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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

L’enfant et le positivisme dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert

Mitsumasa Wada
Professeur à l’Université Seinan-Gakuin
Voir [Résumé]

L’éducation des enfants est un épisode qui a toujours existé dans Bouvard et Pécuchet. Dès le Carnet 19, où se trouve le premier scénario connu du roman, elle était là, même si c’était en ajout, énumérée à la fin de la série d’activités entreprises par les deux bonshommes, juste avant de passer à la Copie. Donc comme dans le texte final. Mais le sens de l’éducation et de son échec dans la conception générale du roman a, lui, beaucoup changé, surtout pour sa motivation et ses conséquences. D’abord, l’éducation des enfants n’ouvrait pas le chapitre, elle était précédée par l’éducation du peuple (« catéchisation du peuple »). Elle n’était qu’une des variantes de l’entreprise philanthropique, résultat direct du chapitre précédent : la Religion. C’est assez tard, par un ajout infra-paginal effectué dans l’avant-dernier scénario consacré à ce sujet, que l’éducation des deux enfants est conçue comme le « summum de toutes leurs études »[1]. Dans les brouillons, le passage à l’éducation des enfants ne se fera plus grâce à un « cœur élargi » à la manière du Vicaire savoyard, mais par l’accumulation d’un savoir encyclopédique. Ensuite, les enfants qui avaient été adoptés pour être mariés, étaient finalement chassés par Bouvard et Pécuchet, une fois passés à l’étape suivante : « ils les renvoient ensuite promener impitoyablement dans la fureur de la Copie »[2], dit « Rouen I ». C’étaient Bouvard et Pécuchet eux-mêmes qui adoptaient puis abandonnaient les enfants. En revanche, dans les scénarios ultérieurs, c’est l’autorité publique qui les leur retire en prétendant qu’ils « les démoralisent ». Dans le roman, on lit :

Tout s’apaise. […]
Mais on ne peut leur laisser la direction des enfants. Ils se rebiffent – mais ils n’ont pas adopté légalement les orphelins.
Le maire les reprend.
Ils montrent une insensibilité révoltante.
Bouvard et Pécuchet en pleurent[3].

Ce qui a changé, c’est l’identité du sujet qui a le pouvoir de décider de la tutelle des enfants. Ce ne sont plus les adoptants, mais l’autorité publique, c’est-à-dire la société, qui s’en charge. Ainsi, l’échec de l’éducation des enfants revêt un caractère de sanction sociale, semblable à la catastrophe de la Conférence, dont le symbole sera le retrait des enfants par l’autorité publique. Ils sont accusés de « captation de mineurs »[4]. La dégradation de leur situation  est remarquable.

On peut résumer ces deux changements en un seul : par la mise au premier plan de l’éducation des enfants. Elle devient le point central du chapitre (qui s’est intitulé longtemps « socialisme »), et en même temps, le point crucial du roman lui-même, le pivot qui permet de faire passer nos héros à la dernière étape. Pourquoi et comment  assure-t-elle cette fonction ? Pour éclaircir le sens de cette mise au premier plan, commençons par examiner les notes de lecture prises pour la préparation du chapitre sur l’Éducation : les folios 167 à 208[5] du deuxième volume des dossiers documentaire du roman (g 226, vol. 2).

Les lectures pédagogiques positivistes

Flaubert a lu des livres pédagogiques à deux moments : d’abord, entre 1872 et 1873, dans le cadre de la préparation générale de Bouvard et Pécuchet ; ensuite, entre la mi-janvier et la fin février 1880, c’est-à-dire de la fin de la rédaction du chapitre IX jusqu’au début de la rédaction du chapitre X. Cette seconde période de lecture est spécialisée dans la pédagogie : c’est là qu’il prend des notes, y compris sur les livres qu’il avait lus pendant la période précédente et qu’il semble avoir relus alors. Lors de la première lecture, il en avait seulement noté les titres dans le Carnet 15.

En comparant ces titres avec la liste des livres effectivement pris en note (fos 168 r° et 168 v°[6]), et en soustrayant de cette liste celle du Carnet 15, on peut relever ceux que l’écrivain a lus ou relus en 1880, spécialement pour la préparation du chapitre sur l’Éducation. Or, ces livres appartenant à la seconde période de lecture nous semblent présenter une orientation particulière, qui fait contraste avec ceux de la première période de lecture remontant à 1872 et 1873. On pourrait dire globalement que la première lecture visait des auteurs d’éducation chrétienne, classique et familiale, tandis que la seconde s’intéresse à des auteurs d’éducation publique, scientifique et positive. Dans la liste de la première lecture se trouvent, entre autres, les Lettres de famille sur l’éducation par Mme Guizot, L’Éducation des mères de famille par Louis-Aimé Martin, Adèle et Théodore par Mme de Genlis, De l’éducation des enfants par John Locke, De l’éducation par Dupanloup, le livre homonyme de Mme Campan, et l’Essai sur l’éducation des femmes par Mme de Rémusat.

Quant à la liste des lectures de la seconde période, elle commence par L’Instruction et l’éducation de Charles Robin , qui donne le ton. Ensuite, on trouve : les Devoirs d’écoliers américains, recueillis à l’Exposition de Philadelphie (1876) de Ferdinand Buisson , La science de l’éducation d’Alexandre Bain , la Physiologie des passions de Letourneau , les Principes d’éducation positive d’Eugène Bourdet , etc. Tous ces livres à tendance positiviste sont postérieurs à 1877, certains même à 1879. On comprend bien que Flaubert ne pouvait pas les avoir lus lors de sa première période de documentation… Mais l’écart existant entre ces deux temps de lecture est aussi bien idéologique que chronologique. Les notes de lecture pédagogique ne sont pas accompagnées de « notes de notes ». Mais à l’intérieur de ce corpus apparemment simple, des oppositions idéologiques se font jour entre les deux moments de lecture. De la famille à la société, du cœur à l’intelligence, l’accent s’est déplacé. Et le statut de l’enfant aussi. Tout cela s’inscrit dans la socialisation de l’éducation des enfants.

Il nous semble que cet écart correspond à celui qui existe entre les scénarios et les brouillons en ce qui concerne la motivation. Jusqu’à l’avant-dernier scénario, l’Éducation avait été motivée par la continuité du cœur élargi, résultat immédiat de l’épisode précédent, la Religion :

Ils ne rompent pas brusquement avec la croyance catholique. […]
Mais leur cœur s'est élargi. S'ils ne sont plus catholiques, ils restent chrétiens, du moins dans la mesure du Vicaire Savoyard et par sensibilité, besoin d'affection, ils adoptent deux Enfants, un petit garçon & une petite fille qu'ils marieront plutard – & avec qui ils ont communiqué.
   Systèmes d'éducation. deux points de départ. 1° l'enfant est corrompu. péché originel, d'où castoiement 2°, la Nature est toujours bonne donc la laisser faire[7].

La transition n’existe pas dans le dernier scénario, « Rouen VI », mais l’opposition entre le péché originel et la bonté naturelle de l’enfant est maintenue. En revanche, dans le premier brouillon de l’incipit du chapitre X, le chapitre commence comme suit :

Ce n’était pas en vain qu’ils avaient étudié l’agriculture, l’anatomie, & la physiologie, la géologie, l’archéologie, l’histoire, la politique le socialisme, l’amour, la gymnastique & magnétisme, la philosophie & la religion. — De tout cela, il leur était resté plus d’intelligence – plus d’ouverture d’esprit. Mettre tout cela à profit pour l’éducation de deux orphelins[8].

La Religion n’est plus qu’une des matières énumérées ; la transition par l’affection est remplacée ici par une transition par synthèse, l’éducation étant considérée comme un dernier cycle synthétique. Il n’y a plus d’âme du Vicaire savoyard. Ce qui est sacré, ce n’est plus l’âme mais la tâche d’éducateur. « Leur mission est sacrée », voilà la phrase récurrente des versions suivantes[9]. Le cœur remplacé par l’intelligence, la Religion par les Sciences, cela évoque clairement la réforme du programme de l’enseignement primaire par Jules Ferry, qui devait être mise en place quelques années après la rédaction de ce brouillon. Louis Legrand reconnaît « la doctrine positiviste » au « caractère organisateur donné à la religion et à la science » et à cette idée républicaine que « la science est appelée à remplacer la religion dans cette fonction organisatrice »[10].

D’où vient ce changement ? Une de ses clés est à chercher dans l’ajout de deux auteurs à tendance positiviste dans le dernier scénario du chapitre sur l’Éducation[11]  : « Spencer Bain etc. » En ce qui concerne Spencer[12], il n’existe pas de notes de lecture prises sur De l’éducation intellectuelle, morale et physique [13]. Mais pour Bain, les folios 178 recto et verso[14] sont consacrés à son livre pédagogique, La science de l’éducation [15] . Ce dernier n’ayant été publié en France qu’en 1879, on peut légitimement estimer que l’ajout est postérieur au texte central, lequel, selon Cento, aurait pu être « terminé vers décembre , ou au début de 1878 »[16]. Entre cet ajout du dernier scénario et le premier brouillon du chapitre sur l’Éducation se situe la période de lecture positiviste.

L’éducation positive de Bouvard et Pécuchet

Ainsi, le chapitre entier se construit en jouant sur l’opposition non seulement entre l’éducation chrétienne austère et l’éducation libérale, comme c’était prévu dès les scénarios, mais aussi entre l’éducation littéraire classique et l’éducation scientifique positiviste. Pour commencer, l’ancienne opposition présente dans les scénarios entre le péché originel et la bonté naturelle de l’enfant est abandonnée, dès le deuxième brouillon de l’incipit du chapitre, au profit de deux définitions provenant de notes de lecture :

– ils résolurent d’y employer tous leurs efforts. & font des lectures qui peuvent les guider.
idées générales sur l’éducation. que doit-elle être ? « apprendre à vivre pr. autrui par l’habitude de faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. » – « elle doit mettre au jour l’idéal de l’individu » (Richter) – étudier auparavant leur caractère[17].

La première de ces deux définitions est tirée d’Eugène Bourdet, L’Éducation positive, ouvrage sur lequel Flaubert prend sommairement quelques notes, dont celle-ci : « L’éducation doit être la manière d’apprendre à vivre pour autrui, par l’habitude de faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. (A. Comte) »[18]. Cela n’apparaît pas dans les notes, mais cette définition se trouve dans la préface qui a Charles Robin pour auteur. La seconde définition vient de Louis-Aimé Martin, De l’éducation des mères de famille ou de la Civilisation du genre humain par les femmes . Dans les notes de lecture consacrées à cet ouvrage, on trouve : « “L’éducation doit mettre au jour l’idéal de l’individu.” Jean-Paul Richter »[19]. Jean-Paul Richter est mieux connu sous le pseudonyme de Jean Paul. L’auteur de Titan aurait choisi ce pseudonyme en hommage à Jean-Jacques Rousseau.

L’enjeu de cette opposition est clair : la priorité de l’éducation doit-elle être donnée à l’individu ou à la société ? En d’autres termes, doit-on suivre Rousseau ou Comte dans le domaine de l’éducation ? Nous avons déjà eu l’occasion de montrer ailleurs[20] comment la phrase initiale du chapitre sur l’Éducation naît de l’approfondissement délibéré du conflit existant entre ces deux courants pédagogiques, le courant rousseauiste et le courant positiviste.

Le positivisme, ce tiers-actant, apporte de nouveaux éléments et change en profondeur l’enseignement de Bouvard et Pécuchet. C’est lui qui semble l’emporter sur les deux autres données, le christianisme austère et le libéralisme, du moins au départ. Malgré l’ambiguïté entretenue à propos de la « méthode » adoptée, on apprend ultérieurement que les deux bonshommes « avaient banni » la religion « de leur programme »[21], comme le voulaient les positivistes. Pour la géographie, Bouvard « pens[e] qu’il est plus logique de débuter par la commune », et Pécuchet « prénonis[e] l’astronomie »[22], science privilégiée dans la classification des sciences de Comte. L’exemple le plus marquant des répercussions du positivisme dans leur enseignement est pourtant la leçon de choses, considérée par les positivistes comme devant remplacer l’enseignement encyclopédique à la manière de Comte au niveau de l’enseignement primaire. En effet, elle est évoquée et prônée par Buisson[23], Bain[24] et, sans être nommée, par Robin[25] aussi.

D’ailleurs, le seul fait que Victor et Victorine, enfants d’un forçat et d’une prostituée, soient censés recevoir le même enseignement sans discrimination sociale ni distinction de sexe, témoigne de la couleur du temps dans la discussion sur l’égalité de l’éducation des années 1870, débat qui devait aboutir à la réforme de l’enseignement primaire de Jules Ferry. En effet, Charles Robin écrit dans L’Instruction et l’éducation : « l’éducation doit être la même pour les enfants des deux sexes »[26], tout en trouvant « cette règle depuis longtemps formulée par Aug. Comte ». Et aussi : « C’est donc un devoir pour elle [l’humanité] que de fournir à chacun les moyens d’acquérir l’instruction la plus complète possible »[27]. Il admet aussi dans un article de La philosophie positive (qui est une prépublication de son ouvrage), que « l’éducation doit être générale »[28]. Le romancier, pour sa part, se sert de cette idée positiviste et républicaine pour motiver l’épisode de la phrénologie :

L’Éducation doit-elle classique ou technique ? celle des garçons pareille à celle des filles ? doit-elle pareille ? cela dépend de ce que doit être plus tard l’enfant. mais comment le savoir d’avance ? – par les aptitudes. La phrénologie étant utile pr. indiquer les aptitudes, ils [palpent] le crâne[29].

Flaubert n’utilise pas le mot « général ». Cependant, l’enjeu est bien celui de l’éducation positive. Il mise sur l’avenir des enfants pour ne pas conclure, et invoque un autre savoir appartenant à un autre temps, à une autre épistémè, donc désuet. Bien qu’elle ne soit pas maintenue dans le texte final, cette transition nous paraît particulièrement curieuse et illustre bien le « défaut de méthode dans les sciences », si l’on tient compte de la positivité de la science de Gall, très appréciée par Comte et ses disciples. Une critique épistémologique aurait été mise en jeu, résultant du nivelage de courants de pensée appartenant à différentes temporalités, parvenus à des degrés de développement variés, mais ayant la même racine.

Le positivisme dans la morale

Il nous semble que le dénouement du chapitre sur l’Éducation vise à produire le même effet à propos du positivisme. Car ce dernier est présent aussi bien du côté des accusés que des accusateurs dans la chute sociale de Bouvard et Pécuchet. Ils sont condamnés pour excès de positivisme physiologique. Et dans la sanction qu’ils subissent, leur déchéance de la puissance paternelle envers les deux enfants, s’esquisse, au-delà de la haine des bourgeois, un autre positivisme, politique et social, celui de la IIIe République. Les deux bonshommes sont accusés par l’idée même qu’ils croyaient défendre.

Le positivisme est donc à chercher à la fois dans la cause et dans la conséquence de leur chute sociale. Commençons par la cause. La morale positiviste semble se détacher en tous points de la morale chrétienne. Robin veut une morale indépendante de celle du christianisme : « La morale, dans le positivisme, a des règles intrinsèques, provenant de la constitution de l’homme et des sociétés ». Car il pense qu’elle a « ses fondements creusés dans la physiologie »[30]. Il est vrai que, dans l’épisode pédagogique, la religion revient après la cruauté de Victor envers le chat[31]. Mais cela sert plutôt à confirmer une nouvelle fois leur position initiale, qui est antireligieuse et positiviste : « Ils en conclurent que la morale se distingue de la religion. Quand elle n’a point d’autre base, son importance est secondaire »[32]. Ceci n’est qu’une paraphrase de cette formule de Robin : « Lorsque la morale est fondée sur une croyance religieuse, elle ne joue plus qu’un rôle subalterne »[33].

L’adhésion au positivisme physiologique de Robin atteint son apogée quand Bouvard défend la prostitution. C’est là le dernier argument de Bouvard et Pécuchet pendant la Conférence :

Foureau, revenu, lit pour se venger de Bouvard, une pétition de lui au conseil municipal où il demande l’établissement d’un bordel à Chavignolles – raisons de Robin.
La séance est levée dans le plus grand tumulte[34].

Certainement, la défense de la prostitution a sa part dans l’accusation qu’on leur adresse « d’avoir attenté à la religion, à l’ordre social, excité à la révolte, etc. »[35].

Si l’on consulte les notes de lecture prises sur L’Instruction et l’éducation pour savoir ce que sont ces « raisons de Robin », on se rend compte qu’elles sont dans la droite ligne de la morale positiviste :

Les enfants faits par un homme qui n’a pas vingt ans & une femme avant dix-sept ans sont chétifs. & deviendront à charge à la société. Elle a donc le droit d’empêcher cette union. mais la puberté se montre chez l’homme vers quatorze ans. le célibat temporaire est donc inévitable. – que fera-t-il de ses désirs pendant ce célibat. Donc la Prostitution est le moindre des maux[36].

L’anatomiste insiste sur l’utilité sociale de la prostitution comme réponse à l’impétuosité indomptable du désir sexuel. C’est la physiologie et l’utilité pour la société qui comptent, et cela toujours dans l’intention explicite d’attaquer la morale conventionnelle. Le contraste est grand avec la méthode préconisée par l’éducation traditionnelle. Par exemple, pour guérir Victor de ses mauvaises habitudes, les deux bonshommes adoptent le conseil donné par Louis-Aimé Martin dans De l’éducation des mères de famille : lui faire lire La Nouvelle Héloïse [37]. En vain, bien entendu. La défense de la prostitution faite dans le but de minimiser la charge pour la société provoque un scandale. L’entrée des gendarmes et le retrait des enfants en sont la conséquence. Mais la raison pour laquelle on retire les enfants à Bouvard et Pécuchet est non seulement morale mais aussi sociale. La déchéance de la puissance paternelle n’est pas concevable sans mettre la société au-dessus de la famille, même si c’est sous certaines conditions.

Venons-en maintenant aux conséquences de la chute. Le 27 janvier 1881, moins d’un an après la mort de l’écrivain qui s’est produite pendant la rédaction du chapitre sur l’Éducation, une proposition de loi relative à la protection des enfants maltraités et moralement abandonnés est déposée par Théophile Roussel, Jules Simon et d’autres. Il faut attendre 1889 pour que cette loi soit définitivement votée. Elle vise à donner « une éducation préventive, la garantie contre l’intervention abusive des parents » envers les enfants « moralement abandonnés ». L’article 1er stipule : « Tout mineur, de l’un ou l’autre sexe, abandonné, délaissé ou maltraité, est placé sous la protection de l’autorité publique. » Il s’agit de déterminer les cas de déchéance des droits paternels. Quel contraste avec l’affirmation de Girbal dans l’épisode de la phrénologie : « L’autorité paternelle est incontestable » ; même si « le père est un idiot », « son pouvoir n’en est pas moins absolu »[38]  ! En outre, selon l’article 2 de cette loi, un enfant qui « se trouve sans asile ni moyen d’existence », à cause « de la détention, ou de la condamnation de ses père et mère ou tuteur », est assimilé au mineur abandonné, qui doit être remis entre les mains de l’autorité publique. Quand Flaubert ruminait le sort des enfants dans la conclusion du chapitre sur l’Éducation, la puissance paternelle commençait déjà à cesser d’être absolue. La priorité étant donnée à la société au détriment de l’individu, c’est la même logique positiviste qui fonctionne. En quelque sorte, Bouvard et Pécuchet sont accusés et dépassés par le positivisme qu’ils croyaient défendre. Est-ce parce que, comme le dit Robin, la morale est le « couronnement de la sociologie »[39]  ? L’enfant est devenu un objet social. Et Bouvard et Pécuchet ne peuvent rien y faire. L’échec pédagogique implique non seulement le triomphe du « sang paternel » qui se manifeste ou les contradictions du savoir pédagogique, mais peut-être aussi ce changement de statut de l’enfant dans la société.

 

Flaubert affirme « la portée philosophique » de son chapitre portant sur l’Éducation :

Ça ne va pas vite. Ça va même très lentement. Mais je sens mon chapitre. J’ai peur qu’il ne soit bien rébarbatif ? – Comment amuser avec des questions de méthode ! – Quant à la portée philosophique desdites pages, je n’en doute pas[40].

On peut considérer que cette « portée philosophique » est construite puis modifiée par les remaniements de plan dont les lectures positivistes sont à l’origine. Car si elle existait au moment où Flaubert a commencé à préparer son chapitre, elle n’était pas telle qu’on la lit dans le texte final. C’est avant ses lectures positivistes que Flaubert, tout en se demandant : « par où commencer les recherches ? », avouait à Maupassant : « Je veux montrer que l’Éducation, quelle qu’elle soit, ne signifie pas grand-chose, et que la Nature fait tout, ou presque tout »[41]. Le texte final du chapitre sur l’Éducation dépasse ce stade de la simple conviction personnelle. Il est le lieu d’une réflexion philosophique sur le statut de l’enfant pensé par rapport à la famille et à la société, et sur l’origine religieuse ou sociale de l’autorité paternelle. Les lectures positivistes ont ouvert la voie à une socialisation de l’entreprise pédagogique dans la fiction soulignant les failles qui conduisent de la chute sociale de la Conférence à la plongée « asociale » dans la Copie.

Selon la chronologie établie par Dumesnil[42], Bouvard et Pécuchet sont censés se consacrer à l’Éducation en 1860 et 1861. Mais le dénouement indiqué par le plan anticipe l’éducation préventive des enfants des années 1880. Cet anachronisme prémonitoire a sûrement puisé ses fondements et trouvé sa source dans les livres positivistes contemporains du moment de la rédaction. Comme si le positivisme pédagogique avait besoin d’être poussé jusqu’à ses extrêmes limites pour mieux s’épurer de la science physiologique et se muer ensuite en positivité matérielle des mots et des lettres, ce destin de Bouvard et Pécuchet.

NOTES

[1] Ms gg 10, fo 17. Cette page fait partie de l’ensemble scénarique « Rouen IV », selon la classification d’Alberto Cento. Voir son édition : Bouvard et Pécuchet, édition critique précédée des scénarios inédits, Naples, Istituto universitario orientale, et Paris, Nizet, 1964 [désormais abrégée en : BPC], p. 72 ; et l’édition électronique du manuscrit intégral de Bouvard et Pécuchet, premier volume, sous la dir. d’Yvan Leclerc :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=6785.
[3] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé avec un dossier critique, Paris, Flammarion, « GF », 2008 [désormais abrégée en : BP], p. 399 (souligné par nous).
[5] Nous avons transcrit la totalité de ces pages pour le site : Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Transcription intégrale des documents conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé, http://www.dossiers-flaubert.fr/, 2012. Nous y renvoyons dorénavant directement par un lien. Nous avons aussi transcrit les brouillons de l’épisode pédagogique pour le site d’édition du premier volume de Bouvard et Pécuchet, sous la dir. d’Yvan Leclerc :
http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet/index.php.
[8] Ms g225, vol. 9, fo 1095. Voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8936. Nous avons utilisé l’italique pour les ajouts.
[9] Voir les fos 1097, 1096, etc., du même volume des brouillons.
[10] Louis Legrand, L’Influence du positivisme dans l’œuvre scolaire de Jules Ferry, Paris, Marcel Rivière, 1961, p. 131.
[12] Pour les rapports de Flaubert avec Spencer, je suis reconnaissant à Yvan Leclerc de m’avoir fait connaître sa communication « Flaubert lecteur de Spencer » prononcée lors des journées d’étude « Herbert Spencer en France », les 1er et 2 mars 2012, Université de la Sorbonne Nouvelle. Voir aussi Stéphanie Dord-Crouslé, « Le darwinisme de Flaubert », dans Sarga Moussa, L’idée de « race » dans les sciences humaines et la littérature (XVIIIe-XIXe siècles), Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire des Sciences Humaines », 2003, p. 283-297 (consultable sur
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00149841).
[16] BPC, p. XLVII.
[17] Ms g 225, vol. 9, fo 1097 (souligné par Flaubert). Voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8940.
[20] Voir Mitsumasa Wada, « Comment interpréter l’ambiguïté épistémologique », dans Kazuhiro Matsuzawa, Balzac, Flaubert. La genèse de l’œuvre et la question de l’interprétation, Graduate School of Letters, Nagoya University, 2009, p. 103-109.
[21] BP, p. 378.
[22] Ibid., p. 364.
[26] Charles Robin, L’Instruction et l’éducation, Paris, G. Decaux, 1877, p. 323.
[27] Ibid., p. 321.
[28] « Des rapports de l’Éducation avec l’Instruction (suite et fin) », La Philosophie positive, janvier-février 1877, p. 12.
[29] Ms g 225, vol. 9, fo 1095 (souligné par Flaubert). Voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8936.
[30] Ms g 226, vol. 2, fo 169. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-10610-3.
[31] BP, p. 378 : « “Nous n’avons plus qu’à essayer de la religion” dit Bouvard. »
[32] Id.
[33] Ms g 226, vol. 2, fo 188 v°. Voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-20353-3.
[34] BP, p. 396.
[35] Ibid., p. 398.
[37] BP, p. 382.
[38] Ibid., p. 363.
[39] Charles Robin, L’Instruction et l’éducation, ouvr. cité, p. 327.
[40] Lettre à Caroline du [8 mars 1880], dans Gustave Flaubert, Correspondance, éd. de Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2007, p. 857.
[41] Lettre du [21 janvier 1880], ibid., p. 791.
[42] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, éd. René Dumesnil, Paris, « Les Belles Lettres », t. 2, 1945, p. 372.

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