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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Phobies et paradoxes littéraires dans la Copie

Pierre-Louis Rey
Université Sorbonne nouvelle
Voir [Résumé]

Alors que dans le roman les deux « bonshommes » sont nettement individualisés, la littérature servant dans le chapitre V, après d’autres disciplines, à accuser leurs traits, cette distinction s’abolit dans le « second volume » où leurs goûts (plus souvent leurs phobies) deviennent ceux d’un duo désormais indissociable, ou d’un narrateur, ou de Flaubert lui-même, exprimés d’une manière fragmentaire et disparate qui laisse rêver à un vaste essai de littérature dont le Dictionnaire des idées reçues donnerait un bref aperçu. Mais comme Flaubert évaluait à six mois seulement le délai nécessaire à l’achèvement du second volume, il n’y avait guère de chance que celui-ci offrît un traité en forme. Sur les goûts respectifs des deux personnages dans le premier volume, la thèse de Stéphanie Dord-Crouslé, « Bouvard et Pécuchet et la littérature », offre des analyses quasiment définitives. Le « souci » (dirait-on aujourd’hui) est qu’elle éclaire du même coup, de façon implicite ou explicite, la « problématique » du roman à venir, au point que la tentation m’est venue de placer ma communication entière entre guillemets en la composant d’extraits de sa thèse, facétie pertinente dans le cadre d’un colloque sur Bouvard et Pécuchet, mais qui n’aurait pas suffi pour justifier l’invitation qui m’a été adressée. Au moins me suis-je largement inspiré des principes de sa thèse et y ai-je puisé de précieuses références.

Savoir parmi d’autres, la littérature est investie par Flaubert d’une position hégémonique qui la place en surplomb. Dans le second volume, elle sera « le critère à l’aune duquel sont légitimement examinés tous les savoirs »[1]. À lire la Copie de Bouvard et Pécuchet, on constate que le réservoir de citations utilisables pour le chapitre V est de loin le plus important (à l’inverse d’autres chapitres, comme ceux qui traitent de la chimie, sujet qui ennuyait Flaubert, ou du magnétisme). En corollaire, bien qu’il contienne des scènes de déclamations et de gesticulations théâtrales plus propices à une mise en œuvre romanesque que les simples observations de lecture, ce chapitre V est un des plus courts du roman. Comme l’a suggéré un critique[2], on ne doit peut-être pas à un simple caprice de composition que l’interrompe la révolution de février 1848 ; Flaubert aurait choisi d’abréger de façon soudaine ce qui avait vocation à devenir interminable. « La Littérature est l’art des sacrifices », écrit-il à Caroline le 8 juillet 1876[3]. Après avoir beaucoup sacrifié pour maintenir son chapitre V dans de justes limites, il ferait donc valoir, grâce à la Copie, l’étendue de ses sacrifices. À moins que la Copie ne relève pas vraiment de la « littérature ». C’est ce que Flaubert semble signifier quand il écrit à la fin du premier volume : « Achat de registres – et d’ustensiles, sandaraque, grattoirs, etc. / Ils s’y mettent »[4], qu’on comparera avec la résolution de Frédéric dans L’Éducation sentimentale : « il s’était acheté une boîte de couleurs, des pinceaux, un chevalet »[5]. Frédéric ne « s’y met » pas, parce qu’un gouffre sépare les moyens matériels nécessaires à une œuvre d’art et son exécution. Dans Bouvard et Pécuchet, au contraire, l’écriture prolonge sans délai ce qui la rend matériellement possible.

Le statut littéraire de la Copie peut être aussi examiné grâce à une autre approche. Aux yeux de Flaubert, c’est la mise en fiction qui permet à un écrit d’entrer dans le domaine de la littérature, car elle est le « seul moyen d’absenter la personnalité de l’auteur et d’atteindre le vrai »[6]. L’auteur s’absente-t-il mieux en imaginant deux personnages auxquels il prête des avis contradictoires pour mieux brouiller ses opinions personnelles, ou s’en remet-il, pour se hausser à l’impersonnalité, à une Copie qu’il a dépouillée, afin que le lecteur ne sache pas si on se fout ou non de lui, de tout caractère auctorial ? Après avoir pétri tous ses personnages « de la même boue, étant juste », voici Flaubert parvenu à la parfaite égalité : « Égalité du tout, du bien, du mal, du beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique »[7]. « La copie est le refus de la quête du sens » ; le livre doit être pris comme « une partie du réel, parmi d’autres, qui ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même »[8]. Ainsi Flaubert parviendrait-il à cette sérénité à laquelle se reconnaissent les chefs-d’œuvre.

Une part de la littérature préalablement ingurgitée subit, dans le chapitre V, un processus d’absorption ou de résorption qui la soumet à une exigence narrative, mais les parties, bien plus considérables, qui ont été soustraites à ce processus se retrouvent paradoxalement en aval, non digérées, au point que le second volume se lit comme s’il était l’ébauche du premier. L’effet de lecture est comparable à celui qu’a procuré la publication, dans la Bibliothèque de la Pléiade, des Esquisses d’À la recherche du temps perdu à la suite de chaque partie du roman. Du reste, s’il n’avait déjà été publié dans la même collection, c’est le Contre Sainte-Beuve tout entier qu’il aurait fallu logiquement offrir comme un volume complémentaire de la Recherche. Cette possibilité se serait même imposée aux éditeurs si Proust avait conçu, au lieu d’un héros parvenant au seuil d’une œuvre dont le génie est ineffable, un écrivain raté qui, à l’approche de la vieillesse, ressasserait les sottises des critiques du XIXe siècle.

Les rares amplifications du chapitre V par rapport à la Copie concernent des auteurs de pièces ou de romans historiques qui décontenancent les deux « bonshommes ». Faut-il partager leur indignation face à ces négligences, ou s’apitoyer sur leur cuistrerie ? Walter Scott a certes antidaté de quatorze années, dans Quentin Durward (1823), le meurtre de l’évêque de Liège, mais il signale lui-même dès 1831, dans une note de la réédition du roman, qu’il l’a fait « par des motifs que le lecteur devinera facilement »[9]  ; et, à la fin de Charles le Téméraire, on lit, non pas exactement, comme le prétendent Bouvard et Pécuchet, que le cadavre du duc exprimait une « menace », mais que « l’air de férocité singulière qui animait ses traits pendant le combat contractait encore les traits de son visage »[10], observation plausible puisque les loups n’ont jamais, selon les historiens, dévoré qu’une de ses joues. Une « Note de l’éditeur » ajoute, pour justifier les libertés que s’est autorisées l’écrivain : « Il nous semble d’abord que les romans de Walter Scott sont avant tout des romans ; mais la mort du duc de Bourgogne ayant donné lieu, dans le temps, à plusieurs traditions fabuleuses, sans doute, mais dont celle-ci pourrait bien en être une, le romancier était bien libre de choisir »[11]. La pièce de Pixérécourt intitulée elle aussi Charles le Téméraire fournit à Flaubert, dans la Copie cette fois, le même type de remarque[12]  : on y apprend en effet que le dramaturge a choisi de faire participer au siège de Nancy l’historien Commines, alors que celui-ci ne s’y trouvait pas. On aurait mauvaise grâce à le reprocher à Pixérécourt qui a pris la précaution de s’en expliquer dans la préface de sa pièce. Mais c’est la formulation de l’aveu que Flaubert, décidément intraitable, choisit de tourner en dérision : « il “n’a pu résister au désir de mettre en scène un historien aussi distingué” ».

Il est tentant de retourner contre Flaubert ses propres railleries. Il a fallu attendre les remontrances de Sainte-Beuve pour qu’il reconnaisse que, dans Salammbô, il avait triché en imaginant un aqueduc à Carthage et en situant à Tunis la crucifixion de Hannon ; pris sur le fait, il s’accuse de « lâcheté » et de « canaillerie » (à Sainte-Beuve, 23-24 décembre 1862[13]). Il est vrai que l’observation de Pixérécourt est, dans la Copie, noyée parmi d’autres citations qui dénoncent moins les fantaisies historiques que l’enflure du « style dramatique » des auteurs du XIXe siècle. Si on suppose que Flaubert, intransigeant sur les écarts de style, considère comme des péchés véniels les entorses à la vérité, il faudra lire le début du chapitre V du roman comme une charge contre le tempérament ergoteur et mesquin de Bouvard et Pécuchet, plutôt que comme une mise en cause des œuvres qui s’inspirent librement de l’histoire. Gardons à l’esprit ce qu’il écrit à Edma Roger des Genettes : « Comment intéresser avec deux imbéciles qui causent Littérature ? » (6 avril 1878[14]). Toutefois, quand il réclame à Maxime Du Camp un ouvrage de l’historien Henri Martin, il lui explique bien : « C’est pour vérifier les bêtises que je trouve dans les romans historiques du XVIe siècle » (25 avril 1878[15]). Emploie-t-il le mot « bêtises » au style indirect libre ? Considère-t-il comme « bêtes » les écrivains qui se trompent à leur insu ou ne le font pas pour de bonnes raisons ?

On se demande parfois si Flaubert choisit ses morceaux pour la sottise de leur pensée ou pour le ridicule de leur expression[16]. Henri Céard n’a pas tort de reprocher à Flaubert d’avoir « tout ramené à la littérature » : « La beauté scientifique est différente de la beauté littéraire, et l’intérêt d’une invention subsiste non pas dans la phrase qui l’exprime, mais dans le résultat matériel qu’elle procure »[17]. Postulant que la littérature est « la base de tout » (à Caroline, 18 avril 1880[18]), Flaubert paraît au contraire se ranger derrière l’autorité de Buffon, cité dans une lettre à George Sand du 10 mars 1876 : « bien écrire c’est à la fois bien sentir, bien penser, et bien dire »[19], et on soupçonne qu’il n’invoque pas à l’avantage de Voltaire ce précepte du Dictionnaire philosophique : « Il faut même quelquefois sacrifier un peu de sa pensée à l’élégance de l’expression »[20]. Le style n’étant pas à ses yeux un ornement, la rubrique « Spécimens de tous les styles » mêle indistinctement la forme et le contenu. Le lecteur de la Copie peut bien s’amuser des fautes d’orthographe grossières commises par un propriétaire parti en guerre contre ses locataires[21] (Flaubert ne pouvait prévoir que les flaubertiens auraient un jour sous les yeux le texte de ses lettres d’enfance…), l’essentiel est dans la cocasserie du fait divers. De même, dans l’échantillon du « style de gendarmerie », c’est l’anecdote de la truie abusée par un cultivateur aisé[22] qui nous divertit plus que les formules administratives dont les exemples seraient facilement multipliés. Les spécimens de « style médical » suscitent la même incertitude que les tirades de Homais : font-ils rire en raison de leur emphase ou du savoir incertain qu’ils véhiculent ? Il n’est pas sûr que les deux ridicules soient aussi liés que le suggère Flaubert. Son expression « style agricole » est encore plus équivoque : à l’instar de « L’Éducation sentimentale », titre que Proust ne trouvait « guère correct au point de vue grammatical »[23] (désigne-t-il une éducation du sentiment ou une éducation gâtée par le sentiment ?), « style agricole » signifie soit le style utilisé pour parler d’agriculture, soit un style de caractère rustique, les deux n’étant pas, cette fois encore, indissociables[24]. La rubrique « style réaliste », enfin, sert à Flaubert de fourre-tout : elle vise le pittoresque de mauvais goût (Paul de Kock[25]), les répétitions de sonorités qui écorchent l’oreille (Amédée Achard[26]) et des interventions d’auteur intempestives (« La Providence vient de nous souffler à l’oreille », écrivent Erckmann et Chatrian[27]) qui contreviennent évidemment à son idéal d’impassibilité. La confusion du style et du contenu est moins patente dans les échantillons du « style révolutionnaire » parce que les discours des orateurs de la Convention avaient une valeur performative. En période d’agitation politique ou sociale, parler avec éloquence, c’est agir. On le dira aussi, à un moindre degré, des discours officiels tenus par les autorités conservatrices : s’adresser au peuple, c’est concourir à maintenir l’ordre et le calme.

De nombreuses formules sont discréditées dans la Copie, en vertu de préjugés, par l’identité de celui qui les prononce. « Quitter l’hôpital, chose essentielle à qui veut guérir », écrit Louis Veuillot[28], conseil d’une grande sagesse alors même qu’on ne diagnostiquait guère, à cette époque, les maladies nosocomiales. Venant de Louis Veuillot, le trait d’humour est probablement involontaire, mais tout aussi involontaire est l’humour de Fourier[29] qu’André Breton range, dans son Anthologie de l’humour noir, au côté d’authentiques hommes d’esprit. On savourerait aussi sans réserves cette boutade de Michel Raymond : « Il faudrait songer sérieusement à changer de vie. J’ai changé de tailleur. C’est un commencement »[30], si Flaubert ne la citait parmi quatre niaiseries du même auteur. Et quand Marie-Nicolas Bouillet écrit à l’article Jupiter de son Dictionnaire universel d’histoire et de géographie : « Jupiter épousa Junon sa sœur […] dont le caractère altier lui causa bien des ennuis »[31], on aime cette façon domestique et familière d’aborder la mythologie, mais l’ensemble du Dictionnaire interdit probablement qu’on en sache gré à l’auteur. À l’inverse, si Flaubert débusque des petitesses chez Chateaubriand ou chez Hugo, elles n’entament guère l’admiration qu’il a pour eux. À plus forte raison s’incline-t-il devant des géants comme Rabelais ou Cervantès. « Quels nains que tous les autres à côté ! », écrivait-il après avoir relu Don Quichotte. « Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit ! » (à Louise Colet, 22 novembre 1852[32]). Les gens et principalement les écrivains, en bien ou en mal, Flaubert les juge en bloc. Du moment qu’elle n’a pas aimé Boule de suif, Mme Brainne est « une oie » (à Caroline, 18 avril 1880[33]) que rien désormais ne pourra racheter. Ainsi se dessinent dans la Copie des « têtes de Turc » dont sont épinglés des écarts qu’on aurait pu, si on les avait pris isolément, considérer comme des trouvailles.

Le tort impardonnable de Mme Brainne est d’avoir jugé Boule de suif du point de vue de la morale ou, ce qui revient presque au même, de la religion. Dans la Copie sont pourchassés ceux qui ne placent pas l’Art au-dessus de tout, dans leur conduite (Béranger moqué pour avoir écrit : « J’ai souvent dit que je ne travaillais que quand je n’avais rien de mieux à faire »[34]) ou dans leurs jugements. Dans la section VI de la Copie (telle que la donne l’édition du Club de l’honnête homme), intitulée « Littérature » (sous-titrée « Littérature, critique, esthétique », rubrique « Sottise des critiques »), sont ainsi égrenés des aphorismes dont le ridicule n’est nullement stylistique. Pourquoi Flaubert pointe-t-il la réflexion de Diderot qui commence par : « Le poète doit se conformer à la nature de ses caractères et non à la morale »[35]  ? Arrive-t-il que, comme dans le Dictionnaire des idées reçues, une pensée positive contrarie la pente de la lecture ? À moins que Flaubert ne vise la suite du texte, où Diderot attribue le goût poétique à « un tempérament un peu mélancolique ». Stendhal, en effet, sera à son tour épinglé pour avoir écrit : « Il faut pour les arts des gens un peu mélancoliques et malheureux »[36]. Génie mélancolique s’il en est, Flaubert donne la chasse aux artistes qui recourent au stéréotype de la mélancolie et qui, attentifs à leurs propres douleurs, se complaisent dans cette « délicatesse » qui est, selon Montaigne, « au giron de la mélancolie » (voir la lettre du 16 janvier 1866 à Mlle Leroyer de Chantepie[37]). Il ironise dans le Dictionnaire des idées reçues : « MÉLANCOLIE – Signe de distinction du cœur et de l’élévation de l’esprit »[38]. De même, la mise au pilori de la maxime de Corneille, « Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu’elle introduit »[39], serait incompréhensible si la suite ne montrait qu’il s’agit pour le dramaturge de détourner le spectateur des laideurs représentées au naturel. Quelles raisons a-t-on enfin de regimber contre l’idéal formulé par Courbet dans le catalogue de son exposition : « […] être non seulement un peintre, mais encore un homme, en un mot, faire de l’art vivant, tel est mon but »[40]  ? La parenthèse ajoutée par Flaubert éclaire le grief : « (Voy. Pascal même pensée.) » Chacun connaît cette « pensée » : « Style – Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme », souvent citée incomplètement (Pascal ajoute : « Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur »[41]). Associée dans la Copie à l’idéal de Courbet, la pensée de Pascal contrevient gravement, lue ou non dans son entier, à l’idéal flaubertien de l’impersonnalité.

Flaubert trouve qu’on se ridiculise quand on juge Balzac par le venin qu’il instille plutôt que par son style[42] ou quand on condamne George Sand pour son impudeur[43]. Avant de se lier d’amitié avec elle, lui-même écrivait pourtant à Ernest Feydeau : « Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. Quant à ses doctrines, s’en méfier d’après ses œuvres » (21 août 1859[44]). On croirait cette formule, à l’infinitif à valeur impérative, tirée du Dictionnaire des idées reçues… Les indignations de Flaubert sont de toute façon sélectives. Il se moque de Lamartine parce que celui-ci a traité Rabelais de « boueux de l’humanité »[45], mais il ignore que La Bruyère avait considéré que « Marot et Rabelais sont inexcusables d’avoir semé l’ordure dans leurs écrits »[46]. Il épingle la formule de Fénelon, « C’est dommage que Molière ne sache pas écrire »[47], alors que celle-ci fait écho au jugement du même La Bruyère : « Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme, et d’écrire purement »[48]. Et pourquoi, alors qu’il a toujours nourri pour Ronsard une véritable « religion » (à Ernest Chevalier, 2 septembre 1843[49]), ne s’offense-t-il pas de cette autre sentence des Caractères : « Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu’ils ne lui ont servi »[50]  ? C’est que La Bruyère fait partie des auteurs presque intouchables de son panthéon. Il est seulement surprenant que figure dans la Copie, parmi des niaiseries avérées, cette citation des Caractères : « Tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre »[51], dont on ne sait si elle est moquée comme un truisme ou si, de bon aloi, elle est une intruse dans la liste, comme il arrive dans le Dictionnaire des idées reçues. Le panthéon de Flaubert, Voltaire y est tardivement entré. Après avoir été « mêmement irrité » par ceux qui disent du bien ou du mal de lui (à Louise Colet, 31 mars 1853[52]), Flaubert annonce la couleur en sa faveur : « Les ennemis de Voltaire sont destinés à être toujours ridicules » (à Edma Roger des Genettes, 27 mai 1878[53]). Il s’imagine qu’il ridiculise Alphonse Rabbe, sous prétexte que celui-ci a écrit : « Voltaire était déiste et il l’était parce qu’il aimait les douceurs de l’opulence et qu’il craignait de les perdre »[54], ou Louis Blanc, qui trouve que « Voltaire fut l’homme de la bourgeoisie et de la bourgeoisie seulement ; il n’aima pas assez le peuple »[55]. Ces jugements passent pourtant aujourd’hui pour des lieux communs plutôt que pour des contrevérités. On trouve même assez bien venue la piquante prédiction d’André Lefèvre : « Voltaire par son déisme vague sera un jour le dernier refuge de l’esprit chrétien »[56]. Exceptionnellement, Flaubert égratigne Voltaire pour avoir imprudemment estimé Locke, « le Platon de l’Angleterre », supérieur au « Platon de la Grèce » [57] …. À sa nièce Caroline, il a naguère recommandé la lecture du Banquet et de Phédon parce qu’elle y boirait « à la source même » de l’idéal (23 mars 1868[58]) ; Platon fait partie du « petit troupeau d’hommes » qui « jusqu’à nos jours n’a pas varié ; ce sont ceux-là qui ont tout fait et qui sont la conscience du monde » (à Mlle Leroyer de Chantepie, 16 janvier 1866[59]). L’idée d’un progrès spirituel de l’humanité qui consacrerait la supériorité des philosophes modernes sur ceux de l’Antiquité est un leurre. À ce leurre, Voltaire a succombé. Le voici donc, l’espace d’une citation, sorti du panthéon.

Sans doute l’admiration que Flaubert voue sur le tard à Voltaire a-t-elle été nourrie par ses relectures du Dictionnaire philosophique, qui a influencé le second volume de Bouvard. L’article « Beau, beauté » du Dictionnaire prête particulièrement à réflexion. Une tragédie est belle, y explique Voltaire, quand l’auteur a atteint son but ; une médecine est belle, aussi bien, si elle produit son effet. Avec ironie peut-être, Flaubert admet ce sens étendu du terme dans la rubrique intitulée « Beautés » : de même qu’on trouve « belle » une médecine, on juge « belle » la position d’un homme. Il ne saurait pourtant adhérer à l’idée d’une relativité du Beau, variant selon les époques, les latitudes et les espèces : selon Voltaire en effet, pour un crapaud, le « beau en essence », le to kalon, c’est sa crapaude[60] (sa grenouille, selon le Dictionnaire des idées reçues…). Si Flaubert croyait que le beau varie selon les époques, il ne reprocherait pas à Joseph de Maistre d’estimer que « Si Cervantès écrivait aujourd’hui son roman, peut-être qu’on ne parlerait pas de lui […] »[61] – à moins qu’il ne juge absurde d’imaginer un Cervantès écrivant aujourd’hui à la lettre le même roman.

On trouve parfois Flaubert assez sourcilleux pour relever des particularités grammaticales ou stylistiques qui choquent les puristes du XIXe siècle, alors qu’elles étaient courantes deux siècles plus tôt. Ainsi Bossuet, Racine, Pascal, Descartes sont-ils réprimandés dans la Copie pour des accumulations de que, de qui ou de qu’[62]. À ce compte, c’est tout le Discours de la méthode qui mériterait d’être tourné en dérision. Sa sensibilité épidermique aux lourdeurs et aux répétitions fait seule réagir Flaubert, car il se montre ailleurs légitimement rebelle aux anachronismes du goût qui conduisent à expédier Homère[63] ou Eschyle[64] chez les fous. « Classiques corrigés », inscrit-il ironiquement en tête de rubrique. Ainsi Subligny est-il ridiculisé pour avoir « compté jusqu’à trois cents fautes dans la pièce d’Andromaque »[65]  ; s’il s’était appliqué à compter les que ou les doubles gérondifs, Flaubert se moquerait-il pareillement de lui ? Il ridiculise les efforts d’Andrieu pour corriger quelques vers de Nicomède [66]  ; pourtant Boileau, qui vivra « autant que la langue française » (à Louise Colet, 27 février 1853[67]), avait le premier reproché à certains vers de Corneille leur « galimatias double », et La Bruyère confesse que, après s’être reproché dans sa jeunesse de n’avoir pas toujours compris les vers d’un grand auteur dramatique (à l’évidence Corneille), il comprend désormais qu’il avait eu raison de n’y rien comprendre[68]. Il n’importe : « nains » que nous sommes, nous n’avons pas le droit de toucher aux vers d’un grand poète. D’où il ressort qu’aux yeux de Flaubert, Louise Colet, à qui il fit si souvent la leçon, n’était pas un grand poète…

Tous styles et tous genres mêlés, la trivialité indispose au premier chef Flaubert. Au débit du « style réaliste », qui a décidément bon dos, il met des dialogues décousus sous prétexte d’être vifs, à moins qu’il ne raille Alexandre Dumas (ou ses nègres) pour ces dialogues de « style coupé » qui bafouent la préoccupation qui était la sienne à l’époque de Madame Bovary : « comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit » (à Louise Colet, 13 septembre 1852[69]). Mais il repousse, à l’opposé, l’emphase et l’affectation. « Vous voulez m’apprendre qu’il pleut ou qu’il neige ; dites : Il pleut, il neige »[70]  : le conseil donné par La Bruyère pour l’usage de la conversation vaut peut-être pour la littérature… « Cette eau dont je m’étais dans mon délire abreuvé largement »[71] (Montigny, mélodrame sur la découverte du quinquina), « “L’Empereur Alexandre en imposant le régime constitutionnel lui jeta la robe de Déjanire…” (Marquis de Villeneuve, L’Agonie de la France) »[72] … On multiplierait, au fil de la Copie, les exemples de la sorte. Mais chat échaudé craint l’eau froide : est-ce parce que Flaubert a éprouvé les dégâts commis par ces intempérances de plume qu’on ne trouve pas dans son œuvre, si on en croit Proust, « une seule belle métaphore »[73]  ? Ce jugement excessif l’aurait contrarié, lui qui, à l’époque où il composait Madame Bovary, voulait entraîner le lecteur « au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores » (à Louise Colet, 22 novembre 1852[74]). Si on rapporte cette ambition aux moqueries contenues dans la Copie, on ne sait plus comment interpréter la définition du Dictionnaire des idées reçues : « MÉTAPHORES – Il y en a toujours trop dans le style ! » On soupçonnera Proust de méconnaître les métaphores de Flaubert parce qu’elles se situent presque toujours sur le fil du rasoir ; doit-on les attribuer à son génie poétique ou à l’imagination niaise qu’il prête à ses personnages ? La minceur de son Dictionnaire des idées reçues vient de ce qu’il a été, au fil des années, dilapidé dans l’ensemble de son œuvre. La Copie, à l’inverse, est surabondante ; elle contient, par exemple, de longs passages de quatre tragédies de Racine[75]. Pourquoi ne pas recopier la totalité de la littérature universelle ? À tendre vers l’exhaustivité, la Copie offre le meilleur et le pire. « Bien écrire » le pire fut le principal tour de force de Flaubert romancier. Du moment où il « copie » le pire en le truffant parfois du meilleur, il désarme à plaisir son lecteur[76].

NOTES

[1] Stéphanie Dord-Crouslé, « Bouvard et Pécuchet et la littérature », thèse de l’université Paris 8-Saint-Denis, 1998, p. 8 et 9.
[2] Normand Lalonde, cité dans Stéphanie Dord-Crouslé, ibid., p. 282.
[3] Toutes les citations de la correspondance de Flaubert sont tirées de l’édition Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (éd. de Jean Bruneau pour les quatre premiers volumes, de Jean Bruneau et Yvan Leclerc pour le cinquième), 1973-2007 [dorénavant Corr. I à V]. Ici, Corr. V, p. 67.
[4] Bouvard et Pécuchet, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 399.
[5] L’Éducation sentimentale, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2013, p. 105.
[6] Stéphanie Dord-Crouslé, ouvr. cité, p. 460.
[7] BP, Appendice, Club de l’Honnête Homme [désormais CHH], t. VI, 1972, p. 761.
[8] Stéphanie Dord-Crouslé, ouvr. cité, p. 542.
[9] Quentin Durward, dans Walter Scott, Œuvres, trad. de A. J. B. Dufauconpret, Paris, Furne, Ch. Gosselin, Perrotin, t. XV, 1835, p. 505. Ces motifs ne me paraissent pas si évidents…
[10] Charles le Téméraire, ibid., t. XXIII, 1836, p. 507.
[11] Ibid., p. 514.
[13] Corr. III, p. 284.
[14] Corr. V, p. 372.
[15] Ibid., p. 376.
[16] La phrase de Monsieur Prudhomme « C’est mon opinion et je la partage » est fautive plutôt qu’absurde. Si on admet qu’elle signifie « C’est mon opinion et je souhaite la partager », ou « j’entends que vous la partagiez », elle relève d'une simple volonté de persuasion. On pourrait même créditer le héros de Monnier d’un raccourci syntaxique hardi grâce auquel il traduit son enthousiasme.
[17] Cité dans Stéphanie Dord-Crouslé, ouvr. cité, p. 291.
[18] Corr. V, p. 885.
[19] Ibid., p. 26.
[20] BP, CHH, t. VI, p. 468. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_084__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5953-3. Remarque incidente : à la suite de Flaubert (et de Voltaire – que Flaubert recopie pour une fois correctement), Laporte écrit : « un peu de la pensée », et non « un peu de sa pensée » comme l’indique CHH.
[23] Contre Sainte-Beuve, éd. de Pierre Clarac et Yves Sandre, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 588.
[24] Le père Rouault « fuma dans la chambre, cracha sur les chenets, causa culture », lit-on dans Madame Bovary (éd. de Jacques Neefs, Paris, LGF, « Le Livre de poche », 1999, p. 139). Causer d’agriculture vous met dans tous les cas dans un mauvais pas. C’est la prétention à la distinction d’Emma que choque ce qu’on peut appeler, en y incluant ses manières grossières, le « style agricole » du personnage. Mais Flaubert partage souvent les irritations de son héroïne.
[31] Ibid., p. 340. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_173__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-5715-3. On lira avec intérêt, à l'article « Bouillet (Marie-Nicolas) », la charge de Pierre Larousse contre cet ouvrage monumental (Dictionnaire du XIXe siècle).
[32] Corr. II, p. 179.
[33] Corr. V, p. 885.
[37] Corr. III, p. 479.
[38] Voir sur cette question Loïc Windels, « Flaubert, Baudelaire et la mélancolie », dans Anne Herschberg Pierrot, Flaubert. Éthique et esthétique, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2012, p. 111-137.
[41] Pensée 3 (Brunschvig) ou 29 (Lafuma).
[44] Corr. III, p. 35.
[46] Les Caractères, Paris, Hachette, 1910, p. 48.
[48] Les Caractères, éd. citée, p. 45.
[49] Corr. I, p. 188.
[50] Les Caractères, éd. citée, p. 47.
[52] Corr. II, p. 295.
[53] Corr. V, p. 386.
[58] Corr. III, p. 739.
[59] Ibid., p. 479.
[60] Voltaire, Dictionnaire philosophique, éd. d’Alain Pons, Paris, Gallimard, « Folio », 1994, p. 94.
[67] Corr. II, p. 251.
[68] Voir La Bruyère, Les Caractères, éd. citée, p. 28, où est expliquée en note la différence entre « galimatias simple » (ce que le lecteur ne comprend pas) et « galimatias double » (ce que le lecteur ne comprend pas, et l’auteur non plus).
[69] Corr. II, p. 156.
[70] La Bruyère, Les Caractères, éd. citée, p. 122.
[73] Contre Sainte-Beuve, éd. citée, p. 586.
[74] Corr. II, p. 180.
[75] Voir BP, CHH, t. VI, p. 472. L'éditeur mentionne à cette place : « Aux folios suivants, Flaubert a recopié de longs passages de l’Alexandre de Racine, d’Esther, d’Athalie et de Mithridate que nous négligeons ». Beautés des éditions. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_3_f_098__r____-trud et suiv.
[76] La captation de la communication prononcée par Pierre-Louis Rey est disponible en ligne :
http://html5.ens-lyon.fr/Unis/colloque-bouvard-pecuchet/video-PLRey.html.

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