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Henri VALENTIN
L’Illustrateur des Dames et Demoiselles, 8 mars 1863

« Les costumes de Salammbô » (p. 142-143)

Mon cher Directeur


Vous me demandez de vous faire une description détaillée des costumes de Salammbô ; je vais essayer de vous satisfaire, mais depuis si longtemps que je traduis mes impressions avec le crayon ou la pointe, j’ai un peu perdu l’habitude de me servir de la plume. Cependant les quatre dessins que j’ai tracés venant en aide à ma description écrite, j’espère donner à vos lectrices une idée exacte des riches costumes rêvés par M. G. Flaubert.

Il faut d’abord que vous sachiez comment j’en suis arrivé à reconstruire les costumes : quand vous fîtes votre charmant livre de la chaussure antique, je fus obligé pour l’illustrer dignement, de fouiller toutes les bibliothèques et musées de Paris. Vous vous rappelez que même nous allâmes jusque dans les greniers du Louvre pour retrouver les chaussures égyptiennes. En m’occupant si exclusivement de la chaussure, je n’ai pas oublié d’étudier les autres parties des costumes égyptiens, assyriens, babyloniens, etc… je ne me doutais pas alors que ces études, auxquelles je prenais le plus grand plaisir, dussent me servir un jour.

Quand vous me priâtes de vous faire un dessin du costume de Salammbô (il n’était alors question que d’un seul costume), je lus le livre de G. Flaubert, je rappelai mes souvenirs, et au lieu d’un costume, je fis le croquis de quatre costumes sous lesquels l’auteur nous a montré son héroïne.

M. Flaubert est de Rouen, je l’avais connu au collège. J’allai lui soumettre mes croquis ; il en fut enchanté, me donna quelques renseignements, et grâce à sa parfaite connaissance de l’Orient, de l’Orient moderne comme de l’Orient antique, je parviens à faire les quatre aquarelles d’après lesquelles ont été gravées vos planches.

En voyant ces aquarelles rehaussées d’or et d’argent, M. Flaubert s’écria : « Enfin, on ne pourra pas dire que j’ai fait des costumes impossibles. Voilà bien Salammbô telle que je l’ai vue en écrivant mon livre. »

Voici ses propres expressions. C’était la plus belle récompense de mes efforts et de mes recherches.

Pour bien me faire comprendre, je prendrai les quatre costumes par ordre et suivant le livre. Le premier a été publié dans L’Illustrateur du 22 février page 112. – Le troisième, même no, page 112 [sic pour 113]. – Les deux autres costumes sont publiés en annexe avec le présent numéro.


1re page (15 de Salammbô)


« Sa chevelure poudrée d’un sable violet et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande, des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu’aux coins de sa bouche rose comme une grenade entr’ouverte.

Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leurs bigarrures les écailles d’une murène. Ses bras garnis de diamants sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d’or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle... Elle marchait en inclinant la tête, et tenait à sa main une petite lyre d’ébène. »

Pour comprendre la coiffure, il suffit de se rappeler la coiffure des femmes vers 1830. Deux petits bandeaux très courts, très ondés ; tout le reste de la chevelure tressé en plusieurs nattes très-larges et très-plates vient former sur le sommet de la tête une tour ou diadème se terminant un peu en pointe. Sur le front passe un bandeau ou feronnière [ferronnière] où sont attachées des grappes de perles simulant de grosses anglaises. Sur la poitrine une cuirasse ou égide qui n’est autre chose qu’un corset impératrice couvert de pierres en forme d’écailles, d’un beau bleu-vert changeant comme le dos d’une murène. Cette égide peut s’exécuter avec des paillettes d’acier bleu et d’or, posées les unes au-dessus des autres comme les écailles de poissons. En haut et en bas des bras de larges bracelets d’argent ornés de diamants, aux poignets de gros anneaux d’or.

La tunique est tout simplement une courte chemise sans manches, en gaze de soie noire, brodée de fleurs rouges en forme de feuilles de lotus.

Quant au manteau de pourpre sombre (à peu près grenat foncé) d’une étoffe inconnue, c’est tout simplement, comme me l’a confié M. Flaubert, de la moire antique.

Ici, vous me direz que la femme est peu vêtue. C’est ce que tous les critiques ont reproché à M. Flaubert. Cependant à la page 86, se trouve indiqué le complément du costume : « Des écailles d’or se collaient à ses hanches, et de cette large ceinture descendaient les flots de ses caleçons, etc. »

Elle portait donc une chemise noire, un corset par-dessus couvrait la poitrine, et de larges caleçons, s’attachant par une coulisse sur les hanches, tombaient jusqu’aux chevilles. C’est tout simplement un pantalon de zouave, mais en gaze et d’une largeur, d’une ampleur vraiment démesurées. C’est le pantalon que portent toutes les femmes d’Orient en guise de robe. Figurez-vous un immense jupon en sac cousu par en bas, auquel on ménage deux petites ouvertures pour laisser passer les pieds. Il y avait de semblables pantalons indiens à l’exposition de Londres, d’une étoffe de soir presque imperceptible et qui atteignaient jusqu’à 150 mètres de tour. Ce sont véritablement des flots de gaze à filets d’argent ou d’or.

La coulisse de pantalon est cachée par une écharpe quelconque, un cachemire des Indes, enfin toute ceinture orientale.

Ceci étant bien compris, vous verrez que ces quatre costumes, qui paraissaient si étranges, deviennent possibles.


2e page (189 de Salammbô)


« Des perles de couleurs variées descendaient en longues grappes de ses oreilles sur ses épaules et jusqu’au coude. Sa chevelure était crêpée de façon à simuler un nuage. Elle portait autour du cou de petites plaques d’or quadrangulaires représentant une femme entre deux lions câbrés [cabrés], et son costume représentait en entier l’accoutrement de la déesse. Sa robe d’hyacinthe, à manches larges, lui serrait la taille en s’évasant par le bas. Le vermillon de ses lèvres faisait paraître ses dents plus blanches, et l’antimoine de ses paupières ses yeux plus grands. Ses sandales, coupées dans un plumage d’oiseau, avaient des talons très-hauts, et elle était extraordinairement pâle… »

Dans ce costume les grappes de perles, plus longues que dans le précédent, sont également fixées par un bandeau blanc couvert de caractères bizarres en or ou d’un croissant d’argent.

Le collier, composé de petites plaques d’or, peut être le premier collier arabe venu formé de pierrettes d’or.  

Quant à la chevelure, on peut facilement l’exécuter au moyen d’une légère armature ou treillis en fil de fer, autour duquel les cheveux viennent à se crêper, retenus par des épingles à têtes étoilées d’argent et même de diamants. La chevelure peut être poudrée d’or.

La robe d’hyacinthe, c’est-à-dire de soie gorge de pigeon, est faite de façon à coller autant que possible sur le corset jusqu’aux hanches. De là, elle va en s’évasant au moyen d’une crinoline ou d’un jupon d’étoffe de crin, aussi large que la robe, de façon qu’elle ne puisse faire aucun pli. Sous la robe, elle porte ses larges caleçons de gaze.

Les sandales peuvent être les plus jolies sandales algériennes qu’on pourra trouver au Sultan. A la semelle de ses sandales étaient attachés deux espèces de petits bancs rouges incrustés de nacre, comme en portent encore les dames de Constantinople quand elles vont au bain.


3e page (286, 298 de Salammbô)


« Sur une première tunique mince et de couleur vineuse, elle en passa une seconde brodée en plumes d’oiseau. Des écailles d’or se collaient à ses hanches, et de cette large ceinture descendaient les flots de ses caleçons bleus étoilés d’argent. Ensuite, Taanach lui emmancha une grande robe ; faite avec la toile du pays des Sères, blanche et barriolée [bariolée] de lignes vertes. Elle attacha, au bord de son épaule un carré de pourpre, appesanti dans le bas par des grains de Sandrastam, et, par-dessus tous ces vêtements, elle posa un manteau à queue traînante, etc…

Les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient l’un de l’autre, et il se perdait [ils se perdaient] par la pensée, dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d’émeraude, que l’on apercevait plus bas sous la gaze violette.

Elle avait pour pendants d’oreilles deux petites balances de saphirs supportant une perle creuse pleine d’un parfum liquide ; par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. »

Ce troisième costume est un costume de voyage. La tunique est ici en gaze de soie violette. La seconde tunique, brodée en plumes d’oiseau et qui soulève ses seins en les rapprochant, est véritablement la petite veste arabe agrafée très-étroit, et portant, de chaque côté, un rang de gros boutons d’or très-saillants. Les plumes de colibri pourraient être remplacées par une broderie en chenilles de soie d’un vert bleu, changeant comme le cou d’un paon.

La grande robe à manches larges est tout simplement un peignoir de bains, et la toile du pays des Sères n’est autre chose que la soie blanche rayée de lignes vertes.

La ceinture prend la forme du corset depuis la ligne de la taille jusqu’à l’agrafe, en suivant les contours des hanches, et est couverte de paillettes d’or en écailles.

Le grand manteau noir n’est autre qu’un burnous arabe sans capuchon. Il pouvait être de ces étoffes noires rayées d’or.

Le carré de pourpre qu’elle porte sur l’épaule rappelle le péplum antique, et peut être de mérinos ou même un beau crêpe de Chine d’un beau rouge violet. Il est assez difficile de décrire la façon dont il est posé sur l’épaule ; je pense que le dessin y suppléera.

Je pense aussi que les boucles d’oreilles sont plus faciles à comprendre dans le dessin que je ne pourrais le faire ici.


4e page (465 de Salammbô)


« Des chevilles aux hanches, elle était prise dans un réseau de mailles étroites imitant les écailles d’un poisson et qui luisait comme de la nacre ; une zone toute bleue, serrant sa taille, laissait voir ses deux seins, par deux échancrures en forme de croissant ; des pendeloques d’escarboucles en cachaient les pointes.

Elle avait une coiffure faite avec des plumes de paon étoilées de pierreries : un large manteau blanc comme de la neige retombait derrière elle. »

Ce dernier costume est un costume d’apothéose, un costume pour ainsi dire religieux, une représentation de la déesse Tanit.

Le réseau de mailles qui la couvrent des chevilles aux hanches comme certaines statues égyptiennes devaient être de véritables écailles de nacre, posées sur un maillot. Dans ce costume de cérémonie, elle pouvait ne pas porter les caleçons de gaze rose que je lui ai donnés, pour la rendre possible à notre époque. La coulisse des caleçons est couverte d’une large ceinture d’orfévrerie [orfèvrerie] composée de plaques quadrangulaires en or représentant la déesse avec ses deux lions.

On trouve dans quelques costumes du moyen âge [Moyen Âge] quelques-unes de ces ceintures ou ceinturons très-larges et couverts de plaques d’orfévrerie  [orfèvrerie] enrichies de diamants et autres pierres précieuses.

Le ventre, que j’ai garni d’écailles comme les jambes, était entièrement nue [nu] comme le montrent encore les costumes de l’Inde moderne.

Un petit corset à l’impératrice recouvert de cachemire d’un beau bleu de ciel couvrirait les seins, et d’un collier mauresque tomberaient, suspendues par de petites chaînettes d’or, deux plaques rondes de la largeur de la main, couvertes d’escarboucles (grenats) ; au-dessous du sein, deux croissants d’argent, semés de diamants compléteraient le costume symbolique.

La coiffure ressemble à certaines coiffures égyptiennes, seulement, en Égypte, c’était un vautour, ici, c’est un paon, la queue étendue, qui coiffe la jeune fille. La tête gracieusement relevée au-dessus du front porte une aigrette de diamants. Les ailes viennent retomber de chaque côté de la tête comme une capeline. On a bien porté des oiseaux de Paradis sur un chapeau, pourquoi ne se coifferait-on pas d’un paon imité par un habile orfèvre avec des émaux, des émeraudes et autres pierres précieuses.

Les cheveux par derrière sont entièrement libres ; poudrés d’or, semés de diamants, ils traînent majestueusement sur le manteau à queue immense fait d’une étoffe indienne en coton, semblable au bazin.

La chaussure se compose toujours d’une simple semelle retenue au pied par un anneau dans lequel passe le gros orteil, et une simple courroie blanche ou rouge qui passe sur le cou-de-pied.

Les femmes de l’antique Égypte portaient aussi de petites sandales en papyrus que rappellent très-bien ces petits chaussons en aloès qu’on trouve à Marseille ; la chaussure était très-simple, mais le pied portait les plus riches bagues à tous les doigts.

Voici à peu près tous les renseignements que j’ai pu recueillir sur les costumes de Salammbô ; j’y ai ajouté, comme vous m’en avez prié, quelques indications pouvant servir à celles de vos lectrices qui désireraient mettre les costumes à exécution.

[Document saisi par Joséphine Gehan, 2017.]


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