REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Flaubert, la politique et la question du droit divin

Biagio Magaudda
Docteur de recherche en Philologie française
Voir [Résumé]

Le colloque international de clôture du projet « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet », organisé à l’ENS de Lyon du 7 au 9 mars 2012 par Stéphanie Dord-Crouslé, a été une excellente occasion d’échanges et d’enrichissement pour tous les spécialistes et non-spécialistes de Flaubert[1]  : nous avons partagé les problèmes rencontrés dans notre travail de transcription des notes de lecture, nos doutes, les énigmes qui subsistent mais surtout les résultats obtenus. Le site d’édition[2], ouvert au public depuis janvier 2012, se révèle maintenant un vaste et précieux réservoir de documents que les chercheurs, ainsi que les curieux, peuvent consulter et exploiter à leur gré. Tous les dossiers documentaires (images des manuscrits accompagnées de leurs transcriptions diplomatique et normalisée) constitués par Flaubert pour la rédaction des dix chapitres de Bouvard et Pécuchet (et de son second volume) s’y trouvent regroupés. On peut également remonter à la source des notes de lecture, faire des recherches par thèmes, consulter les ouvrages et les auteurs cités par Flaubert dans ses notes. L’apport du site est considérable pour les flaubertistes qui peuvent ainsi significativement accroître leurs connaissances relatives à l’œuvre de cet écrivain-chercheur.

Dans la phase finale de ce grand projet, je me propose maintenant de faire le bilan de mon travail de transcription et d’annotation critique des notes manuscrites du dossier « Politique » de Bouvard et Pécuchet. J’aborderai d’abord la question de la prise de notes de Flaubert dans le susdit dossier. Quelles sont ses modalités les plus usuelles ? Quel est le rapport entre les textes-sources et les notes de lecture qui leur correspondent ? Je passerai ensuite à une analyse de l’exploitation de ces notes dans le chapitre VI du roman. Les informations contenues dans les folios ont-elles été exploitées intégralement par Flaubert ? Et qu’en est-il des folios qui, à ce qu’il semble, contiennent des notes inutilisées ? Enfin, je traiterai de la question du droit divin chez Flaubert à travers l’analyse génétique intégrale d’un passage du chapitre VI où plusieurs notes de lecture du dossier « Politique » se mêlent et sont conjointement réélaborées en devenant fiction.

Les modalités de la prise de notes dans le dossier « Politique »

L’analyse des folios du dossier « Politique » et leur comparaison avec les textes-sources permettent d’étudier les différentes modalités de prise de notes utilisées par Flaubert. Presque tous les ouvrages d’où notre auteur a extrait les informations de ces notes sont aujourd’hui difficiles à repérer dans les rayons des bibliothèques : il s’agit souvent de livres très anciens, parfois peu connus, que peu de personnes lisent couramment à l’exception de quelques chercheurs passionnés. Et voudrait-on les acheter qu’ils sont hors commerce ou proposés à un prix exorbitant. Néanmoins, grâce aux bibliothèques numériques[3], il a été possible de consulter un grand nombre de ces ouvrages. L’édition mise en ligne ne correspond pas toujours à celle de Flaubert, mais ces outils se sont révélés très utiles, voire indispensables, pour étudier les processus qui sont à la base de la prise de notes flaubertienne.

On ne peut réduire la méthode de travail de Flaubert à une seule modalité : au fur et à mesure que je transcrivais les folios de ce dossier, je me suis rendu compte que Flaubert ne recueille pas toujours de la même manière les informations de ces textes[4]. La modalité la plus simple pour lui est le recopiage du texte, tel qu’il se présente dans l’ouvrage-source, sans apporter aucun changement morphosyntaxique ou lexical. Le texte recopié apparaît alors le plus souvent entre guillemets, sous la forme, donc, d’une citation. Cet extrait du Droit des gens par Vattel :

Dans la communion primitive, les hommes avaient droit indistinctement à l’usage de toutes choses, autant qu’il leur était nécessaire pour satisfaire à leurs obligations naturelles. Et comme rien ne peut les priver de ce droit, l’introduction du domaine et de la propriété n’a pu se faire qu’en laissant à tout homme l’usage nécessaire des choses, c'est-à-dire l’usage absolument requis pour l’accroissement de ses obligations naturelles. On ne peut donc les supposer introduites qu’avec cette restriction tacite, que tout homme conserve quelque droit sur les choses soumises à la propriété, dans les cas où sans ce droit il demeurerait absolument privé de l’usage nécessaire des choses de cette nature. Ce droit est un reste nécessaire de la communion primitive[5].

donne lieu à cette note de lecture sur le folio 161 r° :

propriété. « Dans la communion primitive, les hommes avaient droit indistinctement à l’usage de toutes choses, autant qu’il leur était nécessaire pr satisfaire à leurs obligations naturelles. – et comme rien ne peut les priver de ce droit, l’introduction du domaine & de la propriété n’a pu se faire qu’en laissant à tout homme l’usage nécessaire des choses, c’est-à-dire l’usage absolu requis pr l’accroissement de ses obligations naturelles. On ne peut donc les supposer introduites qu’avec cette restriction tacite, que tout homme conserve qque droit sur les choses soumises à la propriété, dans le cas où sans ce droit il demeurerait absolument privé de l’usage nécessaire des choses de cette nature. ce droit est un reste nécessaire de la communion primitive. » liv 2 ch IX[6].

Dans ce cas précis, l’indication exacte donnée à la fin de la note : « liv 2 ch IX » (le tome et le chapitre de la source), correspond à l’édition que j’ai trouvée sur Google Books. Flaubert recopie le passage et abrège, comme il le fait habituellement, quelques mots (qque au lieu de quelque, pr au lieu de pour). En outre, il souligne les deux termes, « domaine » et « propriété », déjà mis en évidence dans l’ouvrage source, parce qu’il s’agit de deux notions importantes qu’il traitera et développera dans son œuvre. À la citation, Flaubert peut parfois ajouter un petit commentaire personnel, exprimant un doute ou formulant une question, comme on le voit toujours sur le folio 161 r° :

du droit de nécessité. « on appelle ainsi le droit que la nécessité seule donne à certains actes d’ailleurs illicites, lorsque sans ces actes il est impossible de satisfaire à une obligation indispensable. - il faut bien prendre garde que l’obligation doit être véritablement indispensable » - mais qui sera juge[7]  ?

ou encore, sur le même folio : « “La terre doit nourrir ses habitants”. qui le prouve ? »[8]. Les extraits que je viens de citer sont recopiés à partir du texte-source, mais Flaubert ajoute deux questions : « mais qui sera juge ? » et « qui le prouve ? ». Quant à la fonction de ces deux questions, il est probable qu’elles servent à Flaubert à mettre en évidence une insuffisance dans le raisonnement ou un argument contraire qui s’oppose aux théories énoncées dans l’ouvrage-source.

Une autre modalité de prise de note est constituée par la paraphrase : Flaubert apporte alors quelques modifications aux informations qu’il trouve dans les textes, il synthétise et opère des substitutions lexicales, morphosyntaxiques, tout en exprimant les mêmes notions. Ainsi, ce paragraphe de l’Histoire des doctrines morales par Matter :

Pomponace donna ce mot : C’est en philosophie, dit-il, qu’il n’y a pas de miracle. Et quand ce mot fut articulé nettement, il ajouta qu’en religion c’était autre chose ; que les miracles de Moise et ceux de Jésus-Christ étaient vrais, pour lui comme pour tous les fidèles, par la seule raison que la religion les enseignait[9].

donne naissance à cette note de lecture sur le folio 132 r° : « Pom. nie qu’il y ait des miracles en philosophie. en religion c’est autre chose. les miracles de la Bible ou de l’Évangile par la seule raison que la religion l’enseigne »[10]. Dans ce cas précis, Flaubert passe du discours direct au discours indirect : « Pomponace donna ce mot » est transformé en « Pomponace nie que ». Les noms de Moïse et de Jésus-Christ subissent un procédé de généralisation et deviennent le paradigme de l’Ancien et du Nouveau Testament : « les miracles de Moise et ceux de Jésus-Christ » apparaissent dans la note comme « les miracles de la Bible ou de l’Évangile ». Dans la phase de prise de notes, Flaubert est tellement schématique qu’il peut oublier (ou omettre volontairement) des éléments de la phrase (comme un verbe), indispensables pour lier deux énoncés : « Les miracles de la Bible ou de l’Évangile par la seule raison que la religion l’enseigne ».

Enfin, Flaubert peut opérer, tout en recopiant, une contraction du texte-source. Il supprime tout ce qui, à son avis, n’est pas nécessaire et ne recopie que les phrases essentielles, susceptibles d’être exploitées dans son roman. Dans la Législation primitive de Bonald, il sélectionne cette page :

Le doute réel ou feint, par lequel Descartes a commencé, et qu’il conseille comme le plus sûr moyen de parvenir à la connoissance de la vérité, doit être, pour un esprit sage, autre dans les sciences physiques que dans les sciences morales.
Dans les sciences purement physiques, on peut rejeter comme faux ce qui est même le plus généralement adopté, et chercher ensuite la vérité ; dans les sciences morales, au contraire, qui traitent du pouvoir et des devoirs, il faut respecter ce que l’on trouve généralement établi, pour ne pas recommencer tous les jours la société, sauf à examiner ensuite s’il n’y a point d’erreur[11].

et en retire la note de lecture portée sur le folio 129 r° :

on peut rejeter, dans les sciences physiques, ce qui est le plus généralement adopté – « mais dans les Sciences morales qui traitent du Pouvoir & ... des devoirs, il faut respecter ce que l’on trouve généralemt établi p. ne pas recommencer tout/s les jours la société – sauf à examiner ensuite s’il n’y a point d’erreur » (35 du discours préliminaire)[12].

Le texte originel est réduit et Flaubert déplace certains éléments de la phrase tout en opérant quelques substitutions de termes : par exemple, « au contraire » est remplacé par « mais » ; « dans les sciences purement physiques, on peut rejeter…» devient « on peut rejeter, dans les sciences physiques…», et ainsi de suite.

Quant aux indications que Flaubert donne dans ses notes de lecture (renvoi à la page, au tome ou à l’édition consultés pour ses recherches), elles ne sont pas toujours correctes. Dans une note du folio 160 r°, il écrit : « Le gouvernement étant établi pr la Nation, la Nation a le droit de former et de reformer sa constitution comme bon lui semble. (liv 3. ch 3.)[13]  ». Si on consulte le texte de Vattel, on s’aperçoit que cet extrait provient du chapitre 3 du premier livre, et non du troisième. Mais dans la plupart des cas, le renvoi de page noté par Flaubert est correct et correspond parfaitement à l’édition indiquée. Ainsi, dans le folio 132 v°, Flaubert écrit :

v. p 268. les passages « radicaux » de la Boétie.
- « les romains tyrans s’avisèrent de festoyer souvent cette canaille qui se laisse aller plus qu’à toute chose, au plaisir de la bouche. alors le plus entendu de tous n’eût pas quitté sa* écuelle de soupe pr recouvrer la liberté de la république de Platon. ce fut cette venimeuse douceur qui sucra la servitude[14].

Le passage cité se trouve exactement à la page 268 du tome premier de l’ouvrage de Matter[15]  : l’édition mise en ligne par GoogleBooks pourrait être celle que Flaubert possédait. Toutefois, on ne peut pas l’affirmer avec certitude. En effet, il n’est pas rare qu’une édition postérieure garde la même pagination et apporte très peu de variations au texte réimprimé. Il arrive aussi que la coïncidence de pages soit un hasard, les modifications apportées au texte et les nouveaux éléments n’apparaissant que dans la seconde moitié de l’ouvrage ou même seulement à la fin. Ces remarques, appuyées sur des exemples précis, montrent que notre auteur procède de manière parfois imprévisible, surprenante et jamais identique, dans la transposition des données documentaires dans ses folios : suivant son état d’esprit, la finalité des notes relevées et le temps dont il dispose, il peut utiliser un procédé différent.

Enfin, un aspect très important de la prise de notes chez Flaubert concerne la fonction des marges. En effet, les notes de lecture de Bouvard et Pécuchet sont toutes caractérisées par la présence d’une marge, bien délimitée, à gauche, qui partage le feuillet manuscrit en deux parties, et peut contenir différents types d’informations. Elle fait apparaître les commentaires personnels et les jugements que l’écrivain porte sur une citation, un événement ou une théorie. Ainsi, sur le folio 143 v°, Flaubert écrit : « erreur hist. de Montesquieu » en marge de la mention : « François 1er. rebuta christophe Colomb ! (t II) »[16]  ; et « jolie comparaison ! » en marge de cette exhortation imagée de Thiers sur le folio 175 r° :

Oui raffermissons les convictions ébranlées en cherchant à nous rendre compte des principes les plus élémentaires ! imitons les Hollandais qui en apprenant qu’un insecte rongeur & inaperçu a envahi leurs digues, courent à ces digues pr détruire l’insecte qui les dévore. Oui ! courons aux digues ! Il ne s’agit plus d’embellir les demeures qu’habitent nos familles etc[17].

Dans la plupart des cas, Flaubert indique une sorte de titre qui lui sert à introduire le sujet traité et à le résumer schématiquement : ce titre peut figurer sous la forme d’une courte phrase, d’un groupe de mots voire d’un seul mot. Ainsi, « argument pr le cens » reprend la teneur des deux alinéas du folio 149 r° : « si la fortune est acquise, c’est une preuve de capacité ! de moralité ! “car l’idée d’épargne est corrélative à celle de moralité !” si elle est transmise, elle suppose l’aptitude p. la gérer ! »[18]  ; tandis que le nom propre « Pomponace »[19] placé dans la marge permet de repérer facilement ce qui concerne ce personnage dans les notes qui occupent le corps du folio 132 v°. La marge est aussi un excellent lieu pour mettre en relief un élément, une catégorie ou des notions : elle « disjoint et souligne ce qui se fond dans la chaîne discursive, la relation du thème et du propos »[20], le thème se situant au début d’une phrase et précédant la nouvelle information (le propos). Stella Mangiapane[21] compare la structure des notes de Flaubert à celle d’un véritable dictionnaire encyclopédique : dans la marge, une entrée et, au milieu de la page, des informations organisées et développées comme un article de dictionnaire avec sa microstructure et ses différents paragraphes. Le mot qui constitue l’entrée est suivi de sa définition, de ses synonymes, comme dans un dictionnaire monolingue.

Exploitation du dossier « Politique » : bilan final

Le dossier « Politique » de Bouvard et Pécuchet, vaste ensemble documentaire que Flaubert a recueilli avec un soin méticuleux pour faire face aux exigences du chapitre VI, regroupe une quantité importante d’informations tirées d’une vaste gamme de manuels portant sur la politique et l’histoire[22]. Dans le tableau ci-joint (Annexe 1) sont schématisées la nature de ces notes de lecture et les références bibliographiques exactes des ouvrages consultés ; on y trouve également le nombre de pages annotées et l’éventuelle exploitation de ce matériel dans le chapitre VI. Un premier coup d’œil sur ce tableau révèle déjà certains aspects intéressants concernant l’organisation du travail de recherche de Flaubert.

Ainsi, il y a des ouvrages sur lesquels Flaubert prend une quantité importante de notes : c’est le cas du Dictionnaire général de la Politique de Maurice Block (6 pages), de l’Histoire des doctrines morales et politiques de Matter (7 pages), de l’Histoire de la Révolution de 1848 de Daniel Stern (6 pages), du Droit des gens de Vattel (6 pages), des Mémoires de l’Académie des Sciences morales et politiques (5 pages), et de l’Étude sur les constitutions des peuples libres de Sismondi (6 pages). La tendance de Flaubert est généralement de prendre deux à trois pages de notes sur chaque ouvrage pour recueillir les informations essentielles susceptibles de servir à son chapitre : c’est le cas de la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture Sainte de Bossuet (2 pages), de la Législation primitive de Bonald (3 pages), et du Gouvernement civil de Locke (2 pages). Enfin, il arrive que Flaubert ne prenne qu’une seule page de notes. C’est le cas pour De la Capacité politique des classes ouvrières de Proudhon, les Considérations sur la Révolution française de Mme de Staël, les Simples notions de l’ordre social de Cherbuliez, et La question de la décentralisation par le comte de Riencourt.

Ce qui peut sembler surprenant est que le corpus se partage quasiment en deux parties équivalentes en ce qui concerne l’exploitation des folios. Après une analyse attentive des notes, il apparaît que 47 folios sur 88 (la page de titre[23] et la liste des ouvrages consultés[24] mises à part) contiennent des notes qui ont été reprises d’une manière explicite ou implicite, et ont été exploitées par Flaubert dans les brouillons. Au sein de ce groupe, une bonne partie parvient au manuscrit définitif. Il s’agit de notes qui ont résisté aux différentes phases de l’élaboration du chapitre (biffures, suppressions, hésitations de Flaubert) et qui figurent d’une manière évidente dans le chapitre VI[25]. On repère également des notes de lecture qui figurent dans de nombreux brouillons, mais sans apparaître dans la version définitive du chapitre : Flaubert les supprime avant qu’elles puissent se développer et, donc, maints épisodes ou scènes de ce chapitre restent à l’état embryonnaire, comme le montre un groupe de notes prises dans l’ouvrage de Mme de Staël, Considérations sur la révolution française, utilisées dans plusieurs brouillons sans parvenir, d’aucune manière, au texte final du chapitre VI. La note de lecture (fo 146 r°) porte : « Mr de Talleyrand mit en avant le principe de la Légitimité p- servir de point de ralliement au nouvel esprit de parti qui devait régner en France »[26]. Un premier brouillon (g225, vol. 6, fo 691) reprend l’idée en l’associant à une autre : « Légitimité – mot employé dans un sens nouveau par Talleyrand p. servir de point de ralliement au nouvel esprit de parti & désigner les droits de la Maison de Bourbon à la couronne »[27]  ; avant que cette dernière ne prenne le pas sur la première dans le brouillon suivant (g225, vol. 6, fo 693) : « La légitimité est une invention terme de Talleyrand, qui désigna par ce mot le droit des Bourbons à la couronne »[28].

Le principe de la légitimité, formulé par Talleyrand, sur lequel Flaubert s’arrête dans plusieurs brouillons, ne trouvera finalement pas sa place dans le texte final du chapitre.

Parmi les notes exploitées par Flaubert, certaines servent en effet à l’écrivain de simple déclencheur pour construire une ambiance, insérer un événement historique, esquisser un personnage. Ces notes figurent toujours dans la marge gauche de certains brouillons : elles y demeurent souvent sans développement ultérieur et servent à Flaubert d’aide-mémoire (pour des dates ou des événements historiques, etc.), ainsi en va-t-il du haut de la marge du folio 618 v° (g225, vol. 6) qui rassemble des informations glanées dans plusieurs pages documentaires (lectures de Lesur, Block ou Vermorel) :

28 mai Législative
L’armée Française à Rome.
13 juin. Ledru Rollin conservatoire
- sac des imprimerie Proux & Boulé
par Vyera. – comme au 26 mars 48. Sobrier
Cabet.
22. juillet Le Prince Louis à Ham se repent -
27. Loi sur le colportage. autorisation préalable-       -
des préfets.
21. août.. Congrès de la Paix[29].

Dans ce cas-là, les informations en marge seront reprises par Flaubert d’une manière plus générale. Dans le chapitre VI, il y aura des références à l’invasion de l’armée française à Rome (p. 233[30]), au sac des imprimeries (Flaubert omettra les deux patronymes Proux et Boulé), et à la loi sur le colportage (p. 234).

On distingue également des notes qui ont été utilisées d’une manière implicite tout en contribuant fortement à l’architecture du chapitre VI. Par exemple, des fragments des folios 125 r°[31] (Socialisme de Montesquieu), 139 v°[32] (L’individu et l’État de Dupont-White) et 140 r°[33] (Dictionnaire général de la politique de Block) contiennent des références au principe du droit à l’assistance de la part de l’État. Flaubert prend à cœur ce sujet et les notes qu’il relève, ainsi que ses brouillons[34], témoignent de l’importance qu’il y attache : elles insistent sur l’obligation qu’a le gouvernement de s’occuper de tous les citoyens, de pourvoir à leur subsistance et de leur assurer un niveau de vie décent. Cette documentation servira de base à Flaubert pour préparer un passage du chapitre VI, une discussion politique entre l’instituteur Petit et Pécuchet[35] sur la manière dont l’État doit traiter ses administrés :

— « Vous voyez », dit l’instituteur, « comme le gouvernement nous traite ! » Et tout de suite, il s’en prit à l’infâme capital. Il fallait le démocratiser, affranchir la matière !
— « Je ne demande pas mieux ! » dit Pécuchet.
Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l’assistance. (p. 235)

L’autre moitié des notes de lecture du dossier « Politique » ne semble pas avoir été exploitée, mais elle a sans doute servi pour enrichir et élargir le champ d’investigation de notre écrivain et consolider ses connaissances ; on n’en trouve aucune trace dans les brouillons. Il ne faut pas exclure qu’une partie de ces notes inutilisées puisse quand même faire partie du projet du second volume, car elles semblent consonner avec le projet de la « Copie » des deux bonshommes par certaines de leurs caractéristiques : le caractère paradoxal ou bête de leur contenu ; leur aspect de maximes, idées bizarres ou citations que Flaubert met en évidence par l’usage des guillemets ; le fait qu’ils soient accompagnés de commentaires ironiques explicites de la main de Flaubert (ou d’un simple point d’exclamation) ; la présence de soulignements signalant l’importance particulière de mots, de phrases voire de périodes entières ; leur appartenance à des thématiques proches de celles expressément utilisées par Flaubert pour le second volume (beautés, sottises, prophéties, etc.). Voici par exemple deux notes inutilisées dans le chapitre VI que Flaubert aurait pu choisir d’insérer dans son second volume : sous le chapeau « Sottises des Pouvoirs locaux », la mention : « Les Capitouls de Toulouse se montrèrent opposés à la culture de l’indigo / Sottise des parlements. Contre l’imprimerie, contre la vaccine, etc. »[36]  ; et en face de la vedette « Beautés des Conservateurs », l’indication : « on promène un cercueil sous les fenêtres de Cabet » [37]. La démarche de Flaubert apparaît nettement : il recherche tout le matériel susceptible de servir pour ses futurs projets d’écriture (premier et second volume) et trie minutieusement ces informations – une attitude qui montre la passion et la détermination de l’écrivain face à l’entreprise gargantuesque qu’est Bouvard et Pécuchet.

La question du droit divin chez Flaubert : analyse génétique

Je me propose maintenant d’étudier la genèse d’un passage du chapitre VI à travers les notes de lecture et les brouillons rédigés par Flaubert : il s’agit du moment où est envisagée la question du droit divin.

J’ai choisi ce passage car il a demandé une quantité significative de données documentaires que Flaubert a recueillies, triées et réélaborées d’une manière tout à fait personnelle. En outre, la Correspondance nous révèle que notre écrivain avait demandé des renseignements précis sur ce sujet comme nous le verrons plus tard. J’analyserai donc ces notes de leur première apparition sous forme de schémas ou de courtes citations jusqu’à leur élaboration finale.

Après l’élection de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, la situation à Chavignolles se détériore. Le parti de l’Ordre commence à organiser la réaction : la loi électorale du 31 mai 1850 restreint le droit de vote, le cautionnement sur les journaux est relevé, la censure est rétablie. Le comte de Faverges et l’abbé Jeufroy pensent qu’il faut rétablir l’obéissance et abordent la question du droit divin ; Bouvard et Pécuchet cherchent à la comprendre :

L’ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur l’esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.
« La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l’Anglais Filmer.
« La voici :
« Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut transmise à ses descendants ; et la puissance du roi émane de Dieu. “Il est son image” écrit Bossuet. L’empire paternel accoutume à la domination d’un seul. On a fait les rois d’après le modèle des pères.
« Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du  monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le monarque sur les siens […] ». (p. 241-242)

La question du droit divin a beaucoup intéressé Flaubert. La monarchie de droit divin est un régime politique où le pouvoir du roi est légitimé par le choix de Dieu : s’opposer au roi revient à s’opposer à la volonté divine, les sujets ne peuvent donc pas se révolter et sont destinés à rester dans une position subalterne pendant toute leur vie. Ce thème est pour Flaubert strictement lié à celui de la souveraineté du peuple. Le pouvoir de la masse conduit à des régimes totalitaires, dictatoriaux, car le peuple est incapable de faire un choix raisonnable et d’élire un bon gouvernement.

La Correspondance, dès 1869, nous donne des indices importants sur le point de vue de l’écrivain à ce propos : « Le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu’un peu moins odieux », écrit-il[38]. À partir de 1878, lors de la préparation du chapitre VI, Flaubert semble s’intéresser de plus près encore à ce sujet et demande des informations à son ami Taine :

J’ai encore recours à vous.
J’aurais besoin de savoir que lire sur ces deux questions :
Le droit divin
Le suffrage universel.
C’est l’histoire, ou mieux l’origine du droit divin qui m’inquiète. Il doit avoir été formulé par les légistes des Stuarts ? – et n’être pas (comme doctrine) beaucoup plus vieux. Il se rattache à Saul !!! (je m’en doute pas). Mais il me faudrait quelque chose d’un peu moins vieux. Je ne vois que Bossuet (Politique tirée de l’Écriture sainte) et Bonald[39]  ?

La réponse de Taine est très importante, car Flaubert, comme nous le verrons plus tard, se servira d’une partie de cette lettre pour commencer la rédaction de son passage :

Pour le droit divin, entre Bossuet et Bonald, le traité le plus curieux et le plus complet est celui de Robert Filmer, qu’a réfuté Locke (On government). Le livre de Locke est partout. Vous y trouverez des citations de Filmer très comiques. Filmer part de ce principe que Dieu a donné la terre à Adam et que ses descendants se sont transmis la souveraineté de mâle en mâle[40].

Flaubert se procure les textes de Bossuet[41] et de Bonald[42] (les registres de prêts de la bibliothèque municipale de Rouen montrent qu’il a emprunté ces livres dès le 30 juillet 1878) et prend des notes qui forment aujourd’hui les folios 128[43] à 130 du dossier « Politique ». En revanche, Flaubert ne consulte pas l’ouvrage de Filmer. En tous cas, il n’existe pas de notes de lecture prises dans l’ouvrage de cet auteur et on ne trouve pas d’exemplaire de ce livre dans la bibliothèque de l’écrivain. Mais il trouve quelques informations et relève quelques citations faites d’après d’autres ouvrages, comme par exemple celui de Maurice Block, le Dictionnaire général de la politique : « Selon Filmer, tous les Princes de la terre étaient les héritiers d’Adam »[44] (citation issue de l’article « Politique », par Jules Janet). Flaubert peut compter également sur un groupe de notes prises pour L’Éducation sentimentale et déplacées ensuite dans le dossier « Politique » : c’est le cas du Traité des délits et contraventions de la parole, de l’écriture et de la presse de Chassan (fos 153 r°[45] à 154 r°). Dans ces pages, Flaubert prend des notes sur le droit divin et la souveraineté populaire.

Après la phase de recherche documentaire, Flaubert commence la rédaction des premiers scénarios d’ensemble. Le premier embryon du passage sur le droit divin se trouve dans le scénario d’ensemble du folio 35[46] (ms. gg10 ; voir l’Annexe 2). Flaubert semble avoir les idées très claires : il veut insérer dans son chapitre un passage concernant la théorie du droit divin et de la souveraineté populaire. En effet, il inscrit dorénavant sur tous les folios deux syntagmes qui renvoient aux mêmes notions, bien que d’une manière très schématique : « droit divin, suffrage universel ». Ces deux éléments n’évoluent pas dans les premières phases scénariques : dans les scénarios d’ensemble des folios 14[47], 24[48] et 28[49] (voir l’Annexe 2), les références au droit divin ne subissent pas de modifications, tandis que d’autres éléments présentent une évolution intéressante qui permet d’établir l’ordre de succession des pages. La marge gauche du folio 35 contient des éléments (« Examen des utopies, Platon, Morus, Campanella, Salente, Basiliade… ») qui seront intégrés dans le corps du folio 14, ce qui permet de classer ces folios à la suite l’un de l’autre. Suit le folio 24 qui développe une information située dans la marge du folio 14 (« afin d’avoir plus de journaux, ils s’abonnent (en tiers, en quart et en cinquième) avec les voisins… »). Enfin, dans le dernier scénario d’ensemble (fo 28), Flaubert commence à remplir la marge gauche avec de nouveaux éléments et des signes de renvoi. Ici, le syntagme « droit divin » apparaît deux fois : en marge (« 1° la Propriété, le suffrage universel, le droit divin, l’Action de l’État… ») et au bas de la page (« droit de l’individu & droit de la foule. – Suffrage universel & droit divin - ». Mais Flaubert ne sait pas encore où placer l’épisode en question : dans les scénarios des folios 35, 14 et 24, le droit divin est situé avant la discussion sur le suffrage universel ; dans le folio 28, cet ordre est inversé.

Les tout premiers brouillons, qui sont encore à un stade très schématique et quasi-scénarique (voir l’Annexe 3), reprennent la notion de « droit divin » qui apparaît toujours à côté du suffrage universel. Dans le folio 614 r°[50], le droit divin est présent trois fois. La première occurrence (barrée par la suite) se situe après la panique qu’occasionne la garde nationale dans la campagne ; la deuxième se trouve après la formation du grand parti de l’Ordre ; la troisième, après la discussion sur le suffrage universel. Dans le folio suivant, fo 632[51], Flaubert place finalement cette scène après la restauration du grand parti de l’Ordre, « le gd Principe d’Autorité », et ajoute un petit détail concernant l’épisode : « accord de Faverges, Foureau, Gorgu ». Dans le folio 684[52], Flaubert inscrit le numéro 3 au-dessus du syntagme « droit divin », alors que le suffrage universel porte le numéro 4, l’écrivain inverse encore l’ordre des deux sujets : en premier, le droit divin, en second, le suffrage universel. Dans les folios suivants (fos 672[53], 673[54] et 643[55]), Flaubert garde cette disposition. Il veut traiter ensemble les deux sujets car, selon lui, ils ont des points communs très remarquables : ils « ne sont pas bien différents car tout se résume dans la force », ajoute-t-il sur le folio 673.

Les premiers développements rédactionnels significatifs de l’épisode concernant le droit divin apparaissent dans le folio 685 v°[56] (voir l’Annexe 4). Flaubert a certainement sous les yeux les notes du dossier « Politique » et s’en sert pour entamer la phase de textualisation. Dans ce premier brouillon, le « droit divin » réapparaît avec de petits développements, quoique encore très fragmentaires : Flaubert recopie des notes prises sur Bossuet (fos 128 r°[57] et 128 v°[58]) : « La monarchie dérive du pouvoir paternel. Le roi son image de Dieu sur la terre... » ; des notes provenant de l’ouvrage de Matter (fo 133 r°[59]) : « Le droit divin a été formulé par Nicolas Hemming... » et, dans la marge gauche : « XVIe les gouvernements sont d’institution divine. Toute guerre des sujets au prince est injuste ». Dans cette même marge gauche, on trouve également une partie de la lettre de Taine (citée plus haut) avec une petite élaboration supplémentaire : « Dieu a donné la terre à Adam et ses descendants se sont transmission la souveraineté de père en fils. ils règnent par la grâce de Dieu ». Le contenu narratif est encore très réduit, mais Flaubert formule ce passage en partant exclusivement de ses notes de lecture et de la donnée épistolaire de Taine. Il ajoute des références à Saül et à Pépin sans en indiquer la source (il s’agit très probablement de connaissances antérieures de Flaubert). L’écrivain trouve en outre la phrase par laquelle il va commencer son passage : « Le professeur ami de Dumouchel. les renseigna. » Ainsi, Flaubert introduit ces théories sur le droit divin par l’intermédiaire d’un autre personnage, l’ami de Dumouchel, qui pourrait être vraisemblablement Taine à qui Flaubert avait demandé des renseignements à ce sujet.

Le folio 691[60] (voir l’Annexe 5) est massivement rempli de ratures. Flaubert a des incertitudes et efface quasiment toutes les informations qu’il a d’abord inscrites. La seule phrase qui subit un développement est la première : « L’ami de Dumouchel, le professeur qui leur avait donné des renseignements... ». Les notes prises dans l’ouvrage de Matter, sur la théorie du droit divin formulée par Nicolas Hemming, sont effacées ; en revanche, Flaubert ajoute que la théorie du droit divin « a été formulée au 17e sièc » et « n’est pas vieille quoi qu’on prétende » ; la note épistolaire de Taine (située dans la marge gauche du folio précédent) apparaît maintenant dans le corps du texte, mais Flaubert biffe tout de suite la première phrase : « Dieu a donné la terre à Adam » ; Adam est remplacé par son équivalent : « premier homme ». Flaubert ajoute de nouveaux éléments : « rien ne prévaut contre lui, aucune loi ne peut le contraindre, aucun engagement le lier » qui apparaissent ici d’une manière chaotique dans les marges et en interlignes. Enfin, l’information prise dans l’ouvrage de Bossuet (le roi image de Dieu sur la terre), et sa théorie réfutée par Locke, restent dans le folio malgré les ratures.

Dans le folio 693[61] (voir l’Annexe 6), le passage est épuré de toutes les ratures du folio précédent et les informations apparaissent d’une manière plus claire sans aucune autre modification. Mais Flaubert n’est pas satisfait car il n’a pas utilisé toutes ses notes sur ce sujet. Alors, sur le folio 692[62] (voir l’Annexe 7), l’écrivain ajoute d’autres notes de lecture, soit dans le corps du texte, soit dans la marge. Dans la marge gauche, on trouve d’autres notes prises dans l’ouvrage de Bossuet : « Les hommes naissent tous sujets & l’empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n’avoir qu’un chef. on a fait les rois sur le modèle des pères » ; « donc les séditieux sont l’exécrat du g. humain » (recopié en même temps dans le corps du texte) ; « les sujets maltraités n’ont qu’à lui opposer des remontrances respectueuses » (elles sont tirées du folio 128 r°[63] du dossier « Politique »). D’autres notes viennent de Locke : « Le pouv. paternel n’a de raison que p. défendre le mineur – les 2 pouvoirs sont distincts chaque sujet qui est père a autant de pouvoir sur ses enfants que le Monarque » (fo 131 r°[64] du dossier « Politique ») ; ou de l’ouvrage de Bonald : « La société est toute paternité est dépendance, bien plus que fraternité & égalité » (fo 129 r°[65]). Dans le corps du texte, on lit d’autres notes tirées de Bossuet : « si la monarchie descend du père, elle devr. descendre du père & de la mère ». Quant au début du passage, il ne subit quasiment aucun changement : « Dieu a donné la terre à Adam », que Flaubert avait supprimé dans le folio précédent, devient « Adam reçut de dieu la souveraineté... ».

Suivant l’habitude de Flaubert, les notes qui se trouvent dans la marge gauche figurent toutes dans le corps du texte du folio suivant, fo 698 v°[66] (voir l’Annexe 8). On y remarque que Flaubert biffe la partie des notes sur Bossuet relative aux séditieux et aux sujets maltraités ; elles seront définitivement effacées à partir du folio suivant.

Dans le folio 690[67] (voir l’Annexe 9), Flaubert commence la phase d’épuration, de réduction, et il n’ajoute rien d’autre. Il pense notamment à améliorer les informations provenant de la lettre de Taine et des notes sur Bossuet et sur Locke : d’abord, il modifie l’information portant sur l’origine du droit divin : « au 17 siècle » est remplacé par « sous Charles II » ; « Adam reçut du créateur » est biffé et Flaubert écrit à nouveau « Le Créateur donna au premier homme... » ; la note sur Bossuet est réduite à l’essentiel : restent le thème du roi image de Dieu (« Il est comme dit Bossuet l’image de Dieu sur la terre... »), et celui de l’empire paternel ; enfin, dans la note prise dans l’ouvrage de Locke, Flaubert insiste sur la distinction entre le pouvoir paternel et le pouvoir monarchique.

Avec les folios 694[68] (voir l’Annexe 10), 695[69] (voir l’Annexe 11) et 758 v°[70] (voir l’Annexe 12), Flaubert procède à des transformations lexicales, mais les informations importantes de son passage sont toutes présentes. On remarque par exemple que dans un brouillon, le folio 694[71], « renseignés » est remplacé par « éclairés », « Créateur » par « Dieu » (mais Flaubert reviendra ensuite sur « Créateur »), « autorité » par « puissance », « théorie » par « doctrine », et ainsi de suite. On arrive donc au manuscrit définitif, fos 134[72] et 135[73] du ms. g224 (voir l’Annexe 13) où les trois sources, ayant survécu aux différentes phases de l’élaboration du chapitre, et maintenant enrichies de nouveaux éléments, apparaissent clairement (note épistolaire de Taine, notes de lectures sur Bossuet et Locke).

Ainsi, le travail de Flaubert pour la rédaction d’un seul passage du chapitre VI a été considérable. Les brouillons montrent que la démarche rigoureuse adoptée pour la construction de l’épisode du droit divin a été utilisée également pour les autres épisodes. Il s’agit d’un chapitre complexe, long, fatigant pour Flaubert, où la documentation joue un rôle fondamental, peut-être plus que pour les autres chapitres du roman, où il s’agit de comprendre et d’analyser des sujets politiques et historiques, ainsi que de les adapter aux exigences de la fiction romanesque.

 

Dans le présent article, je me suis proposé de tirer un bilan de mon travail d’analyse des notes de lecture du dossier « Politique ». Mon étude a porté sur la question de la prise de notes dans les dossiers documentaires, sur l’utilisation de ce matériel encyclopédique dans le chapitre VI, sur la méthode de travail de Flaubert dans l’élaboration d’un passage du roman. Pour rédiger un seul extrait du chapitre VI qui n’occupe que quelques lignes de Bouvard et Pécuchet, Flaubert a passé des jours et des nuits à lire, à se documenter, à biffer continuellement tout ce qui ne lui convenait pas. Les notes de lecture sont un point de départ important pour Flaubert : il est conscient de pouvoir compter sur un nombre conséquent d’informations qu’il peut modifier, réduire, approfondir à son gré. La note peut subir des variations et se mêler avec d’autres éléments provenant de la Correspondance, ou tout simplement de l’imaginaire, de la sphère personnelle et créative de l’écrivain.

Il nous a semblé intéressant de révéler le contenu des notes de Flaubert, de découvrir la finalité de leur copie et le sort que Flaubert leur a réservé dans le texte définitif, aboutissement d'un long et parfois chaotique processus de genèse. Ce qui émerge, c’est une volonté passionnée, de la part de Flaubert, de produire une immense activité intellectuelle accompagnée d’une constante patience qui l’amène à lire et relire ses livres, et à s’aventurer dans ce sentier tortueux, riche en difficultés. Les moments de tristesse, de rage, de découragement ont été nombreux au cours de l’élaboration de Bouvard et Pécuchet, comme la Correspondance nous le révèle, mais, malgré tout, Flaubert n’abandonne jamais le grand projet ambitieux de son roman.

Bouvard et Pécuchet est construit sur cette démarche de recherche et de sélection du matériau documentaire. C’est un vaste recueil de savoirs spécialisés, d’expériences scientifiques et humaines, d’anecdotes, de sentiments contrastés, de personnages bien dessinés. Flaubert achève sa carrière littéraire et humaine par un roman ambitieux qui montre son esprit de chercheur, de grand écrivain qui ne se laisse arrêter par rien et veut mener à bien son entreprise, une entreprise interrompue par une mort soudaine qui a laissé le tout dernier chapitre du roman inachevé et le projet du second volume à l’état embryonnaire. Si cet inachèvement est certainement un grand dommage, une perte énorme pour la connaissance complète de l’œuvre flaubertienne, ce « non finito », ce mystérieux second volume, est aussi une énigme qui interroge à jamais les chercheurs. C’est justement dans ce contexte qu’a été constituée et qu’a travaillé l’équipe de Lyon, dirigée par Stéphanie Dord-Crouslé, afin d’imaginer, reconstruire et rêver tous les seconds volumes possibles[74].

NOTES

[1] Le colloque international organisé par Yvan Leclerc du 7 au 9 mars 2013 (« Bouvard et Pécuchet de Flaubert, roman et savoirs : l'édition électronique intégrale des manuscrits ») a inauguré l’édition électronique des brouillons de Bouvard et Pécuchet
(voir http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet/index.php).
Ce projet couronne le grand travail bifrons (notes documentaires et brouillons) que les spécialistes de Flaubert ont accompli ces dernières années et apporte d’appréciables lumières sur la création de ce roman.
[2] Voir Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Édition intégrale des documents conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, http://www.dossiers-flaubert.fr/, 2012.
[3] En particulier celle alimentée par la Bibliothèque nationale de France
(http://gallica.bnf.fr) et celle de Google (http://books.google.fr/).
[4] Lors des Journées Galilée du projet des dossiers de Bouvard et Pécuchet, qui ont eu lieu à Messine les 19 et 20 octobre 2009, Stella Mangiapane a offert avec son intervention : « De la citation à la paraphrase : la prise de notes dans la méthode de travail de Flaubert », une remarquable contribution pour le classement des différentes modalités de prise de notes. Je me servirai de sa terminologie pour mon analyse (voir son texte publié : « De la citation à la paraphrase. Réécriture du savoir encyclopédique dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet », dans Rosa Maria Palermo Di Stefano, Stéphanie Dord-Crouslé et Stella Mangiapane, Éditer le chantier documentaire de Bouvard et Pécuchet. Explorations critiques et premières réalisations numériques, Messina, Andrea Lippolis Editore, 2010, p. 141-155 [disponible en ligne :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00550679]).
Voir également la contribution de Delphine Gleizes, « Modalités de la prise de notes dans les dossiers préparatoires de Bouvard et Pécuchet : le cas du dossier “Socialisme” », ibid., p. 97-104 [disponible en ligne :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00550675].
[5] Emer de Vattel, Le droit des gens, ou Principes de la loi naturelle appliquée à la conduite et aux affaires des nations et des souverains, précédée d'un Discours sur l'étude du droit de la nature et des gens par Sir James Mackintosh,... ; trad. de l'anglais par M. Paul Royer-Collard,… suivie d'une Bibliographie spéciale du droit de la nature et des gens extraite des ouvrages de Camus, Kluber, etc., nouv. éd., Paris, J.-P. Aillaud, 1830-1838, 3 vol. ; t. 1, p. 352. Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-1079-1 et
http://books.google.fr/books?id=50gUAAAAQAAJ&pg=PA352.
[9] Jacques Matter, Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles, Paris, A. B. Cherbuliez et Cie Libraires, 1836, t. 1, p. 64. Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-1009-1 et
http://books.google.fr/books?id=oU51rJmvKiAC&pg=PA64.
[11] Louis de Bonald, Législation primitive, considérée dans les derniers temps par les seuls lumières de la raison, 2e éd., Paris, Le Clère imprimeur-libraire, 1817, t. 1, p. 34-35. Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-1002-1 et http://books.google.fr/books?id=yqH46h5Nu5QC&pg=PA34.
[15] Jacques Matter, Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles, ouvr. cité, t. 1, p. 268. Voir
http://books.google.fr/books?id=oU51rJmvKiAC&pg=PA268.
[20] Anne Herschberg Pierrot, « La marge des notes », dans Almuth Grésillon et Michael Werner, Leçon d’écriture. Ce que disent les manuscrits. Hommage à Louis Hay, Paris, Lettres Modernes, Minard, 1985, p. 71.
[21] Stella Mangiapane, « Flaubert et la tentation du dictionnaire », dans Giovanni. Dotoli, Maria Gabriella Adamo, Celeste Boccuzzi et Rosa Maria Palermo Di Stefano, Genèse du Dictionnaire. L’aventure des synonymes, Actes des Septièmes Journées Italiennes des Dictionnaires, Université de Messine 2-4 décembre 2010, Fasano, Schena Editore, et Paris, Alain Baudry et Cie, 2011, p. 231-246.
[22] À ce propos, voir Biagio Magaudda, « Le dossier “Politique” dans la documentation préparatoire de Bouvard et Pécuchet : description du corpus », dans Rosa-Maria Palermo Di Stefano, Stéphanie Dord-Crouslé et Stella Mangiapane, Éditer le chantier documentaire..., ouvr. cité, p. 127-140 [disponible en ligne :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00550678] ;
et du même, « Le transfert des notes de lecture du dossier “Politique” dans le chapitre VI de Bouvard et Pécuchet : illustration d’un exemple significatif », Publifarum [revue en ligne], no 16, 2011,
http://publifarum.farum.it/ezine_articles.php?id=222.
[25] Voir l’analyse d’exemples de notes parvenues jusqu’au texte définitif pour le chapitre VI dans Biagio Magaudda, « Le savoir politique dans le chapitre VI de Bouvard et Pécuchet : apports livresques et fiction », dans Revue Flaubert [en ligne], no 11 - « Fictions du savoir, savoirs de la fiction dans Bouvard et Pécuchet », 2011,
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=88.
[30] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. Avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2008. Toutes les citations du roman, suivies de l’indication de la page, se réfèrent à cette édition.
[31] « droit à l’assistance. “qques aumônes que l’on fait à un homme .. nu dans les rues, ne remplissent point l’obligation de l’État qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable & un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé” (id liv XXIII. ch XXIX.) ».
Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_6_f_125__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-6387-3.
[32] « Le droit au travail Montesquieu. “l’État doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture un vêtemt convenable & un genre de vie qui ne soit point contraire à sa santé” esprit des Lois, liv 13 ch 29. Des Hôpitaux ».
Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_6_f_139__v____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-7418-3.
[33] « Assistance. La société est un tout organique, & ne doit pas souffrir le mal dans aucun de ses membres. L’état n’excède pas son droit en faisant la charité ». Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_6_f_140__r____-trud,
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-10409-3 et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-10410-3.
[34] Les brouillons où Flaubert reprend la question du droit à l’assistance sont également nombreux. Voir en particulier dans le vol. 6 du ms. g225, les folios 619 v°
(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7985), 626 v°
(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7999), 630 v°
(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8007) et 642 r°
(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8030).
[35] En effet, dans le manuscrit g225, vol. 6, fo 630 v°, Flaubert réunit des informations sur le droit à l’assistance, provenant des notes de lecture : « Le droit au travail. organisation du travail. Pour. reconnu par Montesquieu. Grotius y ajoute le bonheur – la déclar. des dr de l’hom. est le droit à l’assistance. le premier devoir de l’homme est de vivre. L’État doit fournir à chacun des instruments de travail. […] droit à l’assistance. La société est un tout organique & ne doit souffrir le mal dans aucun de ses membres » (voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8007). Dans le folio 642 r°, qui montre un stade ultérieur de l’élaboration rédactionnelle, cette notion commence à faire partie de la narration : « Les conservateurs parlent comme les démosocs. B &P. ne comprennent plus – et sont en désaccord avec Petit à propos du Droit à l’assistance question reprise à l’Assemblée, en 7bre »
(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8030).
[38] Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol. (dorénavant abrégés en Corr. I à V). Ici, lettre à George Sand du [5 juillet 1869], Corr. IV, p. 64.
[39] Lettre à Hippolyte Taine du 24 juillet [1878], Corr. V, p. 409.
[40] Lettre de Taine à Flaubert, [25-27 juillet 1878] dans Bruna Donatelli, Flaubert e Taine, Luoghi e tempi di un dialogo, Roma, Nuova arnica editrice, 1998, p. 194-195.


Mentions légales