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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Le christianisme et l’esclavage : effets de voix dans Bouvard et Pécuchet

Anne Herschberg Pierrot
Université Paris 8 et Institut des Textes et Manuscrits modernes
Voir [Résumé]

« Christianisme. A affranchi les esclaves ». L’entrée rayée du Dictionnaire des idées reçues témoigne d’un lieu commun qui est ressassé dans toute la première moitié du XIXe siècle, et qui, à l’approche de 1880, n’a plus la même résonance. L’article enregistre la rumeur du siècle, et il renvoie aux textes de Flaubert qui par trois fois font retentir ce lieu commun, objet de controverses religieuses et politiques. Il est énoncé la première fois par Homais, face au curé dans Madame Bovary ; la seconde fois par un ouvrier au Club de l’Intelligence dans L’Éducation sentimentale ; la troisième et dernière fois, par le comte de Faverges pour défendre la Religion, avec un grand R, en réponse aux attaques de Bouvard et Pécuchet. Je m’intéresserai à la mise en scène romanesque de ce lieu commun que récitent des voix discordantes, et tout particulièrement à la circulation et au montage des discours dans les deux volumes de Bouvard et Pécuchet. Une des spécificités de ce roman encyclopédique est de faire ressurgir les notes de lecture ou les citations préparatoires du roman dans la « copie » du second volume, en l’occurrence, dans le dossier de citations sur l’esclavage[1].

« Le christianisme a aboli l’esclavage » : enjeux d’un lieu commun

Dans sa remarquable étude « Le Christ a mis fin à l’esclavage »[2], Frank Paul Bowman souligne que Chateaubriand, avec l’apologétique du Génie du christianisme, a été « une sorte de boîte de Pandore » pour ce thème qui est rebattu dans la première moitié du XIXe siècle. « En faisant l’apologie du christianisme comme force civilisatrice », il a ouvert la voie en effet à des discours contradictoires à l’intérieur de la droite et de la gauche, qui utilisent l’idée à des fins variées, confondant liberté spirituelle (l’esclavage de l’âme) et liberté politique (l’esclavage des corps).

Le thème, largement développé par la poésie romantique, est repris par Joseph de Maistre, par Lamennais, puis par le catholicisme social et les socialistes qui en appellent à l’action politique. Il est cependant également réfuté dès le début du siècle par des écrivains libéraux, tel Senancour, ou des écrivains de gauche. La controverse a une portée sociale et politique en France, mais elle concerne directement les colonies où l’esclavage, aboli par la Révolution, a été rétabli par Napoléon, et n’est définitivement supprimé qu’en 1848. Le thème est contesté par les abolitionnistes, comme Victor Schœlcher qui dénonce le rôle de l’Église catholique comme soutien de l’esclavage. Mais il est également contesté en France par des catholiques conservateurs, en réaction au catholicisme social. Il donne lieu à des recherches historiques, aussi bien du côté de l’apologétique chrétienne que de celui de la démythification érudite dont se fait l’écho l’article « Esclavage » du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.

Le lieu commun, dans son ressassement, cristallise des interprétations divergentes et c’est ce que montrent bien les romans de Flaubert.

Au chapitre 9 de Madame Bovary, il apparaît au cours d’un débat qui oppose le pharmacien et le curé, au chevet du corps d’Emma. Homais réfute l’utilité de la prière :

– Comment ! fit l’ecclésiastique, la prière ! Vous n’êtes donc pas chrétien ?
– Pardonnez ! dit Homais. J’admire le christianisme. Il a d’abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale…[3]

Il est interrompu par le curé, selon une technique flaubertienne qui laisse en suspens le discours cliché. Dans la voix de M. Homais le voltairien, le lieu commun n’est paradoxal qu’en apparence. Il s’accommode à la fois d’un discours du progrès scientifique et d’un conservatisme social.

Le thème revient dans la scène du Club de l’Intelligence au chapitre 1 de la troisième partie de L’Éducation sentimentale, au printemps 1848, et cette fois il se trouve associé à la voix utopiste d’un « patriote en blouse » qui revendique le socialisme de Jésus-Christ :

[…] L’ouvrier est prêtre, comme l’était le fondateur du socialisme, notre maître à tous, Jésus-Christ !
Le moment était venu d’inaugurer le règne de Dieu ! L’Évangile conduisait tout droit à 89 ! Après l’abolition de l’esclavage, l’abolition du prolétariat. On avait eu l’âge de haine, allait commencer l’âge d’amour.
– Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l’édifice nouveau…
– Vous fichez-vous de nous ? s’écria le placeur d’alcools. Qu’est-ce qui m’a donné un calotin pareil ![4]

Mais il se fait huer par l’assemblée qui écoute bouche bée l’ouvrier quarante-huitard avec des « airs de catéchumènes ». Flaubert souligne, avec la vision téléologique de l’histoire, la dimension religieuse du socialisme utopique, qu’il commente abondamment par ailleurs dans sa correspondance. La phrase canonique : « Le christianisme a aboli l’esclavage » se trouve dans les brouillons du Club de l’Intelligence, en marge d’un scénario, qui accentue la caricature et souligne les clichés : « Un ouvrier mystique en blouse, à longs cheveux, la bouche pâteuse, le regard au ciel, le ton pleurard, la voix traînante […] se réclame de Jésus-Christ comme socialiste, allie la morale sublime de l’Évangile aux immortels principes de 89 »[5]. Elle est ensuite intégrée à l’argumentaire du discours, puis associée à la métaphore du christianisme : « Le christianisme qui a aboli l’esclavage est base & clef de voûte du nouvel édifice social qui doit nous abriter tous » (fo 64), puis présentée dans le texte définitif comme une évidence dans la continuité d’un mouvement de l’histoire (« Après l’abolition de l’esclavage, l’abolition du prolétariat »[6]).

« Voit l’avenir en rose. Est emporté par ses rêves (!) » s’exclame Flaubert de son personnage (fo 60). Bouvard et Pécuchet, à la fin du roman, voient tour à tour « l’avenir de l’humanité en noir » et « l’avenir de l’humanité en beau »…

Le thème du christianisme et l’esclavage intervient pour la troisième fois chez Flaubert au chapitre 9 de Bouvard et Pécuchet, dans un contexte historique et politique, où l’avenir est devenu plutôt noir, après l’échec de 1848 et le coup d’État du 2 décembre 1851. La religion est du côté du pouvoir et le comte de Faverges fait alliance avec l’abbé Jeufroy dans la défense de la religion chrétienne. La controverse s’exprime en un bref échange, et prend place dans le débat plus large qui voit s’affronter l’argumentation des deux bonshommes, étayée sur des travaux de l’exégèse rationaliste, et les affirmations dogmatiques du curé, inspirées de l’apologétique chrétienne. Elle conduit Bouvard et Pécuchet, en un crescendo, à défendre le relativisme des religions puis le bouddhisme, avant de rompre définitivement avec le château. Après la critique du mariage, appuyée de références aux textes des Pères de l’Église, Bouvard en vient à relativiser le christianisme. C’est bien le mouvement souterrain du chapitre, tel que l’exposent les premiers scénarios de la scène[7]. À l’abbé Jeufroy qui énonce : « Or qui n’est pas chrétien, n’est pas honnête », Bouvard répond : « – Autant que d’autres »[8]. Le comte enchaîne par une apologie du christianisme, fondée sur scénario argumentatif stéréotypé, éprouvé par Homais, que démonte Bouvard avec érudition :

Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à la Religion l’exalta. Elle avait affranchi les esclaves.
Bouvard fit des citations prouvant le contraire :
– « Saint Paul leur recommande d’obéir aux maîtres comme à Jésus. Saint Ambroise nomme la servitude un don de Dieu. Le Lévitique, l’Exode et les conciles l’ont sanctionnée. Bossuet la classe parmi le droit des gens. Et Mgr Bouvier l’approuve. »
Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait développé la civilisation.
– « Et la paresse, en faisant de la pauvreté, une vertu ! »
– « Cependant, monsieur, la morale de l’Évangile ? » (p. 350).

Le comte est un adepte de la pensée maistrienne, avec d’autres cautions du principe d’autorité comme le premier Lamennais[9]. Le nom de l’auteur, comme un signal au lecteur, est explicité quelques pages plus haut dans le chapitre : « Le comte leur prêta les ouvrages de M. de Maistre. Il en développait les principes devant un cercle d’intimes » (p. 344). Le prêt de ces ouvrages motive le retour des bonshommes au château : « Ils ne pouvaient cependant garder le de Maistre ; – et une quinzaine après, ils retournèrent au château, croyant n’être pas reçus » (p. 349).

Contrairement au point de vue de l’ouvrier socialiste au Club de l’Intelligence qui suppose une perspective téléologique de l’histoire, du Christ à 1789 et à 1848, l’idée reçue est ici utilisée en faveur du maintien de l’ordre établi. Joseph de Maistre assimile liberté spirituelle et liberté matérielle, mais dans une perspective gradualiste inverse, qui justifie le maintien de l’esclavage et du servage tant que l’orthodoxie religieuse n’est pas assurée. Les notes de Flaubert sur Du pape [10] soulignent des affirmations nettement en faveur de l’esclavage. La force des romans de Flaubert est ainsi de montrer la contradiction des positions derrière le maniement du lieu commun, devenu comme idée reçue un objet de croyance et un slogan de ralliement du groupe. Si L’Éducation montre, à gauche, la communion de l’assemblée autour de l’association du christianisme et du socialisme, l’idée reçue à droite, est un dogme au service de la défense de l’ordre politique et de la religion. C’est la seule voix qui se fait entendre après 1850, dans le salon des Faverges.

De Madame Bovary à Bouvard et Pécuchet, le débat se transforme cependant pour une autre raison : il prend appui sur les travaux d’histoire des religions. Le manuel de Louis Hervieu, auquel les bonshommes se réfèrent tour à tour, ajoute à la tradition critique du XVIIIe siècle, l’exégèse rationaliste du christianisme du XIXe siècle, comme le montrent les références des brouillons. Et le chapitre met en scène de manière très précise la montée en puissance des connaissances de Bouvard et Pécuchet, qui opposent à l’autorité du dogme, l’argumentaire de l’exégèse religieuse fondée sur l’étude de la Bible et l’histoire de l’Église.

Pour construire cet argumentaire, Flaubert s’appuie sur la lecture d’un écrivain de gauche, professeur d’allemand, collaborateur et exécuteur testamentaire de Proudhon, Marc-Lucien Boutteville (1808-1870), auteur de La Morale de l’Église et la morale naturelle (Paris, M. Lévy, 1866). Dans son livre, Boutteville montre la continuité des positions de l’Église des Apôtres aux Pères de l’Église, jusqu’aux théologiens modernes et contemporains, en faveur de l’esclavage.

Un scénario récapitulatif de la scène, intitulé « Cléricalisme château » semble donner raison à Bouvard et Pécuchet : « Il a affranchi les esclaves. B&P démontrent que non & que le christianisme est anti-social » (ms g 226, vol. 6, fo 327 v°[11]).

Les notes de lecture sur Boutteville[12], La Morale de l’Église et la morale naturelle (Sixième étude : « La société »), montrent que Flaubert a recherché très précisément les sources permettant de démythifier l’idée reçue du christianisme libérateur des esclaves. Il note une liste de références avec l’indication des pages pour la copie, à l’intention de Laporte qui constitue un dossier de citations sur l’esclavage :

Esclavage V. les textes p. 305 & sq.
St Paul (315 & 317)
St Basile
St Ambroise (317)
St Augustin (318)
L’Exode (319)
Le Christ pas une fois n’a protesté contre
Jurieu 322
Théologie dogmatique de Bailly en 1788
Bouvier 324
Granier de Cassagnac 325
Le pape Jules II invite tous les Chrétiens à réduire les vénitiens en esclavage (328)
À l’Église en France ont appartenu les derniers serfs. Voltaire avait affranchi les siens 395.
La traite & l’esclavage sont rétablis par Bonaparte quarante-deux jours après le rétablissement du culte 330. (Ms g 226, vol. 6, fo 304 v°[13])

La confrontation de cette liste avec les noms cités au chapitre 9 semble montrer que Flaubert s’est reporté directement à l’édition de Boutteville pour rédiger la réfutation de Bouvard. La réplique est un montage très précis des textes cités par Boutteville. Rappelons le texte :

– Saint Paul leur recommande d’obéir aux maîtres comme à Jésus. Saint Ambroise nomme la servitude un don de Dieu. Le Lévitique, l’Exode et les conciles l’ont sanctionnée. Bossuet la classe parmi le droit des gens. Et Mgr Bouvier l’approuve.

Tous les noms évoqués par Bouvard renvoient à des citations de Boutteville qu’indiquent aussi les notes de Flaubert, sauf le Lévitique.

Saint Paul :

Esclaves, obéissez à vos maîtres selon la chair avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ même.
St Paul, Éphés. VI, 5. [Boutteville, p. 315]

Saint Ambroise :

La servitude est un don de Dieu. C’est par là que brille le peuple chrétien.
St Ambroise, De Parad., XIV, § 72. [Boutteville, p. 317]

Flaubert ne mentionne pas dans ses notes le passage du Lévitique, cité par Boutteville :

Nous lisons encore dans le livre du Lévitique, ch. XXV, c’est toujours Jéhovah qui parle : « Ayez des esclaves et des servantes des nations qui sont autour de vous. Vous aurez aussi pour esclaves les étrangers venus parmi vous, ou ceux qui sont nés dans votre pays. Vous les laisserez à votre postérité par un droit héréditaire, et vous en serez les maîtres pour toujours. » [Boutteville, p. 320]

Boutteville cite également l’Exode :

Jusqu’où pouvait aller la correction ? Moïse avait répondu d’avance : « Si un homme frappe de verges son esclave ou sa servante, et qu’ils meurent entre ses mains, il en sera puni. Mais s’ils survivent un ou deux jours, il ne sera passible d’aucune peine, parce qu’il les a achetés de son argent. » [ibid.]

Il évoque le jugement des conciles, que Flaubert ne reprend pas dans ses notes :

Ainsi s’explique pourquoi les apôtres et les Pères de l’Église ont, comme nous avons vu, approuvé l’esclavage ; pourquoi une foule de conciles ont consacré purement et simplement de leur autorité la soumission de l’esclave et le droit du maître ; […]. [Boutteville, p. 321]

Boutteville cite une page entière de Bossuet, dont les notes de Flaubert mentionnent le passage sur Jurieu et le droit des gens :

De condamner cet état, ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c’est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste ; ce serait non-seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n’oblige point leur maître à les affranchir… [Boutteville, p. 322]

Boutteville évoque encore Mgr Bouvier, évêque du Mans, que cite aussi Adolphe Garnier, Traité des facultés de l’âme, comprenant l’histoire des principales théories psychologiques, (Paris, Guillaumin, 1848).

Cette énumération un peu longue des citations sources montre tout le travail de condensation du texte flaubertien. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un montage ou d’une marqueterie de citations, mais du collage de références qui se donnent sur le mode de l’allusion érudite – une érudition récente dans le cas de Bouvard, alimentée par le manuel (fictif) de Louis Hervieu qui vulgarise les thèses de l’exégèse rationaliste. Les noms propres et les discours lus par Flaubert sont exposés dans la Copie du « second volume », comme une preuve supplémentaire du discours de Bouvard.

Dans ce débat, toutefois, si Flaubert semble prendre le parti de la critique du christianisme, la position de l’auteur ne coïncide pas exactement avec celle de ses personnages. Bouvard et Pécuchet questionnent les évidences reçues et les mettent en crise selon la méthode d’examen du rationalisme critique. En même temps, ils leur opposent une vulgate argumentaire, que déplient les citations du « second volume ».

La Copie sur le christianisme et l’esclavage

Genèse de la Copie

Il existe dans la section « Religion. Mysticisme. Prophétie » (ms g 226, vol. 6, fo 178[14]) quatre feuillets de citations sur l’esclavage, de la main de Laporte, en partie annotées par Flaubert (fos 182-185). Cette copie appartient au même dossier que les notes de lecture sur la religion. Trois autres citations portent la mention « esclavage » dans d’autres dossiers : une citation de Joseph de Maistre dans la section « Histoire » (ms g 226, vol. 4, fo 33), deux citations dans les « Beautés de la religion » (Bossuet et le Coran, ms g 226, vol. 1, fo 207[15]).

Le dossier constitué par Laporte doit dater au plus tard du printemps 1879 (en raison de l’éloignement de Laporte qui part le 26 juin 1879 pour Nevers, puis de la brouille entre les amis à l’automne 1879[16]). Contrairement aux notes sur l’agriculture et la médecine, travaillées par Laporte après la rédaction du texte, la copie sur le christianisme et l’esclavage semble donc avoir été préparée avant la rédaction du chapitre 9.

Les quatre feuillets ne forment pas une séquence suivie. J’ai essayé de comprendre leur organisation qui n’est probablement pas définitive, mais qui me semble répondre à une double logique : une logique génétique qui explique la discontinuité des pages, doublée d’une logique argumentative qui construit un montage visant à contredire l’idée d’un christianisme libérateur. Ces feuillets illustrent le travail de collage et de montage des discours auquel procède Flaubert, aidé de Laporte, pour élaborer le « second volume » – travail qu’ont bien mis en relief les travaux fondateurs de Jacques Neefs et Claude Mouchard.

Les citations du premier feuillet et de la seconde partie du deuxième feuillet (ms g 226, vol. 6, fos 182[17] et 183[18]) proviennent de l’exposé chronologique de Boutteville sur le christianisme et l’esclavage : le premier feuillet suit l’ordre du texte, le deuxième revient en arrière dans la lecture et ajoute de nouvelles citations. Ce feuillet contient en son début deux citations de saint Augustin et de Thomas d’Aquin qui ne sont pas empruntées à Boutteville et sont notées d’une encre plus pâle. L’équipe de Stéphanie Dord-Crouslé les a identifiées : elles viennent du livre du philosophe spiritualiste Adolphe Franck, Réformateurs et publicistes de l’Europe, Moyen Âge, Renaissance (Paris, M. Lévy, 1864), p. 420-421. Laporte a copié ces citations sur l’esclavage, d’après les instructions consignées par Flaubert dans ses notes de lecture[19].

Les troisième et quatrième feuillets, de petit format (ms g 226, vol. 6, fos 184 et 185), concernent des écrits divers du XIXe siècle, et ils sont hétérogènes. Les trois extraits du feuillet 184[20] proviennent des notes de Flaubert sur le Traité des facultés de l’âme de Garnier (ms g 226, vol. 6, fos 6 v°[21] et 7 v°[22]). Seul le premier extrait de Mgr Bouvier, évêque du Mans, théologien de la première moitié du XIXe siècle, concerne l’esclavage, et la mention en marge est ajoutée par Flaubert. Les deux citations de Joseph de Maistre sont prises dans la suite des notes sur Garnier mais portent sur un autre sujet[23]. On trouve en revanche une citation sur l’esclavage, extraite des notes de lecture sur Du pape, dans la section « Histoire », classée, sans catégorie particulière, dans les « Idées historiques »[24]. On voit au passage la mobilité et la redistribution générique des discours et des catégories.

Le feuillet 185[25] est entièrement consacré à l’esclavage. Commencé par Laporte, il est annoté et complété par Flaubert.

Comment est constituée cette copie ? Les extraits notés par Laporte sont tous repris des notes de lecture marquées en marge par Flaubert. Ils sont copiés directement dans les livres aux pages indiquées par Flaubert, dans les notes sur Boutteville ou sur Franck, ou copié des notes de lecture, pour les notes sur le Traité de l’âme de Garnier ou Le Catholicisme présenté dans l’ensemble de ses preuves de Fernand Baguenault de Puchesse (Paris, Gaume frères, 1859).

Laporte, parfois, ne reporte pas toutes les citations marquées par Flaubert dans ses notes. Ainsi il ne reprend pas les extraits de Bailly et de Granier de Cassagnac signalés par Flaubert dans l’ouvrage de Boutteville. Parfois aussi, cela a été remarqué, il commet des erreurs, inversant ainsi deux chiffres (24 jours pour 42 dans la dernière citation du folio 182). Flaubert écrit à Maupassant le 28 mars 1879 : « Laporte, qui maintenant me classe des notes, me charge de vous dire qu’“il pleure sur son épuisement prématuré” »[26].

Ce dossier de citations, hétérogène dans sa fabrication, est très cohérent dans son argumentaire et dans le montage de ses fragments. Les travaux flaubertiens ont souligné la violence exercée à l’égard des discours qui sont ainsi découpés, privés de leur contexte d’énonciation et de leur historicité, et montés dans un ensemble qui les redistribue sous de nouvelles catégories dans une encyclopédie polyphonique des sottises et des idées reçues[27]. J’insisterai ici sur l’effacement des médiations énonciatives et sur la mise en parallèle des citations et les contradictions.

Montage de la Copie

Reprenons le folio 182[28]. La première remarque porte sur l’effacement des médiations énonciatives.

À lire les feuillets sur l’esclavage, seuls apparaissent les noms d’auteurs cités, pourtant lus dans Boutteville, dans Franck, ou dans Garnier. Comment interpréter cet effacement, fréquent, de la médiation ? Comme un raccourci vers des textes que Flaubert connaît souvent de première main ? Comme une commodité de la prise de notes, peut-être aussi comme un allégement de la référence ? Notons que la seconde main caractérise les recherches de Bouvard et Pécuchet. Dans le « premier volume », l’exposé des savoirs enchâsse au discours direct ou indirect libre des discours souvent sans origine déclarée. Dans le « second volume », les citations font surface, avec les noms d’auteurs, qui sont toutefois cités très souvent d’après un autre ouvrage. L’effacement du discours médiateur, quand il a lieu, gomme la spécificité de l’énonciation source, son caractère de vulgarisation, ou son orientation idéologique, créant l’illusion d’une voix originaire.

L’enchâssement des voix est d’ailleurs complexe. La citation copiée renvoie à un intertexte premier, constitué par les notes de lecture, qui nous renvoie aux ouvrages-sources. Toute une rumeur du siècle s’énonce autour de la controverse sur le christianisme et l’esclavage, transmise dans l’interdiscours. Elle se retrouve dans l’article « Esclavage » de Larousse, dont Le Dictionnaire des idées reçues condense l’écho.

L’effacement de la médiation dans la copie crée un effet fictif d’authenticité. Il laisse seule audible une voix péremptoire, dont l’origine est accréditée par les références bibliographiques, copiées de la source, qui apportent les preuves de l’érudition. Dans le cadre du « second volume », cependant, la bibliographie, détournée par le jeu de la fiction, est destinée aussi à perdre le lecteur dans le miroir des références et le miroitement des voix, tout en nous rappelant le geste intellectuel et matériel des deux scribes à la tâche.

Le caractère péremptoire de la voix est renforcé par un second procédé qui consiste à supprimer dans la citation les médiations énonciatives et les attaches contextuelles. Ainsi, dans la citation de Bossuet donnée par Boutteville, Bossuet cite saint Paul : « De condamner cet état, […] ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir » (Boutteville, p. 322).

Flaubert reprend la première partie de la phrase de Bossuet dans les « Beautés de la religion » : « Condamner l’esclavage, c’est condamner le St Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de St Paul de rester dans leur état » (Ms g 226, vol. 1, fo 207[29]).

Dans le dossier sur le christianisme et l’esclavage, Laporte radicalise le propos et renforce son aplomb :

Le Saint-Esprit ordonne aux esclaves de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir.
Bossuet, Avertissement aux Protestants. Ve avertissement. § 50.

Il en va de même pour l’extrait de la Bible, Exode, XXI. Boutteville attribue le propos à Moïse : « Jusqu’où pouvait aller la correction ? Moïse avait répondu d’avance : “Si un homme frappe de verges son esclave […]” » (p. 320). La copie présente sa réponse comme une assertion non attribuée, sans contexte : « Si un homme frappe de verges son esclave ou sa servante et qu’ils meurent entre ses mains […] » (ms g 226, vol. 6, fo 182).

D’autres fragments sont, non pas des citations directes, mais des résumés de la source, comme le dernier extrait du folio 182, qui réduit l’énoncé à une formule lapidaire :

Bonaparte rétablit l’esclavage et la traite par un décret du 20 Floréal an X (19 mai 1802), vingt-quatre [quarante-deux] jours après le rétablissement du culte catholique.
Boutteville, p. 330.

À l’inverse, mais dans la même perspective stylistique d’une affirmation nue, il arrive que Laporte supprime des jugements de Boutteville disqualifiant un propos, comme celui de Mgr Bouvier sur le trafic des esclaves. Boutteville avait écrit : « Il prétend que ce trafic n’est opposé ni à l’humanité… ». Laporte copie : « Le trafic des esclaves n’est opposé ni à l’humanité, ni à la religion, ni à l’équité naturelle. »

 

Une autre caractéristique de cette mise en œuvre de la copie est le procédé bien connu de la mise en parallèle des citations, et des contradictions entre les discours. Il s’allie au recours à l’histoire, qui est une autre arme de l’exégèse rationaliste et de l’esprit des Lumières contre l’obscurantisme[30].

Les citations des trois premiers feuillets (fos 182-184) construisent un argumentaire de réfutation de l’idée reçue, démontant l’idée d’un christianisme libérateur. Elles font entendre un concert de voix cautionnant ou prêchant l’esclavage, avec en contrepoint la voix de Guizot qui souligne le ressassement de l’idée et la réfute :

On a beaucoup répété que l’abolition de l’esclavage dans le monde moderne était due complètement au christianisme. Je crois que c’est trop dire : l’esclavage a subsisté longtemps au sein de la société chrétienne, sans qu’elle s’en soit fort étonnée ni fort irritée […] (ms g 226, vol. 6, fo 183[31]).

Le dernier feuillet (fo 185[32]) fait émerger en contraste le discours apologétique sous la plume de Fernand Baguenault de Puchesse, auteur du Catholicisme présenté dans l’ensemble de ses preuves (Paris, Gaume, 1859), et de Chateaubriand, dont les citations sont annotées par Flaubert.

L’extrait emblématique de Baguenault de Puchesse : « Un des plus magnifiques résultats du christianisme, c’est d’avoir aboli l’esclavage » est suivi d’une citation du Génie du christianisme :

… il est certain que personne n’a élevé la voix avec autant de courage et de force en faveur des esclaves, des petits et des pauvres, que les écrivains ecclésiastiques.
Chateaubriand, Génie du Christianisme, p. 60, t. IV.

dont Flaubert résume en marge le propos : « Le christianisme a affranchi les esclaves », et qu’il rapproche de l’opinion contraire : « Voy. les textes contraires Boutteville ».

Ces deux citations apologétiques n’apparaissent qu’après trois pages qui disent le contraire. La suite est à la fois logique (contradiction des opinions) et historique. L’ordre des citations met en valeur l’historicité de la controverse qui se développe au XIXe siècle à partir d’un thème diffusé par Chateaubriand.

Après Chateaubriand, Flaubert cite Proudhon. Privée de son contexte, et placée entre guillemets, la phrase est donnée dans son aplomb :

Idée sur l’esclavage
La domesticité « volontairement acceptée d’abord puis convertie en esclavage ».
Proudhon, 2e mémoire sur la propriété[33].

Les guillemets, Lea Caminiti le remarque, laissent attendre un discours fidèle. Or, dans son texte, Proudhon écrit : « convertie en un affreux esclavage ». Flaubert omet la condamnation, ce qui laisse une affirmation pour le moins ambiguë[34]. En contrepoint du discours apologétique, la mention de Proudhon laisse entendre la bêtise d’une des parties adverses, dont le jugement est laissé en suspens.

Une autre mise en parallèle des contradictions apparaît dans le dossier des « Beautés de la religion ». Après l’opinion de Bossuet en faveur de l’esclavage, déjà citée, Flaubert note une phrase attribuée au Coran[35], en faveur de la liberté des esclaves :

Qui affranchit un homme s’affranchit lui-même des peines de cette vie et des peines éternelles.
Le Koran.

On ne sait précisément ce qu’aurait été la version finale de cette copie, mais les dossiers en présentent les virtualités, et font apparaître l’historicité des différents gestes critiques sur le matériau extrait des livres. Laporte copie un argumentaire contre l’idée reçue, Flaubert met en parallèle les opinions et les religions – visant dans ce mouvement à relativiser le christianisme et à le replacer dans l’histoire. Ces quelques feuillets nous montrent que l’historicité des gestes de la copie est essentielle et qu’il est primordial de suivre le mouvement des notes vers le roman, mais aussi celui des notes vers la fabrique de la Copie. L’hétérogénéité matérielle et vocale de ce chantier n’est pas un défaut à lisser, mais bien la marque d’une œuvre en cours dont nous importent les traces.

« Ce sacré bouquin me fait vivre dans le tremblement ! Il n’aura de signification que par son ensemble »[36]. Le thème du « christianisme et l’esclavage » rend perceptible la nécessité d’interpréter le texte dans son ensemble. Il rend lisible la circulation génétique entre les deux volumes, y compris Le Dictionnaire des idées reçues, et la relation de Bouvard et Pécuchet aux discours du siècle, qui constitue cet ensemble en un monument de mémoire, intégrant l’œuvre flaubertienne. Dans cet ensemble, les notes de lecture jouent un rôle de pivot entre les deux volumes. Elles sont souvent l’intertexte premier, par lequel l’œuvre s’écrit.

 

De Madame Bovary à Bouvard et Pécuchet, le roman flaubertien met en situation historique un lieu commun, ressassé dans la première moitié du siècle, dont il fait apparaître le caractère d’idée reçue, assénée péremptoirement comme une évidence sans histoire, et reliée à des enjeux de pouvoir. Le premier volume la met en situation de parole, le second volume déploie un argumentaire érudit prouvant le contraire. Le lieu commun réunit le thème et sa contradiction. Détermination supplémentaire, Bouvard et Pécuchet sont les copistes du sottisier et ils « font » le Dictionnaire des idées reçues.

Le travail encyclopédique de Flaubert reprend à l’exégèse rationaliste son interrogation des évidences reçues, et sa méthode, fondée sur la confrontation avec les textes, sur l’histoire, sur la bibliographie érudite. Cependant ce discours de la preuve, attribué à Bouvard dans la fiction, ne dit pas pour autant la vérité. C’est toute l’ambiguïté de son statut référentiel et fictionnel. Bien que le roman porte une conviction, elle n’en est pas le dernier mot.

NOTES

[1] Cet article fait système avec deux autres études sur la religion dans le chapitre 9 de Bouvard et Pécuchet : « Bouvard et Pécuchet, le curé et la science allemande », dans Flaubert. Genèse et poétique du mythe, Actes du colloque d’Ischia, 2010, sous la dir. de Pierre-Marc de Biasi, Anne Herschberg Pierrot, Barbara Vinken, Paris, Éditions Archives Contemporaines, à paraître, 2014, et « Bouvard et Pécuchet et la critique rationaliste », dans Voir, croire, savoir. Les épistémologies de la création chez Gustave Flaubert, sous la dir. de Pierre-Marc de Biasi, Anne Herschberg Pierrot, Barbara Vinken, Actes du colloque d’Ischia, 2011, à paraître en 2014. La version audio de ce colloque est en ligne sur le site de l’ITEM
(http://www.item.ens.fr/index.php?id=577773).
[2] Frank Paul Bowman, Le Christ romantique, Genève, Droz, 1973, chap. 4.
[3] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. de Jacques Neefs, Paris, LGF, coll. « Le Livre de poche », 1999, p. 476.
[4] Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, éd. de Pierre-Marc de Biasi, Paris, LGF, coll. « Le Livre de Poche », 2002, p. 453.
[5] Brouillons de L’Éducation sentimentale, BnF, Département des manuscrits, NAF 17607, fo 60. Voir
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000156d/f126.
[6] Le discours au Club de l’Intelligence se situe avant l’abolition effective de l’esclavage dans les colonies françaises par le décret du 27 avril 1848.
[7] Voir mon article, « Bouvard et Pécuchet et la critique rationaliste », à paraître.
[8] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2008, p. 350. Les pages notées renvoient à cette édition.
[9] Voir Taro Nakajima, « Notes de lecture et généalogie des idées. Le discours apologétique de Jeufroy et la pensée maistrienne », Arts et savoirs, 1-2012 (en ligne : http://lisaa.u-pem.fr/arts-et-savoirs/arts-et-savoirs-n-1/), et son article ici-même
(http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=130).
[16] Sur le travail des notes de lecture du dossier « Religion » pour la copie, voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Entre notes de lecture et fragments préparés pour le second volume : les transferts de citations à l’épreuve du dossier “Religion” », dans Éditer le chantier documentaire de Bouvard et Pécuchet, textes réunis par Rosa Maria Palermo di Stefano, Stéphanie Dord-Crouslé, Stella Mangiapane, Messine, Andrea Lippolis editore, 2010, p. 81-95 (disponible en ligne :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00426296).
[19] « L’esclavage. Sanctionné, défendu par St Paul, St Augustin, St Thomas d’Aquin. V. les textes p. 420 » (ms g 227-7, fo 275). Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_275__r____-trud.
[23] Flaubert les commente ainsi en marge de ses notes : « De Maistre se moque du dogme […] & se moque de la vérité » (g 226, vol. 6, fo 7 v°). Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_6_f_007__v____-trud.
[24] « Jamais il n’est tombé dans la tête d’aucun philosophe de condamner l’esclavage avant le christianisme » (ms g 226, vol. 4, fo 33), phrase copiée des notes de lecture sur Du pape, ms g 226, vol. 6, fo 274. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_4_f_033__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_6_f_274__r____-trud.
[26] Flaubert, Correspondance, éd. de Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2007, p. 592-593.
[27] Voir Claude Mouchard et Jacques Neefs, « Vers le second volume : Bouvard et Pécuchet », dans Flaubert à l’œuvre, Paris, Flammarion, 1980, p. 169-217.
[30] Ceci permet de comprendre la répartition de citations sur l’esclavage dans la section « Religion », ou « Beautés de la religion », comme dans la section « Histoire ».
[33] Elle vient des notes de lecture de Flaubert sur De la propriété qu’il annote de la catégorie « Jugement sur l’histoire » (ms g 226, vol. 7, fo 182). Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_182__r____-trud.
[34] « […] de cette idée d’une subordination naturelle des hommes naquit la domesticité, qui, volontairement acceptée d’abord, se convertit insensiblement en un affreux esclavage » (Qu’est-ce que la propriété ? 2e mémoire, cité par Lea Caminiti, dans Gustave Flaubert, Le Second volume de « Bouvard et Pécuchet ». Le projet du « sottisier », Liguori editore, 1981, n. 161, p. 366).
[35] Ms g 226, vol. 1, fo 207. Ces deux citations semblent empruntées à Michelet. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_207__r____-meta.
[36] À Zola, vendredi 5 octobre 1877, Correspondance, t. V, éd. citée, p. 306-307.

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