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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Des mots du savoir aux mots de la fiction.
Le lexique de l’agriculture dans le chapitre II de Bouvard et Pécuchet

Stella Mangiapane
Maître de conférences - Université de Messine
Voir [Résumé]

Avec le chapitre II de Bouvard et Pécuchet, consacré à l’agriculture, commencent la longue quête du savoir par les deux bonshommes et, en même temps, la série ininterrompue de leurs échecs. L’Agriculture est ainsi le premier domaine du savoir, dans l’ordre du roman et aussi dans celui de sa genèse, à se présenter pour Flaubert comme un redoutable défi : « De quels renseignements n’ai-je pas besoin pour le livre que j’entreprends ! » s’exclame l’écrivain, occupé par ses lectures préparatoires, en février 1873, dans une célèbre lettre à George Sand[1]. C’est en effet un défi aux multiples facettes que l’écrivain devra relever et surmonter pour que l’ambitieux projet encyclopédique et satirique qui nourrit la création de son dernier chef-d’œuvre puisse se réaliser. En ce qui concerne le chapitre II, ce combat l’occupera, d’abord, pendant ses longues recherches concernant les savoirs les plus variés (entre octobre 1872 et juin 1874) et, ensuite, pendant toute la rédaction du chapitre, commencée en octobre 1874 et achevée en février 1875.

Le savoir au service de la fiction

La diversité des ouvrages consultés et la quantité de notes prises par l’écrivain sur l’agriculture mesurent déjà l’effort accompli par Flaubert pendant la phase de documentation : dans le dossier Agriculture, composé de 85 folios de notes[2], que j’ai transcrits dans le cadre du projet dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé[3], 61 se réfèrent à 13 ouvrages différents, dont deux présentent une physionomie proprement encyclopédique : la Maison rustique de Bailly de Merlieux en 4 volumes et le Cours d’agriculture de Gasparin en 6 volumes, qui, dans le roman, figurent tous les deux au nombre des ouvrages consultés par les protagonistes[4]. Les folios restants comprennent la page de titre autographe (fo 1 r°[5]), une liste des ouvrages consultés établie par Laporte (fo 2 r°[6]), les 17 pages de notes envoyées à Flaubert en novembre 1874 par l’agronome Jules Godefroy (« Notes pour M. G. Flaubert. Des fautes que peuvent commettre deux Parisiens qui veulent se livrer à l’agriculture », fos 50 r° à 66 r°[7]), une page de la main de Flaubert rapportant les expériences personnelles de Gustave de Maupassant (fo 49 r°[8]), et enfin 4 pages scénariques (fos 67 r°[9], 68 r°[10], 69 r°[11] et 70 r°[12]).

Flaubert ne mentionne pas toujours la source de ses notes et, lorsqu’il le fait, c’est souvent de manière incomplète : dans certains cas, il indique sur la première page le titre de l’ouvrage, l’auteur, l’éditeur et même l’édition consultée[13], d’autres fois il se borne à mentionner le titre[14] ou l’éditeur[15]. Dans les cas où il n’inscrit dans ses notes aucun indice[16], les sources ont été identifiées après de complexes recherches[17], menées à l’aide de ressources numériques disponibles en ligne ou grâce aux indices internes provenant des notes mêmes (par comparaison avec les notes dont Flaubert mentionne la source).

Quant à la chronologie de ce travail d’annotation, elle a été reconstruite, autant que possible, en croisant les informations provenant du Carnet 15[18], de la Correspondance de l’écrivain et, dans certains cas, des notes elles-mêmes[19]. On trouvera toutes les informations qu'il a été possible de vérifier résumées dans un tableau en annexe (Annexe 1). Toutefois, il reste encore des points obscurs concernant la datation de certains feuillets (voir les quatre derniers ouvrages mentionnés dans le tableau). À ces notes, il faut encore ajouter les quelque 300 folios de brouillons qu’a occasionnés la rédaction de cette partie du roman [20].

Quand il passe ses journées à lire et annoter ces ouvrages, suivant une méthode de travail déjà éprouvée mais rendue encore plus exigeante par l’urgence de la nouvelle tâche, très ambitieuse, qu’il s’est fixée, Flaubert est poussé en avant par de multiples exigences : il a besoin d’acquérir non seulement une compétence disciplinaire (connaître les théories, les notions et les techniques liées aux différents secteurs de la culture de la terre) mais aussi – et peut-être surtout, car les mots sont la matière qu’il doit travailler et modeler – une compétence linguistique, terminologique et discursive en l’occurrence. Il doit s’approprier tout un domaine des savoirs de son temps et le(s) discours qui s’y réfère(nt) : la langue spécialisée de l’agriculture – qui comprend de nombreuses sous-variétés (horticulture, arboriculture, jardinage, agriculture proprement dite…). Il conduit ses recherches suivant son projet qui est d’exposer ces savoirs mais aussi souvent dans le but de remettre en cause leur validité et de les présenter sous le jour corrosif et impitoyable dérivant de la bêtise attribuée à ses personnages, donc, en ce sens, selon la perspective inversée que cela produit dans le roman, car ce qu’il apprend doit aussi lui servir à repérer les fautes qu’il pourra attribuer à ses deux héros.

Que note-t-il donc pendant ses lectures ? D’abord, des informations techniques (les contenus spécialisés qu’il devra transférer dans le roman), mais aussi des termes, des moules de phrases, des traits stylistiques à reproduire, la plupart du temps ironiquement, ce « style agricole » qu’il destinera aussi au second volume[21]  ; autrement dit, des ressources linguistiques qui doivent lui permettre d’actualiser dans les pages de la fiction les mots et le discours de l’agriculture. Pendant le travail d’annotation, il lui arrive de synthétiser, en les paraphrasant, les données techniques, procédant ainsi à une sorte de vulgarisation du savoir, travail préalable à la transformation qui sera opérée par l’écriture romanesque ; d’autres fois, il recopie tels quels des passages entiers, surtout quand il est en présence de morceaux riches en terminologie spécialisée, montrant par ce procédé l’attention contextuelle qu’il porte aux savoirs et aux mots qui les véhiculent[22].

En premier lieu, ce discours de l’agriculture – et donc son lexique, sa terminologie, à proprement parler –, Flaubert doit les apprendre pour lui-même. Ensuite, l’un des problèmes qu’il devra résoudre, pendant l’écriture de son roman, sera, comme le remarquait déjà Claude Mouchard[23], celui de l’intégration du discours technologique au discours romanesque. Le présent travail se propose donc d’illustrer d’abord, en s’appuyant sur des exemples tirés des notes de lecture, comment Flaubert satisfait à ses propres besoins d’« apprentissage » disciplinaire et linguistique et, ensuite, dans quelle mesure et comment il se sert des matériaux linguistiques provenant de ses notes afin d’intégrer le discours de l’agriculture au discours de la fiction. C’est sur la composante lexicale et plus proprement terminologique de ce discours que l’on va se pencher en particulier.

Un romancier en quête d’une compétence terminologique

Je m’arrêterai d’abord sur certaines pages de notes dans lesquelles l’effort d’appropriation d’une terminologie donnée se manifeste d’une manière particulièrement évidente. Je tiens cependant à souligner qu’il ne s’agit que de quelques-uns des exemples les plus frappants parmi les centaines que l’on trouve dans ce vaste dossier, toutes les pages de notes sur l’agriculture étant caractérisées, d’une manière plus ou moins importante, par cette attention constante au lexique spécialisé. Car, c’est par la langue spécialisée du secteur que sont dénommés les produits de la terre, les instruments et les techniques pour la travailler, les notions et les théories des agronomes ; et c’est par cette langue que Flaubert choisira, dans nombre de cas, de faire exister tous ces éléments dans la fiction.

Constamment, pendant la lecture, l’attention de Flaubert est attirée par des mots dont l’opacité sémantique – cette même opacité que l’on retrouve dans plusieurs séquences du chapitre, comme le montrent, notamment, les nombreuses notes explicatives qui accompagnent l’édition du roman que l’on doit à Stéphanie Dord-Crouslé – l’amène à s’arrêter sur les termes du secteur agriculture et à en noter les définitions. Parfois, ce sont les auteurs mêmes des textes consultés qui attirent son attention sur la question terminologique. Comparons, par exemple, la note concernant les assolements avec le texte-source. Au début du chapitre intitulé « Des assolemens », l’auteur de la Maison rustique explique l’étymologie du terme, dont il remarque la modernité, c’est-à-dire le caractère récent de son entrée dans la nomenclature agricole (« Le mot Assolement est moderne dans notre langue agricole. Il dérive de solum, sol ») ; il illustre le sens du verbe « assoler », dont on a dérivé le substantif, de son antonyme « dessoler » et il cite, pour appuyer son explication, la définition donnée par André Thouin, un célèbre agronome du XIXe siècle : « L’art de faire alterner les cultures sur le même terrain pour en tirer constamment le plus grand produit, aux moindres frais possibles »[24].

Maison rustique, t. I, p. 256

C’est justement la définition de Thouin que Flaubert recopie fidèlement au début de sa note[25]. Le reste de la note synthétise en peu de phrases les principes de la théorie chimique et de la théorie physique des assolements (p. 257 et 259) et les principes généraux déduits des deux théories précédentes, que Bailly traite dans le tome I, de la page 257 à la page 261 :

On trouve un exemple analogue dans la note concernant l’amendement du sol, toujours tirée de la Maison rustique. L’auteur de l’article écrit : « c’est amender le sol, que de corriger ces défauts par l’emploi de substances ayant des qualités opposées »[26].

Maison rustique, t. I, p. 59

Flaubert note, retenant de sa source la définition précise de la technique en question : « L’amendement du sol consiste à corriger ses défauts par l’emploi de substances ayant des qualités opposées »[27]. En outre, le besoin qu’a « l’apprenti agriculteur » Flaubert de s’approprier les deux savoirs – scientifique et linguistique – l’amène, quelques lignes plus loin, à extraire de sa source documentaire différents types d’amendements et la terminologie qui s’y réfère. L’écrivain en dresse la liste en se servant des titres des sections et des articles qui composent l’ouvrage, comme on peut le constater en comparant le texte-source et la note de Flaubert. Le troisième chapitre (« Des amendemens ») du premier volume de la Maison rustique comporte une section II intitulée « Des amendemens calcaires » dont le premier article a pour objet « Du chaulage ou de l’emploi de la chaux comme amendement » (p. 61), le second : « Du marnage ou de l’emploi de la marne comme amendement » (p. 66), le troisième : « Emploi des plâtras ou débris de démolition comme amendemens » (p. 70), et le quatrième : « Du falunage ou emploi des coquilles comme amendemens » (p. 71). La section III a pour titre : « Des amendemens stimulans », et son premier article : « Du plâtre, sulfate de chaux ou gypse » (p. 71). Flaubert ne note, à quelques exceptions près, que les titres des sections. Au nombre des « amendemens calcaires »[28], l’écrivain relève en effet : « 1° le chaulage ou l’emploi de la chaux », « 2° [le] marnage », « 3° [les] plâtras ou débris de démolition », « 4° [le] falunage ou emploi de coquilles » ; au nombre des « amendemens stimulants »[29], le « plâtre. sulfate de chaux ou gypses ». Cette stratégie d’extraction de données porteuses, toujours, d’une double couche d’informations, scientifique et linguistique, permet à Flaubert d’avoir à sa disposition, suivant les renseignements fournis par l’auteur de l’ouvrage lui-même, les reformulations synonymiques qui élucident la terminologie ; geste d’écriture, celui-ci, qui anticipe en quelque sorte les différents choix que Flaubert opérera dans ses brouillons, parvenant enfin à un texte qui fait alterner des fragments surchargés de termes agricoles et des passages caractérisés par une écriture plus accessible au lecteur.

Les éléments les plus disparates captivent l’attention de l’écrivain dans cet effort d’acquisition contextuelle du savoir et de la langue spécialisée qui le véhicule ; les termes concernés sont suivis d’explications plus ou moins détaillées et de natures souvent différentes, comme le montre le cas des formes à donner aux arbres fruitiers par la taille :

Dans les notes tirées, pour les premières, du Jardinier des petits jardins[30] et, pour les autres, de L’Arboriculture fruitière[31] de Gressent, Flaubert retient aussi bien des détails précis concernant les techniques à employer (« poirier en pyramide » et « pyramides à cinq ailes ») que les commentaires de l’auteur de l’ouvrage, mis en évidence par des guillemets, auxquels s’ajoutent aussi les propres commentaires de Flaubert car dans le fragment textuel : « Candélabre à branches obliques. “c’est la reine des formes pour le pêcher !” », le point d’exclamation et le soulignement appartiennent au romancier. Ces différentes formes de mise en relief des fragments pris en note, comme la présence de croix, signalent souvent les matériaux potentiellement destinés à être réutilisés, dans le premier ou dans le second volume.

Dans d’autres cas, en revanche, Flaubert se borne à dresser, sans explications supplémentaires, des listes de termes susceptibles d’évoquer, par leur seule présence, le domaine auquel ils appartiennent. Nous le voyons, par exemple, remplir une page entière[32] avec les noms des différentes variétés de fruits (poires, pommes, pêches, abricots et cerises), tombant lui aussi, avant ses héros, dans le piège de leurs apparences mystérieuses car les « Bon-papa » sont des poires et non pas des pommes ; une bévue commise pendant le recopiage, sans doute, et due probablement à la confusion générée par cette multitude de dénominations. En effet, pour ne citer qu’un seul exemple, dans L’Arboriculture fruitière, les noms des différentes variétés de poires occupent 20 pages[33]  :

Quatre noms de fruits (en rouge dans la transcription) seront transférés dans l’épisode de l’averse : « triomphe de jordoine »[34], « Besi des Vétérans », « Bon-papa », « Téton de Vénus » :

Quel tableau, quand ils firent leur inspection ! Les cerises et les prunes couvraient l’herbe entre les grêlons qui fondaient. Les passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-véterans et les Triomphes-de-Jordoigne. À peine, s’il restait parmi les pommes quelques bon-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches, roulaient dans les flaques d’eau, au bord des buis déracinés[35].

On ne trouve pas dans la liste du folio 41 r° les « passe-colmar », qui ne figurent d’ailleurs nulle part dans les notes, et que Flaubert a ajoutés probablement en consultant directement ses sources livresques[36].

Manque de connaissances auquel il faut remédier, donc, de la part de l’écrivain mais aussi, dirait-on, pouvoir de fascination dérivant de la beauté de ces dénominations singulières. Et on pourrait même se demander si Flaubert n’a pas voulu déguiser, dans un passage du chapitre, son propre étonnement vis-à-vis de ce monde peuplé de noms « merveilleux » sous le couvert ironique de la séduction que les nomenclatures scientifiques – notamment le noyau dur des terminologies – exercent sur ses personnages quand leur décision est prise de se « livrer exclusivement à l’arboriculture » : Pécuchet « monta tellement l’imagination de Bouvard, que tout de suite, ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter ; – et ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequel s’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement »[37].

Pour en revenir aux notes de lecture, dans d’autres cas, ce sont les noms des instruments les plus divers utilisés en horticulture qui font l’objet d’une longue énumération : c’est une stratégie dont Flaubert se sert fréquemment, dans ses notes sur l’agriculture, pour sélectionner les matériaux linguistiques potentiellement destinés à l’écriture de fiction. En voici un exemple dans une note tirée du Potager moderne de Gressent[38]  :

Dans cette autre note[39], tirée de la Maison rustique, ce sont cette fois-ci les noms des plantes, classifiées en potagères, médicinales, aromatiques et tinctoriales qui attirent l’attention de l’écrivain :

Le même intérêt pour les données terminologiques se manifeste dans un folio qui présente un statut génétique particulier. Il s’agit d’une page de notes (ms g225, vol. 2, fo 184 v°) qui, bien que tirée de la même source que les folios 39 r° à 44 r°, n’appartient pas physiquement aux dossiers mais se trouve mélangée aux brouillons du chapitre II. On y voit Flaubert annoter avec force détails les dénominations des différentes parties des arbres fruitiers, les noms de certaines techniques concernant la taille ainsi que d’autres informations qui s’y réfèrent[40]  :

Un simple relevé des termes spécialisés notés par Flaubert donne comme résultats 22 unités lexicales appartenant aux secteurs de l’agriculture, de la botanique, de l’horticulture, de l’arboriculture ou qui, dans quelques cas, présentent, en langue commune, une acception se référant au monde agricole : œil, pépin, noyau, bourgeon, bouton, rameau, coursonne, charpentière, éborgnage, bouquet de mai, rameau à fruits, lambourde, bourse, dard, éborgner, rapprochement, ravalement, recépage, torsion, pincement, pyramide et taille. Une véritable panoplie de termes se dresse donc dans les pages de notes : non seulement les noms des produits de la terre mais aussi ceux des techniques les plus diverses : crans, entailles, pincement, effeuillage, cassement en vert (pour la taille) ; hersage, émottage, battage, dépicage, épierrement, bornage, écobuage, chaulage, échardonnage (pour l’agriculture) ; et la liste est encore longue…

Cette quantité impressionnante de termes que Flaubert rencontre pendant ses lectures demande très souvent à être décodée et expliquée ; d’autres fois, elle doit être simplement absorbée, assimilée ; mais toujours, aussi bien dans un cas que dans l’autre, il faut d’abord l’apprivoiser. La discipline et la langue doivent être apprises et maîtrisées en même temps. Il ne peut en aller autrement : c’est par la langue spécialisée d’un domaine que s’exprime toute sa portée épistémologique et que l’on dénomme les objets et les notions ; et, surtout, on ne peut s’approprier une partie du monde, en l’occurrence le monde agricole, sans en avoir préalablement, ou contextuellement, appris le langage.

Des « mots volés » à l’écriture de la fiction : l’exemple de l’arboriculture

Une fois remplie cette lourde tâche, une autre, encore plus ardue, attend l’écrivain car il faut faire résonner ce langage dans les pages du roman, « parler agriculture » et, par les « mots volés »[41] aux ouvrages lus et annotés, mettre en scène le monde varié des activités agricoles. Celles-ci sont nombreuses et diversifiées, chacune avec ses techniques et ses pratiques, chacune avec son propre langage. Le développement du chapitre II reproduit cette variété car on y voit les deux héros cultiver d’abord le jardin potager, puis décider de passer à l’agriculture, ensuite se partager les taches : Pécuchet cultive le potager, Bouvard les champs. Après l’épisode de l’incendie, ils se rabattent sur la culture des arbres fruitiers et, enfin, désolés à cause de l’orage qui a détruit la récolte et les équipements, ils se consacrent à l’architecture des jardins.

L’épisode concernant l’arboriculture et, en particulier, le passage consacré à la taille des arbres fruitiers sont révélateurs aussi bien de la méthode suivie par Flaubert pendant ses recherches documentaires que de la manière dont il se sert des données ainsi rassemblées aux fins de l’écriture romanesque. En effet, l’écrivain attache une telle attention à la question de la taille que ses notes sur le sujet dérivent d’ouvrages différents et qu'il revient au moins trois fois sur un même ouvrage pour y chercher de nouvelles informations. Ainsi, une partie des deux folios de notes provenant du Jardinier des petits jardins (fos 10 r°[42] et 10 v°[43]) concerne cette pratique ; et un autre folio (fo 11 r°[44]), tiré du Manuel complet théorique et pratique du jardinier de Bailly, est entièrement consacré à des notes sur la taille. Quand il lit L’Arboriculture fruitière de Gressent (en juin et juillet 1873), Flaubert rédige quatre folios de notes (fos 12 r° à 13 v°)[45], dont il mentionne la source et dont deux concernent la taille (fos 12 v°[46] et 13 r°[47]). Plus tard, pendant la rédaction du chapitre II (vraisemblablement avant la fin de 1874), il revient sur ce même ouvrage pour y chercher des informations plus détaillées et rédige huit pages de notes (fos 45 r° à 48 v°)[48] exclusivement consacrées à la taille (principes de la taille ; taille du poirier, du pommier, de l’abricotier, de la vigne et du groseillier). Bien que la source ne soit pas mentionnée, les indices laissés dans les notes (en particulier les rares paginations notées) et la comparaison du contenu des notes avec l’ouvrage de Gressent ont permis d’identifier la source et d’établir la chronologie de la prise de notes en suivant la numérotation des pages à laquelle se réfèrent les annotations. Le classement génétique qui en dérive est différent du classement patrimonial ; les folios concernés s’enchaînent dans l’ordre suivant : fos 48 v°[49] (p. 216-311 du texte-source), 48 r°[50] (p. 312-341), 47 r°[51] (p. 342-411), 47 v°[52] (p. 411-454), 45 v°[53] (p. 458-546), 45 r°[54] (p. 551-595), 46 r°[55] (p. 596-639) et 46 v°[56] (p. 648-679). Enfin, cinq autres folios de notes reviennent sur la question de la taille du pêcher, du poirier et du pommier (fos 39 r°[57], 40 r°[58], 42 r°[59], 43 r°[60] et 44 r°[61]) ; ces notes, dont Flaubert ne mentionne pas la source, sont tirées du Bon Jardinier. Almanach horticole pour l’année 1865. À tout cela, il faut encore ajouter deux folios de notes qui appartiennent à un autre ensemble patrimonial, mélangés qu’ils sont aux brouillons relatifs à la séquence de la taille : il s’agit du folio portant le titre « Bon Jardinier » (g225, vol. 2, fo 184 v°[62], déjà évoqué) et d’un ensemble de nouvelles notes, concernant toujours L’Arboriculture de Gressent, qui se trouvent écrites tête-bêche dans un brouillon (g225, vol. 2, fo 168 r°) dont je donne ci-après la transcription[63]. L’évidente coïncidence d’une partie des contenus notés avec les notes présentes dans le dossier Agriculture a d’abord permis d’en détecter la source livresque ; ensuite, la comparaison ponctuelle de ce folio avec, d’une part, les autres notes tirées de L’Arboriculture et, d’autre part, l’ouvrage lui-même, autorise à avancer l’hypothèse selon laquelle ce folio résulte vraisemblablement d’une troisième campagne de lecture[64].

Comme il est impossible de suivre ici en détail l’élaboration diachronique complète de la séquence, qui est traitée dans une vingtaine de brouillons, je me bornerai à résumer dans le schéma en annexe (voir l'Annexe 2) ce qu’apportent à l’écriture de fiction les informations techniques et linguistiques contenues dans les notes. Pour chaque terme présent dans le passage (en rouge), j’ai indiqué tous les folios de notes où il est traité, d’une manière ou d’une autre, et l’ouvrage dont ces notes sont tirées ; en rouge, aussi, le(s) folio(s) où l’on trouve, en relation avec chaque terme, l’information particulière qui a été utilisée dans le passage. On a figuré en violet les « duchesses » (une variété de poires qui ne figure nulle part dans les notes du dossier Agriculture et à propos desquelles on pourrait avancer la même hypothèse que pour les « passe-colmar »[65]) ; en vert, les noms des arbres, que j’ai exclus de cette recherche car ils appartiennent à la langue commune (mais tous les folios traitant de ces arbres sont compris dans le schéma). Dans certains cas, aucun folio n’est marqué en rouge car tous les folios pourraient être la source utilisée par Flaubert.

Pour rédiger ce court passage qui m’a semblé significatif dans le cadre de mon analyse en raison de la présence de nombreux termes appartenant au domaine de l’arboriculture et dont l’explication n’est jamais donnée, ce qui lui confère une évidente opacité sémantique[66], Flaubert a donc fait appel à de nombreuses pages de notes, condensant en quelques lignes les savoirs provenant de quatre ouvrages différents[67], selon un mode de processus créatif qui est déjà bien connu des commentateurs de Flaubert et qui consiste non seulement dans le fait de mélanger des détails provenant de sources différentes mais aussi dans le fait de brouiller les pistes : par exemple, dans les notes prises sur les cerisiers, le problème de la gomme n’est pas mentionné ; en revanche, d’après Gressent, ce sont surtout les abricotiers qui sont sujets à la gomme ; le pêcher en espalier, de son côté, devrait former un carré parfait et non pas un rectangle.

Le repérage des folios de notes contenant les occurrences des différents termes examinés, recherche qui aurait demandé d’innombrables relectures des transcriptions, a été grandement facilité par les fonctionnalités du site de l’édition électronique des dossiers de Bouvard et Pécuchet : le moteur de recherche[68] a permis d’avoir immédiatement accès aux folios concernés.

En guise de conclusion

En 1974, Claude Mouchard affirmait déjà :

À une lecture attentive, le chapitre II de Bouvard et Pécuchet révèle sa dépendance constitutive à l’égard du discours technologique. On est étonné par les nombreuses mentions de traités d’agronomie ou de jardinage. Mais surtout, les allusions ou les citations y produisent des effets de fuite. Certains termes précis, certains énoncés d’origine technique sont, pour le lecteur qui croit pouvoir se laisser guider par le fil du roman, à peu près inintelligibles. Parfois d’ailleurs, cette opacité est soulignée : le texte insiste sur les mots spécialisés, ou plutôt, en les énumérant, en les entassant, il ne les met en évidence que pour les dérober[69].

Nous avons suivi quelques étapes du chemin que ce discours, véhiculé par les mots qui en sont la substance, a parcouru pour migrer des manuels et des traités d’agronomie consultés par Flaubert, d’abord vers ses notes de lecture et, ensuite, vers le texte du roman. Si les termes agricoles se dérobent, effectivement, la plupart du temps, à la compréhension du lecteur, l’écrivain, quant à lui, n’a pu se soustraire à la nécessité, réitérée à chaque page lue et annotée, de dévoiler la plupart de ces mots, pour que le sens recelé sous leurs formes mystérieuses se présente clairement à son esprit et qu’il puisse, ensuite, les faire circuler dans la fiction.

Repérer, décoder, rassembler, maîtriser, assimiler. C’est dans et par les notes de lecture que se fait cette recherche et que se produit cette appropriation, pour laisser, ensuite, au travail de l’écriture la tâche de faire le tri dans cette imposante masse de termes et, une rédaction après l’autre, choisir ceux qui devront figurer dans le roman et ceux qui seront, en revanche, condamnés à une existence purement virtuelle, dont seules les notes de lecture gardent la trace.

Et pourtant, à la fin de ce long parcours, tout est comme réabsorbé dans un effet de circularité : ces mots, que l’écrivain a arrachés aux brouillards de leurs signifiants opaques, sont destinés, la plupart du temps, à rester inaccessibles pour le lecteur. Mais c’est justement dans ces effets de fuite dont parle Claude Mouchard – qui nous déconcertent car ils semblent, paradoxalement, annuler les efforts de compréhension et d’apprentissage qui ont accompagné les lectures préparatoires et la rédaction des notes, et faire donc retomber ces mots dans le mystère dérivant de leur étrangeté – que réside, je crois, le témoignage ultime de l’extrême modernité de cette écriture, de ce roman et de l’art hautement accompli de son auteur[70].

NOTES

[1] Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, t. IV, p. 641.
[2] Ms g226, vol. 1, fos 1 r°, 2 r°, 10 r° à 35 v° et 39 r° à 70 r°. Dorénavant, quand il s’agit de ces pages, je ne préciserai plus que le numéro du folio, accompagné du lien menant à sa transcription sur le site d’édition des dossiers documentaires du roman (voir la note suivante).
[3] Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Transcription intégrale des documents conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, http://www.dossiers-flaubert.fr/, 2012.
[4] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 74.
[6] Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_002__r____-trud et Stella Mangiapane, « Le dossier “Agriculture” dans les notes de lecture de Bouvard et Pécuchet (premiers éléments) », Plaisance, n° 17, VI, 2009, p. 163.
[7] Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_050__r____-trud et suiv. ; et ibid., p. 161, n. 10.
[16] Voir les fos 39 r° à 48 v°
(http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_039__r____-trud et suiv.).
[17] Je remercie vivement Stéphanie Dord-Crouslé pour m’avoir aidée dans cette passionnante recherche.
[18] Gustave Flaubert, Carnets de travail, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988.
[19] Je corrige ici la première hypothèse de datation proposée précédemment dans Stella Mangiapane, « Le dossier “Agriculture” dans les notes de lecture de Bouvard et Pécuchet (premiers éléments) », art. cité, p. 167.
[20] Voir le site Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet, édition électronique du manuscrit intégral de Bouvard et Pécuchet, premier volume, sous la dir. d’Yvan Leclerc,
http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet/index.php.
[22] Voir à ce propos Stella Mangiapane, « De la citation à la paraphrase. Réécritures du savoir encyclopédique dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet », dans Rosa Maria Palermo Di Stefano, Stéphanie Dord-Crouslé, Stella Mangiapane, Éditer le chantier documentaire de Bouvard et Pécuchet. Explorations critiques et premières réalisation numériques, Messina, Andrea Lippolis Editore, 2010, p. 141-155 (disponible en ligne :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00550679).
[23] Claude Mouchard, « Terre, Technologie, Roman à propos du deuxième chapitre de Bouvard et Pécuchet », Littérature, n° 15, 1974, p. 65-74 (disponible en ligne :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1974_num_15_3_2003).
[24] Maison rustique du XIXe siècle, Paris, Au bureau de la Maison rustique, t. I, 1835, p. 256.
[26] Maison rustique du XIXe siècle, ouvr. cité, t. I, p. 59.
[33] Voir Alfred Gressent, L’Arboriculture fruitière, 4e éd., Sannois, Gressent, auteur et éditeur et Paris, Auguste Goin, libraire, 1869, p. 282-301.
[34] Le nom exact du fruit est « Triomphe de Jodoigne », comme le précise Gressent dans son Arboriculture fruitière (ouvr. cité, p. 294) et comme l’indique correctement Flaubert dans ses notes prises sur l’ouvrage (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_1_f_012__v____-trud). Mais par la suite, le romancier va invariablement ajouter un « r » adventice à la première syllabe du toponyme (« Jordoigne »). Cette leçon fautive se maintient jusqu’au manuscrit dit définitif du roman (voir g224, fo 34 ;
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=5908).
[35] Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 89-90.
[36] Voir, par exemple, la page 297 de L’Arboriculture fruitière et la page 362 du Bon jardinier où sont décrits ces fruits.
[37] Bouvard et Pécuchet, éd. citée, p. 87.
[40] J’utilise ici ma propre transcription du feuillet ; celle de Jean-Christophe Portalis peut être consultée ici :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7114.
[41] Voir Almuth Grésillon, Jean-Louis Lebrave, Catherine Fuchs, « Flaubert : “Ruminer Hérodias”. Du cognitif-visuel au verbal-textuel », dans L’écriture et ses doubles. Genèse et variation textuelle, Paris, Éditions du CNRS, 1991, p. 36 (disponible en ligne : http://www.item.ens.fr/index.php?id=14195).
[63] J’utilise ici ma propre transcription du feuillet ; celle de Jean-Christophe Portalis peut être consultée ici :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7081.
[64] Les notes que Flaubert a rédigées sur ce folio concernent les pages 238 à 490 de L’Arboriculture fruitière de Gressent. Ces mêmes pages, traitant des principes généraux de la taille, des formes à donner aux arbres et, en particulier de la culture du poirier, ont fait l’objet de deux campagnes d’annotations antérieures se trouvant aux folios 12 v° et 13 r° (première lecture de l’ouvrage) et aux folios 45 r° à 48 v° (deuxième lecture de l’ouvrage). Or, comme la première partie du folio (jusqu’à « donnent des fruits la 1re année ») contient de nouvelles notes concernant des sujets absents des deux autres campagnes d’annotation (voir la dernière note concernant la « méthode grin »), il semble bien que ce folio est le résultat d’un retour direct à l’ouvrage et d’une nouvelle prise de notes. En outre, le fait que la partie tête bêche soit occupée par un fragment de brouillon du chapitre II pourrait être un indice d’une contiguïté temporelle avec la rédaction du chapitre : le folio 168 pourrait avoir été rédigé lui aussi, comme l’ensemble des folios 45 r° à 48 v°, avant la fin de 1874. À ce moment-là, Flaubert, occupé par la rédaction du passage sur la taille, relit probablement ses notes et se rend compte qu’il a besoin de procéder à une nouvelle « incursion » dans l’ouvrage.
[65] La poire dénommée « duchesse » est décrite à la page 290 de L’Arboriculture fruitière et à la page 360 du Bon Jardinier.
[66] Les nombreuses notes explicatives qui accompagnent ce passage dans l’édition citée (p. 87-88) témoignent justement de son opacité sémantique.
[67] Sur certaines notions, et sur les termes qui les dénomment, Flaubert a aussi tiré des notes de deux autres ouvrages : Le Potager moderne de Gressent et le Cours d’agriculture de Gasparin.
[69] Claude Mouchard, « Terre, Technologie, Roman à propos du deuxième chapitre de Bouvard et Pécuchet », art. cité, p. 67.
[70] Cet article est accompagné de deux tableaux appelés dans le texte : l’un datant et identifiant les lectures de Flaubert pour le chapitre II
(http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue13/documents/S_Mangiapane_Tableau.pdf
et l’autre présentant le schéma de l’apport des notes de lectures à l’élaboration de la séquence
(http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue13/documents/mangiapane_annexe_2.pdf).
En outre, on trouvera dans une troisième annexe
(http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue13/documents/S_Mangiapane_Transcriptions.pdf)
une version plus lisible de l’ensemble des transcriptions analysées dans l’article.

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