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La guerre des Mercenaires, d’après Polybe

Polybe, Histoire, traduction de Dom Vincent Thuillier, Paris, Pierre Gandouin, 1727, 6 volumes, avec les commentaires de M. de Folard. (Édition lue par Flaubert.)
Version originale. Graphies et ponctuation respectées.

Livre I, chapitre XIV (t. I, p. 250-251).

Aprés la paix, ces deux États eurent à peu prés le même sort. Pendant que les Romains étoient occupez dans une guerre civile qui s’étoit élevée entr’eux &les Falisques, & qui fut bientôt heureusement terminée par la réduction de la ville de ces rebelles, les Carthaginois en avoient aussi une à soutenir fort considérable contre les soldats étrangers, & contre les Numides & les Afriquains, qui étoient entrez dans leur révolte. Aprés s’être vûs souvent dans de grands périls, ils coururent enfin risque non seulement d’être dépouillez de leurs biens, mais encore de périr eux-mêmes, & d’être chassez de leur propre patrie. Arrêtons-nous ici un peu, sans cependant nous écarter du dessein que nous nous sommes proposé d’abord de ne rapporter des choses que les principaux chefs, & en peu de mots. Cette guerre, pour bien des raisons, vaut la peine que nous ne passions pas dessus si légérement : par ce qui s’y est fait, on apprendra ce que c’étoit que cette guerre, que plusieurs Historiens appellent inexpiable. Nous y verrons quelles mesures & quelles précautions doivent prendre de loin ceux qui se servent de troupes étrangeres : elle nous fera comprendre quelles différences on doit mettre entre un mélange confus de nations étrangéres & barbares, & des troupes qui ont eu une éducation honnête, & qui ont été nourries & élevées dans les mœurs & les coutumes du païs ; enfin ce qui s’est passé dans ce tems-là, nous instruira des véritables raisons qui ont foit naître entre les Romains & les Carthaginois cette guerre sanglante qu’ils se sont faite du tems d’Annibal : éclaircissement qui donnera aux curieux d’autant plus de satisfaction, que ni les Historiens, ni même les deux partis opposez, ne sont d’accord sur ce point.

Chapitre XV (p. 1-8).

Le Traité de paix conclu & ratifié, Amilcar conduisit l’armée du camp d’Éryce à Lilybée, & se démit là du commandement. Gescon Gouverneur de la ville, se chargea du soin de renvoier ces troupes en Afrique : mais prévoiant ce qui pouvoit arriver, il s’avisa d’un expédient fort sage. Il les partagea ces troupes, & ne les laissa s’embarquer que partie à partie, & par intervalles, afin de donner aux Carthaginois le tems de les payer à mesure qu’elles arriveroient, & de les renvoier chez elles avant que les autres arrivassent. Les Carthaginois, épuisés par les dépenses de la guerre précédente, & se flattant qu’en gardant ces mercénaires dans la ville, ils en obtiendroient quelque grace sur la solde qui leur étoit dûe, reçurent & renfermérent dans leurs murailles tous ceux qui abordoient. Mais le désordre & la licence régnérent bientôt par tout ; nuit & jour on en ressentit les tristes effets. Dans la crainte où l’on étoit que cette multitude de gens ramassés ne poussât encore les choses plus loin, on pria leurs Officiers de les mener tous à Sicca, de leur faire accepter à chacun une piéce d’or pour les besoins les plus pressans, & d’attendre là qu’on leur eût disposé tout l’argent qu’on étoit convenu de leur donner, & que le reste de leurs gens les eussent joints. Ces Chefs consentirent volontiers à cette retraite : mais comme ces étrangers voulurent laisser à Carthage tout ce qui leur appartenait, selon qu’il s’étoit pratiqué auparavant, & par la raison qu’ils devoient y revenir bientôt pour recevoir le paiement de leur solde, cela inquiéta les Carthaginois. Ils craignirent que ces soldats rejoints, aprés une longue absence, à leurs enfants & à leurs femmes, ne refusassent absolument de sortir de la ville, ou n’y revinssent pour satisfaire à leur tendresse, & que par-là on ne revît les mêmes désordres. Dans cette pensée ils les contraignirent, malgré qu’ils en eussent, d’emmener avec eux à Sicca tout ce qu’ils avoient à Carthage. Là cette multitude vivant dans une inaction & un repos où elle ne s’étoit vûe depuis longtems, fit impunément tout ce qu’elle voulut ; effet ordinaire de l’oisiveté, la chose du monde que l’on doit le moins souffrir dans des troupes étrangéres, & qui est comme la premiére cause des séditions. Quelques-uns d’eux occupérent leur loisir à supputer l’argent qui qui restoit à leur paier, & augmentant la somme de beaucoup, dirent qu’il falloit l’éxiger des Carthaginois. Tous se rappelant les promesses qu’on leur avoit faites dans les occasions périlleuses, fondoient là-dessus de grandes espérances, & en attendoient de grands avantages. Quand ils furent tous rassemblez, Hannon, qui commandoit pour les Carthaginois en Afrique, arrive à Sicca ; & loin de remplir l’attente des étrangers, il dit que la République ne pouvoit leur tenir parole ; qu’elle étoit accablée d’impôts ; qu’elle souffroit d’une disette affreuse de toutes choses, & qu’elle demandoit qu’ils lui remissent une partie de ce qu’elle leur devait. A peine avait-il cessé de parler, que cette soldatesque se mutine & se révolte ; d’abord chaque nation s’attroupe en particulier, ensuite toutes les nations ensemble : le trouble, le tumulte, la confusion étoit telle que l’on peut s’imaginer parmi des troupes de païs & de langage différent.

Si les Carthaginois, en prenant des soldats de toute nation, n’ont en vûe que de se faire des armées plus souples & plus soumises, cette coutume n’est pas à mépriser : des troupes ainsi ramassées ne s’ameutent pas sitôt pour s’exciter mutuellement à la rébellion, & les Chefs ont moins de peine à s’en rendre maîtres. Mais d’un autre côté, si l’on considére l’embarras où l’on est, quand il s’agit d’instruire, de calmer, de désabuser ces sortes d’esprits, lorsque la colére, ou la haine, ou la révolte les agite & les transporte, on conviendra que cette politique est très-mal entendue. Ces troupes une fois emportées par quelques-unes de ces passions, passent toutes bornes : ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces ; il n’est pas de violence qu’on n’en doive attendre. Les Carthaginois en firent dans cette occasion une triste expérience. Cette multitude étoit composée d’Espagnols, de Gaulois, de Liguriens, de Baleares, de Grecs métis, la plûpart déserteurs & valets, & sur tout d’Afriquains. Les assembler en un même lieu, & là les haranguer, cela n’étoit pas possible ; car comment leur faire entendre ce que l’on avoit à leur dire ? Il est impossible qu’un général sçache tant de langues : il l’est encore plus de faire dire quatre & cinq fois la même chose par des truchemens. Reste donc de se servir pour cela de leurs Officiers, & c’est ce que faisoit Hannon. Mais qu’arrivoit-il ? Souvent ou ils n’entendoient pas ce qu’il leur disoit, ou convenus de quelque chose avec lui, ils rapportoient à leurs gens tout le contraire, les uns par ignorance, les autres par malice. Aussi ne voiot-on qu’incertitude, que défiance, que cabale par tout. D’ailleurs ces étrangers soupçonnoient que ce n’étoit pas sans dessein que les Carthaginois, au lieu de leur députer ces Chefs qui avoient été témoins de leurs services en Sicile, & auteurs des promesses qui leur avoient été faites, leur avoient envoié un homme qui ne s’étoit trouvé dans aucune des occasions où ils s’étoient signalez. La conclusion fut qu’ils rejetérent Hannon ; qu’ils n’ajoutérent aucune foi à leurs Officiers particuliers, & qu’irritez contre les Carthaginois ils avancérent vers Carthage au nombre de plus de vingt mille hommes, & prirent leurs quartiers à Tunis, à six vingts stades de la ville.

Ce fut alors, mais trop tard, que les Carthaginois reconnurent les fautes qu’ils avoient faites. Ç’en étoit déjà deux grandes de n’avoir point, en tems de guerre, emploié les troupes de la ville, & d’avoir rassemblé en un même endroit une si grande multitude de soldats mercénaires ; mais ils avoient encore plus grand tort de s’être défaits des enfans, des femmes & des effets de ces étrangers. Tout cela leur eût tenu lieu d’otages, & en les gardant ils auroient pû sans crainte prendre des mesures sur ce qu’ils avoient à faire, & amener plus facilement ces troupes à ce qu’ils en auroient souhaité : au lieu que dans la frayeur où le voisinage de cette armée les jetta, pour calmer sa fureur, il fallut en passer par tout ce qu’elle voulut. On envoioit des vivres en quantité, tels qu’il lui plaisait, & au prix qu’elle y mettait. Le Sénat députoit continuellement quelques-uns de son Corps, pour leur promettre qu’ils n’avoient qu’à demander ; qu’on étoit prêt à tout faire pour eux, pourvû que ce qu’ils demanderoient fût possible. L’épouvante, dont ils sentirent les Carthaginois frappés, accrut leur audace & leur insolence à un point, que chaque jour ils imaginoient quelque chose de nouveau : persuadés d’ailleurs qu’aprés les exploits de guerre qu’ils avoient faits en Sicile, ni les Carthaginois, ni aucun peuple du monde, n’oseroient se présenter en armes devant eux. Dans cette confiance, quand on leur eut accordé leur solde, ils voulurent qu’on leur remboursât le prix des chevaux qui avoient été tuez ; aprés cela qu’on leur paiât les vivres, qu’on leur devait depuis longtems, sur le pied qu’ils se vendoient pendant la guerre, qui étoit un prix exorbitant : c’étoit tous les jours nouvelles éxactions de la part des brouillons & des séditieux dont cette populace étoit remplie, & des éxactions auxquelles la République ne pouvoit satisfaire. Enfin les Carthaginois promettant de faire pour cela tout ce qui seroit en leur pouvoir, on convint de s’en rapporter sur la contestation présente à un des Officiers Généraux qui avoient été en Sicile.

Amilcar étoit un de ceux sous qui ils avoient servi dans cette Isle ; mais il leur étoit suspect, parce que n’étant pas venu les trouver comme Député, & s’étant volontairement démis du commandement, il étoit en partie cause qu’on avoit pour eux si peu d’égards. Gescon étoit tout à fait à leur gré. Outre qu’il avoit commandé en Sicile, il avoit toujours pris leurs intérêts à cœur, mais sur tout lorsqu’il fut question de les renvoier. Ce fut donc lui qu’ils prirent pour arbitre du différend. Gescon se fournit d’argent, se met en mer & débarque à Tunis. D’abord il s’adresse aux Chefs ; ensuite il fait des assemblées par nation ; il reprend sur le passé, il avertit sur le présent, mais il insiste particuliérement sur l’avenir, les exhortant de ne se départir pas de l’amitié qu’ils devoient avoir pour les Carthaginois, à la solde desquels ils portoient depuis longtems les armes. Enfin il se disposait à acquitter les dettes, & à en faire le paiement par nations, lorsqu’un certain Campanien, nommé Spendius, autrefois esclave chez les Romains, homme fort & hardi jusqu’à la témérité, craignant que son maître qui le cherchait ne l’attrapât, & ne lui fît souffrir les supplices & la mort qu’il méritoit selon les loix Romaines, dit & fit tout ce qu’il put pour empêcher l’accommodement. Certain Mathos Africain s’étoit joint à lui, homme libre à la vérité, & qui avoit servi dans l’armée : mais comme il avoit été un des principaux Auteurs des troubles passés, de crainte d’être puni & de son crime & de celui où il avoit engagé les autres, il étoit entré dans les vûes de Spendius, & tirant à part les Africains, leur faisoit entendre, qu’aussitôt que les autres nations auroient été paiées, & se seroient retirées, les Carthaginois devoient éclater contre eux, & les punir de maniére à épouvanter tous leurs compatriotes. Là-dessus les esprits s’échauffent & s’irritent. Comme Gescon ne paioit que la solde & remettoit à un autre tems le paiement des vivres & des chevaux, sur ce prétexte frivole ils courent à l’assemblée. Spendius & Mathos s’y déchaînent contre Gescon & les Carthaginois & les Africains n’ont d’oreilles & d’attention que pour eux ; si quelqu’autre se présente pour leur donner conseil, avant que d’entendre si c’est pour ou contre Spendius, sur le champ ils l’accablent de pierres. Quantité d’Officiers, & un grand nombre de particuliers perdirent la vie dans ces cohues, où il n’y avoit que le mot frape que toutes ces nations entendissent, parce qu’elles y frapoient sans cesse : mais surtout lorsque pleines de vin elles s’assembloient aprés le dîner. Car alors dés que quelqu’un avoit dit frape, cela s’éxécutoit de tous côtés si brusquement, que quiconque y étoit venu étoit tué, sans pouvoir échapper. Ces violences éloignant d’eux tout le monde, ils mirent à leur tête Mathos & Spendius.

Gescon au milieu de ce tumulte, demeuroit inébranlable : plein de zéle pour les intérêts de sa patrie, & prévoiant que la fureur de ces séditieux la menaçoit d’une ruïne entiére, il leur tenoit tête même au péril de sa vie. Tantôt il s’adressoit aux Chefs, tantôt il assembloit chaque nation en particulier, & tâchoit de l’apaiser. Mais les Africains étant venus demander avec hauteur les vivres qu’ils prétendoient leur être dûs, pour châtier leur insolence il leur dit d’aller les demander à Mathos. Cette réponse les piqua tellement, qu’à peine l’eurent-ils entendue qu’ils se jettérent sur l’argent qui avoit été apporté, sur Gescon, & sur les Carthaginois qui l’accompagnoient. Mathos & Spendius, persuadez que la guerre ne manqueroit pas de s’allumer, s’il se commettoit quelque attentat éclatant, irritoient encore cette populace téméraire ; l’équipage & l’argent des Carthaginois furent pillez ; Gescon & ses gens liez ignominieusement & jettez dans un cachot, la guerre hautement déclarée contre les Carthaginois, & le droit des gens violé par la plus impie de toutes les conspirations. Tel fut le commencement de la guerre contre les étrangers, & qu’on appelle aussi la guerre d’Afrique.

Chapitre XVI (p. 18-22).

Mathos, aprés cet exploit, dépêcha de ses gens aux villes d’Afrique pour les porter à recouvrer leur liberté, à lui envoier des secours, & à se joindre à lui. Presque tous les Africains entrérent dans cette révolte. On envoia des vivres & des troupes, qui se partageant, une partie mit le siége devant Utique, & l’autre devant Hippone-Zaryte, parce que ces deux villes n’avoient pas voulu prendre part à leur rébellion. Une guerre si peu attendue, chagrina extrêmement les Carthaginois. A la vérité ils n’avoient besoin que de leur territoire pour les nécessitez de la vie ; mais les préparatifs de guerre & les grandes provisions ne se faisoient que sur les revenus qu’ils tiroient de l’Afrique : outre qu’ils étoient accoutumez à ne faire la guerre qu’avec des troupes étrangéres. Tous ces secours non seulement leur manquoient alors, mais se tournoient contre eux. La paix faite, ils se flattoient de respirer un peu, & de se délasser des travaux continuels que la guerre de Sicile leur avoit fait essuier, & ils en voioient une autre s’élever plus grande & plus formidable que la premiére. Dans celle-là ce n’étoit que la Sicile qu’ils disputoient aux Romains ; mais celle-ci étoit une guerre civile, où il ne s’agissoit de rien moins que de leur propre salut & de celui de la patrie. Outre cela point d’armes, point d’armée navale, point de vaisseaux, point de munitions, point d’amis ou d’alliés dont ils pussent le moins du monde espérer du secours. Ils sentirent alors combien une guerre civile est plus fâcheuse qu’une autre qui se foit au loin & delà la mer. Et la cause principale de tous ces malheurs, c’étoient eux-mêmes. Dans la guerre précédente ils avoient traité les Africains avec la derniére dureté : éxigeant des gens de la campagne, sur des prétextes prétendus raisonnables, la moitié de tous leurs revenus, & des habitants des villes une fois plus d’impôts qu’ils n’en paioient auparavant, sans faire quartier ni grace à aucun quelque pauvre qu’il fût. Entre les Intendants des Provinces ce n’étoit pas de ceux qui se conduisoient avec douceur & avec humanité, qu’ils faisoient le plus de cas ; mais de ceux qui leur amassoient le plus de vivres & de munitions, auprés de qui l’on trouvoit le moins d’accés & d’indulgence. Hannon par éxemple, étoit un homme de leur goût. Des peuples ainsi maltraitez n’avoient pas besoin qu’on les portât à la révolte, c’étoit assez qu’on leur en annoncât une pour s’y joindre. Les femmes mêmes, qui jusqu’alors avoient vû sans émotion traîner leurs maris & leurs parens en prison pour le paiement des impôts, aiant fait serment entr’elles dans chaque ville de ne rien cacher de leurs effets, se firent un plaisir d’emploier à la solde des troupes tout ce qu’elles avoient de meubles & de parures, & par là fournirent à Mathos & à Spendius des sommes si abondantes, que non seulement ils paiérent aux soldats étrangers le reste de la solde qu’ils leur avoient promise pour les engager dans leur révolte, mais qu’ils eurent de quoi soutenir les frais de la guerre sans discontinuation. Tant il est vrai que pour bien gouverner, il ne faut pas se borner au présent, mais qu’on ne porte aussi ses vûes sur l’avenir, & qu’on n’y fasse même plus d’attention.

Malgré des conjonctures si fâcheuses, les Carthaginois aiant choisi pour Chef Hannon, qui leur avoit déjà auparavant soumis cette partie de l’Afrique qui est vers Hecatontapyle, ils assemblérent des étrangers, firent prendre les armes aux Citoiens qui avoient l’âge compétent, éxercérent la cavalerie de la ville, équipérent ce qui leur restoit de galéres à trois & à cinq rangs, & de plus grandes barques. Mathos de son côté aiant reçu des Afriquains soixante & dix mille hommes, & en aiant fait deux corps, poussoit paisiblement ses deux siéges. Le camp qu’il avoit à Tunis étoit aussi en sûreté, & par ces deux postes il coupoit aux Carthaginois toute communication avec l’Afrique extérieure. Car la ville de Carthage s’avançant dans le golfe fait une espéce de Péninsule, environnée presque toute entiére, partie par la mer & partie par un lac. L’Isthme qui la joint à l’Afrique, est large d’environ vingt-cinq stades. Utique est située vers le côté de la ville qui regarde la mer ; de l’autre côté sur le lac est Tunis. De ces deux postes les étrangers resserroient les Carthaginois dans leurs murailles, & les y harceloient sans cesse. Tantôt de jour, tantôt de nuit ils venoient jusqu’au pied des murs, & par là répandoient la terreur parmi les habitans.

Hannon pendant ce tems-là s’appliquoit sans relâche à amasser des munitions. C’étoit là tout son talent. A la tête d’une armée ce n’étoit rien. Nulle présence d’esprit pour saisir les occasions ; nulle expérience, nulle capacité pour les grandes affaires. Quand il fut pour secourir Utique il avoit un si grand nombre d’éléphans que les ennemis se croioient perdus ; il en avoit au moins cent. Les commencemens de cette expédition furent très-heureux ; mais il en profita si mal, qu’il pensa perdre ceux au secours desquels il étoit venu. Il avoit fait apporter de Carthage des catapultes, des traits, en un mot tous les préparatifs d’un siége ; & étant campé devant Utique, il entreprit d’attaquer les retranchements des ennemis. Les éléphans s’étant jettez dans le camp avec impétuosité, les assiégeans, qui n’en pûrent soutenir le choc, sortirent tous la plûpart blessez à mort. Ce qui échappa, se retira vers une colline escarpée & couverte d’arbres. Hannon, accoutumé à faire la guerre à des Numides & à des Afriquains, qui au premier échec prennent la fuite & s’éloignent de deux & trois journées, crut avoir pleine victoire, & que les ennemis ne s’en releveroient jamais. Sur cette pensée il ne songea plus ni à ses soldats, ni à la défense de son camp. Il entra dans la ville, & ne pensa plus qu’à se bien traiter. Les étrangers réfugiez sur la colline étoient de ces soldats formez par Amilcar aux entreprises hardies, & qui avoient appris dans la guerre de Sicile tantôt à reculer, tantôt faisant volte-face à retourner à la charge, & à faire cette manœuvre plusieurs fois en un même jour. Ces soldats voiant que le Général Carthaginois s’étoit retiré dans la ville, & que ses troupes contentes de leur premier succés s’écartoient nonchalamment de leur camp, ils fondirent serrez sur le retranchement, firent main-basse sur grand nombre de soldats, forcérent les autres à fuïr honteusement sous les murs & les portes de la ville, & s’emparérent de tous les équipages, de tous les préparatifs, & de toutes ces provisions que Hannon avoit fait venir de Carthage. Ce ne fut pas la seule affaire, où ce Général fit paroître son incapacité. Peu de jours aprés il étoit auprés de Gorza : les ennemis vinrent se camper proche de lui : l’occasion se présenta de les défaire deux fois en bataille rangée & deux fois par surprise ; il la laissa échaper sans que l’on pût dire pourquoi.

Les Carthaginois se lassérent enfin de ce maladroit Officier, & mirent Amilcar en sa place. Ils lui firent une armée composée de soixante & dix éléphans, de tout ce que l’on avoit amassé d’étrangers, des déserteurs des ennemis, de la cavalerie & de l’infanterie de la ville ; ce qui montoit environ à dix mille hommes. Dès sa premiére action il étourdit si fort les ennemis, que les armes leur tombérent des mains & qu’ils levérent le siége d’Utique. Aussi cette action étoit-elle digne des premiers exploits de ce Capitaine, & de ce que sa patrie attendoit de lui. En voici le détail.

Sur le cou qui joint Carthage à l’Afrique, sont répandues çà & là des collines fort difficiles à franchir, & entre lesquelles on a pratiqué des chemins qui conduisent dans les terres. Quelque forts que fussent déjà tous ces passages par la disposition des collines, Mathos les faisoit encore garder éxactement ; outre que le Macar, fleuve profond qui n’est guéable presque nulle part, & sur lequel il n’y a qu’un seul pont, ferme en certains endroits l’entrée de la campagne à ceux qui sortent de Carthage. Ce pont même étoit gardé, & on y avoit bâti une ville : de sorte que non seulement une armée, mais même un homme seul, pouvoit à peine passer dans les terres sans être vû des ennemis. Amilcar aprés avoir essaié tous les moiens de vaincre ces obstacles, s’avisa enfin de cet expédient. Aiant pris garde que certains vents venant à s’élever, l’embouchure du Macar se couvre de sable, & qu’il s’y forme comme une espéce de banc, il dispose tout pour le départ de l’armée, sans rien dire de son dessein à personne ; ces vents soufflent, il part la nuit, & se trouve au point du jour à l’autre côté du fleuve, sans avoir été apperçu, au grand étonnement & des ennemis & des assiégés. Il traverse ensuite la plaine, & marche droit à la garde du pont. Spendius vient au devant de lui, & environ dix mille hommes de la ville bâtie auprés du pont s’étant joints aux quinze mille d’Utique, ces deux corps se disposent à se soutenir l’un l’autre. Lorsqu’ils furent en présence, les étrangers, croiant les Carthaginois envelopez, s’exhortent, s’encouragent & en viennent aux mains. Amilcar s’avance vers eux, aiant à la premiére ligne les éléphans, derriére eux la cavalerie avec les armez à la légere, & à la troisiéme ligne les pesamment armez. Mais les ennemis fondant avec précipitation sur lui, il change la disposition de son armée, fait aller ceux de la tête à la queue ; & aiant foit venir des deux côtez ceux qui étoient à la troisiéme ligne, il les oppose aux ennemis. Les Afriquains & les étrangers, s’imaginent que c’est par crainte qu’ils reculent : ils quittent leur rang, courent sur eux, & chargent vivement. Mais dés que la cavalerie eut fait volte-face, qu’elle se fût approchée des pesamment armez, & eût couvert tout le reste des troupes ; alors les Afriquains, qui combattoient épars & sans ordre, effraiez de ce mouvement extraordinaire, quittent prise d’abord & prennent la fuite. Ils tombent sur ceux qui les suivoient, ils y jettent la confusion, & les entraînent ainsi dans leur perte. On met à leurs trousses la cavalerie & les éléphans, qui en écrasent sous leurs pieds la plus grande partie. Il périt dans ce combat environ six mille hommes, tant Afriquains qu’étrangers, & on fit deux mille prisonniers. Le reste se sauva, partie dans la ville bâtie au bout du pont, partie au camp d’Utique. Amilcar, aprés cet heureux succés poursuit les ennemis. Il prend d’emblée la ville où les ennemis s’étoient réfugiez, & qu’ils avoient ensuite abandonnée pour se retirer à Tunis. Battant ensuite le païs, il se soumit les villes, les unes par composition, les autres par force. Ces progrés dissipérent la crainte des Carthaginois, qui commencérent pour lors à avoir un peu moins mauvaise opinion de leurs affaires.

Chapitre XVII (p. 51-56).

Pour Mathos, il continuoit toujours le siége d’Hippone, conseillant à Autarite Chef des Gaulois, & à Spendius, de serrer toujours les ennemis, d’éviter les plaines à cause du nombre de leurs chevaux & de leurs éléphans, de côtoier le pied des montagnes, & de les attaquer toutes les fois qu’ils les verroient dans quelque embarras. Dans cette vûe il envoia chez les Numides & chez les Africains, pour les engager à secourir ces deux Chefs, & à ne pas manquer l’occasion de secouer le joug que les Carthaginois leur imposoient. Spendius de son côté à la tête de six mille hommes tirez des différentes nations qui étoient à Tunis, & de deux mille Gaulois commandez par Autarite, les seuls qui étoient restez à ce Chef aprés la désertion de ceux qui s’étoient rangez sous les enseignes des Romains au camp d’Eryce : Spendius, dis-je, selon le conseil de Mathos, côtoioit toujours de prés les Carthaginois en suivant le pied des montagnes. Un jour qu’Amilcar étoit campé dans une plaine environnée de montagnes, le secours qu’envoioient les Numides & les Afriquains vint joindre l’armée de Spendius ; le Général de Carthage se trouva fort embarrassé, aiant en tête les Afriquains, les Numides en queue, & en flanc l’armée de Spendius : car comment se tirer de ce mauvais pas ?

Il y avoit alors dans l’armée de Spendius un certain Numide nommé Naravase, homme des plus illustres de sa nation, & plein d’ardeur militaire, qui avoit hérité de son pére beaucoup d’inclination pour les Carthaginois ; mais qui leur étoit encore beaucoup plus attaché, depuis qu’il avoit connu le mérite d’Amilcar. Croiant que l’occasion étoit belle de se gagner l’amitié de ce peuple, il vient au camp, aiant avec lui environ cent Numides. Il approche des retranchemens, & reste là sans crainte, faisant signe de la main. Amilcar surpris lui envoie un cavalier. Il dit qu’il demandoit une conférence avec ce Général. Comme celui-ci hésitoit & avoit peine à se fier à cet aventurier, Naravase donne son cheval & ses armes à ceux qui l’accompagnoient, & entre dans le camp tête levée & avec un air d’assurance à étonner tous ceux qui le regardoient. On le reçut néanmoins, & on le conduisit à Amilcar : il lui dit qu’il vouloit du bien à tous les Carthaginois en général, mais qu’il souhaitoit sur tout d’être ami d’Amilcar ; qu’il n’étoit venu que pour lier amitié avec lui, disposé de son côté à entrer dans toutes ses vûes, & à partager tous ses travaux. Ce discours, joint à la confiance & à l’ingénuité avec laquelle ce jeune homme parloit, donna tant de joie à Amilcar, que non seulement il voulut bien l’associer à ses actions, mais qu’il lui fit serment de lui donner sa fille en mariage, pourvû qu’il demeurât fidéle aux Carthaginois.

L’alliance faite, Naravase vint, amenant avec lui environ deux mille Numides qu’il commandoit. Avec ce secours Amilcar met son armée en bataille : Spendius s’étoit aussi joint aux Afriquains pour combattre, & étoit descendu dans la plaine : on en vient aux mains, le combat fut opiniâtre, mais Amilcar eut le dessus. Les éléphans se signalérent dans cette occasion, mais Naravase s’y distingua plus que personne. Autarite & Spendius prirent la fuite. Dix mille des ennemis restérent sur le champ de bataille, & on fit quatre mille prisonniers. Aprés cette action ceux des prisonniers qui voulurent prendre parti dans l’armée des Carthaginois, y furent bien reçûs, & on les revêtit des armes qu’on avoit pris sur les ennemis. Pour ceux qui ne le voulurent pas, Amilcar les aiant assemblez, leur dit, qu’il leur pardonnoit toutes les fautes passées, & que chacun d’eux pouvoit se retirer où bon lui sembleroit ; mais que si dans la suite on en prenoit quelqu’un portant armes offensives contre les Carthaginois, il n’y auroit aucune grace à espérer pour lui.

Vers ce même tems, les étrangers qui gardoient l’Isle de Sardaigne, imitant Mathos & Spendius, se revoltérent contre les Carthaginois qui y étoient, & aiant enfermé dans la citadelle Bostar Chef des troupes auxiliaires, ils le tuérent lui & tout ce qu’il y avoit de ses Concitoiens. Les Carthaginois jettérent encore les yeux sur Hannon, & l’envoiérent là avec une armée, mais ses propres troupes l’abandonnérent pour se tourner du côté des rebelles, qui se saisirent ensuite de sa personne & l’attachérent à une croix. On inventa aussi de nouveaux supplices contre tous les Carthaginois qui étoient dans l’Isle, il n’y en eut pas un d’épargné. Aprés cela on prit les villes, on envahit toute l’Isle, jusqu’à ce qu’une sédition s’étant élevée, les naturels du païs chassérent tous ces étrangers, & les obligérent à se retirer en Italie. C’est ainsi que les Carthaginois perdirent la Sardaigne, Isle, de l’aveu de tout le monde, très-considérable par sa grandeur, par la quantité d’hommes dont elle est peuplée & par sa fertilité. Nous n’en dirons rien davantage, nous ne ferions que répéter ce que d’autres ont dit avant nous.

Mathos, Spendius & Aularite voiant l’humanité dont Amilcar usoit envers les prisonniers, craignirent que les Afriquains & les étrangers gagnez par cet attrait, ne courussent chercher l’impunité qui leur étoit offerte ; ils tinrent conseil pour chercher ensemble par quel nouvel attentat ils pourroient mettre le comble à la rébellion : le résultat fut qu’on les convoqueroit tous, & que l’on feroit entrer dans l’assemblée un Messager comme apportant de Sardaigne une Lettre de la part des gens de la même faction qui étoient dans cette Isle. La chose fut éxécutée, & la lettre portoit, qu’ils observassent de prés Gescon & tous ceux qu’il commandoit, & contre qui ils s’étoient révoltez à Tunis ; qu’il y avoit dans l’armée des pratiques secretes en faveur des Carthaginois. Sur cette nouvelle prétendue, Spendius recommande à ces nations de ne pas se laisser éblouïr à la douceur qu’Amilcar avoit eue pour les prisonniers : qu’en les renvoiant son but n’étoit pas de les sauver, mais de se rendre par-là maître de ceux qui restoient, & de les envelopper tous dans la même punition, dés qu’il les auroit en sa puissance, qu’ils se gardassent bien de renvoyer Gescon ; que ce seroit une honte pour eux de lâcher un homme de cette importance & de ce mérite ; qu’en le laissant aller ils se feroient un très-grand tort, puisqu’il ne manqueroit pas de se tourner contre eux, & de devenir leur plus grand ennemi. Il parloit encore, lorsqu’un autre Messager, comme arrivant de Tunis, apporta une lettre semblable à la premiére. Sur quoi Autarite prenant la parole, dit qu’il n’y avoit pas d’autre moien de rétablir les affaires que de ne jamais plus rien espérer des Carthaginois : que quiconque attendroit quelque chose de leur amitié ne pouvoit avoir qu’une alliance feinte avec les étrangers ; qu’ainsi il les prioit de n’avoir d’oreilles, d’attention ni de confiance que pour ceux qui les porteroient aux derniéres violences contre les Carthaginois, & de regarder comme traîtres & comme ennemis tous ceux qui leur inspireroient des sentimens contraires : que son avis étoit que l’on fît mourir dans les plus honteux supplices Gescon, tous ceux qui avoient été pris, & tous ceux que l’on prendroit dans la suite sur les Carthaginois. Cet Autarite avoit dans les conseils un très-grand avantage, parce qu’aiant appris par un long commerce avec les soldats à parler Phénicien, la plûpart de ces étrangers entendoient ses discours. Car la longueur de cette guerre avoit rendu le Phénicien si commun, que les soldats pour l’ordinaire, en se saluant, ne se servoient pas d’autre langue. Il fut donc loué tout d’une voix, & il se retira comblé d’éloges. Vinrent ensuite des particuliers de chaque nation, lesquels par reconnaissance pour les bienfaits qu’ils avoient reçus de Gescon demandoient qu’on lui fît grâce au moins des supplices ; comme ils parloient tous ensemble & chacun en sa langue, on n’entendit rien de ce qu’ils disoient : mais dès qu’on commença à entrevoir qu’ils prioient qu’on épargnât les supplices à Gescon, & que quelqu’un de l’assemblée eût crié, Tue, tue : ces malheureux furent assommez à coups de pierres, & emportez par leurs proches comme des gens qui auroient été égorgez par des bêtes féroces. Les soldats de Spendius se jettent ensuite sur ceux de Gescon, qui étoient au nombre d’environ sept cens. On les méne hors des retranchemens, on les conduit à la tête du camp, ou d’abord on leur coupe les mains en commençant par Gescon, cet homme qu’ils mettoient peu de tems auparavant au-dessus de tous les Carthaginois qu’ils reconnaissoient avoir été leur protecteur, qu’ils avoient pris pour arbitre de leurs différends ; & après leur avoir coupé les oreilles, rompu & brisé les jambes, on les jetta tout vifs dans une fosse. Cette nouvelle pénétra de douleur les Carthaginois : ils envoiérent ordre à Amilcar & à Hannon, de courir au secours & à la vengeance de ceux qui avoient été si cruellement massacrez. Ils dépêchérent encore des Hérauts d’armes, pour demander à ces impies les corps morts. Mais loin de livrer ces corps, ils menacérent que les premiers Députez ou Hérauts d’armes qu’on leur envoieroit, seroient traitez comme l’avoit été Gescon. En effet cette résolution passa ensuite en loi, qui portoit que tout Carthaginois, que l’on prendrait, perdroit la vie dans les supplices, & que tout allié des Carthaginois leur seroit renvoié les mains coupées, & cette loi fut toujours observée à la rigueur.

Après cela, n’est-il pas vrai de dire que si le corps humain est sujet à certains maux qui s’irritent quelquefois jusqu’à devenir incurables, l’ame en est encore beaucoup plus susceptible ? Comme dans le corps il se forme des ulcéres que les remédes enveniment, & dont ils ne font que hâter les progrés, & qui d’un autre côté laissez à eux-mêmes ne cessent de ronger les parties voisines, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à dévorer : de même dans l’âme il s’éleve certaines vapeurs malignes, il s’y glisse certaine corruption, qui porte les hommes à des excès dont on ne voit pas d’exemples parmi les animaux les plus féroces. Leur faites-vous quelque grace, les traitez-vous avec douceur ? C’est piége & artifice, c’est ruse pour les tromper, ils se défient de vous & vous haïssent d’autant plus, que vous faites plus d’efforts pour les gagner. Si l’on se raidit contre eux, & que l’on oppose violence à violence, il n’est point de crimes, point d’attentats, dont ils ne soient capables de se souiller : ils font gloire de leur audace, & la fureur les transporte jusqu’à leur faire perdre tout sentiment d’humanité. Les mœurs déréglées & la mauvaise éducation ont sans doute grande part à ces horribles désordres ; mais bien des choses contribuent encore à produire dans l’homme cette disposition. Ce qui semble y contribuer davantage, ce sont les mauvais traitements & l’avarice des Chefs. Nous en avons un triste éxemple dans ce qui s’est passé pendant tout le cours de la guerre des étrangers, & dans la conduite des Carthaginois à leur égard.

Chapitre XVIII (p. 64-72).

Amilcar ne sçachant plus comment réprimer l’audace effrénée de ses ennemis, se persuada qu’il n’en viendroit à bout, qu’en joignant ensemble les deux armées que les Carthaginois avoient en campagne, & qu’en exterminant entierement ces rebelles. C’est pourquoi aiant fait venir Hannon, tout ce qu’il en put combattre fut passé au fil de l’épée, & il fit jetter aux bêtes tous ceux qu’on lui amenoit prisonniers. Les affaires des Carthaginois commençoient à prendre un meilleur train, lorsque par un revers de fortune étonnant, elles retomberent dans le premier état. Les Généraux furent à peine joints, qu’ils se brouillerent ensemble ; & cela alla si loin que non seulement ils perdirent des occasions favorables de battre l’ennemi, mais qu’ils lui donnerent souvent prise sur eux. Sur la nouvelle de cette division, les Magistrats en éloignerent un, & ne laisserent que celui que l’armée auroit choisi. Outre cela les convois qui venoient des endroits qu’ils appellent les Emporées, & sur qui ils faisoient beaucoup de fond, tant pour les vivres pour que les autres munitions, furent tous submergez par une tempête : outre qu’alors l’Isle de Sardaigne, dont ils tiroient de grands secours, s’étoit soustraite à leur domination. Et ce qui fut de plus fâcheux, c’est que les habitans d’Hippone-Zaryte & d’Utique, qui seuls des peuples d’Afrique avoient soutenu cette guerre avec vigueur, avoient tenu ferme du tems d’Agathocles & de l’irruption des Romains, & n’avoient jamais pris de résolution contraire aux intérêts des Carthaginois, non seulement les abandonnerent alors & se jetterent dans le parti des Afriquains, mais encore conçûrent pour ceux-ci autant d’amitié & de confiance, que de haine & d’aversion pour les autres. Ils tuerent & précipiterent du haut de leurs murailles environ cinq cents hommes qu’on avoit envoiez à leur secours ; ils firent le même traitement au Chef, livrerent la ville aux Afriquains, & ne voulurent jamais permettre aux Carthaginois, quelque instance qu’ils leur en fissent, d’enterrer leurs morts.

Mathos & Spendius, après ces événements, portérent leur ambition jusqu’à vouloir mettre le siége devant Carthage même. Amilcar s’associa alors dans le commandement Annibal, que le sénat avoit envoié à l’armée, aprés que Hannon en eût été éloigné par les soldats, à cause de la mésintelligence qu’il y avoit entre les Généraux. Il prit encore avec soi Naravase, & accompagné de ces deux Capitaines, il bat la campagne pour couper les vivres à Mathos & à Spendius. Dans cette expédition, comme dans bien d’autres, Naravase lui fut d’une extrême utilité. Tel étoit l’état des affaires par rapport aux armées de dehors.

Les Carthaginois serrez de tous les côtez, furent obligez d’avoir recours aux villes alliées. Hiéron, qui avoit toujours l’œil au guet pendant cette guerre, leur accordoit tout ce qu’ils demandoient de lui. Mais il redoubla ses soins dans cette occasion, voiant bien que pour se maintenir en Sicile & se conserver l’amitié des Romains, il étoit de son intérêt que les Carthaginois eussent le dessus, de peur que les étrangers prévalant ne trouvassent plus d’obstacles à suivre leurs projets. En quoi l’on doit remarquer sa sagesse & sa prudence : car c’est une maxime qui n’est pas à négliger, de ne pas laisser croître une Puissance jusqu’au point, qu’on ne lui puisse contester les choses même qui nous appartiennent de droit.

Pour les Romains, exacts observateurs du traité qu’ils avoient fait avec les Carthaginois, ils leur donnerent tous les secours qu’ils pouvoient souhaiter : quoique d’abord ces Etats eussent eu quelques démêlez ensemble, sur ce que les Carthaginois avoient traité comme ennemis ceux qui passant d’Italie en Afrique portoient des vivres à leurs ennemis, & en avoient mis environ cinq cens en prison. Ces hostilitez avoient fort déplû aux Romains. Cependant comme les Carthaginois rendirent de bonne grace ces prisonniers aux Députés qu’on leur avoit envoiez, ils gagnerent tellement l’amitié des Romains, que ceux-ci par reconnaissance leur remirent tous les prisonniers qu’ils avoient faits sur eux dans la guerre de Sicile, & qui leur étoient restez. Depuis ce tems-là les Romains se porterent d’eux-mêmes à leur accorder tout ce qu’ils demandoient. Ils permirent à leurs marchands de leur porter les provisions nécessaires, & défendirent d’en porter à leurs ennemis. Quoique les étrangers révoltez en Sardaigne les appelassent dans cette Isle, ils n’en voulurent rien faire ; & ils demeurerent fidéles au traité, jusqu’à refuser ceux d’Utique pour sujets, quoiqu’ils vinssent d’eux-mêmes se soumettre à leur domination. Tous ces secours mirent les Carthaginois en état de défendre leur ville contre les efforts de Mathos & de Spendius, qui d’ailleurs étoient là aussi assiégez pour le moins qu’assiégeans. Car Amilcar les réduisoit à une si grande disette de vivres, qu’ils furent obligez de lever le siége.

Peu de tems après ces deux Chefs des rebelles aiant assemblé l’élite des étrangers & des Afriquains, entre lesquels étoit Zarxas & le corps qu’il commandait : ce qui faisoit en tout cinquante mille hommes, ils résolurent de se remettre en campagne, de serrer l’ennemi par tout où il irait, & de l’observer. Ils évitoient les plaines, de peur des éléphans & de la cavalerie de Naravase, mais ils tâchoient de gagner les premiers les lieux montueux & les défilés. Ils ne cédoient aux Carthaginois ni en projets, ni en hardiesse, quoique faute de sçavoir la guerre ils en fussent souvent vaincus. On vit alors d’une maniére bien sensible combien une expérience fondée sur la science de commander, l’emporte sur une aveugle & brutale pratique de la guerre. Amilcar tantôt attiroit une partie de leur armée à l’écart, & comme un habile joueur d’échecs l’enfermant de tous côtez, la mettoit en piéces : tantôt faisant semblant d’en vouloir à toute l’armée, il conduisoit les uns dans des embuscades qu’ils ne prévoyoient point, & tomboit sur les autres de jour ou de nuit lorsqu’ils s’y attendoient le moins, & jetoit aux bêtes tout ce qu’il faisoit sur eux de prisonniers. Un jour enfin que l’on ne pensoit point à lui, s’étant venu camper proche des étrangers dans un lieu fort commode pour lui, & fort désavantageux pour eux, il les serra de si prés que, n’osant combattre, & ne pouvant le fuïr à cause d’un fossé & d’un retranchement dont il les avoit enfermez de tout côté, ils furent contraints, tant la famine étoit grande dans leur camp, de se manger les uns les autres : Dieu punissant par un supplice égal l’impie & barbare traitement qu’ils avoient fait à leurs semblables. Quoiqu’ils n’osassent ni donner bataille, parce qu’ils voioient leur défaite assûrée, & la punition dont elle ne manqueroit pas d’être suivie ; ni parler de composition, à cause des crimes qu’ils avoient à se reprocher : ils soutinrent cependant encore quelque tems la disette affreuse où ils étoient, dans l’espérance qu’ils recevroient de Tunis les secours que leurs Chefs leur promettoient. Mais enfin n’aiant plus ni prisonniers ni esclaves à manger, rien n’arrivant de Tunis, & la multitude commençant à menacer les Chefs ; Autarite, Zarxas & Spendius prirent le parti d’aller se rendre aux ennemis, & de traiter de paix avec Amilcar. Ils dépêchérent un Héraut pour avoir un saufconduit, & étant venus trouver les Carthaginois, Amilcar fit avec eux ce traité ; Que les Carthaginois choisiroient d’entre les ennemis ceux qu’ils jugeroient à propos au nombre de dix & renvoieroient tous les autres chacun avec son habit. Ensuite il dit qu’en vertu du traité il choisissoit tous ceux qui étoient présens, & mit ainsi en la puissance des Carthaginois Autarite, Spendius & les autres Chefs les plus distinguez.

Les Afriquains, qui ne sçavoient rien des conditions du traité, aiant appris que leurs Chefs étoient retenus, soupçonnerent de la mauvaise foi, & dans cette pensée coururent aux armes. Ils étoient alors dans un lieu qu’on appelle la Hache, parce que par sa figure il ressemble assez à cet instrument. Amilcar les y enveloppa tellement de ses éléphans & de toute l’armée, qu’il ne s’en sauva pas un seul, & ils étoient plus de quarante mille. C’est ainsi qu’il releva une seconde fois les espérances des Carthaginois, qui désespéroient déjà de leur salut. Ils battirent ensuite la campagne, lui, Naravase & Annibal, & les Afriquains se rendirent d’eux-mêmes.

Maîtres de la plûpart des villes, ils vinrent à Tunis assiéger Mathos. Annibal prit son quartier au côté de la ville, qui regardoit Carthage, & Amilcar le sien au côté opposé. Ensuite aiant conduit Spendius & les autres prisonniers auprès des murailles, ils les attachérent à des croix, à la vûe de toute la ville. Tant d’heureux succès endormirent la vigilance d’Annibal, & lui firent négliger la garde de son camp. Mathos ne s’en fut pas plutôt apperçu, qu’il tomba sur le retranchement, tua grand nombre de Carthaginois, chassa du camp toute l’armée, s’empara de tous les bagages, & prit Annibal même prisonnier. On mena aussitôt ce Général à la croix où Spendius étoit attaché. Là on lui fit souffrir les supplices les plus cruels, & après avoir détaché Spendius, on le mit en sa place, & on égorgea autour du premier trente des principaux Carthaginois. Comme si la fortune n’avoit suscité cette guerre, que pour fournir tour à tour aux deux armées des occasions éclatantes de se venger l’une de l’autre. Amilcar, à cause de la distance qui étoit entre les deux camps, n’apprit que tard la sortie que Mathos avoit faite, & aprés en avoir été informé il ne courut pas pour cela au secours, les chemins étoient trop difficiles ; mais il leva le camp, et côtoiant le Macar il fut se poster à l’embouchure de ce fleuve.

Nouvelle consternation chez les Carthaginois, nouveau désespoir. Ils commençoient à reprendre courage, & les voilà retombez dans les mêmes embarras, qui n’empêchérent cependant pas qu’ils ne travaillassent à s’en tirer. Pour faire un dernier effort, ils envoiérent à Amilcar trente Sénateurs, le Général Hannon qui avoit déjà commandé dans cette guerre, & tout ce qu’il leur restoit d’hommes en âge de porter les armes, recommandant aux Sénateurs d’essaier tous les moiens de réconcilier ensemble les deux Généraux, de les obliger à agir de concert, & de n’avoir devant les yeux que la situation où se trouvoit la République. Après bien des conférences, enfin ils vinrent à bout de réunir ces deux Capitaines, qui dans la suite n’agissant que dans un même esprit firent tout réüssir à souhait. Ils engagérent Mathos dans quantité de petits combats, tantôt en lui dressant des embuscades, tantôt en le poursuivant, soit autour de Lepta, soit autour d’autres villes. Ce Chef se voiant ainsi harcelé, prit enfin la résolution d’en venir à un combat général. Les Carthaginois de leur côté ne souhaitant rien avec plus d’ardeur : les deux partis appellérent à cette bataille tous leurs alliez, & rassemblérent des places toutes leurs garnisons, comme devant risquer le tout pour le tout. Quand on se fut disposé, l’on convint du jour & de l’heure, & on en vint aux mains. La victoire se tourna du côté des Carthaginois. Il resta sur le champ de bataille grand nombre d’Afriquains ; une partie se sauva dans je ne sçais quelle ville, qui se rendit peu de tems après, Mathos fut fait prisonnier, les autres parties de l’Afrique se soumirent aussitôt. Il n’y eut qu’Hippone-Zaryte & Utique, qui dès le commencement de la guerre s’étant rendues indignes de pardon, refuserent alors de se soumettre. Tant il est avantageux, même dans de pareilles fautes, de ne point passer certaines bornes, & de ne se porter pas à des excès impardonnables. Mais Hannon ne se fut pas plutôt présenté devant l’une, & Amilcar devant l’autre, qu’elles furent contraintes d’en passer par tout ce qu’ils voulurent. Ainsi finit cette guerre, qui avoit fait tant de peine aux Carthaginois, & dont ils se tirérent si glorieusement, que non seulement ils se remirent en possession de l’Afrique, mais châtiérent encore comme ils méritoient les auteurs de la révolte. Car cette guerre ne se termina que par les honteux supplices que la jeunesse de la ville fit souffrir à Mathos & à ses troupes le jour du triomphe.

Telle fut la guerre des étrangers contre les Carthaginois, laquelle dura trois ans & quatre mois ou environ ; il n’y en a point, au moins que je sçache, où l’on ait porté plus loin la barbarie & l’impiété.