ÉTUDES PÉDAGOGIQUES
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Sujets de didactique pour l’agrégation interne
session 2009
Lettres modernes

En vous inspirant du programme de la classe de Première, vous étudierez le groupement de textes suivant. Vous élaborerez un projet d’ensemble dont vous justifierez les orientations et préciserez les modalités d’exécution en classe.

Flaubert, Madame Bovary, 2e partie : de « Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque [...] » à « Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie »

Flaubert, L’Education Sentimentale, 1re partie : de « Les dîners recommencèrent ; et plus il fréquentait madame Arnoux, plus ses langueurs augmentaient » à « Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine. »

Proust, « L’affaire Lemoine par Gustave Flaubert » in Le Figaro, mars 1908, Pastiches et mélanges, 1919 : « Enfin le président fit un signe, un murmure s’éleva, deux parapluies tombèrent [...] » à « dans la niaiserie particulière de son rêve »

Queneau, Le Chiendent, chapitre VI, « la petite vie allait recommencer » [...] « Mais aller foutre son pèze dans la caisse d’un casino, ça, a n’l’aurait pas fait »

Flaubert, Madame Bovary

Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne ; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n’importe où ; d’ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. Ah ! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

Flaubert, L’Éducation sentimentale I, V

Les dîners recommencèrent ; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l’énervait, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exister.

Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. A l’éventaire des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d’elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; - et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible.

Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.

Proust, Pastiches et mélanges

« L’Affaire Lemoine, par Gustave Flaubert »

Enfin le président fit un signe, un murmure s’éleva, deux parapluies tombèrent : on allait entendre à nouveau l’accusé. Tout de suite les gestes de colère des assistants le désignèrent ; pourquoi n’avait-il pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention ? Tous, et jusqu’au plus pauvre, auraient su - c’était certain - en tirer des millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret où l’on croit posséder ce qu’on pleure. Et beaucoup se livrèrent une fois encore à la douceur des rêves qu’ils avaient formés, quand ils avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant d’avoir dépisté l’escroc.

Pour les uns, c’était l’abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du Bois, de l’influence à l’Académie ; et même un yacht qui les aurait menés l’été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est curieux, mais la nourriture y sent l’huile, le jour de vingt-quatre heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours blancs ?

À certains, les millions ne suffisaient pas ; tout de suite ils les auraient joués à la Bourse ; et, achetant des valeurs au plus bas cours la veille du jour où elles remonteraient - un ami les aurait renseignés - venaient centupler leur capital en quelques heures. Riches alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l’utopie humanitaire. (D’ailleurs, à quoi bon ? Un milliard partagé entre tous les Français n’en enrichirait pas un seul, on l’a calculé.) Mais, laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort et l’influence, se feraient nommer président de la République, ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage de liège qui amortit le bruit des voisins. Ils n’entreraient pas au Jockey-Club, jugeant l’aristocratie à sa valeur. Un titre du Pape les attirait davantage. Peut-être pourrait-on l’avoir sans payer. Mais alors à quoi bon tant de millions ? Bref, ils grossiraient le denier de saint Pierre tout en blâmant l’institution. Que peut bien faire le Pape de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de faim ?

Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux, se sentaient prêts à défaillir ; car ils l’auraient mise aux pieds d’une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu’ici, et qui leur aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps. Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu’à la fin de leurs jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d’un grand fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards, l’oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter la marée et s’entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un fauteuil d’osier sous une tente rayée de bleu, entre des boules de métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs violettes, descendant jusqu’à l’eau rapide qu’elles touchent presque, dans la lumière crue d’un après-midi sans soleil, le long d’un mur rougeâtre qui s’effritait. À ceux-là, l’excès de leur détresse ôtait la force de maudire l’accusé ; mais tous le détestaient, jugeant qu’il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la célébrité, du génie ; parfois de chimères plus indéfinissables, de ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans la niaiserie particulière de son rêve.

Queneau, Le Chiendent


La petite vie allait recommencer. C’était fini les grands espoirs. La grande vie. Les grandes perspectives. Elle avala sa menthe verte, en se poissant les douas.

Alle aurait commencé par s’acheter quéques robes, des chouettes alors, qui l’auraient rajeunie de vingt ans et elle s allée chez l’institut d’ beauté, où s’ qu’on l’aurait rajeunie de vingt ans. Total, quarante. Ça fait qu’elle en aurait eu quinze. Avec de la monnaie, qu’est-ce qu’on ne fait pas Ensuite de quoi, a s’rait allée chez 1’ marchand d’ bagnoles. Une bathouze qu’elle aurait dit, avec un capot long comme ça, et des coussins bien rembourrés. Quéque chose qui fasse impressionnant. Alle aurait pris une femme de chambre et un chauffeur et en route pour Montécarlau. Et puis elle aurait aussi acheté une villa à Neuilly avec eau, gaz, électricité, ascenseur, cuisine électrique, frigidaire, chauffage central, teuseufeu, et peut-être une salle de bains. Alle commencerait par faire remplir sa cave de champagne. Tous les jours, à tous les repas, champagne, sauf le matin, au lever, toujours comme d’habitude, boudin froid et gros rouge.

Et c’était là qu’ ça avait commencé. Tout ça. L’ jour où Marcel s’ faisait tamponner par le taxi d’ son copain. Après tout, c’était même la veille, pisque c’est à cause du premier écrabouillement qu’alle était revenue à c’ café. Quelle courge alle avait tété. Croire comme ça à un gosse ! C’est menteur les mômes, faut jamais croire c’ qui disent. Le p’tit salaud. Il avait la mort d’Ernestine su’ la conscience, après tout ; c’était pas elle. Et puis alle s’en foutait d’la mort d’Ernestine. Mais avoir perdu son temps, s’êt’ fourré des tas d’sornettes dans la tête, s’être imaginé des tas d’ trucs.

Fallait qu’alle en ait eu une couche ! Ah merde alors. Quand elle y pensait, alle s’en mordait l’croupion d’ rage. Non, vrai, avoir cru pendant deux mois qu’a finirait dans la peau d’une vieille richarde, entretenant des gigolos et des p’tits fox-toutous, avoir cru qu’a pourrait finir, à cinquante-cinq piges, par s’payer ses trente-six volontés, avoir cru ça pasqu’un couillon d’marmot lui avait raconté des bobards qui t’naient pas d’bout ! Y avait pas d’quoi êt’ fière. Non vrai, y avait pas d’ quoi. Et alle s’en vanterait pas.

A s’voyait déjà arrivant au casino, quéquepart au soleil, dans un patelin ousqu’i fait toujours beau ; a s’voyait arrivant au casino, avec épais comme ça d’poudre sur la gueule, les nichons rafistolés et une robe à trois mille balles su’l’dos, entre deux types bien fringués en smoquinges et les cheveux collés su’l’crâne, des beaux mecs, quoi. Et les gens i zauraient dit : Qui c’est celle-là qu’a des diamants gros comme le poing ? C’est-y la princesse Falzar ou la duchesse de Frangipane ? Non, non, qu’i zauraient dit les gens renseignés, c’est Mme du Belhôtel, qui s’occupe d’œuvres de bienfeuzouance et du timbre antiasthmatique. Alle a été mariée avec un prince hindou, qu’i diraient les gens, c’est s’qu’essplique sa grosse galette. En tout cas, y a une chose qu’elle aurait pas fait, ça aurait été d’jouer à la roulette. C’est idiot. On perd tout c’qu’on veut. Non sa belle argent, elle l’aurait pas j’tée comm’ça su’l’tapis vert, pour qu’alle s’envole et qu’alle la r’voie pus. Non. Alle aurait pas reculé d’vant la dépense, ça non ; pour la rigolade, elle aurait été un peu là. Mais aller foutre son pèze dans la caisse d’un casino, ça, a n’l’aurait pas fait.

Mentions légales