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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

La poésie scientifique dans les pages préparées
pour le second volume de Bouvard et Pécuchet

Hugues Marchal
Professeur-assistant de littérature moderne française et générale à l’université de Bâle, membre honoraire de l’IUF
Voir [Résumé]

 

À l’époque de Flaubert, le canon scolaire accorde encore aux poèmes produits entre 1750 et la fin de l’Empire une place de choix, que ces œuvres ont aujourd’hui perdue, victimes d’un discrédit que Valéry résume en 1935 lorsqu’il note que le XVIIIe siècle « croyait parler de Poésie, cependant qu’il pensait sous ce nom tout autre chose »[1]. Cette disqualification fut en partie liée au rôle que les derniers représentants du classicisme poétique avaient souhaité tenir dans la diffusion des savoirs, en ouvrant largement leurs textes aux sciences contemporaines. Or ce désaveu offre l’occasion de s’interroger sur la manière dont les aléas de l’histoire littéraire troublent ou gênent notre compréhension du contexte dans lequel ont été produites des œuvres qui ont, au contraire, rejoint le panthéon actuel. Analyser la place et les fonctions que Flaubert donne à ces poèmes dans les dossiers préparatoires du second volume de Bouvard et Pécuchet se heurte en effet à l’oubli où ont sombré cette création et les débats qu’elle suscita. De quoi les vers cités sont-ils le fragment, et pourquoi Flaubert accorde-t-il dans son roman une place majeure à des œuvres qui posent la question des relations entre savoirs et littérature du point de vue de la poésie ?

Retour sur une tradition révolue

Du second XVIIIe siècle à la Restauration, l’ouverture de la poésie aux sciences reflète l’état d’une culture encore unifiée, dont les acteurs conjuguent des intérêts et des compétences allant, selon Voltaire, « des épines des mathématiques aux fleurs de la poésie »[2]. Ce trait définitoire de l’ancienne République des Lettres ne distingue pas ce paysage disciplinaire de celui des siècles antérieurs, aussi les ouvrages alliant vers et science se placent-ils dans la continuité de poèmes didactiques comme les Géorgiques, le De natura rerum ou les traités du Grand Siècle « philosoph[ant] dans la langue des dieux », qu’a étudiés Philippe Chométy[3]. Mais, de la génération de Diderot à la veille du romantisme, le programme de popularisation des connaissances fixé par l’Encyclopédie, l’accélération des découvertes et l’évolution de l’esthétique donnent à la poésie scientifique[4] une primauté inédite dans l’histoire de la littérature française.

L’élan des Lumières

Durant cette période, nombre de poètes cherchent dans les sciences des thèmes à la fois neufs et aptes à assurer la modernité de leurs textes – une stratégie que Chénier condense dans L’Invention, lorsqu’il s’exclame :

Torricelli, Newton, Kepler et Galilée, […]
À tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
Tous les arts sont unis : les sciences humaines
N’ont pu de leur empire étendre les domaines,
Sans agrandir aussi la carrière des vers[5].

La majorité des scientifiques approuve, voire sollicite ces tentatives, parce que la mise en vers de leurs connaissances et de leurs activités apparaît comme un moyen d’ennoblir leur pratique, à un moment où les sciences n’ont pas encore pleinement acquis leur légitimité moderne (le poète est alors accueilli en tant que dispensateur de lauriers), et surtout, parce que la poésie, réputée capable depuis Lucrèce de rendre plaisante la leçon la plus aride, est perçue comme l’un des meilleurs vecteurs possibles pour la vulgarisation. C’est elle qui, par excellence, permet aux « épines [des mathématiques] de se transformer bientôt en roses » – une métaphore décidément topique que Flaubert tire ici de l’Essai sur le beau du Père André[6]. Il a résulté de cette communauté d’intérêt une collaboration étroite entre savants et poètes, illustrée exemplairement par Les Trois Règnes de la nature de Jacques Delille (1808), car ce long poème en huit chants, traitant de physique, de chimie, d’astronomie, de botanique, de zoologie et de physiologie, s’accompagne de copieuses notes en prose établies par une équipe de scientifiques de premier plan, dont Cuvier lui-même.

Malgré certaines réserves, telles celles de Chabanon, qui déplore dès 1764 le « soudain changement d’un siècle poétique/En un siècle savant »[7], ou de Buffon, pour qui la poésie est une forme « où la raison ne porte que des fers »[8], Delille et ses imitateurs suscitent sous l’Empire une telle vogue qu’un journaliste contemporain évoque une « fureur de poésie enseignante »[9], et que le genre semble devoir disputer sa souveraineté à l’épopée. Cet apogée du poème scientifique est cependant provisoire, puisqu’il coïncide avec le début d’un violent rejet.

Contestation et vitalité du genre

Sur le plan idéologique, Chateaubriand ou Bonald, associant science et matérialisme dans une perspective contre-révolutionnaire, font des connaissances positives une puissance ennemie de la morale et des lettres, et la poésie scientifique est accusée de trahir la cause de la littérature. Sur le plan esthétique, cette poésie est attaquée par les défenseurs comme par les contempteurs du classicisme. La jugeant trop novatrice, les premiers lui reprochent son caractère non fictionnel, son prosaïsme et ses néologismes savants. L’estimant au contraire trop conservatrice, les seconds en font le dernier vestige d’un néo-classicisme timoré, fermé au lyrisme personnel et incapable d’oser employer le mot propre – une disqualification assez fédératrice pour que Sainte-Beuve puisse présenter la génération romantique comme celle des « railleurs posthumes de Delille »[10].

Cette minoration ne vint pas pour autant clore le débat sur la poésie scientifique, entendue comme une poésie soucieuse, selon l’expression de René Ghil, de « pren[dre] thème en les connaissances d’alors »[11]. Les polémiques opposant partisans et ennemis de la mise en vers des sciences ont traversé le siècle avec une vigueur alimentée par les thèses positivistes, qui proclament la valeur supérieure d’une science appelée à réguler l’ensemble de la culture, et qui conduisent un auteur comme Baudelaire à professer, par réaction, le « caractère extra-scientifique »[12] de la poésie. Ces débats, faute d’aboutir à un consensus, expliquent que Paul Bourget ait pu affirmer, six ans après la mort de Flaubert, que « la question des rapports de la science et de la poésie se trouve étroitement liée à celle de l’art moderne »[13]. En outre, non seulement l’école a, comme on l’a dit, longtemps maintenu dans son canon des poèmes scientifiques, mais de nouvelles œuvres ont continué à être publiées, à un rythme soutenu, bien après 1820, avec un pic correspondant à la période de l’intrigue de Bouvard et Pécuchet :

Fig. 1 : La poésie scientifique au XIXe siècle (premières éditions)[14].

L’entourage de Flaubert

Flaubert pouvait d’autant moins ignorer cette vitalité que ses plus proches amis ont signé de tels poèmes. Du Camp a publié en 1855 ses Chants modernes, dont la préface-manifeste en faveur d’un renouvellement thématique des vers par la science et la technique constitue un des textes clés de cette polémique[15]. Bouilhet a composé au même moment Les Fossiles, dont l’ermite de Croisset a étroitement suivi l’élaboration. Enfin des poèmes à tonalité positiviste apparaissent dans La Satire du siècle. I. Paris matière, de Louise Colet (1868).

Mais la représentation que les dossiers préparatoires donnent du genre ne reflète pas exactement ce paysage éditorial reconstruit a posteriori : comme toute donnée externe au roman, ces éléments factuels sont infléchis et recomposés.

Tentative d’inventaire

La portion rédigée du roman accueille fort peu de poésie (mot d’ailleurs absent du texte). L’un des premiers gestes des personnages consiste à « couper en deux les vers blancs »[16] dans le sol – une expression qui, par équivoque, pourrait s’appliquer au travail stylistique de Flaubert, comme à la place infime que ce récit-catalogue alloue aux intertextes versifiés. Si l’on excepte les « hymnes » gymnastiques de la méthode Amoros[17], dans le chapitre sur la littérature, le vers n’apparaît guère qu’au sein des répliques de théâtre déclamées par les personnages, et à l’occasion de leurs lectures de Marmontel ou Voltaire. L’unique renvoi aux problématiques du poème scientifique intervient quand Vaucorbeil exprime le souhait de voir la versification devenir art utile, en donnant pour modèle Casimir Delavigne, qui chante « la science, nos découvertes, le patriotisme » ; or Pécuchet lui rétorque, dans l’un des rares moments où il se fait le porte-parole de l’auteur : « On vous parle du style ! »[18]. Le contraste est donc massif avec les dossiers préparatoires du second volume, où les références à la poésie de la science et des techniques abondent, même si elles forment trois groupes d’importance très inégale.

La fin de l’Ancien Régime et la période impériale

Dans son répertoire de citations poétiques, Flaubert privilégie de manière écrasante les œuvres produites entre la seconde partie du XVIIIe siècle et la fin de l’Empire, qu’il renvoie globalement à une esthétique dépassée, le « style rococo ». Il accentue la relation entre cette période littéraire et les savoirs en omettant des conteurs comme Florian ou des compositions lyriques comme celles d’André Chénier, et surtout, il procède à des sélections qui tendent à retenir des passages liés aux techniques ou aux sciences – quand bien même ces thèmes n’apparaissent que ponctuellement dans l’œuvre source. Sans surprise, le corpus ainsi établi valorise la figure de Delille, même si son nom figure plus que ses vers[19]. Né en 1738 et mort en 1813, ce dernier acquit une célébrité immédiate avec sa traduction des Géorgiques de Virgile, en 1770. Il publia en 1782 Les Jardins ou l’art d’embellir les paysages, poème didactique et descriptif qui connut de nombreuses traductions dans toute l’Europe (fig. 2). Puis il accorda une place croissante aux sciences contemporaines : L’Homme des champs, ou les Géorgiques françaises, qui parut en 1800, contient un long exposé du système géologique de Buffon, et fut suivi en 1808 par Les Trois Règnes de la nature, déjà évoqués (fig. 3). Delille composa également des traités en vers sur L’Imagination [20], La Pitié et La Conversation, et bénéficia sous l’Empire d’une extraordinaire célébrité, ses œuvres se vendant par milliers d’exemplaires[21]. Parmi les prédécesseurs immédiats du poète, Flaubert cite abondamment Les Mois (1779) de Jean-Antoine Roucher[22] et Les Jardins d’ornement (1758) de Gouge de Cessières[23], puis, à un moindre degré, Les Quatre saisons (1763) du Cardinal de Bernis[24], Les Saisons (1769) de Jean-François de Saint-Lambert[25], Mes fantaisies (1770) de Dorat[26], Les Vosges [27] et le Discours sur les spectacles [28] (1776) de François de Neufchâteau, un poème historique sur Le Commerce (1784) de Rousseau[29], La Pétréide, laissée inachevée par Thomas[30], l’ode sur « Le triomphe de nos paysages » (1785) de Lebrun[31], « La mort de Mirabeau » (1791) de Cubières[32], ainsi que deux textes publiés en 1774 par Charles-Pierre Colardeau : l’Épitre à M. Duhamel de Denainvilliers [33] et Les Hommes de Prométhée [34]. Parmi les imitateurs de Delille, Flaubert puise ou annonce puiser des citations chez un des rivaux du poète, réputé pour ses piètres vers, l’abbé Cournand[35], mais aussi chez Fontanes, renvoyant à l’Essai sur l’astronomie [36] (1788) et à un poème sur Les Fleurs [37]. S’y ajoutent Les Plantes (1797) de René-Richard Castel[38], La Luciniade ou l’art des accouchemens (1792-1815) du chirurgien Jean-François Sacombe[39], Le Mérite des femmes (1801) de Gabriel Legouvé[40], La Gastronomie (1801-1803) de Joseph Berchoux[41], La Navigation (1805) de Joseph Esménard[42], Le Génie de l’homme (1807) de Chênedollé[43], et l’Achille à Scyros (1807) de Luce de Lancival[44]. Il faut également inclure Charles-Albert Demoustier, dont les Lettres à Émilie sur la mythologie, qui mêlaient prose et vers et furent rassemblées en 1801, connurent un succès considérable[45], et, dans le même registre badin et galant, la brève « Leçon de physique sur les couleurs d’après le système de Newton » (1805) de Croiszetière[46].

Fig. 2 : Reprise d’un extrait des Jardins de Delille, vol. 3, fo 108 r°, détail
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_108__r____-ms).

Fig. 3 : Reprise d’un extrait des Trois Règnes de la nature, vol. 7, fo 13 r°, détail (http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_013__r____-ms).

Le siècle de Flaubert

Les poètes postérieurs sont beaucoup plus rares – et l’on verra que ce déséquilibre ne s’explique pas par le seul souci de ménager les œuvres de Du Camp ou Bouilhet. Si Flaubert cite le poète donné pour modèle par Vaucorbeil, Casimir Delavigne[47], sa Découverte de la vaccine est un poème de jeunesse qui se rattache encore à l’Empire, puisqu’il a été composé en 1815. Cette date le rend à peu près contemporain de trois autres textes qualifiés de « poëme[s] didactique[s] » dans une liste bibliographique présente dans le volume 1 : deux ouvrages sur la franc-maçonnerie[48], datés de 1807 et 1820, et un autre sur la « naissance de la mode »[49] (1819). Mais je n’ai pas pris en compte ces textes en raison de leur sujet non scientifique[50], non plus qu’une périphrase de Lamartine sur les lunettes, dont la source n’est pas identifiée et qui pourrait dès lors venir d’un texte en prose[51]. Les dossiers renvoient encore à des productions des académies de province, avec quelques vers sur la culture de la betterave, parus dans les Mémoires de la société académique de Saint-Quentin [52], et des textes du poète rouennais Decorde[53]. Enfin, Flaubert ne cite pas moins de cinq extraits d’une tragédie en vers portant, comme le poème de Delavigne, sur La Découverte de la vaccine [54], un texte qui n’est autre qu’une des œuvres de jeunesse de Flaubert, parodie inachevée des poèmes scientifiques et du théâtre de Voltaire ou Marmontel, consacrée aux amours du médecin Jenner et composée en 1846-1847, en collaboration avec Bouilhet et Du Camp[55].

Indices et esquisses

Reste un troisième groupe de poèmes dont la présence est allusive et dont le repérage ne peut être qu’hypothétique.

D’une part, plusieurs des savants cités par Flaubert sont par ailleurs poètes. Le dossier indique qu’Alibert, fondateur de la dermatologie, a composé un poème sur La Dispute des fleurs [56]. Mais c’est aussi le cas de Marc-Antoine Petit, dont l’Essai sur la médecine du cœur [57] est un texte versifié, de Pierre-Adolphe Piorry, médecin polygraphe célèbre pour sesn&easuôe;ologismes et son goût du vers, dont un extrait du poème Dieu, l’âme, la nature (1854) figure dans les papiers de Duplan[58], et de Martial-Étienne Mulsant, qui, cité pour son Histoire naturelle des coléoptères [59], imita le modèle alternant vers et prose employé par Demoustier, pour publier en 1830 des Lettres à Julie sur l’entomologie, puis, en 1868, des Lettres sur l’ornithologie. Or la correspondance de Flaubert prouve qu’il connaissait au moins l’existence des poèmes de Piorry, puisque dans un courrier que l’on date du 7 août 1854, il demande à Bouilhet de les lui procurer[60].

D’autre part, le dossier contient plusieurs mentions susceptibles de rappeler au lecteur des réclames en vers vantant des produits liés aux sciences. C’est ainsi que le médecin Giraudeau de Saint-Gervais, cité comme un spécialiste de Vénus[61], commanda à Barthélémy un poème sur la syphilis, qui avait pour fonction essentielle de célébrer l’efficacité curative d’un orviétan notoire, le rob de Boyveau-Laffecteur, dont Giraudeau avait acquis la propriété exclusive[62]. De même, quand Flaubert cite parmi les « scies » les plus ennuyeuses « le savon-ponce et le chocolat Menier »[63], il mentionne deux produits liés respectivement à l’hygiène et à la pharmacie (car le chocolat restait souvent présenté comme un spécifique), et célèbres pour le matraquage publicitaire dont ils firent l’objet dans le dernier tiers du siècle, à grand renfort de vers médiocres truffant les périodiques[64], dans une forme de détournement des enjeux conatifs de la poésie scientifique qu’emploie, par exemple, un volume comme l’Album lyrique illustré des spécialités en vogue publié en 1875 par Ducret (fig. 4). Il me serait difficile de développer ici les raisons pour lesquelles réclame en vers et poésie scientifique sont alors liées, je me contenterai donc d’indiquer que Jules Romains rendra ce lien explicite en 1909 quand, reprochant à Sully Prudhomme et René Ghil que vouloir prêter « aux théorèmes le souffle et le rythme » afin de diffuser les sciences, il les accusera de faire du poète « l’annoncier, sans gages, des grands laboratoires »[65].

Fig. 4 : L’Album lyrique illustré des spécialités en vogue d’Étienne Ducret (Paris, chez l’auteur, 1875) offre un exemple des relations entre poésie, science et publicité au XIXe siècle. Des réclames en vers pour des aliments, des médecins ou des produits chimiques voisinent avec les annonces des vendeurs, ou l’adresse des prestataires
(source : Gallica, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471823z).

Première synthèse

Ce relevé autorise d’emblée plusieurs constats.

D’évidence, le choix de Flaubert archaïse la poésie scientifique. Si l’on représente schématiquement le corpus de ses renvois et citations (fig. 5), il est évident que le genre apparaît comme périmé depuis la Restauration.

Fig. 5 : Répartition chronologique des poèmes cités dans le dossier du second volume.

Les textes récents sont extrêmement rares, ce qui contredit les relevés factuels (fig. 1), mais traduit bien l’opinion et la stratégie de minoration des principaux créateurs du XIXe siècle, pour qui de tels textes ne pouvaient plus être produits que par des écrivains retardataires, mineurs et provinciaux[66].

En outre, le statut des textes diffère. Une source forcément inconnue du public comme la farce manuscrite sur Jenner voisine avec des poètes devenus obscurs après 1830, comme Jean-François Sacombe, et avec des auteurs alors encore considérés, au contraire, comme des classiques. Car la relation entre poème scientifique et enseignement est attestée par Flaubert lui-même. Le programme du Cours d’étude complet et gradué pour les filles qu’il verse au dossier prévoit des lectures de Delille, Fontanes ou Thomas[67]. Surtout, dans le volume 7, la mention « Voy. Cours de littérature de Noël » (fig. 6) signale que Flaubert aura pu puiser les vers de Roucher, Berchoux, Delille, Fontanes, Saint-Lambert ou encore Esménard dans les Leçons de littérature et de morale, ou recueil, en prose et en vers, des plus beaux morceaux de notre langue dans la littérature de deux derniers siècles, par François Noël et François de La Place[68]. D’autres références sont enfin, sans doute possible, des citations de citations, soit que leur réunion et la leçon adoptée par Flaubert trahissent son usage d’une compilation intermédiaire (c’est le cas des fragments sur les « imbécilles/Académies de province », tirés d’une page de la Revue des deux mondes, où Louandre avait déjà repris ces extraits dans le même ordre[69]), soit qu’elles apparaissent dans les notes que Flaubert prend sur des traités proprement scientifiques, où ces passages en vers ont un statut ornemental, parfois documentaire (c’est ainsi que la référence à Bernis est trouvée dans l’Histoire naturelle de la femme de Moreau de la Sarthe)[70]. Aussi le projet de réduire les poèmes à de brefs fragments, dans la copie, n’a-t-il rien d’iconoclaste. Le public était familier de cette présentation parcellaire, tant dans les anthologies scolaires que dans les textes scientifiques ou dans la critique littéraire.

Fig. 6 : Note de régie renvoyant au manuel de Noël et Laplace, vol. 7, fo 20 r°, détail
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_020__r____-ms).

Il est en revanche difficile de savoir si Flaubert a lu directement les œuvres ou s’il s’est contenté de telles rencontres. Durant ses études, l’écrivain aura forcément été incité à parcourir les ouvrages de Delille comme des modèles, et sa tragédie parodique implique une maîtrise précoce des codes pastichés. De plus, Flaubert semble citer de mémoire certains textes, comme le suggèrent les variantes qu’il introduit dans les vers de Cubières[71], ou quand il note : « Le castor imitant de l’homme l’industrie »[72], là où Roucher écrit « Le castor avec nous disputant d’industrie »[73]. Enfin, la correspondance donne des indications explicites sur certaines lectures, puisqu’en 1877, Flaubert demande à Du Camp de lui adresser La Luciniade de Sacombe, précisant qu’il souhaite la relire [74]. Mais d’un autre côté, les hésitations sur les titres[75] et les noms propres[76], ainsi que les erreurs d’attribution[77], semblent trahir une connaissance plus fragile, et les déclarations épistolaires de Flaubert ne sont pas toujours fiables[78]. Le tout incite donc à penser que Flaubert a pu conjuguer un parcours attentif de certains textes et des repérages de seconde main, visant à saisir dans le discours contemporain ce qu’il y restait des traités « rococos » – un reliquat alors sélectionné pour son statut de lieu commun, proche du Dictionnaire des idées reçues.

Des textes à la topique

Ce statut de lieu commun doit être étendu à la convocation même de ces extraits. Parce que le genre fait l’objet d’une polémique, chaque citation en vers est susceptible d’emblématiser non seulement l’ouvrage original dont elle provient, mais aussi, comme le montrent les exemples de Noël, Louandre ou Moreau de la Sarthe, les ouvrages qui en auront fait usage avant Flaubert. C’est là ce qu’on pourrait nommer le paradoxe du copiste : la reproduction d’un texte déjà copié par un ou plusieurs tiers renvoie à l’ensemble de cette chaîne d’écriture, et non à sa seule source. Ce paradoxe devient ici une force parce qu’il permet au romancier une concision fondée sur le caractère topique des extraits choisis : les vers n’ont pas besoin de commentaires, pour la simple raison qu’ils ont déjà fait ailleurs l’objet d’analyses dépréciatives. Mais ce mécanisme permet aussi à l’ironie de Flaubert de faire d’une pierre deux coups : elle peut viser les vers cités comme les discours qu’ils ont suscités.

Une pratique ridicule ?

Dans sa correspondance, Flaubert exprime sans ambages sa piètre estime pour Delille, dont le nom lui sert à disqualifier, en mars 1853, certains textes de Louise Colet, jugés « du Delille ! et du pire »[79]. Le commentaire « imbécilles », sur la page reprenant les fragments recueillis par Louandre, comme la manière dont Flaubert emploie ces vers dans les lettres à George Sand et Caroline[80], vont dans le même sens. Le romancier partage pleinement les positions des « railleurs » du genre et, si l’on part du principe que les citations suffisent à activer chez le lecteur le souvenir de telles évaluations, le jugement négatif de bêtise que Flaubert nous laisse formuler peut s’organiser autour de trois pôles, qui sont autant de clichés d’époque.

Le premier de ces lieux communs consiste à reprocher aux poètes des sciences et des techniques leurs périphrases, tournées en ridicule. Dès 1828, Émile Deschamps a accusé les derniers classiques d’avoir « donn[é] toujours la périphrase à la place du mot propre »[81], faute d’oser contourner les proscriptions lexicales et thématiques de la poétique traditionnelle. En 1855, les Goncourt ironisent sur les poèmes du Directoire : « Grandes victoires sur le mot technique, qu’on évince ; sur le mot trivial, qu’on esquive ; triomphes de la périphrase, tenue alors en si grande estime ! »[82], etc. Aussi cette production a-t-elle souvent été moquée en reproduisant ses figures de style, pour les opposer à leur « traduction » en langage clair. En 1841, La Bédollière dresse une liste savoureuse des périphrases des poètes classiques où une citation de Roucher, « de Cassini le tube observateur », redevient le « télescope », et où sont déjà présents les quatre vers de Legouvé sur la poule au pot, que Flaubert inclut dans sa copie[83]. En insistant à son tour sur les périphrases, c’est ce geste que le romancier invite à reproduire, et qu’il opère lui-même dans les titres ou annotations marginales qu’il adjoint aux citations[84], sans qu’il ne lui soit besoin de développer les accusations de baroquisme qui accompagnent ailleurs ces pratiques de traduction. Le mouvement global est si évident que Remy de Gourmont, engageant à son tour en 1913 une analyse moqueuse de la poésie de la Révolution, retrouvera un extrait de Lebrun identique à celui que retiennent les dossiers[85].

Second pont-aux-ânes, les critiques de la poésie scientifique refusent la pédagogie inspirée de Lucrèce, qui voudrait que la poésie rachète par ses beautés l’aridité des savoirs enseignés[86]. En liant fortement poèmes « rococo » et « style médical » (par exemple, quand il indique qu’une citation de Castel devra rester attachée à l’extrait d’un traité sur la phtisie, à « mettre après »[87] ce poète), Flaubert associe les vers traitant de science à des fragments de prose savante qui cherchent à ennoblir leur sujet et à en limiter le scabreux, par le recours à un style voulu plus élevé. Or le romancier avait dénoncé cette posture détestée dès 1853. Dans une lettre à Louise Colet, il célèbre la « poésie complète » offerte par Jaffa, où l’odeur des citrons se mêle à celle des cadavres, avant de se récrier :

Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d’anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l’art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! […] Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n’y avait pas pour eux de chose que l’on ne puisse dire[88].

Derechef, par-delà l’exigence de réalisme qui sous-tend ce propos, les prises de positions contemporaines récusant ces pratiques cosmétiques étaient trop connues pour que Flaubert ait à reprendre cette charge en marge des citations. Il pouvait notamment s’appuyer sur les thèses formulées par Pœ dans son Principe poétique, et relayées en France par Baudelaire, puisque l’Américain affirme :

Je voudrais [limiter les « moyens d’inculcation » des savoirs] pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n’a aucune sympathie pour les fleurs de l’imagination. Tout ce qu’il y a d’indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins à faire. C’est la réduire à l’état de pompeux paradoxe que de l’enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du langage[89].

Enfin, le troisième axe critique, étroitement lié au précédent, rejette le didactisme comme une conception ancillaire de l’écriture. Là encore, assez d’écrivains ont refusé de voir assigner aux œuvres esthétiques une fonction utilitaire pour que Flaubert n’ait pas à compléter l’argumentaire. Il semble que l’on puisse combler son silence avec d’autant moins d’hésitation qu’une telle lecture a l’avantage de valider le lien établi plus haut entre la poésie publicitaire et les allusions à Giraudeau de Saint-Gervais ou au chocolat Menier, l’emploi du vers à des fins de réclame et de puff offrant aux yeux des contemporains la forme la plus dégradée d’une telle littérature à thèse.

Une tentative valide ?

Ne voir dans la compilation de vers scientifiques orchestrée par Flaubert qu’un instrument pour dénigrer le genre, par un simple jeu d’échos à des postures critiques qu’il partagerait, serait pourtant une erreur. Rendus ambivalents par leur décontextualisation, les fragments réunis pour la copie entrent dans le système d’oppositions contradictoires et de neutralisation topique qui caractérise l’économie générale du roman : ils peuvent tout aussi bien renvoyer à des métatextes les citant en bonne part. En d’autres termes, il est non seulement possible, mais nécessaire, de construire un Flaubert partisan de ces textes, non moins crédible que le Flaubert railleur qui vient d’être peint, ne serait-ce que pour respecter son exigence d’impartialité et son refus de véhiculer une thèse – fût-elle conforme à ses propres positions.

La question des périphrases est restée ouverte[90]. Loin de réduire les poèmes scientifiques à une suite de figures employées pour éviter les termes propres, leurs premiers lecteurs furent sensibles à leurs hardiesses lexicales et thématiques – des hardiesses réelles et revendiquées au nom d’un désir de pouvoir justement tout dire, qui ont conduit par exemple Delille à imposer l’emploi d’un lexique rural dans ses textes, ou à employer dans Les Trois Règnes de la nature des termes comme vésicule, cellule et kangourou. Au rebours des jugements précédents, et avec autant d’arguments selon les citations employées, nombre de commentateurs, moins partiaux ou plus attentifs à l’évolution de la langue, qui avait banalisé ces néologismes, ont donc continué à présenter Delille et son école comme des novateurs. Tantôt, ils les ont salués pour avoir su contester les pudeurs de l’esthétique classique, en faisant de leurs textes un « jardin d’acclimatation »[91] lexical. Tantôt, ils les ont au contraire attaqués sur des bases exactement inverses de celles qui fondent le jugement de La Bédollière ou Sainte-Beuve[92] : ils leur ont reproché de dénaturer la langue en multipliant les termes bas ou savants. Or Flaubert a soin d’inclure dans une des versions du Dictionnaire des idées reçues un article « Accouchement » (fig. 7) qui, s’il invite bien son lecteur à rire de la proscription littéraire de ce terme, peut transformer en démarche hétérodoxe et valide l’emploi provocateur de ce mot dans le titre même de La Luciniade ou l’art des accouchemens, de Sacombe. Là encore, sans que rien n’en soit dit clairement, la mise en relation des deux passages tend à nuancer l’image d’une poésie uniquement composée de périphrases.

Fig. 7 : Détail d’une page du dossier réuni pour le Dictionnaire des idées reçues, recueil g228, fo 1 r°
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g228_f_001__r____-ms).

Il en va de même du refus de voir se mêler science positive et poésie. Flaubert semble avoir prévu d’inclure dans son sottisier, au titre des exemples de « mépris de la science », l’extrait capital du Génie du Christianisme dans lequel Chateaubriand affirme que les sciences produisent un dessèchement des émotions[93]. Cette mise en cause d’un des discours les plus souvent convoqués par ceux qui jugent la science incompatible avec le sentiment poétique invite donc à adopter, face à cette question, une position plus nuancée que celles de Chateaubriand, Bonald et Lamennais (non moins raillés ailleurs dans les dossiers) ; et cette souplesse fait écho à d’autres déclarations du romancier normand, telles qu’elles apparaissent, par exemple, dans la lettre à Louise Colet où, à propos des Fossiles de Bouilhet et de « la poésie de l’avenir », Flaubert explique que « la littérature prendra de plus en plus les allures de la science »[94].

Enfin, certes, dans cette même lettre, datée par les éditeurs du 6 avril 1853, Flaubert n’admet la possibilité d’une poésie scientifique digne de ce nom qu’à condition de lui voir rejeter le didactisme et toute thèse, au profit d’une posture qu’il nomme exposante, capable donc de faire « des tableaux complets [et de] peindre le dessous et le dessus »[95]. Mais une des revendications de la poésie scientifique du XVIIIe siècle fut précisément de s’affirmer, malgré son didactisme, irréductible à une leçon. Tous les grands textes y insistent, les poèmes ne se donnent pas comme l’équivalent d’un traité scientifique, encore moins comme la démonstration d’une thèse. Flaubert connaissait, au moins pour ces travaux sur le magnétisme, le naturaliste Joseph Deleuze, par ailleurs traducteur des poèmes botaniques de l’Anglais Erasmus Darwin. Or Deleuze a posé très clairement cette distinction, en 1810, en expliquant que la poésie des sciences devait aspirer « bien plus à faire des enthousiastes qu’à former des élèves »[96]. Davantage, la métaphore picturale est omniprésente. Darwin compare ses Amours des plantes à « ces peintures arabesques qui décorent le cabinet de toilette d’une jolie femme, et dont les figures diverses ne sont réunies que par une guirlande de rubans »[97]. Chênedollé pose « que la poésie ne fait pas des traités mais des tableaux »[98], etc. Mutadis mutandis, cette école, parfois qualifiée d’expositive par les contemporains de Flaubert[99] et ambitionnant de trouver, dans le dialogue avec les sciences, une alternative à l’épopée comme au lyrisme personnel, ne peut être entièrement opposée à la manière dont le romancier esquisse sa propre conception de la poésie scientifique.

Autre synthèse

Les vers ne sont donc pas simplement cités pour susciter la dérision. Ils possèdent une double valeur métonymique, au sens où ils représentent à la fois leurs auteurs et ceux qui les citent au sein d’un débat relatif à l’évaluation des œuvres et du courant dont elles sont issues – débat qui porte, plus largement, sur les relations entre poésie, voire littérature, et savoirs positifs. Aussi ce dispositif confronte-t-il le lecteur à sa propre axiologie. À un premier niveau, Flaubert autorise son public à lui assigner alternativement n’importe laquelle des positions qui forment cette topique, pour en faire un contempteur ou un défenseur du genre. Mais cette complicité est une feinte, puisqu’à un second niveau, que les tensions contradictoires à l’œuvre dans le montage des extraits incitent à rejoindre, la copie dirige l’ironie sur l’ensemble de ces positions, dont elle moque l’outrance et surtout le caractère prévisible. C’est alors l’ambition même du geste critique et de la théorie littéraire qui est battue en brèche. Pour le dire autrement, c’est la notion de topique que Flaubert associe, ici comme ailleurs, à une sottise dont il n’est possible de sortir qu’à condition de déployer l’ensemble des positions présentes, en se livrant à une sorte de ping-pong argumentatif impliquant un seul joueur, un locuteur esprit de son temps, qui charrierait toutes les opinions et dont le couple formé par les deux commis, et plus largement l’ensemble des voix réunies dans Bouvard et Pécuchet, constituent la transposition narrative.

Des poèmes au roman

Cependant, ces éléments n’expliquent pas encore assez la part considérable assignée dans la copie à la poésie scientifique. Certains éléments forcent en effet à envisager l’existence de véritables rapports de filiation entre ce corpus et Bouvard et Pécuchet.

Proximités génériques

D’une part, le roman et les grands poèmes scientifiques sont confrontés à des enjeux formels et structurels similaires. L’ampleur de leur matière a fait comparer les traités en vers à des encyclopédies. Leurs auteurs n’avaient pas moins que Flaubert dû gérer un système de réunion collégiale des informations, l’unification d’un discours produit à partir d’autres discours, des problèmes de plan ou de sélection de données et un risque de liste ou de farcissure – un constat qu’il est inutile de développer pour comprendre que « l’encyclopédie critique en farce » qu’est Bouvard et Pécuchet et des textes comme Les Trois règnes de la nature participent d’une même tentative d’organisation littéraire d’un parcours épistémologique et technique de grande ampleur.

D’autre part, tous ces poèmes travaillent la notion de fiction en testant, comme Flaubert, la possibilité de faire des idées mêmes les protagonistes principaux de leurs textes, avec souvent une conscience aiguë des difficultés de classement générique d’une telle entreprise. C’est ainsi qu’Esménard présente la matière diégétique de son poème sur l’histoire de La Navigation comme la suite des « travaux », des « découvertes » et des « erreurs » qui ont « tour à tour accéléré, ralenti, déterminé la marche de l’esprit humain »[100], de sorte qu’il en vient à définir son texte comme « une espèce d’épopée, dont la science de la navigation [serait], pour ainsi dire, le héros »[101].

Enfin, et ce point exige en revanche qu’on s’y arrête plus longuement, les poèmes scientifiques ont pu offrir à Flaubert des modèles diégétiques et des prototypes pour ses personnages principaux.

Une inscription généalogique critique

Certes, les commis parisiens que « le quai aux Fleurs […] faisait soupirer pour la campagne »[102] n’appartiennent pas au lectorat aisé et mondain auquel s’adressent la plupart des traités composés entre 1770 et 1815. Ils en offrent en revanche l’équivalent bourgeois. Bouvard et Pécuchet sont deux nantis, confrontés dès leur arrivée à Chavignolles à un problème d’occupation de leur temps libre, que Delille avait thématisé dès 1800, en écrivant, au seuil de L’Homme des champs ou Les Géorgiques françaises, que, « pour charmer [s]es champêtres loisirs,/La plus belle retraite a besoin de plaisirs »[103]. Les employés du comte de Faverges ne s’y trompent d’ailleurs pas : ils perçoivent comme une quête d’amusement l’intérêt des commis pour sa ferme, puisque l’une des paysannes nourrit les poules « pour divertir les messieurs »[104]. Or la manière dont Bouvard et Pécuchet meublent leur oisiveté en entamant un parcours épistémologique complexe ne diffère guère de la réponse proposée par Delille dans les quatre mouvements de son poème. Le premier chant invite le lecteur, néo-rural avant l’heure, à découvrir les contentements du sage qui, non content de jouir de son séjour, souhaite améliorer la condition de tous, en appelant « au secours de ses vues bienfaisantes toutes les autorités du hameau qu’il habite »[105]. Le deuxième chant évoque les « plaisirs utiles du cultivateur » et l’agriculture raisonnée, cette « agriculture merveilleuse, qui ne se contente pas de mettre à profit les bienfaits de la nature, mais qui triomphe des obstacles, perfectionne les productions et les races indigènes, naturalise les races et les productions étrangères, […] sait créer ou corriger les terrains »[106]. Le troisième chant vante les satisfactions du naturaliste, ce passionné de sciences diverses, qui, « environné des ouvrages et des merveilles de la nature, s’attache à les connaître, et donne ainsi plus d’intérêt à ses promenades, de charmes à son domicile et d’occupations à ses loisirs ; se forme un cabinet d’histoire naturelle, orné, non de merveilles étrangères, mais de celles qui l’environnent »[107]. Enfin, le dernier chant donne une leçon d’écriture littéraire, en proposant un art poétique géorgique. Si l’on admet que la conférence, puis la copie, constituent l’équivalent dégradé de ce dernier moment créatif, ces étapes dessinent dans le désordre le programme du roman.

Davantage, Bouvard-ou-Pécuchet aspire à devenir, non un savant, mais un amateur idéal, à qui toute science sourit, soit une figure clé des poèmes scientifiques, soucieux de lier savoir et bonheur. En témoignent ces vers de Fabre d’Églantine, où le locuteur confesse son rêve de se fixer près de Chalon-sur-Saône, pour goûter aux joies de la botanique et du celticisme :

Cent fois je me suis dit : oh ! si jamais le sort,
Au gré de mes souhaits, me choisissait un port,
Je le voudrais ici. Ma blanche maisonnette
Regarderait Bussy, Chalon, Moncoy, la Frette […].
La Nature, les Arts, dans cette solitude,
Seraient mes goûts chéris et ma plus douce étude.
Ô quel rare plaisir ! alors que dans l’été,
Vers le milieu du jour, l’air brûle dilaté,
Secouru de Bauhin, de Linné, de Barrère,
D’éparpiller au frais ma moisson printanière,
De choisir, d’élaguer, par des soins amoureux,
Les rameaux d’une plante et ses appâts fibreux.
Et d’un doigt délicat, au papier didactique,
D’étendre et marier leur forme anatomique.
Le Vélar des chanteurs, le Souchet parfumé,
Et la Menthe gercée, et le Trèfle embaumé,
Chacun, pour se ranger dans sa verte famille,
Aurait quitté Verdenne ou le bois de Cruzille.

Des trésors de la terre, ainsi l’échantillon
Tapisserait sans frais mon riant pavillon […].
Seulement, pour donner aux cadres des lambris,
Une forme diverse et même un peu de prix,
Des vieux jours de Chalon rappelant la mémoire,
J’y voudrais recueillir sa plus antique histoire :
Ici l’urne, la lampe, ou l’arme des Gaulois,
M’apprendraient et leur culte, et leurs mœurs et leurs lois :
Plus loin quelque Pénate, ouvragé sans science,
Me montrerait quels Dieux se fit leur ignorance :
Je saurais qu’à Chalon ou près de Meurecy,
Mercure eut des autels, Vénus en eut aussi[108].

Chaque poème de ce type fixe un schéma narratif dont Flaubert s’emploie à inverser le résultat, pour confronter ses héros à leur déroute, tout en conservant l’armature d’un parcours successif et rapide de différentes sciences, tel qu’il structure, par exemple, Les Trois règnes de la nature de Delille. Autant que les singes des illustrations proposées dans les « manuels » en prose[109], Bouvard et Pécuchet seraient alors les Bovary du poème scientifique, les dupes d’une représentation idéalisée de l’accès aux savoirs et à leurs pouvoirs de modification du monde – une hypothèse que renforce, entre autres, l’épisode de la destruction de la cabane, dont « ils avaient incendié [le] toit, pour, précise Flaubert, la rendre plus poétique »[110], victimes peut-être de l’engouement pour les fabriques illustré en 1782 dans Les Jardins de Delille.

Une inscription généalogique directe

Toutefois, les difficultés propres à l’application des sciences ne sont pas ignorées par les poètes « rococo ». Elles sont fréquemment abordées dans le paratexte des traités poétiques. Dans le discours préliminaire à sa traduction des Géorgiques de Virgile, Delille note que la « théorie » des cultures, qui « occupe presque autant les têtes dans les villes que la pratique exerce de bras dans les campagnes », s’avère souvent mal applicable, les « cultivateurs de profession » se défiant avec raison de l’« agromanie » et des découvertes « faites dans le cabinet »[111]. Lui-même agronome, Jean-Baptiste Rougier de La Bergerie, auteur d’autres Géorgiques françaises (1804-1824), consacrées aux techniques de culture et d’élevage modernes, insiste également sur les limites entre théorie et pratique agricoles, jouant sur ce que j’ai appelé ailleurs le topos de l’expert incompétent[112]. L’instabilité des connaissances, qu’elle intervienne sur un plan diachronique ou synchronique, n’est donc aucunement absente des poèmes scientifiques. Quant aux vers eux-mêmes, ils n’hésitent pas à mettre en scène les ridicules ou les inepties de la science, soit que de tels passages permettent de varier la tonalité en incluant des intermèdes comiques, soit qu’ils servent des fins polémiques. La Luciniade de Sacombe retrace ainsi force épisodes cocasses, tels que la mésaventure de l’éminent chirurgien Nathaniel Saint-André, qui donna foi aux dires d’une femme lui affirmant qu’elle accouchait de lapins[113] – une péripétie à laquelle font écho les interrogations de Bouvard et Pécuchet sur les fécondations entre espèces distinctes.

Enfin, au moins un des poèmes convoqués dans le dossier de Bouvard et Pécuchet s’empare du stéréotype de l’amateur efficace pour dépeindre un fiasco très proche des échecs de Bouvard et Pécuchet. Il s’agit de l’épître sur « La vie de campagne », publiée en 1864 par Adolphe Decorde, dont deux vers sont repris dans une coupure de presse non référencée, tirée du Petit rouennais du 2 août 1878 :

On a beau s’en défendre, on est toujours flatté,
De se voir le premier dans sa localité[114] !

Dans l’article conservé par Flaubert, ce distique fait lui-même suite à un premier échantillon des vers de Decorde, tiré d’« Au Jardin de Saint-Ouen. Lettre de condoléances »[115], que le journaliste rapproche du « bon abbé Delille ». Flaubert avait-il lu « La vie de campagne » ? Près de l’article collé, la mention marginale « compléter Decorde/& mettre dans les Académies » ne permet pas de trancher. Certes, on sait qu’en décembre 1871, le romancier s’étrangle de colère quand le conseil municipal de Rouen s’oppose à l’érection d’un monument pour Bouilhet, dans un rapport qui met en doute les qualités littéraires du poète et que signe Decorde. Le romancier entreprend alors de réunir les vers de ce notable, pour le railler, citations à l’appui, dans la Lettre au conseil municipal de Rouen qu’il rend publique en janvier 1872. Mais, si cette missive inclut bien des extraits du poème « Au Jardin de Saint-Ouen » et d’autres pièces de Decorde, Flaubert ne cite pas « La vie de campagne », dont le titre ne figure pas davantage dans les descriptions des papiers réunis à cette occasion[116]. Autre argument pour conclure à une lecture de seconde main, en août 1878, la correspondance reprend les deux vers de 1864, et les présente comme tirés d’un texte « pondus récemment » par le conseiller municipal, qui « les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen »[117]. Toutefois, l’épistolier peut manipuler sciemment la date pour plus d’effet, et l’erreur, si elle est involontaire, ne permet pas d’inférer que Flaubert n’a pas, plus tard, « complét[é] » son corpus dans l’intention, attestée par une note de régie, de « persécuter Decorde ! »[118]. Faute de pouvoir accéder à un autre ensemble intitulé « Poésies de Decorde », passé en salle de ventes en 1931[119], le doute demeure. Or, bien qu’envisager que le romancier ait pu emprunter des éléments à un concitoyen honni sans charger ce dialogue d’une puissance polémique paraisse malaisé, il reste que « La vie de campagne » décrit un désastre agronomique assez similaire à celui que rencontrent les deux commis. Le locuteur est un « transfuge/Qui, loin du bruit, aux champs vint chercher un refuge » ; il acquiert « un domaine assez beau », mais en bouleverse le parc, sans trouver de satisfaction dans le résultat de ses coûteux travaux ; alors, cherchant à « [se] distraire », il entreprend de se mêler d’agriculture, pensant prouver qu’

Il faut à la routine opposer la science,
Et montrer comment avec un peu de soin
On triple ses produits de froment et de foin.

Le personnage se procure donc des « bestiaux de choix pris dans les meilleures races » et des « engins puissants,/Encor trop peu connus de nos bons paysans » ; mais, malgré ses succès, il se rend compte que sa « ferme-modèle » fonctionne à perte. Aussi remet-il son domaine en fermage et finit-il par se faire maire du village[120].

Dernière synthèse

Si ces convergences militent pour que certains poèmes scientifiques soient rangés parmi les sources possibles de l’intrigue de Bouvard et Pécuchet, aux côtés des Deux Greffiers de Barthélemy Maurice, il va sans dire que Flaubert ne produit pas dans son roman l’équivalent en prose des traités versifiés de l’Empire. Une ligne d’opposition frontale demeure, qui achève d’éclairer la place accordée à ce corpus. Condition pour que le mélange entre science et conventions poétiques reste acceptable aux yeux des savants, la « grande » poésie scientifique élaborée jusqu’à la Restauration s’est généralement gardée de questionner au sein même des vers la valeur des thèses savantes. Delille l’a nettement affirmé quand, confronté aux critiques qui lui reprochaient d’avoir exposé dans L’Homme des champs le système géologique déjà périmé de Buffon, il leur a répondu : « le poète raconte et ne discute pas »[121]. Quand Flaubert choisit au contraire de traiter la science en racontant des discussions, il se rattache à un autre versant de cette production – un versant moqueur mais non moins fertile, où l’évocation de la science passe par la satire et où sa mise en vers ironise sur elle-même. Or l’anthologie construite par Flaubert représente assez peu ce second ensemble, à l’exception de Sacombe, de Berchoux ou, via Giraudeau de Saint-Gervais, de Barthélémy. Et c’est sans doute encore un moyen pour Flaubert d’attaquer et honorer, tout à la fois, un genre décidément fort divers.

 

Ce parcours repose sur des simplifications et des approximations. Je me suis efforcé de réduire les disparités du corpus complexe et disparate formé par la « poésie scientifique » ; la connaissance exacte que Flaubert pouvait en avoir ne peut être que conjecturée ; des références ont pu m’échapper et rien n’assure que tous les extraits des dossiers aient été voués à rejoindre la copie finale ; enfin une partie des intertextes employés ici n’apparaît qu’en filigrane dans les manuscrits. Néanmoins, tous ces éléments montrent assez que les poèmes traitant de science auxquels Flaubert a pu avoir accès contenaient, à des degrés divers, une série de motifs et d’enjeux que le roman inachevé retravaille. Quoi que l’on puisse imaginer de la version définitive qu’avait en tête le romancier, il est donc probable que l’inclusion de la « copie » à Bouvard et Pécuchet aurait mis en évidence, par la multiplication des extraits en vers, comme par la proximité entre poèmes « rococo » et « style médical », un point d’histoire littéraire aujourd’hui mal saisissable : jusqu’au milieu du XIXe siècle, la littérarisation des sciences est davantage passée par la poésie que par le roman. De fait, il est fort peu de passages du texte, jusqu’aux plus techniques, qu’on ne pourrait, étendant encore le champ intertextuel archivé par les dossiers, immédiatement référer à un poème alors récent. Mais ce constat permet aussi de renverser la perspective : si l’existence de ce corpus et des débats qu’il a suscités éclaire le propos de Flaubert, réciproquement Bouvard et Pécuchet éclaire cette production, que le roman dépouille pour nous de sa singularité et de son anomie, en la réintégrant dans notre vision de son siècle[122].

NOTES

[1] Paul Valéry, « Questions de poésie » [1935], éd. Jean Hytier, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 1292.
[2] Voltaire, art. « Gens de lettres » de l’Encyclopédie.
[3] Philippe Chométy, « Philosopher en langage des dieux » : la poésie d'idées au siècle de Louis XIV, Paris, Champion, 2006.
[4] Pour une discussion de ce syntagme, voir Hugues Marchal, « L’ambassadeur révoqué : poésie scientifique et popularisation des savoirs au XIXe siècle », Romantisme, 2009, n° 144 « L’éloquence de la pensée », p. 25-37.
[5] André Chénier, « L’invention », dans Œuvres complètes, éd. Gérard Walter, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 125.
[6] Recueil ms g226 (sauf précision contraire, toutes les références à suivre font partie de ce recueil conservé à la Bibliothèque municipale de Rouen), vol. 3, fo 54 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_054__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-3285-3
(à la suite des cotes, nous donnons le lien vers le manuscrit et sa transcription – page et fragment – disponibles sur le site : Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Édition intégrale des documents conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, http://www.dossiers-flaubert.fr/, 2012).
[7] Voir Michel-Paul Guy de Chabanon, « Sur le sort de la poésie en ce siècle philosophe » [1764], dans Martine Bercot, Michel Collot et Catriona Seth, Anthologie de la poésie française du XVIIIe au XXe siècle, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 181-182.
[8] Propos rapportés par Héraut de Seychelles, Visite à Buffon [1785], dans Buffon, Discours sur le style, Castelnau-le-Lez, Climats, 1992, p. 68.
[9] Journal de l’Empire, 19 mars 1814, feuilleton, p. 2.
[10] Charles-Augustin Sainte-Beuve, « Poètes et romanciers modernes de la France. XXVI : Delille », Revue des deux mondes, 4e série, t. 11, 1er août 1837, p. 295.
[11] René Ghil, Les Dates et les œuvres. Symbolisme et poésie scientifique, Paris, Crès, 1923, p. XI.
[12] Charles Baudelaire, « Victor Hugo » [1861], dans Curiosités esthétiques. L’Art romantique, éd. Henri Lemaître, Paris, Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1962, p. 740.
[13] Paul Bourget, Nouveaux essais de psychologie contemporaine, Paris, Lemerre, 1886, p. 99.
[14] Infographie par Muriel Louâpre (université Paris-Descartes/Projet ANR « Euterpe »), version de 2010. Pour une présentation plus complète, voir Muriel Louâpre, « La poésie scientifique : autopsie d'un genre », dans Muriel Louâpre, Hugues Marchal et Michel Pierssens (dir.), La Poésie scientifique, de la gloire au déclin, ouvrage électronique mis en ligne en janvier 2014, http://www.epistemocritique.org/spip.php?rubrique74, p. 21-42.
[15] Voir Marta Caraion, « Les Philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques ». Littérature, sciences et industrie en 1855, Genève, Droz, 2008. Les Chants modernes ne sont représentés dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet que par un extrait sans relation à la science ou aux techniques, au vol. 5, fo 104 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_5_f_104__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-20373-3.
[16] Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2011, p. 69.
[17] Ibid., p. 263.
[18] Ibid., p. 215. Pour une étude des allusions – peu amènes – dont Delavigne fait l’objet dans l’œuvre et la correspondance de Flaubert, voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Ce “Louis-Philippe en littérature” : Flaubert juge de Casimir Delavigne », dans Sylvain Ledda et Flaurence Naugrette, Casimir Delavigne en son temps, Paris, Eurédit, 2012, p. 327-339.
[21] Magasin encyclopédique ou Journal des sciences, des lettres et des arts, 6e année, t. 3, an VIII-1800, p. 162.
[37] Vol. 7, fo 14 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_014__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7166-3) et vol. 3, fo 120 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_120__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-2114-3). La source est un fragment de Fontanes, reproduit sous l’Empire par le Mercure de France, au sein d’une sélection de vers sur les fleurs dus à différents poètes – une anthologie reprise dans Le Conservateur : journal de littérature, de sciences et de beaux arts, vol. II, avril-juin 1807, p. 121-122. Mais ce texte figure aussi dans le manuel de Noël où, comme on le verra, Flaubert l’a probablement puisé.
[43] Toutefois seul le nom du poète est présent, vol. 3, fo 2, becquet du haut r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_002__r_br_h-trud.
[45] Vol. 7, fo 2 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_002__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7125-3) et fo 10 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_010__r____-trud,
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7147-3 et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7148-3).
Il faut aussi noter qu’Aimé-Martin, que Flaubert mentionne dans le chapitre sur l’éducation (Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 382) et dont il a utilisé plusieurs ouvrages pédagogiques (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/recherche-biblio.php?bibliotype=*&q=auteur%3A%22Martin%22+AND+auteur%3A%22Louis-Aim%C3%A9%22),
dut surtout son renom à ses Lettres à Sophie sur la physique, la chimie et l’histoire naturelle, un prosimètre didactique imité de Demoustier, constamment réédité et mis à jour dans le premier XIXe siècle.
[46] Vol. 3, fo 4 v°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_004__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5091-3. Le texte de Gabriel Coiszetière (et non Croisetière, quoique la graphie se rencontre) se trouve dans l’Almanach des muses pour 1805 (an XIII), p. 47.
[50] Ce qui ne signifie pas pour autant que Flaubert n’établisse pas de lien entre ces deux thèmes et les sciences : franc-maçonnerie, libre pensée et poésie scientifique ont entretenu des relations sensibles dans la sociologie des auteurs de vers didactiques, et Bouvard et Pécuchet explore à bien des égards des phénomènes de vogue scientifique (voir la répartie de Vaucorbeil dans le débat qui suit la séance de magnétisme : « les fluides sont démodés », Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 276).
[52] Il s’agit du dernier fragment, évoquant le « vaste laboratoire » des industries betteravières, vol. 1, fo 85 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_085__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-4036-3.
[53] Vol. 7, fo 11 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_011__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7164-3. On pourrait à la rigueur ajouter aux poètes modernes cités le nom de Laurent-Pichat, ce dernier ayant composé des vers sur l’industrie : vol. 5, fo 43 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_5_f_043__r____-trud).
[55] Le manuscrit de ce texte, également nommé Jenner ou la découverte de la vaccine, est accessible sur Gallica
(http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60005895).
[56] Vol. 7, fo 91 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_091__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-20380-3. « La dispute des fleurs » a paru dans les Muses provinciales, ou Recueil des meilleures productions du génie des poètes des provinces de France, Paris, Leroy, 1788.
[60] Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol., dorénavant abrégés en Corr. I à V. Ici, Corr. II, p. 564-565.
[62] La première version de ce texte, Syphilis, poème en deux chants par Barthélémy, avec des notes du Dr. Giraudeau de Saint-Gervais, Paris, Béchet jeune et Labé, 1840, est accessible sur Gallica :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5464062z, ainsi que la version finale, en quatre chants, de 1851 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54694491. Une version intermédiaire en trois chants est insérée intégralement dans Jean Giraudeau de Saint-Gervais, Étude et traitement des maladies de peau, Paris, chez l’auteur, 1848 (The Medical Heritage Library,
http://archive.org/details/tudeettraiteme00gira).
[64] Laurent Tailhade figure parmi les nombreux auteurs dénonçant cette manière de « rimer des poèmes pour le chocolat Menier ou les savons du Congo » (À travers les groins, Paris, Stock, 1899, p. 176).
[65] Jules Romains, « La poésie immédiate », Vers et prose, octobre-décembre 1909, p. 93. Sur cette question, voir Hugues Marchal, « Proto-réclames : poésie scientifique et boniment publicitaire dans la première moitié du XIXe siècle », dans Laurence Guellec et Françoise Hache-Bissette, Littérature et publicité, de Balzac à Beigbeder, Marseille, Éditions Gaussen, 2012, p. 36-49.
[66] Voir la parodie que Balzac offre du genre, sous le titre de La Bilboquéide, dans Les Paysans (1855).
[68] Il est certain que Flaubert a annoté, a minima, le tome II de ces Leçons, qui porte sur la poésie (voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Un dossier de Flaubert mal connu : les notes pour le chapitre “Littérature” de Bouvard et Pécuchet », Histoires littéraires, no 24, oct.-déc. 2005, p. 119-135,
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00199139).
Mais n’importe quel autre manuel contemporain lui aurait donné une sélection d’auteurs comparable. Voir par exemple la table des matières des Fleurs de la poésie française depuis le commencement du XVIe siècle jusqu'à nos jours, par l’abbé Rabion (Tours, Mame, 1841, p. 398-399), document accessible sur Gallica, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6138346s/f409.
[69] Voir Charles Louandre, « De l’association littéraire et scientifique en France. II. Les sociétés savantes et littéraires de la province », Revue des deux mondes, t. XVI, 1846, p. 798
(http://books.google.fr/books?id=XzYZAAAAIAAJ&pg=PA798).
Non seulement Flaubert respecte la succession du texte de Louandre, mais il reproduit les variantes que ce dernier introduit dans les vers et, suite à une erreur déjà présente dans ses lettres (voir Corr. III, p. 698 et p. 813-814), il associe l’ensemble à l’académie de Saint-Quentin, alors que sa source indiquait bien que le premier extrait venait d’une académie méridionale. Ce fragment (« Un soir, attendu par Hortense […] », voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-4033-3) est en effet tiré de Charles Rey, « Le jeune amant et la pendule », Mémoires de l’Académie royale du Gard, 1835-1836-1837, Nîmes, impr. Durand-Belle, 1838, p. 268
(http://books.google.fr/books?id=Qo4kAQAAIAAJ&pg=PA268).
Les deux autres (« Revivre dans un fils […]/Ne peut germer un fils », voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-4034-3 et http://www.dossiers-flaubert.fr/b-4035-3 ; et « … Près de nos métairies », voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-4036-3) adaptent deux poèmes de Ch. Daudville, « L’épouse stérile » et l’« Épître sur le sucre, à un épicier », Mémoires de la Société académique de la ville de Saint-Quentin, 1834 à 1836, Saint-Quentin, impr. Ad. Moureau, 1840, p. 330-331 et p. 341
(http://books.google.fr/books?id=EAMOAAAAQAAJ).
[71] Au vol. 3, fo 2 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_002__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5067-3), Flaubert écrit Cubière pour Cubières et transforme les alexandrins « Déjà même versé par un tube vengeur/Fume le sang impur de l’animal rongeur » (« La Mort de Mirabeau », Œuvres choisies de Dorat-Cubières, Paris, Giros et Taissier, 1793, t. I, p. 113) en deux décasyllabes, « Déjà versé par le tube vengeur/Fume le sang de l’animal rongeur ».
[73] Jean-Antoine Roucher, Les Mois, Paris, Quillau, 1779, t. I, p. 252 (la version de Flaubert ne paraît pas attestée ailleurs).
[74] Corr. V, p. 203.
[75] Au vol. 7, fo 11 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_011__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7161-3),
la correction « Roucher, saison/Les mois ».
[76] Au vol. 3, fo 2, becquet du haut r°
(voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_002__r_br_h-trud),
Colardeau devient Colardot.
[77] Au vol. 3, fo 2 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_002__r____-meta et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5063-3), les vers sur l’aménorrhée ne sont pas de François de Neufchâteau, mais sont tirés du poème sur Bagnères, de Lalanne (1819). Au fo 6 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_006__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5103-3), la citation sur les bonbons n’est pas de Delille, mais de Berchoux.
[78] En 1868, il présente à Caroline les vers de Charles Rey comme « un chef-d'œuvre découvert par moi dans les Mémoires de l'Académie de Saint-Quentin », petit mensonge décelable par l’erreur, déjà signalée, sur cette source (Corr. III, p. 814).
[79] Corr. II, p. 264.
[80] Ce constat, qui suggère que les documents versés dans les dossiers préparatoires de Bouvard et Pécuchet ont servi à alimenter d’autres textes, montre que certaines lettres de Flaubert lui-même peuvent être rangées parmi les référents métonymiques des citations, ce qui contribue à compliquer la distinction entre les citations allographes et les fragments autographes de sa tragédie de jeunesse sur La Découverte de la vaccine.
[81] Émile Deschamps, Études françaises et étrangères, Paris, Canel, 1828, p. liii.
[82] Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la société française pendant le Directoire [1855], Paris, Hachette, 1892, p. 257.
[83] Émile de La Bédollière, « Le poète », dans Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle, Paris, Curmer, 1841, t. II, p. 86-87. Les vers de Legouvé sont copiés au vol. 3, fo 7 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_007__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5082-3.
[85] Remy de Gourmont, « L’Almanach des muses pendant la Révolution », Promenades littéraires, 2e série, Paris, Mercure de France, 1913 (10e éd.), p. 322.
[86] À cet égard, il n’est pas anodin qu’une lettre de 1852 à Louise Colet inverse la métaphore lucrétienne en déplaçant les termes de l’analogie entre forme poétique et fond aride, d’une part, et miel et remède amer, d’autre part. Flaubert y explique que « pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules dans une poudre incolore et le [sic] lui faire avaler sans qu’il s’en doute » (Corr. II, p. 119-120).
[88] Corr. II, p. 284.
[89] Edgar Allan Pœ, « Du principe poétique » [1850], trad. Félix Rabbe [1887], Œuvres choisies, Paris, Livre Club Diderot, 1972, p. 1218.
[90] Voir Hugues Marchal, « L’hippopotame et le coursier amphibie : de la survie du langage poétique en un siècle de science », Romantisme, no 154 « Le Vivant », 2011, p. 77-90.
[91] Constant Martha, « La Poésie rustique en France au XVIIIe siècle », Revue européenne, 1861, t. XV, p. 685.
[92] L’un et l’autre n’échappent d’ailleurs pas au sottisier. Des vers médiocres de La Bédollière figurent au vol. 5, fo 60 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_5_f_060__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-20383-3.
[94] Corr. II, p. 298.
[95] Id.
[96] Joseph-Philippe Deleuze, Eudoxe. Entretiens sur l’étude des sciences, des lettres et de la philosophie, Paris, F. Schœll, 1810, vol. 2, p. 490.
[97] Erasmus Darwin, Les Amours des plantes [1789], traduction par J.-P.-F. Deleuze, Paris, impr. de Digeon, 1799, p. 59-60.
[98] Charles de Chênedollé, Le Génie de l’homme, Paris, Librairie Stéréotype, 1807, p. iii-iv.
[99] Voir en particulier Bernard Jullien, Histoire de la poésie française à l’époque impériale, Paris, Paulin, 1844, t. II, section « Poésie expositive », p. 1-202.
[100] Joseph Esménard, La Navigation, Paris, Giguet et Michaud, 1805, t. I, p. xliii.
[101] Ibid., p. xlviii.
[102] Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 55.
[103] Jacques Delille, L’Homme des champs ou les Géorgiques françoises, Strasbourg, Levrault, an VIII-1800, p. 39.
[104] Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 73.
[105] Delille, L’Homme des champs, ouvr. cité, p. xxvii.
[106] Ibid., p. xxix.
[107] Ibid., p. xxx.
[108] « Châlon-sur-Saône, Poème composé en 1783 », dans Philippe-François-Nazaire Fabre d’Églantine, Œuvres mêlées et posthumes, Paris, Veuve Fabre d’Églantine, 1802, t. I, p. 93-95 (orthographe modernisée). Bauhin, Linné et Barrère sont trois botanistes.
[109] Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 88.
[110] Ibid., p. 97.
[111] Jacques Delille, Les Géorgiques de Virgile, Paris, Bleuet, 1770 (3e éd.), p. 5-6.
[112] Voir Hugues Marchal, « L’ambassadeur révoqué… », art. cité, p. 36.
[113] Voir Jean-François Sacombe, La Luciniade du docteur Sacombe, Nîmes, chez l’auteur, 1815, p. 151-152.
[114] Vol. 7, fo 11 r°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_011__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7164-3 qui identifient la source de la coupure de presse.
[115] A[dolphe] Decorde, « Au Jardin de Saint-Ouen. Lettre de condoléances », Précis analytique des travaux de l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen pendant l’année 1864-65, Paris, Derache, 1865, p. 347-350.
[116] Il s’agit de la cote Ms g343 de la Bibliothèque municipale de Rouen ; je m’appuie sur le catalogue mis à jour par le Centre Flaubert
(http://flaubert.univ-rouen.fr/manuscrits/bmmss.php#_Toc127780007),
en particulier pour les fos 22-38.
[117] Voir les lettres à Zola et Maupassant datées d’août 1878, Corr. V, p. 414-415.
[119] Voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Inventaire des pièces du dossier de genèse de Bouvard et Pécuchet », site du Centre Flaubert, 20 septembre 2013 (http://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/bp_sphere_inventaire.php),
section 3.5.3.2.
[120] A[dolphe] Decorde, « La vie de campagne », Précis analytique des travaux de l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen pendant l’année 1863-64, Rouen, Impr. de Boissel, 1864, p. 78-84 (texte accessible sur Gallica, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54748427/f84). À comparer à la « conclusion » de l’épisode agricole : « Encore deux ans d’une économie pareille, leur fortune y passait ! » (Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 86).
[121] Jacques Delille, Les Trois Règnes de la nature, Paris, Nicolle, Giguet et Michaud, 1808, vol. 1, p. 269.
[122] Cette étude entre dans le cadre du projet ANR « HC 19 : Histoires croisées de la littérature et des sciences au XIXe siècle » (dir. Anne-Gaëlle Weber). Je remercie Stéphanie Dord-Crouslé pour son aide précieuse dans l’exploration des dossiers de Flaubert.

La captation de la communication prononcée par Hugues Marchal est disponible en ligne :
http://html5.ens-lyon.fr/Unis/colloque-bouvard-pecuchet/video-HMarchal.html.

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