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Salammbô

Notes autographes de Flaubert pour le chapitre XIV, « Le défilé de la Hache »

Docteur Savigny, Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du Roi la Méduse en 1816, Paris, Didot jeune, 1818.

Bibliothèque municipale de Rouen (Ms g 474). Notes reproduites avec l’aimable autorisation de Marie-Dominique Nobécourt-Mutarelli, conservateur en chef, responsable du fonds ancien.
Transcription normalisée, majuscules et ponctuations restituées. Les ajouts interlinéaires sont signalés par des soufflets : <...> ; les segments barrés sont encadrés par des crochets droits : [...]. – Transcription : Yvan Leclerc. En gras : les notes qui se retrouvent telles quelles ou transformées dans Salammbô.
Sur l’utilisation de ces notes, voir Yvan Leclerc, « Flaubert lecteur du Dr Savigny, pour Salammbô », dans Les réécritures littéraires des discours scientifiques, textes réunis par Chantal Foucrier, Michel Houdiard éditeur, 2005.

Ces notes datent de novembre 1861. « Je viens de me livrer à des lectures médicales sur la soif et la faim – et j’ai lu entre autres la thèse du Dr Savigny, le médecin du radeau de La Méduse. Rien n’est plus dramatique, atroce, effrayant » (lettre à Pauline Sandeau, [28 novembre 1861], Corr., éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. III, 1991, p. 186).



Effets de la soif et de la faim
Observations sur les Effets de la soif et de la faim. – Méduse.
Thèse du Docteur Savigny. 1818.


[1ere journée] « Notre faim pendant cette 1re journée se fit assez vivement sentir. Mais n’arracha à aucun ni plainte ni murmure » p. 6.
L’humidité où ils étaient plongés les empêcha de souffrir le lendemain.
3e journée. Douleurs intolérables à l’épigastre. « Le moindre obstacle m’irritait-il, j’avais besoin de rappeler toute ma raison pour maîtriser l’impétuosité de mes mouvements ; d’autres qui [étaient déments] avaient été furieux pendant la nuit étaient devenus sombres et fixés à leur place ne pouvaient proférer une parole. » Quelques-uns arrachèrent des lambeaux et les dévorèrent à l’instant même. – On mange les baudriers des sabres et de gibernes, – cuir des chapeaux sur lequel il y avait de la graisse. – Un matelot essaya de manger des excréments mais ne put y parvenir.
« Quatre jours de tourments avaient suffi pour rendre méconnaissables les hommes les plus robustes. »
Font cuire « les viandes sacrilèges » – que la cuisson rendit moins révoltantes.
Le 5e jour, soif intolérable. – Buvaient avec un tuyau de plume, lentement. Ce qui « diminuait bien plus notre soif que si nous eussions bu d’un seul trait ».
Quelques gouttes d’un liquide dentifrice « produisait sur nos langues une impression délectable et diminuait pour quelques instants les tourments de la soif. »
Un petit flacon vide qui avait contenu de l’essence de rose dès qu’on pouvait le saisir était respiré avec délices. « Exténués par les plus cruelles privations la moindre sensation agréable était pour nous un bonheur. »
Urine. On la faisait refroidir. – À peine bue elle occasionnait une nouvelle envie d’uriner. Celle de quelques personnes était plus agréable à boire que d’autres.
« Nous étions tellement faibles que nous ne pouvions tenir debout plus d’une demi-heure sans éprouver des défaillances. Aussi restions-nous constamment couchés. »
Dès que M. Savigny eut acquis la conviction de leur abandon, il éprouva un grand trouble. « Je sentais un poids incommode sur l’épigastre. Mes genoux fléchissaient sous moi. Je cherchais machinalement un point d’appui. Je pouvais à peine articuler quelques mots. Un froid semblable à l’application de lames de métal sur toute la périphérie de mon corps mais particulièrement dans les régions vertébrales se renouvelait de distance en distance. Ma paupière supérieure s’abaissant involontairement sur l’inférieure y déterminait un froid presque glacial qui s’étendait sur les deux rebords palpébraux. »
Cet état cessa bientôt. – M. Savigny l’attribue aux fatigues qu’ils avaient déjà éprouvées, et à un jeune de 18 heures.
De la consternation les soldats et matelots se livrèrent à un désespoir violent qui se signala par des cris de fureur et de vengeance.
« Il nous semblait que nos souffrances eussent été moins grandes si tout l’équipage de la frégate les eût partagées avec nous. »
Puis ils pensèrent à se sauver. Ils élevèrent une voile sur le radeau « avec une sorte de délire ».
Dans la 1re nuit. – Au milieu de la tempête, les matelots perdaient déjà la tête. – Deux mousses et un boulanger se jetèrent à l’eau.
Dans la 2e nuit, « plusieurs objets imaginaires me passaient devant les yeux. Une faim dévorante me déchirait les entrailles. Je demandais avec instance à tous ceux qui m’environnaient s’ils n’avaient pas quelques morceaux d’aliments pour calmer mes souffrances. J’éprouvais à l’estomac des douleurs atroces comme si l’on m’eût arraché cet organe avec des tenailles. Des mouvements de rage s’élevaient dans mon cœur. » – Un soldat lui donne un peu de biscuit – ça le calme. « Je m’abandonnais de nouveau à mes réflexions. Tout dans ce moment me parut moins affreux. » (19)

Effets de la Faim et de la Soif

Les soldats boivent de l’eau de vie, deviennent furieux. Veulent jeter un Capitaine à la mer. On l’en retire. Une seconde fois ils voulurent lui crever les yeux avec un canif.
Hallucinations, agréables. Quelques-uns s’élançaient à la mer comme pour atteindre quelque objet qu’ils croyaient apercevoir. Quelques-uns se précipitaient le sabre à la main en demandant une aile de poulet et du pain. – Quelques-uns se croyaient encore à bord de la frégate. M. Griffon : «… je viens d’écrire au gouvernement et dans peu d’heures nous serons sauvés. »
Dès que la tranquillité fut rétablie, ils crurent que les combats qui avaient eu lieu étaient l’effet d’un songe terrible. « M. Dupont capitaine d’infanterie était dans un état d’anéantissement profond duquel il ne sortit que parce qu’un matelot entièrement aliéné, voulait lui couper le pied avec un mauvais couteau. La vive douleur qu’il éprouva lui rendit la raison » (21). – Calenture a des effets pareils.
Mon imagination était beaucoup plus exaltée dans le silence de la nuit. « Mon sang bouillonnait dans mes veines. » « Chacun éprouvait le besoin d’exhaler sa rage ou son désespoir. »
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« Un nommé Lenormand chef d’atelier arrivé de Paris pour faire partie de l’expédition, se croyait encore dans la Capitale. Il disait à un nommé Lavillette : “Allez chez le marchand de vin faire préparer un litre. Je vous suis.” Il se jeta à la mer, voulant se rendre dans la maison qu’il croyait apercevoir. »
Les douleurs n’étaient pas continues. Elles revenaient par crises plus ou moins fortes.
Ils se voyaient mourir les uns les autres avec indifférence.
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Un de mes compagnons me serrant la main et versant des larmes me dit : « Vous êtes bien changé. » Huit jours de tourments nous avaient rendus méconnaissables.
Ils font un parquet au milieu du radeau et s’y établissent. « Quelquefois nos caractères reprenaient un peu d’énergie. Et alors pour faire passer le temps avec plus de rapidité quelques-uns de nous racontaient leurs campagnes et leurs triomphes ou les différents dangers qu’ils avaient courus sur la mer »
Après les distributions de vin, toujours d’ivresse – et plus de mésintelligence. – Dans l’intervalle des distributions nous étions assez tranquilles…
Mon âme était brisée lorsque je me rappelais ma patrie et mes amis…
« Un jour j’arrachais au sommeil M. Coudin qui reposait près de moi. Tu m’as fait bien du mal, me dit-il, je rêvais que j’étais près d’une fontaine où je me désaltérais. Un cri général éclata sur le radeau : taisez-vous. Nous cherchions à éloigner surtout l’idée que des hommes heureux pouvaient satisfaire tous leurs besoins et avoir même du superflu. Rien pour nous n’était plus affligeant. Et cette conviction nous arrachait des plaintes amères. »
[« ils tombaient ensuite dans –]
– Aperçoivent un navire – il s’éloigne. « Du délire de la joie nous passâmes à celui de l’abattement et de la douleur. » Mais ils retombèrent bientôt dans l’insensibilité.
Ils s’éteignaient comme une lampe qui cesse de brûler faute d’aliment.
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À peine échappés, quelques-uns de nous éprouvèrent encore des accès de délire. Un officier de troupes de terre voulait se jeter à la mer pour aller, disait-il, chercher son portefeuille.
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