La Mort
frappant.
Allez donc ! Allez donc !
Puis les trois cent soixante idoles des arabes,
correspondant aux jours de l' année, qui vont
grandissant de taille et diminuant.
La Mort
frappant.
Passez ! Passez !
Puis l' idole des gangarides, en maroquin jaune,
assise sur ses jambes, la tête rase, le doigt levé.
Elle se déchire en pièces sous les coups de la mort,
et l' étoupe de ses membres voltige de tous côtés.
Secouant dans ses mains les longues guides d' or qui
retiennent ses soixante-trois chevaux à crinière
blanche, assis sur un trône de cristal et sous un
pavillon de perles à franges de saphir, arrive le
Gange, traînant dans un chariot d' ivoire tous ses
dieux. Il a une tête de taureau avec des cornes de
bélier, et sa robe claire est semée

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de fleurs de pipalas ; les franges du pavillon
s' entrechoquent, les crinières des chevaux
frissonnent, et l' immense char, supporté par ses
deux roues, bascule tantôt d' un côté, tantôt de
l' autre. Il est plein ; les dieux l' encombrent :
dieux à plusieurs têtes, à plusieurs bras, tout
rayonnants d' auréoles, et qui semblent engourdis dans
des abstractions éternelles. Des serpents s' enroulent
à leurs corps, passent entre leurs cuisses,
reviennent sur leurs épaules, et, se dressant puis
se courbant, s' inclinent au-dessus d' eux comme des
berceaux de couleur. Ils sont assis sur des vaches,
sur des tigres, sur des perroquets, sur des
gazelles, sur des trônes à triples étages ; leurs
ventres débordent de leurs ceintures, leurs trompes
d' éléphant se balancent comme des encensoirs, leurs
yeux scintillent comme des étoiles, leurs dents
bruissent comme des glaives.
Ils portent dans les mains des roues de feu qui
tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes
de morts autour du cou, des palmes vertes sur les
épaules ; ils pincent des harpes, chantent des
hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs ;
des plantes descendent de leur nez, des jets d' eau
jaillissent de leurs têtes.
Les déesses, couronnées de tiares, allaitent des
dieux qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme
des mondes, suçant l' ongle de leur pied,
s' enveloppant dans des voiles diaphanes qui
réfléchissent sur leur surface les formes vagues des
créations.
Droit en l' air se tient un phallus dans une vulve,
comme un cierge dans un chandelier.
La mort fait claquer son fouet : le Gange lâche les
rênes, les dieux pâlissent, le char roule, ils
tremblent, ils crient, ils s' accrochent les uns aux
autres, ils se mordent les bras, leurs sceptres se
brisent, leurs lotus se fanent, une déesse qui
portait trois œufs dans son tablier les casse par
terre.
Ceux qui avaient plusieurs têtes se la tranchent avec
leurs épées, ceux qui étaient entourés de serpents
s' étranglent dans leurs anneaux, ceux qui buvaient
dans des coupes les jettent par-dessus leurs
épaules, avec leurs talismans, leurs cassolettes, et
leurs cymbales ; ils pleurent, ils se cachent la
face dans les tapis de leurs sièges.
Antoine.
Pourquoi donc ? Pourquoi donc ?
Les Dieux Du Gange.
Gange aux vastes rives, où vas-tu, toi qui nous
entraînes comme des brins d' herbe ? Nous avons
franchi les sept montagnes, nous avons traversé les
sept océans ; l' éléphant a tremblé sur ses genoux, la
tortue a rentré ses membres, et le serpent a lâché le
bout de sa queue qu' il tenait dans sa gueule.
Voilà que s' ouvre devant nous l' abîme noir de
l' anéantissement. Sont-elles finies nos incarnations
successives, nos renaissances, nos exaltations et
nos triomphes ? ô fleuve des dieux, remonte

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vers ta source ! Au delà des demeures du soleil,
après la lune, derrière la mer de lait, nous voulons
boire encore l' enivrement de nos immortalités, au
son des luths, dans les bras de nos épouses, qui sont
les filles mêmes de nos conceptions.
Mais tu coules toujours, Gange aux vastes rives !
Un Dieu
le corps tout couvert d' yeux, monté sur un éléphant
à trois trompes, abrité par un arbre où se tiennent
debout quatre paons :
qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval pour
me déposséder de mon empire ? Où êtes-vous, mes
crépuscules jumeaux, qui trottiez sur vos ânes ? Où
es-tu, feu, monté sur le bélier d' azur aux cornes
rouges, toi qui rugissais comme un taureau ? Où es-tu
donc, aurore au front vermeil, qui paraissais dans le
ciel, retirant à toi le nuage sombre de la nuit, comme
une danseuse qui s' avance, la robe retroussée sur
son genou ?
Je brillais d' en haut, j' éclairais le carnage,
j' accordais la nourriture, j' effaçais les pâleurs.
Mais est-ce donc fini maintenant ? La grande âme tout
essoufflée expire comme une gazelle qui a trop couru.
Une Déesse
aux yeux noirs, debout sur un globe d' argent, coiffée
de fleurs d' où sortent des rayons, vêtue d' une
écharpe bleue où sont peints des animaux ; un collier
de diamants, qui fait trois tours à son cou, passe
sur ses poignets et se rattache à ses talons. De ses
seins cerclés de bracelets d' or il jaillit du lait.
De prairies en prairies, de sphères en sphères, de
cieux en cieux, j' ai couru, j' ai fui. Elle arrive, la
fausse beauté qui séduit les monstres. Je suis
pourtant la richesse des âmes, la sève du printemps,
la couleur du lotus, l' épi mûr, le flot tiède, la
déesse aux longs sourires, qui se tient dans la
gueule des vaches et se baigne dans la rosée.
L' haleine des étables est devenue si épaisse que mes
lampes en ont pâli, et les rizières dans leurs
marécages se sont pourries sur pied.
Ah ! J' ai trop cueilli de fleurs ! Ma tête est
étourdie !
Elle trébuche, son voile s' envole.
Antoine
étonné.
Tiens !

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Un Dieu
tout bleu, à tête de sanglier, avec des boucles
d' oreilles, tenant dans ses quatre mains un lotus,
une conque, un cercle et un sceptre.
Je fus petit poisson, mais j' ai grandi ; il n' y
avait pas de vase assez large pour me contenir,
j' emplissais la mer : j' ai plongé, j' ai remis à flot
la montagne noyée, et sur mon dos de tortue j' ai
porté le monde. De mes défenses de sanglier, j' ai
éventré le géant, je suis devenu lion pour boire le
sang d' un second, je suis devenu nain pour détrôner
un troisième, et, me développant tout à coup, en
trois pas j' ai mesuré l' univers. Et ce n' est pas
tout ! J' ai été brahmane, j' ai créé de nouveaux
rivages ; puis j' ai été guerrier, laboureur ; avec un
soc de charrue j' ai exterminé un monstre à mille
bras ; j' ai fait beaucoup de choses, des choses
difficiles, prodigieuses, j' ai vécu des existences
innombrables, j' ai vu se succéder des créations
infinies ; elles passaient, moi je durais, et comme
l' océan qui reçoit tous les fleuves sans en devenir
plus gros, j' absorbais les siècles.
Je dois revenir un jour, monté sur un coursier blanc,
avec un glaive qui sera la queue d' une comète ; je
punirai les actions, j' exterminerai les êtres, et la
terre, se crevant sous mes pieds, se dissipera en
poussière comme la cosse du lycopodium quand on
marche dessus.
Qu' est-ce donc ? Est-ce l' heure ? Tout chancelle
autour de moi ! Où suis-je ? Que suis-je ? Faut-il
prendre une tête de serpent ?
Il lui pousse une tête de serpent.
Ah ! Plutôt la queue de poisson qui battait les
flots !
Il lui pousse une queue de poisson.
Si j' avais la figure du solitaire ?
Il se change en un solitaire.
Eh non ! C' est la crinière du cheval qu' il me faut ?
Il lui pousse une crinière et des pieds de cheval.
Hennissons ! Levons le pied ! Oh ! Le lion !
Il devient lion.
Oh ! Mes défenses !
Il lui sort des défenses de la bouche.
Toutes mes formes tourbillonnent à la fois,
paraissent,

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s' échappent ; l' intérieur de mon être est bouleversé
de fond en comble, comme si j' allais vomir à la fois
la digestion de mes existences ; des âges arrivent,
je grelotte comme dans la fièvre. C' est moi pourtant
qui jadis, au sein de la mer immobile,
nonchalamment couché sur la feuille large du lotus,
avec le disque lumineux à mon oreille, et mon épouse
à mes pieds, contemplais en souriant s' élever de mon
nombril la tige verte d' où devait éclore le dieu
nouveau.
Antoine.
Qu' est-ce que tout cela veut dire ?
Le Diable.
écoute-les, il y en a d' autres.
Autre Dieu
plus grand que tous les autres, magnifique, vêtu de
robes étincelantes, porté sur un cygne aux ailes
déployées, ayant quatre figures à mentons barbus,
toutes pareilles, et tenant dans ses mains un collier
où sont suspendus des mondes.
Je suis la terre ! Je suis l' eau ! Je suis le feu !
Je suis l' air ! Je suis l' éther, l' intelligence, la
conscience, la création, la dissolution, la cause,
l' effet ; lumière dans le soleil, invocation dans les
livres, profondeur dans la mer, grandeur dans le
ciel, force du fort, pureté du pur, sainteté du
saint !
Il s' arrête tout essoufflé pour reprendre haleine.
Bon, excellent, très haut, le sacrifice, l' aromate,
le prêtre et la victime, celui qui reçoit, celui qui
donne, le protecteur, le réconforteur, le créateur !
Il respire encore une fois.
La pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le fil
du collier, toutes les perles, l' asile, l' ami, la
place où les choses doivent être, la semence
inépuisable, éternelle, toujours renouvelée ! Sorti
à la fin de l' œuf d' or comme le fœtus de la
membrane, je...
il disparaît sans avoir le temps d' achever sa
phrase.
Un Dieu Noir
portant un œil sur le front, un lotus ouvert
suspendu à son cou, et le triangle sous la plante
des pieds ; il a l' air triste, il se prend la tête
dans les mains en pleurant.
Comment faire ? Que faire ? J' ai beau rêver ;
multiplier les formes

p449

par elles-mêmes, ce n' est pas produire l' être. Il n' y
a point de raison pour ne pas creuser constamment les
puits de la pagode, pour ne pas élever
continuellement les escaliers de la tour. C' est donc
inutile, tout ce que j' ai souffert, les agonies de
mes morts, les travaux de mes existences ! Tant de
sueurs ! Tant de combats ! Tant de victoires !
ô nourrice ! Toi qui t' épouvantais jadis en
contemplant dans ma bouche ouverte les formes de
l' univers qui resplendissaient comme des rangées de
dents, tu ne sais pas qu' à cette heure mes gencives
silencieuses se renvoient de l' une à l' autre le vide
qu' elles mâchent.
Dans la forêt le religieux qui regarde le soleil
prie de toute son âme ; il contemple l' éther subtil
dans les cavités de son corps, la chaleur vitale dans
son estomac, l' humidité dans ses fluides, la terre
dans ses membres, la lune dans son cœur. Méditant
sur les choses, il fait passer son haleine par ses
narines ; il n' agit point et il ne dit rien ; il est
saint vraiment, le dévot ascétique qui porte un
collier d' épines, qui reste entre quatre brasiers, et
qui est si immobile que les oiseaux sont venus faire
leur nid dans sa chevelure comme dans un arbre
touffu.
Il est bien fort ! Il s' est retiré du monde, il se
retire de lui-même, il se dégage ; il s' élève, et
graduellement gagne la perfection comme un enfant qui
grimpe une falaise à pic avec ses genoux, ses ongles
et ses dents. Il médite si profondément que sa
pensée le transporte où il veut, il voit à toute
distance, il entend tous les sons, prend toutes les
formes... mais... s' il n' en rendait aucune... s' il
allait se dépouiller de toutes ? ... oui, à force
d' austérités, s' il finissait...
avec la mine de quelqu' un d' effrayé :
oh !
Et le char disparaît en claquant de l' essieu comme
une voiture usée.
Le Diable
répète :
ils sont morts !
Antoine
mélancoliquement :
c' étaient des dieux pourtant ! On a adoré cela !
Quoi ? Passés ! Plus rien !
Mais en voici d' autres qui viennent, couverts de
peaux blanches à long poil ; ils marchent la tête
embobelinée dans des linges, ils soufflent sur leurs
doigts et leurs nez sont bleus.

p450

Les Dieux Du Nord.
Le soleil fuit devant nous, il court comme s' il
avait peur, il se ferme comme l' œil fatigué d' une
vieille fileuse.
Nous avons froid, nos peaux d' ours sont lourdes de
neige et le bout de nos pieds passe par les trous
de nos chaussures, dont le cuir est devenu rouge à
force d' être mouillé.
Jadis nous étions dans nos grandes salles, où les
sapins flambaient près des tables longues, couvertes
de quartiers de viande et de couteaux à manche
ciselé.
Il faisait bon, nous buvions de la bière, nous nous
racontions nos vieux combats ; les coupes de corne à
la ronde entrechoquaient leurs cercles d' or, nos cris
montaient comme des marteaux de bronze que l' on eût
lancés contre la voûte.
Elle était cannelée de bois de lances, la large
voûte ; nos glaives, suspendus sur nos têtes, nous
éclairaient pendant la nuit, et nos boucliers, du
haut en bas, s' étalaient sur les murs.
Nous mangions le foie de la baleine dans des plats de
cuivre qui avaient été battus par des géants, nous
jouions à la balle avec des rocs, nous écoutions
chanter les sorciers captifs qui s' appuyaient en
pleurant sur leurs harpes de pierre, et nous
retournions dans nos lits le matin seulement,
lorsque, par la fenêtre s' ouvrant tout à coup, la
brise entrait dans la salle échauffée. Un jour il a
fallu partir pourtant ; il y eut alors des sanglots,
nous avions le cœur gonflé, comme la mer, quand
bat le plein de la marée.
Nous sommes partis, les montagnes de granit en
craquèrent sur leur base, le loup rompit sa chaîne et
s' élança comme une flèche.
Sur la lande où picore la corneille, nous avons
trouvé perdues dans l' herbe les pommes de la fée,
dont se nourrissaient les dieux quand ils se
sentaient vieillir ; elles étaient noires de
pourriture et s' écrasaient à la pluie. Dans la forêt
profonde, près du hêtre éternel, nous avons vu les
quatre daims qui toujours tournent autour en mordant
son feuillage ; l' écorce était rongée et les bêtes
assouvies ruminaient debout, en battant du pied. Sur
la plage où s' échouent les glaçons blancs nous avons
rencontré le vaisseau construit avec les ongles des
cadavres : il était vide ; et alors a chanté le coq
noir qui se tenait au fond de la terre, dans les
salles de la mort.
Nous marchons, nous marchons, nous sommes las, nous
trébuchons sur la glace, la neige qui tombe brûle nos
paupières, et nous entendons derrière nous hurler le
loup qui court pour dévorer la lune, le phoque
ouvrant des yeux étonnés nous regarde passer, le
corbeau s' abat sur nos épaules et vient boire le
sang de nos oreilles.

p451

Nous n' avons plus les grandes prairies où il y avait
des haltes pour reprendre haleine, dans la bataille.
Des troncs sans têtes, le sang coulait comme coule le
vin des cruches inclinées ; il creusait la neige de
taches rouges et réchauffait nos figures qu' avait
froidies le vent du nord ; le vautour s' enivrait comme
un fiancé, les collines aboyaient, la terre tremblait.
Nous n' avons plus les navires à plaques d' or, les
longs navires bleus dont la proue coupait les monts
de glaces, quand nous cherchions, sur l' océan, les
génies cachés qui bramaient dans les tempêtes. Nous
n' avons plus les patins pointus avec lesquels nous
faisions le tour des pôles, en portant au bout des
bras le firmament entier qui tournait avec nous.
Ils passent.
On voit venir, à pas lents, un personnage qui marche
les yeux fermés. Il est tout enveloppé dans de
vastes draperies ; il a l' air vieux, et sa barbe
couleur d' ivoire, frisée en anneaux, lui descend
jusqu' au ventre.
Au-dessus de sa tête, coiffée d' une mitre, se tient
en l' air une petite figure, en tout semblable à lui
et dont la partie inférieure se perd dans un
plumage épais.
Le vieillard ouvre les yeux, la petite figure étend
ses ailes. Il regarde tout autour de lui, comme
quelqu' un qui se réveille d' un songe.
Zoroastre.
Merci, Ormuzd ! Merci ! Grâces à toi, roi des purs !
Enfin, les douze mille ans sont accomplis ; c' est
donc le jour, le grand jour ! Le commencement !
Il lève la tête et contemple la petite figure.
Toujours là, toi, bon Ferver immortel qui veillais sur
moi et laissais tomber dans mon intelligence les
rayons merveilleux de tes pupilles d' émeraude. Tu vas
grandir, n' est-ce pas ? Tu vas déployer ton vol ; tu
vas t' étendre dans la lumière et nous allons nous
baigner ensemble dans les profondeurs du verbe.
Antoine fait un geste pour s' en aller. Le diable le
retient. Zoroastre continue :
comment ? ... il reste en place ? ... cependant...
il prête l' oreille et regarde.
Non, je n' entends pas tomber la pluie d' eau noire. Je
ne vois pas, au bout de l' horizon, se dresser le
pont par où doivent passer les âmes. Les corps
ranimés ne se relèvent point de leurs tombeaux.

p452

Il cherche de côté et d' autre. Il appelle :
Kaiomors ! Meschia ! Meschiané !
Silence.
Mes trois fils ne sont donc pas venus ?
La Mort.
Lesquels ?
Zoroastre.
Le premier d' abord, qui devait arrêter le soleil dix
jours et dix nuits, et convertir à la loi la seconde
partie des hommes.
La Mort.
Non.
Zoroastre.
Et le second, qui, quatre siècles après, devait
arrêter le soleil vingt jours et vingt nuits, et
convertir à la loi la troisième partie des hommes.
La Mort.
Non.
Zoroastre.
Et le troisième, qui, à la fin des siècles, devait
arrêter le soleil trente jours et trente nuits, et
convertir à la loi le reste des hommes.
Le Diable.
Non !
Zoroastre
rêvant.
Où sont-ils donc ?
Le Diable.
Nulle part.
à la voix du diable, Zoroastre se retourne d' un
bond.
Ah ! C' est toi, Ahriman ?

p453

Le Diable
placidement.
Oui, c' est moi, et je n' ai pas encore été brûlé dans
les métaux purifiants qui devaient ruisseler des
montagnes, je n' ai pas récité ton livre, je n' ai pas
établi ta parole dans mon empire, la bourrasque
d' automne a soufflé sur ton feu, ô Zoroastre, et
tes mages décoiffés y chauffent leurs pieds nus, en
crachant dans les cendres.
La mort allonge un grand coup de fouet au Ferver, qui
s' enfuit à tire d' ailes en poussant de petits cris
comme une caille blessée.
Zoroastre
le regarde partir.
Il fuit !
Le Diable.
Oui, il s' en va, et pour toujours, il ne reviendra
plus, Mithra est mort.
Zoroastre
la tête baissée, bredouille en s' en allant tout
doucement.
C' était beau, pourtant ! J' avais séparé Dieu en
deux parties distinctes : le bien était d' un côté,
le mal était de l' autre, et à chaque principe
j' avais assigné une création, des fonctions, une
cour ; j' avais classé les génies, je leur avais
donné des noms, il y en avait sept principaux,
vingt-huit secondaires, tout autant dans l' autre
empire, et des anges gardiens à l' infini, sans
compter l' éternel et un verbe premier-né.
Le Diable.
Assez ! Va-t' en !
Zoroastre.
J' avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal et
magnifique : roi, prêtres, guerriers, artisans, tout
se superposait ; la tête réfléchissait le ciel, cela
roulait comme le zodiaque, j' avais consigné la
manière de faire les labours, d' ensevelir les morts,
toutes les paroles des prières, le mode des
purifications, qu' il fallait tuer les bêtes impures,
planter les arbres à fruit, honorer le chien, ne
jamais mentir.
Le Diable.
C' est fini ? Retourne dans ta caverne.

p454

Zoroastre.
J' avais divisé le feu en cinq classes, l' eau en sept
genres, les animaux en quatre-vingt-deux espèces ;
j' avais inventé les talismans, j' avais compté le
nombre des morceaux de tamarin et la forme des
soucoupes d' or.
La Mort.
Assez ! Assez ! Passe !
Zoroastre.
En mettant sa ceinture il fallait demander la
destruction du mal, et en se lavant les mains
l' augmentation de la gloire du bien ; il y avait des
prières partout, pour le lever, pour le coucher, pour
les repas, pour les insomnies, avant d' entreprendre
un voyage, quand on s' approche de sa femme.
La mort lui souffle dans le dos, et ses vêtements,
qui se bouffissent comme une voile, le poussent en
avant ; il continue :
on commence par l' espace compris entre les
sourcils, puis le derrière de la tête, puis
l' oreille droite, puis l' oreille gauche, puis
l' épaule droite, puis l' épaule gauche, ensuite
l' aisselle droite, ensuite l' aisselle gauche, ensuite
la mamelle droite, puis la mamelle gauche, puis la
fesse droite, puis la fesse gauche ; si c' est un
homme, il lavera d' abord le derrière et ensuite le
devant ; si c' est une femme, elle lavera d' abord le
devant, et ensuite le derrière ; puis la cuisse
droite, puis la cuisse gauche, puis le genou droit,
puis la jambe droite, la jambe gauche, le dessus du
pied droit, le dessus du pied gauche, la chevelure
et l' entre-deux des doigts, en procédant avec
mesure ; cela vexe Ahriman, il faut se réjouir quand
on voit le hérisson.
On entend le beuglement d' un bœuf ; Zoroastre s' en
va toujours en bredouillant :
que le fidèle confesse tous les péchés des hommes,
les siens propres, ceux qu' il a commis, ceux qu' il
commettra ; qu' il commence par une invocation à
Ormuzd et finisse en reconnaissant la mission de
Zoroastre, c' est-à-dire la mienne.
Que la fille qui a ses mois mange dans des vases de
métal, à l' écart.
La manière licite d' éteindre la lumière est de faire
du vent avec la main ; on rince trois fois le
vêtement des morts ; c' est du bras gauche qu' il faut
tenir les vingt-trois branches de grenadier.
Sa voix s' éteint dans une espèce de bredouillement
stupide, les beuglements se rapprochent, on voit
venir Apis.

p455

Antoine.
Tiens ? Un bœuf !
On voit un bœuf noir avec les poils de la queue
doubles, un triangle blanc sur le front, et la
marque d' un aigle sur le dos ; sa housse de pourpre
est déchirée, il boite de la cuisse gauche de
derrière, et il beugle.
Apis.
J' entends dans les roseaux Isis toute éplorée qui se
lamente au clair de lune, elle ne se lasse pas de
chercher les membres de son époux répandus sur la
terre noire d' égypte.
Elle l' appelle, il ne vient pas, elle râle de désir,
et sur son cœur amaigri elle presse en pleurant le
phallus de sycomore qui ne la fécondera plus que du
débile Harpocrate, fruit avorté de leurs amours
funèbres ; autour d' elle jappe Anubis à tête de
chien, qui court dans les sables en flairant son
père ; il tire la langue de soif, et la déesse
s' affaissant rabat son voile sur sa figure. Du côté
de la Lybie j' ai vu le sphinx qui fuyait, il
galopait comme un chacal ; Typhon, couleur de feu,
se roule en hurlant sur la poitrine d' Isis ; les
crocodiles sacrés ont laissé tomber au fond des
lacs les pendants d' oreilles qu' ils portaient à la
gueule ; les dieux à tête d' épervier, qui se
tenaient debout dans des barques, ont les épaules
blanchies par la fiente des oiseaux, et le bleu du
ciel passe tout seul sous l' arcade peinte des temples
vides.
Où irai-je ? Jusqu' au dernier brin d' herbe j' ai
brouté l' oasis, j' ai écrasé avec mes dents le
scarabée que je portais sous la langue, je souffre de
plus en plus à la blessure que m' a faite Cambyse,
je me traîne sur la rive, j' attends les gens qui
vont à Bubastis.
Quelqu' un n' a-t-il pas vu, sur des radeaux de
palmier, passer au son des flûtes des femmes qui
retroussaient leurs robes, en criant devant les
villes ?
Dans les longues avenues bordées de colosses assis,
je ne retrouve pas mes pontifes chaussés de byblos,
qui se relevaient la nuit pour laver leur corps dans
l' eau ; ils retournaient sous mon ventre des
litières de fleurs ; ils brossaient mon poil, en
chantant sur un air lent des paroles sacrées ; ils
recueillaient avec des pelles d' or ma bouse liquide,
qui tombait en silence sur la mosaïque des
sanctuaires.
Antoine
riant.
Ah ! Ah ! Quelle bêtise !

p456

Le Diable.
écoute, c' est un dieu qui pleure !
Apis.
J' avais autour de moi des lampes perpétuelles. La
nuit, quand aux brises languissantes Osiris
soupirait d' amour sur le sein limoneux de sa sœur
endormie, dans les jarres de porphyre pleines
d' huiles parfumées, je regardais brûler les longues
mèches de byssus qui éclairaient en pétillant la
figure des prêtres assoupis dans leurs fauteuils
noirs.
Autrefois les filles de roi se faisaient en sépulturer
dans des coffres faits à mon image, et personne ne
savait où je disparaissais ; Sérapis ne s' ouvrait
que pour recevoir ma momie, mais quand un rayon de
soleil avait fécondé la génisse, que j' étais né,
qu' on m' avait vu, l' on venait avec des hymnes me
chercher dans mon herbage, et j' étais nourri pendant
quatre lunes, la tête tournée du côté de l' Orient.
D' Héliopolis à Memphis les processions me
conduisaient ; alors dans les bourgs, la nouvelle
éclatait, joyeuse comme l' inondation ; alors on
immolait le porc impur au seuil des maisons, les
castagnettes sonnaient dans les blés, le cistre
grinçait sur les bateaux qu' on démarrait, et du
désert, du rivage, de la plaine et des montagnes,
l' égypte tout entière accourue se prosternait
autour de moi dans le temple de Phta. J' étais
Osiris, Sérapis, Anubis, j' étais Dieu ; j' étais
le démiurge apparu, l' âme incarnée, le grand-tout
qui se faisait visible, pacifique et beau !
Il fait encore quelques pas en reniflant.
Mais quelle odeur ! Je vois au bord du fleuve les
hommes, les bras nus, qui râclent des écorces avec
des lames de fer.
La Mort.
Oui, oui, résigne-toi, bel épaphus ! Ils
t' écorcheront, te mangeront, te tanneront, ils
feront des souliers avec ta peau, tu seras passé à
la broche et détaillé en côtelettes, et l' on
chassera dans le sillon tes petits-fils esclaves
avec les tendons desséchés de tes jarrets.
Apis s' en va tout en boîtant et mugissant.
Antoine
regardant le diable.
Eh bien ?
Le diable ne répond ps. Paraissent à la file l' un
de l' autre, et se

p457

suivant immédiatement comme les personnages d' une
frise, trois couples de dieux : Uranus avec la
terre, Saturne avec Rhéa, Jupiter avec Junon.
Antoine.
Quoi ! Encore ?
Le Diable.
Oui, toujours.
Uranus
couronné d' étoiles pâlissantes comme si l' aurore
venait ; il traîne la terre par la main, et laisse
couler de dessous lui des gouttes de sang.
Fuyons ! Il faut disparaître, on n' adore plus les
étoiles, et les singes ne sont plus malades au
décours de la lune.
Le voyageur antique qui marchait sur la terre, au
milieu de la nuit, bien souvent s' arrêtait tout à
coup, le cœur frissonnant d' une religion nouvelle ;
alors il levait vers moi ses bras oisifs, et il se
prenait à considérer tous ces mondes de lumière plus
nombreux que ses pensées et plus lointains aussi que
ses aspirations restreintes ; il contemplait dans
leur azur les petites étoiles briller, il croyait
qu' elles l' aimaient, et la première fois qu' il
arriva au bord des flots, il poussa un grand cri en
voyant le ciel qui tombait dans la mer. Mais quelque
chose a rompu le fil qui liait les destinées
humaines aux mouvements des astres. Saturne m' a
mutilé, et la face de Dieu ne se voit plus dans le
disque du soleil.
La Terre
suivant Uranus.
Moi, j' avais des forêts mystérieuses, j' avais des
océans démesurés, j' avais des montagnes
inaccessibles. Dans des eaux noires vivaient des
bêtes dangereuses, et l' haleine des marécages comme
un voile sombre se balançait sur ma figure. J' étais
couverte de plantes, je tremblais comme un
épileptique aux secousses de mes volcans. Durant les
nuits le champignon large poussait au tronc des
chênes ; sur des mousses d' or, des grands serpents
au soleil dormaient le corps plié, des odeurs
suaves passaient dans les hautes herbes. Terrible
d' énergies, enivrante de parfums, éblouissante de
couleurs, immense ; ah ! J' étais belle, quand je
sortis toute échevelée de la couche du chaos ! Et
que je portais encore sur moi la marque de ses
étreintes !
Débile et nu, l' homme alors pâlissait au bruit de mes
abîmes, à la voix des animaux, aux éclipses de la
lune ; il se roulait sur mes fleurs, il grimpait
dans mes feuillages pour se gorger de

p458

fruits vermeils, il ramassait sur les grèves les
perles blondes et les coquilles contournées, il
regardait au flanc des collines scintiller les
minerais de fer et les diamants qui roulaient dans
les ruisseaux ; je l' entourais d' étonnements, je
l' épuisais de travail, je l' accablais de volupté. à
la fois nature et Dieu, principe et but, j' étais
infinie pour lui, et son Olympe ne dépassait point
la mesure de mes montagnes.
Il a grandi, et comme tu faisais jadis des cyclopes,
mes fils, que tu renfermais dans mes flancs, ô
Uranus, maintenant il creuse mes pierres pour y
placer ses rêves.
Saturne
l' air sombre, la poitrine et les bras nus, la tête à
demi voilée par son manteau ; de la main droite il
tient sa harpe recourbée.
Autrefois, c' était le bon temps, le regard de
l' homme était pacifique comme celui des bœufs, il
riait d' un gros rire et ronflait d' un lourd sommeil ;
sous le toit de branchages accroché au mur d' argile,
le porc se fumait au feu pétillant des feuilles
sèches, ramassées quand arrivent les grues ; la
marmite suspendue au foyer noirci, bouillonnait
pleine de mauves et d' asphodèles ; l' enfant inepte
grandissait près de sa mère ; sans chemins et sans
désirs les familles isolées vivaient en paix dans des
campagnes profondes, le laboureur ne savait pas qu' il
y eût des mers, ni le pêcheur des plaines, ni
l' observateur des rites, d' autres dieux.
Cependant quand fleurissait le chardon pointu et que
la cigale mélodieuse ouvrait ses ailes dans les blés
jaunes, on tirait du grenier les gâteaux de
fromages, on buvait du vin noir, on s' asseyait sous
les frênes ; et les cœurs que chauffait Sirius
battaient plus vite sous les sayons de poil de
chèvres ; le seuil des cabanes exhalait l' odeur du
bouc, et la fille rustique clignait des yeux, en
passant près des buissons.
âge perdu qui ne reviendra plus, où l' action suivait
l' instinct, alors qu' attachée tout entière à la
réalité du sol, la vie humaine, ainsi que l' ombre
d' un cadran, faisait sans jamais dévier le tour de
ce point fixe !
Puisque j' avais détrôné Uranus, pourquoi donc
Jupiter est-il venu ?
Rhéa.
C' est moi qui t' ai trompé, dieu dévorateur !
Tu m' engendrais des enfants sublimes, Neptune,
Pluton, Vesta, Cérès, Junon, et à peine
étaient-ils nés que tu les engouffrais en toi,
d' autant plus affamé qu' ils étaient beaux ; car tu
savais qu' ils régneraient plus tard, tu avais peur et
tu les mangeais tout de suite pour qu' il n' en
restât rien.

p459

Cependant j' étais déchirée de tristesse à toujours
produire pour une irrassasiable destruction, et je
rêvais à part moi comment faire pour duper ton
appétit. Ah ! J' ai ri dans ma tristesse quand je t' ai
vu avaler la pierre emmaillotée, tandis que, au bruit
des boucliers des dactyles, le dieu caché dans les
roseaux pressait déjà de ses doigts forts la mamelle
des brebis. Mais tu ne t' apercevais de rien ! Tu
mangeais tout !
La mort fait claquer son fouet.
Saturne
se drapant dans son manteau.
Ah ! Retournons dans l' érèbe, ô ma vieille épouse !
Le temps est passé des joies de l' esclave, et l' on ne
déliera plus mes cordons de laine !
Jupiter Olympien
à pied, et tenant dans ses mains une coupe vide ;
devant lui marche son aigle tout engourdi ; il a le
dessous des ailes rouge comme s' il était rongé de
vermine, et il ramasse par terre avec son bec les
plumes qui lui tombent du corps. Jupiter regarde
attentivement le fond de la coupe vide.
Plus rien ! Pas une goutte ! J' ai tout vidé !
Il la penche sur l' ongle de son pouce, pour voir s' il
en reste encore ; il pousse un long soupir et
reprend :
quand l' ambroisie défaille, les dieux s' éteignent,
c' est donc à moi maintenant de mourir comme un sage.
Père des dieux, des rois et des hommes, je gouvernais
l' éther, les intelligences et ls empires ; au
froncement de mes sourcils le ciel tremblait, je
lançais la foudre ; je faisais tomber les pluies.
Parmi tous les dieux, sur un trône d' or, au haut de
l' Olympe, assis, et d' un œil ouvert surveillant
toutes les choses, je regardais passer les pieds
réguliers des heures, filles à la taille égale, que
le plaisir et la peine rendent pour les mortels si
longues ou si petites, Apollon qui courait dans son
char, radieux et secouant au vent des planètes sa
chevelure bouclée, les fleuves sur le coude épanchant
leurs urnes, Vulcain battant ses métaux, Cérès
sciant ses blés, et Poséidon tumultueux, qui de son
manteau bleu bordé d' argent entourait la terre
retentissante.
Du fond des vallons, les nuages s' élevant
apportaient jusqu' à moi le parfum gras des
sacrifices ; avec le chant des hymnes, la fumée
montait dans le feuillage du laurier, et la poitrine
du prêtre, se dilatant au rythme, exhalait grande
ouverte la placide harmonie du peuple des Hellènes.
Un soleil chaud brillait

p460

sur le frontispice sculpté de mes temples blancs,
forêt de colonnes où, comme une brise de l' Olympe,
circulait un souffle sublime.
Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple,
toutes les races royales me comptaient pour leur
aïeul, et les maîtres de maison étaient autant de
Jupiters à leur foyer. On me découvrait sur chaque
rivage, l' on m' adorait sous tous les noms, depuis le
scarabée jusqu' au porte-foudre, j' avais passé par
bien des formes, j' avais eu beaucoup d' amours.
Taureau, cygne, pluie d' or, aigle, j' avais visité la
nature, et se pénétrant de moi elle se mettait à
devenir divine, sans que je cessasse d' être dieu !
ô Phidias, tu m' avais créé si beau que ceux qui
mouraient sans m' avoir vu se croyaient maudits ; tu
avais pris, pour me faire, des matières exquises :
l' or, le cèdre, l' ivoire, l' ébène, les pierreries,
richesses qui disparaissaient dans la beauté comme
les éléments d' une nature dans la splendeur de leur
ensemble. Par ma poitrine respirait la vie, j' avais
la victoire sur la main, la pensée dans les yeux, et
des deux côtés de ma tête retombait ma chevelure
comme la végétation libre de ce monde idéal. J' étais
si grand que je frôlais mon crâne aux poutres de la
toiture. Oh ! Fils de Charmidès, l' humanité,
n' est-ce pas, ne pouvait monter plus haut ? Dans la
barrière bleue de Panœnus tu as enfermé pour
toujours son plus sublime effort, et c' est aux dieux
maintenant à descendre vers elle.
J' en vois venir d' autres qui sont pâles pour
satisfaire la douleur de ces peuples ennuyés ; ils
arrivent des pays malsains, couverts de haillons et
poussant des sanglots ; moi, je ne suis pas comme
eux, né pour vivre sous des ciels froids, avec des
langues barbares, en des temples sans statues.
Attaché par les pieds au sol antique je m' y
dessécherai sans en sortir, je n' ai pas même bougé
quand l' empereur Caïus voulut m' avoir, et les
architectes entendirent dans mon socle éclater un
grand rire aux efforts qu' ils faisaient.
Tout entier pourtant je ne descendrai pas dans le
Tartare, quelque chose de moi restera sur la
terre ; ceux en effet que pénètre l' idée, qui
comprennent l' ordre, chérissent le grand, ceux-là,
de quelque dieu qu' ils descendent, seront toujours
les fils de Jupiter.
Junon
la couronne royale en tête, avec des bottines d' or à
pointes recourbées, couverte d' un voile semé
d' étoiles d' argent, portant une grenade dans une main
et de l' autre un sceptre surmonté d' un coucou ; elle
suit Jupiter de près en le tirant par son vêtement
comme pour le retenir.
Où vas-tu ? Tu me quittes encore ! Qui donc
t' appelle ? Arrête-toi, Jupiter !

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Mais tu détournes la tête, tu te caches de ton
épouse, qu' y a-t-il donc ? ô père des dieux, j' ai
entendu dans les chênes de Dodone tes colombes
noires qui croassaient comme des corbeaux.
Il s' en va ! Il me repousse ! Encore un autre amour,
sans doute ? Insensé qui perd sa force ainsi et qui
ne sait pas que les mortels s' enflent d' orgueil à
découvrir chaque matin sur leur oreiller les
cheveux de Jupiter !
Notre vie pourtant était si douce, dans l' équilibre
obligé de nos discordes et de nos amours. Diverse et
magnifique, elle demeurait immuable comme la terre
avec ses océans e mouvement et ses plaines
immobiles. Oh ! Reviens, fils de Saturne ! Je t' ai
toujours aimé, je t' aimerai, nous nous coucherons
sur l' Ida, et cachés par les nuages, au sein d' une
atmosphère vermeille, de mes bras blancs j' entourerai
ton cou, je sourirai sous toi, je passerai mes doigts
dans les boucles de ta barbe, et je réjouirai ton
cœur, ô père des dieux. N' ai-je donc plus ma
chevelure brune, mes grands yeux, mon cothurne d' or ?
N' est-ce pas pour toi que tous les ans je refais ma
virginité dans la fontaine Canathus ? Ne suis-je
plus belle ? Me trouverait-il vieille ?
Elle s' éloigne, rêveuse.
En effet, depuis quelque temps il me néglige, je
l' entends la nuit qui rêve tout haut. Songerait-il à
transmettre à quelque autre l' empire qui
m' appartient ? Oh ! Je me vengerai !
Quoi ! Plus de bruit ! Je vais, je viens, je cours
dans l' Olympe ; tous sont endormis, ou disparus,
j' appelle, écho même semble mort !
Mais comment feront les mères si je ne veille plus à
leur chevet ? Qui graissera le seuil de l' époux pour
y recevoir la fiancée ? à quoi servira la branche de
figuier que la matrone discrète emporte sous sa
robe ?
Elle crie :
oui, oui ! Au pied de mes images, mes couronnes
d' astérion s' effeuillent comme celles des tombeaux ;
la main de la Ménade a déchiré mon voile en pièces,
les cent bœufs d' Argos ont perdu leurs guirlandes,
et telle qu' une harangère des ports, ma prêtresse
oublieuse se gorge de poissons frits. ô vertu de la
pudeur ! Voilà la courtisane aux joues fardées qui
touche à mes autels !
Minerve
avec son grand casque flanqué de sphinx, ayant
l' égide garnie d' écailles d' or et couverte d' un
péplus qui lui descend jusque sur les pieds ; elle
marche en s' appuyant sur sa lance et portant la main
droite à son front comme quelqu' un qui est étourdi.
Comment, moi Pallas, moi la fille de Jupiter, qui
vivais à sa

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droite, moi si forte, je chancelle ! Je n' ai point
dansé pourtant, je n' ai pas aimé, je n' ai pas bu,
j' ai toujours été sage, robuste, et sérieuse. Quand
les muses chantaient, quand Bacchus s' enivrait,
quand Vénus avec tous les dieux s' abandonnait aux
amours, régulatrice travailleuse je restais seule à
ma tâche, je méditais les lois, je préparais la
victoire, j' imaginais la forme des navires,
j' étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j' allais
partout, visitant les héros afin de les ranimer dans
leurs fatigues ; le nuage s' ouvrait, et
j' apparaissais debout, souriant, la lance au poing.
C' est moi qui ai protégé Bellerophon contre la
chimère, Persée dans tous ses combats, Ulysse dans
ses voyages ; j' étais la prévoyance, la force, la
chasteté, l' invincible lumière, l' énergie même du
grand Zeus.
De quel rivage souffle ce vent qui trouble ma pensée ?
Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon
corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les parfums de
Circé la lascive ? Mais je me sens assaillie par
des angoisses et je frissonne comme dans la fièvre.
C' est le dictateur peut-être qui, à force d' enfoncer
ses clous d' airain dans la paroi droite du
capitolin, aura fini par ébranler mon mur ? C' est le
temps sans doute qui a fait tomber un à un les poils
du sanglier de Calydon que je conservais à Tégée ?
Ah ! C' est Plutus l' infâme qui sur mon palmier de
Delphes a lâché des corbeaux pour en arracher l' or
avec leur bec.
Mars
très pâle.
J' ai peur, je ne sais pas pourquoi, je tremble, je
me cache dans les ravines, dans les trous des bêtes
féroces. Pour mieux courir j' ai défait ma cuirasse,
j' ai retiré mes jambarts, j' ai jeté mon épée, j' ai
abandonné ma lance.
Il regarde ses mains.
Est-ce que je n' ai plus de sang, que mes mains sont
si blanches ? Mes veines autrefois faisaient des
nœuds comme des câbles sur mes muscles durs, et
lorsqu' elles s' ouvraient coupées par le glaive, je
sentais ruisseler sur moi comme des fleuves de
colère. J' ai la voix faible aussi, ce n' est plus là
le cri terrible qui faisait dans les casques se
lever les cheveux d' épouvante ! Ah ! Comme je
bouffissais mes joues dans les trompettes d' airain !
Comme je pressais, entre mes cuisses, mes chevaux à
large croupe, et comme ils remuaient avec leurs pieds
la poussière des batailles qui vous desséchait la
gorge ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient
sous le soleil joyeux, les rois, la tête haute,
s' avançaient hors des deux camps, et les deux armées
silencieuses faisaient un grand cercle pour les voir.

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Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma
compagne, à mes saliens qui dansaient d' un pas lourd
en frappant leurs boucliers, et je me sens plus
triste que ce soir de ma jeunesse où, blessé par
Diomède, je suis remonté dans l' Olympe me plaindre
à Jupiter.
La mort lui donne de grands coups de fouet sur son
bouclier, qu' il met sur sa tête pour se garantir, il
crie :
à moi ! à moi ! Au secours !
La Mort
riant.
Oui, va, dépêchez-vous donc ! Plus vite ! Encore !
Quels bavards que tous ces dieux.
Cérès
assise dans un char dont les moyeux sont deux ailes
de cygne qui le font aller tout seul. Le char
s' arrête, le flambeau que la déesse porte à la main
s' éteint.
Arrête-toi ! Puisqu Neptune ne me poursuit plus,
puisque je n' ai pas retrouvé ma fille, puisque j' ai
parcouru toute la terre. Ne vas pas plus loin ! à
quoi bon ? Arrête-toi !
Elle prend de dessous elle une serviette d' or et s' en
essuie les yeux.
Maintenant les hommes sont ennuyés de moi, le blé de
lui-même pousse dans leurs sillons.
Hélas ! Hélas ! Je ne reverrai plus Proserpine
resplendissante, qui s' ébattait en liberté dans les
pousses vertes des moissons, car elle est descendue
chez Pluton ; elle n' en sortira pas.
Femmes des athéniens, qui portez des cigales d' or
dans vos chevelures et dont les voiles s' agitent au
vent des promontoires, vous qui emmaillotez vos
enfants avec la robe usée des mystères, qui couchez
sur la sarriette sauvage, et qui mangez de l' ail pour
dissiper la vapeur des parfums, sortant un soir
d' automne par la porte sacrée, derrière le char qui
traîne la corbeille, toutes en rang, la tête basse et
les pieds nus, vous ne recevrez plus l' injure
obscène des gens qui vous attendent sur le pont de
Céphise !
Neptune
empêtré, comme à élis, dans trois robes mises l' une
par-dessus l' autre ; il manque de tomber à tous les
pas et s' appuie pour marcher sur son trident.
Qu' est-ce que cela ? On se moque de moi maintenant ?
Je ne

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puis ni bouger, ni me coucher sur le rivage, ni
courir dans les plaines.
On m' a renfermé dans les ports, on m' a serré les
côtes avec des digues de pierre, et mes pauvres
dauphins jusqu' au dernier se sont pourris au fond des
eaux.
Autrefois j' envahissais la campagne, je faisais
trembler la terre, j' étais le mugissant,
l' inondateur, et la fortune s' invoquait dans tous mes
sacrifices ; j' étais terrible de profondeurs
inconnues ; dans le brouillard de l' horizon j' avais
des pays lointains qu' il ne fallait pas voir, des
monstres couronnés de vipères jappaient jour et nuit
sur mes récifs pointus ; les rochers se refermaient
sur vous comme des pattes de crabes, et des gouffres
pleins d' écume aspiraient les flottes ; on ne passait
pas les détroits, on avait risque de faire naufrage
en doublant les îles.
à chaque flot le pilote attentif retenait son
haleine, les rames à large palette coupaient avec
effort l' onde noire, qui roulait dans les abîmes le
navire épouvanté ; les antennes criaient, la voile
abandonnée tournait dans l' aquilon, c' était la grêle
et les éclairs ! C' était éole et tous les vents !
C' était la mort affreuse qui sifflait dans les
cordages !
La Mort.
C' est pour toi qu' elle siffle.
Neptune.
Heureux qui pouvait un jour tirer encore sur le
sable sa galère désarmée, revoir son vieux père, et
dans l' âtre domestique accrocher au sec le
gouvernail de ses voyages !
J' avais aussi les Néréides aux cheveux verts, les
syrènes à voix d' argent, les Tritons à longue barbe
qui soufflaient dans leurs conques, tout un peuple
écaillé, des palais, des grottes, des coquilles à
foison ; j' avais des retraites de cristal festonnées
de feuillages, des poissons d' azur qui portaient des
enfants, et des prairies de grandes herbes où je
tenais ma cour !
La Mort.
Passe ! Passe !
Hercule
le corps ruisselant de sueur ; il dépose par terre
sa massue, et s' essuie la figure avec la peau du
lion de Némée, dont la gueule lui pend sur
l' épaule.
Ah !
Il reste quelque temps sans pouvoir rien dire tant il
est essoufflé.

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Ai-je travaillé, moi !
Il promène autour de lui un regard satisfait.
Quels combats ! Personne ne me suivra ; du reste il
n' y a peut-être plus rien à faire ? Dès avant ma
naissance je pesais plus qu' un homme ; ma mère avait
du mal à me porter, et je fus, m' a-t-elle dit, sept
jours et sept nuits à pouvoir sortir de son ventre.
Je le crois bien, c' était Jupiter qui m' avait fait !
Il rit, la mort rit aussi ; saint Antoine
tressaillant se retourne vers elle.
Hercule
continue.
On dit que j' ai accompli douze travaux ! J' en ai
accompli cent j' en ai accompli mille, que sais-je ?
J' ai étranglé d' abord comme des anguilles deux
énormes serpents que Junon avait envoyés et qui
serraient si fort leurs anneaux qu' ils en faisaient
craquer les pieds de mon berceau ; j' ai dompté le
taureau de l' île de Crète, j' ai tué le sanglier
d' Erymanthe, j' ai percé de flèches les oiseaux du
lac Stymphale, j' a étouffé à bras le corps le lion
de Némée. J' ai vaincu Diomède et je l' ai donné à
dévorer à ses propres chevaux, qu' il nourrissait de
chair humaine dans des auges de pierre ; j' ai coupé
les têtes de l' hydre, j' ai tué Théodomus et
Lacynus, j' ai tué Lycus roi de Thèbes, Euripide
roi de Cos, Nélée roi de Pise, Euryle roi
d' Oechalie ; j' ai cassé la corne d' Achéloüs, qui
était un grand fleuve pourtant ! J' ai fait mourir
Busiris, j' ai étouffé Antée, j' ai tué Géryon qui
avait trois corps, et Cacus, fils de Vulcain, qui
vomissait des flammes ; j' ai dompté les centaures,
j' ai vaincu les amazones et j' ai rapporté, sur mon
dos, les cercopes captifs suspendus à un bâton, la
tête en bas.
Il réfléchit.
Est-ce tout ? Oh ! Non, j' ai abattu le vautour de
Prométhée, j' ai lié Cerbère avec une chaîne de
diamant, j' ai nettoyé les étables d' Augias, ce
n' était pas facile ! Et j' ai séparé l' une de l' autre
les montagnes de Calpé et d' Abyla, rien qu' en les
prenant par leurs sommets, comme un homme qui écarte
avec ses mains les deux morceaux d' une bûche que la
hache a fendue.
Ah ! J' oubliais ! J' ai été chercher dans les enfers
Alceste, femme d' Admète ; j' ai ravi les pommes
d' or des Hespérides ; un jour, pour soulager
Atlas, j' ai porté le ciel sur ma tête.
J' ai voyagé, j' ai été dans l' Inde. Quand j' avais
faim, je levais mon bras et je tirais en passant les
palmiers par leur chevelure pour les abaisser
jusqu' à ma bouche ; j' ai fait le tour du Pont-Euxin,

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j' ai parcouru les Gaules, j' ai été jusqu' à Gadès,
j' ai vu la Scythie, j' ai traversé le désert où l' on
a soif.
Je valais des armées ! Le pont des navires s' enfonçait
sous moi tant j' étais lourd !
Partout j' exterminais les monstres et punissais les
méchants ; j' allais tout nu, seul ; les pays
esclaves, je les délivrais ; les pays déserts, je les
peuplais. En une nuit j' ai engrossé les cinquante
filles de Thespie, et quand j' ai quitté le royaume
des Indes, j' ai rendu nubile ma fille Pandala
âgée de sept ans, afin de coucher avec elle pour
qu' elle me mît au monde un invincible fils, qui fût
le père de tous les monarques d' au delà du Gange.
Mais plus s' accumulaient les ans, plus s' augmentait
ma force ; je tuais mes amis en jouant avec eux, je
rompais les sièges en m' asseyant dessus, je
démolissais les temples en passant sous leurs
portiques, et ma chair se durcissait, mon poil
s' épaississait ; j' avais en moi une fureur
continuelle qui, bruissant à gros bouillons comme le
vin d' automne qui fait sauter la bonde des cuves,
débordait de ma vertu et m' élançait en avant.
Je criais tout à coup, je courais, je me roulais, je
déracinais les arbres, je troublais les fleuves ; je
sentais dans mon crâne bondir ma cervelle, l' écume
sifflait au coin de ma lèvre, je souffrais à
l' estomac et je me tordais dans la solitude en
appelant quelqu' un.
Ma force m' étouffe, c' est le sang qui me gêne, je
suis trop gros, j' ai besoin de bains tièdes et qu' on
me donne à boire de l' eau glacée ; je veux m' asseoir
enfin sur des coussins, dormir pendant le jour et
voir danser des femmes ; je veux me faire faire la
barbe et nettoyer mes ongles. Aux pieds de la reine
Omphale je resterai sans rien faire ; elle se
couchera sur ma peau de lion, moi je passerai sa
robe et je filerai sa quenouille, j' assortirai les
laines, j' aurai les mains blanches comme une fille ;
nous vivrons tranquilles dans un palais fermé... je
sens des langueurs... mon corps se détend...
donnez-moi donc... donnez-moi...
La Mort.
Passe ! Passe !
Arrive sur des roulettes un grand catafalque tout
noir, garni de flambeaux du haut en bas. Son dais,
étoilé de lames d' argent, est soutenu dans les
angles par quatre colonnes d' ébène d' ordre
salomonique, où s' enroulent une vigne et des
raisins ; il abrite un lit de parade couvert
d' amples draperies de pourpre et dont le chevet,
montant en pyramide, supporte des tablettes étagées
sur lesquelles dans des poteries de couleur sont
toutes sortes de parfums qui brûlent. Sur le lit on
distingue une figure d' homme en cire, sans barbe,
avec une longue chevelure blonde et couchée à plat
dos comme un cadavre ; tout autour du lit sont
alternativement rangées de petites corbeilles en
filigrane d' argent et des urnes d' albâtre de

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forme ovale ; dans les corbeilles il y a des pieds de
laitues et dans les urnes une pommade rose.
Des femmes sans ceintures et qui marchent pieds nus
suivent le catafalque d' un air inquiet ; leurs
grandes chevelures toutes défaites tombent sur leurs
épaules et s' agitent le long de leur corps ; de la
main gauche elles ramènent sur leur sein les plis de
leurs robes traînantes et dans la droite tiennent de
gros bouquets de fleurs, ou des fioles de verre
pleines d' huile.
Elles sanglotent tout bas, elles se rapprochent du
catafalque et parlent entre elles.
Les Femmes.
Beau ! Beau ! Il est beau ! Réveille-toi ! Assez
dormi ! Lève donc la tête ! Debout ! Debout !
Elles s' assoient par terre.
Ah ! Il est mort ! Il n' ouvrira pas les yeux ; les
mains sur les hanches et le pied droit en l' air, il ne
tournera plus sur le talon gauche. Pleurons,
désolons-nous, crions toutes à la fois !
Elles poussent des cris. Silence. On entend pétiller
la mèche des flambeaux, dont des gouttes arrachées
par le vent tombent sur le cadavre de cire et lui
fondent les joues.
Les femmes se relèvent et s' approchent du lit plus
près.
Comment nous y prendre ? Qu' a-t-il ? Que ferons-nous
maintenant ? Chatouillons-le ! Frappons-lui dans les
mains... là... là... respire nos bouquets ! Ce sont
des narcisses et des anémones que nous avons cueillis
dans tes jardins. Ranime-toi, tu nous fais peur !
Oh ! Comme il est raide déjà !
Elles le touchent.
Il est tout froid, voilà ses yeux qui coulent par les
bords, ses genoux sont tordus, et la peinture de son
visage a descendu sur la pourpre.
Parle ! Nous sommes à toi ! Que te faut-il ? Veux-tu
boire du vin ? Veux-tu coucher dans nos lits ?
Veux-tu manger les pains de miel que nous faisons
frire dans des poèles, et qui ont la forme de petits
oiseaux pour t' amuser davantage ?
Touchons-lui le ventre, baisons-le sur le cœur, cela
ranime l' amour ! Tiens ! Tiens ! Les sens-tu nos
doigts chargés de bagues, qui courent sur ton corps,
et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos
cheveux qui balaient tes cuisses ? Dieu pâmé, sourd
à nos prières !
Antoine se cache la figure avec son bras, le diable
le lui retire brusquement et le pousse plus près
encore.

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Ah ! Regardez donc comme ses membres, en le maniant,
sont restés au fond de nos mains ! Il n' est plus ! Il
n' éternue pas à la fumée des herbes sèches et ne
soupire point d' amour au milieu des bonnes odeurs. Il
est mort ! Il est mort !
Elles s' écorchent le visage avec leurs ongles,
déchirent leurs habits et coupent leurs cheveux ;
elles vont l' une après l' autre les déposer sur le
lit, et toutes ces longues chevelures pêle-mêle
semblent des serpents blonds et noirs rampant sur le
simulacre de cire, qui n' est plus qu' une masse
informe.
Antoine
attentif.
Que font-elles ? Mais pourquoi tout cela ?
Le Diable.
Ce sont des filles de Tyr qui pleurent Adonis.
à la mort :
va donc ! Tu languis.
à Antoine :
et toi, regarde.
La Mort
faisant claquer son fouet.
C' est qu' en vérité j' ai le bras rompu !
Antoine.
Oh ! J' étouffe !
Le catafalque d' Adonis disparaît ; on entend un
bruit de castagnettes et de cymbales dominé par le
ronflement d' une trompe et des cris de joie, des
battements de mains, des pas qui approchent ; des
hommes vêtus de robes bizarres, suivis d' une foule de
gens de la campagne, conduisent un âne, empanaché de
plumes et de feuillages, la queue garnie de rubans,
la crinière tressée, les sabots peints, avec un
frontal à plaques d' or et des coquilles aux
oreilles ; une grande boîte carrée, recouverte d' une
housse à cordons, lui ballotte sur le dos entre deux
paniers de roseau suspendus à ses flancs.
Le premier s' emplit au fur et à mesure de toutes les
offrandes de la foule : œufs, gibier, raisins,
fromages mous, lièvres dont on voit passer les
oreilles, volailles toutes plumées, poires en
quantité, monnaie de cuivre de toute espèce, tandis
que le second ne contient

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que des feuilles de roses et de lis que les
conducteurs de l' âne jettent devant eux, tout e
marchant.
Ils ont les cheveux frisés, les joues fardées, des
boucles d' oreilles, de grands manteaux ; une couronne
de branches d' olivier, leur entourant la tête, se
rattache vers le milieu du front par un médaillon à
figurine entre deux autres plus petits, et ils en
portent un troisième plus large sur la poitrine. Des
poinçons et des poignards nus sont passés dans leur
ceinture. Ils marchent dans des bottines lacées avec
des cordons jaunes et ils tiennent à la main des
fouets à manche de buis, dont la triple lanière est
garnie d' osselets de mouton.
Quand on a retiré la housse verte de la boîte et mis
à nu la couverture de laine qui l' enveloppe, la foule
s' écarte, l' âne s' arrête. Alors un de ces hommes,
retroussant son vêtement et se balançant de droite et
de gauche, se met à tourner tout autour en jouant
des crotales ; un autre agenouillé devant la boîte
bat du tambourin, et le plus vieux de la bande
commence d' une voix nasillarde.
Voilà la bonne déesse, l' idéenne des montagnes ; la
grand' mère de Syrie ! Approchez, braves gens ! Elle
est assise entre deux lions, porte sur la tête une
couronne de tours, et procure beaucoup de biens à
tous ceux qui la voient.
Nous la promenons dans les campagnes à l' ardeur du
soleil, aux pluies d' hiver, dans les orages, par
beau et mauvais temps ; elle enfonce ses pieds dans
le sable lourd des rivages, elle gravit les défilés,
elle glisse sur les pelouses, elle traverse les
ruisseaux. Souvent, faute de gîte, nous couchons en
plein air et nous n' avons pas tous les jours de
table bien servie ; les voleurs habitent les bois,
les bêtes féroces hurlent effroyablement dans leurs
cavernes, il y a des chemins impraticables et
pleins de précipices. La voilà ! La voilà !
On retire la couverture de laine, et l' on voit une
boîte en bois de palmier, toute incrustée de
petits cailloux de différentes couleurs.
Plus haute que les cèdres elle plane dans l' éther
bleu ; plus vaste que le vent elle entoure la
terre ; son cœur est placé au sein du monde, où
bouillonnent les sources chaudes, où fermentent les
métaux, où les racines vont puiser la vie ; son
souffle s' échappe par les naseaux des panthères, par
la feuille des plantes, par la sueur des corps et il
se balance au crépuscule dans le brouillard violet,
entre les gorges des collines ; ses pleurs d' argent
arrosent les prairies, son sourire est la lumière, et
c' est le lait de sa poitrine qui a blanchi la lune.
Elle fait couler les fontaines, elle fait pousser la
barbe, elle fait craquer l' écorce des pins qui
remuent tout seuls dans les forêts. Donnez-lui
quelque chose, car elle déteste les avares !
La boîte s' ouvre à deux battants, et l' on aperçoit
dans l' intérieur, sous un pavillon de soie rose, une
petite image de Cybèle, étincelante

p470

de paillettes, dans un char de pierre qui est couleur
de vin, traîné par deux lions crépus qui ont tous
deux la patte levée. Les paysans se pressent pour
voir, l' homme qui danse tourne toujours, celui qui
bat du tambourin frappe plus fort, l' archi-galle
continue :
son temple est bâti sur le gouffre par où se sont
précipitées les eaux du déluge qui finissait ; il y
a des portes d' or, un plafond d' or, des lambris d' or,
des statues d' or ; Apollon y est, Mercure,
Ilythia, Atlas, Hélène, Hécube, Pâris, Achille
et Alexandre ; des ours apprivoisés, des aigles, des
chevaux et des colombes marchent ensemble dans son
enceinte, sur les dalles de sa cour humides de la
pluie du jet d' eau, qui s' élance jusqu' au toit, par
des tuyaux d' argent. à son grand arbre qui brûle, on
accroche des brebis toutes vivantes, des vases de
toute espèce, des tuniques et des coffrets ; on
précipite du haut de son vestibule des taureaux
blancs, et c' est pour elle qu' est dressé tout droit
le phallus de cent vingt coudées où l' on grimpe avec
des cordes, comme au tronc d' un palmier quand on va
cueillir les dattes. Sept jours et sept nuits il faut
s' y tenir debout, sans jamais dormir.
Ils prennent leurs fouets et s' en donnent de grands
coups dans le dos, en cadence.
Frappez du tambourin ! Sonnez des cymbales claires !
Soufflez à pleine poitrine dans les flûtes à
larges trous !
Elle aime les parfums de l' Arabie, le poivre noir
que l' on va chercher dans les déserts ; elle aime la
fleur de l' amandier, la grenade et les figues
vertes, les bracelets d' ivoire, les lèvres rouges et
les regards lascifs ; il lui faut les beuglements
prolongés, et, dans les villes pleines de flambeaux,
les orgies retentissantes ; elle aime la sève
sucrée, la larme salée, le sperme gras ! Du sang !
à toi ! à toi ! Mère des montagnes !
Ils se tailladent les bras avec leurs poignards, leur
dos résonne comme des boîtes creuses, on entend râler
leurs poitrines, leurs yeux roulent et se ferment,
des sourires obscènes passent sur leur figure livide,
la musique redouble, les offrandes tombent dans les
paniers, la foule s' accroît.
Des hommes vêtus en femmes et des femmes en habits
d' hommes se poursuivent en poussant de grands éclats
de voix qui ressemblent à des rires ou à des
sanglots ; leurs robes jaunes transparentes sont
collées sur leur bas-ventre par des plaques de sang
caillé, et à travers le tissu mince on le voit qui
coule en filets rouges sur les rondes cuisses
blanches. Les femmes ont les cheveux mouillés comme
si elles sortaient du bain, et les hommes n' ont pas
de poil sur la poitrine. On entend au loin l' accord
des flûtes d' ivoire avec des bruits de baisers, des
chuchotements et des soupirs mêlés à des chœurs de
voix molles, qui se bercent dans les airs comme une
brise paresseuse sur les golfes tièdes.

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Et sur cette foule qui glisse en ondulant, plus
chatoyante à l' œil qu' un lac de couleurs en
tempête, et toute vibrante d' un bout à l' autre comme
une corde de lyre, soudain s' épanouit un nouveau
dieu, qui porte à la place de la verge, entre les
cuisses, un amandier chargé de fruits. Alors les
femmes en claquant des dents se ruent sur les hommes
ensanglantés, les diamants des colliers s' enfoncent
dans les poitrines, les voiles des têtes tombent
avec les fleurs, la peau des tambourins se crève sous
les doigts ; on voit sous les arbres des prostitutions
mystiques ; des vierges ricanant d' un air féroce,
s' étalent sur le gazon, parmi les coupes d' or
répandues, au pied des colonnes d' albâtre
enguirlandées de roses ; les chairs luisent comme des
peintures, les fleurs épanouies sont éblouissantes
comme des flammes, l' encens tourbillonne, l' acier
tinte, des prêtres eunuques enveloppent des femmes
dans leurs dalmatiques chamarrées.
Cela passe au loin, tout au fond, à ras du sol et en
tourbillonnant sur soi-même, comme une traînée de
feuilles sèches qui s' envolent.
Haletant, pâle, éperdu, immobile, Antoine regarde ;
le diable ne le soutient plus, il se tient debout
tout seul. La luxure, qui n' a fait que bâiller ou
sourire à tous les dieux qui défilaient, se hausse
sur la pointe des pieds, et la mort tranquillement
refait un nœud à la mèche de son fouet.
L' horizon frémit, tout se courbe à la fois comme un
champ de blé sous un grand coup de vent ; à la foule
succèdent des foules ; il en survient sans cesse, il
s' en dégorge de nouvelles, non plus de droite à
gauche comme tout à l' heure, mais d' en face au
contraire, à la manière d' une marée montante qui
viendrait vers vous.
Ce sont encore des dieux, innombrables, infinis, si
nombreux qu' on ne peut les compter, vociférant si
fort tous à la fois qu' on n' entend pas leurs paroles,
si tassés qu' on ne peut même pas les distinguer, et
l' on dirait qu' ils naissent et meurent dans le même
moment tant est instantanée leur apparition et leur
départ ; effluves successifs de la matière lumineuse
qui les roule, ils semblent se manifester comme par
des vibrations plastiques que l' on pourrait toucher
du doigt.
Le diable en paraît joyeux, et dans sa contemplation
muette il les dévore de l' œil.
Antoine
trépignant, passe la main sur son front.
D' où viennent-ils ? Pourquoi ! à cause ? ... ils
passent... je n' ai pas le temps... quel est
celui-ci ? ... cet autre ?
Le Diable.
Celui que tu vois là, c' est Attis de Phrygie, il
court tout furieux en portant les mains à son
suspensoir rouge ; il jette derrière lui sa hache de
pierre, et il s' en va pleurer dans les bois sa
virilité perdue. Voilà la Dercéto de Babylone, qui
traîne sur les

p472

plages sa croupe de poisson écaillée. Voilà Brimo,
qui roule dans les ténèbres ses yeux verts comme
ceux des chats sauvages ; voilà le vieil Oannès, qui
porte sur le front une corne de narval ; voilà
Ilythia couverte de ses voiles transparents sous
lesquels elle semble dormir ; voilà Moloch furieux,
crachant des flammes par la bouche, et dont le
ventre, bourré d' hommes, hurle comme une forêt
incendiée.
La Mort
riant, tout en continuant à chasser les dieux.
Ah ! Ah ! Ah ! Regarde donc, il a si chaud sous son
feu qu' il se fond lui-même.
Le Diable.
Voilà la Sosipolis d' élée ! Voilà les dieux
cathares de Pallantium ! Voilà Vulcain, patron des
forgerons, qui faisait de si beaux filets pour
surprendre les amants ! Voilà le bon dieu Mercure
avec son pétase pour la pluie et ses bottes de
voyage !
La Mort
le frappant.
Voyage ! Voyage !
Le Diable.
Celle qui porte autour de ses flancs une ceinture de
chiens, c' est Hécate à la triple figure, qui
aboyait dans les carrefours au sifflement des vents
nocturnes quand, secouée par l' incantation des
magiciennes, la lune au front malade se roulait sur
les nuages bruns.
La Mort.
Ah ! Ah ! Ah !
Le Diable.
Vois-tu la paresseuse Hursida, grattant au soleil
les poux de sa tête, et, debout près d' elle, Orthia
la sanguinaire, qui faisait fouetter les garçons de
Sparte ? Puis les déesses Potniades, à qui l' on
sacrifiait des cochons de lait !
Le Cochon
dans son coin.
Horreur ! Horreur !

p473

Le Diable.
Noire et frottée de myrrhe, voilà la grande Diane
qui s' avance, les coudes au corps, les mains
ouvertes, les pieds joints, avec des lions sur les
épaules, des cerfs à son ventre, des abeilles à ses
flancs, un collier de chrysanthèmes, un disque de
griffons, et ses trois rangées de mamelles pointues
qui ballottent à grand bruit les unes sur les
autres, pendantes comme des grappes de raisins
mûrs ; regarde comme elle les presse d' un air triste
pour en faire sortir la dernière goutte ; rien n' en
coulera plus ! La peau du corps lui démange sous les
vieilles bandelettes qui la serrent.
La Mort
riant.
Ah ! Ah ! Ah !
Le Diable.
Voici la Laphria des ptréens, l' Hymnia
d' Orchomène, la Pyronienne du mont Crathis,
Stymphalia à cuisse d' oiseau, Eurynome fille de
l' océan, et toutes les autres Dianes :
l' accoucheuse, la chasseresse, la salutaire, la
lucifère et la protectrice des ports, avec une
coiffure d' écrevisses.
Antoine.
On a adoré tout cela, pourtant !
Le Diable
continue :
ceci, c' est un dieu de l' éloquence, Aïus Locutius,
fort honoré jadis ; celle-là qui porte des croûtes
blanchâtres sur le front, c' est Rubigo, la déesse de
la rogne ; non loin, Angerona qui délivre des
inquiétudes, et l' immonde Perfica, inventrice des
olisbus si commodes pour les veuves.
Voilà aussi Esculape, fils du soleil, traîné par des
mulets blancs ; le coude sur le bord de son char et
le menton dans la main gauche, il a l' air de
réfléchir très sérieusement.
La Mort.
Fais-toi vivre, immortel !
Le Diable.
Quelle quantité, hein ? Quels bataillons ! Cela
fourmille, il y en a

p474

pour les maîtres et pour les esclaves, pour les
jeunes gens, pour les vieillards, pour les
mariniers, pour les charcutiers, pour les
boulangers, pour les voleurs, pour les vidangeurs,
pour le lupanar et pour le cirque, pour tous les
besoins, pour tous les jours. En voilà un qui veille
à ce que les enfants ne se perdent pas à la
promenade, un autre qui donne la fièvre, un autre qui
donne la pâleur, un autre qui donne la peur ;
ceux-ci sont pour former le fœtus, pour le
retourner, pour l' extraire, pour veiller à la
cuisine, pour faire crier les gonds de la porte, pour
pousser le flot sur le rivage et pour le ramener en
arrière.
Frappant sur la mousse des bois la corne de leurs
pieds, les faunes à bouche fendue suivent le vieux
Pan des pasteurs, qui claque dans ses mains au
milieu de son troupeau ; ils ricanent, ils sont
velus ; leur front rugueux est couvert de boutons
roses comme les bourgeons de tilleuls à la saison du
printemps. Voilà Priape à la voix rauque, qui se
casse les reins dans une érection dernière, et le
dieu Terminus, et la déesse épona, et Acca
Laurentia, et Anna Perenna.
Antoine.
Quels sons ! Qui chante ainsi ?
Il écoute.
Quels ravissements ! Quelle douceur ! Sur une corde
d' or sautillent, il me semble, des notes aux pieds
légers ; cela pétille, bourdonne, gazouille ! Et
avec quelque chose par-dessus... quelque chose de
lent qui se déroule et qui retombe.
Apollon paraît.
Le Diable.
N' est-ce pas qu' il est beau ?
Apollon
nu, couronné de laurier, la chlamyde rejetée sur le
bras gauche et jouant d' une énorme cithare retenue
par une courroie qui lui passe sur le cou.
Je chante sur la lyre.
Il tousse :
hum ! Hum ! ... je chante sur la lyre... hum ! ...
l' ordre de l' univers... euh hum ! Euh hum ! Heu !
Heu ! ... à la loi du rythme la matière et les
êtres...
une cheville se casse, une corde se rompant cingle
la figure du

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dieu ; il resserre une autre cheville qui se casse
aussi, il touche à une troisième, et la corde trop
lâchée ne rend plus qu' un son indistinct ; il se
trompe, va de l' une à l' autre, tout se brise, pète,
s' embrouille.
La Mort.
Mais tu n' en peux plus ! Tu es resté nu si
longtemps, tu as tellement marché dans toute la
Grèce, tu as si bien braillé au grand air, que tu
en as mal à la poitrine, que tu craches le sang, que
tu vas mourir ! Tu étais, n' est-ce pas, celui qui
chantait, qui purifiait, qui fondait ; il n' y a plus
rien à fonder, rien à chanter, les villes sont
bâties, les peuples sont vieux, la Pythie échappée
ne se retrouve pas.
Les athlètes frottés d' huile, les éphèbes qui
couraient sur le stade, les cochers qui riaient
debout dans leurs chars d' ivoire, les philosophes qui
causaient dans les bois de lauriers-roses...
elle le frappe.
Suis-les, va-t' en donc ! Beau dieu du monde plastique
qui ne devait pas finir !
La courroie de ta cithare s' est usée sur ta clavicule
maigre, la troisième Parque, qui manquait à ton
temple, est accourue. Déchausse ton cothurne et
roule-toi dans ton manteau. Ne sais-tu pas, pauvre
dieu, que ta baladine Pharsalia, qui chantait pour
toi dans Métaponte, a été déchirée en morceaux, tant
la foule se poussait pour lui voler sa couronne
d' or !
Apollon passe sa cithare sur son dos et s' en va.
Bacchus arrive dans son char traîné par des
panthères ; sa tête est coiffée de myrte et il se
regarde en souriant dans un miroir e cristal.
Autour de lui, les silènes vêtus de manteaux de laine
rouge, les satyres couverts de peaux de chèvres, les
ménades avec la nébride sur l' épaule, rient,
chantent, boivent, dansent, soufflent dans les
flûtes, jettent à terre des tambourins plats qui
tournent en ronflant.
Les bacchantes échevelées, qui tiennent à la main des
masques noirs, dandinent au son de la musique les
grosses grappes de raisin pendantes de leur front ;
elles dévorent de leurs dents blanches les colliers
de figues sèches suspendues à leur cou, elles
entrechoquent leurs boucliers, se frappent avec des
thyrses, et lancent autour d' elles des regards
sauvages sous leurs sourcils veloutés comme le dos des
chenilles.
Les satyres les serrent dans leurs bras, ils dansent
ensemble ; leurs narines épaisses reniflent de
plaisir, et, versant de haut le vin qui coule des
urnes, ils barbouillent de rouge la figure rieuse de
la ménade enivrée.

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Chœur.
évohé ! Bacchus ! évohé !
Abattez les échalas, et que le pampre mûr se couche
sur la terre ! Foulez du pied le raisin dans les
pressoirs !
Dieu charmant, qui portes le baudrier d' or et qui
t' avances dans les campagnes, joyeux comme le soleil,
mire-toi dans ton miroir, bois à longs traits dans
ton cratère sans fond. évohé ! Bacchus ! évohé !
Silène au large ventre te suit sur son âne, qui plie
les reins de fatigue sous le poids du vieillard
chauve ; Hephestus lui-même trébuchait dessus,
lorsque tu l' amenas dans l' Olympe. La route était
pavée d' étoiles, et Melthé, avec des pipeaux dans la
bouche, allait devant et sautait comme un chevreau.
Tu es fort, fils de Sémélé ! Tu as vaincu les
Indes, la Thrace et la Lydie ; les armées
entières s' enfuyaient quand Mimallon délirante
hurlait dans les montagnes ; tes cymbales, la nuit,
réveillaient les peuples endormis ; ils se pressaient
autour de toi pour jouir de ta figure ; le vent
chaud passait dans les forêts agitées, la sueur sur
les corps coulait comme des parfums, les yeux des
bacchantes brillaient dans les feuillages.
évohé ! Bacchus ! évohé !
Père des théâtres et du vin, les dieux anciens se
sont bouché les oreilles au scandale merveilleux du
dithyrambe désordonné. à toi le rythme nouveau et les
formes incessantes ! à toi le cerceau, la toupie, les
dés, l' orange, et le van qui agite l' air, et la
laine des moutons, grasse encore de la crasse des
bergeries ! Tu as le rire des vendangeurs, les
fontaines inconnues qui sourdent sous la terre, les
festins aux flambeaux, et le renard qui se glisse
dans les vignes, pour croquer les raisins verts.
Tu es terrible, tu as rendu furieuses les femmes
d' Argos, tu as puni Thèbes, et la mer
Tyrrhénienne ; le cithéron retentit du bruit de tes
orgies, qui va se répétant de colline en colline, et
ta joie court de peuple en peuple tu délivres
l' esclave, tu es saint ! Tu es divin ! évohé !
La mort allonge son fouet et tout disparaît.
Les Muses
s' avancent dans des manteaux noirs, la tête basse.
Nous sommes tristes, nous portons le deuil de
l' amour des hommes ; la vieillesse est venue,
est-ce donc le temps de mourir ?
La Mort.
Oui, oui !

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Les Muses.
Nous étions belles.
La Mort
frappant les muses.
Passez ! Allez-vous-en ! Quels bavards que tous ces
dieux !
Les Muses
regardent la mort et lui disent :
ô mort ! Laisse-nous pleurer sur nous-mêmes, puisque
personne ne s' en soucie. Nous t' avons célébrée
autrefois, lorsque nous ciselions les tombeaux et
que nous immortalisions les grandes batailles.
Quelque chose qui n' est plus palpitait dans l' air sur
les races juvéniles ; elles avaient de nobles poses,
des poitrines carrées, et des langages, comme leurs
vêtements, à grands plis droits avec des franges
d' or.
C' est nous qui prenions l' enfant et qui formions sa
taille ; sous les yeux des mères les hommes
devenaient beaux, les gymnastiques viriles faisaient
les poètes, les athlètes et les orateurs.
Quand Hménée au voile d' ambre assemblait les
familles, l' amour sérieux chantait l' épithalame plein
d' espoir, le pontife dansait sur l' autel, les
guerriers dans les batailles faisaient de longs
discours, et Alexandre s' endormait la tête sur
homère.
Les sages voyageaient avant d' écrire l' histoire, ils
travaillaient la nuit sur des tables de bronze, et
donnaient à leurs livres le nom des muses.
Dans les leçons du philosophe comme dans la
pantomime des bateleurs et la constitution des
républiques, dans les cosmogonies des dieux, dans les
statues, dans les meubles, dans les harnachements et
les coiffures, partout, c' était un art sublime qui
rehaussait la vie. Il y avait des femmes comme on
n' en reverra plus ; des montagnes de marbre
attendaient les sculpteurs.
Pleurons les vastes théâtres et les danseurs nus ! ô
Thalie, déesse au front bombé, mère du drame comique
et de la géométrie, qu' as-tu fait de ta massue
d' Hercule, de ton rire qui clapotait sur la foule,
comme le flot ionien au pied des promontoires ? Tu
as perdu tes chœurs sérieux, Melpomène, la strophe
et l' antistrophe ne se tournent plus tour à tour.
Adieu le haut cothurne d' or et les manteaux
traînants, l' hymne sacrée qui passait par bouffées
dans les terreurs tragiques, et le vers simple qui
glaçait la peau ! Toi aussi, svelte Terpsychore,
dont les sirènes sont filles, tu ne te souviens plus
de tes pas cadencés que

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l' on comparait en rêvant à la valse des planètes,
tandis que le chef d' orchestre battait la mesure
avec sa semelle de fer ! Qui s' inquiète de nous, ô
filles d' Uranus ? Ils sont passés les grands
enthousiasmes, c' est le tour maintenant des
gladiateurs, des bossus, des farceurs, des nains et
des bateleurs. Clio violée a servi les politiques,
la muse des festins s' engraisse de mets vulgaires,
on a fait des livres sans s' inquiéter des phrases ;
pour les petites existences il a fallu de grêles
édifices, et des costumes étriqués pour les fonctions
serviles ; les goujats aussi ont voulu chanter des
vers ; le marchand, le soldat, la fille de joie et
l' affranchi, avec l' argent de leur métier ont payé
les beaux-arts ! Et l' atelier de l' artiste, comme le
lupanar de toutes les prostitutions de l' esprit,
s' est ouvert pour recevoir la foule, satisfaire ses
appétits, se plier à ses commodités et la divertir
un peu !
Art des temps antiques, au feuillage toujours jeune,
qui pompais ta sève dans les entrailles de la terre
et balançais dans un ciel bleu ta cime pyramidal,
toi dont l' écorce était rude, les rameaux nombreux,
l' ombrage immense, et qui désaltérais les peuples
d' élection avec les fruits vermeils arrachés par les
forts ! Une nuée de hannetons s' est abattue sur tes
feuilles, on t' a fendu en morceaux, on t' a scié en
planches, on t' a réduit en poudre, et ce qui reste de
ta verdure est brouté par les ânes !
Quand les muses ont passé, la scène reste vide.
La Mort
se tournant vers le diable.
C' est tout, n' est-ce pas ?
Le Diable.
Et Vénus ?
La Luxure.
Ah ! Oui ! Vénus.
Appelant :
Vénus ! Vénus !
Vénus
paraît nue et regardant de côté et d' autre comme
quelqu' un qui est poursuivi :
qui m' appelle ?
Apercevant la luxure, elle pousse un cri d' effroi :
assez ! Grâce ! Laisse-moi ! Tu as amolli ma chair,
ce sont tes baisers qui ont fait pâlir mes belles
couleurs !

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La Luxure.
Ah ! Bah !
Vénus.
J' étais libre, j' étais pure, j' étais la fille du sang
d' Uranus ; quand je parcourais les océans, les
vagues frissonnaient de plaisir au contact de mes
talons roses ; quand je marchais par les prairies, les
fleurs aussitôt s' épanouissaient, la graine des fleurs
se prenait à pousser, leur corolle à s' ouvrir, leurs
parfums à se répandre. Baigneuse insaisissable, je
nageais dans l' éther bleu, où ma ceinture bigarrée
aux mille couleurs, que se disputaient les zéphirs,
resplendissait toute large et magnifique comme un
arc-en-ciel tombé de l' Olympe. J' étais la beauté !
J' étais la forme ! Les dieux à ma vue se pâmaient
d' amour, je vibrais incessamment sur le monde
engourdi, et la matière humide, se séchant sous mon
regard, s' affermissait de soi-même en contours
précis. Je l' avais tournée comme un potier, ciselée
comme un sculpteur, coloriée comme un peintre ;
j' avais fait les plages plus sonores, plus couvertes
de coquilles, de solitude et de soleil ; j' avais
rêvé avec lenteur des attitudes d' existence, des
harmonies de ligne, et tout ce rythme secret des
splendides anatomies. L' artiste, plein d' angoisses,
m' invoquait dans son travail, le jeune homme dans son
désir, le vieillard dans son passé, le voyageur dans
ses projets et la mère de famille dans la douleur des
enfantements. C' est toi, c' est toi, ô besoin, ô
jouissance immonde, qui m' as traînée dans les
passions ignobles, qui m' as déshonorée !
La Mort.
Passe ! Passe ! Belle Vénus ! Tu te purifieras dans
mes bras !
Elle s' en va en pleurant, la tête dans ses mains, et
la mort la chasse en lui donnant de grands coups de
fouet sur les fesses. Du côté opposé où Vénus a
disparu, on entend sangloter quelqu' un.
C' est Cupidon, la figure écarlate de fard, les
paupières chassieuses, la poitrine haletante, tout
maigre, souffreteux, misérable. Son bandeau trop
lâche, qui a glissé sur sa figure, lui entoure le
cou comme un carcan ; il pleure à grand bruit en
s' enfonçant le poing dans l' œil.
La luxure, le diable et la mort se mettent à rire.
La Luxure.
Qu' il est vilain !

p480

Le Diable.
à faire vomir de dégoût, vraiment !
La Mort.
Et aux trois quarts crevé déjà !
Cupidon
sanglotant.
Est-ce ma faute à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! J' étais beau,
joli, charmant, tout le monde autrefois me
caressait... eh ! Hô !
Il recommence à pleurer.
Le Diable
ricanant.
Où est ton flambeau ? Tire de l' arc un peu, souris
encore !
Cupidon.
Mon flambeau s' est éteint, j' ai perdu mes flèches,
j' ai mal au pied, j' ai mal à la tête, j' ai mal au
cœur... hô ! Hô ! Hô ! J' avais des berceaux de
verdure dans les jardins...
La Mort.
Calme-toi, mignon, ta peine se va passer tout à
l' heure et tu refermeras les yeux.
Cupidon.
Mes yeux ! Oh ! Mes pauvres yeux ! à force de les
tenir fermés, ils sont devenus malades, et le soleil
m' a blessé la vue dès que j' ai voulu regarder la
lumière. Ah ! Jadis, je souriais sous mon bandeau ;
le doigt posé sur la bouche et les cheveux frisés, je
gardais sur les piédestaux de charmantes attitudes ;
on m' enguirlandait de roses, d' acrostiches et
d' épigrammes ; je me jouais dans l' Olympe avec les
attributs des dieux, j' étais le charme de la vie, le
maître des cœurs, le vainqueur des belles, le
dominateur des âmes, l' éternel souci des poètes ; je
jouais avec la lyre d' Apollon, la massue d' Hercule
et le sceptre même de Jupiter. S' assemblant autour
de moi ils me faisaient des cadeaux pour apaiser mes
caprices, Minerve seule ne m' aimait pas, et je me
souviens de son grand hibou qui poussait des cris
quand il me voyait.

p481

Hélas ! Hélas ! L' on m' a renvoyé du ciel. Où est
donc ma Psyché ? Je grelotte de froid, je succombe
d' inanition, de fatigue et de chagrin ; personne ne
veut plus de moi, les cœurs maintenant sont à
Plutus. Quand je frappe aux portes, ils font les
sourds, on me renvoie d' un air furieux, l' artiste me
jette à la tête son outil, les femmes leur vertu, les
penseurs leur orgueil ; les uns sifflent, les autres
rient. Misère de moi ! J' en ai vu qui
s' interrompaient un moment, me regardaient en face et
qui reprenaient leur ouvrage.
La Mort.
Oui ! Va-t' en, crève de rage, détale plus vite,
l' humanité bâille à ton nom. Tu lui as agacé les
dents avec le sirop de ta tendresse, tu l' as
étourdie de tes soupirs, tu l' as fatiguée de
mignardises, de sentiment, de bonheur.
Elle lui balafre les côtes de coups de fouet, il crie
et court se réfugier sous les jupons de
La Luxure
qui le repousse loin d' elle avec quantité de
soufflets.
Non ! Pas de toi ! Tu n' es pas la débauche ! Comment
peux-tu me servir ?
Le Diable
criant à la mort :
prends-le donc ! Au tas ! Avec les autres !
La mort le chasse d' un bond, avec un grand coup de
pied dans le derrière.
La Mort
respirant.
Ah ! Enfin !
Les Dieux Lares
couverts de peaux de chien, râpés comme de vieux
singes qui ont la gale.
La Mort.
Quels ennuyeux personnages avec leurs peaux de
chien !
Elle frappe.
Passez ! Passez !

p482

Le toit de la maison s' est écroulé, la pluie a tombé
sur vos épaules, vous êtes pourris comme de vieilles
bûches et vous avez perdu pour toujours les fers de
l' affranchi, la balle d' or de l' enfant, la pièce de
monnaie de la mariée. Plus de valets soumis ! Plus de
fils respectueux, plus de pères puissants, plus de
libations ni de longues gamelles ! Plus de matrones
silencieuses qui vivaient assises à leur logis, ne
buvaient pas de vin et filaient de leurs doigts
chastes la tunique de leurs maris. L' hôte a perdu sa
foi, les ancêtres sont oubliés, et le grillon dans
les cendres pleure seul sur le souvenir éteint des
religions domestiques.
Redoublant ses coups.
Mourez donc à votre tour ! Qu' il n' en soit plus
question ! Filez avec les autres.
Il n' y a plus rien, tout est passé ; le diable
regarde encore s' il en va venir, la mort s' essuie le
front avec le pan de son linceul, et Antoine,
immobile, reste les yeux fixés sur l' horizon, la
bouche béante et les bras levés, le cou tendu,
lorsque se roulant dans l' air, comme une bulle de
savon, bleuâtre et tout léger, arrive le dieu-nain
Crépitus
d' une voix flûtée.
Moi aussi l' on m' honora jadis, on me faisait des
libations, je fus un dieu !
J' étais pour le grec un présage de bonheur, tandis que
le romain dévot me maudissait les poings crispés, et
que le prêtre d' égypte, s' abstenant de fèves,
tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes
non rasées, que l' on se régalait de glands, de
ciboules et d' oignons crus, et que le bouc en
morceaux cuisait à gros bouillons dans le beurre
rance des pasteurs, assis ensemble autour du feu,
sans souci du voisin, personne alors ne se gênait ;
les nourritures solides faisaient les digestions
sonores ; en plein soleil les hommes d' autrefois se
soulageaient avec lenteur, et s' essuyaient ensuite à
la feuille large des figuiers.
Légitime par moi-même, ainsi je passais sans
scandale avec tous les autres besoins de la vie, avec
Mena tourment des vierges, avec la déesse Carnienne
et la douce Rumina, qui protège le sein de la
nourrice gonflé de veines bleuâtres.
J' étais joyeux, inévitablement je faisais rire,
j' arrivais tout à coup, j' éclatais, comme un
tonnerre, je me suivais en cascade, en déchirement,
en roulement, en battement ; l' écho des voix

p483

répondait à ma musique et se dilatant à cause de moi,
l' homme exhalait sa gaieté par tous les trous de
son corps.
J' ai eu mes fêtes, mes grands jours d' orgueil ; le
bon Aristophane me promena sur la scène, et
l' empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa
table. Dans les laticlaves patriciens j' ai circulé
majestueusement, les vases d' or ont résonné sous
moi, et quand, plein de murènes, de truffes et de
pâtés, l' intestin impérial se dégorgeait avec
fracas, les esclaves tremblaient et le monde
attentif apprenait que César avait dîné.
Mais maintenant tout est bien changé, on rougit de
moi, on me dissimule tant que l' on peut ; je suis
relégué dans la canaille, et les meilleures sociétés
même se récrient à mon nom.
Et Crépitus s' éloigne en poussant un vent traînard.
Silence.
Un grand coup de tonnerre éclate, la mort laisse
tomber son fouet, le diable recule d' un pas, et
Antoine tombe la face contre terre, et la luxure
tremble.
Une Voix.
J' étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le
seigneur dieu !
J' étais terrible comme la gueule des lions, fort
comme les torrents, haut comme les montagnes ;
j' apparaissais dans les nuages rouges avec une
figure furieuse.
J' ai conduit les patriarches, qui s' en allaient dans
les pays étrangers chercher des femmes pour leur
postérité ; je réglais le pas des dromadaires, et
l' occasion de se rencontrer au bord de la citerne
ombragée d' un palmier jaune.
Comme par des robinets d' argent je lâchais les pluies
du ciel, je séparais les mers avec mon pied,
j' entrechoquais les cèdres avec mes mains. J' ai
déplié dans les vallées les tentes d' Abraham, et
poussé à travers le désert mon peuple qui
s' enfuyait. C' est moi qui ai brûlé Sodome,
Gomorrhe et Saboura ; c' est moi qui ai englouti la
terre par le déluge ; c' est moi qui ai noyé dans la
mer Rouge l' armée de pharaon, avec les princes fils
de rois, avec les chariots de guerre et les cochers.
Dieu jaloux, j' exterminais les autres dieux, les
autres peuples, les autres villes, et je châtiais
aussi mon peuple d' une colère sans pitié ; j' ai
écrasé les impurs, j' ai cassé les os des superbes, et
ma désolation allait de droite à gauche, comme un
chameau lâché dans un champ de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais mes élus ; des
anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les
buissons, les pâtres jetaient leur bâton et
partaient à la guerre. Parfumées de myrrhe, de
cinnamome et de nard, avec des robes flottantes et
des chaussures

p484

à haut talon, des femmes au cœur intrépide allaient
trouver les capitaines et leur tranchaient la tête.
Alors ma gloire éclatait plus sonore que les
cmbales ; aux éclats de la foudre ma colère a
retenti sur les montagnes, le vent qui passait
emportait les prophètes.
Ils se roulaient tout nus dans les ravines
desséchées, se couchaient à plat ventre pour écouter
la voix de la mer qui parlait, et, se relevant tout
à coup, se mettaient à crier mon nom.
Ils arrivaient couverts de sueur dans la salle des
rois, ils jetaient sur les lambris la poussière de
leurs manteaux, et rappelant mes vengeances,
parlaient de Babylone et des soufflets de
l' esclavage.
Les lions pour eux se faisaient doux, le feu des
fournaises s' écartait de leurs membres, et les
magiciens hurlaient de rage et se lacéraient avec
des couteaux.
J' avais gravé ma loi sur des tables de pierre ; elle
étreignait mon peuple d' un nœud rude, comme la
ceinture de cuir du voyageur qui lui soutient la
taille ; c' était mon peuple, j' étais son dieu, la
terre était à moi, les hommes à moi, leurs pensées,
leurs œuvres, leurs outils de labourage et leur
postérité.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire,
derrière les toiles de pourpre et les grands
candélabres allumés ; j' avais pour me servir tout un
peuple de pontifes qui balançait des encensoirs ;
ils ramassaient dans des voiles les cendres des
holocaustes, frottaient l' or des lampes et tendaient
les cordages du tabernacle. J' avais un plafond de
poutres de cèdre, et le grand prêtre, en robe
d' hyacinthe, qui portait des pierres précieuses sur
sa poitrine, rangées dans un ordre symétrique.
Malheur ! Malheur ! Le saint des saints s' est
ouvert ! La loi a été cassée en morceaux, l' arche est
perdue, et, comme la carapace d' un scarabée mort,
Jérusalem desséchée a disparu en poussière. Le voile
tout à coup s' est déchiré de haut en bas, le
chandelier s' est éteint, les prêtres ont pâli et les
parfums de mon autel par les fentes de la muraille se
sont dispersés à tous les vents. Dans les sépulcres
d' Israël, le vautour du Liban vient pondre sa
couvée, mon temple est détruit, mon peuple est
dispersé.
On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs
habits, les forts ont péri par le glaive, les
femmes sont captives, les vases sont tous fondus.
C' est le Dieu de Nazareth qui a passé par la
Judée !
Comme un tourbillon d' automne il a entraîné mes
serviteurs, les nations sont pour lui, on adore son
tombeau, on invoque ses martyrs, ses apôtres ont des
églises, sa mère aussi, sa famille, tous ses amis !
Et moi je n' ai pas un temple ! Pas un morceau de
pierre où soit mon nom ! Pas une prière pour moi tout
seul. Coulant dans ses roseaux, le Jourdain aux
eaux bourbeuses n' est pas plus solitaire ni plus
abandonné.

p485

La Voix
s' éloignant :
j' étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le
seigneur dieu !
Alors il se fait un grand silence, tout reste
immobile, et l' horizon s' éteignant par degrés
reprend les proportions qu' il avait.
La mort bâille ; Antoine, étendu par terre au
premier plan, la figure contre le sol, les bras le
long du corps, immobile et raide comme un cadavre.
De temps à autre, seulement, il semble secoué dans
toute sa longueur par de grands sanglots muets. La
luxure, le dos appuyé contre la cabane et la jambe
gauche relevée sur son genou droit, s' amuse à
effiler lentement le bas de sa robe, dont les brins
de soie, emportés par le vent, vont voltiger tout
autour du cochon, s' accrochent à ses poils, tombent
dans ses yeux, lui entrent dans le nez. Le cheval de
la mort cesse de brouter, il lève les naseaux et
hume l' air.
Le Diable
enfin s' approche de saint Antoine, il allonge la
griffe de son pied fourchu, et la lui posant sur les
reins crie d' une voix terrible :
ils sont passés !
Antoine ne bouge pas.
Le Diable
à part.
Est-il mort ?
La Mort
vient tourner autour de lui et le regarder.
Mais, je ne l' ai pas touché !
La Luxure
s' approche à son tour, se baisse à terre, et avec
son doigt blanc lui ouvre les paupières.
Il ne m' a pas aimée !
Saint Antoine se soulève à demi sur le coude, il ne
dit rien, un ruisseau de larmes lui coule sur la
figure.
Le Diable
lentement.
Ils sont passés, Antoine !

p486

Saint Antoine
ne répond rien, ses prunelles dilatées regardent le
diable fixement, tandis que sa poitrine saccadée
d' un hoquet convulsif répète tout bas :
oui... oui... oui !
La Logique
survenue tout à coup.
Eh bien ! ... puisqu' ils...
Antoine râle d' angoisse.
La logique reprend :
... puisqu' ils sont passés tous, le tien...
Antoine
se relevant d' un bond, saisit un caillou et le lance
de toutes ses forces contre la logique.
Va-t' en, je ne veux pas de toi ! Non ! Pas de
raisonnement, pas de pensée ; tu es la damnation,
laisse-moi tranquille, fuis, fuis, que je ne te
revoie plus !
Il tombe à genoux, croise les mains et se met à
marmotter très vite :
miséricorde, mon dieu ! Pardonnez-moi mes péchés !
Aimez-moi !
Le Diable
frappant du pied :
ils sont tombés, le tien tombera.
Montrant la mort et la luxure.
Elles seules resteront.
L' Orgueil
paraissant.
Et moi ?
Le Diable.
Oui, toi aussi !
L' Avarice.
Et moi donc ?

p487

Le Diable.
Oui, toi.
Tous Les Autres Péchés
survenant :
et moi ? Et moi ? Et moi ?
Le Diable.
Oui, vous toutes, vous seules !
Antoine
priant toujours.
Jésus ! Doux Jésus ! Protège ton serviteur
tremblant ; je suis faible et tout petit.
Le Diable.
Moi, je suis fort ! Il n' y a que moi, tout est à
moi, tu es à moi !
Antoine
idem.
Sans ton secours il n' est pas de secours, c' est ta
grâce qui fait les purs, ton amour qui fait les
bons ; miséricorde ! Pitié ! Pitié !
Le Diable
grossissant sa voix.
Pas de pitié ! La miséricorde ne viendra pas pour un
pécheur tel que toi !
Antoine.
Bons saints du paradis, qui portez des auréoles,
intercédez, s' il vous plaît, parlez à la sainte
vierge et au bon Dieu !
Il se frappe la poitrine.
Miséricorde ! Miséricorde !
Le Diable.
Tu es tombé, tu es perdu sans retour, il n' y a pas
à y revenir,

p488

Dieu en a puni de moins coupables, ne le prie
plus ; moi, si tu me priais, je m' en irais.
Antoine.
ô père des tendresses, j' espère en toi, je crois en
toi. Que béni soit ton nom ! Que bénies soient tes
œuvres et bénie soit ta colère même si elle tombe
sur ma tête ! Je l' ai mérité, grâce ! Arrache
l' orgueil de mon cœur et les rébellions de mon
esprit. S' il faut que mes yeux soient tentés, que
mes pieds trébuchent, que ma croyance défaille, ah !
Que je sois plutôt comme les aveugles qui tâtonnent
les murs, comme les paralytiques qui se traînent sur
le ventre, et comme les pauvres idiots qui n' ont pas
le sens de manger. Je m' humilierai de toutes mes
forces, je m' abaisserai plus bas que la boue, plus
bas que les fourmis et que les vers de terre. Toi
seul es haut ! Je ne cherche pas à te trouver, mais
à t' aimer !
Je ne désire pas vivre, je ne désire pas mourir, j' ai
peur de te déplaire ; fais-moi vivre si tu veux,
appelle-moi quand tu voudras, je suis ton serviteur.
Accorde à ma bouche les mots convenables, à mon cœur
la componction, à ma ferveur la durée. ô sainte
vierge ! ô Jésus ! ô saint-esprit ! Miséricorde !
Miséricorde !
Je répéterai ton nom tous les jours et toutes les
nuits, je l' écrirai avec mes mains sur les rochers,
avec mes pas je le tracerai sur la poussière ; en
travaillant je prierai, même en dormant je prierai
encore... oh ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Dieu !
Quelque chose qui est immense, quelque chose
d' infini et d' une suavité turbulente, ouvre des
ailes dans mon âm pour m' emporter vers toi, et ma
tête est plus calme ; il me semble que l' enfer
s' éloigne... tu me souris dans ta clémence.
La nuit se dissipe peu à peu, le matin arrive, un
rayon de soleil traverse les nuages.
Le Cochon
se relève, secoue ses oreilles, se détend.
Ah ! Enfin ! Voilà le jour ! Tant mieux ! Je n' aime
pas la nuit. Quel bon soleil ! Cela vous chauffe.
Ah ! Le bon soleil ! Quel bon soleil !
Antoine
priant.
Tu m' as racheté de la malédiction de l' origine, bon
Jésus, comme tu as dû souffrir ! Et c' était pour
nous, c' était pour moi ! Mais que puis-je faire,
moi ?

p489

Le Diable.
Rien !
Antoine.
Que puis-je faire ? Fils de Dieu qui es Dieu, Dieu
comme le père, Dieu comme le saint-esprit, vous
êtes un.
Le Diable.
Je suis plusieurs, je m' appelle légion.
Antoine.
Trinité indestructible !
Le Diable.
Elle tombera !
Antoine.
Seigneur ! Seigneur ! Tu as fait le ciel et la
terre, la mer, les étoiles, les oiseaux, les peuples
et les grands bois.
Le Diable.
Allons donc ! Il est passé, celui-là ! On n' en parle
plus, tu le sais bien.
Antoine.
Tu as envoyé ton fils...
Le Diable.
Il en viendra un autre !
Antoine.
... qui a établi la parole du ciel...
Le Diable.
Mais il en viendra un autre ! Un autre plus fort !
écoute donc : il détruira...
Antoine.
... et bâti son église dont les portes...

p490

Le Diable.
Il les enfoncera, lui ! Il les brisera et il en
jettera les battants à la face de ton dieu !
Le diable se poste derrière saint Antoine et lui
crie dans les oreilles ; le souffle qui sort de sa
bouche est si violent que saint Antoine se courbe
dessous comme un roseau, tantôt tombant sur les
poignets, tantôt se relevant, et continuant toujours
sa prière tandis que le diable dit :
il naîtra dans Babylone, il sera de la tribu de
Dan et fils d' une vierge aussi, d' une vierge
consacrée au seigneur qui aura forniqué avec son
père ; je me glisserai comme le saint-esprit dans le
ventre de sa mère, il se gonflera e mon souffle et
je développerai sa vie. Au jour de sa naissance, les
arbres du jardin des oliviers s' enflammeront tout à
coup, et la planète de Jupiter en tressaillira sur
sa base. Il se fera circoncire parmi les juifs, il
viendra à Jérusalem, il rétablira le temple de
Salomon ; il convertira d' abord des proconsuls, des
princes, des rois, l' empereur de Taprobane avec la
grande reine de Scythie et trois papes l' un après
l' autre. Il enverra ses messagers sur toutes les
routes, ses prophètes à toutes les nations, ses
soldats contre toutes les villes ; sa parole et son
pouvoir régneront depuis la mer jusqu' à la mer, de
l' orient à l' occident, de l' aquilon jusqu' au
septentrion.
Il sera beau, les femmes délireront à cause de lui ;
il ouvrira la bouche, les oreilles se tendront pour
l' écouter.
Il gorgera les foules, on s' endormira sur les
portes, l' estomac plein jusqu' aux dents ; il
assouvira la luxure du luxurieux, la cupidité de
l' avarice, la convoitise de l' œil, le ventre
jaloux ; il exaltera les forts et il abaissera les
humbles ; il passera les fidèles au fil de l' épée,
il les assommera avec des massues, il les broiera
avec des pilons, et il brûlera toutes les églises
comme des poulaillers pleins de vermine.
En ce temps-là ceux qui sont dans la plaine fuiront
dans les montagnes, et celui qui est sur le toit de
la maison n' aura pas le temps de descendre dans la
cour. Les mulets de ses esclaves, sur des litières
de laurier, mangeront la farine des pauvres dans la
crèche de Jésus-Christ ; il établira des
gladiateurs sur le calvaire, et à la place du
saint-sépulcre un lupanar de femmes nègres, qui
auront des anneaux dans le nez et qui crieront des
mots affreux.
Il fera beaucoup de miracles, il marchera sur la mer,
il volera dans les airs, et il s' enfoncera dans la
terre, tel qu' un poisson qui plonge ; il élèvera des
tempêtes, il calmera les flots, il fera fleurir les
arbres morts, il desséchera les arbres verts, les
diamants ruisselleront sur ses sandales, des parfums
à en mourir de joie sortiront de son haleine ;
partout où il portera les mains couleront des
gouttes de sang, et il répondra : je suis le
messie !

p491

Antoine
priant.
Colombe du saint-esprit, fais passer sur ma face le
rafraîchissement des vents célestes ! Je voudrais
pleurer, que mes yeux fussent des fleuves ; je
voudrais mieux souffrir, réunir toutes les douleurs,
et c' est afin de te plaire que j' aspire à la pureté.
Abrite-moi sous ta douceur et porte-moi sur tes
ailes ! Je voudrais, pour aimer mieux, que mon cœur
fût plus grand, mais mon cœur est petit pour ton
amour, ô fils de Dieu ! Mais quand ta rosée du
matin est tombée sur les prairies, est-ce que la
pauvre fleur qui s' incline n' est pas tout aussi
pleine que les vastes océans ? Ah ! Qu' elle déborde
de ta tendresse, et soit que tu l' emportes ou que tu
l' effeuilles à l' ouragan, je veux toujours te
servir, te bénir et t' adorer.
Le Diable.
Il aura des palais de cristal, il fera venir des
magiciens de tous les pays, il parlera toutes les
langues et connaîtra toutes les écritures ; les
docteurs accourront pour le confondre, ils seront
vaincus ; il connaîtra des arguments à faire douter
de la clarté du soleil, ce sera comme si tout le
monde était fou ; on se dira : qu' y a-t-il ? Qu' y
a-t-il ?
Et quand il aura prêché la terre pendant deux ans
plus cent quatre-vingt-trois jours, qu' il aura bien
persécuté les fidèles devenus des apostats ou des
martyrs, qu' il aura ruiné les saints lieux, ouvert
tous les cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé
les multitudes, et qu' il possédera des royaumes, des
armées, des prosélytes, des trésors, le ciel enverra
à la fois le prophète élie avec le prophète
énoch ; il tuera élie, il tuera énoch, il fra
tanner leur peau, ce sera le tapis de son trône, et
leurs crânes, grattés avec des fers de lances,
serviront de boîtes pour le fard et de cassolettes à
parfums.
Antoine.
J' entends la voix du démon qui grince de rage autour
de moi, mais avec ta force, ô dieu puissant, je me
rirai de ses fureurs ! Je chanterai tes louanges
durant l' épouvantement des tentations, je
m' accrocherai à la pénitence comme un homme qui est
jeté à la mer, à qui l' on fait signe de venir, et qui
donne de grands coups de reins pour remonter au plat
bord de la chaloupe. Prends-moi ! Miséricorde !
Miséricorde !
Le Diable.
Ce seront des crimes nouveaux avec des voluptés d' un
autre

p492

monde. Alors le rêve du mal s' épanouira comme une
fleur de ténèbres, plus large que le soleil ; il y
aura des enivrements de l' orgueil si âcres et si
longs, et des joies de la luxure si frénétiques, et
des miasmes du néant si renversants, que les anges
arracheront leurs ailes, le saint regrettera sa
vertu, le martyr maudira son supplice, les élus du
paradis pousseront des huées de colère autour du
trône de Jésus-Christ. On le désertera dans son
ciel ; comme le Nil débordé, l' enfer s' étalera sur
le monde et le nom du bien disparaîtra de sa
surface.
Le diable frappant du pied.
Mais tu es à moi ! Tu es à moi ! Dis-le donc !
Avoue-le ! Dis-le ! Dis-le !
Antoine continue à prier, le diable se mord les
lèvres, les échés sont là, rangées en cercle, le
jour est venu. Les péchés ont leurs figures livides
et toutes couvertes de sueur. L' orgueil, la tête
basse, s' enfonce dans son manteau ; la colère reste
immobile, l' envie ferme les yeux, toutes les filles
du diable sont consternées.
Cependant il déploie sa grande aile, et la faisant
tourner rapidement comme une fronde, il en frôle les
lèvres des péchés, qui se remettent à s' agiter ;
elles se ruent pêle-mêle autour de l' ermite et,
hurlant horriblement toutes ensemble, chacune avec sa
voix diverse l' appelle tant qu' elle peut.
La Luxure.
Antoine !
L' Orgueil.
Antoine !
La Colère.
Antoine !
L' envie.
Antoine !
La Gourmandise.
Antoine !
L' Avarice.
Antoine !

p493

La Paresse.
Antoine !
L' ermite prie toujours, ses lèvres remuent avec
rapidité, il a les yeux levés au ciel, son visage
sourit.
Le Diable.
Veux-tu remonter dans l' espace ? Nous irons plus
haut, tu ne tomberas plus... si tu n' étais pas
tombé, tu aurais...
Antoine.
Dans ses tourbillons d' amour, la prière, comme un
torrent, emporte mon cœur joyeux ; les mots se
précipitent sur ma langue, je n' ai pas le temps de
les dire, c' est Dieu ! Dieu ! Je voudrais dans un
seul cri contenir une hymne plus longue que ma vie ;
je voudrais dissoudre mon âme dans les larmes de mes
vers toi, ô tout-puissant !
Les péchés s' en vont l' un après l' autre.
Antoine
continue :
miséricorde ! Miséricorde ! Marie, mère des
douleurs ! Regarde d' un œil propice les œuvres du
pauvre solitaire, non pas ses œuvres, pécheur que
je suis ! Mais le désir qu' il a de toi, et la
multitude de ses faute. J' ai mal agi ! Pitié ! Oui,
je vais rebâtir la chapelle, je baiserai les pierres,
je dirai cent oraisons sur chacune...
La Mort
bas au diable.
Faut-il ?
Le Diable.
Non ! Non ! Ah ! S' il était en état de péché, comme
je te lâcherais sur lui !
La mort remonte sur son cheval, les péchés sont
partis ; le cochon se promène tranquillement de côté
et d' autre.

p494

La Mort
au diable.
Qu' importe ?
Le Diable.
Mais l' enfer le perdrait, te dis-je ! ... oh je
viendrai... l' heure est sonnée, il faut partir.
Antoine
détourne la tête, aperçoit les talons du diable et
poussant un soupir s' écrie, les bras levés :
merci ! Merci, mon dieu, qui m' en avez délivré !
Le Diable
se retourne d' un bond et le saisissant au bras droit.
Pas encore !
Antoine se dépêche de faire des signes de croix
avec le bras gauche et recommence ses prières.
Le Diable
retire sa main.
Adieu ! L' enfer te laisse. Eh qu' importe au diable
après tout ? Sais-tu où il se trouve le véritable
enfer ?
Lui montrant son cœur.
Là ! Tant que tu ne l' auras pas arraché de dessous
tes côtes, tu le porteras avec toi ; les péchés sont
dans ta poitrine, la désolation dans ta tête, la
malédiction est ta nature ; serre ton cilice,
déchire-toi avec ta discipline, jeûne à t' évanouir de
faim, humilie-toi, ravale-toi, cherche les mots les
plus purs, les prosternations les plus humbles, et tu
sentiras dans ta chair meurtrie passer des effluves
de volupté ; ton estomac vide appellera toujours les
festins, et les mots de la prière sur tes lèvres se
changeront en paroles d' amour profane et en
exclamations de luxure. La satisfaction de tes
mérites gonflera ton cœur d' orgueil ; la fatigue de
tes jours, comme un scorpion du désert, te sifflera
l' envie ; au chevet de la pénitence, tu auras
d' invincibles langueurs et des paresses infinies.
Quand la concupiscence des choses du monde t' aura
quitté pour une minute, plus désordonnées alors
arriveront les convoitises de l' esprit, qui veulent
agrandir l' amour et maudissent

p495

Dieu de l' avoir fait si petit. Tu battras avec ton
front les pierres dures de l' autel, tu baiseras ton
crucifix de cuivre, la flamme de ton cœur ne
passera pas dans son métal ; tu chercheras dans ta
cabane un couteau qui soit pointu... je reviendrai...
je reviendrai...
Antoine.
Fais comme il te plaira ! Seigneur ! Je suis ton
fils et ton esclave.
Le Diable
s' éloignant.
Son fils ! Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
J' ai recours à toi, sauve-moi, aime-moi !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Fais que je t' aime !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Oh ! Jésus ! Oh ! Jésus !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Donne-moi plus de foi !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Miséricorde ! Miséricorde !

p496

Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Oh ! Jésus ! Oh ! Jésus !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Le rire du diable se répète dans l' éloignement.
Antoine continue sa prière.
cy finit
la tentation de saint Antoine.
mercredi 12 septembre 1849,
3 heures 20 de l' après-midi,
temps de soleil et de vent.
commencé le mercredi 24 mai 1848,
à 3 heures un quart.



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