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M. Lecointre-Dupont,
« La Légende de saint Julien le Pauvre »



Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 3e s., t. V, 1919-1921, p. 149-150.

« Notre confrère, chercheur infatigable, relève aussi dans la Revue d’histoire littéraire de la France (26e année, janvier-mars 1919, p. 87-93) un article où M. Jean Giraud étudie la Genèse d’un chef-d’œuvre, — la Légende de saint Julien l’Hospitalier, et qui fait un rapprochement assez imprévu entre le célèbre récit de Flaubert et un travail autrefois publié par nos Mémoires.
M. J. Giraud établit les relations fréquentes qui existaient entre Flaubert et l’érudit Alfred Maury, dont l’Essai sur les légendes pieuses du moyen âge [sic], paru en 1843, l’aurait fortement inspiré.
A. Maury, en note de la page 72 de son ouvrage, cite l’opuscule paru en 1838 (non 1835, comme dit M. Giraud) dans le tome V (non IV, comme imprime le même auteur) des Mémoires (il dit, trop simplement, la publication) de la Société des Antiquaires de l’Ouest, sous la signature de M. Lecointre-Dupont, et le titre : la Légende de St Julien le Pauvre d’après un manuscrit de la Bibliothèque d’Alençon (on sait que saint Julien le Pauvre et saint Julien l’Hospitalier ne font qu’un seul et même personnage).
Le travail de M. Lecointre est une traduction-paraphrase d’une vie de « monseignor saint Julien » en roman du XIIIe siècle, copie exécutée au XIVe siècle et faisant partie d’un manuscrit de la bibliothèque d’Alençon.
M. Giraud suppose qu’Alfred Maury aura indiqué ce travail, « enfoui » dans nos publications, à Flaubert, qui s’en est grandement inspiré.
Il croit reconnaître dans la dernière page du « conte » de Flaubert, écrite à la fin de 1875, une inspiration d’un passage de M. Lecointre (p. 206-207).
Notre président d’honneur eût été vraisemblablement le premier surpris d’apprendre que sa transcription, sans doute quelque peu oubliée de lui-même, de 1838, s’était muée en la prose sonore et colorée de son illustre compatriote. »


« La Légende de St Julien le Pauvre d’après un manuscrit de la bibliothèque d’Alençon », par M. Lecointre-Dupont, Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1re s., t. V, 1838, p. 190-201 : 3 pl. h.-t.

Texte des pages 206-207 citées par l’extrait (orthographe respectée) :
« Il ne perd point courage ; il prie Dieu de lui donner de sauver le malheureux qui l’appelle ; fort de sa charité, il méprise les dangers, et redoublant d’efforts il atteint enfin la rive opposée. Quand il fut descendu de la barque : Où êtes-vous, s’écria-t-il, vous qui m’avez appelé ? Confiez-vous vite à ma conduite ; tant pauvre et souffreteux soyez-vous, vous n’en serez pas moins bien reçu. Il parlait encore, quand à ses pieds la foudre éclaira d’un sillon blafard la hideuse figure d’un lépreux demi-mort. Seigneur, dit le pauvre d’une voix éteinte, hébergez-moi pour cette nuit seulement ; je suis un malheureux mesiaux [lépreux] tout rempli de souffrances, si faible que je ne puis marcher. Au nom de Dieu, portez-moi dans vos bras, et le Seigneur vous rende tout le bien que vous voudrez me faire.
Julien le prit sur ses bras, l’appuya contre sa poitrine, et le front rongé d’ulcères du lépreux retomba sur le front de son hôte, et le sang livide des plaies du pauvre roula sur les joues et sur la bouche de Julien, qui le souffrit avec joie, car il le faisait pour Dieu, et il avait toujours en souvenance la passion de Jésus-Christ qui le réconfortait. Il le porta ainsi jusqu'à la nef, traversa le fleuve, et, aidé de Basilisse, il déposa le lépreux dans sa maison, sur le coussin le plus moelleux qu'il pût trouver. Les deux époux eurent bientôt allumé un brasier ardent et ils commencèrent à laver les plaies du pauvre, et à couvrir de chauds vêtements ses membres transis, et ils l'efforçaient de manger, car il était encore à jeun : mais rien ne pouvait échauffer son corps plus froid que neige ; et plus le feu était vif, plus le lépreux refroidissait.
En vain Julien et Basilisse ont redoublé leurs soins hospitaliers et multiplié leurs efforts.
La glace de la mort gagne déjà le cœur du pauvre ; sa voix est tout-à-fait éteinte, et déjà ses yeux obscurcis ne voient plus la lumière. Il va donc mourir ?… Non. La courageuse charité de ses hôtes n’a point encore été poussée à son comble ; ils n’ont point encore assez bravé pour Dieu le danger de la plus affreuse existence ; ils n’ont point encore assez vaincu tous les dégoûts de la nature. Maintenant les saints époux étendent entre eux, dans leur lit, le corps glacé du pauvre, leurs membres couvrent ses plaies hideuses, pressent ses chairs en lambeaux, et enfin, ranimée par leur chaleur, la vie recommence à circuler peu à peu dans les veines du lépreux.
Tenant ainsi entre eux le lépreux réchauffé, et heureux du succès de leur héroïque dévoûment, Julien et Basilisse avaient cédé à la fatigue de la nuit et s’étaient endormis tous les deux ; ou plutôt, sans doute, une main divine avait appesanti leurs sens et avait fermé leurs yeux. Tout-à-coup les sons d’un concert angélique remplissent la chambre où reposent les saints époux, les parfums du ciel mille fois plus délicieux que le lis et la rose embaument l’air qu’ils respirent, et une douce clarté répandue autour de leur lit éclaire un dôme d’un azur diaphane. Le lépreux avait disparu ; mais, rayonnant de lumière et de gloire, le Sauveur des hommes s’élevait majestueusement vers les cieux et bénissait ses hôtes : Julien, disait-il, j’ai agréé ta pénitence en faveur de ta grande charité ; bientôt tu en auras la récompense, et vous reposerez tous les deux pour toujours dans le sein de celui que vous avez reçu.
Peu de jours après, en effet, Julien et Basilisse avaient quitté la terre. Aucuns disent qu’ils confessèrent ensemble la foi de Jésus-Christ, et qu’ils ajoutèrent aux mérites de leurs bonnes œuvres la couronne du martyre. Selon d’autres hagiographes, ils s’endormirent doucement dans le Seigneur, et leurs âmes, portées sur les ailes des chérubins, dans un cercle d’étoiles, s’envolèrent au bienheureux séjour que leur hôte leur avait préparé. »

Gabriel François Gérasime Lecointre-Dupont (Alençon, 1809 — Poitiers, 1888), appartenant à une famille de propriétaires terriens et de banquiers, était un « antiquaire » poitevin (« un penseur élevé, un écrivain élégant et disert, un archéologue et un numismate » – notice nécrologique, 1888), et un grand chrétien, père de 15 enfants. Il fut en 1834 l’un des fondateurs de la Société des Antiquaires de l’Ouest, société savante locale qui existe toujours.


Marie-Paule Dupuy




[Mis en ligne sur le site Flaubert, décembre 2010.]

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