Préfaces de Raymond Queneau à Bouvard et Pécuchet

Les manuscrits de la bibliothèque municipale du Havre

Transcription de Guillaume Rousseau

Bouvard et Pécuchet fait partie des œuvres maîtresses du panthéon littéraire de Raymond Queneau. Si Queneau admire tant ce roman, c’est d’une part parce qu’il le considère comme une œuvre de premier plan dans la littérature occidentale (aussi n’hésite-t-il pas à le placer aux côtés d’autres chefs-d’œuvre comme L’Odyssée, Le Satiricon, Don Quichotte, Ulysse…), d’autre part parce qu’il y retrouve ses propres réflexions et préoccupations (l’encyclopédisme, le scepticisme…). Queneau avait déjà rendu hommage une première fois au roman posthume de Flaubert en parodiant la rencontre des deux compères dans l’incipit des Derniers jours. Un roman comme Les Enfants du limon sera également hanté par le spectre de Bouvard et Pécuchet (voir la fin de la Préface Fontaine). Mais l’intérêt et l’admiration de Queneau pour le roman de Flaubert apparaîtront surtout lors de son travail de préfacier qui s’ordonne autour de trois textes majeurs. Une première préface sera publiée en 1943 dans la revue Fontaine, puis paraîtra aux éditions Le Point du Jour en 1947 une seconde version, et enfin une dernière en 1959 dans la collection « Le Livre de Poche classique ».

Nous mettons en ligne les documents de genèse relatifs aux deux premières préfaces, manuscrits conservés dans les fonds de la bibliothèque municipale du Havre. Entre la préface de 1943 et celle de 1947, un texte intermédiaire non publié, que nous appellerons « Notes critiques sur Fontaine », permet de se rendre compte qu’il s’agit, en réalité, d’un travail de réécriture continu (voir la présentation détaillée pour chaque tableau génétique). Nous accompagnons ces trois tableaux génétiques des autres brouillons du dossier « Bouvard et Pécuchet ». Le lecteur pourra ainsi découvrir les passages non retenus pour les préfaces ainsi que le travail de préparation organisé en trois ensembles (notes sur le roman, fiches synthétiques classées par sujet et notes éparses).

PRÉFACE FONTAINE (1943)

La première préface à Bouvard et Pécuchet que Raymond Queneau rédige devait être tout d’abord une introduction pour une édition belge du roman (voir le début de la Préface Point du Jour). Mais cette édition ne sortira pas. Dès le début, Queneau n’hésite pas à recycler son travail : le texte paraît en 1943 dans le numéro 31 de la revue Fontaine dirigée par Max-Pol Fouchet et publiée alors à Alger. Il est présenté sous le titre d’« Introduction à Bouvard et Pécuchet » : l’ambiguïté générique du texte – entre introduction et préface – est soulignée par la mise en regard du titre de l’article et de la note au bas de la page 1. Nous donnons ici les différentes étapes de ce travail, à savoir les manuscrits, les tapuscrits et enfin la version publiée.

Cette préface n’est cependant qu’une première étape. Insatisfait de son texte écrit sans connaître « la bibliographie du sujet », Queneau entreprend de le corriger à l’aide d’un système de notes complexe (voir la présentation du second tableau génétique). Aussi pouvons-nous voir dans la version publiée que les ajouts essentiels de Queneau concernent justement ces appels de notes. De façon très certainement consciente, Queneau suivait la logique même des deux parties de Bouvard et Pécuchet, la seconde partie devenant alors le pendant nécessaire de la première, son miroir critique.

NOTES CRITIQUES SUR FONTAINE

Insatisfait de sa première préface publiée dans Fontaine en 1943, Raymond Queneau choisit cependant de la conserver sans la modifier mais il ajoute tout un arsenal de notes critiques qui constitue un pan essentiel du travail de réécriture des préfaces à Bouvard et Pécuchet. Dans la perspective de ces notes correctives, Queneau a davantage travaillé le texte même du roman comme en témoignent ses notes chapitre par chapitre (voir « Préparation ») et surtout, il a alors lu davantage les critiques autour du roman : il s’appuie en particulier sur les ouvrages de René Descharmes (Autour de Bouvard et Pécuchet. Études documentaires et critiques, Paris, Librairie de France, 1921) et D. L. Demorest (À travers les plans, manuscrits et dossiers de Bouvard et Pécuchet, Paris, Les Presses modernes, 1931) qui se voit gratifié d’un op. laud. [opus laudatum, formule utilisée pour renvoyer à un ouvrage déjà cité avec éloges].

Les notes de Queneau corrigeant la préface de Fontaine tendent à devenir un article critique à part entière. D’une part, le matériel des notes apparaît bien plus long que le texte originel sur lequel elles se greffent. D’autre part, au cours de l’élaboration de ses notes, Queneau a soin de proposer des renvois internes de note à note. Tout se passe comme si Queneau, en rhapsode, tissait ces notes entre elles afin de retrouver une cohérence au-delà de la discontinuité première.

Nous proposons ici les différents états de ces notes depuis les manuscrits jusqu’au tapuscrit corrigé. Le tapuscrit de référence qui présente l’intégralité des folios est placé en deuxième ligne : il doit être complété par la première ligne où le tapuscrit correspondant de la deuxième ligne est corrigé (fautes de frappe et ajouts de mots manquants).

PRÉFACE POINT DU JOUR (1947)

La Préface Point du Jour datant de 1947, qui sera reprise dans le recueil critique Bâtons, chiffres et lettres (en 1950 puis 1965), est un jalon essentiel dans le projet de Bouvard et Pécuchet. À nouveau, Queneau revient sur la naïveté de sa première préface. Mais, à la différence des « Notes sur Fontaine », celle-ci est intégrée, assimilée dans le corps même de la nouvelle préface (un peu à la manière dont Queneau assimile ses fous littéraires dans le projet des Enfants du limon). Queneau y reprend pour l’essentiel la matière de ses notes sur Fontaine ; les ajouts concernent essentiellement le début de la préface où le texte cité de Fontaine est encadré par des commentaires ironiques. Nous proposons ici les manuscrits qui correspondent à ces ajouts ainsi que deux états successifs de tapuscrits. Il est à noter que la Préface Point du Jour fera l’objet d’une prépublication partielle dans le journal L’Action (26 avril 1946), article qui apparaît alors en première ligne du tableau génétique.

PASSAGES NON RETENUS

Outre les trois tableaux génétiques depuis la préface Fontaine jusqu’à la préface Point du Jour, nous proposons ici la lecture des passages non retenus. Il convient de distinguer deux textes relativement longs (un tapuscrit rouge intitulé « Bouvart [sic] et Pécuchet » [N1, 41, 44, 45, 45v, 46] et un manuscrit qui apparaît comme une variante de la fin de la Préface Fontaine [M16 à 19]) et les passages sensiblement plus courts se centrant sur un aspect de l’œuvre en particulier (parmi lesquels : B&P roman du couple, B&P le Satiricon catalysé, B&P le Larousse anostomosé, B&P une intelligence de clowns, B&P et les autodidactes…).

TRAVAIL DE PRÉPARATION

Le travail de préparation de Queneau pour les préfaces à Bouvard et Pécuchet s’ordonne autour de deux grands pôles : la prise de notes sur le roman lui-même (tableaux chapitre par chapitre, citations extraites de la première mais aussi de la seconde partie de B&P), des réflexions critiques concernant les différents aspects du roman (nous avons distingué les fiches synthétiques où Queneau mentionne explicitement le sujet traité en haut du folio et les notes éparses).

REMERCIEMENTS

Les manuscrits, tapuscrits et épreuves corrigées des Préfaces à Bouvard et Pécuchet ont été numérisées par la bibliothèque municipale du Havre. Nous remercions Françoise Legendre, directrice des bibliothèques municipales, et Dominique Rouet, conservateur des fonds patrimoniaux.

Nous remercions également Yves Ouallet, professeur à l’université du Havre, à l’origine du projet, et Jean-Marie Queneau, pour avoir autorisé cette publication.


Guillaume Rousseau


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