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Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine
[version de 1856]

Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF)
Document électronique
La  pagination renvoie à l'édition des Oeuvres complètes, t. IV, Conard, 1910.

PREMIERE PARTIE

p497

Le soir, sur une montagne. à l' horizon, le désert ;
à droite, la cabane de saint Antoine, avec un banc
près de la porte ; à gauche, une petite chapelle.
Une lampe y est accrochée au-dessus d' une image
de la sainte vierge.
Devant la cabane, par terre, quelques corbeilles en
feuilles de palmier.
Dans une crevasse de la roche, le cochon de l' ermite
dort à l' ombre.
Antoine est seul, sur le banc, occupé à faire
ses paniers. Il lève la tête et regarde le soleil.
Antoine
assez travaillé comme cela ! Prions !
Il se dirige vers la chapelle, puis il s' arrête.
Tout à l' heure, il sera temps ! Quand l' ombre de la
croix aura atteint cette pierre, je commencerai mes
oraisons.
Il se promène tout doucement de long en large, les
bras pendants.
Le ciel pâlit, le gypaète tournoie, les palmiers
frissonnent, la lune va se lever, et demain ? Le
soleil reviendra ! Puis il se couchera et toujours
ainsi ! Toujours ! ... moi, je me réveillerai, je

p498

prierai j' achèverai ces corbeilles que je livre
à des pasteurs pour qu' ils m' apportent du pain.
Ensuite je prierai, je me réveillerai... et
toujours ainsi ! Toujours!
Il soupire.
ô mon dieu ! Les fleuves s' ennuient-ils à laisser
couler leurs ondes ! La mer se fatigue-t-elle de
battre ses rivages, et les arbres, quand ils se tordent
dans les grands vents, n' ont-ils pas des envies
de partir avec les oiseaux qui rasent leurs
sommets ?
Il regarde l' ombre de la croix.
Encore la largeur de deux sandales et ce sera le
moment de la prière, il le faut !
Une tortue s' avance entre les roches. Antoine la
regarde.
Vraiment cet animal est fort joli!...
puis il s' endort.
Je suis bien fatigué ce soir ! Mon cilice me gêne !
Comme il est lourd !
Il se détourne et aperçoit l' ombre de la croix
qui a dépassé la pierre.
Ah ! Misérable ! Qu' ai-je fait allons ! Vite,
vite !
Il frappe deux cailloux, enflamme une feuille sèche,
et allume la petite lampe qu' il raccroche à la
muraille : la nuit est presque venue, il
s' agenouille.
Il y a des gens qui prient pour le seul plaisir de
prier, qui s' humilient pour s' humilier, mais moi ?
Est-ce par besoin ou par devoir ? ... assez, assez !
Plus de ces réflexions ! ... salut Marie,
pleine de grâces ! ... oh ! Que je t' aime ! Que
n' ai-je pu, dans la poussière de la route, suivre
ton long voile bleu flottant, lorsque, au pas
cadencé de l' âne voyageur, il se levait derrière toi
et disparaissait sous les platanes ! ...
Antoine s' interrompt, la tortue s' avance, le cochon
se réveille.
Cette figure ! C' est comme si jamais je ne l' avais
vue je voudrais qu' elle fût plus grande...
Une voix, presque indistincte, murmure :
bien haute, n' est-ce pas ?

p499

Antoine.
Tressaille.
Qui donc parle
il écoute.
Eh non ! C' est moi qui pense !
La Voix.
Reprend :
... bien haute, n' est-ce pas, et en relief pour
qu' on puisse la saisir avec les mains ?
Antoine.
... n' es-tu pas l' amour de ceux qui n' ont point
d' amour ?
La Voix.
Prie-la, Antoine, elle t' aimera. Vois, elle te fait
signe.
L' image tremble.
Antoine.
Mais... elle a remué... ah ! C' est le vent peut-être !
La Voix.
Le vent du soir, qui souffle des mer chaudes...
Antoine.
Maudit soit-il, s' il amollit le cœur du solitaire !
La Voix.
Comment ? N' es-tu pas humble, chaste, fort ?
Antoine.
Moi ?
La Voix.
Oui, tu as dédaigné toutes les joies, les festins,
les femmes, le tumulte des chars et la popularité.

p500

Antoine.
Souriant.
Il est vrai ! Rien de ce qui tente les autres ne m' a
séduit.
Il se remet en prières.
Le Cochon.
Je mire dans les étangs ma robuste figure. J' aime
à me voir : j' ai les pattes minces, les oreilles
longues, les yeux petits, le ventre gros.
La Voix.
Plus forte.
Noë s' est enivré, Jacob a menti, Moïse a douté,
Salomon a failli, Pierre a renié ; mais toi ? ...
Antoine.
Avec quoi m' enivrerais-je ? à qui mentirais-je ?
Si je doutais, je ne serais pas là ! Moins que personne
j' ai failli, et jamais je n' ai renié le Seigneur.
Le Cochon.
Sincèrement, je ne vois point de créature qui vaille
mieux que moi.
Des ombres vagues apparaissent au fond de la scène,
on entend des chuchotements. Le vent souffle, la
lanterne se balance.
Antoine.
Se remet en prières.
Tu es bénie entre toutes les femmes ! ...
La Voix.
Répète :
toutes les femmes ! ...
Antoine.
Que ton nom...

p501

La Voix.
... plus suave qu' un baiser mélancolique comme un
soupir...
Antoine.
Marie ! Marie !
La Voix.
Blanches comme des cierges, -et les yeux roulent,
les lèvres frémissent...
un coup de vent arrache l' image de la sainte vierge,
qui surgit grande comme nature.
Antoine.
Oh ! Oh ! Elle se développe ! ... qu' ai-je donc ? ...
La Voix.
Rien ! C' est une femme !
Antoine.
Se frappant le front.
Quelle idée !
La Voix.
Regarde !
Antoine.
Mais la voilà qui renverse sa tête ! Qui tord ses reins !
La Voix.
E les cheveux s' envolent ! ... Ah ! Les longs
cheveux ! Les cheveux d' or, hume-les, baise-les !
Antoine.
Assez ! Assez ! De par le seigneur, va-t'en !
Vision de l'enfer !
Tout disparaît, - le cochon gémit, -Antoine regarde
au loin d'un air mélancolique.

p502

La Voix.
Reprend :
c' est par là que s' avance dans les sables la
litière de pourpre, remuant doucement, aux bras
noirs des eunuques ; elle enferme la fille des
consuls qui soupire de langueur sous les grands pins
de ses villas, la lydienne épuisée qui ne veut plus
d' Adonis, la juive en inquiétude qui cherche son
messie.
Antoine
lentement.
Oui ! ... elles sont malades...
La Voix.
Elles viennent te raconter leurs souffrances. Il y
en a qui dépérissent pour des danseurs, d' autres se
pâment au son des flûtes, et ce n' est point,
disent-elles, le danseur qu' elles aiment,
[le manuscrit de 16 contient, sur une page collée
à la page 5, la variante suivante :]
La Voix.
Reprend :
une nuit, c' était à Héliopolis, sur le Nil, tu
veillais, comme maintenant, écoutant tomber dans
les vasques de porphyre le jet clair des fontaines,
que les lions soufflaient par leurs narines. Il y
avait des torches au chevet d' un lit, et, près du
lit, dans un trépied d' airain, la myrrhe fumait.
Un long voile étendu recouvrait quelque chose de
maigre, en se creusant au milieu, avec la courbe
molle d' une vague qui s' efface ; puis il se bombait
doucement vers le haut, et ses plis droits roulaient
chaque côté, jusqu' à terre : c' était la fille
du questeur Martiallus, morte le matin même, le
lendemain de ses noces.
à force d' y promener tes yeux, il te parut par
moments que le drap d' un bout à l' autre frissonnait,
et tu fis trois pas pour voir la figure, tu levas le
voile.
La couronne funèbre, à nœuds serrés, entourait son
front d' ivoire, ses prunelles pâlissaient dans la
teinte laiteuse de ses yeux caves ; elle semblait
dormir, la bouche ouverte car, sur le bord des
dents, la langue passait.
Et tu te disais qu' hier encore elle vivait, qu' elle
parlait, que ces bras avaient étreint... ce cœur
immobile avait battu, et les murs gardaient, dans
leus angles, les oppressements de la dernière nuit,
les paroles entrecoupées...
tu te rapprochas, tu te penchais : il y avait, sur
son col, du côté droit, une tache rose : tu
devina ! Hah ! ... hah ! ... dans un myrte,
l' alouette cria, les mariniers, sur le fleuve
reprirent leur chanson et tu te remis en pières...
Antoine.
Oui ! ... oui ! ... je me rappelle !
La Voix.
Les pointes de ses seins soulevaient sa tunique.
Antoine.
.. et la bague d' or de son doigt frappée par une
des torches lançait un grand rayon. C' était une
nuit pareille. L' air était lourd, j' avais la
poitrine défaillante...
[fin de la variante]

p503

ni la musique qui les enivre... sans croire à
l' oracle, elles ont penché leur oreille au bord des
gouffres de la Thessalie, et ont acheté à des
mages les plaques de métal qui se portent sur
le ventre ; -elles se refusent à leurs époux, elles
rient maintenant aux sacrifices, elles sont
fatiguées de tous les dieux, mais elles voudraient
savoir pourquoi la Madeleine suivait le Christ
par les chemins, et les plus naïves, n' est-ce pas ?
te demandent si, pour plaire au crucifié, il
suffit de chérir son serviteur ? ...
Antoine.
Se tourmentant.
ô mon dieu ! Est-ce ma faute ? Elles venaient, je
les recevais, et il fallait bien ranimer les
pécheresses, rassurer les chrétiennes, convertir les
idolâtres.
La Voix.
Oh ! Que ne pouvais-tu suivre l' idolâtre dans
l' atrium, et t' agenouiller avec la chrétienne, sur
les dalles fraîches des basiliques ; -mais c' est
la pécheresse, Antoine, qu' il eût fallu ne pas
quitter ! Peu à peu, tu l' eusses déshabituée des
hommes, tu aurais ôté de son front les bandelette
de pourpre, arraché de sa poitrine le collier plein
d' orgueil, retiré de ses doigts les camées lourds.
Antoine.
En colère.
Qu' elle prie ! Qu' elle pleure ! Qu' elle jeûne ! Un
cilice ! Des épines !
La Voix.
Elle essaie, elle s' enferme. La voilà seule et
déshabillée, elle dénoue sa chussure, l' urne
suspendue balance des ombres sur la blancheur de
son flanc nu. Mais elle n' ose encore, elle frémit
elle prend la chaînette à pointes recourbées, le
sang part, ses yeux pâlissent, elle tombe, elle se
pâme...
Antoine, en soupirant, s' étire les bras, le cochon
se frotte le ventre contre terre ; les formes à peine
entrevues jusque-là commencent à grandir. Ce sont les
sept péchés capitaux : envie, avarice, luxure,
colère, gourmandise, paresse, orgueil, et une
huitième plus petite, la logique. Elles voltigent
comme des ombres, légèrement, tout autour de
saint Antoine et projettent leur silhouette sur
les rochers.

p504

Antoine.
Regarde son cochon.
Quelle herbe a-t-il donc prise pour baver comme il
fait ? ... d' habitude, cependant, tu sembles
heureux, toi, et chaque matin, quand je me
réveille...
L' Envie
d' autres, à la même heure, entendent le rire d' un
enfant.
Antoine.
Soupirant.
Oui ! ...
L' Envie.
Les fourmis ont une famille. Sur la surfae des mers,
les dauphins nagent ensemble... as-tu vu, dans les
forêts, les louves vagabondes galoper, avec leurs
petits à la gueule ?
Mais moi, je suis plus solitaire que les bêtes
féroces dans les bois et que les monstres sous
l' océan.
La Logique.
Qui l' a voulu ? Qui te retient ?
L' Envie
tu souffres, tu as soif. D' autres maintenant,
accoudés sur des lits d' ivoire, croquent la neige
dans des patères d' argent.
Antoine.
Oui... oui... cela est vrai
L' Avarice.
Si tu n' avais pas donné ton bien aux pauvres...
La Gourmandise.
... tu aurais des celliers pleins.

p505

La Paresse.
... et tu dormirais étendu sur les toisons de tes
brebis !
Silence.
L' Envie.
Reprend :
pourquoi n' achetais-tu pas une charge de publicain
au péage de quelque pont ? Tu aurais vu, de temps
à autre, des voyageurs qui t' auraient conté des
nouvelles... des étrangers drôlement vêtus...
des soldats qui aiment à rire.
L' Avarice.
Tu aurais sculpé des images pieuses pour les
vendre aux pèlerins, et tu aurais mis l' argent
dans un pot, que tu aurais enfoui en terre dans
ta cabane.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
La Colre.
Il te fallait une épée lourde battant ton mollet
nu ! -Tu aurais avec tes hardis compagnons, traversé
les forêts sombres, campé sur la bruyère
et bu l'eau des fleuves barbares.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
L' Orgueil.
Si l' orgueil de ta vertu ne t' avait pas jeté dans
l' ignorance qui t' enferme, tu serais un sage
maintenant, un docteur, un maître !
La Logique.
Tu saurais la cause des éclipes et des maladies,
la vertu des plantes, le calcul des étoiles, la
terre, le ciel... L' Orgueil.
Les rois curieux de ta parole te feraient asseoir
à leurs côtés.

p506

L' Avarice.
Et ils te renverraient chargé de présents
magnifiques, que l' on emballerait dans des coffres !
Silence.
La Logique.
Reprend :
qui t' empêchait d' être prêtre ? ...
L' Orgueil.
Le supçonnes-tu, l' ineffable plaisr de faire,
avec des paroles, descendre le très-haut ?
La Luxure.
Et d' agiter comme le vent le cœur des femmes
timides !
L' Envie.
Retourne à Alexandrie, prêche les catéchumènes,
pérore dans les conciles ! ... pourquoi, comme un
autre, ne serais-tu pas évêque ?
Antoine.
Mais la présence de tout ce monde m' effrayerait,
-moi, qui parfois éprouve, dans ma conscience,
des embarras infinis à discerner ce qui est juste.
La Logique.
Ausi tu pèches souvnt, faute de conseil.
La Paresse.
Il fallait rester chez les moines !
La Logique.
C' eût été une façon de vivre heureuse, grasse, sainte.
Anoine.
Souirant.
Oui ! ...

p507

les Péchés.
Répétant l' un après l'autre :
oui ! ... oui ! ... oui ! ...
La Logique.
Et considère ton existence maintenant !
Antoine.
Ah, je le sais ! C'est une agonie plutôt !
Quelquefois cependant... j' ai eu des éclairs de
béatitude où il me semblait...
La Logique.
L' interrompant.
Non, le souvenir t' abuse ! Car le bonheur, quand on
tourne la tête pour le revoir, baigne sa cime dans
une vapeur d' or et semble toucher les cieux, comme
les montagnes qui, sans en être plus hautes,
allongent leur ombre au crépuscule.
Antoine.
Tout doucement, se met à pleurer.
Hélas ! Hélas ! Comme un homme qui voudrait dormir
et que la vermine harcèle, qui se passe les mains sur
la figure, qui gémit et qui sanglote, au sein des
ténèbres sans cesse éveillé, -je sens quelque
chose d' insaisissable et de nombreux, qui court, qui
revient, qui me brûle et qui m' agace, qui me
chatouille et qui me dévore. Que faut-il faire,
seigneur ? Où fuir, où demeurer ? Ordonne ! Je
pleure comme un idiot qu' on a battu, je tourne
à l' abandon, comme la roue détachée d' un char.
La Logique.
C' est parce que tu souffres que tu te perds de plus
en plus.
Antoine.
Comment ?
La Logique.
On place sur l' autel des chandeliers d' or avec
des fleurs épanouies, et l' on enferme les os des
martyrs sous des perles fines et des topazes.
Pourquoi donc, te refusant au bonheur, étales-tu

p508

continuellement comme une draperie funèbre sur ton
âme, sans songer que le talon de Dieu s' y pose ?
Antoine.
ébahi.
La pénitence alors serait inutile ?
La Logique.
Ne t' inquiète pas tant des œuvres. Qu' importe
l' action ! Devant le très-haut, les cèdres et les
brins d' herbe sont de taille pareille. Où donc
est le mérite de ta vertu et la grandeur de ta
bassesse ?
Antoine.
Cependant... la loi...
La Logique.
Ce sont les juifs qui disent : la loi ! -les
sadducéens qui la prêchent, et les pharisiens qui
la vendent. Jésus n' est-il pas venu la détruire ?
Ne s' appelait-il pas l' épée ? Est-ce la loi qui a
nourri les multitudes, apaisé les flots furieux et
flamboyé sur le Thabor ? ... la loi ! Les prophètes
ont été égorgés en son nom ; elle a crucifié Jésus,
lapidé saint étienne ; Pierre est mort par elle, et
Paul aussi, tous les martyrs. C' est la malédiction
du serpent dont le fils de Dieu est venu racheter
les nations. -enfermé jadis en Israël, l' esprit,
libre maintenant, peut se dilater, tout à l' aise, dans
sa grandeur ! Qu' il s' envole au midi, au
septentrion, au couchant, à l' aurore ! ... car
Samarie n' est plus maudite et Babylone elle-même
a été relevée de sa tristesse.
Antoine.
Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Je sens surgir en moi comme
une inondation.
La Logique.
Qu' elle monte ! Elle te lave.
Silence.
Antoine.
Tâchant de ressaisir ses idées.
Cependant... le fils a été envoyé par le père...
afin...

p509

La Logique.
Pourquoi pas le père par le fils ?
Antoine.
Il devait venir après !
La Logique.
Comme fait par lui, sans doute ?
Antoine.
Non !
La Logique.
Qui a créé le monde ?
Antoine.
Le père.
La Logique.
Et où était le fils, alors ?
Vis-à-vis des péchés capitaux, derrière la chapelle,
apparaissent d' autres ombres moins grandes et plus
nombreuses.
Et où était le fils, alors ? était-il le Christ,
puisque le Christ fut homme, et qu' il n' y avait pas
d' hommes ? Et l' esprit, que faisait-il ?
Antoine.
Ils étaient ensemble.
La Logique.
Ensemble ! Trois dieux !
Antoine.
Non ! Ils étaient un.
La Logique.
Mais puisque Jésus était Dieu quoique étant homme,
où était

p510

Dieu tandis qu' il vivait ? Que faisait Dieu
lorsqu' il mourut ? Où était Dieu quand il est
mort ? Car il est mort...
Antoine.
Se signant.
Et ressuscité !
La Logique.
Mais s' il était avant la vie, il n' eût pas besoin de
ressusciter pour être de nouveau après la mort ?
Qu' a-t-il fait de son corps humain ? Qu' est-il
advenu de son âme humaine ? L' a-t-il rattachée
à son âme de Dieu ? Ce serait donc un homme qui
serait Dieu, qui s' ajouterait à Dieu, un dieu
qui serait chair ; et comme il n' est qu' un avec
le père et l' esprit, le père et l' esprit seraient
chair, tous seraient chair : il n' y aurait que la
chair ? ...
Antoine.
Non ! Non ! Tout esprit !
La Logique.
En effet, car Jésus est Dieu. Mais Jésus naquit,
mangea, marcha, dormit, souffrit, mourut : est-ce
que l' esprit naît ? Est-ce qu' il souffre, est-ce
qu' il mange, est-ce qu' il marche, peut-il mourir ?
Jésus n' a donc éprouvé ni la naissance ni la
mort, -ou bien il n' était pas esprit.
Antoine.
C' est l' homme en lui qui a souffert.
La Logique.
Et non le Dieu, cela est sûr ! S' il eût été Dieu...
Antoine.
Mais oui, il était Dieu !
La Logique.
Il n' a donc pas souffert alors, -il a fait semblant
de souffrir. Il n' est pas né de Marie, mais il a
paru naître. Quand on le clouait sur la croix, il
regardait d' en haut son corps qu' on suppliciait ;

p511

quand il a levé le troisième jour la pierre de son
tombeau, c' était comme une vapeur qui en est
sortie, un fantôme, je ne sais quoi. Thomas s' en
doutait, qui a voulu toucher ses plaies. Mais il
lui était facile de simuler des plaies puisqu' il
simulait un corps : si c' eût été un vrai corps
comme le tien, aurait-il pu traverser les murs
et se transporter dans l' espace ? Or, si ce
n' était pas un corps, si ce n' était pas un homme...
Jésus est bien le Christ, n' est-ce pas ? Tu ne
crois pas que le Christ ait été Melchisédech, ni
Sem, ni Theodotus, ni Vespasien ?
Antoine.
Oui ! Jésus est le Christ !
La Logique.
Et le Christ est Jésus... mais pour exister
cependant, il faut avoir un corps, il faut être,
et puisque ce corps il ne l' avait pas, donc il n' a
pas existé, donc il n' a pas été, le Christ est un
mensonge !
Antoine.
Se désolant.
Oh ! Oh ! C' est malgré moi, tout cela est tombé
dans ma tête l' un après l' autre. Pardon, seigneur !
Pardon ! Qu' il est mal...
La Logique.
L' interrompant.
Qu' est-ce que le mal ?
Antoine.
étonné.
Ce qui n' est pas le bien.
La Logique.
Ah ! Ah ! Tu philosophises comme un grec ! Tu dis
le mal, le bien, le bon, le mauvais. Voyons,
habile homme : le mal, c' est ce qui n' est pas le
bien, et le bien, sans doute, ce qui n' est pas
le mal, -ensuite ? ...
Antoine.
Irrité.
Eh non ! Le mal, c' est ce qui est défendu par Dieu.

p512

La Logique.
à coup sûr ! Tel que l' homicide, l' adultère,
l' idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion
contre la loi : c' est pour cela qu' il a ordonné
à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils,
à Judith d' égorger Holopherne qui était son amant,
à Jahel d' assassiner Sisara qui était son hôte,
et à tout le peuple d' exterminer les autres
peuples, de massacrer les animaux, d' éventrer les
femmes enceintes, et qu' il a fait forniquer
Abraham avec Agar, Ozée avec la courtisane, et
que Jacob volait Laban, que Moïse volait
le roi d' égypte, que David était chef de voleurs,
que les citoyens volaient l' étranger, que le peuple
volait les villes alliées, pillait les villes
vaincues, et que, depuis Aaron jusqu' à Sédécias, on
a adoré le serpent d' airain, qu' on a gratifié
Rahab et récompensé le traître de Bethel, et
que lui , enfin, il a envoyé son fils afin
de détruire la loi qu' il avait faite. Si elle était
bonne, pourquoi la renverser ? Si elle était
mauvaise, pourquoi l' avoir donnée ? Y a-t-il
quelque chose de bon qui ne soit mauvais ?
Quelque chose de mauvais qui ne soit bon ? Le bien
est-il ? Le mal est-il ? Y a-t-il une vérité ?
Où est le mensonge ? ... les sages ont cherché et
n' ont rien trouvé, les prophètes ont parlé et n' ont
rien dit : tu feras comme eux, les siècles feront
comme toi ! ... allons ! Sans t' inquiéter de
l' ouvrage, tourne la meule de la vie et siffle
en la tournant !
Antoine.
Que m' importe à moi ! Connais-je les desseins de
Dieu ?
La Logique.
Pourquoi donc adorer en lui ce que tu exécrerais dans
un homme, puisque tu t' inclines devant le mal.
Antoine.
Mais c' est dans le diable qu' est le mal !
La Logique.
Et qui a fait le diable ?
Antoine.
Dieu !
La Logique.
Si le diable fut créé par lui et que la création soit
sortie de sa

p513

parole, avant que cette parole fût dite, la parole
était en lui, et, avant que le diable ne vînt
au monde, le diable y était donc, et avec tout son
enfer ! ... a-t-il un corps ?
Antoine.
Le diable ? ... un corps ? ...
La Logique.
S' il en avait un, il ne serait pas partout à la fois
comme Dieu qui, étant esprit, est partout à la fois.
Mais s' il est esprit, il est donc Dieu ou plutôt
partie de Dieu. Mais enlever une partie au
tout, n' est-ce pas détruire le tout ? Or, retrancher
à Dieu une partie de Dieu, c' est nier Dieu :
tu ne nies pas Dieu, tu adores Dieu...
alors la logique, sous la forme d' un nain noir,
vêtu de parchemin, avec des ergots monstrueux aux
quatre membres et se tenant tantôt d' un pied,
tantôt de l' autre, sur une sphère qui roule,
se penche à l' oreille de saint Antoine :
tu adores Dieu : adore le diable !
L' Orgueil.
Criant :
à moi, mes filles !
Paraît derrière l' ermite.
La chevelure hérissée, les yeux rouges, le teint
blême, la stature haute, le sourcil relevé. Un grand
manteau de pourpre dont elle s' enveloppe cache
les ulcères de ses jambes, et elle baisse le menton
pour regarder dans sa poitrine un serpent qui la
ronge. On entend des sifflements, des aboiements, des
cymbales qui sonnent, des clochettes qui tintent,
et les hérésies s' avancent, par longues files
séparées, portant sur leurs têtes des serpents ou des
fleurs ; dans leurs mains, des fouets, des livres,
des zodiaques, des glaives, des idoles, des
colliers d' amulettes autour du cou, des tatouages
sur la figure avec des costumes de la Chaldée, de
la Perse et des Indes, -le visage enflammé comme
des fournaises, d' autres plus pâles que des ombres.
-il y a des magiciens à longue barbe, des
prophétesses, les cheveux épars, des nains qui
hurlent. Leurs haleines font une vapeur dans la nuit
et leurs yeux étincellent comme la pupille des chats
sauvages.
Elles s' amassent, en se grimpant sur les épaules.
La logique, qui bat la mesure avec un bâton de fer,
conduit leur marche, l' orgueil ricane d' une façon
stridente. Antoine dans sa cellule frémit.
à mesure

p514

qu' elles approchent, une des ombres précédentes
apparaît dans sa forme particulière et se mêle
à leurs groupes.
C' est d' abord : la luxure, rouge de cheveux,
blanche de peau, très grasse, vêtue d' une robe
jaune rehaussée de perles et de diamants. Elle est
aveugle. De ses doigts chargés d' émeraudes, elle
relève sa robe doucement, jusqu' à la hauteur des
chevilles.
La gourmandise a le cou maigre, les lèvres violettes,
le nez bleu. Ses dents pourries retombent sur son
menton, et sa tunique tachée de graisse et de vin
laisse déborder son ventre, qui lui couvre les
cuisses.
La colère est cuirassée d' airain, ruisselle de sang ;
des flammes jaillissent de son casque fermé ; deux
boules de plomb terminent ses bras.
L' envie, aux oreilles énormes, se pince les lèvres,
se ronge les ongles, s' égratigne le visage, se
couche derrière tous les péchés, se vautre sur le
sol et leur mord le talon.
L' avarice, vieille femme en haillons recousus, agite
continuellement dans l' air sa main droite qui a
dix doigts, et de la gauche elle retient des pièces
d' argent dans ses poches trop pleines.
La paresse, sans pieds ni bras, se traîne
péniblement sur le ventre et soupire.
Toutes les hérésies maintenant sont confondues. Les
péchés, plus grands qu' elles, les poussent par
derrière.
Des nuages bruns roulent sur la lune, elle apparaît
çà et là entre leurs déchirures et illumine la scène
d' un reflet verdâtre.
Les Hérésies.
Augmentent, entourent la cabane, vont jusqu' au seuil
de la chapelle ; elles disent en adoucissant leurs
voix :
pourquoi trembler, bon ermite ? Nous sommes les
pensées mêmes avec qui tu causais tout à l' heure :
ne crains rien, bon saint Antoine, ne crains rien !
Antoine.
Oh ! Comme il y en a ! J' ai peur !
Les Patricianistes.
Peur de la chair, n' est-ce pas ? Elle est mauvaise.
Antoine.
Oui !

p515

Les Patricianistes.
C' est par elle que nous sommes maudits !
Antoine.
En effet !
Et maudits par le père du verbe, source de tout
esprit et dont la chair est l' ennemie, comme le
diable est son ennemi. S' il l' avait créé cependant,
aurait-il maudit son œuvre ? Les corps font
les corps, l' esprit fait l' esprit : le diable a donc
fait le corps, a fait l' homme, Satan est son auteur.
Les Paterniens.
Pas tout entier ! Depuis la poitrine seulement
jusqu' en bas. Dieu a formé la tête où pousse la
pensée, le cœur où palpite la vie. Mais c' est le
diable qui a fait la digestion, la génération et
l' envie de voyager qui circule dans les pieds.
Une Hérésie.
Oui ! L' homme est de deux parties quant au corps,
d' une seule quant à l' esprit, de trois en tout.
Dieu, de même, est de trois parties, dont le
père est la première, le fils la seconde, le
saint-esprit la troisième, et la trinité en
constitue l' ensemble.
Antoine.
Rêvant.
L' ensemble ! ...
Les Sabellins.
Eh ! Non ! Père, fils, saint-esprit sont une même
personne.
Antoine.
Vivement.
Oh ! Oui ! ... oui ! ... c' est cela ! ...
Les Sabellins.
Ils sont l' unité-dieu. Et puisque le fils a souffert,
lui qui est

p516

Dieu, le père et l' esprit qui sont ce même dieu
ont donc souffert.
Ils s' avancent.
Antoine.
Recule.
Non ! Non !
Toutes Les Hérésies.
Qu' est-ce donc que Dieu ?
Antoine.
Rêvant.
Dieu ? ...
Audius.
De sa substance indéfinie, il a tiré les mondes
avec les âmes. C' est un grand esprit qui a un corps.
Antoine.
Laissez-moi ! Laissez-moi !
Les Hérésies.
Qu' est-ce donc que l' âme ?
Antoine.
Rêvant.
L' âme ? ...
Les Tertullanistes.
Elle est faite de flamme et d' air. Elle réside en
un corps, elle occupe un lieu, elle sent dans la
géhenne une intolérable douleur sur la langue. Mais
l' esprit n' a ni siège ni lieu. Il est étranger à la
peine comme au plaisir. Dieu seul est donc
immatériel et l' âme est bien un corps.
Antoine.
Un corps ! Qui a dit cela ?
Tertullien.
Le pallium sur le dos.
Moi !

p517

Antoine.
Vous, illustre Septimus, qui poursuiviez tant les
idolâtres ! ... et voilà même que vous êtes vêtu comme
un philosophe stoïque ! ...
Tertullien.
Oh ! J' ai écrit là-dessus un traité que tu aurais
dû lire.
Les Hérésies.
C' est un païen ! Honni soit-il !
Tertullien.
Disparaissant.
Tu renies le maître ! Que toute clarté t' abandonne !
Les Hérésies.
Pressant toujours saint Antoine.
Nous ne t' abandonnons point, nous autres, nous
restons ! ... qui était le Christ ? D' où venait
sa chair ? était-elle humaine ou divine ?
Antoine.
Divine !
Se reprenant :
humaine !
Les Hérésies.
Toutes à la fois :
c' est vrai ! ... c' est vrai !
Les Apollinaristes.
C' était la chair du verbe et non la chair de
Marie. Lui, l' esprit, avoir séjourné dans un
ventre !
Les Antidicomaristes.
Pourquoi pas ?

p518

Les Ménandrins, Les Cérinthiens.
Puisque le Christ n' était qu' un sage !
Arius.
Horreur ! Désolation ! C' était Dieu le fils,
créé par le père et créateur lui-même de
l' esprit-saint.
Les Théodotistes.
C' était Theodotus ! On l' a connu !
Les Séthianiens.
C' était Sem, fils de Noë !
Les Gnostiques.
C' était l' enfant des Eons, l' époux d' Arhamoth
repentie, le père du Démiurge qui fit le
Cosmocrator et l' Anthropos !
Antoine étourdi reste immobile et les ophites
s' avancent, portant un immense serpent-python à
couleur dorée, avec des taches de saphir et des
taches noires.
Pour le maintenir horizontalement, les enfants le
lèvent au bout de leurs bras, les femmes le
retiennent sur leur poitrine, les hommes l' appuient
contre leur ventre.
Ils s' arrêtent devant saint Antoine et forment, avec
le serpent qu' ils déroulent, un grand demi-cercle,
à l' entrée duquel se tiennent un vieillard en robe
blanche, pinçant de la lyre, et un enfant nu
jouant de la flûte, sur un air doux et joyeux,
quoique plein de lenteur.
Les Ophites.
Commencent.
C' était lui ! Moïse le savait !
Antoine.
Criant.
Mais non ! ... comment cela ?
Les Ophites.
Moïse le savait qui éleva dans le désert le
serpent d' airain.

p519

Antoine ouvre des yeux stupéfaits ; ils reprennent :
ses spirales sont les cercles des mondes, les métaux
ont pris leurs couleurs aux taches de sa peau. De
ce qu' il mange, rien n' est rendu ; il absorbe tout.
Assise sous un tébérinthe, elle le regardait monter.
Son corps gluant se collait contre l' écorce, et les
feuilles vertes s' enflammaient à son haleine.
Quand il eut passé par toutes les branches, il
reparut. Les os de sa mâchoire s' écartèrent, le fruit
tomba.
Il le retint sur ses dents, et, suspendu par la queue
au tronc du grand arbre, il balançait devant le
visage d' ève sa tête sifflante aux paupières
enivrées.
Elle le suivait attentive ; il s' arrêta.
La poitrine d' ève battait, la queue du serpent
se tordait, un lotus s' ouvrit, les dattes des
palmiers mûrirent. Elle tendit la main.
Il était bon, le fruit superbe. Elle en ramassa
l' écorce pour s' en parfumer la poitrine.
S' ils en avaient goûté davantage, ils seraient dieux
maintenant, selon la promesse du tentateur.
Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches d' or
comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que
chérissent les filles d' ève ! Au grattement de
l' ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au
ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Pousse
tes anneaux ! Allons ! Allons ! Et viens sur nos
autels lécher les pains eucharistiques que nous
offrons au seigneur !
Les ophites enferment saint Antoine dans le cercle
du serpent. Il saute par-dessus à pieds joints. Tout
disparaît.
Antoine.
Seul, lentement.
Voilà bien la plus exécrable abomination qu' on puisse
jamais concevoir !
Pourquoi, d' ailleurs, le fils de Dieu aurait-il
choisi, entre toutes, la figure de cette froide
bête, au crâne plat, qui semble garder, dans le
mutisme de sa forme sinueuse, le mystère du
mal ? ... non ! Non, il ne l' aurait pas voulu, lui
qui était tout amour et sacrifice. " prenez et
mangez, dit-il, ceci est mon corps ; et prenez et
buvez, dit-il... "
une outre tombe aux pieds de saint Antoine.
Les Ascites.
Hommes et femmes ivres, se mettent à courir autour,
en dansant.
Vive le vin ! Qu' il déborde ! Qu' il inonde ! Il est
le Christ. Quand

p520

son flanc fut percé, c' est du vin qui coula, le vin
de la bonne nouvelle que nous honorons dans cette
peau de chèvre.
Antoine.
Exaspéré.
Mais les païens n' ont rien fait de si
épouvantablement infâme !
Les Sévériens.
Non ! Jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan !
C' est la fureur et la luxure !
Les Aquariens.
Aussi nous ne buvons que de l' eau, symbole du verbe.
Les Astotyrites.
Anathème sur la chair, sur ceux qui en usent, sur
ceux qui la prêchent !
Antoine.
Eh ! Je ne la prêche pas ! Je n' en use pas.
Des applaudissements éclatent derrière saint Antoine.
Il se détourne et il voit
Les Manichéens.
Vêtus de robes noires semées de lunes d' argent,
avec des anneaux d' or aux oreilles ; très maigres
et les cheveux relevés par des peignes.
Captive dans la matière qu' elle féconde, la divinité...
Antoine.
S' écrie :
ah ! Impossible, cela !
Les Manichéens.
Mais dans l' hostie, Antoine, qui est l' hostie ?
Il baisse la tête.
... la divinité s' efforce d' en sortir, afin de
rejoindre son principe. Elle s' échappe du repos,
de l' action, du geste, du regard,

p521

et, fuyant ainsi par tant d' occasions diverses, il
ne reste plus en nous qu' un résidu grossier, principe
du mal, d' où les corps sont faits. Car pour enfermer
les particules divines, Saclas, prince des
ténèbres, imagina la génération, et alors il créa
deux enfants : Adam et ève.
Mais, puisque la chair retient Dieu, prévenons les
captivités où il languit, détruisons dans son germe
la cause qui l' écrase. Il doit s' écarter des femmes,
celui dont les reins ne sont pas à l' épreuve, ou
plutôt, extrayant de lui-même les parties lumineuses
engagées, qu' il se délecte avec lenteur dans la
réjouissance de sa solitude ; puis il se sentira
le cœur joyeux, songeant qu' il a délivré Dieu.
Antoine.
Oh ! Oh ! Il me semble que je glisse, sans arrêter,
sur les marches de l' enfer !
Les Gnostiques.
Chœur énorme, composé de groupes différents :
saturniens, marcosiens, valentiniens, nicolaïstes,
elxaïtes, etc.
N' écoute pas ces hommes tristes, ce sont des païens
de l' Asie. Leur grand prophète Manès fut
écorché, comme imposteur, avec une pointe de roseau,
et sa peau empaillée pendue aux portes de
Ctésiphon.
Nous t' apprendrons, nous autres qui sommes les
sages, les savants, les purs, que le grand dieu
éternel, inaccessible et impassible n' est pas le
créateur du monde... veux-tu savoir la vie de
Jésus avant son apparition, la mesure exacte de
sa taille, le nom de l' étoile où est son trône ?
Voici le livre de Noria, femme de Noë. Elle
l' écrivit dans l' arche durant les nuits, assise sur
le dos d' un éléphant, à la lueur des éclairs. C' est
celui-là, ouvre-le !
Essaie ! ... une ligne seulement ! ...
L' Orgueil.
Que risques-tu ?
Antoine.
Après tout ! ...
La Logique.
Les pensées qui t' obsèdent s' enfuiront peut-être !

p522

L' Orgueil.
Lui passe le livre ouvert par-dessus son épaule.
Ses yeux tombent sur cette phrase :
" au commencement Bythos était. De sa pensée naquit
l' intelligence qui épousa la vérité. De la vérité
et de l' intelligence sortirent le verbe et la vie
qui enfantèrent cinq couples pareils. Du verbe
et de la vie issurent l' homme et l' église qui
formèrent six autres couples, parmi lesquels
Paracletos et Pistis produisirent Sophia et
Télétos.
" ces quinze couples font les quinze syzygies
secondaires composées des trente eons suprêmes qui
constituent le plérome ou ensemble supérieur et
qui font Dieu. "
Les Hérésies.
à part.
Il lit ! Il lit ! Il est à nous !
Antoine.
Continuant.
" Barbelo est le prince du huitième ciel.
Ialdabaoth a fait les anges, la terre et les six
cieux au-dessous de lui. Il a la forme d' un âne. "
Antoine rejette le livre avec fureur.
Les Gnostiques.
Se resserrent autour de lui, en disant :
pourquoi ? Recommence ! Tu n' as pas compris.
Les Valentiniens.
Traçant avec leur doigt des chiffres sur le sable.
Regarde les trois cent soixante-cinq cieux
correspondant aux membres du corps...
Antoine.
Fermant les yeux.
Je ne veux pas les connaître.

p523

Les Basilidiens.
Le mot (...) signifie...
Antoine.
Se bouchant les oreilles.
Je ne veux pas l' entendre...
Les Saturniens.
Nous te dirons le nom des sept anges qui ont fait...
Antoine.
Non ! Non !
Les Colorbasiens.
Celui des sept étoiles d' où procède la vie des
hommes.
Antoine.
Non ! Non !
Les Thérapeutes.
Attends ! Attends ! Nous allons danser la danse du
passage de la mer Rouge et chanter l' hymne
du soleil !
Les Kabalistes.
Désignant avec leurs baguettes plusieurs points
dans l' espace.
Vois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler
l' haensoph universel dans les veines cachées de tous
les mondes ? ...
Antoine.
Au milieu des hérésies.
Par où fuir ? ... des voix me hurlent aux oreilles !
Où suis-je donc ? à quoi pensai-je ? ... ah oui !
à l' essence du verbe ! ... eh bien ? ...
les hérésies, faisant un grand cercle autour de
lui, restent sur la pointe du pied, la bouche
béante.
Mais je ne comprends rien à tout cela, moi ! Mon
âme tourbillonne

p524

et se déchire dans ces pensées comme la voile d' un
vaisseau dans l' ouragan. Ah ! Je n' en veux plus !
Arrière ! Arrière !
Tout disparaît. Silence.
Mais la damnation est derrière toi, misérable !
Oh ! L' épouvante de l' éternité me glace jusqu' aux
entrailles, comme la voûte sombre d' un grand sépulcre.
On entend de vagues lamentations. Il écoute.
Qui donc sanglote ? Est-ce un voyageur assassiné
dans la montagne ? ...
il ramasse une liane et l' allume à la petite lampe
de la chapelle.
Il cherche, abaissant et élevant sa torche. Les pleurs
semblent se rapprocher.
Tiens ! C' est une femme !
Et l' on voit s' avancer une femme dont les bandeaux
noirs tombent le long de sa figure. Une tunique
de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri
où résonne un bracelet de corail. Elle a sous les
yeux des bourrelets rouges, sur les joues des
marques de morsure, au bras des traces de coups.
Elle s' appuie, en pleurant, sur l' épaule d' un
homme chauve habillé d' une grande robe de même
couleur rouge.
Il a une longue barbe grise et tient à sa main
un petit vase de bronze qu' il dépose à terre.
Simon Le Magicien.
à Hélène.
Arrête-toi !
Hélène.
Gémissant sur le sein de Simon.
Père ! Père ! J' ai soif !
Simon.
Que ta soif soit passée !
Hélène.
Père, je voudrais dormir.
Simon.
éveille-toi !

p525

Hélène.
Oh ! Père, quand pourrai-je m' asseoir ?
Simon.
Debout !
Antoine.
ébahi.
Qu' a-t-elle donc fait ?
Simon.
Appelant trois fois.
Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! ... il demande ce que
tu as fait. Raconte ce que tu as à dire.
Hélène
comme se réveillant d' un long sommeil.
Ce que j' ai à dire, ô père ? ...
Simon.
D' où viens-tu ?
Hélène
jette les yeux tout autour d' elle, lève la tête
vers les nuages, se recueille un instant, puis
elle commence d' une voix couverte.
J' ai souvenir d' un pays lointain, d' un pays oublié.
La queue du paon, immense et déployée, en ferme
l' horizon, et, par l' intervalle des plumes, on
voit un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres,
avec des huppes de diamant et des ailes couleur
d' or, les oiseaux poussent leurs cris, pareils
à des harpes qui se brisent. J' étais le clair de
lune. Je perçais les feuillages. J' illuminais de
ma figure l' éther bleuâtre des nuits d' été !
Antoine
à Simon, lui faisant signe qu' elle est folle.
Ah ! Ah ! Je comprends ! ... quelque pauvre enfant que
vous aurez recueillie !

p526

Simon
le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut !
Hélène
reprend :
à la proue de la trirème, où il y avait une tête
de bélier, qui à chaque coup des vagues s' enfonçait
sous l' eau, je restais immobile. Le vent soufflait,
la carène fendait l' écume. Il me disait :
" que m' importe, si je trouble ma patrie, si je perds
ma couronne ! ... tu m' appartiendras dans ma maison. "
Ménélas en pleurs agita les îles. On partit avec
des boucliers, avec des lances, avec des chevaux
qui piaffaient d' effroi sur le pont des navires.
Ah ! Qu' elle était douce, la chambre de son palais !
Il se couchait sur la pourpre des lits d' ivoire
et, jouant avec le bout de ma chevelure, il me
chantait des airs d' amour.
Le soir venu, je montais sur le rempart, je voyais les
deux camps, les fanaux qu' on allumait, Ulysse,
sur le bord de sa tente, causant avec ses amis,
Achille tout armé qui faisait courir son char le
long du rivage de la mer.
Antoine.
Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc ? ...
Simon
le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut !
Hélène.
J' étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils
m' ont prise et, m' attachant avec des cordes, m' ont
emportée sur leurs chameaux.
Ils se glissaient sur moi dans mon sommeil. Ce fut
le prince d' abord, puis les capitaines, puis les
soldats, puis les valets de pied qui soignent les
ânes.
Ils m' ont lavée dans la fontaine, mais mon sang
qui coulait a rougi les eaux, et mes pieds poudreux
ont troublé la source. Ils m' ont graissée avec
des huiles, ils m' ont frottée avec des onguents, et
ils m' ont vendue au peuple pour que je l' amuse.
C' était à Tyr la syrienne, près du port, dans un
carrefour étroit... un soir, nue, debout et le
cistre en main, je faisais danser

p527

des matelots grecs. La pluie d' orage ruisselait
sur le bouge, la vapeur des vins montait avec les
haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à
coup entra, sans que la porte fût ouverte. Il levait
son bras gauche en écartant deux doigts. Le vent
fit craquer les murs, les trépieds s' allumèrent, je
courus à lui.
Simon.
Oh ! Je te cherchais, mais je t' ai trouvée, je t' ai
rachetée !
C' est celle-là, Antoine, qu' on appelle Charis,
(...), Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du
père, le nous indestructible qui créa les mondes.
Mais les anges ses fils la chassèrent de son
empire. Alors elle fut la lune, le type femelle,
l' accord parfait, l' angle aigu. Puis, pour se
dilater plus à l' aise dans l' infini, dont ils
l' exclurent, ils l' enfermèrent à la fin sous une
forme de femme.
Elle a été l' Hélène des troyens, dont le poète
Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été
Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle
a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ;
elle a été cette fille des juifs qui s' écartait du
camp pour se livrer aux boucs et que les douze
tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le
mensonge, l' idolâtrie et la sottise. Elle s' est
dégradée dans toutes les corruptions, avilie
dans toutes les misères, prostituée à tous les
peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a
baisé tous les visages.
à Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle
buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait
les assassins dans la vermine de son lit tiède.
C' est moi ! Moi, père pour les samaritains, fils pour
les juifs, saint-esprit pour les nations, qui suis
venu la faire remonter dans sa splendeur et la
rétablir au sein du père, et maintenant,
inséparables l' un de l' autre, nous allons, délivrant
l' esprit et terrifiant les dieux.
J' ai prêché dans éphraïm et dans Issakar, à
Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de
Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis
Zoara jusqu' à Arnoun, et au delà des montagnes, à
Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour
renverser les prescriptions, pour purifier les
impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des
fils d' Adam, qu' elles soient frénétiques de
luxure ou affolées de pénitence. Viennent à moi
ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin !
Par le baptême nouveau, comme par la torche
de résine que l' on traîne dans les maisons lépreuses
pour brûler sur les murs les taches de rousseur
qui les dévorent, je les rincerai jusqu' aux
entrailles, jusqu' au fond de leur être.

p528

Feu ! Allume-toi ! Saute, cours, ravage, purifie,
sang d' Ennoïa, âme de Dieu même !
Une flamme blanche paraît à la surface du vase, s' en
échappe, voltige de côté et d' autre et poursuit
saint Antoine.
à la cour de Néron j' ai volé dans le cirque, et
volé si haut qu' on ne m' a plus revu. Ma statue
est debout dans l' île du Tibre. Je suis la force,
la beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve. Je suis
Apollon dieu du jour ! Je suis Mercure le bleu !
Je suis Jupiter le foudroyant ! Je suis le Christ !
Je suis le paraclet ! Je suis le seigneur ! Je suis
ce qui est en Dieu ! Je suis Dieu même !
Antoine.
Ah ! Si j' avais de l' eau bénite !
Le feu s' éteint. Ennoïa jette un cri aigu et disparaît
avec Simon.
Antoine
haletant, regarde autour de lui.
Non ! ... plus rien ! ... ah !
Il s' essuie le front sur sa manche.
Oh ! Comme ces flammes couraient ! ...
il ricane.
Allons donc ! Quelles illusions ! L' esprit de Dieu
ne descend pas jusque-là ! Et l' âme une fois rivée
au mal, il n' est plus, quoi qu' ils disent...
cependant... si, par un effort suprême, elle secouait
ce fardeau de la matière qui l' écrase... pourquoi
ne remonterait-elle pas à Dieu ? ... et alors...
l' intervalle de la vie disparaissant... toutes les
œuvres qu' elle comporte se trouveraient indifférentes.
Aussitôt apparaissent les elxaïtes, couverts de grands
manteaux violets et la figure cachée sous des
masques de bêtes fauves.
Croyons ! Qu' importe le reste ! Mangez des viandes
impures, si l' esprit a faim du verbe. Phinéas
adora Diane et saint Pierre renia Jésus : car
le martyre est impie et la convoitise de la
souffrance une tentation du mal.
Antoine
répète :
une tentation ? ...

p529

et arrivent
Les Caïnites
les cheveux noués par une vipère qui s' enroule à
leur cou et laisse retomber sa tête sur leurs
épaules.
Réhabilitons les maudits ! Adorons les exécrés ! Plus
qu' Abraham et que les prophètes, que saint Paul
et que tous les saints, ils ont travaillé pour ton
âme et se sont damnés pour elle.
Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas !
Caïn créa la race des forts ! Sodome épouvanta
la terre par son châtiment, et c' est Judas qui
fut cause que le fils de Dieu sauva le monde.
Antoine
lentement.
Judas ? ... oui..., en effet...
Les Carpocratiens
nus jusqu' à la ceinture, avec des fleurs dans leur
main, de grands cheveux, la barbe entière, les ongles
longs. Ils portent tous à l' oreille une marque rouge,
et sur la poitrine un soleil tatoué.
Exécutez la tâche des corps ! Il le faut !
L' esprit éperdu vagabonde parmi les hasards de la vie,
et il ne rentrera au sein immobile de Prounicos
qu' après avoir accompli dans sa chair toutes les
œuvres de la chair... viens avec nous aux agapes,
la nuit. Les femmes nues, couronnées d' hyacinthes,
mangent, à la lueur des torches qui se mirent dans
les plats d' or. Elles sont à tous, comme nos biens,
comme nos livres, comme le soleil et comme Dieu.
Nous chantons à table des chansons de funérailles,
nous nous lacérons avec des couteaux et nous buvons
le sang de nos bras. Nous montons sur l' autel, et
nous encensons avec des encensoirs.
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
dont l' énorme chevelure rouge descend jusqu' aux
talons. Elle brandit un pin enflammé, et s' appuie,
de la main gauche, sur le museau d' une tigresse,
qui se frotte contre sa cuisse.
L' esprit est dans la flamme, dans la chair, dans
l' ouragan. Il en va jaillir pour toi par l' invocation
terrible. écoute-la ! Je te roulerai dans mon
amour tout au fond de l' abîme. Viens ! Viens !
Et elle secoue sa torche dont les gouttes de feu
tombent aux pieds de saint Antoine. La tigresse
bombe son dos.

p530

Antoine
épouvanté, recule.
Oh ! Oh ! Oh ! Elles vont me prendre ! J' ai peur !
La bête rugit ! Comment sont-elles venues jusqu' à
moi ? C' est par ma faute, mon dieu ! Pitié ! Pitié !
Il saisit sa discipline, et la fait tourner
rapidement comme une fronde. Les hérésies s' éloignent,
baissant la tête dans leurs épaules, avec des gestes
effrayés.
Ah ! J' en étais sûr ! Le signe de la pénitence
les met en fuite ! C' est la pensée seule qui fait
le mal ! Plus de ces rêveries où l' âme se perd !
L' action ! L' action !
Il se flagelle, et
Les Montanistes
s' avancent dans des tuniques sombres, la tête couverte
de cendre, les bras croisés.
Courage, Antoine ! Imite-nous : six fois par mois
des jeûnes entiers, trois carêmes par an, la
flagellation tous les soirs ! Et nous baptisons les
morts, nous voilons les vierges, nous proscrivons les
seconds mariages.
Les Tatiens
têtes rasées, enfermés dans des sacs noirs, s' écrient :
il faut les proscrire tous ! L' arbre de l' éden
qui portait chaque année douze fruits rouges comme
du sang, c' est la femme ! Celui qui dort à son
ombre ne se réveillera que dans l' enfer !
Antoine
mélancoliquement.
C' est pour fuir ce sommeil que j' ai cherché la
solitude !
Le groupe des montanistes s' entr' ouvre et l' on voit
s' avancer deux femmes très pâles, vêtues de
manteaux bruns. Maximilla est brune,
Priscilla est blonde. Elles rejettent en arrière
leur capuchon, et elles disent :
du temps que nous vivions chez nos maris, nous
sortions dès le matin sans litière ni suivantes, pour
aller dans les tavernes corrompre des geôliers.
Nous visitions les confesseurs, nous chantions
des psaumes, nous parlions des anges. Nos époux,
pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison.

p531

Oh ! Mère de Dieu, ils ont avec leurs caresses
troublé la calme profondeur de la foi, comme avec
des pierres que l' on jetterait dans un puits, l' une
après l' autre.
Antoine s' avance pour les mieux voir.
Priscilla
se met à dire :
j' étais au bain, les murs ruisselaient, l' eau
coulait et je m' endormais au vague bourdonnement
des murs qui montait jusqu' à moi.
Tout à coup, j' entendis des clameurs. On criait :
" c' est un magicien ! C' est le diable " , et la foule
s' arrêta devant notre maison, en face du temple
d' Esculape. Je me levai sans prendre ma chaussure
et me haussai avec les poignets, jusqu' à la hauteur
du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu
en affranchi, qui portait un carcan de fer à son cou.
Il prenait des charbons dans un réchaud et il s' en
faisait sur la poitrine de larges traînées, en
appelant : " Jésus, Jésus ! " le peuple disait :
" cela n' est pas permis, lapidons-le. " d' autres
applaudissaient. Lui, il continuait, et quand il était
fatigué de gesticuler avec la main droite, il
gesticulait avec la main gauche.
C' étaient des choses inouïes, transportantes ! Des
fleurs toutes grandes ouvertes tournoyaient devant
mes yeux, et j' entendais, dans les espaces, comme la
mélodie d' un archet d' or. Mes bras lâchèrent les
barreaux, mon corps tomba. Je ne sais s' il avait
fini, ou si c' est moi qui avais cessé de l' entendre.
Mais la piscine était vide, et sur les dalles
sablées de poudre bleue, la lune, entrant,
allongeait des rayons clairs.
Antoine
prêtant l' oreille.
De qui donc parlent-elles ?
Maximilla.
Nous revenions de Tarse par les montagnes,
lorsqu' à un détour du chemin nous vîmes un homme
sous un figuier.
Il cueillait les feuilles et les jetait au vent.
Il arrachait les fruits et les écrasait par terre.
Il nous cria de loin : " arrêtez-vous ! " , et il
se précipita en nous injuriant. Les esclaves
accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se
cabrèrent, les molosses hurlaient tous.
Il était debout, au bord du précipice. La sueur
coulait sur son

p532

visage olivâtre. Le vent de la montagne faisait
claquer son manteau noir.
Il nous appelait par nos noms, il nous reprochait la
vanité de nos œuvres, la turpitude de nos corps,
et il levait le poing du côté des dromadaires, à
cause des clochettes d' argent qu' ils portaient sous
la mâchoire. Sa fureur me versait l' épouvante dans
les entrailles : c' était je ne sais quel
voluptueux langage mêlé de brise et de parfums,
qui me berçait, m' enivrait.
D' abord les esclaves s' approchèrent : " maître,
dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées " ; puis ce
furent les femmes : " voici la nuit, nous avons
peur " ; et les esclaves s' en allèrent. Les enfants se
mirent à crier : " nous avons faim " ;
et comme on n' avait pas répondu aux femmes, elles
disparurent. Lui, il parlait : sa voix sifflait,
ses paroles tombaient, précipitées, coupantes,
comme des poignards qui faisaient saigner mon cœur
et le dégorgeaient.
Je sentis quelqu' un près de moi : c' était l' époux.
J' écoutais l' autre. Il sanglotait, il se traînait
à genoux sur les pierres en s' écriant : " tu
m' abandonnes ! " et je répondis : " oui, va-t' en ! " .
Antoine ouvre la bouche, mais
Priscilla Et Maximilla
se mettent à chanter :
le père domine ! Le fils pâtit ! L' esprit flamboie !
Le paraclet est à nous ! L' esprit est à nous !
Car nous sommes les amantes du grand Montanus !
Et elles désignent près d' elles un eunuque noir,
vêtu d' un manteau fauve à galon d' argent, fermé
sur sa poitrine par deux ossements de mort.
Montanus.
Ce n' est point Montanus que vous aimez, mais l' esprit
de Dieu emplissant son âme. Car je ne suis pas
un homme, vous le savez, vous autres, qui languissez
de désirs sur ma poitrine imberbe.
Vous êtes, ô mes chéries, l' inassouvissable amour,
puisque à présent vous vous délectez dans la douleur
et que l' existence vous fait mal, comme un ulcère
qui suinte. Sanglotez ! Pleurez ! Que vos yeux soient
blêmes, comme un manteau couleur d' azur qui a
déteint sous les orages. Appelez-moi ! Je vous
coucherai sur les chevalets ! Fouettez avec des
chardons verts la peau blanche de vos corps. Quand
le sang coulera, j' arriverai. Oh ! J' accourrai ! ...
pour le sucer avec ma bouche.
Maximilla et Priscilla passent leurs bras autour
de sa taille et restent la tête posée sur son
épaule, tout en faisant un signe à saint Antoine.

p533

Antoine.
Au nom du Christ ! Au nom de la vierge ! Par la
vertu de tous les anges...
Les Montanistes.
Non ! Tu ne nous chasseras pas ! Zotime de Comane
a été vaincu par Maximilla. Sotas, évêque
d' Anquiale, par Priscilla. Nous avons des saints
qui sont plus saints que tes saints, des martyrs
plus martyrs que tes martyrs. Connais-tu
Alexandre, Théodote et Thémison ? On a arraché les
yeux, les dents et les ongles à Alexandre de
Phrygie. On lui a frotté la peau avec du miel,
on a versé dessus des guêpes furieuses et on l' a lié
par une corde à la queue d' un taureau qui marchait
au pas dans une prairie. On a déchiré Thémison
avec des couteaux de bois, et on a fait couler sur
sa figure le sang de ses entrailles. Mais Satan,
au haut d' une montagne, a battu Thémison pendant six
nuits avec le tronc d' un cèdre qui avait toutes ses
branches ; et il l' a rejeté comme une pierre, dans
la vallée.
Allons, viens ! Jésus a souffert le martyre.
Qu' est ta douleur près de la sienne ?
Antoine
amèrement.
Oh ! Rien ! Je le sais ! Les larmes de toutes les
générations qui, réunies, formeraient des océans,
sont, devant ces pleurs éternels, comme une goutte
d' eau sur une feuille.
Silence.
Les Montanistes
reprennent :
l' amour déborde du cœur saignant. L' extase aux
yeux fermés contemple les splendeurs célestes, et
la suprême intelligence t' arrivera par les angoisses
de la matière, comme la foudre qui n' apparaît
que dans les déchirures des nuages.
Antoine.
Oh ! Oui ! Oui ! Mon corps me gêne ! Il m' écrase !
Il m' étouffe !
Les Valériens
très grands, très maigres, avec un poignard à la
ceinture, une couronne d' épines sur le front. Ils
prennent leur poignard d' une main, leur couronne
de l' autre ; -et ils disent :
voilà qui tranche la luxure ! Voici qui endolorit
l' orgueil. Est-ce

p534

la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce la peur
de ta chair, hypocrite ? Tu te couches près d' elle,
tu la regardes dormir ; elle se réveillera plus
dévorante que les lions. étouffe-la donc,
coupe-la donc, extermine-la !
Antoine.
Ah ! Une haine me prend contre moi ! J' exècre la
vie, la terre et le soleil !
Des cris féroces éclatent et
Les Donatistes circoncellions
apparaissent, sales, hideux, vêtus de peaux de
chèvre et portant des massues de fer sur l' épaule.
Malédiction sur le monde ! Malédiction sur
nous-mêmes ! Maudit l' homme, maudite la femme,
maudit l' enfant ! écrasez le fruit, troublez la
source.
Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange
beaucoup ; battez le pauvre qui envie la housse de
l' âne, le repas du chien, le nid de l' oiseau, et
qui se désole solitairement que chacun ne soit
pas un misérable comme lui.
Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez
les crocodiles et l' ichneumon sur le rivage !
Nous, " les capitaines des saints " , nous détruisons la
matière pour hâter la fin du monde, nous
assassinons, incendions, massacrons ! Nous perçons
les digues, nous répandons l' argent dans la mer.
Le salut n' est que dans le martyre, nous nous donnons
le martyre. Nous nous enlevons la peau des pieds,
et nous courons sur les galets. Nous enfonçons des
broches de fer dans nos entrailles. Nous nous
roulons tout nus, dans la neige.
Nous nous égorgeons en criant : " louange à Dieu ! "
nous montons sur les édifices pour nous précipiter
la tête en bas. Nous nous couchons sous la roue
des chars. Nous nous jetons dans la gueule des fours.
Honni soit le baptême ! Honnie l' eucharistie !
Honni le mariage ! Honni le viatique !
La pénitence seule lave les âmes.
Jésus ne se touche point, Jésus ne se mange point.
Damnation sur l' adultère consacré ! C' est avec la
douleur qu' il faut s' unir. Damnation sur la vanité
du moribond qui croit la chair éternelle. Damnation
sur la sottise de ceux qui l' espèrent, sur l' infamie
de ceux qui l' enseignent. Damnation sur toi !
Damnation sur nous ! Damnation sur tous et gloire à
la mort !

p535

Antoine.
Horreur !
Un coup de tonnerre éclate, une fumée épaisse couvre
la scène. Antoine ne distingue plus rien.
Je n' ai pas rêvé pourtant ? ... non... elles étaient
là ! ... rugissant autour de moi, et ma pensée
s' écroulait sous elles, comme les îlots de sable
dans les fleuves, qui tombent, par grands blocs,
sous les pattes lourdes des crocodiles. Elles
parlaient toutes ensemble, et si vite, qu' il m' était
impossible de distinguer leurs voix.
Se remettant peu à peu.
Mais il y en avait... qui n' étaient pas...
complètement détestables. Comment cela se
faisait-il ? Il fallait leur répondre... je n' ai
pas tout vu.
Il regarde vaguement de côté et d' autre et il pousse
un cri, en apercevant, dans le brouillard, deux
hommes couverts de longs vêtements qui descendent
jusqu' à leurs pieds. Le premier est de haute taille,
de figure douce, de maintien grave ; ses cheveux
blonds, séparés par une raie comme ceux du Christ,
descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté
un bâton blanc, qu' il portait à la main et que son
compagnon a reçu, en faisant une révérence, à la
manière des orientaux.
Ce dernier, vêtu pareillement d' une tunique blanche
sans broderie, est petit, gras, camard, d' encolure
ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve.
Ils sont tous les deux sans chaussure, nu-tête et
couverts de poussière, comme des gens qui arrivent
de voyage.
Que voulez-vous ? Parlez ! ... allez-vous-en !
Damis
c' est le petit homme.
Là ! Là ! Bon ermite ! Ce que je veux ? Je n' en sais
rien ! Voici le maître. Quant à partir, la charité
du moins exigerait...
Antoine.
Ah ! Excusez-moi ! J' ai la tête si troublée ! ... que
vous faut-il ? ... asseyez-vous.
Damis s' assoit, l' autre reste debout.
Et votre maître ?

p536

Damis
en souriant.
Oh ! Il n' a besoin de rien ! C' est un sage ! Quant
à moi, bon ermite, je vous demanderai un peu
d' eau, car j' ai grand' soif.
Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et,
la levant lui-même, offre à boire à Damis.
Peu à peu, la fumée disparaît.
Damis, après avoir bu :
pouah ! Qu' elle est mauvaise, vous devriez bien
l' enfermer sous de la verdure !
Antoine.
C' est qu' il n' y a pas un brin d' herbe aux environs,
seigneur !
Damis.
Ah ! N' auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous
la dent ? Car j' ai grand' faim !
Antoine va dans sa cabane et en rapporte un morceau
de pain noir, desséché.
Damis mord à même :
qu' il est dur !
Antoine.
Je n' en ai pas d' autre, seigneur !
Damis.
Ah !
Il casse le pain, en retire la mie et jette les
croûtes. Le cochon se précipite dessus : Antoine
fait un geste de colère pour le battre.
Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive !
Silence.
Antoine
reprend.
Et vous venez ?
Damis.
Oh ! De loin... de très loin !

p537

Antoine.
Et... vous allez ?
Damis
désignant l' autre.
Où il voudra.
Antoine.
Qui est-il donc ?
Damis.
Apollonius !
Antoine fait un geste d' ignorance.
Apollonius !
Plus fort :
Apollonius De Tyane !
Antoine.
Je n' en ai jamais entendu parler.
Damis
en colère.
Comment ! Jamais ! ... ah ! Je vois bien, brave homme,
que vous ignorez complètement ce qui se passe.
Antoine.
Il est vrai, seigneur, mes jours étant consacrés
à la religion.
Damis.
C' est comme lui.
Antoine
à part.
Comme lui !
Il considère Apollonius.
Il a l' air d' un saint en effet... je voudrais bien
l' entretenir... j' ai tort peut-être... car...
la fumée est partie, le temps est très clair, la
lune brille.

p538

Damis.
à quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?
Antoine.
Je songe... oh ! Rien !
Damis se rapproche d' Apollonius et fait plusieurs
tours autour de lui, la taille courbée, sans lever
la tête ; à la fin :
Apollonius
toujours immobile.
Qu' est-ce ?
Damis.
Maître ! C' est un ermite galiléen qui demande à
savoir les origines de la sagesse.
Apollonius.
Qu' il approche !
Antoine hésite.
Damis.
Approche !
Apollonius.
D' une voix tonnante.
Approche !
Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j' ai
fait, ce que je pense ; n' est-ce pas cela, enfant ?
Antoine
embarrassé.
Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer
à mon salut.
Apollonius.
Réjouis-toi ! Je vais te les dire !

p539

Damis
bas à Antoine.
Est-ce possible ! Il faut qu' il vous ait, du premier
coup d' œil, reconnu des inclinations
extraordinaires pour la philosophie.
Il se frotte les mains.
Je vais en profiter aussi, moi !
Apollonius.
Je te raconterai, d' abord, la longue route que j' ai
parcourue pour acquérir la doctrine, -et si tu
trouves, dans toute ma vie, une seule action
mauvaise, tu m' arrêteras. Car celui-là doit
scandaliser par ses paroles, qui a méfait par ses
œuvres.
Damis
à Antoine.
Quel homme juste ! Hein ?
Antoine
décidément, je crois qu' il est sincère !
Apollonius.
La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir
cueillant des fleurs sur le bord d' un lac. Un
éclair parut, et elle me mit au monde, à la voix des
cygnes qui chantaient dans son rêve.
Jusqu' à quinze ans, on m' a plongé trois fois par jour
dans la fontaine Asbadée, dont l' eau rend les
parjures hydropiques, et l' on me frottait avec les
feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver,
m' offrant des trésors qu' elle savait être dans des
tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane
s' égorgea, désespérée, avec le couteau des
sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin
de ses promesses, s' écria, devant toute ma famille,
qu' il me ferait mourir. Mais c' est lui qui mourut
trois jours après, assassiné par les romains.
Damis
à saint Antoine, en le frappant du coude.
Hein ? Quand je vous disais ! ... quel homme !

p540

Apollonius.
J' ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence
complet des pythagoriciens. La douleur la plus
imprévue ne m' arrachait pas un soupir, et au
théâtre, quand j' entrais, on s' écartait de moi,
comme d' un fantôme.
Damis.
Auriez-vous fait cela, vous ?
Apollonius.
Le temps de mon silence accompli, j' entrepris seul
d' instruire les prêtres qui avaient perdu la
tradition, et je formulai cette prière : " ô dieux ! "
Antoine.
Comment : " dieux " ? ... les dieux ? ... que
dit-il ?
Damis.
Laissez-le poursuivre, taisez-vous !
Apollonius.
Alors je suis parti pour connaître toutes les
religions, pour consulter tous les oracles. J' ai
devisé avec les gymnosophistes du Gange, avec les
devins de Chaldée, avec les mages de Babylone.
Je suis monté sur les quatorze olympes, j' ai sondé
les lacs de Scythie, j' ai mesuré la grandeur du
désert.
Damis.
C' est pourtant vrai, tout cela. J' y étais, moi !
Apollonius.
J' ai d' abord été depuis le pont jusqu' à la mer
d' Hyrcanie, j' en ai fait le tour ; et, par le pays
des baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis
descendu vers Ninive. Aux portes de la ville,
il y avait une statue de femme, vêtue à la mode
barbare. Un homme s' approcha.
Damis.
Moi ! Moi ! Mon bon maître. Oh ! Comme je vous
aimai tout

p541

de suite ! Vous étiez plus doux qu' une fille et
plus beau qu' un dieu !
Apollonius
sans l' entendre.
Il voulait m' accompagner pour me servir d' interprète.
Damis.
Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les
langages et que vous deviniez toutes les pensées.
Alors j' ai baisé le bas de votre manteau, et je me
suis mis à marcher derrière vous.
Apollonius.
Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de
Babylone.
Damis.
Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme
si pâle.
Antoine.
La singulière histoire !
Damis.
N' est-ce pas le lendemain, maître, que nous
rencontrâmes cette monstrueuse tigresse qui avait
huit petits dans le ventre ? Alors vous dites :
" notre séjour auprès du roi sera d' un an et huit
mois. " je n' ai jamais pu comprendre...
Apollonius.
Le roi m' a reçu debout, près d' un trône d' argent,
dans une salle ronde, constellée d' étoiles, d' où
pendaient à des fils que l' on n' apercevait pas quatre
grands oiseaux d' or, les deux ailes étendues.
Antoine
rêvant.
Est-ce qu' il y a sur la terre des choses pareilles ?
Damis.
C' est là une ville, cette Babylone ! Tout le monde
y est riche ;

p542

les maisons, peintes en bleu, ont des portes de
bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.
Dessinant par terre avec son bâton.
Comme cela, voyez-vous ! Et puis ce sont des
temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les
palais sont couverts de cuivre rouge ; et
l' intérieur donc, si vous saviez !
Apollonius.
Sur la muraille du septentrion, s' élève une tour de
marbre blanc qui en supporte une seconde, une
troisième, une quatrième, une cinquième, et il y en
a trois autres encore ! Ces tours sont des tombeaux...
la huitième est une chapelle avec un lit. Personne
n' y entre que la femme choisie par les prêtres
pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m' y fit
loger.
Damis.
à peine si l' on me regardait, moi. Aussi je restais
seul à me promener par les rues. Je m' informais
des usages ; je visitais les ateliers ; j' examinais
les grandes machines qui portent l' eau dans les
jardins. Mais il m' ennuyait d' être séparé du
maître.
Apollonius.
Au bout d' un an et huit mois...
Antoine tressaille.
... un soir nous sortîmes de Babylone par la route
des Indes. Au clair de la lune, nous vîmes
tout à coup une empuse.
Damis.
Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer. Elle
hennissait comme un âne, elle galopait dans les
rochers. Mais il lui cria des injures et elle
disparut.
Antoine.
Où veulent-ils donc en venir ?
Apollonius
continuant.
à Taxilla, Phraortes, roi du Gange, nous a montré
sa garde d' hommes noirs, hauts de cinq coudées,
et, dans les jardins de

p543

son palais, sous un pavillon de brocart vert, un
éléphant gigantesque, que ses femmes s' amusaient
à parfumer. Il avait autour des défenses des colliers
d' or et, sur l' un d' eux on lisait : " le fils de
Jupiter a consacré Ajax au soleil. " c' était
l' éléphant de Porus, qui s' était enfui de
Babylone après la mort d' Alexandre.
Damis.
Et qu' on avait retrouvé dans une forêt.
Antoine.
Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.
Apollonius.
Phraortes nous fit asseoir à sa table. Elle était
couverte de grands oiseaux. Il y avait de gros
fruits sur des feuilles larges, des antilopes
avec leurs cornes.
Damis.
Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant,
s' amusent à lancer des flèches sous les pieds d' un
enfant qui danse. -mais je n' approuve pas ce
plaisir-là : il en pourrait résulter des malheurs.
Apollonius.
Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un
parasol et il me dit : " j' ai sur l' Indus un haras de
chameaux blancs. Lorsque tu n' en voudras plus,
souffle-leur dans les oreilles, ils reviendront. "
nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit
à la lueur des lucioles qui brillaient dans les
bambous. L' esclave sifflait un air, pour écarter
les serpents, et nos chameaux se courbaient
les reins en passant sous les arbres, comme sous des
portes trop basses.
Un jour, un enfant noir, qui tenait à sa main un
caducée d' or, nous conduisit au collège des sages.
Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de
toutes mes pensées, de toutes mes actions, de
toutes mes existences. Il avait été le fleuve
Indus, et il me rappela que j' avais conduit des
barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
Damis.
Mais moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais
pas qui j' ai été.

p544

Antoine
les considérant avec étonnement.
Ils ont l' air vague comme des ombres.
Apollonius.
Et nous continuâmes vers l' océan.
Nous avons rencontré sur le bord les cynocéphales
gorgés de lait qui s' en revenaient de leur
expédition dans l' île Taprobane. Avec eux était
la vénus indienne, la femme noire et blanche, qui
dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait
autour de la taille des tambourins d' ivoire, et elle
riait d' une façon démesurée.
Les flots tièdes poussaient devant nous, sur le
sable, des perles blondes ; l' ambre craquait sous
nos pas ; des squelettes de baleines blanchissaient
dans la crevasse des falaises, et de longs nids
d' herbes vertes suspendus à leurs côtes se
balançaient au vent.
La terre continuellement se rétrécissait, elle se fit
à la fin plus étroite qu' une sandale. Nous nous
arrêtâmes, et après avoir jeté vers le soleil des
gouttes de la mer, nous tournâmes à droite
pour revenir.
Nous sommes revenus par la région d' Argent, par le
pays des Gangarides, par le promontoire Comaria,
par la contrée des Sachalites, des Adramites
et des Homérites ; puis, à travers les monts
Cassaniens, la mer Rouge et l' île Topazos, nous
avons pénétré en éthiopie, par le royaume des
Pygmées.
Antoine
à part.
Comme la terre est grande !
Damis.
Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux
que nous avions connus jadis étaient morts.
Antoine baisse la tête.
Apollonius
reprend :
alors on commença dans le monde à parler de moi. La
peste ravageait éphèse : j' ai fait lapider un vieux
mendiant...

p545

Damis.
Et la peste s' en est allée !
Antoine.
Comment ! Il chasse les maladies.
Apollonius.
à Cnide, j' ai guéri l' amoureux de la Vénus...
Damis.
Oui, un fou, qui même avait promis de l' épouser.
Aimer une femme, passe encore, mais une statue,
quelle sottise ! Le maître lui posa la main sur
le cœur, et l' amour aussitôt s' éteignit.
Antoine.
Quoi ! Il délivre des démons ?
Apollonius.
à Tarente, on portait au bûcher une jeune fille
morte...
Damis.
Le maître lui toucha les lèvres, et elle s' est
relevée, en appelant sa mère.
Antoine.
Comment ! Il ressuscite les morts ?
Apollonius.
J' ai prédit le pouvoir à Vespasien...
Antoine.
Quoi ! Il devine l' avenir ?
Apollonius.
étant à table, avec lui, aux bains de Baïa...

p546

Damis.
Il y avait à Corinthe...
Antoine.
Excusez-moi, étrangers, mais il est tard.
Damis.
... un jeune homme qu' on appelait Ménippe...
Antoine.
C' est l' heure de la première veille ! Allez-vous-en !
Apollonius.
... un chien entra, portant à la gueule une main
coupée...
Damis.
Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme...
Antoine.
Vous ne m' entendez pas ? Retirez-vous !
Apollonius.
Il rôdait vaguement autour des lits...
Antoine.
Assez ! Assez !
Apollonius.
On voulait le chasser, mais moi...
Damis.
Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s' aimèrent...
Apollonius.
Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette
main sur les genoux de Flavius.

p547

Damis.
Mais le matin, aux leçons de l' école, Ménippe était
pâle...
Antoine
bondissant.
Encore ! Ah ! Qu' ils continuent, puisqu' il n' y a
pas...
Damis.
Le maître lui dit : " ô beau jeune homme, tu caresses
un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les
noces ? " nous allâmes tous à la noce...
Antoine.
J' ai tort ! J' ai tort, bien sûr, d' écouter tout cela.
Damis.
Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les
portes s' ouvraient ; on n' entendait cependant ni
le bruit des pas ni le bruit des portes. Le maître
se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut
prise de colère contre les philosophes. Mais la
vaisselle d' or qui était sur les tables disparut,
les échansons, les cuisiniers, les pannetiers
disparurent ; le toit s' envola, les murs
s' écroulèrent, et Apollonius resta seul, debout,
ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C' était
un vampire qui rassasiait d' amour les beaux jeunes
hommes, afin de manger leur chair, -parce que rien
n' est meilleur pour ces sortes de fantômes que
le sang des amoureux.
Apollonius.
Si tu veux savoir l' art...
Antoine.
Je ne veux rien savoir ! Allez-vous-en !
Damis.
Quel mal donc t' avons-nous fait ?
Antoine.
Aucun... mais... non ! Qu' ils s' en aillent !

p548

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome...
Antoine
vivement.
Oh ! Oui ! Oui ! Parlez-moi de la ville des papes !
Apollonius
continuant.
... un homme ivre nous accosta, qui chantait d' une
voix douce. C' était un épithalame de Néron, et il
avait le pouvoir de faire mourir quiconque l' écoutait
négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte
d' ivoire, une corde d' argent prise à la cithare
de l' empereur. J' ai haussé les épaules. Il nous a
jeté de la boue au visage. Alors, j' ai défait
ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main...
Damis.
Vous avez eu bien tort, par exemple !
Apollonius.
L' empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa
maison. Il jouait aux osselets avec Sporus,
accoudé du bras gauche sur une table d' agate. Il
se détourna et, fronçant ses sourcils blonds :
" pourquoi ne me crains-tu pas ? " -me demanda-t-il.
" parce que le dieu qui t' a fait terrible, m' a fait
intrépide " , -répondis-je.
Antoine
rêvant.
Il y a là dedans quelque chose d' inexplicable
qui m' épouvante.
Silence.
Damis
reprend d' une voix aiguë :
toute l' Asie, d' ailleurs, pourra vous dire...
Antoine
en sursaut.
Je n' ai pas le temps ! à une autre fois ! Je suis
malade !

p549

Damis.
écoutez donc ! Il a vu, d' éphèse, tuer Domitien qui
était à Rome...
Antoine
s' efforçant de rire.
Est-ce possible ?
Damis.
Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des
calendes d' octobre, il s' écria tout à coup : " on
égorge César ! " et il ajoutait de temps à autre :
" il roule par terre ; oh ! Comme il se débat !
Il se relève ; il essaie de fuir ; les portes sont
fermées ! Ah ! C' est fini ! Le voilà mort ! "
ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus
fut assassiné, comme vous savez.
Antoine
réfléchissant.
Sans le secours du diable... certainement...
Apollonius.
Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien !
Damis, avec Démétrius, s' était enfui par mon ordre
et je restais seul dans ma prison...
Damis.
C' était une terrible hardiesse, il faut avouer.
Apollonius.
Vers la cinquième heure, les soldats m' amenèrent
au tribunal. J' avais ma harangue toute prête que
je tenais sous mon manteau...
Damis.
Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres !
Nous vous croyions mort ; nous pleurions, chacun
allait s' en retourner chez soi, quand vers la
sixième heure, tout à coup vous apparûtes...
Antoine
à part.
Comme Jésus !

p550

Damis.
Nous tremblions, mais vous nous dites :
" touchez-moi ! " ...
Antoine.
Oh ! Non ! Cela n' est point ! Vous mentez,
n' est-ce pas, vous mentez ?
Damis.
Et alors nous sommes repartis tous ensemble.
Silence. Damis considère saint Antoine, et
Apollonius
se rapprochant, lui crie dans les oreilles :
c' est que je suis descendu dans l' antre de
Trophonius, fils d' Apollon ! C' est que je fais les
libations par l' oreille des amphores ! C' est que je
connais des prières indiennes ! ... j' ai pétri, pour
les femmes de Syracuse, les phallus de miel rose
qu' elles portent en hurlant sur les montagnes.
J' ai reçu l' écharpe des Cabires ! J' ai serré
contre mon cœur le serpent de Sabasius ! J' ai
lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j' ai
passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !
Damis
riant bêtement.
Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la bonne déesse !
Apollonius.
Et maintenant, veux-tu venir avec nous, voir des
étoiles plus larges et des dieux nouveaux ?
Antoine.
Non ! Continuez seuls !
Damis.
Partons !
Antoine.
Fuyez ! Fuyez !

p551

Apollonius.
Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges.
Sur le désert blanc, galope le chevreuil cornu
dont les yeux pleurent de froid ; les hippopodes
aveugles cassent avec leurs pieds la plante
d' outremer.
Damis.
Viens ! C' est l' aurore. Le coq a chanté, le cheval
a henni, la voile est prête.
Antoine.
Non ! Le coq n' a point chanté ! J' entends le grillon
dans les sables et je vois la lune qui reste en
place.
Apollonius.
Au delà des montagnes, bien loin là-bas, nous
allons cueillir la pomme des Hespérides et chercher
dans les parfums la raison de l' amour. Nous
humerons l' odeur du myrrhodion qui fait mourir les
faibles. Nous nous baignerons dans le lac d' huile
rose de l' île Junonia. Tu verras, dormant sur les
primevères, le lézard géant qui se réveille tous
les siècles, quand tombe à sa maturité
l' escarboucle naturelle de ses yeux. Les étoiles
palpitent comme des regards, les cascades chantent
comme des harpes, des enivrements s' exhalent des
fleurs écloses ; ton esprit s' élargira parmi les airs,
et, dans ton cœur comme sur ta face...
Damis.
Maître ! Il est temps ! Le vent va se lever, les
hirondelles s' éveillent, la feuille du myrte est
envolée !
Apollonius.
Oui ! Partons.
Antoine.
Non ! Moi je reste !
Apollonius.
Veux-tu que je t' enseigne où pousse la plante
balis, qui ressuscite les morts ?

p552

Damis.
Demande-lui qu' il te donne l' androdamas, qui attire
l' argent, le fer et l' airain.
Apollonius
lui offrant une petite rondelle de cuivre.
Veux-tu le xéneston ? Le voici ! Prends-le donc !
Tu pourras descendre dans les volcans, traverser
le feu, voler dans l' air.
Antoine.
Oh ! Qu' ils me font mal ! Qu' ils me font mal !
Damis.
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les
rugissements, les hennissements, les roucoulements.
Apollonius.
Car j' ai retrouvé, j' en suis sûr, le secret de
Tirésias.
Damis.
Il sait encore des chansons qui font venir à soi
celui qu' on désire.
Apollonius.
J' ai appris des arabes le langage des vautours et
j' ai lu dans les grottes de Strompharabarnax la
manière d' épouvanter le rhinocéros et d' endormir
les crocodiles.
Quand nous voyagions autrefois, nous entendions, à
travers les lianes, courir les licornes blanches.
Elles se couchaient à plat ventre, pour qu' il
montât sur elles.
Apollonius.
Tu monteras sur elles, aussi. Tu te tiendras aux
oreilles. Nous irons, nous irons !
Antoine
pleurant.
Oh ! Oh !

p553

Apollonius.
Qu' as-tu ? Viens donc !
Antoine
sanglotant.
Oh ! Oh !
Damis.
Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !
Antoine
sanglotant plus fort.
Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
Apollonius.
Et en route je t' expliquerai le sens des statues
-pourquoi Jupiter est assis, Apollon debout,
Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes,
conique à Paphos.
Antoine.
Oh ! Qu' ils s' en aillent, mon dieu ! Qu' ils s' en
aillent !
Apollonius.
La connais-tu, la Vénus uranienne qui scintille
sous son arc d' étoiles ? T' a-t-on dit les mystères
de l' Aphrodite prévoyante ? As-tu senti les
étreintes de Vénus barbue, ou médité les colères
d' Astarté furieuse ? N' aie souci, j' arracherai
leurs voiles, je briserai leurs armures, tu
marcheras sur leurs temples, et nous parviendrons
jusqu' à la mystérieuse et l' inaltérable, jusqu' à
celle des maîtres, des héros et des purs, la
Vénus apostrophienne, qui détourne les passions
et tue la chair.
Damis.
Et quand nous trouverons une pierre de sépulcre assez
large, nous jouerons aux skirapies de Minerve,
qui se jouent la nuit, dans l' automne, à la pleine
lune rousse.
Apollonius
frappant du pied.
Pourquoi donc ne vient-il pas ?

p554

Damis
frappant aussi du pied.
En marche !
Apollonius
regardant Antoine fixement.
Doutes-tu de moi ?
Damis
menaçant.
Doutes-tu de lui ?
Sifflez, maître, le lion de Numidie, celui qui
contenait l' âme d' Amasis.
Antoine.
Mon dieu ! Mon dieu ! Est-ce qu' ils vont me prendre ?
Apollonius.
Quel est ton désir ? Le temps seulement d' y songer...
Antoine
joignant les mains.
Je glisse ! Arrêtez-moi ! ...
Apollonius.
Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu
rafraîchir tes yeux sur des jasmins humides ?
Veux-tu sentir ton corps s' enfoncer, comme en une
onde, dans la chair douce des femmes pâmées ?
Se tenant la tête et criant douloureusement :
oh ! Encore ! Encore !
Damis.
Oui, vraiment ! De la montagne entr' ouverte, les
diamants vont couler. Sur la croix que voici, les
roses vont fleurir. Les sirènes à croupe de nacre
vont te caresser de leurs chevelures et te
bercer de leurs chansons.

p555

Antoine.
Saint esprit ! Délivrez-moi !
Apollonius.
Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en
rivière ?
Antoine.
Sainte vierge, mère de Dieu, priez pour moi !
Apollonius.
Veux-tu que je fasse reculer la lune ?
Antoine.
Sainte trinité, sauvez-moi !
Apollonius.
Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée
pour le sabbat ?
Antoine.
Jésus ! Jésus ! à mon aide !
Apollonius.
Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?
Antoine
hébété.
Quoi ? ... comment ? ...
Apollonius.
Ici, là ! ... ce sera lui, pas un autre ! Tu verras
les trous de ses mains, le sang de sa plaie. Il
jettera sa couronne, il maudira son père, il
m' adorera le dos courbé.
Damis
bas à Antoine.
Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !

p556

Antoine
se passe la main sur le visage, promène un regard
effaré de tous côtés, puis, l' arrêtant sur
Apollonius :
va-t' en ! Va-t' en ! Va-t' en, maudit ! Retourne en
enfer !
Apollonius
exaspéré.
J' en arrive, j' en suis sorti pour t' y conduire ! Les
cuves de nitre bouillonnent, les charbons
flambent, les dents d' acier claquent, et les ombres
se pressent aux soupiraux pour te voir passer.
Antoine
s' arrachant les cheveux.
Moi ! Grand dieu ! L' enfer pour moi !
L' Orgueil
surgissant derrière saint Antoine et lui mettant
la main sur l' épaule.
Allons donc ! Un saint ! Est-ce possible ?
Damis
avec des gestes engageants.
Voyons, bon ermite ! Cher saint Antoine ! Homme
pur ! Homme illustre ! Homme qu' on ne saurait assez
louer ! Ne vous effrayez pas, cela tient à sa manière
de dire exagérée ! C' est une façon qu' il a prise
aux orientaux, mais il est bon, il est saint, il
peut...
Damis s' arrête, et saint Antoine regarde
Apollonius
qui se met à dire d' une voix véhémente et suave
tout ensemble :
mais, plus loin que tous les mondes, au delà des
cieux, par-dessus toutes les formes, rayonne le
monde impénétrable et inaccessible des idées,
tout plein du verbe. Nous en partirons, nous
franchirons d' un saut l' immense espace, et tu
saisiras dans son infinité l' éternel, l' être ! ...
allons ! En marche ! Donne-moi la main !
Et la terre, tout à coup se creusant en entonnoir,
fait un large abîme. Apollonius grandit, grandit.
Des nuages couleur de sang

p557

roulent sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille
comme de la neige.
Un cercle d' or autour de sa tête, vibre dans l' air
avec un mouvement élastique. Il tend la main gauche
à saint Antoine et, de la droite, lui montre le
ciel dans une attitude souveraine inspirée.
Antoine
éperdu.
Une ambition tumultueuse m' enlève à des hauteurs qui
m' épouvantent, le sol fuit comme une onde, ma tête
éclate.
Il se cramponne à la croix tant qu' il peut.
Les Valériens.
Tiens ! Voilà nos couteaux !
Les Circoncellions
reparaissant.
Tiens ! Voilà nos poignards !
Les Carpocratiens.
Tiens ! Voilà nos fleurs !
Les Montanistes.
Tiens ! Voilà nos cilices, nos poisons, nos croix,
nos chevalets.
Maximilla Et Priscilla
pleurant.
ô doux Antoine ! Nous entends-tu ? Arrive.
Les Sabéens.
Viens prier avec nous dans nos temples de granit
qui sont en forme d' étoiles.
Les Manichéens.
Non ! Cours à la fête du bhéma. Tu t' assoiras dans
la chaire de Manès. Nous te frotterons de
benjoin, tu boiras du vin cuit et tu comprendras
les deux principes, les douze vases, les cinq
natures et les huit terres, avec l' omophore portant
le monde

p558

sur ses épaules, et le splenditenens à six visages
qui le tient entre ses doigts pour empêcher qu' il
ne vacille.
Les Gnostiques.
Nous t' ouvrirons la gnose et tu monteras vers les
syzygies rayonnantes, qui te porteront au sein du
bythos éternel, dans le cercle immuable du plérôme.
D' autres hérésies arrivent.
Antoine
s' arrachant les cheveux.
Ah ! Elles reviennent !
Simon Le Magicien
avec Ennoïa, habillée tout en or.
Oui ! Et elle revient aussi, elle ! Comme toi, elle
a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et
prête à chanter sans en finir ! La trouves-tu belle,
hein ? La veux-tu ? C' est l' idée ! Aime-la donc !
La pénitence l' avive et l' amour la brûle !
Antoine.
Quelle prière dire ? Qui implorer ?
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
passant au galop au fond de la scène, penchée sur le
cou de sa tigresse et secouant sa résine.
Moi ! Moi !
Les Péchés Capitaux
crient tous :
nous ! Nous !
La Luxure.
Réjouis ta chair !
La Paresse.
Ne pense plus !
L' Avarice.
Cherche l' argent !

p559

L' Envie.
Dieu te hait ! Hais Dieu !
Les Circoncellions.
Tue-toi ! Tue-toi !
Les hérésies et les péchés entourent saint Antoine.
Maximilla et Priscilla pleurent ; Ennoïa se
met à chanter ; Apollonius, avec son bâton blanc,
trace des cercles de feu dans l' air ; les gnostiques
ouvrent leurs livres ; la fausse prophétesse, à
l' horizon, se balance sur sa bête.
Antoine
éperdu.
Ah ! Seigneur ! Seigneur ! Raffermis ma foi !
Donne-moi l' espérance ! Fais que je t' aime ! Redouble
ta colère s' il te plaît ! Mais pitié ! Pitié !
Trois blanches figures, les vertus théologales,
apparaissent sur le seuil de la chapelle.
Antoine se débat.
Je vais à vous ! Aidez-moi !
Les Péchés.
Quoi ! Tu nous repousses ! Nous sommes la joie !
Les Hérésies.
Ah ! Tu nous abandonnes ! Nous, les filles de
l' église, la nature complexe du dogme chrétien !
Car il agonisera quand nous serons mortes !
Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois
vertus. L' orgueil arrive par derrière et le pousse
dans le dos, en avant. Alors les hérésies s' écartent
et les péchés reculent. La luxure, en soupirant,
s' assoit sur le cochon et étale dessus sa belle
robe à paillettes ; la paresse s' endort ; la
colère ronge ses poings ; l' avarice, se baissant,
fouille à terre ; l' envie met sa main devant ses
yeux et regarde au loin ; la gourmandise s' accouve.
L' orgueil reste debout.

DEUXIEME PARTIE.

p560

Saint Antoine est dans la chapelle, entre les trois
vertus théologales. On entend un grand rire. Le
diable paraît, terrible, hideux, velu, la bouche
garnie de défenses comme un sanglier, et des
flammes violettes lui sortent des yeux. L' orgueil
se redresse, l' envie siffle, la luxure se gratte
les reins, l' avarice tend la main, la colère
hurle, la gourmandise fait claquer ses mâchoires,
la paresse soupire.
Le Diable.
Ah ! Je vous enfermerai dans la géhenne et je vous
fouetterai avec les cupidités d' un autre monde pour
ranimer vos forces éteintes ! N' y a-t-il plus...
Les Péchés
tous à la fois.
C' est l' orgueil qui l' a sauvé ! Nous l' allions
prendre !
La Luxure.
Elle glace les cœurs sous des résolutions
vertueuses !
L' Avarice.
Elle jette au vent mes trésors !
La Colère.
Elle a inventé la clémence !

p561

La Gourmandise.
Elle a institué le jeûne !
La Paresse.
Son pied me frappe...
L' Envie.
Elle me repousse ! Je m' agite continuellement à courir
dans son ombre !
L' Orgueil
descend une marche de la chapelle, tourne la tête
sur l' épaule, entreferme ses paupières et répond :
t' ai-je jamais supplié de me suivre, toi envie ?
Pourquoi viens-tu sucer à ma poitrine le venin qui la
gonfle ? Cela te ranime, avoue-le ! Tu te délectes,
avarice, à frotter tes regards sur la dorure de
mes palais, -et c' est moi, colère, qui fais
sonner tes tambours ! Ignores-tu donc, gourmandise
imbécile, les illusions que je te donne ? Je
cisèle tes plats, je régale tes parasites !
à moi les défis de mangeailles, les paris de boire
dont on crève, et la cruauté du goinfre qui digère !
Les Péchés.
Ah ! Comme elle se vante ! Comme elle bavarde !
L' Orgueil.
Mais toi, luxure, tu me devrais chérir !
J' emplis le cœur des patriciennes, et c' est là
ce qui fait à leur sein ce majestueux mouvement
si placide et si beau. J' ai la soie qui bruit, le
bracelet qui sonne, la chaussure qui craque, la
toilette éhontée, l' œil ouvert et l' âpre excitation
que vous envoie l' insolence des attitudes. Je suis
l' audace ! Je te pousse aux aventures ! Toutes
les ignominies se sèchent à mon foyer... entends-tu
hennir d' orgueil les prostitutions triomphantes ?
Les Péchés.
Eh ! Qu' importe, nous souffrons, nous autres !
L' Envie.
Non ! Père ! C' est moi qu' il faut plaindre. Mes
ongles sont usés : aiguise-les !

p562

La Gourmandise.
Me voilà pleine jusqu' à la gorge ! -la peau du
ventre me crève. Mais j' ai toujours faim, j' ai
toujours soif ! Imagine quelque chose qui soit
en dehors des nourritures et même de la création !
L' Avarice.
J' ai pourtant ravagé la terre, percé les montagnes,
égorgé les animaux, abattu les forêts et vendu
tout ce qu' il y avait à vendre : le corps et l' âme,
les pleurs et le rire, le baiser, l' idée ! Oh ! Si
je pouvais attraper les rayons du soleil pour les
fondre en pièces d' or !
La Colère.
Frotte-moi, ô père, avec un vinaigre distillé par la
haine. Car je tombe de langueur au sourire de la
luxure, ou bien aux séductions de l' avarice. Que
je casse ! Que je broie ! Que je tue ! Il me
semble que j' ai l' océan dans ma poitrine. Des
fureurs s' y entrechoquent, et je frémis comme la
falaise au battement des marées.
La Paresse
bâillant.
Sur un mol édredon... au souffle d' une brise... en
bateau... ne faisant rien... hâh... hâh !
Elle s' endort.
La Luxure.
Je voudrais, comme dans un gouffre qui n' en finirait,
sentir que je descends continuellement dans la
volupté... où est-elle, cette chose qu' il me semble
poursuivre à travers la possession ? Car j' entrevois,
au fond du plaisir, comme un vague soleil dont
les rayons m' éblouissent et dont la chaleur
m' enflamme.
Oh ! Si j' avais, pour palper, des mains sur tout
mon corps, si j' avais pour baiser, des lèvres au
bout des doigts !
Le Diable.
Ne criez pas si haut ! Travaillez toutes ensemble !
Aidez-moi !
Désignant saint Antoine.
Faites éclore en sa pensée des imaginations
nouvelles, et il aura un désespoir atroce, des
déchirements de convoitise, des rages d' ennui !
Qu' il passe des langueurs de la paresse dans

p563

les frénésies de la colère ! Qu' il s' affame tout à
coup devant des festins s' illuminant, qu' il se traîne
en rut sur les planches de sa cabane, qu' il se
compare aux heureux et qu' il exècre le monde !
Qu' il s' exalte dans la pénitence et qu' il éclate
d' orgueil ! Qu' il soit à vous ! Qu' il soit à moi !
Allez ! Convoquez les démons, vos fils et vos
petits-fils, avec toutes les fièvres, les fantaisies
délirantes et les vastes amertumes.
Le diable se retire au fond de la scène, s' assoit
sur la paresse, pose la luxure entre ses jambes et
déploie, comme une chauve-souris, ses grandes ailes
verdâtres, où les autres péchés viennent s' abriter.
L' orgueil, par derrière, passe la tête sur son
épaule et le baise au front.
Antoine
entre les vertus.
Reviendront-elles ?
L' Espérance.
Nous sommes là ! Ne crains rien !
La Foi
debout, toute droite et immobile.
Crois ce que tu ne vois pas, crois ce que tu ne sais
pas, -et ne demande point à voir ce que tu espères,
ni à connaître ce que tu adores ! Les profanes
n' écoutent que la voix des sens et le témoignage de
l' entendement, mais les fils du Christ méprisent
leurs sens et s' en rapportent à la parole du verbe.
Car le verbe est éternel, les sens mourront et
l' entendement s' évaporera, comme l' odeur d' un vin
répandu ! ... espère la grâce pour l' obtenir,
garde-la pour qu' elle s' augmente, n' en désespère
pas pour qu' elle revienne !
La Charité
à genoux, comme auprès d' un moribond.
Jeûne pour les pécheurs, prie pour les idolâtres,
macère-toi pour les impurs ! Arrache de ton âme
toutes les affections du monde ! Moins il y en aura,
plus elle se tiendra haute, comme les sapins, sur
les montagnes, qui vont diminuant de feuillage,
à mesure qu' ils se rapprochent des cieux !
Antoine.
Oh ! Parlez ! Parlez ! Une douceur infinie me
pénètre !

p564

L' Espérance
levant vers le ciel ses grands yeux bleus.
La barque roulait sur les flots, et Jésus dormait.
On entendait dans les ténèbres le vent qui criait,
tout en colère : " levez-vous, maître, dirent-ils,
et chassez les vents ! "
la barque est ton cœur qui porte la foi. Ne la
laisse pas dormir, car la tempête augmentait parce
que le seigneur dormait.
Quand il rouvrit la paupière, elle disparut.
Pour traverser d' un bord à l' autre, n' aie donc
souci des éclairs qui t' éblouissent, des vagues qui
t' assourdissent, -ni de la rame, ni de la voile,
ni de la nuit, ni de l' orage ! Le seigneur
n' est-il pas là ?
Antoine
se serrant contre les vertus.
Oh ! Plus près ! Plus près !
La Foi.
Hosannah ! Gloire à dieu !
Les péchés tout à coup se mettent à hurler.
Antoine
en sursaut.
Ah ! Sauvez-moi !
Les Vertus.
Courage, Antoine ! Les tentations du diable
assailliront toujours la croyance du seigneur, et les
nefs tressailliront d' harmonie sous les rafales
de l' ouragan qui flagellera leurs murs.
Les Péchés.
Ils s' écrouleront à la fin, car nous sommes
éternellement jeunes comme l' aurore, fortes comme
la chair, immortelles comme l' esprit.
nous publions ici un passage important supprimé
par Flaubert à la page 76 de son manuscrit.
La Foi.
Je grandirai, je deviendrai valeureuse et dominatrice.

p565

La Colère.
Moi, je maudirai, je persécuterai, je brûlerai,
j' assassinerai.
La Charité.
Je prodiguerai mon sang dans les apostolats. Je
verserai l' aumône avec les consolations, et je laverai
toutes les misères, depuis la plaie du lépreux
jusqu' au sarcasme de l' impie.
L' Orgueil.
Moi, j' emplirai l' église de pompes assyriennes. J' y
mettrai des vases d' or, de la pourpre, des
incrustations de diamants, des baldaquins en plumes
d' autruche, et le successeur de saint Pierre fera
baiser par les rois le satin de ses sandales.
L' Avarice.
Je vendrai les os des martyrs, le rachat du crime,
la chair de Dieu, les joies du ciel.
L' Espérance.
La voix des cloches se répandra dans les airs, comme
des séraphins qui chantent, et tous les peuples
béniront le très-haut dans une langue sonore
et pontificale.
La Logique.
Une rage démoniaque les fera délirer à l' infini. Il
y aura des débordements de parole, des fleuves de
sang.
La Foi.
Le parfum de mes encensoirs purifiera les âmes,
et les plus forts se dégageront de toute étreinte,
pour mieux aviver l' amour céleste qui les brûlera
continuellement.
La Luxure.
Et l' homme toujours béant après mes joies, placera
dans l' église son éternelle divinité : la femme !
Il la rêvera couronnée d' étoiles, souriante,
blonde, les joues roses et les seins gonflés de lait,
comme une Cybèle de Syrie !
La Logique.
Ainsi chacun assouvira, dans cette religion, les
propres cupidités de son cœur. Le maître
l' aimera pour les soumissions qu' elle exige,
l' esclave pour les affranchissements qu' elle promet,
le poète pour ses formes, le philosophe pour sa
morale, d' autres pour sa politique ou son antiquité ;
car nous la pénétrerons de nos haleines, et nous
l' enflammerons de nos ardeurs, puisque nous sommes
éternellement jeunes...
Le Diable.
Oui, allons ! Entrons ! Chassons-les !
Une Voix D' Enfant.
Mère ! Mère ! Attends-moi !
Et l' on voit accourir la science, enfant en cheveux
blancs et aux pieds grêles.

p566

La Science
à l' orgueil.
Si tu savais comme je suis malade et quels
bourdonnements j' ai dans la tête ! Pourquoi, ô
mère, toutes ces écritures que j' épelle ? Le vent
parfois éteint mon flambeau, et alors, je reste
seul pleurant dans les ténèbres...
Les Péchés.
Qu' a-t-il donc ? Que lui faut-il ?
L' Avarice.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! J' ai poli tes diamants, j' ai battu tes
monnaies, j' ai tissé tes étoffes !
La Gourmandise.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Je sais faire pousser la vigne et comment se
chassent les bêtes.
L' Envie.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Je n' ai pas de haine.
La Colère.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Rien ne m' irrite !
La Paresse.
Repose-toi !

p567

La Science.
Non ! ... comme les astres qu' elle contemple, ma
pensée va toujours d' elle-même, accomplissant
son irrésistible voyage, et nous décrivons ensemble
dans les cieux de gigantesques paraboles.
La Luxure.
Veux-tu venir avec moi ?
La Science.
Non ! Je t' ai harassée d' ardeurs inquisitives, j' ai
vu suer ton fard sous les efforts que tu faisais
pour avoir du plaisir.
ô luxure, tu circules en liberté, belle et levant
la tête. à tous les carrefours de l' âme, on retrouve
ta chanson, et tu passes au bout des idées, comme
la courtisane au bout des rues. Mais tu ne dis pas
les ulcères qui rongent ton cœur, ni l' immense
ennui qui suppure de l' amour !
Va-t' en ! Va-t' en ! Je suis las de ton visage.
J' aime mieux les fucus au flanc des falaises que
tes cheveux dénoués ! J' aime mieux le clair de lune
s' allongeant dans les ondes que ton regard éperdu
se noyant dans la tendresse. J' aime mieux le marbre,
la couleur, l' insecte et le caillou ! J' aime mieux
ma solitude que ta maison et mon désespoir que tes
chagrins.
L' Orgueil.
Console-toi, petit, tu grandiras ! Je te ferai
boire d' un bon vin amer et coucher sur des herbes
sauvages !
Antoine est toujours à genoux entre les trois
vertus théologales qui étendent devant lui leurs
robes blanches pour l' abriter, mais
Le Diable
prend la science par la main, et, lui montrant
la foi dans la chapelle :
regarde ! ... tu l' extermineras !
La Science
donnant des coups de pied contre la porte
ouvrez-moi ! Il est temps !

p568

Les Péchés
grattent le mur avec leurs ongles.
Oh ! Le ciel s' ébranle ! Tout va crouler !
La Science.
Je te dirai les origines ! Je t' étalerai des
preuves : tu verras...
La Foi.
N' importe ! Continue !
Antoine.
Père qui êtes aux cieux...
les péchés hurlent, il se détourne.
Ah ! Que ferais-je ? ...
La Foi.
Prie le fils !
La Science.
Origène pourtant l' a défendu !
La Foi.
Implore les anges !
L' Orgueil.
Mais ils ne peuvent, puisqu' ils sont incorporels,
participer comme toi aux mérites de Jésus-Christ !
Ils n' ont pas souffert, ils n' ont pas de vertu.
Ils te jalouseraient, s' ils te connaissaient.
La Charité.
Pense aux martyrs !
La Science.
Mais toutes les religions, tous les amours et tous
les vices ont eu leurs martyrs, comme ton dieu.
Antoine.
Oh ! Que je voudrais m' en aller prier sur leurs
tombeaux ! ...

p569

La Gourmandise.
La nuit, n' est-ce pas ? Quand les petites lampes
grésillent dans le brouillard, parmi les plats
de viande et les coupes qui fument... les fidèles
font des orgies pour le salut des morts, et ils s' en
retournent le matin, en chancelant dans les herbes.
Antoine
tirant les vertus par leurs robes.
Répondez donc ! Dites quelque chose ! Agissez vite !
La Foi.
Le dogme...
La Logique
l' interrompant.
Rien ne le prouve !
La Charité.
La bonté du seigneur...
L' Envie
éclatant de rire.
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
L' Espérance.
Les joies du paradis...
La Logique.
Lequel donc ? Est-ce le jardin de Moïse ou la
Jérusalem lumineuse, ou le ciel immonde
d' épiphane ? Iras-tu dans les planètes de Manès,
dans les champs élysées des idolâtres, dans
l' empyrée vague des philosophes ?
Apporteras-tu avec toi, dans le firmament mystique,
ton corps humain ressuscité ? Mais la chair et le
sang n' y entrent pas, disait saint Paul !
Et saint Antoine n' entend plus la voix des vertus
dont les lèvres continuent à frémir d' un mouvement
rapide et monotone, comme des feuilles d' arbre
agitées. Il tend les oreilles et il reste tout
béant.

p570

La Logique.
Pourquoi tentait-il Judas en lui confiant la
bourse !
L' Envie.
Il n' a pas succombé, lui, car un ange le soutenait
dans son angoisse.
La Logique.
Il n' était point pur du péché, puisqu' il naquit
de la femme.
La Science.
Il descendait de Rahab la paillarde, de
Bethsabé l' adultère, de Thamar l' incestueuse.
La Logique.
Pourquoi ne vint-il pas chez Lazare, pourquoi
repoussait-t-il sa mère ?
Pourquoi avait-il besoin du baptême ? Pourquoi
avait-il peur de mourir ?
Antoine
aux vertus.
Oh ! Vous pâlissez !
Tous à La Fois.
Ah ! Tu chanteras ! Tu danseras ! Tu riras !
Il court éperdu, pour fuir.
L' Orgueil
crie :
assez prié, Antoine ! Tu as la grâce !
Antoine.
Comment ? ... et les tentations qui sont là !
Le diable fait aux péchés un signe rapide.
L' Orgueil.
Elles n' y sont plus ! Regarde !
Les péchés ont disparu.

p571

Antoine
examinant.
Oui... en effet...
l' orgueil, avec le serpent qu' il tient dans sa
poitrine, frappe la foi au visage, et les vertus
s' en vont sans que l' ermite s' en aperçoive.
L' Orgueil
reprend :
sors de ta chapelle ! Sors donc ! Hume l' air !
Antoine
dehors.
Comme la nuit est douce ! Comme le temps est pur !
Comme les étoiles scintillent !
Il se promène, les bras pendants. L' orgueil marche
derrière lui dans son ombre.
Comment les autres hommes peuvent-ils pourvoir à
leur salut avec leur femme, leur métier, tous les
tracas de la vie ? ... moi, grâce au ciel, rien
ne me dérange. Je commence le matin par faire ma
prière. Ensuite je donne à manger au cochon : cela
m' amuse ; puis je balaie ma case, je prends mes
paniers ; enfin arrive l' heure de l' oraison...
on entend rire le diable.
J' ai été bien tourmenté tantôt... oui ! ...
cruellement ! ... oh ! Je ne laisserai plus les
mauvaises pensées revenir ! Je sais maintenant comme
elles s' y prennent.
Son pied heurte quelque chose ; il le ramasse.
Tiens ! Une coupe en argent ! Il y a dedans une
pièce d' or... quoi ? Une seconde ! Une autre !
Oh ! Oh ! Oh !
La coupe se remplit de pièces d' or.
Mais quelle couleur ! ... cela change ! .., c' est de
l' émeraude ! Oh ! Oh ! ... et elle se fait toute
transparente ! Lumineuse ! ... c' est du diamant !
Elle me brûle ! Ah !
Des rubis, des turquoises, des onyx, des perles et
des topazes débordent de la coupe. Antoine lâche
les mains. Elle se tient en l' air, et allongeant
sa tige, s' épanouit par le haut comme un grand

p572

lotus, d' où ruisselle continuellement une cascade
de pierres précieuses.
Non ! Je ne veux pas !
Il donne un coup de pied dans la coupe : la vision
disparaît.
Ah ! Quand donc serai-je tranquille ? Quel pécheur je
fais ! Je ne puis avoir une idée sans perdre mon
âme ! à moi ! à moi, souffrances de la chair !
Il saute sur la discipline.
Le Cochon
se réveille.
Quel rêve !
J' étais au bord d' un étang. J' y suis entré, car
j' avais soif, et l' onde, tout à coup, s' est changée
en lavure de vaisselle. Alors une brise chaude comme
une exhalaison de cuisine a poussé vers ma gueule
des restes de nourriture qui flottaient au loin, çà
et là. Plus j' en mangeais, plus j' en voulais manger,
et je m' avançais continuellement, faisant avec
mon corps un sillon dans cette bouillie claire. J' y
nageais éperdu, je me disais : " dépêchons-nous " !
La pourriture de tout un monde s' étalait autour
de moi pour satisfaire mon appétit. J' entrevoyais,
dans la brume, des caillots de sang noir, des flaques
d' huile, des intestins bleus et les excréments de
toutes les bêtes, avec le vomissement des orgies et
le pus verdâtre qui suinte des plaies. Cela
s' épaississait sous moi. J' enfonçais des quatre
pattes ; une averse nauséabonde, qui tombait menue
comme des aiguilles, me piquait les yeux, mais
j' avalais toujours, car c' était bon. Bouillant de
plus en plus et me pressant les côtes, le lac immense
me brûlait, m' étouffait. Je voulais fuir, je ne
pouvais remuer ; je fermais la bouche, -il fallait
la rouvrir ; -et alors d' autres choses d' elles-mêmes
s' y précipitaient, tout me gargouillait dans le
ventre, tout me clapotait aux oreilles. Je hurlais,
je râlais, je mangeais ! ... pouah ! Pouah ! J' ai
envie de me briser le crâne contre les pierres, pour
me débarrasser de ma pensée !
Antoine
se fustigeant.
Aïe ! ... n' importe ! Pas de lâcheté... oh là ! ...
tiens, pécheur tiens ! Souffre donc ! Pleure donc !
Crie donc ! ... encore, crie ! ... crie ! ...
eh bien ? ... je compterai jusqu' à cent ! Jusqu' à
mille !
Il s' arrête.

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Non, tu ne me vaincras pas, faiblesse de la chair !
Saigne, saigne !
Il recommence.
Mais ! ... je ne sens plus rien ! Les piquants, sans
doute, s' accrochent à ma tunique ?
Il défait sa robe qui tombe jusqu' à sa ceinture. Il
reprend sa flagellation, les coups résonnent.
Bon ! Sur la poitrine ! Dans le dos ! Sur les bras !
Sur les reins ! Sur le visage ! J' ai besoin de
battre ! Cela m' assouvit ! Plus fort donc ! ...
oh ! Oh ! Oh ! ... mais j' ai envie de rire
maintenant. -ha ! Ha ! Ha ! ... je sens comme si des
mains me chatouillaient tout le corps...
déchirons-le ! Oh là ! Ho ! Mes nerfs se rompent ! ...
eh bien ? ...
il s' arrête.
C' est peut-être l' extase qui atténue les souffrances
de la chair ? Je veux l' en écraser ! Pas de grâce
pour elle ! Va !
Il se fustige avec frénésie. Le diable, placé par
derrière, lui a pris le bras et le fait aller
d' un mouvement furieux.
Malgré moi, mon bras continue ! Qui me pousse ?
Quels supplices ! Quelles délices ! Je n' en puis
plus ! Mon être se fond... je meurs.
Il s' évanouit et il croit voir :
une rue avec des platanes en fleurs ; à gauche dans
l' angle, une petite maison dont la porte entr' ouverte
laisse apercevoir une cour bordée de colonnes
doriques, supportant les logements du premier
étage ; l' on distingue, entre les colonnes, d' autres
portes couvertes d' une laque bleue et rehaussée par
des marqueteries en cuivre.
Au milieu de la cour, à genoux, une femme, en tunique
jaune, emplit des corbeilles et des boîtes.
Debout, près d' elle, appuyée contre une colonne
et la regardant faire, se tient une autre femme,
tout en blanc ; son vêtement, fixé sur les épaules
par une agrafe d' or, pend à grands plis droits, et le
bout de ses pieds nus dépasse dans des sandales
découvertes. Deux larges nattes blondes, tressées
en losanges symétriques, s' évasent sur les oreilles
et vont s' attacher par derrière à un tortis de
perles fines d' où retombe en petites boucles tout
le reste de sa chevelure.
La Courtisane.
Dépêche-toi, Lampito ! Il faut partir, avant même
que les matelots ne soient éveillés !

p574

La femme à genoux sanglote et l' autre femme reprend :
as-tu mis l' onguent de Délos dans les boîtes de
plomb, et mes sandales de patara dans le sachet
à poudre d' iris ?
Lampito.
Oui, maîtresse ! Voici encore la lysimachia pour
les cheveux, les pattes de mouches pour les sourcils,
les racines d' acanthe pour le visage.
La Courtisane.
Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les
planchettes de sapin qui resserrent la taille,
n' oublie pas le calcul d' onagre que m' a vendu le
mage, ni l' ecbolada d' égypte qui prévient les
accouchements.
Lampito.
Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus.
Elle pleure.
Saint Antoine se voit lui-même, voit un autre
saint Antoine dans la rue, devant la maison de la
courtisane.
La Courtisane.
Mets encore tout ce que j' ai de nard, de rhodinum,
de safran, -et d' huiles d' amandes surtout ;
car là-bas, m' a-t-on dit, elles sont mauvaises.
Puisqu' il m' aime depuis ce jour où il s' aperçut,
au réveil, que sa barbe sentait bon, pour avoir dormi
la figure sur ma poitrine, je dois faire que mon
corps transpire de molles odeurs.
Lampito.
Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de
Pergame ?
La Courtisane.
Oui, Lampito, il est riche ! Et je ne veux pas,
quand je serai vieille, mendier chez mes amants
d' autrefois, ou devenir la complaisante des
matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j' aurai
beaucoup d' argent, Lampito ! Je reviendrai, -
et si je ne puis, comme Lamia, bâtir un portique
à Sicyone, ou, comme Cleiné la joueuse de flûte,
peupler le Péloponèse de mes statues d' airain,
j' aurai (du moins je l' espère) de quoi nourrir de
gâteaux carthaginois mon roquet de Syracuse. -
je prendrai un train de maison

p575

à la mode persique, avec des paons dans ma cour et
des robes en pourpre d' Hermione brochées de lierres
d' or, -et l' on dira : " c' est Démonassa la
corinthienne qui est revenue vivre parmi nous !
Heureux celui qu' elle aime ! " car la femme riche, ô
Lampito, est toujours désirée !
Lampito.
ô maîtresse ! La jeunesse d' Athènes va dépérir
d' ennui !
Saint Antoine s' avance vers la porte.
La Courtisane.
Qui donc marche dans la rue, Lampito ?
Lampito.
Maîtresse, c' est sans doute le vent qui souffle
dans les platanes.
La Courtisane.
J' ai peur des archontes : s' ils savaient que je dois
partir, ils m' arrêteraient.
Lampito.
Mais au carrefour Doré, trois mules t' attendent,
avec un guide sûr qui connaît les défilés.
Le Faux Antoine
dans la rue.
Entrerai-je ? N' entrerai-je pas ?
Lampito.
Ah ! Que les festins seront tristes ! Aucune,
comme toi ! Ne savait, dans la bibasis dorienne,
soulever à temps égaux son jupon rayé, ni danser
la martypsa d' une façon plus merveilleuse !
Quand tu tournais autour des lits, la taille
renversée, le bras droit étendu, en faisant, dans tes
mains, sonner tes crotales noirs, le vent de ton
écharpe remuait les cheveux sur le front des
convives, qui se penchaient entre les flambeaux,
pour voir passer ta danse.
Le faux Antoine s' arrête.

p576

La Courtisane.
Qui donc soupire dehors, Lampito ?
Lampito.
Personne, maîtresse ! ... sans doute les tourterelles
qui roucoulent sur la terrasse.
Le Faux antoine.
Si j' entrais ? ...
Lampito.
Tu buvais du mendès dans les coupes carchésiennes. Tu
t' asseyais sur les genoux des grands, et chacun, te
prenant par la taille, voulait que tu dises
quelque chose. -les philosophes échauffés
dissertaient sur le beau, les peintres, avec de
grands gestes, s' ébahissaient de ton profil, et les
poètes, pâlissant, se sentaient frissonner sous
leurs tuniques.
Ce ne sont pas des barbares qui peuvent non plus
t' applaudir, lorsque tu t' allonges comme un nageur
sur l' épigonion aux quarante cordes d' or, ou quand,
sous l' archet d' ivoire, ronfle ta cithare creuse,
et que ta bouche aux doux accents s' ouvre pour
les mélodies de la muse. ô Démonassa ! Toi qui as
les sourcils courbes comme l' arc d' Apollon
et dont le visage est beau comme la mer tranquille,
tu n' auras plus les longues thesmophories se
déroulant avec des chœurs sur le chemin d' éleusis,
ni le théâtre de Bacchus qui glapit de la voix
des mimes, ni le port où l' on se promène les
soirs ! ...
La Courtisane.
Mais, Lampito, quelqu' un frappe à la porte !
Lampito.
Non maîtresse ! ... c' est l' auvent qui bat contre
le mur.
Le Faux Antoine.
Tenant le marteau.
Mes genoux tremblent, je n' oserai.
La Courtisane
se promenant sous les colonnes la tête basse, les
bras pendants.
Hélas ! Hélas ! Il faut partir ! ... adieu les longues
causeries de

p577

l' atelier avec les bons sculpteurs, au bruit des
ciseaux de fer qui sonnaient sur les marbres de
Paros. Le maître, nu-bras, prétrissait la brune
argile. Du haut de l' escabeau, où je posais debout,
je voyais son vaste front se plisser d' inquiétude.
Il cherchait sur mon corps la forme conçue, -et il
s' épouvantait en l' y découvrant tout à coup plus
splendide même que l' idéal, et moi je riais
à voir l' art se désespérer, à cause du dessin de
ma rotule et des fossettes de mon dos.
Le faux Antoine pousse la porte.
Lampito
se jetant sur Démonassa.
Maîtresse ! Maîtresse ! C' est l' étranger qui m' avait
dit de n' en rien dire ! ...
tout disparaît.
Antoine
se relève.
Où étais-je donc ? ... dans une rue d' Athènes ? ...
je n' y ai jamais été cependant ! ... n' importe !
Je suis sûr que les choses s' y trouvent ainsi.
D' où vient que j' y pense encore ? ... cela est mal !
Mais pourquoi ? ... le moindre de mes désirs est
tellement clos d' obstacles, que j' y peux circuler
tout à mon aise, sans aucune crainte de péril. Si
même je n' étais venu dans la solitude qu' après
l' exercice des passions, leur rêve maintenant ne me
tourmenterait pas... peut-être. Je connaîtrais les
caresses qui damnent... le charme des affections
maudites... les férocités du plaisir...
il se frappe le front.
Ah ! Encore ! Encore ! Où ma pensée court-elle ?
Je finis par perdre toute possession de moi-même,
tant elle se trouve diffuse et répandue.
Il se croise les bras et soupire.
Autrefois pourtant j' étais calme, je vivais dans
la simplicité de ma foi, et, chaque matin quand je
m' éveillais, je sentais mon âme s' épanouir sous
le regard de Dieu, comme une prairie couverte
de rosée qui fume au soleil ! ... -oui, autrefois !
Au commencement... je venais de quitter la maison...
Le Cochon.
J' ai souvenir d' une basse-cour, entre quatre murs, avec
une

p578

mare bourbeuse, un large fumier gras et une auge
de bois neuf, toujours pleine de son. Je dormais
à l' ombre, le groin posé sur des tetines roses,
et j' avais continuellement dans la gorge le goût
du lait.
Antoine.
Qui l' habite maintenant, la maison paternelle ? ...
oh ! Comme ma mère pleurait, quand je suis parti ! ...
pense-t-elle â moi toujours ? ... vit-elle
encore ? ... elle doit être bien vieille... bien
vieille ! ...
et, clignant des yeux vers l' horizon, il aperçoit
tout au loin, au milieu des sables, de petites
cabanes en terre grise sous un bouquet de palmiers
dont les rameaux se balancent. Des chiens se traînent
sur les seuils déserts, un troupeau de buffles
passe et même il distingue, dans les palissades
de roseau sec, des poules picorant du blé, sous le
ventre des ânes.
Mais
Une Vieille Femme
qui file au fuseau, sort de sa maison en regardant
d' un air inquiet. Elle est toute courbée, ridée,
maigre, couverte de haillons, et, de temps à
autre, pour essuyer ses paupières rouges, elle prend
à pleines mains les longs cheveux qui lui pendent
sur les épaules, plus blancs et pêle-mêle que le
lin de sa quenouille, et elle murmure :
les publicains ont tout enlevé ! ... je suis
malade... je vais mourir... où est-il donc !
Antoine.
Me voilà, mère ! C' est moi ! C' est moi ! Je
reviens !
Et, courant les bras étendus, il se heurte contre
la roche et s' y ensanglante le visage. Il regarde
autour de lui. La lampe brûle, le cochon
sommeille, les bribes des paniers, par terre, se
soulèvent au vent.
Il pleure.
Ah ! Je suis blessé ! ... je souffre ! ... je n' ai
pourtant jamais fait de mal à personne, moi !
D' où vient tout cela ? Pourquoi donc ?
Silence. Il reprend :
il faudrait... que je puisse fixer mon attention sur
quelque chose d' inébranlable et qu' elle n' en
bougeât pas ; mais sur quoi ? ... ah ! Si j' essayais
de lire cette vieille bible que l' ermite Paul, en
mourant, m' a donnée !

p579

Il va dans sa cabane, en rapporte un livre, s' assoit
sur le banc, feuillette tout au hasard, puis il lit :
" ... après s' être consolé de cette perte, alla à
Thamnas avec Hiras D' Odollam, le pasteur de
ses troupeaux... "
ah ! ... cela me fait du bien... ma tête se dégage !
" ... pour voir ceux qui tondaient ses brebis... "
un bêlement part de l' horizon.
C' est comme si j' y étais... et même il me semble
qu' au loin...
une lueur ardente poudroie dans l' atmosphère ; les
terrains se haussent, et le sable tout doucement
disparaît sous l' herbe.
" Thamar ayant été avertie que Judas, son
beau-père, allait à Thamnas... "
de grandes montagnes découpent dans un ciel violet
leurs pics bleus escalopés. Il y a des tentes sur
les collines, avec des troupeaux de moutons noirs.
On entend crier les pasteurs ; les clochettes
tintent.
Et, continuant à lire, Antoine voit en face de lui
deux chemins qui s' entre-croisent.
Une femme vient s' asseoir au bord. Ses prunelles
brillent dans la fente de son voile blanc qui lui
passe à plusieurs tours sur le visage, et écarte de
sa tête ses gros anneaux d' or, en soulevant
le bout de ses oreilles. La brise colle contre
son ventre sa robe d' été qui s' agite derrière elle,
en claquant à l' air comme un drapeau.
Un pasteur s' avance vêtu d' un manteau jaune attaché
autour de son front par un cercle d' airain. Il
porte un bâton recourbé et marche gravement dans des
sandales en peau de bouc.
Il s' approche, ils sont face à face, ils se parlent
bas. L' homme retire de son doigt une bague d' argent,
de sa tête le cercle d' airain, dépose son bâton, et
La Femme
passe la bague à son doigt, le cercle à son bras,
prend le bâton et dit :
tout de suite ! ... là ! ...
Le Pasteur.
Mais les crottes de bouc abîmeraient ta belle robe.
Ils s' éloignent et le pasteur reprend :
il doit y avoir, aux environs, quelque citerne
abandonnée...

p580

La Femme.
Tu es sot comme un enfant, pasteur à barbe longue !
Le Pasteur
en riant.
Quelle joyeuse fille tu fais ! Toi. Je voudrais
bien voir ta figure.
La Femme
d' un air effrayé.
Non pas ! Non pas !
Elle s' accouve, sa robe jaune s' accroche par la
frange aux épines, et le soleil devient si fort, si
lumineux, qu' ils disparaissent dans un éblouissement.
Les roches se fendent, les herbes s' enflamment,
toute la vallée fume comme si elle était couverte
de cratères. De grands nuages glissent sur le ciel,
pareils à d' immenses voiles de pourpre emportés
par le vent.
Antoine
haletant, laisse tomber la bible.
Oh ! J' ai soif ! Ma chair brûle !
Tout disparaît, et, à la lueur oblique de la lune, on
aperçoit une onde claire, qui va se perdant sous
des troncs d' arbres. Les grosses racines hors de l' eau
sont couvertes de mousse. Les branches supérieures
se courbent en dôme, et, çà et là, passe un jour
verdâtre qui chatoie sur les feuilles, tremblote
à la pointe des herbes, scintille contre les
cailloux, allonge des moires sur le sable mouillé.
Des vapeurs blanches, suspendues, se déchirent
lentement. La rosée coule le long des écorces, et un
grand saule traverse tout, avec une liane qui
retombe, d' un bout à l' autre.
Ah ! Qu' il fait bon ! Il pleut ! J' entends les
gouttes... et ma poitrine se dilate à des senteurs
de verdure... comme autrefois, dans ma jeunesse,
quand je courais sur les montagnes après les cerfs
légers...
il tombe en rêverie.
Et la voix des chiens m' arrivait avec le bruit des
torrents et le murmure du feuillage.
Deux lévriers accouplés passent leurs museaux par les
branches, tout en tirant sur la corde que retient
du doigt une jeune femme court vêtue. Elle marche
vite en regardant derrière elle. Un petit

p581

carquois lui bat sur le dos. La fraîcheur du matin
a rendu rose sa figure ovale couronnée de cheveux
bruns humides.
Elle jette sur le gazon ses flèches et son arc,
attache à un troëne ses chiens qu' elle apaise, et,
s' appuyant sur une seule jambe, se met à défaire
le lacet de sa chaussure crétoise.
Des fluides de feu me courent sous la chair, des
envies de vivre me prennent. Tout mon être rugit !
J' ai faim, j' ai soif ! ...
Antoine s' avance. D' autres femmes accourent. Elles
retirent leurs vêtements qu' elles accrochent aux
branches des arbres. Elles frissonnent, entrent
dans l' eau, la tâtent avec le pied, s' en jettent au
visage. Elles rient, il rit. Elles se penchent,
Antoine se penche.
Ah ! Ah ! Ah ! Vive la gaieté ! Je barbote, je bois,
je suis heureux ! Il ne me manque qu' une table
bien servie ! ...
alors se découvre sous un ciel noir une salle
immense, éclairée par des candélabres d' or.
Des socles de porphyre, supportant des colonnes à
demi perdues dans l' ombre, tant elles sont hautes,
vont s' alignant à la file, en dehors des tables, qui
se prolongent jusqu' à l' horizon, où apparaissent,
dans une vapeur lumineuse, des architectures
énormes : pyramides, coupoles, escaliers, perrons,
des arcades avec des colonnades et des obélisques
sur des dômes. Entre les lits de bronze à pieds
d' argent et les longues buires d' où ruisselle un
vin noir, des chœurs de musiciens couronnés de
violettes pincent de grandes harpes, en chantant
d' une voix vibrante, et, tout au fond, plus
haut, seul, coiffé de la tiare et vêtu d' écarlate,
mange et boit, le roi Nabuchodonosor.
Derrière lui, une statue colossale faite à son image
étouffe des peuples entre ses bras, et, portant
un diadème de pierres creuses qui renferment des
lampes, projette tout à l' entour des rayonnements
bleus.
Aux quatre coins de sa table, quatre prêtres, en
manteaux blancs et bonnets pointus, tiennent des
encensoirs dont ils l' encensent. Par terre, sous lui,
rampent les rois captifs sans pieds ni mains,
auxquels il jette à manger ; et plus bas se tiennent
ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant
tous aveugles.
Les esclaves courent portant des plats, des femmes
circulent versant à boire, les corbeilles crient
sous le poids des pains, et un dromadaire chargé
d' outres percées passe et revient, laissant couler
de la verveine pour rafraîchir les dalles. Les
couteaux miroitent, les fleurs s' effeuillent, les
pyramides de fruits s' écroulent, les candélabres
brûlent.
Des belluaires amènent en souriant des lions qui se
mettent à gronder. Des danseuses, les cheveux pris
dans des filets, tournent sur les mains, en crachant
du feu par les narines. Des bateleurs nègres
jonglent, des oiseaux s' envolent, des enfants nus
se lancent des pelotes de neige qui s' écrasent en
tombant contre les argenteries

p582

claires. Les cymbales retentissent, le roi boit.
Il essuie avec son bras les parfums de sa figure.
Il mange dans les vases sacrés. Il roule des yeux.
C' est comme le bruit de la mer, tant il y a de
monde ! Et un nuage flotte sur le festin, tant il
y a de viandes et d' haleines ! Quelquefois une
flammèche des grands flambeaux s' envole,
arrachée par le vent, et traverse la nuit comme une
étoile qui file.
Tout à coup un homme vêtu de peaux de chèvre
apparaît. Le roi tombe de son trône, les colonnes
avec leurs chapiteaux se renversent comme des arbres,
les plats s' entre-choquent comme des vagues d' or,
tout le monde se lève et l' on n' aperçoit plus que
des dos qui fuient...
Antoine se retrouve devant sa cabane. Il fait
grand jour.
Comment ! ... le soleil brille ! Et tout à l' heure
j' étais dans la nuit ! Voilà bien ma cabane
cependant, c' est bien moi.
Il se palpe.
Voilà mon corps ! Voilà mes mains ! Mon cœur
palpite ; et le cochon est toujours là... vautré
sur le sable avec l' écume à la bouche. Voyons !
Voyons ! Remettons-nous ! Je suis seul ! ...
non ! Personne n' est venu ; cela est sûr !
Mais il voit en face de lui trois cavaliers montés
sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant
des lis à la main et se ressemblant tous de figure.
Ils ne bougent point, les onagres non plus, qui,
abaissant leurs oreilles longues et, tendant le cou,
montrent leurs gencives, en écartant les lèvres.
Antoine se retourne ; et il voit trois autres
cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans
la même posture.
Il se recule. Alors les onagres, tous à la fois,
font un pas et frottent leur museau contre lui, en
essayant de mordre son vêtement.
Un bruit de tam-tam et de clochettes. Une grande
clameur, des voix qui crient : " par ici ! ...
par ici ! ... c' est là ! " et des étendards paraissent
entre les fentes de la montagne, avec des têtes
de chameaux en licol de soie rouge, des mulets
chargés de bagages, et des femmes couvertes de
voiles jaunes, montées à califourchon sur des
chevaux pie.
Les bêtes haletantes se couchent. Les esclaves se
précipitent sur les ballots, pour en dénouer
les cordes avec leurs dents. On déroule des tapis
bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.
Un éléphant blanc, caparaçonné d' un filet d' or,
accourt en secouant le bouquet de plumes d' autruches
attaché à son frontal. Sur son dos, parmi des
coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières
à demi closes et se balançant la tête, il y a une
femme si splendidement vêtue qu' elle envoie des
rayons tout autour d' elle,

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et derrière, à la croupe, debout sur un pied, un
nègre en bottines rouges, avec des bracelets de
corail, tient à sa main une grande feuille ronde dont
il l' évente, en souriant.
La foule se prosterne, l' éléphant plie les genoux,
et la reine de Saba, se laissant glisser de
son épaule, descend sur les tapis et s' avance
vers saint Antoine.
Sa robe en brocart d' or, divisée régulièrement
par des falbalas de perles, de jais et de saphirs,
lui serre la taille dans un corsage étroit rehaussé
d' applications de couleur qui représentent les douze
signes du zodiaque. Elle a des patins très hauts
dont l' un est noir et semé d' étoiles d' argent, avec
un croissant de lune, et l' autre, qui est blanc,
est couvert de gouttelettes d' or, avec un soleil au
milieu.
Ses larges manches, garnies d' émeraudes et de plumes
d' oiseaux, laissent voir à nu son petit bras rond
orné, au poignet, d' un bracelet d' ébène ; et ses
mains, chargées de bagues, se terminent par
des ongles si pointus, que le bout de ses doigts
ressemble presque à des aiguilles. Une chaîne d' or
plate lui passant sous le menton monte le long
de ses joues, s' enroule en spirale autour de sa
haute coiffure, poudrée de poudre bleue, puis,
redescendant, lui effleure les épaules et vient
s' attacher sur la poitrine à un petit scorpion
de diamant qui allonge la langue entre ses seins.
Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le
bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur
la pommette gauche une tache brune, et elle respire
en ouvrant la bouche, comme si son corset la gênait.
Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à
manche d' ivoire, entouré de sonnettes vermeilles,
et douze négrillons crépus portent la longue queue
de sa belle robe, dont un singe tient l' extrémité
qu' il soulève de temps à autre, pour regarder
dessous.
La Reine De Saba.
Ah ! Bel ermite ! Bel ermite ! Mon cœur défaille !
Antoine
en se reculant.
Va-t' en ! Tu es une illusion ! Je le sais, arrière !
La Reine De Saba.
à force de piétiner d' impatience, il m' est venu des
calus au talon et j' ai cassé un de mes ongles.
J' envoyais des bergers qui restaient debout sur les
montagnes, la main étendue devant les yeux, et des
chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des
espions qui parcouraient toutes les routes, en
demandant à chaque passant : " l' avez-vous vu ? "

p584

le soir, enfin, je descendais de ma tour,
c' est-à-dire que mes servantes m' emportaient dans
leurs bras ; car je m' évanouissais régulièrement,
quand se levait l' étoile de Sirius.
Antoine
à part.
Mais j' ai beau fermer mes paupières, je l' aperçois
toujours ! ...
La Reine De Saba.
On me faisait revenir, en brûlant des herbes, et
l' on m' introduisait dans la bouche, avec une spatule
de fer, une confiture des Indes qui a la vertu
de rendre les rois heureux, et dont j' ai tant
avalé qu' il m' en reste au fond de la gorge une
démangeaison.
Je passais mes nuits le visage tourné vers la
muraille, et je pleurais ! Mes larmes, à la longue,
ont fait deux petits trous sur la mosaïque, comme
des flaques d' eau de mer dans les rochers.
Car je t' aime... oh oui ! Beaucoup !
Elle lui prend la barbe.
Ris donc, bel ermite ! Ris donc ! Je suis très
gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse
comme une abeille et je sais une foule d' histoires
à raconter, toutes plus divertissantes les unes
que les autres.
Tu ne t' imagines pas la longue route que nous avons
faite ! L' ongle des chameaux est usé, et voilà
les onagres des courriers verts qui sont morts
de fatigue.
Antoine regarde, et les onagres en effet sont
étendus par terre, immobiles.
Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d' un train
égal, avec un caillou dans les dents pour couper
le vent, la queue toujours droite, le jarret
toujours plié et galopant toujours ! On n' en
retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de
mon grand-père maternel, l' empereur Saharil, fils
d' Iakhschab, fils d' Iaarab, fils de Kastan.
Ah ! S' ils vivaient encore, nous les attellerions
à une litière pour nous en retourner vite à la
maison. Mais... comment ? ... à quoi songes-tu ?
Elle l' examine.
Ah ! Quand tu seras mon mari, je t' habillerai, je
te parfumerai, je t' épilerai.
Antoine reste tout immobile, plus raide qu' un pieu,
pâle comme un mort et les yeux écarquillés.

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Tu as l' air triste ! à cause donc ? Est-ce de quitter
ta cabane ? Moi, j' ai tout quitté pour toi,
jusqu' au roi Salomon qui, cependant, a beaucoup de
sagesse, vingt mille chariots de guerre, et
une belle barbe ! Je t' ai apporté mes cadeaux de
noces. Choisis !
Elle se promène entre les rangées d' esclaves et les
marchandises.
Voici du baume de Génézareth, de l' encens du cap
Gardefan, du ladanon, du cinnamome et du
silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a
là dedans des broderies d' Assur, des ivoires du
Gange, de la pourpre d' Elisa ; et cette boîte de
neige contient une outre de chalibon, vin réservé
pour les rois d' Assyrie et qui se boit pur dans une
corne de licorne. Voilà des colliers, des
agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d' or
de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois
bleu de Pandio, des fourrures blanches d' Issedonie,
des escarboucles de l' île Palaesimonde, et
des cure-dents faits avec les poils du tachas,
animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces
coussins sont d' Emath et ces franges à manteau,
de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a... mais
viens donc ! Viens donc !
Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste.
Elle continue :
ce tissu mince qui craque sous les doigts, avec un
bruit d' étincelles, est la fameuse toile jaune
apportée par les marchands de la Bactriane. Il
leur faut quarante-trois interprètes dans leur
voyage. Je t' en ferai faire des robes que tu mettras
à la maison.
Poussez les crochets de l' étui en sycomore et
donnez-moi la cassette d' ivoire qui est au garrot
de mon éléphant !
On retire d' une boîte quelque chose de rond
recouvert d' une peau, et l' on apporte un petit
coffret chargé de ciselures.
Veux-tu le bouclier de gian-ben-gian, celui qui a
bâti les pyramides ? Le voilà ! Il est composé de
sept peaux de dragons mises l' une sur l' autre,
jointes par des vis de diamant et qui ont été tannées
dans de la bile de parricide. Il représente d' un
côté toutes les guerres qui ont eu lieu depuis
l' invention des armes, et, de l' autre, toutes les
guerres qui auront lieu jusqu' à la fin du monde.
La foudre rebondit dessus, comme une balle de
liège. Si tu es brave, tu le passeras à ton bras
et tu le porteras à la chasse.
Mais si tu savais ce que j' ai dans ma petite boîte !
Retourne-la ! Tâche de l' ouvrir ! Personne n' y
parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.
Elle prend saint Antoine par les deux joues ;
il la repousse à bras tendus.

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C' était une nuit que le roi Salomon perdait la
tête. Enfin, nous conclûmes un marché. Il se leva
et, sortant à pas de loup...
elle fait une pirouette.
Ah ! Ah ! Bel ermite ! Tu ne le sauras pas ! Tu ne
le sauras pas !
Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes
tintent.
J' ai bien d' autres choses encore, va ! J' ai des
trésors enfermés dans des galeries où l' on se perd
comme dans un bois. J' ai des palais d' été en treillage
de roseaux et des palais d' hiver en marbre
noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j' ai
des îles rondes comme des pièces d' argent, toutes
couvertes de nacre et dont les rivages font de la
musique au battement des flots tièdes qui se roulent
vers le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent
des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson
dans mes viviers. J' ai des graveurs continuellement
assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures,
des fondeurs haletants qui coulent mes statues,
des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des
vinaigres et battent des pâtes. J' ai des couturières
qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me
travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont
à me chercher des coiffures, et des peintres
attentifs versant sur mes lambris des résines
bouillantes qu' ils refroidissent avec des éventails.
J' ai des suivantes de quoi faire un harem, des
eunuques de quoi faire une armée. J' ai des
armées, j' ai des peuples ! J' ai dans mon vestibule
une garde de nains portant sur le dos des trompes
d' ivoire.
Antoine soupire.
J' ai des attelages de gazelles, des quadriges
d' éléphants, des couples de chameaux par
centaines, et des cavales à crinières si longues
que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et
des troupeaux à cornes si larges que l' on abat les
bois devant eux quand ils pâturent. J' ai des
girafes qui se promènent dans mes jardins et
avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je
prends l' air après dîner.
Assise dans une coquille et traînée par des
dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant
tomber l' eau des stalactites. Je vais au pays
des diamants, où les magiciens, mes amis, me
laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte
sur la terre et je rentre chez moi.
Elle allonge les lèvres, pousse un sifflement aigu,
et un grand oiseau qui descend du ciel vient
s' abattre sur le sommet de sa chevelure dont il
fait tomber la poudre bleue. Son plumage de couleur
orange semble composé d' écailles métalliques. Sa
petite tête garnie d' une huppe d' argent représente
un visage humain. Il a quatre

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ailes, des pattes de vautour et une immense queue
de paon, qu' il étale en rond derrière lui. Il
saisit dans son bec le parasol de la reine, chancelle
un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse
toutes ses plumes et demeure immobile.
Merci, beau Simorg-Anka ! Toi qui m' as appris où
se cachait l' amoureux. Merci ! Merci ! Messager
de mon cœur !
Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde
dans sa journée. Le soir, il revient, il se pose
aux pieds de ma couche ; il me raconte ce qu' il a
vu ; les mers qui ont passé sous lui avec les
poissons et les navires, les grands déserts vides
qu' il a contemplés du haut des cieux, et toutes les
moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
plantes qui poussaient sur le mur des villes
abandonnées.
Elle passe langoureusement ses bras au cou de
saint Antoine.
Oh ! Si tu voulais ! Si tu voulais... j' ai un
pavillon sur un promontoire, au milieu d' un isthme,
entre deux océans. Il est lambrissé de plaques
de verre, parqueté d' écailles de tortue, et
s' ouvre aux quatre vents du ciel.
D' en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples
qui montent la colline avec des fardeaux sur
l' épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous
que des nuées, nous boirions des boissons froides
dans des écorces de fruits, et nous regarderions
le soleil à travers des émeraudes ! Viens !
Le Simorg-Anka fait tourner comme des roues les
yeux scintillants de sa queue, et la reine de
Saba soupire :
mais je meurs ! Je meurs !
Antoine baisse la tête.
Ah ! Tu me dédaignes ! ... adieu !
Elle s' éloigne en pleurant. Le cortège se met en
marche ; Antoine la regarde ; elle s' arrête.
Bien sûr ? ... une femme si belle ! Qui a un bouquet
de poil entre les seins !
Elle rit. Le singe qui tient le bout de sa robe la
soulève à bras tendus, en bondissant.
Tu te repentiras, bel ermite ! Tu gémiras, tu
t' ennuieras. Mais je m' en moque ! La ! La ! La ! ...
oh ! Oh ! ... oh ! Oh !
Elle s' en va, la figure dans les mains, en
sautillant à cloche-pied. Les esclaves défilent
devant saint Antoine, les chevaux, les
dromadaires, l' éléphant, les suivantes, les mulets
qu' on a rechargés,

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les négrillons, le singe, les courriers verts
tenant à la main leur lis cassé, et la reine de
Saba s' éloigne, en poussant une sorte de hoquet
convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un
ricanement.
Mais sa robe traînante, qui s' allonge par derrière à
mesure qu' elle s' en va, arrive comme un flot
jusqu' aux sandales de saint Antoine. Il pose le
pied dessus : tout disparaît.
Antoine.
Qu' ai-je fait ? Misérable !
Il se désole.
Ah ! Comment me débarrasser de l' illusion continuelle
qui me persécute ? Les cailloux du désert, l' eau
saumâtre que je bois, la bure que je porte se
changent, pour ma damnation, en pavés de
mosaïque, en flots de vin, en manteaux de pourpre.
Je me roule par le désir dans les prostitutions
des capitales, et la pénitence s' échappe de mes
efforts, comme une poignée de sable qui vous
glisse entre les doigts plus on serre la main ! ...
ce qui m' exaspère surtout, c' est la fugacité de
cet innombrable ennemi ! Où est-il donc ? ...
une fureur le prend.
Je vais m' enfoncer dans des idées tragiques, me
forcer, par mortification, à penser à des choses
tristes, puisque la pénitence est insuffisante, me
donner des douleurs par la pensée.
Mais j' aimerais mieux les souffrances du corps,
fussent-elles intolérables ! Oui, plutôt m' étreindre
avec des bêtes féroces, voir ma chair voler comme
un fruit rouge au tranchant des glaives ! ...
ah ! J' aimerais mieux cela ! J' aimerais mieux cela !
Et il aperçoit soudain l' intérieur d' une tour. Elle
est percée d' un créneau qui découpe tout en haut,
dans la couleur sombre du mur, un étroit carré
de ciel bleu ; et un filet de sable coule par ce
créneau, sans bruit, continuellement, de manière
à emplir peu à peu la tour.
Il y a sur le sol des masses grises d' une forme
étrange, vagues comme des statues en ruines. Une
sorte de palpitation les agite, et Antoine
à la fin reconnaît des hommes, tous assis par terre,
les deux bras sur les genoux, le poing sous les
aisselles et tenant à leur main droite un couteau,
dans une attitude farouche et désespérée.
Ils relèvent la tête lentement. Leurs cheveux et les
poils de leur barbe sont blancs de poussière, leurs
prunelles toutes jaunes, leurs pommettes aiguës,
et leurs narines bordées de noir, comme celles
des gens qui vont mourir. Ils viennent l' un après
l' autre, en se traînant, frapper à la même place
contre les pierres du mur, puis ils laissent
retomber leurs grands bras maigres, pareils à des
ceps de vigne desséchés.

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Mais un rat passe vite au milieu d' eux. Ils se
jettent dessus avec leurs couteaux, et Antoine
ne distingue plus rien, tant la mêlée devient
furieuse.
Il les revoit accroupis tous en rond, devant un
cadavre mutilé, dont ils prennent avec leurs mains
de grands lambeaux. Des perles rouges suintent sur
la muraille. Leurs yeux roulent effroyablement,
leurs dents bruissent comme des fers de faux qui
s' entre-choquent, et saint Antoine les entend
murmurer : " nos pères ont mangé des raisins verts et
nous avons les dents tout agacées. " mais le sable
qui descend par le créneau s' accumule autour d' eux,
monte jusqu' à leurs épaules, et ils répètent :
" nos pères ont mangé des raisins verts et nous
avons les dents tout agacées. " le sable monte
jusqu' à leurs lèvres, jusqu' à leurs yeux, jusqu' à
leur front. Le sommet des crânes seul apparaît.
Tout est recouvert et l' on n' entend plus rien.
Horrible !
Il se prend la tête à deux mains.
Oh ! Ma pauvre tête ! Comment faire pour en arracher
ce qui la remplit, et même pour savoir si j' ai
réellement vu les choses que j' ai vues ?
Si cela était des choses... elles auraient un
enchaînement, un motif... eh non ! Non ! Je me
trompe ! ... mais je les vois ! Elles sont là !
Je les touche ! ... impossible, pourtant !
Impossible !
Il me semble que les objets du dehors pénètrent ma
personne, ou plutôt que mes pensées s' en échappent
comme les éclairs d' un nuage, et qu' elles se
corporifient d' elles-mêmes, là... devant moi !
C' est peut-être ainsi que Dieu a pensé la
création ? ... elle n' est pas plus vraie que l' une
de ces illusions qui m' éblouissent ? ... mais
pourquoi des illusions : ; ; ; sais-je d' abord ce
qu' est une illusion, moi ? En quoi consiste la
réalité ? ... où commence l' une, où finit l' autre ?
De l' onde dans l' onde, des nuages dans la nuit,
du vent dans le vent ; et puis, comme de vagues
courants qui tourbillonnent et vous poussent, des
formes incessantes, infinies, qui montent, qui
descendent, qui se perdent.
Tiens ! ... je ne distingue pas, mais... on dirait
deux bêtes monstrueuses ? L' une rampe, l' autre
voltige... ah ! Mon dieu ! Elles approchent !
Et, à travers le crépuscule, apparaît le sphinx. Il
allonge ses pattes, secoue lentement les bandelettes
de son front et se couche à plat sur le ventre.
Sautant, volant, crachant du feu par les narines,
et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la
chimère, aux yeux verts, tournoie, aboie. Les
anneaux de sa chevelure, rejetée d' un côté,
s' entremêlent aux poils de ses reins ; de l' autre,
ils pendent jusque sur le sable, et remuent au
balancement de tout son corps.

p590

Le Sphinx
immobile et regardant la chimère.
Ici, Chimère ! Arrête-toi !
La Chimère.
Non ! Jamais !
Le Sphinx.
Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut,
n' aboie pas si fort.
La Chimère.
Ne m' appelle plus ! Ne m' appelle plus ! Puisque
tu restes toujours muet, et que jamais tu ne te
déranges de ta posture.
Le Sphinx.
Cesse donc de me jeter des flammes au visage et de
pousser des hurlements dans mon oreille ! Car tu ne
fondras pas mon granit, tu n' ouvriras pas mes lèvres.
Ni toi non plus, tu ne me saisiras pas, sphinx
terrible, qui dardes sur l' horizon ton grand œil
éternel.
Le Sphinx.
Pour demeurer avec moi, tu es trop folle.
La Chimère.
Toi, pour me suivre, tu es trop lourd.
Le Sphinx.
Il y a longtemps que je vois au bout du désert
glisser, dans la tempête, tes deux ailes
déployées.
La Chimère.
Il y a longtemps que je galope sur les sables, et
que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse.

p591

Le Sphinx.
La nuit, quand je marche dans les corridors du
labyrinthe, et que j' écoute le vent bramer sous
les galeries où passe la lune, j' entends le bruit
de tes pattes grêles sur les dalles sonores. Où
vas-tu que tu fuis si vite ? ... moi, je reste au
bas des escaliers, à regarder les étoiles dans les
vasques de porphyre.
La Chimère.
De l' air ! De l' air ! Du feu ! Du feu ! Je cours
sur les flots, je plane sur les monts, j' aboie
dans les gouffres. De ma queue traînante, je raye
les plages. En me couchant sur la terre, mon
ventre a creusé les vallées, et les collines ont
pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais
toi, toujours accroupi et grondant comme un orage,
je te retrouve immobile, ou bien, du bout de ta
griffe, dessinant des alphabets sur le sable.
Le Sphinx.
C' est que je garde mon secret, je songe et je
calcule. L' océan, dans son grand lit, se balance
encore. Le chacal piaule près des sépulcres. Les
blés se courbent aux mêmes brises. Je vois la
poussière qui tourbillonne, le soleil qui luit,
j' entends le vent qui souffle.
La Chimère.
Moi, je suis légère et joyeuse. Je découvre aux
hommes des perspectives éblouissantes avec des
paradis dans les nuages et des félicités lointaines.
Je verse à l' âme les éternelles manies, projets de
bonheur, plans d' avenir, rêves de gloire, et les
serments d' amour et les résolutions vertueuses.
J' ai bâti des architectures étranges dont j' ai
ciselé les feuillages avec l' ongle de mes pattes.
C' est moi qui ai suspendu des clochettes au
tombeau de Porsenna. J' ai inventé les idoles à
quatre bras, les religions dévergondées, les
coiffures ambitieuses.
Je pousse les matelots aux voyages d' aventure :
ils aperçoivent dans la brume des îles avec des
pâturages verts, des dômes, des femmes nues qui
dansent, et ils sourient à toutes ces ivresses
qui chantent dans leur âme, au milieu des grands
flots se refermant sur le navire sombré.
Saint Antoine se promène entre les deux bêtes
dont les gueules lui effleurent l' épaule.

p592

Le Sphinx.
ô fantaisie ! Fantaisie ! Emporte-moi sur tes
ailes pour désennuyer ma tristesse !
La Chimère.
ô inconnu ! Inconnu ! Je suis amoureuse de tes yeux !
Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de
toi, sollicitant les fécondations dont le besoin
me dévore.
Ouvre la gueule ! Lève tes pieds ! Monte sur mon dos !
Le Sphinx.
Mes pieds depuis qu' ils sont à plat ne peuvent plus
se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé
sur ma bouche. à force de songer, je n' ai plus rien
à dire.
La Chimère.
Tu mens, sphinx hypocrite ! J' ai vu ta virilité
cachée ! D' où vient toujours que tu m' appelles et
me renies ?
Le Sphinx.
C' est toi, caprice indomptable, qui passes et
tourbillonnes.
La Chimère.
Est-ce ma faute ? ... comment ? ... laisse-moi !
Elle aboie.
Houahô ! Houahô !
Le Sphinx.
Tu remues, tu m' échappes !
Il grogne.
Heoûm ! Eûm !
La Chimère.
Essayons ? ... tu m' écrases ! ... houahô ! Houahô !
La Chimère aboie, le sphinx gronde, et des
papillons monstrueux se mettent à bourdonner,
des lézards s' avancent, des chauves-souris
voltigent, des crapauds sautent, des chenilles
rampent, de grandes araignées se traînent.

p593

Le Cochon.
Miséricorde ! Ces vilaines bêtes-là vont m' avaler
tout cru !
Antoine.
Oh ! J' ai froid ! Une terreur infinie me pénètre !
Il me semble apercevoir... comme des types
vagabonds qui cherchent de la matière, ou bien
des créatures s' évaporant en idées ! Ce sont des
regards qui passent, des membres incomplets qui
palpitent, des apparences humaines plus diaphanes
que des bulles d' air.
Les Astomi.
Ne soufflez pas trop fort ! Les gouttes de pluie
nous écrasent, les sons faux nous aveuglent, les
ténèbres nous déchirent. Composés de vent, de
parfums et de rayons, nous sommes un peu plus
que des rêves, et pas des êtres tout à fait.
Les Nisnas.
Nous n' avons qu' un œil, qu' une joue, qu' une narine,
qu' une main, qu' une jambe, qu' une moitié du corps,
qu' une moitié du cœur ; et nous vivons fort à notre
aise dans nos moitiés de logis avec nos moitiés
de femmes et nos moitiés d' enfants.
Les Sciapodes.
Retenus à terre par nos chevelures plus longues
que les lianes, nous végétons à l' abri de nos
pieds larges comme des parasols ; -et nous
regardons, à travers eux, la lumière du jour, avec
nos veines qui s' entre-croisent et notre sang
rose qui circule.
Les Blemmyes.
N' ayant point de tête, nos épaules en sont plus
larges et il n' y a pas de bœuf, de rhinocéros, ni
d' éléphant qui soit capable de porter ce que nous
portons. Des espèces de traits et comme une
vague figure empreinte sur nos poitrines : voilà
tout ! Nous pensons des digestions, nous
subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte
en paix dans les chyles intérieurs.
Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes
les fanges, côtoyant tous les abîmes, et nous sommes
les gens les plus laborieux, les plus heureux, les
plus vertueux.

p594

Les Pygmées.
Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde,
comme de la vermine sur la bosse d' un dromadaire.
On nous brûle, on nous noie, on nous écrase, et
toujours nous reparaissons plus vivaces et plus
nombreux, terribles par la quantité.
Les Cynocéphales
qui, couverts de poil, vivent dans les bois d' une
façon désordonnée.
Nous grimpons aux arbres pour super les œufs, nous
plumons les oisillons et nous posons leur nid
sur notre tête en manière de bonnet. Malheur à
la vierge qui va seule aux fontaines !
Hardi ! Compagnons ! Faisons claquer nos dents
blanches, agitez les feuillages !
Antoine.
Qui donc me souffle à la figure ce parfum de sève
où mon cœur défaille ?
Et il aperçoit :
Le Sadhuzag
grand cerf noir à la tête de bœuf, qui porte,
entre les oreilles, un buisson de cornes blanches.
Mes soixante-douze andouillers sont creux comme
des flûtes. Je les courbe et je les redresse...
tiens !
Il fait remuer son bois en avant et en arrière.
Quand je me tourne vers le vent du sud, il s' en
échappe des sons qui attirent à moi les bêtes
ravies. Les serpents s' enroulent à mes jambes,
les guêpes se collent à mes narines et les
perroquets, les colombes et les ibis se tiennent
perchés sur mes rameaux... écoute !
Il renverse son bois, d' où sort une musique
ineffable.
Antoine.
Quels sons ! Mon cœur se détache ! Il vibre !
Cette mélodie va l' emporter avec elle !
Le Sadhuzag.
Mais quand je me tourne vers le nord et que
j' incline mon

p595

bois plus touffu qu' un bataillon de lances, il en
part une voix terrible, et les forêts tressaillent,
les cascades remontent, les lotus s' éclatent, la
terre tremble et les herbes se hérissent comme
la chevelure d' un lâche... écoute !
Il baisse en avant ses rameaux, d' où sort une
musique épouvantable.
Antoine.
Ah ! Je me dissous, et tout ce qu' il y a dans ma
tête s' en arrache et tourbillonne, comme des
feuilles d' arbre dans un grand vent !
La Licorne
caracolant autour de lui.
Au galop ! Au galop ! J' ai les sabots d' ivoire,
les dents d' acier, la tête couleur de pourpre, le
corps couleur de neige, et la corne de mon front
est blanche par le bas, noire au milieu, rouge au
bout.
Je voyage de la Chaldée au désert Tartare, sur
les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je
dépasse les autruches ; je cours si vite que
je traîne le vent.
Je frotte mon dos contre les palmiers, je me roule
dans les bambous. D' un bond je saute les fleuves,
-et quand je passe par Persépolis, je m' amuse
à casser, avec ma corne, la figure des rois qui sont
sculptés sur la montagne.
Le Griffon
lion à bec d' aigle, garni d' ailes blanches, avec
le corps noir et le cou bleu.
Moi, je sais les cavernes où ils dorment, les vieux
rois ! Ils sont assis sur leur trône, couronnés de
la tiare et vêtus d' un manteau rouge ; -une chaîne
qui sort de la muraille leur tient la tête droite,
et leur sceptre d' émeraude est posé sur leurs genoux.
Près d' eux, dans des bassins de porphyre, des femmes
qu' ils ont aimées flottent avec leur robe blanche,
sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés
dans des salles, par losanges, par tas, par
pyramides. Il y a des lingots plus longs que des mâts
de navires, des cages pleines de diamants, des
soleils en escarboucles.
Debout sur les collines chenues, la croupe
adossée contre la porte du souterrain, et la griffe
en l' air, j' épie de mes prunelles flamboyantes
ceux qui voudraient venir. C' est un pays
blanchâtre, tout plein de précipices, immobile
et ravagé. Le ciel noir s' étend sur la vallée
où les ossements des voyageurs s' égrènent

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en poussière... je t' y conduirai, Antoine, et les
portes d' elles-mêmes s' ouvriront : tu humeras la
vapeur chaude des mines, tu descendras dans les
souterrains.
Antoine.
Oh ! Non ! Non ! C' est comme si la terre m' écrasait !
J' étouffe...
il relève le front vers le ciel.
Le Phénix
qui plane, s' arrête : il a de grandes ailes d' or,
des rayons lui sortent des yeux.
Je traverse les firmaments, j' effleure les plages
où je vais becquetant des étoiles, et je trottine,
du bout de mes pattes, sur la voie lactée, comme
une poule qui saute parmi des grains d' avoine.
Quand je veux dormir, je me couche dans la lune, en
courbant mon corps selon sa forme ovale. D' autres
fois, je la prends à mon bec et, à grands coups
d' aile, je la traîne par les espaces. C' est alors
qu' elle court si vite, descendant les vallées, sautant
les ruisseaux, cabriolant sur les bois, comme une
chèvre qui vagabonde dans la vaste plaine bleue.
Mais quand la flamme des soleils ne peut plus
réchauffer mon sang appauvri, je vais dans l' Yémen
prendre de la myrrhe fraîche, dont je compose un
nid funèbre. Alors je ferme les plumes et je
me mets à mourir.
La pluie d' équinoxe qui tombe sur ma cendre la mêle
au parfum tiède encore. Un ver apparaît, il lui
pousse des ailes, il s' envole : c' est le Phénix,
fils ressuscité du père... des astres nouveaux
s' épanouissent, un soleil plus jeune éclate, et les
sphères paresseuses recommencent à tourner.
Le Phénix voltige en faisant des cercles enflammés ;
Antoine ébloui abaisse ses regards sur la terre, et
d' autres animaux apparaissent, bêtes cornues, monstres
ventrus.
Le Cochon.
Je suis malade ! Comme je souffre ! Qu' ils me
tourmentent ! ... oh ! Là ! Là ! ... hah ! Hah !
Hah !
Il court de côté et d' autre.
Je suis brûlé, asphyxié, étranglé ! Je crève
de toutes les façons ! On me tire la queue, on me
pince le ventre, on m' écorche le dos, et j' ai
un aspic qui me mord la verge !

p597

Antoine
pleurant.
Mon pauvre cochon ! Mon pauvre cochon !
Le Basilic
gigantesque serpent violet, à crête trilobée,
s' avance droit en l' air.
Prends garde ! Tu vas tomber dans ma gueule ! Je suis
le dévorateur universel, le fils des volcans nourri
de lave et de soufre ! Les rochers où je me pose
éclatent, les arbres où je m' enroule
s' enflamment, la glace se fond à mes regards et,
quand je passe par les cimetières, les os des morts
se mettent à sauter dans leur sépulcre, comme des
châtaignes dans la poêle. J' ai bu la rosée
des prairies, la sève des plantes, le sang des bêtes.
Je bois du feu. Le feu m' attire. Il faut que j' avale
ta mœlle, que je pompe ton cœur. J' ai deux dents,
une en haut, une en bas. Tu vas sentir comme elles
pincent !
Les serpents sifflent, les bêtes féroces aboient.
On entend bruire des mâchoires, des gouttes de sang
pleuvent.
Le Martichoras
lion de couleur cinabre, à figure humaine, avec
trois rangées de dents rouges, une queue de scorpion
et des yeux verts.
Je cours après les hommes. Je les saisis par les
reins et je leur bats la tête contre les montagnes
pour en faire jaillir la cervelle. Je sue la peste,
je crache la grêle. C' est moi qui dévore les
armées, quand elles s' aventurent dans le désert.
Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont
taillées en scie, et ma queue que je dresse, abaisse
et contourne, est hérissée de dards que je lance
à droite, à gauche, en avant, en arrière...
tiens ! Tiens !
Le martichoras jette les épines de sa queue qui se
succèdent en fusées. Antoine, immobile, au
milieu des animaux, reste à écouter toutes ces voix
et à regarder toutes ces formes.
Le Catoblepas
buffle noir, avec une tête de pourceau tombant
jusqu' à terre et rattachée à ses épaules par un
cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. Il
est vautré tout à fait et ses pieds disparaissent
sous l' énorme crinière à poils durs qui lui couvre
le visage.
Gras, mélancolique, farouche, je reste ainsi
continuellement, à sentir sous mon ventre la chaleur
de la terre.

p598

Mon crâne est tellement lourd qu' il m' est impossible
de le porter ; je le roule autour de moi, lentement,
et, la mâchoire entr' ouverte, j' arrache avec ma
langue des herbes vénéneuses arrosées de mon
haleine. Une fois même je me suis dévoré les
pattes, sans m' en apercevoir.
Personne, Antoine, n' a jamais vu mes yeux, ou ceux
qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes
paupières, mes paupières roses et gonflées, tout
de suite tu mourrais.
Antoine.
Oh ! Oh ! ... celui-là... a... a !
Eh bien ! ... si j' allais avoir envie de les
regarder, ces yeux ? Mais oui, sa stupidité féroce
m' attire ! Je tremble ! ... oh ! Quelque chose
d' irrésistible m' entraîne à des profondeurs pleines
d' épouvante !
Et il voit venir des oursins, des dauphins, des
poissons qui marchent droits sur leurs barbes, de
grandes huîtres qui bâillent, des seiches crachant
une liqueur noire, des cétacés soufflant l' eau
par leurs évents, des cornes d' Ammon se déroulant
comme des câbles et des quadrupèdes glauques qui
balancent sur leur tête des goémons humides. Des
phosphorescences verdâtres scintillent autour des
nageoires, au bord des ouïes, sur la crête des dos,
encerclent des valves rondes, pendent à la moustache
des phoques, ou traînent par terre, comme de grandes
lignes d' émeraudes qui s' entre-croisent.
Les Bêtes De La Mer
respirant bruyamment.
Le sable de la route a sali nos écailles, et nous
ouvrons la gueule comme des chiens hors d' haleine.
Nous t' emmènerons, Antoine, tu viendras avec nous
sur les lits de varechs, par les plaines de corail
qui frissonnent au mouvement régulier des vagues
profondes. Tu ne sais pas nos immensités liquides.
Des peuples divers habitent les pays de l' océan.
Les uns sont au séjour des tempêtes. D' autres nagent
en plein, dans la transparence des ondes froides,
aspirent par leurs trompes l' eau des marées qui
refluent, ou portent, sur leurs épaules, le poids
des sources de la mer. Semblables à des soleils
découpés, des plantes toutes rondes abritent des
animaux endormis. Leurs membres poussent avec les
roches. Le mollusque bleuâtre fait palpiter son corps
inerte comme un flot d' azur.
Nous n' entendons d' autre bruit que le bourdonnement
éternel des grandes eaux et nous regardons au-dessus
de nos têtes passer la carène des navires, comme
des astres noirs qui glissent en silence.

p599

Antoine.
Oh ! Oh ! Je ne distingue plus...
et à mesure que saint Antoine considère les
animaux, il en survient de plus formidables et de
plus monstrueux encore : le Tragelaphus, moitié
cerf et moitié bœuf ; le Phalmant couleur
de sang, qui fait crever son ventre à force de
hurler ; la grande belette Pastinaca, qui tue les
arbres par son odeur ; le Senad à trois têtes, qui
déchire ses petits avec sa langue ; le Myrmecoleo,
lion par devant, fourmi par derrière et dont les
génitoires sont à rebours ; le serpent Aksar de
soixantes coudées, qui épouvanta Moïse ; le chien
Cépus, dont les mamelles distillent une couleur
bleue ; le Porphyrus, dont la salive fait mourir
dans des transports lascifs ; le Presteros, qui rend
imbécile par le toucher ; le Mirag, lièvre cornu
habitant des îles de la mer.
Il arrive tout à coup des rafales hurlantes pleines
d' anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes
d' alligators sur des pieds de chevreuil, des cous
de cheval terminés par des vipères, des grenouilles
velues comme des ours, des hiboux à queue de serpent,
des pourceaux à gueule de tigre, des chèvres à croupe
d' âne, des caméléons grands comme des hippopotames,
des poulets à quatre pattes, des veaux à deux têtes
dont l' une pleure et l' autre beugle, des fœtus
quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
des toupies, des grappes d' abeilles se désenfilant
comme des chapelets, des aloès tout couverts de
pustules roses, des ventres ailés qui voltigent comme
des moucherons, des corps de femmes ayant à la place
du visage une fleur de lotus épanouie, et des carcasses
gigantesques faisant crier leurs articulations
blanches, et des végétaux dont la sève sous l' écorce
palpite comme du sang, des minéraux dont les
facettes vous regardent comme des yeux, des polypes
s' accrochant par leurs bras, contractant leurs gaines,
ouvrant leurs pores, se gonflant, se développant,
s' avançant.
Et ceux qui ont passé reviennent, ceux qui ne sont
pas venus arrivent. Il en tombe du ciel, il en sort
de terre, il en dégringole des rochers. Les
Cynocéphales aboient, les Sciapodes se couchent,
les Blemmyes travaillent, les Pygmées disputent,
les Astomi sanglotent, la Licorne hennit, le
Martichoras rugit, le Griffon piaffe, le Basilic
siffle, le Phénix vole, le Sadhuzag pousse des
sons, le Catoblepas soupire, la Chimère crie,
le Sphinx gronde. Les bêtes marines se mettent
à palpiter des nageoires, les reptiles à souffler
leur venin, les crapauds à sautiller, les moucherons
à bourdonner ; les dents claquent, les ailes
vibrent, les poitrines se bombent, les griffes
s' allongent, les chairs clapotent. Il y en a qui
accouchent, d' autres copulent, ou, d' une seule
bouchée, s' entre-dévorent ; tassés, pressés,
étouffant par leur nombre, se multipliant à leur
contact, ils grimpent les uns sur les autres. Et
cela monte en pyramides, faisant un tas complexe
de corps divers, dont chacun s' agite de son mouvement
propre, tandis que l' ensemble oscille, bruit et
reluit à travers une atmosphère que rayent la
grêle, la neige, la pluie, la foudre, où passent
des tourbillons de sable, des trombes de

p600

vent, des nuages de fumée, et qu' éclairent à la fois
des lueurs de lune, des rayons de soleil, des
crépuscules verdâtres.
Le sang de mes veines bat si fort qu' il va les
rompre. Mon âme déborde par-dessus moi ! Je voudrais
m' élancer, m' enfuir au dehors. Moi aussi je suis
animal, la vie me grouille au ventre. J' ai envie
de voler dans les airs, de nager dans les eaux, de
courir dans les bois. Oh ! Comme je serais heureux
si j' avais ces robustes existences sous leurs cuirs
inattaquables ! Comme je respirerais à l' aise sur
ces vastes envergures !
J' ai besoin d' aboyer, de beugler, de hurler ! Je
voudrais vivre dans un antre, souffler de la fumée,
porter une trompe, tordre mon corps, -et me diviser
partout, être en tout, m' émaner avec les odeurs,
me développer comme les plantes, vibrer comme le
son, briller comme la lumière, me blottir sous les
formes, pénétrer chaque atome, circuler dans la
matière, être matière moi-même pour savoir ce qu' elle
pense...
Le Diable
fondant sur saint Antoine, l' accroche aux reins
par ses cornes et l' emporte avec lui en criant :
tu vas le savoir ! Je vais te l' apprendre !
Le Cochon
cabré sur ses pattes, regarde saint Antoine
disparaître dans les espaces.
Oh ! Que n' ai-je des ailes, comme le cochon de
Clazomène !

TROISIEME PARTIE.

p601

Dans les espaces.
Antoine
cramponné aux cornes du diable.
Où vais-je ?
Le Diable
criant.
Plus haut ! Plus haut !
Antoine.
Le sommet des arbres disparaît. Les collines
s' abaissent ! J' étouffe... le vent, par grandes
bouffées, me donne des coups dans la figure.
Le Diable.
Courage ! Ne me lâche pas !
Antoine.
Je flotte éperdu dans des immensités froides.
Le diable continue à gravir d' une façon furieuse.
Antoine, défaillant, se tient assis entre ses cornes.
Le Diable.
Ouvre les yeux maintenant !

p602

Antoine.
Oh ! Comme c' est large ! Comme c' est beau ! J' entends
le ronflement des sphères. Les étoiles tombent
sans bruit, pareilles à des flocons de neige.
Le Diable.
Aperçois-tu là-bas une matière lumineuse d' où
sortent des soleils ?
Antoine.
Et des parcelles qui s' en détachent se mettent à
tourner !
Le Diable.
Sans nombre et sans fin les âmes ainsi ruissellent
continuellement de la grande âme. Plus loin, cette
poussière d' or étalée n' est faite qu' avec des
portions d' astres éteints qui achèvent de s' évaporer.
Antoine.
Les soleils s' usent donc ?
Le Diable.
Les soleils, mais pas la lumière qui est en eux !
La forme périt, la substance est éternelle. à la
dissolution de l' homme, quand se défait d' un seul
coup cet assemblage momentané, tous les éléments
qui le composaient repartent libres, et des mondes à
l' infini s' organisent... n' as-tu pas reconnu des
voix dans le frémissement des roseaux ? Les chiens
qui hurlent ne te parlent-ils pas de tes amis morts ?
Ils montent toujours.
Antoine.
Comme nous allons ! Quelle étendue !
Le Diable.
Tu ne la soupçonnais pas si vaste, hein ? Mais quand
tu remuais ton bras, savais-tu comment ? Et quand
s' avançait ton pied, savais-tu pourquoi ? La fiente
de ton cochon poudroyant au soleil, avec les
scarabées verts qui bourdonnaient à l' entour,
suffisait

p603

tout comme Dieu à torturer ta pensée, l' infiniment
petit n' étant pas plus facile à comprendre que
l' infiniment grand. Mais par delà l' intelligence
humaine, il n' y a plus ni ce qui est grand ni
ce qui est petit, car l' illimité n' a pas de mesure,
l' éternité n' a point de durée, Dieu ne se classe
pas en parties.
Si le plus imperceptible des brins de la matière te
découvre un aussi vaste horizon que l' ensemble des
choses, c' est qu' il y a, dans l' un comme dans l' autre,
un insaisissable abîme qui les fait pareils. Or, il
n' y a pas deux infinis, deux dieux, deux unités :
il y a lui, et c' est tout !
Antoine.
Comment ? Tout ! Dieu est partout, alors ? ... il est
donc dans l' abstraction de ceux qui pensent, dans
la passion de ceux qui souffrent, dans l' action
de ceux qui font ? Assiste-t-il à tout cela ?
Est-il tout cela ? ... cette partie de moi où je
n' ai jamais pu entrer, c' était donc lui ! ...
oh ! Montons ! ... plus haut ! Encore ! ... tout
au bout !
Le firmament s' élargit, les étoiles se touchent.
Le Diable.
Les vois-tu, les innombrables feux du ciel ?
Constellations, météores, astres qui durent des
myriades de siècles, étoiles d' un jour ! Chacun
tourne, chacun brille, et c' est le même mouvement,
la même lumière ! Le sang de l' homme palpite dans son
cœur et gonfle les veines de ses pieds. Le souffle
de Dieu circule parmi les mondes, et les
contingences de ces mondes, comme les gouttes de ton
sang, sont toutes pareilles en tant que parties du
même tout, formées elles-mêmes d' autres particules et
ainsi de suite et toujours. La bouffée d' air qui
passe maintenant par tes narines est le résultat
complexe de mille créations disparues. La pensée
qui te survient a été conduite jusqu' à toi par
des voyages dans l' espace, plus longs que n' est
distante de tes yeux la dernière de ces étoiles. Ce
que chaque homme a songé, depuis qu' il existe des
hommes, y a contribué pour quelque chose, et toute
la matière, tout l' esprit, tout ce qui a paru, tout
ce qui est, fini, infini, forme et idée, se lient,
se confondent, s' engendrent.
N' y a-t-il pas des choses inertes qui sont comme
animales, des âmes végétatives, des statues qui
rêvent et des paysages qui pensent ? ... un rythme
mystérieux pousse à la danse éternelle tous les
atomes remués, -les corps, à travers leur existence
et leur trépas, ne faisant que poursuivre leur
rentrée dans la poussière,

p604

d' où ils sont sortis, l' âme avec ses extensions
sans fin, n' aspirant qu' à retourner en Dieu d' où
elle est venue.
Antoine.
Oh ! C' est donc pour cela que j' ai souvent des envies
d' être mort, et que je cherche à me rappeler si je
n' ai pas vécu dans d' autres mondes ?
Le Diable.
Mais la matière n' est pas d' un côté, l' esprit de
l' autre, car il y aurait un infini de matière et
un infini d' esprit, deux infinis qui par conséquent
seraient bornés, d' où il n' y aurait plus d' infini.
Il n' existe point d' atome plus grand l' un que l' autre,
ou il n' y a pas d' atome. Mais, puisque la substance
contient les modes et que les choses sont en Dieu,
où est donc la différence qui se trouve dans les
parties de ce tout, entre le corps et l' âme,
la matière et l' esprit... le bien et le mal ?
Les ailes du diable s' élargissent ; ses cornes
s' allongent.
Antoine.
Comme nous allons ! Comme nous allons ! Je suis
aspiré par en haut ! Je vois les planètes au-dessous
de moi ! ... il n' y a plus rien ! ... est-ce le vide ?
Le Diable.
Non ! Car rien n' est pas !
Ils montent toujours.
Antoine
défaillant.
Irai-je incessamment ? Où donc est le but ? ...
Le Diable.
En soi ! Car, si avant que tu remontes dans les
causes, de si loin que tu tires les genèses, il
faudra toujours que tu en viennes à la fin à une
cause première, à un principe antérieur, à un
dieu incréé. Mais l' abstraire de la création, afin
de mieux expliquer cette création, est-ce l' expliquer
davantage ? Et il reste maintenant aussi
incompréhensible hors d' elle, que la création
tout à l' heure l' était sans lui.

p605

La mélodie d' une lyre, ce n' est pas l' air mis en
mouvement, ni la vibration des cordes, ni le son
des notes : elle résulte de tout cela et elle le
cause. Tu ne sépareras pas plus la mélodie
de la lyre, de ses cordes ni de ses notes, que tu ne
disjoindras le créateur de la créature, le fini de
l' infini, l' attribut de la substance. La mélodie
se fait en vertu d' un ordre qui est en elle... d' où
elle n' est pas libre. Dieu existe en vertu
de lui-même, en dehors de quoi il ne peut être, et
alors il n' est pas libre.
Antoine.
Pas libre, le tout-puissant ! Lui qui est le maître ?
Le Diable
ricanant.
Pourrait-il s' anéantir ? ... peut-il faire qu' autre
chose que lui soit Dieu, ou devenir autre chose ?
Antoine.
Cependant... il gouverne, il punit et il récompense.
Le Diable.
D' après l' ordre, mais qu' il n' a pas volontairement
posé, puisque c' est en vertu de cet ordre qu' il
existe. Par cela seul qu' ils sont, les faits en
amènent d' autres, que l' on appelle ordinairement
leurs conséquences : telle action en occasionne une
seconde qui en produit une troisième ; d' où une
quatrième, une centième, et sans qu' il soit possible
d' en arrêter une seule.
L' homme qui commet le mal en reçoit plus tard le
châtiment ; mais que sais-tu s' il ne sera pas
récompensé par la suite d' avoir été puni autrefois ?
Dieu n' est pas plus libre de ne point punir le
mal que tu n' es libre d' avoir l' idée qu' il le doit.
Ton âme contient Dieu puisqu' elle le pense.
-comment pense-t-elle ? C' est par Dieu ! Mais
l' infini ne peut se tenir ailleurs qu' en soi-même.
Dieu vit dans la vie, se pense dans la pensée.
Puisque tu es, il est en toi, dès l' instant que tu
le comprends : tu es en lui, il est toi ; -tu es
lui, -et il n' y a qu' un.
Antoine.
Il n' y a qu' un ! Il n' y a qu' un ! J' en suis donc !
Je fais partie de Dieu, moi ! Mon corps est de la
matière de toute matière ! Mon esprit de l' essence
de tout esprit, -mon âme est toute

p606

l' âme ! Immortalité, étendue, j' ai tout cela, je
suis cela ! Je me sens substance ! Je suis
pensée !
Le diable s' arrête, planant immobile dans l' air. Le
souffle de sa poitrine, qui secouait saint Antoine
à bonds inégaux, s' apaise. Il lâche les mains.
Antoine se tient, seul, de lui-même, sur ses
cornes.
Et je n' ai plus peur à présent, non ! Me voilà
calme et immense comme l' infini qui m' enveloppe.
Le Diable.
C' est dans cet infini que se meuvent les choses !
Quand tu écoutais tantôt la musique des sphères,
ce n' étaient pas les sphères qui tournaient, mais en
toi que se passait cette harmonie. Quand tu
t' épouvantais de l' abîme, c' était toi seul qui faisais
l' abîme par l' illusion de ton esprit imaginant alors
des distances dans l' étendue et croyant apercevoir
des degrés dans ce qui n' a pas de mesure. Ces
clartés même où tu te dilatais joyeux, qui te dit
qu' elles sont ?
Le regard du diable se creuse et tourbillonne comme un
gouffre. Antoine, éperdu, se penche vers lui et il
se met à descendre de marche en marche sur les
andouillers de ses cornes.
Qui te dit qu' elles sont ? Peux-tu voir avec d' autres
yeux que tes yeux, et s' ils se trompent, si ton
âme pose tout et que cette âme soit mensonge, que
deviendra la certitude de ce qui est posé ?
Que seras-tu ? Qu' y aura-t-il ? Pendant le sommeil de
la vie, l' homme, comme un dieu engourdi, sent
confusément qu' il rêve. Mais si jamais ne venait le
réveil ? Si tout cela n' était qu' une dérision ?
Qu' il n' y eût que néant ? Ah ! Ah ! Tu ne conçois pas
que le néant puisse être ? Mais si c' était l' absurde
au contraire qui fût le vrai ? Y a-t-il même quelque
chose de vrai ? On ne prouve rien, et quand même
on prouverait tout, jamais une preuve n' existe que
par rapport au monde qu' elle concerne et à
l' intelligence qui la perçoit. Et si ce monde
lui-même n' est pas, si cet esprit n' est pas ?
Ah ! Ah ! Ah !
Antoine
suspendu dans l' air, flotte en face du diable
et touche son front avec son front.
Mais tu es, toi... pourtant... je te sens !
Le Diable
ouvre la gueule.
Oui, j' y vais ! J' y vais !

p607

Le diable ouvre les bras. Antoine avance les siens.
Mais, dans ce geste, sa main frôlant sa robe heurte
son chapelet. Il pousse un cri et tombe.
Il se retrouve devant sa cabane étendu tout à plat,
sur le dos, immobile.
Il fait nuit, et les deux prunelles du cochon
luisent dans l' ombre ; peu à peu cependant saint
Antoine se ranime, il se relève à demi, il palpe
la terre à l' entour, il regarde.
Antoine.
Comment ? ... hâh !
Il retombe en bâillant, et il reste les paupières
grandes ouvertes à contempler, d' un air stupide, les
décombres de la chapelle.
Tiens, le cochon ! Je le croyais mort ! ... pourquoi
cela ? ... je ne sais ! ... mon cœur ne bat plus ! Il
me semble que je suis comme ces pierres, ou plutôt
comme une citerne vide, avec des ronces tout autour...
et au fond une grande tache noire.
D' où viens-je ? ... où ai-je été ?
Quand je chercherais, que je me fatiguerais, puisque
je ne peux pas ! Puisque c' est plus fort que ma
force !
Il pleure.
Je ne comprends rien à tout cela, moi !
La silhouette du diable réapparaît.
Si je priais ? Mais j' ai déjà tant prié ! Si je
travaillais plutôt... ah ! Il faudrait rallumer la
lanterne ! Non ! Non ! ... oh ! Que je m' ennuie !
Je voudrais faire quelque chose et je ne sais quoi !
Je voudrais aller quelque part et je ne sais où !
Je ne sais pas ce que je veux ! Je ne sais pas ce
que je pense ! Je n' ai même plus la force de
désirer vouloir !
Un brouillard gras tombe ; les soies du cochon
frissonnent.
Quelle tristesse ! Oh ! Comme la nuit est froide !
Je sens peser sur mon âme des linceuls mouillés !
J' ai la mort dans le ventre !
Il va s' asseoir sur le banc et il s' y ratatine, les
bras croisés, les paupières closes ; puis, se
renversant la tête, il se met à la frapper
contre la muraille à grands coups réguliers, et il
compte :
une... deux... trois ! ... une, deux ! ... une, deux !
Il s' arrête : le cochon se lève et va se coucher
à une autre place.
D' où vient que je fais ce que je fais ? Que je suis
ce que je

p608

suis ? J' aurais pu être autre chose ! Si j' étais
né un autre homme j' aurais eu alors une autre vie,
et je n' aurais même rien connu de la mienne ! Si
j' étais arbre, par exemple, je porterais des
fruits, j' aurais un feuillage, des oiseaux, je
serais vert !
Pourquoi n' est-ce pas le cochon qui est moi, pourquoi
ne suis-je pas lui ?
... oh ! Comme je souffre ! Je me déteste ! Si
je pouvais, je m' étoufferais !
Le Cochon.
Je m' assomme moi-même ! J' aimerais mieux me voir
réduit en jambons et pendu par les jarrets aux
crocs des charcutiers !
Et le cochon, se jetant à plat ventre, s' enfonce
le groin dans le sable. Saint Antoine, s' arrachant
les cheveux, tournoie, chancelle, balbutie et tombe
sur le seuil de sa cabane.
La mort paraît (le cochon court se cacher). Un
grand suaire, retenu par un nœud sur le sommet de
son crâne jaune, lui descend jusqu' aux talons et
découvre par devant l' intérieur du squelette ; ses
pommettes reluisent, ses os claquent, et elle porte
à son bras gauche un long fouet, dont la mèche
traîne. Elle est montée sur un cheval noir, qui
est maigre, gros du ventre et moucheté de place
en place par les arrachures de son pelage. Ses
sabots usés se recourbent comme des croissants de
lune ; sa crinière, pleine de feuilles sèches, voltige
et ses larges naseaux font le bruit formidable
du vent s' engouffrant dans les cavernes. Quand
la mort en est descendue, il s' en va brouter
parmi les ruines de la chapelle, trébuchant sur les
pierres qu' il casse çà et là. Mais la mort baisse
le menton sur la clavicule gauche et, dardant le jet
noir de ses orbites sans yeux, tend sa longue
main maigre à saint Antoine qui frémit.
La Mort.
Viens, je suis la consolatrîce, moi !
Et saint Antoine, se levant à demi, tend ses deux
bras à la mort, quand, derrière elle, tout à coup,
apparaît la luxure, avec une couronne de roses sur
la tête.
Il se rassoit.
La Luxure.
Pourquoi mourir, Antoine ?
La Mort
reprend :
oui, meurs ! Le monde est laid ! Ne faut-il pas
te réveiller tous les matins, et manger, boire,
aller, venir ? Chacune de ces pauvres sensations
s' ajoute à la suivante, comme des fils à des fils,

p609

et l' existence d' un bout à l' autre n' est que le
continuel tissu de toutes ces misères !
Antoine.
Ah ! Cela est vrai ! Il vaudrait mieux peut-être...
La Luxure.
Non ! Non !
Elle retire sa couronne et, la lui passant doucement
sous les narines :
le monde est beau ! Il y a des fleurs plus hautes
que toi, et des pays où l' encens fume au soleil,
des roucoulements au fond des bois, des battements
d' ailes dans l' éther bleu. Par les nuits d' été,
les longues vagues des mers chaudes déploient des
feux dans l' écume blanche et le ciel est pailleté
d' or, comme la robe d' une princesse... t' es-tu
balancé sur les grandes lianes ? Es-tu descendu
dans les mines d' émeraudes ? A-t-on frotté ton corps
avec des essences fraîches ! As-tu dormi sur une
peau de cygne ? ... ah ! Goûte-la plutôt, cette vie
magnifique qui contient du bonheur à tous ses jours,
comme le blé de la farine à tous les grains de ses
épis. Aspire les brises, va t' asseoir sous les
citronniers ; couche-toi sur la mousse, baigne-toi
dans les fontaines ; bois du vin, mange des viandes ;
aime les femmes ; étreins la nature par chaque
convoitise de ton être et roule-toi tout amoureux
sur sa vaste poitrine.
Antoine soupire ; elle reprend :
tu n' as jamais senti dans ta chair comme l' orgueil
d' un dieu qui rugissait, ni l' infini te submerger
sous l' envahissement d' une caresse.
Le Cochon
hurle tout à coup.
Je veux des femelles enragées de rut ! Du fumier
gras ! De la fange jusqu' aux oreilles ! Je m' ennuie,
je m' échapperai, je galoperai sur les feuilles
sèches, avec les sangliers et les ours !
Antoine.
Ah ! Mon cœur se fond à l' imagination des
félicités.

p610

La Mort.
Goûte-les ! Et tu verras au fond de la coupe vide
l' éternelle grimace de ma tête de mort.
Ne sens-tu pas ton âme remplie de vapeurs
nauséabondes, qui s' élèvent comme les fumées d' un
cratère ? Le vent les roule et il n' y paraît plus.
Ton désespoir ne dure pas. Le soleil, en passant,
te sèche les larmes sur la figure. Tes résolutions,
tes convoitises, ta vertu, ton ennui, tout
s' effiloque à ras de terre, comme le bord de mon
linceul. J' en recouvre le genre humain ! J' en
embarrasse tous ses mouvements ! Mon squelette
craque entre ses bras dans les étreintes de l' amour,
et le dernier terme de sa joie, c' est d' en vouloir
mourir.
Mais
La Luxure
passe sa tête rieuse sur l' épaule de la mort, où
le fil de son collier se brise ; et les grosses
perles arrachées coulent une à une dans les plis
du linceul. Elle dit :
qu' importe ! Je fais pousser des fleurs sur les
tombeaux, et l' universalité des choses tourbillonne
dans mon amour, comme de la poussière au soleil !
Antoine tressaille ; elle se rapproche de lui, et,
le touchant à l' épaule, légèrement :
vois-tu là-bas ce petit sentier, dans les sables ?
Il te conduira jusqu' à la porte des villes, qui
sont pleines de femmes. Je te donnerai la plus belle,
une vierge, -tu la corrompras et elle t' adorera comme
un dieu, dans l' ébahissement de sa chair vaincue.
Cours donc ! Voilà ses vêtements qui s' envolent,
-et, tout étalée parmi des coussins d' écarlate,
elle lève en l' air ses deux bras nus, pour t' étreindre
sur son cœur.
La Mort.
Regarde plus près, au pied de la colline, ce grand
euphorbe ? Brise ses rameaux et suce tes doigts ! ...
et puis tu resteras tout étendu... tu ne sentiras
plus rien... tu ne seras plus rien !
Antoine
immobile, blême et claquant des dents.
Laquelle suivre ? ...
j' ai comme un besoin de vomir la vie, -et
cependant je halette d' un appétit désordonné !
La chaleur, ô luxure, qui

p611

s' exhale de ta poitrine m' enflamme la joue ; et
ton haleine, ô mort, me fait froid dans les cheveux.
Et la mort et la luxure se mettent à marcher devant
saint Antoine régulièrement, comme des chantres
dans les églises ; et elles psalmodient :
La Luxure.
C' est ma grande voix qui fait le murmure des
capitales, et le battement de mon cœur n' est
que la palpitation du genre humain.
La Mort.
La série continue des choses forme le tourbillon du
néant, et tout le tapage du monde n' est que le
claquement de ma mâchoire.
La Luxure.
Je mets du vertige au bord des obscénités, une joie
dans les morsures, de l' attraction même sous les
dégoûts.
La Mort.
Les pleurs que j' ai tirés des yeux formeraient des
océans, les œuvres que j' ai abattues composeraient
un tas plus haut que tous les mondes.
La Luxure.
Couverte de joyaux d' or, la prostituée, belle du
désir de tous les hommes, chante à voix basse des
mots amoureux sous sa lanterne qui fume.
La Mort.
Les vers blanchâtres, dans la nuit du tombeau, se
collent sur les visages, comme un essaim d' abeilles
qui dévorent une figue.
La Luxure.
Et il y a même des femmes mortes qui ont un air si
abandonné, avec leurs bras pendants, leurs paupières
entrecloses et leurs cheveux noirs se déroulant sur
leurs chairs pâles, que l' on dirait une autre nudité
plus générale et plus profonde.
Antoine.
Oh ! ... oh ! ... vous me semblez horribles toutes
les deux !

p612

La Luxure
criant :
on assassine pour moi. On trahit et l' on se tue.
Je bouleverse la vie, je fais hurler les lions et
bourdonner les mouches ; je fais voler les aigles
et bondir les singes ; et les couches humaines
craquent sous les baisers, les métaux
bouillonnent, les étoiles palpitent ! ... viens !
Viens ! Ma sève te ruissellera dans l' âme comme
un fleuve de joie.
La Mort
d' une voix caressante :
mais je suis douce, moi. J' ai dénoué tous les
esclavages, j' ai fini toutes les tristesses !
Est-ce mon sépulcre qui t' épouvante ? Il se dissoudra
comme tes os ! ... est-ce ma solitude noire ? Tu
seras dans la compagnie de la pourriture universelle !
Antoine.
Oh ! Tais-toi ! Tais-toi ! Chacune de tes paroles,
comme des coups de catapulte, fait crouler mon
orgueil. Le néant des choses vécues m' écrase !
La Mort.
Je tressaille sous la terre et j' engloutis les
villes. Je me couche sur les flots et je renverse
les navires ; le vent de mon linceul dans les cieux
fait tomber les étoiles, et je marche derrière
toutes les gloires, comme un pasteur qui regarde
paître son troupeau. Arrive donc ! Tu me connais !
Je te remplis ! Néant au dehors de toi ! Néant
au fond de toi ! Et il descend encore plus bas,
-il tourbillonne à l' infini ! Le sarcophage
dévore, la poussière se disperse, et j' absorberai
le dernier grain qui en restera.
La Luxure.
Il n' y a pas d' obstacle ni de volonté que je ne
brise, et, comme l' action est insuffisante au désir,
je me déborde sur le rêve. Le religieux, au fond
des cloîtres, voit passer sous les arcades, à la
lueur de la lune, des formes de femmes nues qui
lui tendent les bras. La vierge dans l' atrium
soupire de ma langueur, et le matelot sur l' océan.
J' ai d' irrésistibles hypocrisies avec des colères
qui emportent tout. Je ravage la chasteté, j' enflamme
la joie, et jusque dans l' amour heureux, je creuse
des abîmes où tournoient d' autres amours.

p613

La Mort
se rapproche de saint Antoine et, levant le bras
dans une attitude altière, elle reprend :
il entendait du haut de la croix les clameurs du
peuple féroce qui s' apaisait au loin dans les rues.
Son front saignait, son flanc coulait, un corbeau
noir venait becqueter, contre sa joue, la sanie
de ses yeux caves, et ses cheveux secoués par
l' ouragan lui flagellaient la face comme un paquet
de lanières... alors...
elle éclate de rire.
... comme le petit de la gazelle et comme l' enfant de
la femme, j' ai fait mourir le fils de Dieu !
Antoine fond en sanglots.
La Luxure
tout à coup, crie :
rien pourtant ne manquait au premier-né ! Les
fleuves autour de lui s' épanchaient pour sa soif.
Les arbres, quand il passait, s' abaissaient devant
sa bouche. Il humait de sa poitrine jeune l' air
immaculé du monde et il contemplait Dieu
face à face : il a tout perdu, tout voulu perdre,
pour la saveur d' un baiser !
Antoine relève la tête.
La Mort
reprend :
mais tu es plus fort que Dieu, toi ! Car il lui
est impossible de te contraindre à vivre, -et la
puissance qui gouverne les mondes va fléchir
tout à l' heure devant cette décision de ta liberté.
Antoine
saisi d' un rire frénétique.
Ah ! Oui ! Oui ! Quelle joie ce serait !
La Luxure.
Tu peux le forcer à faire une âme. Il faudra bien
qu' il obéisse à cette fantaisie de ta chair, et
tu t' enracines dans la nature ! Des postérités
te suivront ! Tu portes en toi des siècles pleins
d' œuvres !

p614

Antoine.
Non ! Assez ! Assez !
La Luxure.
Reconnais donc ma figure ! Viens ! C' est moi !
Tu m' appelais à travers les convoitises de l' amour
mystique, et tu aspirais mon haleine dans le vent
chaud des nuits ; tu cherchais mes yeux dans les
étoiles, tu palpais mes formes vagues, en étendant
tes bras dans l' air vide.
La Mort.
Rappelle-toi donc toutes les amertumes de ta vie !
Tu me désirais pourtant dans ton appétit de Dieu
et tu goûtais mes caresses dans les supplices de
ta pénitence ! Viens donc ! Je suis le repos,
la paix, le néant, l' absolu !
La Luxure.
Viens, viens ! Je suis la vérité, la joie,
l' éternel mouvement, la vie même !
La mort bâille, la luxure sourit ; l' une fait
claquer ses dents, l' autre retrousse sa robe.
Antoine
se recule tout à coup et, les yeux levés, s' écrie :
mais si vous mentiez toutes les deux ? S' il y
avait, ô mort, une autre vie, des douleurs derrière
toi ? Et si j' allais, ô luxure, trouver dans ta joie
un autre néant plus sombre, un désespoir encore plus
large ?
J' ai vu sur la face des moribonds comme un sourire
d' immortalité, et tant de tristesse sur la lèvre
des vivants que je ne sais laquelle de vous deux
est la plus funèbre ou la meilleure...
non ! ... non !
Et il reste immobile, fermant ses yeux avec ses
mains et se bouchant les oreilles.
La mort et la luxure baissent la tête.
Le Diable
se pince la lèvre, puis il se frappe le front,
bondit sur saint Antoine, et, l' entraînant au fond
de la scène, s' écrie :
tiens ! Regarde !
Alors on entend une grande clameur, et l' on voit
à l' horizon

p615

passer des formes confuses, plus insaisissables
que des fumées, puis des pierres, des peaux de
bêtes, des fragments de métal, des morceaux de
bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit
sur ses racines : un bracelet d' or entoure son
tronc rugueux. Des chapelets, des coquilles et des
médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples,
au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui
envoyant des baisers.
La mort lève le bras et, d' un coup de fouet, frappe
le grand arbre : il disparaît.
Puis, sur des traîneaux qui glissent, passent
Des Idoles
noires, blanches, vertes, violettes, faites de
bois, d' argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de
paille et d' argile, d' ardoises et d' écailles de
poisson. Elles ont de gros yeux, de grosses narines,
des étendards fichés dans le ventre, des bras qui
traînent, des phallus monstrueux leur dépassant
la tête. Le jus des viandes coule dans leurs barbes,
elles suintent l' huile des sacrifices, et, de leurs
lèvres entr' ouvertes, s' échappent des tourbillons
d' encens.
Elles bégaient comme si elles voulaient parler :
bâ, -bâ, -bâ, -bâ !
La Mort
les frappant.
à d' autres !
Alors arrivent à la fois les cinq idoles d' avant
le déluge : Sawa à figure de femme, Yaghüth à
figure de lièvre, Yauk à figure de cheval, Nasr
à figure d' aigle, Waad à figure d' homme,
ruisselantes d' eau de mer et avec des varechs comme
des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La
mort fait claquer son fouet : elles s' abattent.
Passent ensuite la grande idole de Sérandib toute
couverte d' escarboucles ; elle a des nids
d' hirondelles dans les trous de ses yeux. Puis
l' idole de Soumenat, de quatre cents palmes de
hauteur, toute en fer, et qui se tenait suspendue
à des murs d' aimant. Sa taille trop haute se
renversant craque et se brise d' elle-même. Puis
une idole nègre qui, sous un feuillage d' or, sourit
d' un air stupide. Posée sur le pied gauche, dans
l' attitude d' un homme qui danse, elle porte à son cou
un collier de fleurs rouges et elle souffle
toujours la même note dans un bambou creux. Puis
l' idole bleue de la Bactriane incrustée de nacre...
plus vite ! Plus vite !
Puis l' idole de Tartarie, statue d' homme en agate
verte, qui dans sa main d' argent tient sept
flèches sans plumes.
Allons donc !

p616

Puis les trois cent soixante idoles des arabes,
correspondant aux jours de l' année, qui vont
grandissant de taille et diminuant.
Passez ! Passez !
Puis l' idole des gangarides, en maroquin jaune,
assise sur ses jambes, la tête rase, le doigt levé.
Elle se déchire en pièces sous les coups de la mort,
et l' étoupe de ses membres voltige de tous
côtés. Secouant dans ses mains les longues guides
d' or qui retiennent ses soixante-trois chevaux à
crinière blanche, assis sur un trône de cristal
et sous un pavillon de perles à franges de saphir,
arrive le Gange, traînant dans un chariot d' ivoire
tous ses dieux. Il a une tête de taureau avec des
cornes de bélier et sa robe claire disparaît
sous des fleurs de pipalas. Les franges du pavillon
s' entrechoquent, les crinières des chevaux
frissonnent et l' immense char, supporté par deux
roues, bascule tantôt d' un côté, tantôt de
l' autre.
Il est plein ; les dieux l' encombrent : dieux à
plusieurs têtes, à plusieurs bras, à plusieurs pieds,
rayonnants d' auréoles, et qui semblent engourdis dans
des abstractions éternelles. Des serpents s' enroulent
à leurs corps, passant entre leurs cuisses, et, se
dressant, puis se courbant, s' inclinent au-dessus
d' eux, comme des berceaux de couleur. Ils sont
assis sur des vaches, sur des tigres, sur des
perroquets, sur des gazelles, sur des trônes à
triples étages. Leurs trompes d' éléphants se
balancent comme des encensoirs, leurs yeux scintillent
comme des étoiles, leurs dents bruissent comme des
glaives.
Ils portent, dans les mains, des roues de feu qui
tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes
de mort autour du cou, des palmes vertes sur les
épaules. Ils pincent des harpes, chantent des
hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs.
Des plantes descendent de leur nez, des jets d' eau
jaillissent de leurs têtes.
Des déesses couronnées de tiares allaitent des dieux
qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme des
mondes ; et d' autres, suçant l' ongle de leur pied,
s' enveloppent dans les voiles clairs qui
réfléchissent, sur leur surface, la forme confuse
des créations.
La mort fait claquer son fouet : le Gange lâche
les guides, les dieux pâlissent. Ils s' accrochent
les uns contre les autres, ils se mordent les bras,
leurs saphirs se brisent, leurs lotus se fanent.
Une déesse qui portait trois œufs dans son tablier
les casse par terre.
Ceux qui avaient plusieurs têtes se les tranchent
avec leurs épées ; ceux qui étaient entourés de
serpents s' étranglent dans leurs anneaux ; ceux qui
buvaient dans des tasses les jettent par-dessus leurs
épaules. Ils pleurent, ils se cachent la face dans
les tapis de leurs sièges.
Antoine
s' avance en haletant.
Pourquoi cela ? Pourquoi donc ?

p617

Les Dieux Du Gange.
Gange aux vastes rives, où vas-tu, que tu nous
entraînes comme des brins d' herbe ?
L' éléphant a tremblé sur ses genoux, la tortue a
rentré ses membres, et le serpent a lâché le bout
de sa queue, qu' il tenait dans sa gueule.
Remonte vers ta source ! Au delà des demeures du
soleil, après la lune, derrière la mer de lait, nous
voulons boire encore l' enivrement de nos immortalités,
au son des luths, dans les bras de nos épouses.
Mais tu coules toujours, tu coules toujours, Gange
aux vastes rives !
Un Dieu
tout couvert d' yeux, noir et monté sur un éléphant
à trois trompes.
Qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval,
pour me déposséder de mon empire ? Où êtes-vous,
mes crépuscules jumeaux qui trottiez sur vos ânes ?
Où es-tu, feu monté sur le bélier d' azur aux
cornes rouges ? Où es-tu donc, aurore au front
vermeil qui retirais à toi le nuage sombre de la
nuit, comme une danseuse qui s' avance, la robe
retroussée sur son genou ?
Je brillais d' en haut, j' éclairais les carnages,
j' effaçais les pâleurs. Mais c' est fini, maintenant !
La grande âme tout essouflée va mourir, comme une
gazelle qui a trop couru.
Une Déesse
debout sur un globe d' argent, coiffée de fleurs d' où
sortent des rayons, et revêtue d' une écharpe où
sont peints des animaux. Un collier de diamants, qui
fait trois tours à son col, passe sur ses poignets
et se rattache à ses talons. De ses seins cerclés de
bracelets d' or, il jaillit du lait.
De prairies en prairies, de sphères en sphères,
de cieux en cieux, j' ai fui. Je suis pourtant la
richesse des âmes, la sève des arbres, la couleur
du lotus, le flot tiède, l' épi mur, la déesse
aux longs sourires, qui bâille dans la gueule des
vaches et se baigne dans la rosée.
Ah ! J' ai trop cueilli de fleurs, ma tête est
étourdie.
Son voile s' envole. Elle court après.
Saint Antoine a passé le bras pour le saisir, mais
apparaît

p618

Un Dieu
tout bleu, à tête de sanglier, avec des boucles
d' oreilles et tenant dans ses quatre mains un
lotus, une conque, un cercle et un sceptre.
J' ai remis à flot la montagne noyée et, sur mon
dos de tortue, j' ai porté le monde. De mes défenses
j' ai éventré le géant. Je suis devenu lion, je suis
devenu nain. J' ai été brahmane, guerrier,
laboureur. Avec un soc de charrue, j' ai exterminé un
monstre à mille bras, j' ai fait beaucoup de choses,
des choses difficiles, prodigieuses ! Les créations
passaient, moi je durais, et comme l' océan qui
reçoit tous les fleuves, sans en devenir plus gros,
j' absorbais les siècles.
Qu' est-ce-donc ? ... tout chancelle... où suis-je ?
Qui suis-je ? Faut-il prendre ma tête de serpent ?
Il lui pousse une tête de serpent.
Ah ! Plutôt la queue de poisson qui battait les
flots !
Il lui pousse une queue de poisson.
Si j' avais la figure du solitaire ?
Il se change en solitaire.
Eh non ! C' est la crinière du cheval qu' il me faut !
Il lui pousse une crinière de cheval.
Hennissons ! Levons le pied ! ... oh ! Le lion !
Il devient lion.
Oh ! Mes défenses !
Il lui sort des défenses de la bouche.
Toutes mes formes tourbillonnent et s' échappent, comme
si j' allais vomir la digestion de mes existences.
Des âges arrivent. Je grelotte comme dans la fièvre.
Antoine ouvre la bouche pour parler. Mais arrive
Un Dieu
plus grand que tous les autres, magnifique, vêtu de
robes étincelantes, monté sur un cygne, avec quatre
figures à mentons barbus et tenant dans ses mains
un collier où sont passées des sphères.
Je suis la terre ! Je suis l' eau ! Je suis le feu !
Je suis l' air ! Je

p619

suis l' intelligence, la conscience, la création,
la dissolution, la cause, l' effet : invocation dans
les livres, profondeur dans l' océan, vastitude
dans le ciel, force du fort, pureté du pur,
sainteté du saint !
Il s' arrête essoufflé.
Bon ! Excellent ! Très-haut ! Le sacrifice !
L' aromate ! Le prêtre et la victime ; le protecteur,
le réconforteur ! Le créateur ! ...
il respire encore une fois.
... la pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le
fil du collier, l' asile, l' ami, la place où les
choses doivent être ; la semence inépuisable, éternelle,
toujours renouvelée ! Sorti à la fin de l' œuf
d' or, comme le fœtus de sa membrane, je...
il disparaît sans avoir le temps de finir sa phrase.
Un Dieu Noir
avec un œil sur le front, un lotus à son cou et
un triangle sous les pieds. Il a l' air triste.
Multiplier les formes par elles-mêmes, ce n' est pas
produire l' être ! Quand je creuserais éternellement
les puits de la pagode, quand j' élèverais
continuellement les escaliers de la tour, à quoi
bon ? C' est donc inutile, tout ce que j' ai souffert !
Les agonies de mes morts, les travaux de mes
existences ! Tant de sueurs ! Tant de combats !
Tant de victoires ! ...
ô nourrice, qui t' épouvantais jadis en contemplant dans
ma bouche les formes de l' univers resplendissantes
comme des rangées de dents, tu ne sais pas qu' à cette
heure mes gencives silencieuses se renvoient de
l' une à l' autre le vide qu' elles mâchent !
Au milieu de la forêt, le religieux, qui contemple
le soleil, prie de toute son âme ! Il s' est retiré
du monde ! Il se retire de lui-même, il se dégage.
Sa pensée le transporte où il veut, il voit à toute
distance, il entend tous les sons, il prend toutes
les formes, mais... s' il n' en rendait aucune ? ...
s' il allait se dépouiller de toutes ? ... oui...
à force d' austérités, s' il finissait...
avec la mine de quelqu' un d' effrayé :
oh ! !
Et le char disparaît, en claquant de l' essieu, tel
qu' une voiture usée.

p620

Antoine
mélancoliquement.
Plus rien ! ... c' étaient des dieux, pourtant !
Mais en voici d' autres qui s' avancent, couverts de
peaux à long poil. Ils soufflent entre leurs doigts
et leurs nez sont bleus.
Les Dieux Du Nord.
Le soleil fuit ! Il court comme s' il avait peur, il
se ferme comme l' œil fatigué d' une vieille fileuse.
Nous avons froid, nos peaux d' ours sont lourdes
de neige et le bout de nos pieds passe par les trous
de nos chaussures.
Jadis nous étions dans nos grandes salles où les
bûches flambaient, près des tables longues couvertes
de quartiers de viande et de couteaux à manche
ciselé.
Il faisait bon, nous buvions de la bière. Nous nous
racontions nos vieux combats. Les coupes de corne
entre-choquaient leurs cercles d' or, et nos cris
montaient comme des marteaux de fer que l' on eût
lancés contre la voûte.
Elle était cannelée de bois de lances, la large
voûte ! Les glaives suspendus nous éclairaient
pendant la nuit, et nos boucliers du haut en bas
s' étalaient sur les murs.
Nous mangions le foie de la baleine, dans des plats
de cuivre qui avaient été battus par des géants. Nous
jouions à la balle avec des rocs ; nous écoutions
chanter les sorciers captifs qui s' appuyaient en
pleurant sur leurs harpes de pierre, et nous
rentrions dans nos lits, le matin seulement, lorsque
la brise, tout à coup, entrait dans la salle
échauffée.
Il a fallu partir, pourtant ! Il y eut alors des
sanglots ! Nous avions le cœur gonflé, comme la mer
quand bat le plein de la marée.
Sur la lande où picore la corneille, nous avons
trouvé les pommes dont se nourrissaient les dieux
quand ils se sentaient vieillir ; elles étaient
noires de pourriture et s' écrasaient à la
pluie. Dans la forêt profonde, près du hêtre
éternel, nous avons vu les quatre daims qui tournent
en mordant son feuillage. L' écorce était rongée
et les bêtes assouvies ruminaient debout,
en battant du pied. Au bord de la plage, où se
brisent les glaçons blancs, nous avons rencontré
le vaisseau construit avec les ongles des cadavres :
il était vide, et alors a chanté le coq noir qui se
tenait au fond de la terre, dans les salles de la
mort.
Nous sommes las, nous avons froid et nous trébuchons
sur la glace. Le loup qui court derrière nous
va dévorer la lune.
Nous n' avons plus les grandes prairies où il y
avait des haltes pour reprendre haleine dans la
bataille. Nous n' avons plus les

p621

navires à plaques d' or, les longs navires bleus
dont la proue coupait les monts de glace, quand
nous cherchions, sur l' océan, les génies cachés
qui bramaient dans les tempêtes. Nous n' avons
plus les patins pointus avec lesquels nous faisions
le tour des pôles, en portant, au bout des bras, le
firmament entier qui tournait avec nous...
ils disparaissent dans un tourbillon de neige.
Antoine sent peu de sympathie pour les dieux du
nord, trop brutaux et trop étroits.
Le Diable.
Oui ! Ils ne s' occupaient qu' à boire, comme de bons
vivants. En voilà un plus moral : il vient de la
Perse !
On voit venir un vieillard qui marche à pas lents, les
yeux fermés, le corps enveloppé dans de vastes
draperies, et une barbe blanche lui descend
jusqu' au ventre.
Au-dessus de sa tête, se tient en l' air une petite
figure semblable à lui et dont la partie inférieure
se perd dans un plumage épais.
Le Vieillard
ouvre les yeux et la petite figure étend les ailes.
Enfin ! Les douze mille ans sont accomplis ! C' est
donc le jour ! Le grand jour ! Merci, ô ferver
immortel, qui laissais tomber dans mon intelligence
les rayons merveilleux de tes pupilles d' émeraude !
Tu vas grandir, n' est-ce pas ? Et nous allons nous
baigner ensemble dans les profondeurs du verbe !
Il tend l' oreille, il regarde.
Mais quoi ! Je n' entends pas tomber la pluie d' eau
noire ! Les corps ranimés ne se relèvent point
de leurs tombeaux !
Il appelle.
Kaiomors ! Meschia ! Meschiané !
Silence.
Mes trois fils ne sont donc pas venus ?
Le Diable.
Non !

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Zoroastre
en sursaut.
Ah ! C' est toi, Arihmane !
Le Diable.
Oui ! C' est moi ! L' ouragan a soufflé sur ton feu,
ô Zoroastre ! Et tes mages décoiffés y chauffent
leurs pieds nus, en crachant dans les cendres.
La mort allonge un coup de fouet au ferver qui
s' enfuit à tire d' aile, en poussant des cris, comme
une caille blessée.
Zoroastre
s' en va la tête basse, à pas saccadés, et en
marmottant :
c' était beau, pourtant ! J' avais séparé Dieu en
deux parties distinctes : le bien était d' un côté,
le mal de l' autre.
Le Diable.
Assez ! Va-t' en !
Zoroastre.
J' avais cerclé la vie dans un ordre sacerdotal :
tout se superposait.
Le Diable.
C' est fini ! Retourne dans ta caverne !
Zoroastre.
J' avais enseigné la manière de faire les labours,
le nombre des morceaux de tamarin, la forme des
soucoupes.
La Mort.
Passe ! Passe !
Zoroastre.
Il y avait des prières pour le lever, pour le
coucher, pour les insomnies.
La mort lui souffle dans le dos et ses vêtements,
qui se bouffissent comme une voile, le poussent
en avant. Il continue :
amenez le chien pour qu' il regarde les agonisants !
Il faut se

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réjouir quand on voit le hérisson. La manière licite
d' éteindre la lumière est de faire du vent avec sa
main. On rince trois fois le vêtement des morts.
C' est du bras gauche seulement qu' il faut tenir les
branches de grenadier...
sa voix s' éteint dans une espèce de bredouillement
stupide. Des beuglements se rapprochent : un bœuf
paraît, noir, avec les poils de la queue doubles,
un triangle blanc sur le front et la marque
d' un aigle sur le dos. Sa housse de pourpre est
déchirée, il boite de la cuisse gauche.
Apis.
Où sont mes prêtres chaussés de byblos, qui
brossaient mon poil, en chantant, sur un air lent,
des paroles sacrées ?
Antoine
riant.
Ah ! Ah ! Quelle sottise !
Le Diable.
C' est un dieu qui pleure ! écoute !
Apis.
Du côté de la Lybie, j' ai vu le Sphinx qui
fuyait : il galopait comme un chacal. Les crocodiles
ont laissé tomber au fond des lacs les pendants
d' oreilles qu' ils portaient à la gueule. Les
dieux à tête d' épervier ont les épaules blanchies
par la fiente des oiseaux, et le ciel bleu passe
tout seul sous la porte peinte des temples
vides.
Où irai-je ? J' ai brouté l' égypte jusqu' au dernier
brin d' herbe. Je me traîne au bord du fleuve, je
soffre de plus en plus à la blessure que m' a faite
Cambyse.
Ls filles des pharaons se faisaient ensépulturer
dans des coffres taillés à mon image, et Sérapis
ne s' ouvrait que pour recevoir ma momie. Mais, quand
un rayon de soleil avait fécondé la génisse, on
accourait me prendre dans mon herbage. Des processions
me conduisaient, les castagnettes sonnaient dans les
blés, le cistre grinçait sur les bateaux ; et du
désert, du rivage, de la plaine et des montagnes,
l' égypte accourant se prosternait autour de moi.
J' étais Oiris ! J' étais dieu ! J' étais le démiurge
apparu, l' âme incarnée, le grand-tout qui se faisait
visible, pacifiqe et beau !
Il s' arrête, en reniflant.

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Q' est-ce donc ? Je vois des hommes rouges qui
apportent des charbons, avec des couteaux, et qui
retroussent leurs bras !
Le Diable.
Bel epahus, ils t' égorgeront, ils te dévoreront, te
tanneront et l' on battra les esclaves avec tes
jarrets desséchés.
Ais s' en va tout en boitant et en mugissant.
Antoine
regardant le diable.
Eh bien ?
Le diable se tait ; mais alors paraissent à la file
l' un de l' autre, et se suivant immédiatement,
comme les personnages d' une frise, trois couples de
dieux, Uranus avec la terre, Saturne avec Rhéa,
Jupiter avec Junon.
Antoine, étonné, reprend :
encore !
Le Diable.
Oui, toujours !
Uranus
couronné d' étoiles pâlissantes. Il traîne la terre
par la main et laisse couler, de dessous lui, des
gouttes de sang.
Fuyons ! Quelque chose a rompu le fil qui liait les
destinées des hommes aux mouvements des astres.
Saturne m' a mutilé, et la figure de Dieu n' apparaît
plus dans le disque du soleil.
La Terre
en cheveux blancs, suivant Uranus.
J' avais des forêts mystérieuses, j' avais des océans
démesurés, j' avais des montagnes inaccessibles. Dans
les eaux noires, vivaient des bêtesdangereuses, et
l' haleine des marécages se balançait sur ma figure,
comme un voile sombre.
Terrible d' énergies, enivrante de parfums,
éblouissante de couleurs, immense ! Ah ! J' étais
belle quand je ortis toute échevelée de la couche du
chaos !
L' homme alors pâlissait au bruit de mes abîmes, à la
voix des animaux, aux éclipses de la lune. Ilse
roulait sur mes fleurs ! Il grimpait dans mes
feuillages ! Il ramassait sur les gr 7 ves les perles
blondes et les coquilles contourn 2 es. à la fois
nature et

p625

Dieu, principe et but, j' étais infinie pour lui, et
son Olympe ne dépassait point la hauteur de mes
montagnes.
Il a grandi, ô Uranus ! Et, comme tu faisais
autrefois des cyclopes mes fils, que tu emprisonnais
dans mes entrailles, maintenant il creus mes pierres
pour y placer ses rêves et marquer plus de désespoir.
Saturne
l' air farouche, la poitrine et les bras nus, la tête
à demi couverte par son manteau et tenant à sa main
sa harpe recourbée.
De mon temps, le regard de l' homme était pacifique
comme celui des bœufs. Il riait d' un gros rire et
dormait d' un sommeil lourd.
Contre le mur d' argile, sous le toit de branchage, le
porc se fumait lentement au feu clair des feuilles
sèches, ramassées quand arrivent les grues. La
marmite bouillait pleine de mauves et d' asphodèles.
L' enfant inepte croissait près de sa mère. Sans
chemins et sans désirs, les familles isolées vivaient
en paix dans des campagnes profondes, le laboureur
ne sachant pas qu' il y eût des mers, ni le pêcheur
des plaines, ni l' observateur des rites d' autres
dieux.
Mais, quand fleurissait le chardon pointu et que la
cigale ouvrait ses ailes dans les blés jaunes, on
tirait du grenier les gâteaux de fromages, on buvait
du vin noir, on s' asseyait sous les frênes. Les
cœurs chauffés par Sirius battaient plus fort, le
seuil des cabanes exhalait l' odeur du bouc, et la
fille rustique clignait des yeux, en passant près des
buissons.
âge qui ne reviendra plus, alors qu' attachée tout
entière à la réalité du sol, la vie humaine, ainsi
que l' ombre d' un cadran, faisait sans jamais dévier
le tour de ce point fixe !
Puisque j' avais détrôné Uranus, pourquoi donc
Jupiter est-il venu ? ...
Rhéa.
C' est moi qui t' ai trompé, dieu dévorateur !
Je me rongeais de tristesse à produire
continuelement pour une irrassasiable destruction.
Ah ! Que j' ai ri, quand je t' a vu avaler la pierre
emmaillotée sous ses bandelettes ! Mais tu ne
t' apercevais de rien ! Tu dévorais tout !
La mort fait claquer son fouet.
Saturne
se drape dans son manteau.
Ah ! Retournons dans l' érèbe, ô ma vieille épouse !
Le tmps

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est passé des joies de l' esclave, et l' on ne déliera
plus mes cordons de laine !
Jupiter Olympien
tenant dans ses mains une coupe vide. Devant lui,
marche son aigle engourdi : il a le dessous des ailes
rouge comme s' il était rongé de vermine ; il ramasse
par terre, avec son bec, les plumes qui lui tombent
du corps. Jupiter regarde le fond de sa coupe.
Plus rien, pas une goutte !
Il la penche sur l' ongle de son doigt, jette un long
soupir et reprend :
quand l' ambroisie défaille, les immortels s' en vont.
Père des dieux, des rois et des hommes, je gouvernais
l' éther, les intelligences et les empires. Au
froncement de mes sourcils, le ciel tremblait. Je
lançais la foudre, j' assemblais les nuées !
Parmi tous les dieux, sur un trône d' or, au haut de
l' Olympe, assis et, d' un œil ouvert, surveillant
chaque chose, je regardais passer les heures, filles
à la taille égale que le plaisir et la peine rendent
pour les mortels si longues ou si petites ; Apollon
qui courait dans son char, secouant au vent des
planètes sa chevelure bouclée ; les fleuves sur le
coude épanchant leurs urnes, Vulcain battant ses
métaux, Cérès sciant ses blés, et Poséidon agité,
qui, de son manteau bleu, entouraitla terre
retentissante.
Les nuages s' élevant apportaient jusqu' à moi le
parfum des sacrifices. Avec le chant des hymnes, la
fumée montait dans le feuillage du laurier, et la
poitrine du prêtre, se dilatant au rythme, exhalait
grande ouverte la placide harmonie du peuple des
hellènes. Un soleil chaud brillait sur le frontispice
de mes temples blancs, forêt de colonnes où, comme une
brise de l' Olympe, circulait un souffle sublime.
Les tribus éparses autour de moi faisaient un peuple.
Toutes les races royales me comptaient pour leur
aïeul et tous les maîtres de maison étaient autant de
Jupiters à leur foyer. On m' adorait sous tous les
noms, depuis le scarabée jusqu' au porte-foudre !
J' avais passé par bien des formes, j' avais eu
beaucoup d' amours. Taureau, cygne, pluie d' or,
j' avais visité la nature, et, se pénétrant de moi,
elle se mettait à devenir divine, sans que je
cessasse d' être dieu... ô Phidias, tu m' avais créé
si beau que ceux qui mouraient sans m' avoir vu se
croyaient maudits ; tu avais pris, pour me faire, des
matières exquises : l' or, le cèdre, l' ivoire,
l' ébène, les pierreries, richesses qui disparaissaient
dans la beauté, comme les éléments d' une nature
dans la splendeur d' un ensemble. Par ma poitrine
respiait la vie. J' avais la victoire

p627

sur la main, la pensée dans les yeux, et, des deux
côtés de ma tête, retombait ma chevelure comme la
végétation libre de cemonde idéal. J' étais si grand
que je frôlais mon crâne aux poutres de la toiture...
ah ! Fils de Charmidès, l' humanité, n' est-ce pas ?
Ne pouvait monter plus haut ! Dans la barrière bleue
de Panœnus tu as enfermé pour toujours son plus
sublime effort, et c' est aux dieux maintenant à
descendre vers elle.
J' en vois venir qui sont pâles pour satisfaire la
douleur des peuples ennuyés. Ils arrivent des pays
malsains, couverts de haillons et poussant des
sanglots. Moi je ne suis pas, comme eux, né pour
vivre sous des ciels froids, avec des langues
barbares, en des temples sans statues. Attaché par
les pieds au sol antique, je m' y dessécherai sans en
sortir. Je n' ai même point bougé, quand l' empereur
Caïus voulait m' avoir, et les architectes
entendirent éclater, dans mon socle, un grand rire,
aux efforts qu' ils faisaient.
Tout entier pourtant, je ne descendrai pas dans le
Tartare. Quelque chose de moi restera sur la terre.
Ceux en effet que pénètre l' idée, qui comprennent
l' ordre et chérissent le grand, ceux-là, de quelque
dieu qu' ils descendent, seront toujours les fils de
Jupiter.
Junon
la couronne en tête, avec des bottines d' or à pointes
recourbées, couverte d' un voile semé d' étoiles
d' argent, portant une grenade dans une main et de
l' autre un sceptre surmonté d' un coucou.
Où vas-tu ? Arrêt-toi ! Qu' y a-t-il donc ? Encore
un amour, sans doute ? Insensé qui perd sa force et
qui ne sait pas que les mortels s' enflent d' orgueil,
à découvrir chaque matin, sur leur oreiller, ls
cheveux de Jupiter !
Notre vie pourtant était si douce, dans l' équilibre
obligé de nos discordes et de nos amours. Diverse et
magnifique, elle demeurait immuable comme la terre,
avec ses océans en ouvement et ses plaines
immobiles. Oh ! Reviens ! Fils de Saturne ! Nous nous
coucherons ur l' Ida, et, cachés par les nuages, au
sein d' une atmosphère vermeille, de mes bras blancs
j' entourerai ton cou, je sourirai sous toi ; je
passerai mes doigts dans les boucles de ta barbe et
je réjouirai ton cœur, ô père des dieux. Ai-je perdu
ma chevelure brue, mes grands yeux, mon cothurne
d' or ? N' est-ce pas pour te plaire, que chaque année
je refais ma virginité dans la fontaine Canathus ?
Ne suis-je plus belle ? Me trouverait-il vieille ?
Quoi ? Plus de bruit ! Je vais, je viens, je cours
dans l' Olympe. Tous sont endormis. écho même semble
mort !

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Elle crie :
oui, oui ! ... au pied de mes images, mes couronnes
d' astérion s' effeuillent. La main de la Ménade a
déchiré mon voile en pièces, les cent bœufs
d' Argos ont perdu leurs guirlandes et, telle qu' une
harangère des ports, ma prêtresse oublieuse se gorge
de poissons frits. ô vertu de la pudeur, voilà la
courtisane aux joues fardées qui touche à mes autels !
Minerve
avec son grand casque flanqué du sphinx, l' égide aux
cailles d' or, et couverte d' un peplos qui lui
descend jusqu' aux pieds. Elle marche, en se tenant
le front dans la main.
Je chancelle ! Je n' ai pas dansé pourtant, je n' ai
point aimé, je n' ai point bu. Quand les muses
chantaient, quand Bacchus s' enivrait, quand Vénus,
avec tous les dieux, s' abandonnait aux amours,
régulatrice travailleuse je restais seule à ma
tâche : je méditais les lois, je préparais la
victoire, j' étudiais les plantes, les pays, les
âmes ; j' allais partout, visitant les héros, j' étais
la prévoyance, l' invincible lumière, l' énergie même
du grand Zeus.
De quel rivage souffle ce vent qui me trouble la
tête ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé
mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les
onguents de Circé la lascive ? Mon cœur défaille,
je vais mourir.
Mars
très pâle.
J' ai peur comme un esclave en fuite, je me cache dans
les ravins. Pour mieux courir, j' ai défait ma
cuirasse, j' ai retiré mes jambars, j' ai jeté mon
épée, j' ai abandonné ma lance.
Il se regarde les mains.
N' ai-je plus de sang dans les veines, que mes mains
sont si blanches ? Ah ! Comme je bouffissais mes
joues dans les trompettes d' airain ! Comme je pressais
entre mes cuisses nerveuses mes étalons à large
croupe ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient
au soleil ; les rois, la tête haute, s' avançaient
hors des tentes et les deux armées faisaient un
grand cercle pour les voir.
Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma
compagne, à mes saliens qui dansaient d' un pas lourd,
en frappant sur leurs boucliers, et je me sens plus
triste que ce soir de ma jeunesse, où, blessé par
Diomède, je suis remonté dans l' Olympe me plaindre
à Jupiter.

p629

Cérès
assise dans un char, dont les moyeux sont deux
ailes de cygne qui battent l' air ; le char s' arrête
et le flambeau, que la déesse porte à la main,
s' éteint.
Oui, arrête-toi ! Puisue Neptune a cessé de me
poursuivre ! Puisque j' ai parcouru la terre entière !
Ne va pas plus loin, arrête-toi !
Elle prend de dessous elle une serviette d' or et s' en
essuie les yeux.
Hélas ! Hélas ! Je ne verrai plus Proserpine
resplendissante qui s' ébattaitdans les pousses
vertes ! Elle est descendue chez Pluton et n' en
sortira pas.
Femmes des athéniens qui portez des cigales d' or dans
vos chevelures, vous qui emmaillotez vos enfants avec
la robe usée des mystères, qui couchez sr la
sarriette sauvage et qui mangez de l' ail pour
dissiper la vapeur des parfums, sortant un soir
d' automne par la porte acrée, derrière le char qui
traîne la corbeille, toutes en rang, la tête basse et
les pieds nus, vous ne recevrez plus l' injure obscène
ds gens qui vous attendent sur le pont du Céphise !
Neptune
empêtré, comme à elis, dans trois robes, l' une
par-dessus l' autre. Il manque de tomber à tous les
pas et s' appuie sur son trident.
Qu' est-ce donc ? Je ne puis ni m' étendre sur le
rivage, ni courir dans les plaines. On m' a serré les
côtes avec des digues, et mes dauphins jusqu' au
dernier se sont pourris au fond des eaux. Autrefois
j' envahissais la campagne, je faisais trembler la
terre, j' étais le mugissant, l' inondateur, et la
fortune s' invoquait dans tous mes sacifices. Des
monstres couronnés de vipères jappaient
incessamment sur mes récifs pointus. On ne passait
par les détroits, on faisait naufrage en doublant les
îles.
Heureux celui qui pouvait un jour tirer sur la grève
sa galère désarmée, rvoir ses vieux parents et
suspendre au sec, dans le foyer domestique, le
gouvernail de ses voyages !
La Mort.
Passe ! Passe !

p630

Hercule
ruisselant de sueur, haletant. Il dépose sa massue et
s' essuie la figure avec sa peau de lion, dont la
gueule lui pend sur l' épaule.
Ah !
Il reste d' abord sans pouvoir parler, tant il est
hors d' haleine.
On dit que j' ai accompli douze travaux ! J' en ai
accompli cent, cent mille ! Que sais-je ?
J' ai d' abord étranglé deux énormes serpents qui
s' enroulaient à mon berceau. J' ai dompté le taureau
de Crète, les centaures, les cercopes et les
amazones, j' ai fait mourir Busiris, j' ai étouffé le
lion de Némée, j' ai coupé les têtes de l' hydre. J' ai
tué Théodomus et Lacynus, Lycus roi de Thèbes,
Euripide roi de Cos, Nélée roi de Pise, Euryle
roi d' Oechalie. J' ai cassé la corne d' Achéloüs qui
était un grand fleuve. J' ai tué Géryon qui avait
trois corps, et Cacus, fils de Vulcain.
Est-ce tout ? Oh non ! J' ai abattu le vautour de
Prométhée, j' ai lié Cerbère avec une chaîne, j' ai
nettoyé les étables d' Augias ; j' ai séparé les
montagnes de Calpé et d' Abyla, rien qu' en les
prenant par leurs sommts, comme un homme qui écarte
avec ses deux mains les éclats d' une bûche.
J' ai voyagé. J' ai été dans l' Inde, j' ai parcouru
les gaules. J' ai traversé le désert où l' on a soif.
Les pays esclaves, je les délivrais ; les pays
inhabités, je les peuplais ; et plus je vieillissais,
plus s' accroissait ma force : je tuais mes amis en
jouant avec eux, je rompais les sièges en
m' asseyant dessus, je démolissais les temples en
passant sous leurs portiques. J' avais en moi une
fureur continuelle qui débordait à gros ouillons,
comme le vin nouveau qui fait sauter la bonde des
cuves.
Je criais, je courais, je déracinais les arbres, je
troublais les fleuves, l' écume sifflait au coin de
ma lèvre, je souffrais à l' estomac, et je me tordais
dans la solitude, en appelant quelqu' un.
Ma force m' étouffe ! C' est le sang qui me gêne ! J' ai
besoin de bains tièdes et qu' on me donne à boire de
l' eau glacée. Je veux m' asseoir enfin sur des
coussins, dormir pendant le jour et me faire la
barbe. La reine se couchera sur ma peau de lion, moi
je passerai sa robe et filerai la quenouille,
j' assortirai les laines, j' aurai lesmains blanches
comme une femme. Je sens des langueurs...
donnez-moi donc... donnez-moi...
La Mort.
Passe ! Passe !

p631

Arrive sur des roulettes un gran catafalque noir,
garni de flambeaux du haut en bas. Son dais, étoilé
de lames d' argent et soutenu par quatre colonnes
d' ordre salomonique où s' enroule une vigne d' or,
abrite un lit de parade recouvert de pourpre et dont
le chevet triangulaire supporte des tablettes
chargées de parfums ui brûlent dans des poteries de
couleur. On distingue sur le lit une figure d' homme
en cire, couchée tout à plat comme un cadavre.
Autour du lit sont alternativement rangées de petites
corbeilles en filigrane d' argent et des urnes
d' albâtre de forme ovale ; il y a, dans les
corbeilles, des pieds de laitues, dans les urnes une
pommade rose.
Des femmes suivent le catafalque d' un air inquiet.
Leurs chevelures dénouées tombent le long de leur
corps comme des voiles ; de la main gauche elles
ramènent sur leur sein les plis de leus robes
traînantes, et tiennent dans la droite de gros
bouquets ou des fioles de verre pleines d' huile.
Elles se rapprochent du catafalque, elles disent :
Les Femmes.
Beau ! Beau ! Il est beau ! Réveille-toi ! Assez
dormi ! Lève la tête, debout !
Elles s' assoient par terre, toutes en rond.
Ah ! Il est mort ! Il n' ouvrira pas les yeux ! Les
mains sur les hancheset le pied droit en l' air, il ne
tournera plus sur le talon gauche. Pleurons !
Désolons-nous ! Crions !
Elles poussent de grands cris, puis se taisent tout
à coup. On entend pétiller la mèche ds flambeaux
dont les gouttes arrachées par le vent tombent sur le
cadavre de cire et lui fondent les yeux.
Les femmes se relèvent.
Comment faire ? Chatouillons-le ! Frappons-lui dans
les mains ! ... là... là... respire nos bouquets ! Ce
sont des narcisses et des anémones que nous avons
cueillis dans tes jardins. Ranime-toi, tu nous fais
peur !
Oh ! Comme il est rade, déjà !
Voilà ses yeux qui coulent par les bords ! Ses genoux
sont tordus, et la peinture de son visage a descendu
sur la pourpre.
Parle ! Nous sommes à toi ! Que te faut-il ? Veux-tu
boire du vin ? Veux-tu coucher dans nos lits ?
Veux-tu manger les pains de miel que nous faisons
frire dans des poêles, et qui ont la forme de petits
oiseaux, pour t' amuser davantage.
Touchons-lui le ventre ! Baisons-le sur le cœur !
Tiens ! Tiens ! Les sens-tu, nos doigts chargés de
bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui
cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balaient tes
cuisses ? Dieu pâmé, sourd à nos prières !

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Antoine se cache la figure avec sa manche. Le diable
lui tire le bras brusquement et le pousse plus près.
Ah ! Voyez donc comme ses membres en le maniant,
sont restés au fond de nos mains ! Il n' est plus ! Il
n' éternue pas à la fumée des herbes sèches, et ne
soupire point d' amour au milieu des bonnes
odeurs ! ... il est mort ! ... il est mort !
Antoine
se penchant vers les femmes.
Qui donc ?
Le Diable
lentement.
Ce sont les filles de Tyr qui pleurent Adonis.
Elles s' écorchent la figure avec leurs ongles et se
mettent à couper leurs cheveux ; puis eles vont,
l' ne après l' atre, les déposer sur le lit, et toutes
ces longues chevelures pêle-mêle semblent des
serpents blonds et noirs rampant sur le cadavre de
cire rose, qui n' est plus maintenant qu' une masse
informe.
Elles s' agenouillent et sanglotent.
Antoine
se prend la tête dans les mains.
Comment ! ... mais ! ... oui ! ... je me rappelle ! ...
une fois déjà... par une nuit pareille, autour d' un
cadavre couché... la myrrhe fumait sur la colline,
près d' un sépulcre ouvert ; les sanglots éclataient
sous les voiles noirs penchés ; des femmes pleuraient,
et leurs larmes tombaient sur ses pieds nus, comme
les gouttes d' eau sur du marbre blanc...
il s' affaisse.
Le Diable
en riant :
allons ! Debout ! Il en vient d' autres, regarde !
Le catafalque d' Adonis a disparu.
On entend un bruit de castagnettes et de cymbales, et
des hommes vêtus de robes bigarrées, suivis par une
foule rustique, amènent un âne empanaché de
feuillage, la queue garnie de rubans, les sabots
peints, avec un frontal à plaques d' or et des
coquilles aux oreilles, une boîte couverte d' une
housse à cordons sur le dos, entre deux larges
corbeilles dont l' une, chemin faisant,

p633

reçoit les offrandes de la foule : œufs, raisins,
fromages mous, lièvres dont on voit passer les
oreilles, volailles plumées, poires en quantité,
monnaie de cuivre, et dont l' autre, moitié pleine,
conient des feuilles de roses que les conducteurs
de l' âne jettent devant eux, tout en marchant. Ils ont
des bottines à lacets, les cheveux nattés, de grands
manteaux, des pendants d' oreilles et les joues
couvertes de fard. Une couronne en branche d' olivier
se rattache au milieu de leur front par un médaillon
à figurine, entre deux autres plus petits, et ils en
portent une troisième plus large, sur leur poitrine
nue. Des poinçons, des poignards sont passés dans
leur ceinture, et ils brandissent des fouets à
manche d' ébène jaune, dont la triple lanière est
garni d' osselets de mouton.
On ôte d' abord la housse de la boîte, recouverte en
dessos d' un feutre noir : la foule s' écarte, l' âne
s' arrête. Un de ces hommes, etroussant son
vêtement, se met à danser tout autour en jouant des
crotales ; un autre, agenouillé devant la boîte, bat
du tambourin, et le plus vieux de la bande commence
d' une voix nasillarde :
L' Archi-Galle.
Voilà la bonne déesse ! L' idéenne des montagnes ! La
grand' mère de Syrie ! Approchez, braves gens ! Elle
est assise entre deux lions, porte sur la tête une
couronne de tours et procure beaucoup de biens à
tous ceux qui la voient.
C' est nous qui la promenonsdans les campagnes,
sous les feux du soleil, pendant les pluies d' hiver,
par beau et mauvais temps. Elle gravit les défilés,
elle glisse sur les pelouses, elle traverse les
ruisseaux. Souvent, faute de gîte, nous couchons en
plein air et nous n' avons pas tous les jours de
table bien servie. Des voleurs habitent les bois, les
bêtes féroces hurlent effroyablement dans leurs
cavernes, il y a des chemins impraticables et pleins
de précipices ! ... la voilà ! La voilà !
Ils ôtent la couverture de laine et l' on voit une
boîte de sycomore incrustée de petits cailloux.
Plus grande que les cèdres, elle plane dans l' éther
bleu ; plus vaste que le vent, elle entoure le monde.
Son souffle s' exhale par les naseaux des panthères,
par la feuille des plantes, par la sueur des corps.
Ses pleurs d' argent arrosent les prairies, son
sourire est la lumière et c' est le lait de sa
poitrine qui a blanchi la lune. Elle fait couler les
fontaines, elle fait pousser la barbe, elle fait
craquer l' écorce des pins qui se balancent dans les
forêts. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les
avares !
La boîte s' entr' ouvre, et l' on aperçoit, sous un
pavillon de soie rose, une petite image de Cybèle
tout étincelante de paillettes, dans un char de pierre
couleur de vin traîné par deux lions crépus la patte
levée. Les payans se poussent pour mieux voir,
l' homme

p634

qui danse tourne toujours, celui qui bat son
tambourin frappe plus fort, et l' Archi-Galle
continue :
son temple est bâti sur le gouffre par où les eaux
du déluge qui finissait se sont précipitées. Il a des
portes d' or, un plafond d' or, des lambris d' or, des
statues d' or. Apollon y est, Mercure, Ilythia,
Atlas, Hélène, Hécube, Pâris, Achille et
Alexandre. Des aigles, des lions, des chevaux et des
colombes se promènent dans sa cour. à son grand arbre
qui brûle, on accroche des tuniques et des coffrets,
et c' est pour elle qu' est dressé le phallus de cent
vingt coudées, où l' on grimpe avec des cordes, comme
au tronc d' un palmier quand on va cueillir les dattes.
Ils se donnent avec leurs fouets de grands coups dans
le dos, en cadence.
Frappez du tambourin ! Sonnez les cymbales !
Soufflez dans les flûtes à larges trous !
Elle aime le poivre noir que l' on va chercher dans
les déserts. Elle aime la fleur de l' amandier, la
grenade et les figues vertes, les lèvres rouges, les
regards lascifs, la sève sucrée, la larme salée ! ...
du sang ! à toi ! à toi ! Mère des montagnes !
Ils se tailladent les bras avec leurs poignards, leurs
dos résonnent comme des boîtes creuses. La musique
redouble, la foule s' accroît. Puis des hommes en
habits de femmes et des femmes en habits d' hommes se
poursuivent, en poussant une grande clameur qui se
perd à l' horizon, dans le frémissement des lyres et
le bruit des baisers. Leurs robes diaphanes se collent
contre leurs ventres. Un sang rose en dégoutte et
bientôt, sur cette vague multitude, toute
chatoyante, agitée, lointaine, apparaît un dieu
nouveau qui porte entre ses cuisses un amandier
chargé de fruits. Les voiles des têtes s' envolent,
l' encens tourbillonne, l' acier tinte. Des prêtres
eunuques enveloppent des femmes dans lurs
dalmatiques chamarrées.
Mais d' autres dieux arrivent, innombrables, infinis.
Ils passent comme des traînées de fuilles sèches
sous un vent d' automne, si rapidement qu' on ne peut
les voir, et tous pleurent si haut que l' on n' entend
pas ce qu' ils disent. La mort refait un nœud à la
mèche de son fouet. Antoine étourdi veut fuir, mais
le diable le retient et reprend :
Le Diable.
Celui-là, c' est Atys de Phrygie. Il jette sa hache
de pierre, il s' en va pleurer dans les bois sa
virilité perdue. Voici la Dercéto de Babylone, à
croupe de poisson. Voilà le vieil Oannès, voilà
Ilythia couverte de ses voiles, voilà Moloch
crachant du feu par les narines, et dont le ventre,
bourré d' hommes, hurle comme une forêt incendiée.

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La Mort
riant.
Ah ! Ah ! Regarde donc ! Il a si chaud sous ses
flammes qu' il se fond lui-même.
Le Diable.
Voici les déesses potniades à qui l' on sacrifiait des
cochons de lait !
Le Cochon.
Horreur !
Le Diable.
Voilà la Sosipolis d' élée ! Voilà les dieux cathares
de Pallantium ! Voilà Vulcain patron des forgerons !
Voici le bon dieu Mercure avec son pétase pour la
pluie et ses bottes de voyage.
La Mort
frappant.
Voyage ! Voyage !
Le Diable.
Noire et frottée de myrrhe, voici la grande Diane
qui s' avance, les coudes au corps, les mains ouvertes,
les pieds joints, avec des lions sur les épaules, des
cerfs à son ventre, des abeilles à ses flancs, un
collier de chrysanthèmes, un disque de griffons et
trois rangs de mamelles qui ballottent à grand bruit.
Mais la peau du corps lui démange sous les
bandelettes qui la serrent.
La Mort
riant.
Ah ! Ah ! Ah !
Le Diable.
Voici la Laphria des patréens, l' Hymnia
d' Orchomène, la Pyronienne du mont Crathis,
Stymphalia à cuisse' oiseau, Eurynome fille de
l' océan et toutes les autres dianes : l' accoucheuse,
la chasseresse, la salutaire, la lucifère et la
patronne des ports, avec une coiffure d' écrevisses.

p636

Antoine.
Eh ! Que m' importe à moi ? Pourquoi me tiens-tu là,
béant, à les regarder ?
Le Diable
continuant.
Celle qui porte des croûtes blanchâtres sur la
figure, c' est Rubigo la déesse de la rogne ; non
loin Angerona qui délivre des inquiétudes et
l' immonde Perfica, inventrice des olisbus. Voici
Esculape, fils du soleil, traîné par ses mulets,
le coude sur le bord de son char et le menton dans
la main gauche. Il a l' air de réfléchir profondément.
La Mort
frappant.
Fais-toi vivre, immortel !
Le Diable.
Les faunes à large bouche suivent le vieux Pan des
pasteurs qui frappe dans ses mains, au milieu de son
troupeau. Ils ricanent. Ils sont velus. Leur front
est couvert de boutons roses, comme les tilleuls au
printemps. Voilà Priape et le dieu Terminus et la
déesse Epona, et Acca Laurentia et Anna
Perenna...
Antoine.
Assez ! Assez ! Laisse-moi ! Ma tête ségare dans le
tourbillon de tous ces dieux qui passent !
Le Diable.
En voilà un qui surveille les enfants à lapromenade,
un autre qui donne la fièvre, un autre qui donne la
pâleur, un autre qui donne la peur. Ceux-ci sont
pour former le fœtus, pour le retourner, pour
l' extraire, pour veiller à la cuisine, pour faire
crier les gonds de la porte, pour pousser le flot
sur le rivage.
Antoine
lentement.
Oh ! Quelle quantité !

p637

Le Diable.
N' est-ce pas ? ... et tu ne vois pas tout ! Il y en a
d' autres encore dont la poussière même ne se retrouve
plus.
Mais ils réapparaîtront un jour, comme des morts qui
ressuscitent, et l' homme impitoyable les jugera : les
grands, les humbles, les farouches, les gais, ceux
qui avaient des têtes d' animaux et ceux qui portaient
des ailes. Ils se tiendront tous devant lui, pâles et
par longues files silencieuses comme une armée
vaincue. Et aors le ngre, en grinçant des dents,
s' approchera de son idole, et, lui mettant le poing
sous la mâchoire, lui crachera au visage. Le grec,
avec dédain, renversera, du bout de sa sandale, ses
statues blanches, et l' habitant des pôles, aux yeux
rougis par les neiges, verra se fondre sous le soleil
ses vagues dieux faits de brouillard et de tristesse.
On jettera dans le vent leurs bracelets, leurs
couronnes, leurs urnes taries, leurs glaives
émoussés ; on fera sonner sous le doigt le creux de
leur poitrine, et les Olympes s' écrouleront au
tonnerre des rires que la vengeance humaine poussera !
Parce qu' ils n' ont rien donné, parce qu' ils étaient
durs comme la pierre de leurs temples et plus stupides
que les bœufs de l' holocauste !
Antoine.
Une tristesse infinie me submerge.
Il pleure.
Oh ! Combien de prières on leur a faites ! Que de
sacrifices ont fumé pour eux ! Ils étaient forts
cependant, et pas un seul doute ne levait la tête devant
leur majesté.
Où êtes-vousmaintenant, pauvres âmes tout altérées
d' espoirs qui ne furent pas assouvis ?
Il éclate en sanglots.
Mais quels sons ? ... qui chante ainsi ?
Il écoute.
Cela pétille, bourdonne, gazouille, et avec quelque
chose par-dessus... quelque chose de lent qui se
déroule et qui retombe !
Apollon
la chlamyde rejetée sr le bras gauche, et jouant d' une
énorme cithare retenue par une courroie qui lui
passe autour du cou.
Je chante sur la lyre...

p638

il tousse.
Hum ! Hum ! Je chante sur la lyre... hum ! Hum ! ...
l' ordre de l' univers... euh ! Hum ! Hum ! Heu ! Heu !
à la loi du rythme, la matière et les êtres...
une corde se rompant lui cingle la figure. Il
resserre une cheville qui se casse. Il touche à une
troisième, il se trompe, va de l' une à l' autre : tout
se brise, pète, s' embrouille.
La Mort.
Tu es resté nu si longtemps, tu as tellement marché
dans toute la Grèce que tu n' en peux plus, que tu
craches, que tu vas mourir. Tu étais, n' est-ce pas, le
purificateur mélodieux qui chantait et qui fondait ?
Il n' y a plus rien à chanter rien à fonder. Les
villes sont édifiées, les peuples sont vieux. La
pythie perdue ne se retrouve pas.
Les atlètes frottés d' huile, les éphèbes qui
couraient sur le stade, les cochers qui criaient
debout dans leurs chars d' ivoire, les philosophes
qui causaient sous les bois de lauriers-roses...
elle le frappe.
... suis-les ! Va-t' en donc, beau dieu du monde
plastique qui ne devait pas finir !
Apollon passe sa cithare sur son dos et s' en va.
Bacchus arrive, traîné par des panthères. Il est
coiffé de myrte et il se regarde en souriant dans un
miroir en cristal. Autour de lui, les silènes en
manteaux de laine rouge, les satyres couverts de peaux
de chèvre, et les ménades avec la nébride sur
l' épaule, chantent, boivent, dansent, soufflent dans
des flûtes et jettent par terre des tambourins plats
qui tournent en ronflant.
Les bacchantes échevelées, tenant des masques noirs,
balancent, au son de la musique, les grappes de
raisin qui leur pendent sur le front, dévorent les
colliers de figues sèches suspendus à leur cou,
entre-choquent leurs boucliers, se frappent avec des
thyrses, et lancent autour d' elles des regards
farouches, sous leurs sourcils noirs veloutés comme le
dos des chenilles.
Les satyres les serrent dans leurs bras et, versant de
haut le vin des urnes, ils barbouillent la figure
rieuse des ménades enivrées.
Les Bacchants Et Les Bacchantes.
Abattez les échalas ! Foulez du talon le raisin dans
les ressoirs ! Dieu charmant qui portes le baudrier
d' or, bois à longs traits dans ton cratère sans
fond ! évohé ! Bacchus, évohé !

p639

Tu as vaincu les Indes, la Thrace et la Lydie.
Ls armées s' enfuyaient quand Mimallon furieuse
hurlait sur les montagnes. Les peuples réveillés se
pressaient autour de toi. Les yux des bacchantes
brillaient dans les feuillages.
évohé ! Bacchus, évohé !
Père des théâtres et du vin, les dieux antiques se
sont bouché les oreilles au scandale merveilleux du
dithyrambe désordonné ! à toi le rythme nouveau et
les formes incessantes !
Tu as le rire des vendangeurs, les fontaines cachées,
les festins aux flambeaux et le renard qui se glisse
dans les vignes, pour croquer les raisins verts.
Ta joie court de peuple en peuple ! Tu délivres
l' esclave, tu es saint ! Tu es divin, évohé !
La mort allonge son fouet ; tout disparaît et
Les Muses
s' avancent, couvertes de manteaux noirs, la tête
basse.
Quelque chose qui n' est plus palpitait dans l' air sur
les races juvéniles. Elles avaient la poitrine
carrée et des langages, comme leurs vêtements, à
grands plis droits, avec des franges d' or. Dans les
leçons du philosophe, comme dans la pantomine des
bateleurs et la constitution des républiques dans les
statues, dans les meubles, dans les harnachements
et les coiffures, partout c' était un art sublime qui
rehaussait la vie. Les métaphysiciens éduquaient les
courtisanes. Des montagnes de marbre attendaient les
sculpteurs.
Antoine
soupirant.
Ah ! Cela était beau ! C' était beau ! C' était beau !
Je le sais !
Les Muses.
Pleurons les vastes théâtres et les danseurs nus !
ô Thalie, déesse au front bobé, qu' as-tu fait de
ta massue d' airain et de ton rire qui se roulait
sur les foules comme le vent du sud sur les flots
de l' archipel ? Tu as perdu tes chœurs, sérieuse
Melpomène ! Adieu le haut cothurne et les manteaux
traînants, l' hymne qui passait par bouffées dans les
terreurs tragiques et le vers simple qui glaait la
peau ! Et toi, svelte Terpsichore, dont les
sirènes sont filles, tu ne te souviens plus de tes
pas mesurés, que l' on comparait à la danse des
étoiles, tandis que le maître

p640

d' orchestre battait la mesure avec sa semelle de
fer ! Ils sont finis les grands enthousiasmes ! C' est
le tour maintenant des gladiateurs, des bossus et
des farceurs ! Clio violée a servi les politiques,
la muse des festins s' engraisse de mets vulgaires, on
a fait des livres sans s' inquiéter des phrases !
Pour les médiocres existences il a fallu de grêles
édifices, et des costumes étroits pour les fonctions
serviles. Le marchand, le goujat et la prostituée,
avec l' argent de leur commerce, ont payé les
beax-arts, et l' atelier de l' artiste, comme le
réceptacle de toutes les prostitutions
intellectuelles, s' est ouvert pour recevoir la foule,
se plier à ses commodités et la divertir !
Art des temps antiques, au feuillage toujours jeune,
qui pompais ta sève dans les entrailles de la terre
et balançais dans un ciel bleu ta cime pyramidale,
toi dont l' écorce était rude, les rameaux nombreux,
l' ombrage immense et qui désaltérais les peuples
d' élection avec des fruits vermeils arrachés par les
forts ! Une nuée de hannetons s' est abattue sur tes
feuilles ; on t' a fendu en morceaux, on t' a scié
en plances, on t' a réduit en poudre, et ce qui reste
de ta verdure est brouté par les ânes !
Les muses s' en vont et
Vénus
arrive toute nue, et regardant, de côté et d' autre,
avec inquiétude. Elle pousse un cri d' effroi, en
apercevant la luxure.
Grâce ! Va-t' en ! Laisse-moi ! Tes baisers ont fait
pâlir mes belles couleurs ! J' étais libre autrefois,
j' étais pure, les océans frissonnaient d' amour au
contact de mes talons ! Baigneuse insaisissable, je
nageais dans l' éther bleu, où ma ceinture, que se
disputaient les zéphirs, resplendissait, toute large
et magnifique, comme un arc-en-ciel tombé de
l' Olympe. J' étais la beauté ! J' étais la forme !
Je tressaillais sur le monde engourdi, et la matière,
se séchant à mon regard, s' affermissait de soi-même
en contours précis. L' artiste plein d' angoisse
m' invoquait dans son travail, le jeune homme dans son
désir, et les femmes dans le rêve de leur maternité.
C' est toi, c' est toi, ô besoin immonde, qui m' as
déshonorée !
La Mort.
Passe, belle Vénus ! Tu te purifieras dans mes
étreintes.
On entend quelqu' un qui sanglote.

p641

Cupidon
paraît, les paupières chassieuses, maigre,
souffreteux, haletant, misérable. Son bandeau trop
lâche est tombé sur sa figure et il pleure à grand
bruit, en s' enfonçant le poing dans l' œil.
Est-ce ma faute, à moi ? Hô ! Hô ! Hô ! Tout le monde
autrefois me caressait... eh ! Hô !
Il recommence à pleurer.
... ma torche s' est éteinte ! J' ai perdu mes flèches,
hô ! Hô ! J' avais des ber... oh ! Oh ! Oh ! Des
berceaux de verdure dans les jardins. Le doigt sur la
bouche, souriant et les cheveux frisés, je gardais
continuellement de charmantes attitudes. On
m' enguirlandait de roses, d' acrostiches et
d' épigrammes. Je me jouais dans l' Olympe avec les
attributs des dieux. J' étais l' enchantement de la
vie, le dominateur des âmes, l' éternel souci.
Je grelotte de froid, de faim, de fatigue et de
tristesse. Les cœurs maintenant sont à Plutus.
Quand je frappe aux portes, ils font les sourds !
J' en ai vu qui me regardaient d' un œil farouche, et
qui reprenaient leur ouvrage !
La Mort.
Va-t' en ! Détale ! Le monde bâille à ton nom ! Tu
lui as agacé les dents avec le sirop de ta
tendresse !
Elle lui donne un grand coup de pied dans le
derrière.
Les Dieux Lares
couverts de peaux de chien râpées, et accroupis les
genoux au menton, comme de vieux singes qui ont la
gale.
Nus...
La Mort
les frappant.
Passez ! Passez !
Les Dieux Lares.
La maison est ouverte, les clefs sont perdues,
l' hôte a trahi sa foi ! Plus de vlets soumis, plus
d' enfants respectueux, plus de pères redoutés, plus
de longues familles ! ... e le grillon, dans les
cendres, pleure le souvenir éteint de la religion
domestique !

p642

La mort s' essuie le front avec le pan de son
linceul, et Antoine, immobile, reste les yeux fixés
vers l' horizon, mais, se roulant dans l' air
bleuâtre et tout léger, arrive le dieu-nain
Crépitus.
Crépitus
d' une voix flûtée.
Moi aussi l' on m' honora jadis. On me faisait des
libations. Je fus un dieu.
L' athénien me saluait comme un heureux présage de
fortune, tandis que le romain dévot me maudissait,
les poings crispés, et que le pontife d' égypte,
s' abstenant de fèves, tremblait à ma voix et
pâlissait à mon odeur.
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes
non rasées, que l' on se régalait de glands, de
ciboules et d' oignons crus, et que le bouc en
morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs,
sans souci du voisin, personne alors ne se gênait.
Les nourritures solides faisaient les digestions
retentissantes ; au soleil de la campagne, les
hommes se soulageaient avec lenteur.
Ainsi je passais sans scandale, comme tous les
autres besoins de la vie, comme Mena tourment des
vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la
nourrice gonflé de veines bleuâtres. J' étais joyeux !
Je faisais rire ! Et, se dilatant d' aise à cause de
moi, le convive exhalait sa gaieté par les
ouvertures de son corps.
J' ai eu mes jours d' rgueil ! Le bon Aristophane
me promena sur la scène et l' empereur Claudius
Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les
laticlaves des patriciens j' ai circulé
majestueusement. Les vases d' or, comme des
tympanons, résonnaient sous moi, et quand plein de
murènes, de truffes et de pâtés, l' intestin du
maître se dégorgeait avec fracas, l' univers attentif
apprenait que César avait dîé.
Mais à présent on rougit de moi. On me dissimule avec
effort. Je suis confiné dans la populace, et l' on se
récrie même à mon nom !
Et Crépitus s' éloigne en poussant un gémissement.
Silence.
Un coup de tonnerre éclate. Le diable frissone et
saint Antoine tombe, la face contre terre.
Une Voix.
J' étais le dieu des armées ! Le seigneur, le seigneur
Dieu !
J' étais terrible comme la gueule des lions, plus
fort que les torrents, plus haut que les montagnes ;
j' apparaissais dans les nuages, avec une figure
furieuse.

p643

J' ai conduit les patriarches qui s' en allaient
chercher des femmes pour leur postérité. Je réglais
le pas des dromadaires et l' occasion de la rencontre,
au bord de la citerne ombragée d' un palmier jaune.
Comme par des robinets d' argent, je lâchais les
pluies ; je séparais les mers avec mon pied ;
j' entre-choquais les cèdres avec mes mains ; j' ai
déplié sur les collines les tentes de Jacob et
conduit, à travers les sables, mon peuple qui
s' enfuyait.
C' est moi qui ai brûlé Sodome. C' est moi qui ai
englouti la terre sous le déluge ; c' est moi qui ai
noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, avec
les chariots de guerre et les cochers.
Dieu jaloux, j' exécrais les autres dieux, les autres
peuples, et je châtiais mon peuple d' une colère sans
pitié. J' ai broyé les impurs, j' ai abattu les
superbes, et ma désolation allait de droite et de
gauche, comme un chameau qui est lâché dans un champ
de maïs.
Pour délivrer Israël, je choisissais les simples.
Des anges aux ailes de flammes leur parlaient dans
les buissons ; les pâtres jetaient leur bâton et
partaient à la guerre. Parfumées de nard, de
cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes
et des chaussures à talon haut, des femmes pleines
d' un cœur intrépide allaient trouver les capitaines
et leur tranchaient la tête. Alors ma gloire éclatait
plus sonore que les cymbales. Au retentissement de la
foudre, elle a grondé sur les montagnes ; le vent qui
passait emportait les prophètes ; ils se roulaient
tout nus dans les ravines desséchées, ils se
couchaient à plat ventre pour écouter la voix de la
mer, et, se relevant tout à coup, se mettaient à crier
mon nom.
Ils arrivaient la nuit dans la salle des rois, ils
secouaient sur les tapis du trône la poussière de
leurs manteaux, et, rappelant mes vengeances,
parlaient de Babylone et des souffletsde
l' esclavage. Les lions pour eux se faisaient doux, la
flamme des furnaises s' écartait de leus corps, et
les magiciens, hurlant de rage, se lacéraient avec
des couteaux.
J' avais gravé ma loi sur des tables de pierre : ele
étreignait mon peuple, comme la ceinture du
voyageur, qui lui soutient la taille. C' était mon
peuple, -j' étais son dieu ! La terre était à moi,
les hommes étaient à moi, leurs pensées, leurs
œuvrs, leurs outils de labourage et leurs maisons.
Mon arche reposait dans un triple sanctuaire,
derrière les voiles de pourpre et les candélabres
allumés. J' avais pour me servir toute une tribu
qui balançait des encensoirs ; j' avais un plafond
fait avec des poutres de cèdre, -et le grand-prêtre,
en robe d' hyacinthe, qui portait sur sa poitrine des
pierres précieuses rangées dans un ordre symétrique.
Malheur ! Malheur ! Le saint des saints s' est ouvert.
Le voile s' est déchiré, l' arche est perdue et les
parfums du sacrifice sont

p644

partis à tous les vents, par les fentes de la
muraille. Dans les sépulcres d' Israël, le vautour
du Liban vient abriter sa couvée. Mon temple est
détruit, mon peuple est dispersé. On a étranglé les
prêtres avec les cordons de leurs habits ; les forts
ont péri par le glaive, les femmes sont captives ;
les vases sont tous fondus.
C' est ce dieu de Nazareth qui a passé par la Judée.
Comme un tourbillon d' automne, il a entraîné mes
serviteurs. Ses apôtres ont des églises, sa mère, sa
famille, tous ses amis ; et moi je n' ai pas un
temple ! Pas une prière pour moi seul ! Pas une pierre
où soit mon nom ! Et le Jourdain aux eaux
bourbeuses n' est pas plus triste ni plus abandonné.
La voix s' éloigne.
J' étais le dieu des armées ! Le seigneur ! Le
seigneur Dieu !
La mort bâille. Antoine est étendu par terre,
immobile. La luxure, le dos appuyé contre la cabane
et la jambe droite relevée sur le genou gauche,
effiloque le bas de sa robe, dont les brins emportés
par le vent voltigent autour du cochon, tombent
sur ses paupières et lui chatouillent les narines.
Alors
Le Diable
allongeantsa griffe sur saint Antoine, crie :
ils sont passés !
La Logique.
Eh bien, puisqu' ils...
Antoine rouvre les yeux.
... puisqu' ils sont passés, le tien...
Antoine
se relève, saisit un caillou et, le lançant contre la
logique.
Non ! Non ! Jamais ! Tu es la mort de l' âme, arrière !
Il s' agenouille.
Miséricorde, mon Dieu ! Pardonnez-moi !
Aimez-moi ! ... c' est ta grâce qui fait les purs, ton
amour qui fait les bons. Pitié ! Pitié !

p645

Le Diable.
Point de pitié ! La miséricorde ne descendra pas sur
un pécheur tel que toi.
Antoine
priant.
Ah ! Jésus ! Fils de Dieu, qui es Dieu, et Dieu
comme le père, Dieu comme le saint-esprit ! ... vous
êtes un ! ...
Le Diable.
Je suis plusieurs ! Je m' appelle légion.
Antoine.
Tu as envoyé ton fils...
Le Diable.
Un autre viendra !
Antoine.
... pour établir ton église !
Le Diable.
Il la renversera !
Le diable, se posant derrière saint Antoine, lui
crie dans les oreilles, si fortement qu' Antoine, à
genoux, se courbe comme un roseau, tantôt tombant sur
les poignets, puis se relevant, mais continuant
toujours sa prière, tandis que le diable dit :
il naîtra dans Babylone et d' une vierge aussi, d' une
vierge consacrée a seigneur, qui aura forniqué avec
son père. Il se fera circoncire parmi les juifs. Il
rétablira le temple. Il convertira d' abord des
proconsuls, des princes, des rois, l' empereur de
Taprobane, la reine de Scythie et trois papes l' un
après l' autre. Il enverra ses messagers sur toutes les
routes, ses prophètes à toutes les nations, ses
soldats contre toutes les villes.
Il sera beau. Les femmes délireront à cause de lui.
Il gorgera les foules. On s' endormira sur les portes,
l' estomac plein jusqu' aux dents. Il assouvira la
luxure du luxurieux, la cupidité de l' avarice, la
convoitise de l' œil, le ventre jaloux. Il exaltera
les forts et il abaissera les humbles. Il tuera les
fidèles avec l' épée, il les assommera avec des
massues, il les broiera avec

p646

des pilons, et il brûlera toutes les églises comme des
poulaillers pleins de vermine.
Les mulets de ses esclaves, sur des litières de
laurier, mangeront la farine des pauvres dans la
crèche de Jésus-Christ. Il établira des gladiateurs
sur le calvaire et, à la place du saint-sépulcre,
un lupanar de femmes nègres qui auront des anneaux
dans le nez et qui crieront des mots affreux.
Il marchera sur la mer, il volera dans les airs, et
il s' enfoncera sous la terre, tel qu' un poissn qui
plonge. Il élèvera des tempêtes, il calmera les flots.
Il fera fleurir les arbresmorts, il desséchera les
arbres en fleurs. Des diamants ruisselleront sur ses
sandales, des parfums sortiront de son haleine.
Partout où il portera les mains couleront des gouttes
de sang, et il répondra : " je suis le messie ! "
Antoine
priant.
Colombe du saint-esprit, fais passer sur ma face le
rafraîchissement des vents célestes ! ... ah !
Coulez ! Coulez ! Mes pleurs, et emportez mon âme
dans le débordement continu de l' immense amour.
Le Diable.
Il appellera des magiciens de tous les pays. Il
parlera tous les langages. Il connaîtra toutes les
écritures. Ce sera comme si tout le monde était fou,
et l' on se dira : " qu' y a-t-il ? Qu' y a-t-il ? " -et
quand il aura prêché la terre pendant deux ans plus
cent quatre-vingt-trois jours, qu' il aura persécuté
les fidèles devenus des apostats ou des martyrs,
qu' il aura ruiné les saints lieux, ouvert tous les
cachots, égorgé tous les prêtres, accaparé les
multitudes ; qu' il possédera des roaumes, des
trésors, des armées, le ciel enverra à la fois le
prophète élie et le prophète énoch : il tuera élie,
il tuera énoch ; et leurs crânes grattés avec des
fers de lance serviront de boît pour le fard et de
cassolettes à parfum.
Antoine.
J' entends la voix du démon qui hurle autour de moi,
mais avec ta force, ô Dieu puissant, je me rirai de
ses fureurs. Je chanterai tes louanges durant
l' épouvantement des tentations. Je suis comme un
homme tombé à la mer et qui donne de grands coups de
reins pour remonter dans la chaloupe. Accepte-moi !
Prends-moi ! Miséricore ! Miséricorde !

p647

Le Diable.
Alors le rêve du mal s' épanouira comme une fleur de
ténèbres, plus large que le soleil. Il y aura des
envrements de l' orgueil si âcres et si longs, et des
joies de la luxure si frénétiques et des miasmes du
néant si renversants, que les anges arracheront leurs
ailes, le saint maudira sa vertu, le martyr se
désolera de son supplice ; les élus pousseront des
huées furieuses autour de Jésus-Christ. On le
désertera dans son ciel, et l' enfer débordé s' étalera
sur le monde.
Antoine continue à prier.
L' orgueil, la tête basse, s' enfonce dans son manteau.
La colère reste immobile. L' envie ferme les yeux.
Toutes les filles du diable sont consternées.
Mais il déploie sa grande aile verte et, la faisant
tourner rapidement comme une fronde, il en frotte les
lèvres des péchés, qui se ruent pêle-mêle autour de
saint Antoine et hurlent effroyablement.
La Luxure.
Veux-tu des vierges blanches comme la lune ?
Aimes-tu mieux des femmes couleur d' ambre, aux
ricanements altiers et qui se tordront comme des
vipères, dans les replis d' une lubricité inventive,
plus féroce que la haine, et sérieuse comme une
religion ? Tu sentiras contre tes flancs le froid
métallique de leus bracelets d' or, et ta chair
bondir sous leurs baisers, ton âme se fondre à leurs
prunelles, tout ton être se dissoudre dans les
effluves d' un délire enragé.
La Colère.
Viens ! Viens ! Tu dégorgeras ton âme de la fureur
qui l' étouffe, tu ne sais pas les plaisirs de
l' assassinat, les voluptés qui vous prennent, quand on
lève le couteau, et quelle joie vous ravage, quand il
retombe et qu' il pénètre.
La Gourmandise.
Tu vas avoir tout de suite et pour toi seul des chairs
rouges épicées, plus vaporeuses qu' un nuage, avec
des boissons grasses à la glace, et des fruits d' une
couleur palpitante, qui semblent vivre comme des
bêtes. Tu en mangeras ! Tu en boiras ! Et
continuellement, toujours, sans cesse, à en baver, à
en crever !

p648

L' Avarice.
Veux-tu des tas d' or, des palais, des peuples et des
navires à voiles de pourpre, des bains de jaspe ? ...
tu te rouleras sur les monceaux d' argent comme sur de
la luzerne coupée, et tu entendras, au
retentissement du métal, sonner dans ton cœur totes
les corruptions et les puissances.
Antoine.
Non ! Non ! J' aime mieux le retentissement de mon
chapelet, le bois de mon crucifix et la terre dure
de ma cabane !
L' Envie.
Tout ce que tu n' as pu atteindre, je le ravalerai
pour ta satisfaction ! Tu verras les doctes
confondus, les grands abaissés, les riches appauvris,
et les belles femmes dédaigneuses que tu convoitais,
pleurant sous la lanterne d' un lupanar, avec des
matelots et des charretiers qui leur cracheront à la
figure.
La Paresse.
Enfoui sous le sommeil, plonge-toi dans les
béatitudes de l' inaction ! Ta pensée, comme un
vautour hors d' haleine, ira de plus en plus
rétrécissant son vol, pour s' abattre sur la terre.
Tu savoureras l' immobilité du néant dans le bonheur
de vivre, et tu arriveras à n' être plus qu' une sorte
de palpitation, et comme une plante humaine.
La Science
triomphante.
Je t' apprendrai la place où des soleils
apparaîtront, et la caverne au bord des flots, où
pourrit la momie de Cléopâtre. Je ressusciterailes
siècles, je t' ouvrirai la terre ; tu comprendras la
nature et l' ide, le bien et le mal, et ton immense
amour englobera, comme l' éther, l' universalité
multiple de la création. Une soif du vrai, plus
désintéressée que l' espoir du paradis, te poussera
vers Dieu, et tu le sentiras grandir dans le
développemnt de ta pensée, comme le firmament qui
s' élargira sous l' envergure chaque jour plus vaste de
ta contemplation.
L' Orgueil.
Il faut que tu te regardes comme le centre du mode.
Tu seras chaste et tu seras fort, tout impassible et
intelligent comme le

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seigneur lui-même. Allns ! Lève la tête ! Pose-toi
en face de Dieu ! Dédaigne tout ! Aucun triomphe ne
vaut la joie d' en rire, et il y a quelque chose qui
dépasse les sommets les plus hauts, c' est de les
mépriser parce qu' ils se trouvent trop bas ! Nourris
égoïstement ce plaisir farouche ! Gratte ta plaie !
Adore-toi !
Antoine.
Je m' abaisserai, seigneur ! Je courberai dans la
poussière mon front et mon orgueil. Je veux me tenir
devant toi continuellement comme un bélier sur
l' autel, comme un holocauste qui fume.
Alors
Le Diable
écarte d' un geste tous les péchés et, s' avançant
courbé vers saint Antoine :
oui ! Repousse-les ! Elles sont vieilles et tu n' as
plus besoin d' elles pour venir à moi ! Ne vois-tu
pas quel désir du mal fait haleter les hommes à ma
poursuite, depuis le commencement du monde ? Mais
nous nous touchons, maintenant je les étreins. Le
souffle que j' exhale est l' atmosphère de leurs
ensées, et moi qui les perdais par le corps, je les
perds par l' esprit. Un vertige nouveau pousse à
l' abîme l' humanité rassasiée ! Entends-tu les
civilisations pourries craquer dans les ténèbres,
comme des palais qui s' écroulent ? Les dieux sont
morts, Babel recommence ! Le mal enfin triomphe, et,
par toutes les voix, il entonne, dans l' immensité
vaincue, l' hosanna formidable de son apothéose ! ...
veux-tu qu' il passe en toi ? ... veux-tu te repaître
de sa beauté infinie ? ... veux-tu devenir le diable ?
Antoine
priant.
Ah ! Miséricorde ! Miséricorde ! Béni ton nom !
Bénies tes œuvres et que bénie soit ta colère ! Je
ne cherch pas à te comprendre, mais à t' aimer ; je ne
désire pas vivre, je ne veux pas mourir. ô sante
vierge ! ô Jésus ! ô saint-esprit. Miséricorde !
Miséricorde !
Alors le ciel se déchire, et des nuages se repliant
sur eux-mêmes largement, découvrent le soleil qui
apparaît au milieu, un immense soleil couleur d' or
avec de grands rayons obliques et qui passent,
entre les bouffissures des nuées, comme les cordons
d' un tabernacle entr' ouvert. Il frappe en plein le
visage de saint Antoin. Le diable baisse la tête ;
les péchés, livides et tout en sueur, râlent
d' épuisement.

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Le Cochon
se réjouissant.
Ah ! Quel bon solei ! J' avais si peur dans la nuit !
Le Diable
d' une voix forte.
L' heure a sonné ! Il nous faut partir !
La mort remonte à cheval ; les péchés ont disparu.
Antoine
lève les bras au cil ; les larmes coulent de ses
yeux ; il s' écrie :
ah ! Merci ! Merci, seigneur !
Le Diable
se retourne d' un bond et lui dit :
qu' importe ? Puisque les péchés sont dans ton cœur,
et que la désolation roule dans ta tête ! ... serre
ton cilice, jeûne, déchire-toi, ravale-toi ! Cherche
les paroles les plus saintes, les pénitences les
plus dures, et tu sentiras courir dans ta chair
meurtrie des effluves de volupté. Ton estomac vide
appellera les festins, et les mots de la prière se
changeront sur ta bouche en exclamations de
désespoir. La satisfaction de tes mérites te gonflera
d' orgueil, la fatigue de ta vertu te sifflera
l' envie ! Quand la concupiscence deschoses t' aura
quitté, alors arriveront les convoitises de l' esprit,
et tu battras avec ta tête les pierres de l' autel,
tu baiseras ta croix, mais la flamme deton cœur
n' échauffera point son métal ! Tu chercheras un
couteau : je reviendrai, je reviendrai ! ...
Antoine
priant.
Comme il te plaira, seigneur !
Le Diable
en riant, s' éloigne.
Hah ! Hah ! Hah !

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Anoine
priant.
Fais que je t' aime !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Oh ! Jésus ! Oh ! Doux Jésus !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Miséricorde ! Miséricorde !
Hah ! Hah ! Hah !
Antoine.
Oh ! Jésus, Jésus !
Le Diable.
Hah ! Hah ! Hah !
Le rire du diable se répète dans l' éloignement et
saint Antoine continue à prier.



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