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Repères chronologiques

Yvan Leclerc

Les références des lettres renvoient toutes à la Correspondance,  t. II, éd. Jean Bruneau, Gallimard, La Pléiade, 1980. La plupart des lettres citées sont adressées par Flaubert à Louise Colet jusqu'en mai 1854 – date de leur rupture – puis à Louis Bouilhet. On ne mentionne les noms des correspondants que dans les autres cas. Entre tous les passages où il est question de l'oeuvre en cours, on retient ceux qui fournissent des indications de calendrier et de progression.

Les plans et scénarios généraux

1851
23 juillet
As-tu pris un parti ? est-ce toujours Don Juan ? est-ce l'histoire de Mme Delamarre, qui est bien belle ?
(lettre de Du Camp à Flaubert, p. 859)
2 août 
Je te donnerai pour ta Bovary tout ce que j'ai eu dans le corps à cet endroit, ça pourra peut-être te servir.
(lettre de Du Camp à Flaubert, p. 859)

Ces indices sont les seuls dont on dispose pour dater l'ouverture du chantier : pendant  les deux mois d'août et de septembre, Flaubert écrit probablement les plans et scénarios généraux. Des ajouts en marge et en interlignes ont pu être portés longtemps après.

Première partie

1851
20 septembre
J'ai commencé hier au soir mon roman. J'entrevois maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent. (p. 5)

1852
25 janvier
J'ai travaillé avec ardeur. Dans une quinzaine je serai au milieu de ma première partie. (p. 36)

3 mars
Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d'enfant. Je suis à moitié fou, ce soir, de tout ce qui a passé aujourd'hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu'à des récits de naufrages et de flibustiers. [...]
J'ai lu aujourd'hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité !  Que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu'elle existe !
Voilà deux jours que je tâche d'entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches. (p. 55)

Des notes sur les keepsakes se trouvent f° 5 v. Le nom de Bouilly  (Nicolas Bouilly, 1763-1842, auteur de livres pour les enfants) est cité dans le scénario f° 18.

27 mars
J'ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J'en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j'irai au Bal, et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait. (p. 63)

24 avril
Je suis maintenant arrivé à mon bal, que je commence lundi. J'espère que ça ira mieux. J'ai fait, depuis que tu m'as vu, 25 pages net (25 p. en 6 semaines). (p. 75)

À cette date, les scénarios du bal, f° 5 v, 6, 7 v, sont mis au point. 

2 mai
J'ai à faire une narration. Or le récit est une chose qui m'est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. (p. 83)

15-16 mai
Si tu savais ce que j'ai retranché et quelle bouillie que mes mss. ! Voilà 120 pages de faites ; j'en ai bien écrit 500 au moins. – Sais-tu à quoi j'ai passé tout mon après-midi avant-hier ? à regarder la campagne par des verres de couleur. J'en avais besoin pour une page de ma Bovary qui, je crois, ne sera pas des plus mauvaises. (p. 89).

Cet épisode, finalement supprimé, est programmé dans les scénarios f° 6 et 7 v.

23 mai
Cette première partie qui devait être finie d'abord à la fin de février, puis en avril, puis en mai, ira jusqu'à la fin de juillet. À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la deuxième partie m'inquiète beaucoup. (p. 93)

12 juillet
Dans une quinzaine j'espère avoir fini ma Ire partie. Encore une semaine ensuite pour la corriger et une autre pour revoir le tout. (p. 132)

18 juillet
Ce matin, j'ai été à un comice agricole, dont j'en [sic] suis revenu mort de fatigue et d'ennui. J'avais besoin de voir une de ces ineptes cérémonies rustiques pour ma Bovary, dans ma deuxième partie. [...] Ma première partie est à peu près faite. (p. 134)

22 juillet
Je suis en train de recopier, de corriger et raturer toute ma première partie de Bovary. Les yeux m'en piquent. Je voudrais d'un seul coup d'œil lire ces cent cinquante-huit pages et les saisir avec tous leurs détails dans une seule pensée. (p. 135)

26 juillet
Je viendrai te faire une petite visite dans les premiers jours de septembre, quand je ne serai pas encore bien en train et que le scénario de ma seconde partie sera bien retravaillé. (p. 139)

En août, Flaubert reprend (complète?) les pages du troisième scénario général,  qui correspondent à la deuxième partie d'alors : elle va jusqu'à la fin de Léon II. Le premier scénario d'ensemble de la deuxième partie (f° 15) peut dater de cette époque.

Deuxième partie

4 septembre
Depuis que nous nous sommes quittés [fin août], j'ai fait huit pages de ma 2e partie : la description topographique d'un village. Je vais maintenant entrer dans une longue scène d'auberge qui m'inquiète fort. (p. 150)

Ici peut se situer le plan topographique de Yonville (f° 16). Nous n'avons pas de plan ou de scénario partiel de la scène de l'auberge, mais un ensemble de notes au bas de la page où se termine le dernier scénario de la deuxième partie (f° 14 v).

19 septembre
Cette scène d'auberge va peut-être me demander trois mois, je n'en sais rien. [...] Je m'en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d'ensemble successives. (p. 160)

7 octobre
Je travaille un peu mieux. À la fin de ce mois j'espère avoir fait mon auberge.  (p. 170)

26 octobre
J'écris maintenant d'esquisse en esquisse ; c'est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. J'ai lu à Bouilhet, dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l'ouvrage de deux grands mois. Il n'en a point été mécontent et c'est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. Je n'y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! C'est peut-être s'en être bien tiré que de l'avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d'être en plein adultère. Alors on s'en donnera, et elle s'en donnera, ma petite femme !

16 décembre
Je suis en train d'écrire une visite à une nourrice. [...] J'étais en train, ce soir, d'écrire une scène d'été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. (p. 207)

Cette scène d'été est prévue dans une addition en marge d'un scénario d'ensemble (f° 19) qui va jusqu'à la baisade.

29 décembre
Je ne fais pas 4 pages dans la semaine et j'ai encore du chemin avant d'arriver au point que je me suis fixé [...] Quelles pyramides à remuer, pour moi, qu'un livre de 500 pages ! (p. 224)

1853
12 janvier
Bouilhet m'a fait dimanche dernier des objections sur un de mes caractères et sur le plan, auxquelles je ne peux rien. [...] Non, tout cela n'a pas été assez creusé peut-être. (p. 234)

15 janvier
J'ai ainsi maintenant 50 pages d'affilée, où il n'y a pas un événement. C'est le tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif. (p. 238)

29 janvier
Mon sacré nom de roman me donne des sueurs froides. En cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit ? Soixante-cinq pages ! dont trente-six depuis Mantes [14 novembre 1852]. [...] Le milieu des œuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j'en suis maintenant à la page 204) [...] Quand je serai revenu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade, qui sera le terme de la première partie de la deuxième. (p. 243)

La page 204 du manuscrit autographe correspond à la fin  du chapitre 4 de la IIe partie du roman achevé. « Le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade », qui commence à la visite de la fabrique est donc celui du folio 22.  Conformément aux divisions qui figurent en marge du troisième et dernier scénario général (f° 13 v), avec Rodolphe débute la deuxième (sous-) partie de la deuxième (partie). On constate en marge de ce folio une hésitation sur l'endroit exact où doit finir le premier mouvement de la deuxième partie : à l'apparition de Rodolphe ou à la baisade. La lettre ci-dessus retient apparemment la seconde hypothèse ; après une double rature, le scénario adopte la première.

17 février
Aujourd'hui pourtant je me suis remis à la Bovary ; je rêvasse à l'esquisse, j'arrange l'ordre. (p. 246)

23 février
Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! J'ai griffonné dix pages, d'où il en est résulté deux et demie. J'en ai préparé quelques autres.

5 mars
J'ai fait, depuis que nous nous sommes quittés, 8 pages ; et quand je pense que j'en ai encore 250 ! que dans un an je n'aurai pas fini ! (p. 235)

6 avril
Sais-tu, chère Muse, depuis le jour de l'an combien j'ai fait de pages ? Trente-neuf. Et depuis que je t'ai quittée ? vingt-deux. Je voudrais bien avoir terminé ce satané mouvement, auquel je suis depuis le mois de septembre, avant que de me déranger (ce sera la fin de la première partie de ma seconde). [...] Voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment, je m'exalte catholiquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller en confesse. (p. 297)

Rappelons que le premier mouvement de la deuxième partie s'arrête à la « baisade » avec Rodolphe.

10 avril
J'ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé. – [...] Bouilhet prétend pourtant que mon plan est bon, mais moi je me sens écrasé. (p. 301)

Le scénario de la visite au curé (f° 19 v) est donc antérieur à cette lettre du 10 avril 1853.

13 avril
Enfin je commence à y voir un peu dans mon sacré dialogue du curé. [...] Cela doit avoir 6 à 7 pages au plus, et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct). [...] À la fin de la semaine prochaine, cependant, j'en serai complètement débarrassé, j'espère. – Il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvements) et j'aurai fini le premier ensemble de ma seconde partie. L'adultère est mûr, on va s'y livrer (et moi aussi, j'espère alors). (p. 305)

26 avril
Je veux seulement [avant le rendez-vous de Mantes] écrire encore trois pages, au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. – Mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette 1re partie de la 2e, j'en aurais, en travaillant bien, pour jusqu'à la fin du mois de mai. [...] J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire. – [...] C'est trop long pour un homme que 500 pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240e, et que l'action commence à peine ! (p. 317-318)

30 avril
Hier soir je n'ai pu guère travailler (quoique j'aie fait une phrase sur les étoiles). (p. 318)

21 mai
Je suis bien désireux d'être dans une quinzaine de jours, afin de lire à Bouilhet tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'oeuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages, tandis que les préliminaires en auront plus du double. (p. 330)

26 mai
Oui, cela a bien marché aujourd'hui, je me suis à peu près débarrassé d'un dialogue archicoupé fort difficile, j'ai écrit au deux tiers une phrase pohétique, et esquissé trois mouvements de mon phramacien, qui me faisaient à la fois beaucoup rire, et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure. – J'en ai pour jusqu'à la fin du mois de juin, de cette 1re partie. J'ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire. (p. 332).

La « phrase pohétique » correspond probablement à la description du ciel vu par Emma, après le départ de Léon (II, 6, ms définitif f° 239). Elle a été préparée dans le scénario du folio 20 : « petite pluie d'été sur les arbres ». Quant aux trois mouvements de Homais, il s'agit des idées reçues sur la vie à Paris (esquisses du folio 23 v).

25 juin
Enfin, je viens de finir ma première partie (de la seconde) [...] Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle.  J'ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixantes pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l'action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N'est-ce pas une grande défectuosité ? (p. 361)

Récapitulons : 260 pages écrites, dont 158 pages pour la première partie, 120 pages pour le premier mouvement de la deuxième partie (d'après la lettre du 21 mai), 120 à 160 pages prévues pour la fin de cette deuxième partie, et 60 pages pour la troisième. Soient 440 ou 480 pages prévisibles, au total.

28 juin
Je suis accablé. La cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier dix heures du soir jusqu'à maintenant, de recopier 77 pages de suite qui n'en font plus que 53. [...] Ainsi, depuis la fin de février, j'ai écrit 53 pages! (p. 364)

2 juillet
Demain je lis à Bouilhet 114 pages de la Bovary, depuis 139 jusqu'à 251. Voilà ce que j'ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! (p. 372)

Ces pages correspondent au premier mouvement de la IIe partie, depuis l'arrivée à Yonville jusqu'à l'apparition de Rodolphe.

12 juillet
Je suis maintenant à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement (p. 382)

Il s'agit de la saignée du paysan amené par Rodolphe (voir II, 7, ms définitif f° 254), préparée par une addition du scénario f° 27. La note sur l'attitude de Homais vis-à-vis du sang  – celui des autres et le sien – (f° 40) est donc antérieure à la rédaction de cette scène.

15 juillet
J'ai été fort en train cette semaine. J'ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d'esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles. Elle sera énorme ; ça aura bien trente pages. [...] Une fois ce pas-là franchi, j'arriverai vite à ma baisade dans le bois par un temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'y verrai clair. (p. 386)

À cette date, le scénario des Comices est prêt (f° 26 v).

7 septembre [après des vacances à Trouville]
J'ai repris la Bovary. Voilà depuis lundi cinq pages d'à peu près faites ;  à peu près est le mot, il faut s'y remettre. (p. 426)

21 septembre
Voilà deux ans que j'y suis ! C'est long. Deux ans ! toujours avec les mêmes personnages et à patauger dans un milieu aussi fétide ! [...] À la fin de la semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. (p. 434)

30 septembre
Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j'ai fait quinze pages ce mois, mais non finies) [...] Ce soir, j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre fois. (p. 444)

La page des lampions sera finalement supprimée. Elle est prévue au bas du scénario des Comices, f° 26 : « lampions sur la façade de la mairie ».

7 octobre
Cette semaine pourtant, et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage). Mais quand les aurai-je faits ? (p. 447)

Les indications de cette lettre correspondent aux notes de régie du scénario des Comices f° 26 : « dialogue coupé par la description », « dialogue (coupé par Lieuvain) ».

12 octobre
Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j'aurai passé le nœud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d'un seul coup d'œil cette situation complexe. (p. 449)

6 novembre
Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés. [...] J'ai écrit seulement 20 pages en 2 mois. Mais elles en représentent bien cent ! (p. 464)

8 décembre
Sais-tu combien les comices (recopiés) tiennent de pages ? 23. – Et j'y suis depuis le commencement de septembre ! [...] J'ai relu, hier, toute la seconde partie. Cela m'a semblé maigre. (à Louis Bouilhet, p. 47)

9 décembre
Je suis très fatigué ce soir. (Voilà deux jours que je fais du plan, car enfin, Dieu merci, mes comices sont faits, ou du moins ils passeront pour tels, jusqu'à nouvelle révision.) (p. 476)

Le plan que Flaubert fait juste après les Comices pourrait bien se confondre avec le scénario d'ensemble du folio 24.

23 décembre
Depuis 2 h de l'après-midi (sauf 25 minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary.  Je suis à leur Baisade, en plein, au milieu.

Au milieu de la « baisade », c'est-à-dire au milieu du scénario partiel du folio 25 v.

25 décembre
Ma Bovary est sur le point immédiat d'être baisée et je cherche le mouvement dont j'ai la fin. [...] Revenu ce soir à 10 heures, et un peu excité par les fumées du vin, j'espère trouver mon coït. (à Louis Bouilhet, p. 486)

28 décembre
Du reste, la Bovary avance. La baisade est faite. – Et je la laisse, parce que je commence à faire des bêtises. Il faut savoir s'arrêter dans les corrections, d'autant qu'on ne voit pas bien les proportions d'un passage quand on est resté dessus trop longtemps. (p. 490)

1854
2 janvier
[Bouilhet] a été content de ma baisade. Mais, avant le dit passage, j'en ai un de transition qui contient 8 lignes, qui m'a demandé 3 jours, où il n'y a pas un mot de trop, et qu'il faut, pourtant, refaire ! encore ! parce que c'est trop lent. (p. 496).

18 janvier
J'ai encore 5 à 6 pages avant d'aller te voir. Il faut que je finisse la lune de miel de mes amants. J'écris présentement des choses fort amoureuses et extra-pohétiques. (p. 512)

 « Etat poétique » : tel est le premier temps des amours entre Emma et Rodolphe, dans le plan des folios 25 v et 28.

3 février
J'ai écrit ce mois-ci 3 pages, et en travaillant bien, je t'assure, sans distraction. Ces 3 pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n'est plus. C'est que tout cela probablement n'avait pas été bien conçu ? [...] Jusqu'à présent, j'avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J'en suis maintenant à un passage joyeux. J'échoue. [...] Puis je vais faire un peu de plan, pour travailler de suite à mon retour. (p. 521)

Le « passage joyeux » correspond à la lune de miel d'Emma et de Rodolphe : c'est le deuxième temps de leur liaison, d'après les plans des folios 25 v et 28.

7 avril
Je viens de recopier au net tout ce que j'ai fait depuis le jour de l'an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février, puisqu'à mon retour de Paris j'ai tout brûlé. Cela fait treize pages, ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. [...] Encore deux ou trois grands mouvements et j'apercevrai la fin. Au mois de juillet ou d'août, j'espère entamer le dénouement. [...] J'ai hier passé toute ma soirée à me livrer à une chirurgie furieuse. J'étudie la théorie des pieds bots. J'ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes. (p. 544)

La mention du pied-bot apparaît en marge du scénario f° 14. On ne possède pas de scénario partiel pour cet épisode. Les notes que prend Flaubert sur l'ouvrage de Vincent Duval, Traité pratique du pied bot, se trouvent parmi les brouillons (Mss g 223-4, f° 53).

18 avril
Tu me verras dans trois semaines au plus tard. Je n'ai plus, d'ici à mon départ, que cinq ou six pages à faire et, de plus, sept ou huit à moitié ou aux deux tiers faites. Je patauge en plein dans la chirurgie. J'ai été aujourd'hui à Rouen, exprès, chez mon frère, avec qui j'ai longuement causé anatomie du pied et pathologie des pieds bots. [...] J'ai fait, je crois, un grand pas, à savoir la transition insensible de la partie psychologique à la dramatique. Maintenant, je vais entrer dans l'action et mes passions vont être effectives. Je n'aurai plus autant de demi-teintes à ménager. Cela sera plus amusant, pour le lecteur du moins. Il faut qu'au mois de juillet, quand je reviendrai à Paris, j'aie commencé la fin. (p. 551)

22 avril
Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. [...] J'ai eu beaucoup de mal, ces jours-ci relativement à un discours religieux.. [...] J'ai lu ta pièce de vers trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant. (p. 556)

Le discours religieux est celui de Bournisien à Hippolyte (II, chap. 11, ms définitif f° 312). Le tableau d'Emma cajolant Berthe se trouve quelques scènes avant (II, chap. 10, ms définitif f° 303). Aucune trace de préparation dans les plans et scénarios.

17 août
J'ai écrit huit pages. Ai-je gueulé ! J'ai relu tout haut Melaenis presque entièrement, à propos de la scène du jardin dans laquelle je ne suis pas bien sûr encore de n'être point tombé. (p. 567)

Cette scène du jardin ne peut être que la dernière nuit d'amour entre Emma et Rodolphe (II, chap. 12, ms définitif f° 334).

Troisième partie

1855
février ou mars
Faites-moi une petite description de la chapelle où est la statue de Richard Cœur de Lion. (à Alfred Baudry, p. 571)

Ainsi se prépare la visite guidée à la cathédrale, prévue par une addition en marge du scénario f° 33.

9 mai
Enfin dans une huitaine j'en serai aux grandes fouteries de Rouen. C'est là qu'il faudra se déployer !!! Il me reste encore, peut-être cent vingt ou cent quarante pages. N'aurait-il pas mieux valu que ça en ait quatre cents, et que tout ce qui précède eût été plus court ? J'ai peur que la fin (qui, dans la réalité, a été la plus remplie) ne soit, dans mon livre, étriquée, comme dimension matérielle, du moins – ce qui est beaucoup. (p. 573)

23 mai
Je chante les lieux qui furent le « théâtre aimé des jeux de ton enfance », c'est-à-dire : les cahfuehs, estaminets, bouchons et bordels qui émaillent le bas de la rue des Charettes (je suis en plein Rouen). Et je viens même de quitter, pour t'écrire, les lupanars à grilles, les arbustes verts, l'odeur de l'absinthe, du cigare et des huîtres, etc. Le mot est lâché : Babylone y est. [...] Il m'est venu ce soir un remords. Il faut à toute force que les cheminots  trouvent leur place dans la Bovary. Mon livre serait incomplet sans lesdits turbans alimentaires, puisque j'ai la prétention de peindre Rouen [...] Je m'arrangerai pour qu'Homais raffole de cheminots. Ce sera un des motifs secrets de son voyage à Rouen [...] Je vais lentement, très lentement même. Mais cette semaine je me suis amusé à cause du fond. Il faut qu'au mois de juillet j'en sois à peu près au commencement de la fin, c'est-à-dire aux dégoûts de ma jeune femme pour son petit monsieur. (p. 574-575)

« Rouen-Babylone » est le dernier mot du scénario f° 30 v. Quant aux cheminots, ils apparaissent pour la première fois dans une addition du folio 35 :« en profite pr se foutre une bosse de cheminots », intégrée au folio 32.

30 mai
La Bovary va pianissimo.  Tu devrais bien me dire quelle espèce de monstre il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? que ce soit un idiot ou un bancal ? (p. 579-580).

Entre cette lettre de Flaubert et une lettre de Bouilhet en date du 18 septembre 1855 (p. 971)  se place la tranformation du mendiant cul-de-jatte (scénario f° 29) en aveugle (f° 32).

27 juin
À propos d'argent, je suis empêtré dans des explications de billets, d'escompte, etc., que je ne comprends pas trop. J'arrange tout cela en dialogue rythmé, miséricorde ! (p. 585)

1er août
Je suis en train de faire exposer à Homais des théories gaillardes sur les femmes.
Axiome : le synthétisme est la grande loi de l'ontologie. (p. 585-586)

Les idées reçues de Homais sur les femmes sont exposées en III, chap. 5, ms définitif f° 420. Un mot les prépare au stade des scénarios : « H. aime le morceau » (f° 32). Quant à l'axiome, il est copié en marge du scénario du folio 41, qui est donc antérieur à cette lettre.

15 août
1° Peut-on, lorsqu'on est possesseur de plusieurs billets, et que les échéances diverses de ces billets sont passées, garder tous ces billets, puis les présenter en bloc d'un seul coup ?
2° Après combien de jours, lorsqu'on a refusé de payer, vous envoie-t-on un protêt ? Comment est-ce fait, un protêt ? Quels en sont les premiers mots ? Quelle en est la formule ? Par qui signée ?
3° « Quand il (l'homme à qui on a souscrit les billets) veut faire un croulage, il fait faire les poursuites par un autre, et intervient comme tireur du billet et par suite engagé solidaire pour prendre toute l'affaire. »
A. Comment s'y prend-on pour faire faire des poursuites par un autre ?
B. Quelles formalités y a-t-il à remplir et quelles démarches à faire, pour qu'il puisse prendre toute l'affaire? (à Frédéric Fovard, p. 587-588)

15 août
Quand viens-tu ? j'ai bien besoin de ta compagnie pour arrêter ma Fin, ou plutôt mon avant-Fin. (p. 587)

Le terme d'avant-Fin s'applique-t-il à la saisie qui précède le suicide d'Emma, ou à sa mort elle-même, avant l'autre fin marquée par celle de Charles ?

17 août
Je suis au milieu des affaires financières de la Bovary. C'est d'une difficulté atroce. Il est temps que ça finisse, je succombe sous le faix. (p. 589)

30 août
Quand je serai quitte de ce passage financier et procédurier, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'arriverai vite à la Catastrophe. J'ai beaucoup travaillé ce mois-ci, mais je crains bien que ce ne soit trop long, que tout cela ne soit un rabâchage perpétuel. La venette ne me quitte pas. Ce n'est point comme cela qu'il faut composer ! (p. 590).

13 septembre
Je ne sais ce que je vais faire avec les embarras financiers de la Bovary. J'ai un dialogue et des explications qui me paraissent insurmontables. Depuis quinze jours je n'ai pas avancé d'une ligne. (p. 592)

16 septembre
Tâche de m'envoyer, mon bonhomme, pour dimanche prochain, ou plus tôt si tu peux, les renseignements médicaux suivants. On monte la côte, Homais contemple l'aveugle aux yeux sanglants (tu connais le masque) et il lui fait un discours ; il emploie des mots scientifiques, croit qu'il peut le guérir, et lui donne son adresse. Il faut qu'Homais, bien entendu, se trompe, car le pauvre bougre est incurable. [...] J'espère que dans un mois la Bovary aura son arsenic dans le ventre. Te l'apporterai-je enterrée ? J'en doute. (p. 593)

Le scénario f° 32 est antérieur à cette lettre, puisqu'on y trouve en premier jet : « retour avec Homais qui allocutionne l'aveugle ». Bouilhet répond à Flaubert le 18 septembre (p. 971-972).

5 octobre
J'ai besoin d'aller à Rouen pour prendre des renseignements sur les empoisonnements par l'arsenic. (p. 602)

Tout ou partie de ces notes documentaires se trouvent au Fonds Bodmer de Genève.

10 octobre
J'aurais voulu t'apporter la Bovary empoisonnée, et je n'aurai pas fait le scène qui doit déterminer son empoisonnement ! Tu vois que je n'ai guère été. – Mon malheureux roman ne sera pas fini avant le mois de février. (p. 602)

Flaubert achève Madame Bovary en mars 1856.  

 

Plans et scénarios de Madame Bovary, Gustave Flaubert, présentation, transcription et notes par Yvan Leclerc, CNRS Éditions / CNRS, 1995.


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