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Madame Bovary, note autographe au moment du procès

Cette note était destinée à rédiger une préface au « Mémoire » que Flaubert envisageait pour sa défense (voir sa lettre à Jules Duplan du [19 janvier 1857], Corr., éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 668, n. 3). L'avocat Senard en cite une phrase dans sa plaidoirie : « On m'accuse avec des phrases prises ça et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu'avec mon livre. »
Elle peut donc être datée de la seconde quinzaine de janvier 1857.

Transcription Yvan Leclerc. […] : barré. < … > : ajout. Gras : souligné par Flaubert. Nous restituons les accents.
Je suis accusé d'outrage « envers la morale publique et religieuse & les bonnes mœurs »
Ma justification est dans mon livre. < Le voilà. > [Que mes] Quand mes juges [le lisent &] < l'auront lu > ils seront convaincus que loin d'avoir fait un roman obscène et irreligieux, j'ai au contraire composé quelque chose d'un effet moral.
La moralité d'une œuvre [d'art] < littéraire > consiste-t-elle dans l'absence de certains détails qui pris isolément peuvent être incriminés ? ne faut-il pas [avant tout] < plutôt > considérer l'impression qui en résulte, la leçon indirecte qui en ressort ? – & si l'artiste dans l'insuffisance de son talent, n'a pu produire cet effet, qu'à l'aide d'une [certaine] brutalité toute superficielle, les passages qui au premier coup d'œil, [paraissent] < semblent > répréhensibles ne sont-ils pas, par cela même, [les plus utiles &] les plus indispensables ? [Qui a jamais accusé Juvenal d'immoralité?] (Ces crochets droits sont de Flaubert).
Bien qu'il soit outrecuidant d'évoquer les grands hommes à propos des petites œuvres, que l'on se rappelle avant de me juger, Rabelais, Montaigne, Régnier, tout Molière, l'abbé Prévost, Lesage, Beaumarchais & Balzac.
Les livres sincères [peuvent avoir] < ont parfois > des amertumes qui sauvent. Je ne redoute, pour ma part, que les littératures doucereuses que l'on [avale] < absorbe > sans répugnance et qui empoisonnent sans scandale.
J'avais cru jusqu'[ici] alors que le[s] romancier[s] comme le[s] voyageur[s] avait la liberté des descriptions. J'aurais pu, après bien d'autres, choisir mon sujet dans les classes < exceptionnelles ou > ignobles de la société. Je l'ai pris, au contraire, dans la plus nombreuse < et la plus plate >. Que la reproduction en soit désagréable, je l'accorde. Qu'elle soit criminelle, je le nie.
Je n'écris [pas] [point] < pas > d'ailleurs pour les jeunes filles, mais pour des hommes, pour des lettrés. Les gens auxquels les livres peuvent nuire < qui cherchent le libertinage dans les livres > [ne liront jamais trois pages du mien. Le ton sérieux les en écartera.] < Add. en marge. – Les gens qui s'amusent au libertinage des livres s'écarteront [vite] du mien. > On ne va point par lubricité, aux amphithéâtres.
Et maintenant, j'accepte d'avance la décision de mes juges. Devant l'énormité des accusations, j'ai toutes les naïvetés de l'ignorance, & ne comprenant guères ma faute, < peut-être > me consolerai-je de ma [punition] < punition > ?>

Gustave Flaubert.


Vente Drouot, 15 mai 2001, lot n° 90, 1 1/2 page in-folio.
  • Publié dans Gustave Flaubert, Madame Bovary, La Censure et l'oeuvre, Rouen, Alinéa, Point de vues, Élisabeth Brunet, 2007, p. 43-44.
  • Présenté dans l'exposition « Passage d'encre », Fondation Martin Bodmer, 2008-2009.
  • Catalogue : Édouard Graham, Passages d’encre. Échanges littéraires dans la bibliothèque Jean Bonna. Envois, lettres et manuscrits autographes, 1850-1900. Préface de Gérard Macé, Gallimard, 2008, p. 119-123.
  • Vente Pierre Bergé & Associés et Sotheby’s, Livres & manuscrits choisis du XVe au XXe siècles, de la Bibliothèque de Jean A. Bonna, mercredi 26 avril 2017.


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