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Extraits de la correspondance de Gustave Flaubert
concernant L'Éducation sentimentale  [1862 à 1869]

 

 

L'esthétique


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Ces extraits de lettres sont le résultat de l’indexation thématique. Ne soyez donc pas surpris d’y trouver les abréviations, la ponctuation, l'orthographe et les repentirs présents dans le manuscrit des lettres. Les ratures n'y apparaissent pas.
En voici un exemple : « Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. »

 

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Regard critique sur l'œuvre en construction

Principes esthétiques
 

1 - à Lévy Michel, Croisset, 07 avril 1863  

Lettre n° 4222   

Quant à ce que j'ai envie de faire ce sera du moderne. Rassurez-vous

2 - à Duplan Jules, Croisset, 07 avril 1863  

Lettre n° 1214   

Mais le dessin général en est mauvais ! Ça ne fait pas la pyramide ! Je doute que j'arrive jamais à m'enthousiasmer pr cette idée. Je ne suis pas gai.

3 - à Duplan Jules, Croisset, 15 avril 1863  

Lettre n° 1216   

Les faits me manquent. Je n'y vois point de scènes principales. – Ça ne fait pas la pyramide. Bref, ça me dégoûte.

4 - à Goncourt Edmond et Jules de, Croisset, 06 mai 1863  

Lettre n° 1220   

Le premier est une série d'analyses et de potins médiocres sans grandeur ni beauté. la vérité n'étant pas pr moi la première condition de l'art, je ne puis me résigner à écrire de telles platitudes bien qu'on les aime actuellement.

5 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 06 octobre 1864  

Lettre n° 1331   

Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; « sentimentale » serait plus vrai. C'est un livre d'amour, de passion ; mais de passion telle qu'elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. Le sujet, tel que je l'ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. Les faits, le drame manquent un peu ; et puis l'action est étendue dans un laps de temps trop considérable

6 - à Duplan Jules, Croisset, 24 novembre 1864  

Lettre n° 1342   

Je crois que mon roman ne m'empoignera jamais ? C'est là surtout ce que je lui reproche ! Les héros inactifs sont si peu intéressants !

7 - à Primoli Charlotte (comtesse), Croisset, 27 août 1866  

Lettre n° 1493   

C'est bien le dernier de ce genre que je fabrique ! Les vulgarités de la vie sont assez écœurantes sans que l'Art les reproduise ! Pourquoi ne pas se maintenir dans les hautes régions ? Pourquoi ne pas rêver tout ce qui nous manque ?

8 - à Duplan Jules, Croisset, 27 janvier 1867  

Lettre n° 1563   

Ton géant a durement travaillé cet hiver ! Mais qu'on me pende si j'ai une idée sur la valeur de la chose ! Voilà ce qu'il y a d'atroce dans ce bouquin, il faut que tout soit fini pr savoir à quoi s'en tenir. Pas de Scène Capitale, pas de morceau, pas même de métaphores car la moindre broderie emporterait la trame

9 - à Bosquet Amélie, Croisset, 22 septembre 1867  

Lettre n° 1661   

Il est inutile que je vous ennuie de mes jérémiades mais je suis terriblement inquiet de ce livre. Sa conception me paraît vicieuse ?

10 - à Barbès Armand, Croisset, 08 octobre 1867  

Lettre n° 1664   

Bien que mon sujet soit purement d'analyse, je touche quelquefois aux événements de l'époque. Mes premiers plans sont inventés et mes fonds réels

11 - à Sand George, Croisset, 30 octobre 1867  

Lettre n° 1668   

Quant à celui que je fais j'ai peur que la conception n'en soit vicieuse, ce qui est irrémédiable. Des pers caractères aussi mous intéresseront-ils ? On n'arrive à de gds effets qu'avec des choses simples, des passions tranchées. – Mais je ne vois de simplicité nulle part dans le monde moderne ?

12 - à Sand George, Croisset, 18 décembre 1867  

Lettre n° 1683   

Je tâcherai – du reste – dans la 3e partie de mon bouquin roman, (quand j'en serai à la réaction qui a suivi les Journées de juin) d'insinuer un panégyrique dudit – à propos de son livre De la propriété – œuv & j'espère qu’il sera content de moi – Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde – sans risquer de passer, plutard, pr un imbécille ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous indignent exaspèrent. – Disséquer est une vengeance

13 - à Roger des Genettes Edma, Lieu non indiqué, 1867  

Lettre n° 1689   

Je doute de la réussite de ce livre ; parce que j'en crois la conception vicieuse et même impossible. Toutes les malices d'exécution ne rachèteront pas la difformité constitutionnelle de l'idée première. Cette idée-là est trop complexe et trop vraie pour être plastique. On ne fait de chefs-d'œuvre qu'avec des idées simples et des passions violentes

14 - à Commanville Caroline, Paris, 09 mars 1868  

Lettre n° 1706   

Je me livre aussi à pas mal de courses relat pr avoir des renseignements sur 48. et j'ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques. Les fonds emportent mes premiers plans

15 - à Duplan Jules, Paris, 14 mars 1868  

Lettre n° 1711   

j'ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques de 48 ! J'ai peur que les seconds fonds ne dévorent les premiers plans ? C'est là le défaut du genre historique. Les personnages de l'histoire sont plus intéressants que ceux de la fiction, surtout quand ceux-là, surtout ont des passions modérées. On s'intéressera [illis.] moins à Frédéric qu'à Lamartine ?

16 - à Sand George, Croisset, 05 juin 1868  

Lettre n° 1741   

Dans l'autre, vous m'envoyez pr remplacer le mot libellules celui d'alcyons. Georges Pouchet m'a indiqué celui de gerre des lacs (genre Gerris). Eh bien ! ni l'un ni l'autre ne me convient, parce qu'ils ne font pas tout de suite une image pr le lecteur ignorant. Il faudrait donc décrire ladite bestiole ? Mais ça ralentirait le mouvement ! Ça emplirait tout le paysage ! Je mettrai des insectes à gdes pattes, c'est clair ou de longs insectes, c'est ce sera clair & court

17 - à Sand George, Croisset, 05 juin 1868  

Lettre n° 1741   

Mais mon sempiternel roman m'assomme parfois d'une façon incroyable ! ces minces particuliers me sont longs lourds à remuer ! Pourquoi se donner du mal sur un fond si piètre !

18 - à Leroyer de Chantepie Marie-Sophie, Croisset, 05 juillet 1868  

Lettre n° 1752   

je ne recommencerai plus de pareilles besognes. Cette cohabitation morale avec des bourgeois me tourne sur le cœur et m'épuise. Je sens le besoin de vivre dans des milieux plus propres

19 - à Mathilde (princesse), Croisset, 09 septembre 1868  

Lettre n° 1779   

après quoi je n'en fais plus de pareil. Les bourgeois sont trop laids en nature pour s'éreinter à les peindre

20 - à Sand George, Paris, 03 avril 1869  

Lettre n° 1853   

À propos de titres, vous m’aviez promis de m’en trouver un pr mon roman, à moi, voici celui que j’ai adopté, en désespoir de cause « L’Éducation sentimentale,  – histoire d’un jeune homme – » Je ne dis pas qu’il soit bon. mais jusqu’à présent c’est celui qui rend le mieux la pensée du livre – Cette difficulté de trouver un bon titre me fait penser croire que l’idée du livre de l’œuvre (ou plutôt sa conception) n’est pas claire ? J’ai bien envie de vous en lire la fin

21 - à Tourgueneff Ivan, Croisset, avril 1869  

Lettre n° 4225   

J’ai déjà passé bien du temps à chercher un autre titre à mon roman. Mais je n’en vois pas d’autre. L’Éducation sentimentale a pour soi l’avantage de n’être pas commun, et après tout, cela rend l’idée du livre ?

22 - à Lévy Michel, Croisset, 05 août 1869  

Lettre n° 1905   

Quant au titre que vous n'aimez pas, tous les malins qui s'étaient chargés de m'en trouver un Me Sand, Tourgueneff, Du Camp y ont renoncé – et plusieurs femmes, dont je fais gd cas le trouvent excellent & alléchant. C'est d'ailleurs le seul qui rende l'idée du livre. Ainsi la chose s'appelle/ra irrévocablement L'Éducation sentimentale – 2 volumes. Je mets en sous-titre : « Histoire d'un jeune homme ».

23 - à Darcel Alfred, Paris, 14 décembre 1869  

Lettre n° 2000   

Vous êtes le seul, oui le seul (selon moi) qui ait trouvé le défaut capital du livre. Toute la l’avant-dernière colonne (« la répétition du même procédé sent un peu le système ... l’artifice de la composition », etc.) est pleine de vérité. – Donc, je vous remercie bien sincèrement.

24 - à Huysmans Joris-Karl, Croisset, 07 mars 1879  

Lettre n° 3704   

La dédicace où [vous] me louez pour L'Éducation sentimentale m'a éclairé sur le plan et le défaut de votre roman dont, à la première lecture, je ne m'étais pas rendu compte. Il manque aux Sœurs Vatard, comme à L'Édu. sentim. la fausseté de la perspective ! Il n'y a pas progression d'effet. Le lecteur, à la fin du livre, garde l'impression qu'il avait dès le début.