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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

« Gardez-vous de l’abus ! » :
Flaubert et les ouvrages d’hygiène dans Bouvard et Pécuchet

François Kerlouégan
Université Lyon 2 – UMR LIRE
Voir [Résumé]

Dans le chapitre III de Bouvard et Pécuchet [1], au cours duquel les deux héros de Flaubert se passionnent, avant de les délaisser, pour diverses sciences – chimie, médecine, astronomie, zoologie et géologie –, sans doute les pages sur la médecine sont-elles les plus mémorables, car le romancier y présente avec un mordant particulièrement savoureux le navrant apprentissage des deux amis. Cet « épisode médical »[2] est construit sur la répétition d’un schéma identique : lecture d’un axiome dans un traité, tentative de vérification par l’expérience, échec, passage à la lecture d’un autre axiome puis d’un autre traité. De déductions fantaisistes en expériences calamiteuses, les deux compères passent ainsi en revue tout le spectre de la médecine.

Au sein de l’épisode médical, l’hygiène joue un rôle non négligeable. Après l’apprentissage de l’anatomie, de la digestion, de la reproduction et de la transpiration, puis la confrontation aux diverses théories médicales (brownisme, vitalisme, organicisme), Bouvard et son ami ne tardent pas à être « las de la médecine » (p. 125). Lorsqu’ils tombent malades, c’est l’occasion de s’intéresser à la médecine préventive. C’est alors que débute le court passage consacré à l’hygiène[3]  : à la lecture de divers ouvrages, les deux amis découvrent des consignes surprenantes sur l’alimentation, la boisson, les vêtements et la météorologie. Mais les contradictions qu’ils relèvent entre les différents ouvrages les rendent perplexes. Vexés, et en manière de défi, ils décident alors de s’offrir à dîner tous les aliments défendus. Délaissant définitivement l’hygiène, ils se lancent dans l’astronomie, qui les mènera, dans la suite du chapitre, à la zoologie, à la géologie et à l’étude de l’évolution des espèces.

Pour être brève, l’expérience que font nos deux héros de l’hygiène est cependant capitale. Loin de ne constituer que le point d’orgue comique d’un apprentissage fébrile et anarchique, elle véhicule un vrai propos. Au sein de la vaste dénonciation des savoirs à laquelle se livre Flaubert dans le roman, la confrontation à l’hygiène apporte des éléments de satire et de réflexion différents de l’expérience plus générale de la médecine. Il y a en effet une pertinence particulière des ouvrages d’hygiène dans la réfutation railleuse des connaissances que mène le romancier. Cette question, en elle-même passionnante au vu du roman, se trouve avivée, et même complexifiée, lorsqu’on se penche, on le verra, sur les notes prises par Flaubert sur les ouvrages d’hygiène, contenues dans les dossiers préparatoires du roman.

Pour comprendre la place et la signification du discours hygiéniste dans le projet flaubertien, l’enquête se fera en trois temps. D’abord, j’étudierai les caractéristiques de l’ouvrage d’hygiène, à travers deux manuels[4] lus et annotés par Flaubert : le Manuel théorique et pratique d’hygiène, ou l’Art de conserver sa santé, de Joseph Morin (Roret, 1827[5]) et le Traité élémentaire d’hygiène privée et publique d’Alfred Becquerel (Labé, 1851[6]). Ensuite, je me pencherai sur les dossiers en tentant d’évaluer ce qu’a sélectionné Flaubert dans ces ouvrages et pour quelles raisons. Le dernier pan du travail sera consacré à l’ultime maillon de la chaîne – le roman : j’analyserai ce que Flaubert a retenu de ses notes et comment le récit romanesque prend le relais, mais différemment, de la satire du discours sur l’hygiène présente dans les dossiers. L’enjeu, on le comprend, n’est pas seulement ici celui de la transmission (ou de la transformation, voire de la déformation) d’un savoir, mais bien de la construction d’un discours dans et par le récit de fiction.

Les ouvrages d’hygiène : entre savoir et savoir-faire

« Qu’est-ce donc que l’hygiène ? » (p. 127), s’interrogent Bouvard et Pécuchet. La question est loin d’être illégitime. Sous le terme d’hygiène, Flaubert ne range pas seulement ici l’hygiène corporelle, c’est-à-dire la propreté, dont l’émergence au cours du XIXe siècle a été analysée[7], mais aussi, plus généralement, l’hygiène de vie, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques qui contribuent à la santé : prévention des maladies, alimentation, sommeil, activité physique, influence du milieu et du climat, habitudes sociales, vie sexuelle, usages vestimentaires, etc. À l’époque de Bouvard et Pécuchet, l’hygiène corporelle fait partie, bon an mal an et depuis près d’un siècle, du quotidien, alors que la notion d’hygiène de vie est, quant à elle, plus récente. C’est cette partie de l’hygiène, plus contestable, plus susceptible d’être perçue comme arbitraire ou ridicule, que Flaubert raille dans son roman[8]. En d’autres termes, c’est parce qu’elle n’est pas tout à fait considérée comme une science ni même comme une branche de la médecine, mais davantage comme un simple ensemble de pratiques, que l’hygiène constitue la cible idéale pour le romancier.

Les traités, manuels et guides d’hygiène qui paraissent, nombreux, à partir des années 1820 et connaissent leur apogée dans les années 1850, diffèrent – on le verra plus loin – dans leur tonalité et dans le lectorat visé, mais leur forme est commune : une alternance d’exposés scientifiques sur l’hygiène de vie et de prescriptions qui les illustrent. Quoi qu’il en soit, il semble y avoir deux manières distinctes de les percevoir. La première est la plus évidente, mais elle n’est pas tout à fait juste. La seconde, plus juste, demeure néanmoins problématique.

À première vue, nos ouvrages donnent une piètre idée de leur sujet. À les lire, on ne peut s’empêcher de classer l’hygiène au rang de ces croyances et savoirs fictifs que sont, en vrac – piochons au hasard dans le bric-à-brac des discours fantaisistes du siècle –, la physiognomonie et le spiritisme, signes d’un âge marqué par une soif d’organisation et de totalité. Accessible, souvent réduit à la banale énumération de propos ineptes et de conseils futiles, simple reformulation de principes de bon sens enrobés d’un discours d’apparence scientifique, plate incarnation d’un idéal bourgeois de conservation (il enseigne à conserver la santé), avatar du dictionnaire des idées reçues[9], le livre d’hygiène, s’il fait sourire le lecteur d’aujourd’hui, ne pouvait pas plus convaincre le lecteur « sérieux » d’hier.

Plusieurs raisons expliquent ce regard dépréciatif. Tout d’abord, la pauvreté du contenu. Avant même de l’être dans le roman de Flaubert, l’hygiène se trouve d’emblée dévalorisée parce qu’elle simplifie – et, parfois même, fausse – le savoir médical. « Moins une dissertation qu’un exposé purement pratique »[10], l’ouvrage d’hygiène constitue un savoir simplifié, puisqu’il vise à rendre la médecine miraculeusement abordable en explorant le corollaire de cette dernière, plus accessible : la santé. Son savoir se veut immédiatement compréhensible et applicable. Destiné à un large public, il se veut exhaustif et d’une lecture simple, annonçant en cela ce que seront, au XXe siècle, les dictionnaires et encyclopédies médicaux et, de nos jours, les sites internet sur la santé. Morin, à l’entame de son ouvrage, affirme vouloir rendre l’hygiène « populaire »[11]  : de fait, on y relève très peu de comptes rendus d’expériences, qui fondent au contraire le discours médical. Parfait exemple de vulgarisation, l’ouvrage d’hygiène donne au lecteur bienveillant l’impression d’être savant à peu de frais. Pour Bouvard et Pécuchet, c’est là un savoir appréciable car, croient-ils, moins malaisé à éprouver par les faits.

Une seconde raison du manque de pertinence de l’ouvrage d’hygiène est qu’il apparaît comme un discours second. Il se déploie soit dans l’ombre de la médecine (l’hygiène est un savoir abâtardi, impur ; d’ailleurs, les conclusions des médecins servent de point de départ aux énoncés des hygiénistes[12]), soit, ce qui est pire, dans celle du savoir commun. À la différence des textes médicaux, le manuel d’hygiène se positionne toujours par rapport à une croyance populaire, qu’il reprend ou, plus souvent, condamne pour mieux lui substituer d’autres prescriptions, aux apparences souvent tout aussi arbitraires[13]. Dans nos ouvrages, le point de repère demeure ce vaste matériau, anonyme mais éminemment prescripteur, que sont la sagesse populaire et les « remèdes de grand-mère ». Frôlant souvent ce domaine où l’arbitraire règne en maître, le livre d’hygiène est sur la corde raide : il risque à chaque page de sombrer dans l’inepte.

La troisième cause du manque de crédit dont souffre le traité d’hygiène découle de la précédente : davantage que la médecine, l’hygiène se déploie sur un sol meuble, soumis à l’empirique. Au seuil de son manuel, Morin avertit en effet : « […] Cet état [de santé] n’est pas le même dans tous les temps, dans tous les individus ; il y a une certaine latitude, des degrés différents, et les phénomènes hygiéniques sont nombreux et variés »[14]. Greffée sur le mode de vie, par définition relatif, l’hygiène peine à dégager des principes universels. Il y a plus : sa mission étant précisément de prendre en compte les contingences, elle ne peut qu’être relative.

C’est peut-être en raison de cette faiblesse inhérente, dont il a conscience et qu’il cherche à compenser, que le traité d’hygiène – c’est une autre source de son discrédit – est si sûr de lui. À l’opposé du discours médical, qui avoue parfois son scepticisme (il lui arrive de se contredire, de reconnaître ses erreurs, ses lacunes, ses impasses), le discours prescriptif, parce que fondé sur un savoir plus mouvant, est plus péremptoire. Au discours médical « sérieux », qui hésite, modalise et nuance, il prétend opposer un discours sûr, radical, incontestable – ou qui se veut comme tel. Cette apparence scientifique est, de fait, ce qui explique que la distinction entre ouvrage d’hygiène et ouvrage médical soit parfois délicate. Si, dans le roman de Flaubert, les ouvrages de médecine et d’hygiène apparaissent de manière désordonnée et indifférenciée[15], c’est que, à cette époque, la frontière entre eux est poreuse[16]. L’époque, pas plus que les héros de Flaubert (et peut-être Flaubert lui-même) ne sauraient distinguer les deux discours, qui participent d’un savoir commun sur le corps, d’autant plus indistinct que les ouvrages d’hygiène réutilisent des sources médicales. Cette exploitation de connaissances et ce brassage de formulations brouillent la limite entre médecine et hygiène, conférant à la seconde une frauduleuse mais séduisante objectivité.

Enfin – et c’est sans doute la raison la plus importante de la circonspection que l’on peut avoir à son égard –, le manuel d’hygiène met en œuvre un discours moral. Alors que le traité de médecine ne disserte guère sur les usages sociaux du corps, le manuel d’hygiène inscrit la santé et la maladie dans l’expérience quotidienne, constituant ainsi une sorte de médecine appliquée. Il recommande (« On ne saurait trop conseiller ») et défend (« On doit éviter »), bref cherche à agir, à influencer. Il est donc destiné ouvertement à un lecteur, qu’il souhaite convaincre, alors que l’ouvrage de médecine n’a pas de destinataire explicite. Alors que l’ouvrage médical expose, l’ouvrage d’hygiène incite, pour ne pas dire impose, et, de ce fait, condamne implicitement certaines pratiques. Ainsi l’hygiène n’est-elle parfois qu’un moyen de réaliser ce que la discipline personnelle ne peut à elle seule atteindre. À propos des « habitudes vicieuses » et « perfides » que peuvent avoir les jeunes hommes « au sortir de l’adolescence », Morin avance :

Outre les moyens de répression qui dépendent de la morale, l’hygiène en fournit beaucoup qu’il est assez important de connaître […]. Comme il est rare qu’on se soumette aux premiers, les seconds agissent d’une manière beaucoup plus sûre[17].

Et l’auteur de recommander la « privation absolue de toute espèce de liqueurs fermentées » et l’« usage des bains plus ou moins rapprochés »[18]. La phrase, on le voit, met sur le même plan les règles qu’imposent la « morale » et l’hygiène, la seconde fonctionnant comme un palliatif aux premières. De manière générale, la rhétorique morale est omniprésente dans nos ouvrages. Au début du sien, Morin annonce ainsi qu’il souhaite permettre à ses lecteurs de « savoir bien se conduire dans toutes les occasions pendant le cours de la vie, savoir mettre à profit et employer à propos tous les procédés de l’hygiène »[19]. Cette fonction morale du manuel d’hygiène va d’ailleurs au-delà de la logique individuelle : discipliner son corps, c’est aussi discipliner le corps social. Une telle intrusion du savoir dans la vie quotidienne et sa prétention à la former et l’informer, une telle instrumentalisation d’un savoir médical à des fins sociales – mais n’est-ce pas l’enjeu de toute la médecine (et pas seulement de l’hygiène) au XIXe siècle ? – ne pouvait laisser un Flaubert de marbre : c’est ce pouvoir de l’hygiène à conformer socialement qu’il raille dans Bouvard. Autrement dit, ce n’est pas tant la connaissance qu’il condamne, que l’usage moral et social de celle-ci. Or l’hygiène met en œuvre, par définition, un usage moral et social de la médecine.

Toutefois, à lire les ouvrages d’hygiène – préférons désormais le terme général d’« ouvrages » à ceux de « traités » ou « manuels », qui recouvrent, on va le voir, des réalités précises –, une perception plus juste émerge. Sont-ils si distincts des ouvrages de la médecine dite « sérieuse » ? Rien n’est moins sûr.

Pour mieux mettre au jour la pertinence de l’hygiène (et de l’ouvrage d’hygiène), il faut d’abord distinguer, au sein de ces derniers, ceux qui s’apparentent en effet à une liste de conseils pratiques de ceux, plus ambitieux, qui tentent d’ériger l’hygiène en objet scientifique. Aux manuels d’hygiène, guides pratiques à destination du grand public, s’opposent donc les traités d’hygiène, ouvrages de science « sérieux » destinés à un public médical, et riches d’un discours qu’il convient d’examiner.

Le premier constat qui incite à réviser son jugement sur l’hygiène est l’ambition scientifique des traités. Certes, la notion de santé apparaît comme une version plus accessible de la médecine, puisque praticable par l’homme du commun. Cependant, si l’hygiène peut être définie comme une « application » de la médecine, elle n’en constitue aucunement une vulgarisation. Elle ne se confond pas avec la médecine populaire ou, du moins, ne s’y limite-t-elle pas. Elle ne tient pas tout entière dans le discours prescriptif, qu’elle ne manque pas de croiser, certes, mais à laquelle elle ne saurait se réduire. Elle doit en réalité être comprise – ou du moins le souhaite-t-elle – comme un domaine du savoir à part entière, « un corpus de connaissances », « une discipline particulière au sein de la médecine »[20] (c’est précisément cette légitimité, cette aptitude de l’hygiène à constituer un champ, que questionne et conteste Flaubert). En témoignent le fait que nombre de traités d’hygiène s’offrent, on l’a dit, comme de « vrais » exposés scientifiques, mais aussi la dimension totalisante de l’hygiène, qui recoupe toutes les branches de la médecine (les consignes qu’elle prodigue pour conserver la santé concernent la gastrologie, la dermatologie, la rhumatologie, etc.). Cette ambition totalisante valide en elle la visée scientifique.

L’ambition épistémologique des traités d’hygiène, sincère et louable, nous contraint alors à réviser l’accusation d’autoritarisme que nous avions portée contre eux. S’ils sont si prescriptifs, s’ils cherchent à imposer des pratiques, ce n’est pas dans un but moral, mais parce que cette dimension pragmatique est constitutive de cette science. Bien qu’hétérogène dans ses modes de divulgation (du traité de la Faculté au manuel Roret), l’hygiène trouve en effet sa cohérence dans la visée d’agir sur la santé, d’influer sur la vie quotidienne. L’hygiène peut donc être définie comme la science de la conservation de la santé. Cet aspect pragmatique, caractère définitoire de la discipline et principale différence avec la médecine, suffit à caractériser l’hygiène, à la démarquer, à l’identifier en tant que branche de la médecine. En d’autres termes, loin de dévaluer le contenu de l’hygiène, sa dimension pragmatique en constituerait l’essence même.

Si l’on garde à l’esprit cette vision ambitieuse de l’hygiène, nos ouvrages apparaissent bien moins cautionner la doxa qu’ils n’en ont l’air. Ainsi, dans son chapitre sur la manière de se protéger des orages, Becquerel n’emprunte pas la voie de la sagesse populaire, prolixe en la matière : au contraire, bien que les orages mettent en jeu des superstitions encore vivaces à l’époque, le propos de l’hygiéniste est clair et clinique. « Voici ce que l’on sait de positif à cet égard »[21], avance-t-il. Corollaire de ce constat : l’ouvrage d’hygiène est aussi moins péremptoire qu’on l’a dit. Dans le chapitre que l’on vient de citer, Becquerel énumère plusieurs conséquences de l’orage sur le corps, avant de préciser qu’elles concernent seulement « les sujets nerveux, faibles, impressionnables ». De même, il demeure prudent quant à la relation entre l’orage et les symptômes énoncés :

Toutes ces modifications sont-elles la conséquence de la surcharge électrique de l’atmosphère, ou bien sont-elles dues aux modifications de pesanteur de l’air, de température, de vents, d’humidité, qui surviennent à l’instant d’un orage et qui l’accompagnent ? C’est ce qui n’est pas encore décidé d’une manière positive[22].

Le dernier mérite de nos ouvrages concerne leur dimension morale. Le fait qu’ils impliquent une hygiène de vie qui s’apparente bien souvent à une morale de vie ne saurait les condamner d’emblée. En réalité, si, affirment nos ouvrages, la mauvaise hygiène de vie (alimentation nocive, veille, sexualité débridée, absence d’exercice physique, etc.) va de pair avec un comportement condamnable, l’idéal moral qui émerge de ces ouvrages est fondé, quant à lui, sur les notions d’équilibre, de modération et de tempérance. Certes, ces idéaux ont quelque chose de lénifiant, qui fait leur « efficacité ». Morin écrit ainsi :

Dans l’un et l’autre sexe, tous les individus que l’on voit parcourir une longue carrière sont généralement tous ceux chez lesquels les passions ont été douces, tranquilles, […] qui ont continuellement coulé des jours uniformes […]. Ils n’ont jamais été tourmentés en aucune manière […]. Ne songeant jamais qu’au moment présent, ils ne pensent et n’ont jamais songé qu’à bien digérer ; aussi n’ont-ils point d’autre infirmité corporelle que celle de l’âge, point d’autre objet en vue que de prolonger, aussi longtemps qu’il leur sera possible, leur douce et heureuse existence[23].

Si Flaubert fustige moins dans l’ouvrage d’hygiène le savoir qui y est divulgué que le discours moral souterrain qui s’y déploie, fondé sur une valorisation de la tranquillité (pour Flaubert, de l’inertie), on peut également admirer le souci des hygiénistes – parfaitement sincère – de faire de l’hygiène le discret instrument d’une paix sociale.

S’ils n’ont rien de subversif, les ouvrages d’hygiène témoignent donc d’une visée scientifique et sociale. Pour comprendre l’interprétation qu’en fera notre romancier, il faut, au départ, croire en eux : il serait préjudiciable de les concevoir d’emblée – souvent, sans les lire – avec des lunettes railleuses.

L’hygiène dans les dossiers : simplifier et falsifier

Que nous apportent les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet ? Outre le fait de renseigner sur les ouvrages d’hygiène qu’a lus le romancier, ils permettent de savoir ce qu’il en a retenu. Les citations collectées par Flaubert – nous étudierons celles tirées des ouvrages de Morin et de Becquerel[24]  – pointent les absurdités et les impasses de ce discours pseudo-scientifique qu’est pour le romancier l’ouvrage d’hygiène.

Au vu des notes, que condamne Flaubert dans les ouvrages d’hygiène ? D’abord, l’ineptie des contenus, jugés par lui oiseux (les suicides ont lieu le matin car « la nuit est le temps des réflexions tristes et douloureuses »[25]), illogiques (pour une bonne digestion, les fraises doivent êtres « mâchées »[26]) ou irréalistes (contre la foudre, le traité recommande « un hamac suspendu à des cordes de soie, au milieu d’un vaste appartement »[27]).

Le second grief que Flaubert fait à l’hygiène est son impuissance, son inutilité. C’est un reproche dont témoignent notamment les énoncés qui lui apparaissent comme des aveux d’ignorance (la nocuité ou l’innocuité du fumier pour l’homme « n’est point encore décidée »[28]  ; la santé et la maladie sont « inconnues dans leur essence même et dans leur nature »[29]), des tautologies (l’impossibilité de définir la santé autrement que par des lieux communs[30]  ; l’infirmité définie comme un « état […] d’irrégularité voisin de la maladie, mais qui n’est pas la maladie elle-même »[31]) et, surtout, des contradictions (la viande de porc possède une « digestibilité difficile » mais n’en demeure pas moins « un bon aliment »[32]  ; le temps de destruction des cadavres est variable, selon les médecins, entre quinze mois et quarante ans[33]). La dimension contradictoire des manuels d’hygiène est, de très loin, la caractéristique principale des citations que le romancier a relevées et, partant, la clef de voûte du procès qu’il intente à l’hygiène. Pour souligner les contradictions, Flaubert a recours à deux procédés. Le plus simple et le plus efficace consiste à citer des passages contradictoires. Ainsi de ce propos de Becquerel relatif aux phtisiques, pour lesquels on ne sait, à sa lecture, si l’air des montagnes est bénéfique ou nocif :

L’air sec et raréfié des montagnes passe p. nuisible aux tuberculeux. Cependant elle est excessivement rare sur les hts plateaux du Mexique & du Pérou, tandis qu’elle règne avec violence dans les régions chaudes & basses des tropiques[34].

Ou bien de cette citation prise dans le même ouvrage :

hygiène des pays chauds. « on doit faire peu usage des alcooliques, du café ! & surtout de stimulans énergiques » 340 et dans le § suivant « p. eux (les militaires) l’usage du vin pris modérément & surtout du café est indispensable ! »[35].

Dans les deux cas cités, le caractère illogique de l’assertion est patent. Cependant, il peut être mis en valeur par un commentaire, qui prend le contre-pied du précepte. C’est le cas dans l’occurrence suivante : « “les centenaires sont rares dans les pays chauds !” (326) & l’Égypte ! »[36].

Bien que l’impuissance à fonder un savoir stable ne soit pas pour Flaubert l’apanage de l’hygiène (le reproche revient constamment à propos de la médecine[37]), elle trouve en elle une chambre d’échos particulièrement sonore, l’hygiène reposant sur un savoir, on l’a vu, fluctuant. Au-delà de l’impuissance de l’hygiène, ce que le preneur de notes fustige ici est l’ambition organisatrice de celle-ci, sa volonté de légiférer, d’imposer une législation fondée sur l’arbitraire.

Enfin, c’est le pédantisme d’une rhétorique que moque le romancier. Ses notes nous montrent que le critère qui a prévalu au choix de tel ou tel propos est le degré de prétention ou de ridicule qui s’en dégage. L’ambition du discours sur l’hygiène à un savoir total et valide quelles que soient les circonstances, sa visée se voulant objective et, partant, sa suffisance et son autorité de discours autoproclamé, d’autant plus risibles ici que celui-ci s’applique à une matière quotidienne où le bon sens peut suffire, attisent la verve railleuse de Flaubert. Telle est l’impression qu’il ressent face aux statistiques (le nombre de bains par personne à Paris[38]  ; le nombre d’infirmes en France pour 100 000 habitants[39], etc.), marque par excellence d’une impossible ambition à mesurer et quadriller le monde, et aux évidences, pourtant énoncées comme des vérités scientifiques aussi profondes qu’inédites (les « règles hygiéniques » pour se prémunir de la rage « consistent simplement à détruire tout animal enragé »[40]  ; les gros poissons sont moins aisés à digérer[41], les choux « ne conviennent pas à tout le monde »[42], etc.). Ce n’est pas tant le savoir hygiéniste qui est ridicule, que sa rhétorique. Ce sont surtout des formulations que retient le satiriste et qu’il dénonce, moins la démarche de faire de l’hygiène une science. En ce sens, ce qui est inepte – mais ce constat pourrait être fait à propos de toutes les disciplines présentes dans les dossiers –, c’est le discours dont le savoir se pare[43].

Les reproches de Flaubert vont dans le sens de l’impression première, nous l’avons vu, que l’on peut avoir des ouvrages d’hygiène. Mais, les notes le montrent, Flaubert est tout sauf impartial dans son travail de citation. Il simplifie et gauchit le propos des hygiénistes, le rendant inepte, non seulement par un travail de sélection et de citation lacunaire, mais aussi par des « oublis volontaires ».

La prise de note constitue déjà, en elle-même, un geste critique. Elle sélectionne, élimine, redéploie le savoir, gomme les nuances de la pensée. Citer, c’est courir le risque de la décontextualisation inhérente à toute citation. Extraites de leur contexte, les citations des dossiers deviennent absurdes, grotesques ou simplement comiques. Alors qu’il fustige précisément l’impuissance de l’hygiène et son incapacité à faire sens, à construire des principes fermes et intangibles, Flaubert contribue à la morceler encore davantage en en saisissant seulement des fragments, dont la nudité et le pathétique isolement soulignent l’absurdité. À la différence de ce qu’il en sera dans le roman, dans les dossiers, seules les citations sont présentes (hormis les points d’exclamation, l’on remarque très peu de commentaires de Flaubert). La citation joue donc de son effet ironique par elle-même : le vide qui l’entoure joue en sa défaveur.

Cette décontextualisation propre à la pratique de la citation entraîne un autre type de décontextualisation, plus conséquent car passant outre les conditions historiques du développement de la science. Outre le fait que, comme l’a montré Norioki Sugaya[44], la médecine à laquelle réfèrent les notes de Flaubert est déjà dépassée au moment où il recueille ses citations (il s’agit de la clinique de la première moitié du siècle, non de la médecine de laboratoire pourtant déjà bien lancée), le romancier omet parfois de préciser le contexte chronologique dans lequel une affirmation a été faite. En rendant atemporel l’espace de l’hygiène, il lui fait perdre sa pertinence, qui repose largement sur la progression des découvertes. Un exemple éloquent de cet écrasement des temporalités est l’affirmation de Becquerel sur les vieillards des pays chauds, déjà citée plus haut, que Flaubert transcrit ainsi dans ses notes : « “Climats. les centenaires sont rares dans les pays chauds !” (326) & l’Égypte ! »

Sans même prendre en compte le commentaire railleur de Flaubert, qui le conteste aussitôt cité, le propos semble indéfendable. C’est qu’il est, une fois de plus, décontextualisé. Dans le Traité de Becquerel, ce propos arrive en conclusion d’une démarche argumentée. Dans le chapitre « Influence des climats chauds sur l’homme », l’hygiéniste livre une explication clinique des effets néfastes de la chaleur sur la santé : celle-ci ralentit l’activité respiratoire, rendant difficile l’évacuation du carbone ingurgité par les aliments. Le foie est alors contraint de remplir cette tâche, ce qui le fatigue. Et Becquerel de conclure : « La mortalité est manifestement plus considérable dans les pays chauds ». Il livre ensuite des statistiques sur la mortalité élevée dans les départements du sud de la France, puis termine ainsi : « On peut bien trouver, par exception, dans les climats chauds, quelques centenaires, mais ils y sont très rares : la population y meurt plus jeune, et elle s’abâtardit plus vite que partout ailleurs »[45]. Le propos, on le voit, est plus nuancé que ce qu’en retient Flaubert.

Par ailleurs, la modalisation est accrue par un ajout du commentateur Beaugrand dans l’édition de 1867, celle qu’a consultée le romancier. Si on peut reprocher à l’analyse de Becquerel de prendre appui sur la théorie des climats, éculée à l’époque où Flaubert collecte ses notes, une précision importante de Beaugrand, que se garde de citer Flaubert, remet en cause celle-ci : « Il y a là une question complexe, affirme Beaugrand, dans laquelle le climat joue un rôle beaucoup moindre qu’on ne l’avait pensé d’après Montesquieu »[46]. On note même de l’ironie sous la plume de Beaugrand – inhabituelle pour des ajouts : la théorie des climats, avance-t-il, concerne surtout les « Grecs et Romains (des Méridionaux !) »[47]. En ne tenant pas compte de cet ajout, Flaubert ne replace pas l’affirmation dans son contexte : celui d’un moment (les années 1850) où la théorie des climats n’est pas encore remise en cause.

À la décontextualisation s’ajoute un autre procédé : la reformulation du propos. Ainsi, dans les dossiers, on lit cet énoncé déjà mentionné plus haut, où Flaubert cite – ou plutôt reformule avec ses propres termes[48]  – un passage sur le lien de cause à effet entre l’altitude et la phtisie :

phtisie. L’air sec et raréfié des montagnes passe p. nuisible aux tuberculeux. Cependant elle est excessivement rare sur les hts plateaux du Mexique & du Pérou, tandis qu’elle règne avec violence dans les régions chaudes & basses des tropiques[49].

Lorsqu’on se penche sur le paragraphe de Becquerel que reprend ici Flaubert, ce qui s’apparente à une contradiction n’en est en réalité pas une. En effet, après que Becquerel a certes affirmé que « l’air vif et moins dense des montagnes est pernicieux pour les individus atteints de maladies des organes respiratoires ou circulatoires » car « la nécessité où sont les individus placés dans une telle atmosphère d’exercer plus énergiquement ces deux appareils, […] fait faire des progrès à la maladie qui existe […] »[50], intervient, comme dans l’occurrence précédente, une correction importante de Beaugrand :

L’opinion que l’air sec et raréfié des montagnes est nuisible aux tuberculeux est généralement admise par les médecins de l’Europe. Cependant, de nouvelles observations ont démontré que la phtisie est excessivement rare et même inconnue sur les plateaux des Cordillères du Mexique et du Pérou, à des hauteurs de 2000 à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis qu’elle règne avec une extrême violence dans les régions basses et chaudes des tropiques. C’est à ce point que les phtisiques du littoral, dans le Pérou, vont chercher le rétablissement de leur santé en Bolivie.

La mise en lumière des limites du propos de Becquerel par Beaugrand s’inscrit dans la polémique scientifique, postérieure au moment où Becquerel écrit son ouvrage, entre Jourdanet (Les Altitudes de l’Amérique tropicale comparées au niveau des mers, au point de vue de la constitution médicale, 1861), qui soutient que l’altitude est bénéfique aux victimes de maladies respiratoires, et Coindet (Lettres sur le Mexique, 1863-1864), pour qui l’altitude, sans être nocive, est sans conséquence. Émanant de deux sources différentes (Becquerel et Beaugrand), les deux affirmations ne remettent plus en cause la validité d’une parole qui se contredit, mais se contentent d’exposer deux opinions opposées. À l’inverse de ce que la reformulation de Flaubert laisse accroire, le traité d’hygiène, ici, ne se dédit pas. La nuance, apportée par Beaugrand, est donc caricaturée en contradiction.

Si l’on retrouve ici l’absence de prise en compte du contexte des découvertes et du progrès des débats scientifiques (Beaugrand précise : « De nouvelles observations ont démontré que […] »), c’est le refus de considérer le champ de la science comme celui d’une discussion et de la confrontation de points de vue divergents qui retient l’attention. Tout à son ambition de railler l’hygiène, Flaubert fige ce qui, dans le traité de Becquerel, était mobile.

Dernier mode de manipulation des sources : la citation incomplète, ou « oubli volontaire ». Si ce procédé partage avec les précédents une même lacune, cette fois, il ne s’agit plus de détacher la citation du texte auquel elle se rattache, mais de lui faire dire ce que l’on souhaite en la tronquant.

On citera ici le passage de Becquerel consacré aux dangers de la foudre. Ce qui intéresse l’auteur du Traité élémentaire d’hygiène est l’explication de la foudre et les désordres survenus sur les foudroyés, non les conseils pour s’en préserver. Sentant que la matière est minée par la superstition, il s’abrite derrière le traité d’Arago et une Lettre de Benjamin Franklin : « Nous trouvons dans la notice d’Arago sur les orages des faits curieux, qui ne sont pas sans applications hygiéniques », puis : « Nous reproduisons, en terminant ces règles hygiéniques, les préceptes que Franklin donne aux personnes qui redoutent la foudre »[51]. Suivent cinq conseils :

Il faut éviter le voisinage des cheminées, car la suie qui les tapisse partage avec les métaux la propriété d’attirer la foudre.
Il faut, pour la même raison, s’éloigner des métaux, des glaces, des dorures, des cloches et de leurs cordes ; se dépouiller des objets métalliques que l’on a sur soi.
Il faut éviter de se placer au-dessous d’un lustre, d’une lampe, d’un ornement de métal, d’un arbre, d’un objet élevé quelconque.
Il est bon d’interposer entre soi et le sol un corps non conducteur, tel que du verre, par exemple.
Moins on touche les murs et le sol, moins on est exposé ; le plus sûr moyen préservatif serait donc d’avoir un hamac suspendu à des cordes de soie au sein d’une vaste chambre[52].

On retrouve ici le phénomène de décontextualisation, car Flaubert ne précise pas que Becquerel cite lui-même un article de Benjamin Franklin, Lettre à M. sur le tonnerre et sur la méthode que l’on emploie communément en Amérique pour garantir les hommes et les bâtiments de ses effets désastreux, datant de 1767 et traduit en français en 1773. Le seul précepte que retient ici Flaubert est le suivant : « précaution contre la foudre. un hamac suspendu à des cordes de soie, au milieu d’un vaste appartement »[53].

Ce précepte, « primitif » et expérimental, impliquant une pratique bien encombrante, paraît d’un autre temps – et il l’est. Faute d’être replacé dans son contexte, il est transformé en prescription contemporaine, donc grotesque car parfaitement inapplicable. L’image qui surgit dès lors en devient hautement comique (ce précepte farfelu n’a pas été repris dans le roman, mais on imagine volontiers ce que nos deux héros auraient pu en faire !). Les autres préceptes, qui relèvent du bon sens et qui demeurent applicables (s’éloigner des métaux, éviter l’abord des cheminées, etc.), ainsi que le patronage d’Arago et de Franklin, qui confère une objectivité au propos, sont passés sous silence. On a ici un parfait témoignage de la « prise de notes orientée », « sélective » et « partiale », de ce travail de citation « littéraire plus que “scientifique” »[54] auxquels se livre Flaubert dans les dossiers.

L’hygiène dans le roman : une insertion volontairement problématique

Le roman est l’ultime espace où doit être questionné, pour la troisième et dernière fois, le discours hygiéniste. C’est aussi celui, miraculeux, où, on le verra, les apories des dossiers, sinon disparaissent, du moins se trouvent sublimées dans le récit de fiction. Une question, ici, nous retient. Comment se déploient, dans le roman, les notes des dossiers sur l’hygiène que nous avons étudiées, marquées par la simplification et la falsification ? Autrement dit, comment et à quelles fins, dans le chapitre une fois achevé, Flaubert utilise-t-il ces relevés ? Pris désormais dans le récit romanesque, que deviennent-ils ? Qu’apporte de plus le récit romanesque à ces citations, qui possédaient pourtant déjà en elles-mêmes une valeur ironique ?

Un premier élément de réflexion concerne l’ordre d’apparition des énoncés dans le récit. Pour cela, observons le titre des ouvrages dans leur ordre d’intervention : le Manuel de l’anatomiste (1829) de Lauth ; le Dictionnaire des sciences médicales (1812) ; les Éléments de physiologie de l’homme et des principaux vertébrés (1856-57) de Béraud ; le Traité d’hygiène publique et privée (1869) de Lévy ; les Nouveaux Éléments de Physiologie (1801) ainsi que Des erreurs populaires relatives à la médecine (1809) de Richerand ; la Physiologie de l’homme (1823) d’Adelon ; les Leçons de pathologie expérimentale (1872) de Bernard ; le Cours de Physiologie (1872) de Küss ; l’Histoire naturelle de la Santé et de la maladie (1843) de Raspail ; la Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris (1861-62) de Trousseau ; l’Essai sur les doctrines médicales (1846) de Chauffard ; le Manuel théorique et pratique d’hygiène (1827) de Morin ; le Traité élémentaire d’hygiène privée et publique (1851) de Becquerel[55].

Au vu de ce parcours, deux interprétations sont possibles, les deux contribuant, quoi qu’il en soit, à dévaluer l’hygiène. C’est d’abord l’impression de désordre qui domine. Outre les dates, anciennes et contemporaines, sont autant présents ici des ouvrages de médecine que d’hygiène, des traités que des manuels, ce qui donne lieu à quatre combinaisons : traité de médecine (Adelon), traité d’hygiène (Becquerel), manuel de médecine (Raspail), manuel d’hygiène (Morin). Mêler volontairement des contenus (médecine et hygiène) et des formats (traités et manuels) est une façon pour Flaubert de montrer que les deux sciences sont aussi ineptes l’une que l’autre, et que le traité, censément sérieux, n’a pas plus de valeur que l’inepte manuel. Le magma confus que ces ouvrages forment dans le chapitre est à lui seul éloquent : au sein de ce corpus hétéroclite, rien ne permet de démêler le vrai du faux.

L’autre impression est que, malgré tout, une évolution se dessine parmi ces titres. L’épisode semble être organisé, dans ses grandes lignes, selon le principe d’une chute, d’une dévaluation de la médecine par l’hygiène, et des traités par les manuels[56]. À un premier moment de l’exploration, où l’on consulte le Dictionnaire des sciences médicales et le Cours de physiologie de Küss, succède un second temps, isolé par une double transition[57], où, déçus de la « grande » médecine, on se rabat sur Raspail, Morin et Becquerel. De même, les deux disciplines confondues, on passe, grosso modo, des traités aux manuels : c’est en effet à défaut de comprendre la « grande » médecine que les deux amis se plongent dans les manuels de vulgarisation. Par son simple ordre d’apparition (et ceci relève pleinement du récit romanesque), l’hygiène s’offre donc comme un objet d’étude de moindre importance, auquel les deux apprentis médecins s’intéressent en second lieu, après la médecine dite « sérieuse ». Par sa capacité à créer une durée et donc une chronologie, le récit accentue ce que les notes laissaient supposer : le passage de la médecine à l’hygiène illustre l’effondrement progressif des velléités scientifiques.

Le récit romanesque s’avère donc être un outil efficace de la condamnation de l’hygiène. Sur ce plan, tout n’est pas dû au récit, car on retrouve des procédés déjà présents dans les dossiers documentaires, notamment la réduction et la simplification des préceptes. Les citations des dossiers, on l’a vu, simplifiaient ou falsifiaient le propos des hygiénistes. Dans l’espace du récit, on constate une réduction encore plus nette. Ainsi, dans les dossiers, on lisait : « L’hyg. il faut en convenir n’est pas à proprement parler une science – comme la physique & la chimie »[58].

Quoique tronquée, c’était là une citation fidèle de Becquerel. Mais la phrase se trouve simplifiée dans le roman : « Qu’est-ce donc que l’hygiène ? – Vérité en deçà des Pyrénées […] ; et Becquerel ajoute qu’elle n’est pas une science » (p. 127). La mention de l’aphorisme pascalien, la suppression de la modalisation « à proprement parler » ainsi que de la fin de la phrase (« comme la physique et la chimie ») faussent le propos et radicalisent la satire. Il s’agit même ici d’une falsification en bonne et due forme, puisque l’énoncé de Becquerel est le suivant :

L’hygiène, il faut en convenir, n’est pas à proprement parler une science – comme la physique et la chimie ; c’est une science composée et qui résulte de l’application de plusieurs sciences à un but unique : ce but, c’est l’étude des causes capables de modifier la santé et celle des moyens capables d’annihiler, ou au moins de diminuer l’action plus ou moins nuisible de ces causes[59].

Loin de cette définition riche, qui suppose que l’hygiène résulte de l’application de sciences diverses et peut à ce titre prétendre à l’appellation de « science composée », Flaubert donne à lire un propos amputé, réutilisant dans le roman une technique éprouvée dans les dossiers préparatoires.

Au rang des procédés déjà employés dans les notes, on peut également citer la juxtaposition d’opinions opposées : après avoir cité de mémoire Morin (« Le boudin et la charcuterie » sont « “réfractaires” » ; le café au lait a une « détestable réputation »), Flaubert écrit : « ils achetèrent le Traité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même “un bon aliment” […] et le café “indispensables aux militaires” » (p. 127).

Outre ces effets auxquels le lecteur des dossiers est habitué, on en relève d’autres, résultant de l’insertion des énoncés hygiénistes dans le récit romanesque.

Il y a d’abord le refus d’intégrer de manière harmonieuse et logique les préceptes hygiénistes dans le récit. Comme toute science, l’hygiène prétend à une totalité, et cette prétention est décuplée par le fait que l’hygiène touche à plusieurs domaines du savoir : chimie, physique, médecine, économie domestique, météorologie, etc. À cette ambition totalisante, Flaubert oppose une fragmentation. Certes, dans les dossiers, la pratique même de la citation, on l’a vu, isolait le discours hygiéniste. Dans le roman, cette fragmentation tient essentiellement à l’absurde succession des préceptes, une succession que le lecteur des dossiers acceptait comme partie prenante de l’exercice mais qui devient problématique dans le récit romanesque. Tout se passe comme si Flaubert choisissait de ne pas organiser les citations les unes par rapport aux autres, mais de les donner à lire sur le simple mode de la succession, ce qui leur confère un aspect absurde :

Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont « réfractaires ». Plus un poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes causent des aigreurs ; le macaroni donne des rêves ; les fromages, « considérés généralement, sont d’une digestion difficile » ; un verre d’eau le matin est « dangereux », […]. (p. 126)

Alors que l’hygiène ambitionne de créer son espace (clinique et social), Flaubert la renvoie, par ce procédé de succession abrupte, à l’espace fragile et improbable du discontinu.

Ensuite, l’insertion des citations dans le récit permet de les contester par la confrontation avec des éléments du récit. Inséré dans le récit, le précepte se trouve fragilisé parce que susceptible à tout moment d’être infirmé par une phrase qui vient en commenter la pertinence. La citation seule pouvait lutter ; insérée dans le roman, elle devient vulnérable. C’est le cas lorsqu’il y a contestation immédiate par les objections de Bouvard et de son camarade :

[…] un verre d’eau le matin est « dangereux », chaque boisson ou comestible étant suivi d’un avertissement pareil, ou bien de ces mots : « mauvais ! – gardez-vous de l’abus ! – ne convient pas à tout le monde ». – Pourquoi mauvais ? Où est l’abus ? Comment savoir si telle chose vous convient ? (id.)

Les énoncés tirés de l’ouvrage d’hygiène sont ici contestés par les personnages. Relevant de l’expérience du quotidien (ce qui n’est pas le cas de la citation tirée d’un traité médical), le précepte d’hygiène amène, aussitôt lu, une confirmation ou une infirmation par nos deux compères, autant que par le lecteur. Cette possibilité de vérifier aisément l’axiome hygiéniste, de l’exposer à une contre-expertise immédiate et implacable fragilise l’hygiène, tout autant que le discours prescriptif.

Dans les contestations faites par les deux héros, on entend souvent la voix de Flaubert. Après avoir cité une prescription du manuel de Morin affirmant que le café est nocif, une objection est faite au style indirect libre, où ce sont autant Bouvard et Pécuchet que leur créateur qui prennent la parole : « Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas » (id.). Au-delà de ces objections, notons d’ailleurs que la contestation ultime réside tout simplement dans le fait que les préceptes, qui ne trouvent leur raison d’être que dans leur application, ne sont pas appliqués par les deux compères. En demeurant lettre morte dans le récit, ils font montre de leur ineptie.

Enfin, un dernier moyen de contester le précepte hygiéniste par des procédés relevant de l’insertion dans le récit est l’effet provoqué par la citation. Les guillemets mettent en effet à distance et rendent les prescriptions encore plus comiques qu’elles ne l’étaient dans les dossiers. Par exemple, dans l’énoncé « Restait donc le thé. Mais “les personnes nerveuses doivent se l’interdire complètement” » (id.), les guillemets, en mettant en doute le segment de phrase qu’ils encadrent, annulent l’efficacité de la prescription, hypothèquent l’énoncé, le rendent douteux. Insérée dans le tissu vivant du récit, mais isolée par les guillemets, la parole hygiéniste n’en apparaît que plus figée. Ce que l’on pourrait nommer l’effet-citation l’empêche d’entrer en contact avec le récit romanesque, mu, lui, par une chronologie. La parole de l’hygiéniste est explicitement désignée comme parole autre – et déjà périmée. En d’autres mots, la « greffe », pour reprendre la métaphore d’Antoine Compagnon[60], ne prend pas.

Cette pétrification du discours hygiéniste est renforcée par l’usage du présent dans un récit au passé. Ainsi, à la phrase « Germaine embarrassée ne savait plus que leur servir », succède la reformulation par Flaubert de l’extrait d’un ouvrage d’hygiène : « Toutes les viandes ont des inconvénients » (id.). On entend la parole hygiéniste sans guillemets mais, de fait, le présent crée un hiatus. Quel rapport entre cette phrase et les précédentes ? Le présent de vérité générale renforce la dimension arbitraire du précepte et met en évidence l’absence de prise en compte par le discours hygiéniste d’un contexte, fondement de toute médecine clinique (Dans quels cas les viandes ont-elles des inconvénients ? Quels types d’inconvénients ? Concernant qui ? etc.). On a ici un exemple éloquent de la manière dont Flaubert utilise l’insertion volontairement malhabile du discours scientifique dans le récit romanesque comme outil efficace de son œuvre de dénigrement. À l’espace nuancé et souple du récit, en accord avec une expérience empirique du monde – n’est-ce pas le trait essentiel de tout roman ? –, s’oppose le lieu clos, minéralisé, de la parole scientifique.

 

Au terme de cette étude, une question demeure. Quelle différence, alors, entre médecine et hygiène dans la vaste entreprise de satire de la science qu’est le roman ? Les procédés que j’ai isolés, tant dans les notes que dans le roman, et qui relèvent tous d’une « manipulation iconoclaste des savoirs »[61], ne sont-ils pas, objectera-t-on, des traits caractéristiques de toutes les citations présentes dans Bouvard et Pécuchet, au-delà des seules pages sur l’hygiène ? Je ne prétends pas ici, en effet, que ces phénomènes sont originaux, mais la matière de l’hygiène leur donne un relief particulier et une sphère d’action plus grande que dans le cas, par exemple, de la « grande » médecine. L’hygiène possède ainsi le « mérite » de pouvoir prêter doublement le flanc à la satire. Ce que fustige en elle Flaubert, c’est autant le sérieux imperturbable dont une matière si futile s’entoure que la bêtise populaire et universelle sur laquelle elle se fonde. Elle convoque ainsi une satire à double détente, dénonçant à la fois les velléités de la science et l’ineptie de l’opinion, le discours savant et la doxa. Bref, elle fait se rejoindre en un objet unique ce que le romancier reprochait séparément à la médecine et aux idées reçues. Si le travail de manipulation par Flaubert du savoir hygiéniste (bien plus nuancé et bien moins ridicule que l’image qui en est donnée, nous l’avons vu) est si actif et notable, c’est que le romancier a saisi l’intérêt exceptionnel d’un matériau qui, parce qu’il met en œuvre les deux extrémités du spectre du savoir, parce qu’il réunit les deux plaies que sont pour lui l’institutionnalisation de la connaissance et sa démocratisation, incarne à merveille son projet.

NOTES

[1] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, coll. « GF », [1999], 2011. Toutes les références au roman dans l’article renvoient à cette édition et sont insérées directement à la suite des citations.
[2] Nous appelons « épisode médical » les pages du chapitre III consacrées à la médecine, soit, dans l’édition précitée, les p. 108 (« Mais le docteur Vaucorbeil […] ») à 128 (« […] prendre le gloria sur le vigneau »).
[3] Il occupe, dans l’édition précitée, les p. 126 (« Leur idéal était Cornaro […] ») à 128 (« […] prendre le gloria sur le vigneau »).
[4] Ces deux ouvrages possèdent le double avantage d’avoir été abondamment réédités au cours du XIXe siècle et de représenter chacun une tendance distincte au sein des ouvrages d’hygiène – nous y reviendrons.
[5] L’édition consultée par Flaubert est celle de 1835. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-641-1.
[6] C’est l’édition de 1867 qu’a consultée Flaubert. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-650-1.
[7] Voir Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, [1985], Paris, Seuil, coll. « Points », 1987 ; Jean-Pierre Goubert, Une histoire de l’hygiène. Eau et salubrité dans la France contemporaine, [1986], Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2010.
[8] Ainsi ne se moque-t-il jamais de l’usage du savon, pourtant préconisé dans les ouvrages d’hygiène : son usage, à la fin des années 1870, s’est banalisé.
[9] Flaubert emprunte au manuel d’hygiène dans son Dictionnaire : « AIR : Toujours se méfier des courants d’air. Invariablement le fond de l’air est en contradiction avec la température. Il est froid si elle est chaude et l’inverse » (éd. citée, p. 418).
[10] Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel, article « Vulgarisation ».
[11] Joseph Morin, Manuel théorique et pratique d’hygiène, ou l’Art de conserver sa santé, [1827], Paris, Roret, 1835, p. 2.
[12] Sur ce point, Georges Vigarello montre que ce sont les expériences de Magendie, puis d’Edwards et de Bouley sur la « respiration » de la peau qui sont à l’origine de la nécessité, clamée par les hygiénistes, de nettoyer la peau régulièrement (voir Georges Vigarello, Le propre et le sale…, ouvr. cité, p. 184 et suiv.).
[13] Lorsque les manuels d’hygiène s’insurgent contre la médecine populaire, c’est sans doute pour tenter, se rapprochant ainsi des traités de médecine, de trouver une légitimité.
[14] Joseph Morin, Manuel théorique et pratique d’hygiène, ouvr. cité, p. 5.
[15] L’hygiène apparaît assez tôt dans le chapitre (le manuel de Raspail), avant même que ne surgisse le passage qui lui est explicitement dévolu. Inversement, la médecine intervient encore dans le second moment, davantage consacré à l’hygiène.
[16] Je suivrai ici Stéphanie Dord-Crouslé, pour qui science et pseudo-science sont traitées de la même manière par Flaubert. Ce sont, affirme-t-elle, les « savoirs » de manière générique qui sont mis en doute chez lui (Stéphanie Dord-Crouslé, « Flaubert et les Manuels Roret ou le paradoxe de la vulgarisation : l’art des jardins dans Bouvard et Pécuchet », dans Lise Andries, Le Partage des savoirs, XVIIIe-XIXe siècles, Presses universitaires de Lyon, coll. « Littérature et idéologies », 2003, p. 115). Norioki Sugaya, quant à lui, les distingue trop nettement. Il n’est pas sûr que la distinction entre les deux types d’ouvrages ait été si évidente au XIXe siècle. Précisons néanmoins à ce propos que le présent article doit beaucoup à l’ouvrage de Norioki Sugaya, Flaubert épistémologue. Autour du dossier médical de « Bouvard et Pécuchet » (Amsterdam et New York, Rodopi, 2010). Ce travail d’une grande clarté, utile pour le propos qui m’intéresse ici mais aussi, plus généralement, pour qui s’intéresse aux rapports entre médecine et littérature, m’a été d’une aide précieuse. L’auteur y étudie le travail de reprise de Flaubert dans les traités de médecine et les manuels d’hygiène essentiellement du point de vue des contenus. C’est un autre angle d’attaque que je souhaite ici adopter : celui des procédés stylistiques et de l’appareillage rhétorique qui accompagnent ce travail de réinvestissement du savoir.
[17] Joseph Morin, Manuel théorique et pratique d’hygiène, ouvr. cité, p. 38.
[18] Id.
[19] Ibid., p. 1.
[20] Georges Vigarello, Le propre et le sale…, ouvr. cité, p. 182.
[21] Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, [1851], Paris, P. Asselin, 1867, p. 176.
[22] Id.
[23] Joseph Morin, Manuel théorique et pratique d’hygiène, ouvr. cité, p. 44.
[24] Les notes portant sur l’hygiène sont recueillies dans le volume 7 de la cote g226 (Bibliothèque municipale de Rouen) : fo 126 r° pour l’ouvrage de Morin, et fos 130 r° à 132 v° pour celui de Becquerel. L’ensemble du dossier médical a été transcrit par Norioki Sugaya.
[30] Id.
[31] Id.
[34] Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_130__v____-trud
et Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, ouvr. cité, p. 190.
[36] Id. et ibid., p. 326.
[37] Ainsi lorsqu’il se réfère à l’ouvrage fondateur d’Armand Trousseau, Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris (Paris, Baillière, 4e éd., 1873). Dans cet ouvrage, qui rassemble un cours donné aux jeunes internes et témoigne d’une démarche scientifique « authentique » (organisation de l’ouvrage selon une logique nosologique, liste de cas décrivant précisément les symptômes, etc.), Trousseau s’avoue démuni devant divers cas mortels de dothiénenthérie (fièvre typhoïde). Le récit des cas, devant lesquels il avoue « rester à peu près inactif » (ibid., p. 303), est terrible. Il affirme ensuite qu’il « se borne à prescrire de l’infusion de camomille pour tisane, ou des boissons acidules, telles que la limonade, l’orangeade […] ». Puis : « C’est qu’en effet, l’intervention de l’art est généralement inutile dans les fièvres éruptives […]. Leur marche est bien peu susceptible d’être modifiée par les moyens que la médecine tient à sa disposition ». Il conclut en avançant qu’on ne peut, dans de telles situations, que « reconnaître notre impuissance » (ibid., p. 347). Or le romancier ne retient de ce passage que la dimension dérisoire du remède, en occultant la tragique résignation du médecin : « Trousseau n’ordonne que de l’infusion de camomille, des boissons acidules. La marche des fièvres éruptives est peu susceptible d’être modifiée par la médecine ! »
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_035__r____-trud).
Le poignant aveu de Trousseau sur les limites de la médecine apparaît sous la plume de Flaubert comme une marque de désinvolture.
[41] Id.
[43] Aussi jubilatoire qu’elle soit, la raillerie de Flaubert doit être nuancée. Certaines citations des dossiers marquent indubitablement une curiosité, voire un intérêt réel de la part de l’écrivain. Témoigneraient-elles de la reconnaissance, chez lui, malgré tout, d’une pertinence scientifique de l’hygiène ou ne faut-il voir là qu’une fascination ponctuelle ? Ainsi de la « durée de la destruction complète des cadavres »
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_131__r____-trud)
ou de l’incrimination de « l’usage de la culotte » dans le « défaut de développement de l’appareil génital externe »
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_131__v____-trud),
qu’il prend en note dans Becquerel et qu’il accompagne d’un « curieux, à copier ».
[44] Voir Norioki Sugaya, Flaubert épistémologue…, ouvr. cité, p. 31-32.
[45] Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, ouvr. cité, p. 234.
[46] Ibid., p. 335-336.
[47] Ibid., p. 336.
[48] On remarquera que le fait de faire voisiner citations (dignes de crédit) et reformulations (savoir manipulé) confère aux secondes la qualité incontestable des premières.
[49] Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_130__v____-trud
et Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, ouvr. cité, p. 190.
[50] Ibid., p. 197.
[51] Ibid., p. 178-179.
[52] Ibid., p. 179.
[54] Stéphanie Dord-Crouslé, « Flaubert et les Manuels Roret ou le paradoxe de la vulgarisation… », art. cité, p. 111.
[55] La liste des ouvrages lus par les deux personnages n’est pas exhaustive. Nous ne mentionnons pas ici les textes de médecins et d’hygiénistes plus anciens, mentionnés dans le roman, tels Cornaro, Van Helmont, Borelli, Keill et Brown.
[56] En réalité, l’hygiène est présente en sous-main depuis le début du chapitre. Ce que les deux héros recherchent dans la médecine (clarté, compréhension, possibilité d’une application immédiate), ils le trouvent dans l’hygiène.
[57] Première transition : « N’ayant pu la comprendre [la physiologie], ils n’y croyaient pas » (p. 118), puis, Bouvard ayant rapporté le Manuel de la Santé de Raspail : « La clarté de la doctrine les séduisit » (p. 119). Seconde transition, quelques pages plus loin : « Mais Bouvard était las de la médecine » (p. 125), puis « Pécuchet tira de sa bibliothèque un Manuel d’hygiène par le docteur Morin » (p. 126). Médecine et hygiène apparaissent bien ici comme des domaines distincts.
[59] Alfred Becquerel, Traité élémentaire d’hygiène privée et publique, ouvr. cité, p. 1.
[60] Voir Antoine Compagnon, La seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, p. 31 et suiv.
[61] Norioki Sugaya, Flaubert épistémologue…, ouvr. cité, p. 46.

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