REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Éditions de fragments et numérique : les enjeux d’une mise en forme

Caroline Angé
Maître de conférences, Université Stendhal-Grenoble 3, GRESEC
Voir [Résumé]

Le présent texte issu des échanges scientifiques qu’a suscités le colloque de clôture du projet d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet[1] entend proposer moins un regard sur les enjeux de conception d’un corpus hétérogène qu’une réflexion sur les rapports de l’édition littéraire avec le support numérique, dès lors que le manuscrit est de nature « fragmentaire ». Il s’agira ici d’envisager la manière dont ce projet interroge la mise en forme numérique dans le contexte singulier d’une œuvre dont le sens surgirait de la disposition de ses fragments. En effet, le projet d’édition des « seconds volumes possibles », dans leur problématique de conception, témoigne autant de préoccupations portant sur les enjeux du texte d’écran que d’un questionnement spécifique à l’édition de fragments en tant que textes inachevés en raison du décès de leur auteur. Ainsi, replacer le projet d’édition électronique des dossiers dans une interrogation contemporaine liée aux possibilités de manipulations textuelles, d’une part, et éclairer ce projet à l’aune de questionnements plus anciens liés à l’édition de fragments, d’autre part, contribue à lier l’imprimé et le numérique dans une perspective réflexive. L’inscription du passé dans la nouveauté se manifeste dans une problématique documentaire constitutive de l’édition de fragments qui tient tout entière dans la visée de l’agencement : dans quelle mesure peut-on restituer un ordre dispersé dans un projet éditorial, attendu que le corpus lui-même est complexe, hétérogène et fragmentaire ? En quoi une réflexion sur l’édition de fragments éclaire-t-elle les enjeux de la mise en ligne d’un corpus littéraire dans le cas précis de Flaubert ? En premier lieu, il conviendra de contextualiser l’entreprise éditoriale des dossiers dans la problématique éditoriale propre au fragment afin de mettre en lumière les apports d’un tel projet et sa pertinence au regard des enjeux d’édition et de consultation des textes numériques, dans le cas de manuscrits inachevés. La volonté d’inscrire ces « nouveaux objets éditoriaux »[2] dans une réflexion contextuelle propre au genre « fragment » montre l’importance d’une approche centrée sur la ré-novation, dès lors qu’on s’attache à des « écritures émergentes » au sens de réagencement des formes antérieures dans le numérique. Nous entendons par ré-novation l’idée que les pratiques, formes et formats contemporains émergent d’un héritage proche et lointain qu’il convient d’élucider comme condition nécessaire à l’étude de la nouveauté dans sa complexité[3]. Ainsi, replacer les dossiers dans la filiation de la question éditoriale propre au fragment – pour le dire autrement du rapport de la forme à l’objet – apparaît comme nécessaire à l’appréhension de leur transformation numérique.

La qualification d’une problématique d’édition de fragments :
le cas des dossiers de Bouvard et Pécuchet

La notion de discontinuité doit être elle aussi précisée. Il existe une littérature du discontinu qui s’affranchit des contraintes de la rhétorique narrative ou argumentative. Cette littérature fragmentaire ne constitue pas un genre mineur, elle a ses lettres de noblesses. De Nietzsche, à Wittgenstein ou Roland Barthes, elle est le signe d’une écriture qui cherche à restituer le surgissement de la pensée, s’oppose au traité, c’est à dire à l’esprit de système, au remplissage, aux temps morts des transitions. En forme de montage discontinu, elle trouve sa cohésion non dans la linéarité d’un développement mais dans le réseau souterrain (et musical) des échos à distance entre des thèmes sans fin repris et variés[4].

Jean Clément rend ici compte d’une définition de ce que constituerait la littérature fragmentaire en la positionnant d’emblée autant dans l’écriture que dans la lecture. On voit là l’intérêt d’une telle approche qui permet de mettre l’accent sur le lien qu’il convient de formuler entre fragment, édition et enjeux de lecture. Voyons, tout d’abord, la spécificité du corpus dont il est question et en quel sens celui-ci prend place dans la question du fragment.

Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet s’inscrivent pour au moins deux raisons dans le régime spécifique de l’écriture fragmentaire et dans ses procédures d’établissement du sens, c’est-à-dire dans la manière dont le sens se construit pour cette forme. D’une part, il convient de noter le caractère fragmentaire des dossiers qui contiennent en eux-mêmes un certain nombre de facettes de la forme texte fragment [5], et ce indépendamment de leur appartenance au « genre »[6] fragment. Les dossiers sont constitués d’une hétérogénéité matérielle et documentaire (pages imprimées, pages vierges, coupures de presses, journaux entiers, publicités, tracts, fragments manuscrits, fragments imprimés, citations, etc.) avec des classements plus ou moins certains qui tendent à produire une « fragmentation » en acte. Le corpus peut être ainsi considéré comme relevant de formes de natures différentes qui lui confèrent une esthétique fragmentaire si on s’attache à la dimension visuelle de la forme qui n’a pas prétention ici à être perçue comme une unité. Mais, c’est moins un choix esthétique que la conséquence malheureuse du décès de l’auteur, mort avant d’avoir achevé son travail, qui situe ce manuscrit dans le registre de l’écriture fragmentaire. Ce faisant, on retrouve l’une des définitions classiques du fragment renvoyant à la cause. Le fragment « fait œuvre » en tant qu’il est texte inachevé, morcelé. Dimension que l’on retrouve dans le propos de Diderot lorsqu’il affirme qu’« un fragment, c’est une partie d’ouvrage qu’on n’a point en entier, soit que l’auteur ne l’ait pas achevé, soit que le temps n’en ait laissé parvenir jusqu’à nous qu’une partie »[7]. Cette qualification par la cause qui suppose une hétérogénéité de la forme habitée par une polarité entre achèvement et inachèvement cristallise l’enjeu de la mise en texte d’une telle forme. Elle pose en effet la question éditoriale propre à cette forme : qu’il soit temporairement inachevé ou morcelé, qu’il soit intentionnel ou le produit d’une altération, le fragment met l’éditeur face à des décisions de mise en page de l’œuvre qui se traduisent par des choix d’ordonnancement. En d’autres termes, ce qui importe n’est pas que les fragments soient fragmentaires, au sens d’un inachèvement, mais qu’ils apparaissent ainsi – déliés – sur la page aussi bien que sur la « page-écran ». Nous quittons là l’intentionnalité productive de l’auteur, qu’elle soit volontaire ou non, pour nous confronter à la problématique éditoriale. Autrement dit, si le fragment n’est pas une écriture dans le projet flaubertien de Bouvard et Pécuchet mais le résultat d’une fragmentation, il n’en demeure pas moins qu’il requiert une mobilité possible et sans cesse reconduite du point de vue de son régime de production sémantique.

À cet égard, la présentation du texte fragmentaire, du fac-similé au manuscrit – des dossiers de Bouvard et Pécuchet dans ce cas précis – à la mise en texte, s’accompagne de controverses éditoriales qui tiennent à la manière dont les fragments sont donnés à lire. On pourrait résumer cette préoccupation par la critique qu’adresse Henri-Jean Martin aux spécialistes de Montaigne : « Doit-on produire le texte de Montaigne tel qu’il a été originairement publié ou doit-on l’éditer tel que les modernes ont pris l’habitude de le faire ? »[8]. La même controverse a été soulevée par l’édition Mesnard des Pensées de Pascal[9] admettant la réalité du classement en liasse, tout en soulignant la tension entre la nécessité de l’ordre fragmentaire qui ne cesse de s’imposer, et l’ordre à établir relevant de l’éditeur qui fixe lui-même les principes à suivre. Les choix éditoriaux de mise en page des fragments méritent débat dès lors que la réorganisation matérielle du texte est susceptible de modifier la structure du texte donné à lire. La tension entre un ordre de fait pertinent et l’absence d’un ordre de droit achoppe sur l’édition imprimée pour des textes dont la forme entretient un rapport heurté avec l’ordre du sens. C’est cette même question éditoriale qu’évoque Stéphanie Dord-Crouslé lorsqu’elle présente les caractéristiques des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet, et en particulier l’instabilité de certaines catégories de citations isolées comme « haine des grands hommes » ou « beautés de la religion », ainsi que des annotations de Flaubert, plurielles, dont le classement demeure problématique : « Alors ou classer ce fragment ? Une édition papier se trouve dans l’obligation de choisir et donc de mettre un frein à la mobilité »[10]. Et d’ajouter qu’en raison du décès brutal du romancier : « les annotations que l’écrivain a portées sur les pages préparées, indiquant le lieu probable du classement, sont souvent plurielles et obligent à conserver aux fragments textuels une mobilité qui est nécessairement défaite par la fixité d’une édition imprimée »[11] [nous soulignons].

Ainsi, plus que toute autre forme textuelle, le fragment met singulièrement en lumière la chaîne d’opérations techniques et intellectuelles qui donnent une forme et une matérialité aux textes offerts à la lecture. On rencontre ici la notion « d’énonciation éditoriale » conceptualisée par Emmanuel Souchier[12] qui renvoie aux différents processus d’écriture d’un texte, de sa mise en page et de sa mise en ligne, et qui définissent les conditions matérielles, sociales et intellectuelles de son existence. Appliquée à la problématique éditoriale propre au fragment, « l’énonciation éditoriale » prend toute sa dimension car l’enjeu même de cette forme dans son mode d’apparaître, délié de l’ensemble du texte, se profile dans cette réécriture éditoriale du texte donné à lire. Le fragment nous interroge comme unité discursive autonome par rapport à la linéarité de l’écriture et de la lecture. Sa cohérence tient moins à l’univocité du support qu’à une approche par le document, prenant en charge le mouvant, le contradictoire et la dé-liaison qui lui sont nécessaires. Rappelons-nous Gouhier, exégète de Pascal, plaidant pour des mises en pages aux éclairages différents, plaçant les commentateurs tels des peintres autour d’un même modèle, qui le regardent à des distances et selon des perspectives différentes. L’idée était ici encore d’imprimer le recueil original même si l’ordre est un désordre, afin que chacun puisse trouver « son » Pascal. Par-là, les enjeux de la « forme texte fragment » apparaissent singulièrement quant à la pratique éditoriale en tant qu’elle donne à lire et à voir. Ainsi, en lieu et place d’une définition du fragment par le genre, il apparaît plus judicieux pour les questions de circulation, de documentation et d’édition que pose ce colloque, de définir le fragment comme « une réalité signifiante prise dans une structure communicationnelle d’écriture-lecture »[13]. Si on perçoit le fragment non plus seulement comme un genre ayant ses lettres de noblesse, mais comme une forme textuelle, on peut mettre l’accent sur les stratégies de l’objet textuel. En effet, cette façon d’apparaître entre le détaché et le rattaché pointe la nécessité de l’existence du lecteur qui vient coopérer au sens dans l’élaboration des liens, laissé en suspens. L’entre-deux – au sens de l’absence de formulations de lien – informe le lecteur d’un contenu tout en lui signifiant par là-même que quelque chose n’est pas. En effet, un contrat de lecture spécifique est postulé par la fragmentation qui engage le lecteur à qui l’on suggère d’élaborer les liens dans un mouvement de construction qui serait propre à l’œuvre. Dès lors, l’intérêt de replacer la problématique des dossiers de Bouvard et Pécuchet dans les questions plus globales et la stratégie du fragment tient au fait de focaliser, non pas tant sur l’hétérogénéité d’un corpus au caractère fragmentaire (portions de textes, zones dessinées sur les images de fac-similé du manuscrit, coupures, extraits, citations), que sur les stratégies d’une forme qui « donne tout au lecteur ». Ce qui importe n’est pas l’ordre en soi mais l’ordre donné à lire.

Cette brève incursion dans la problématique, qui lie la pratique éditoriale au texte de fragments, invite à ne pas situer l’apport des interfaces numériques comme nouvel objet éditorial dans une controverse entre supports dont l’un résoudrait ce que l’autre ne pouvait élucider. La « forme texte fragment » soulève déjà de manière intrinsèque la question du « donner à voir », du « donner à manipuler » pour le lecteur et ce dans le contexte même de la page et du « codex typographique ». C’est à cette condition, en intégrant les controverses éditoriales de l’imprimé, que l’on pourra tirer parti du support numérique et des perspectives qu’il ouvre.

Replacer les dossiers de Bouvard et Pécuchet dans le contexte éditorial précédemment décrit, c’est-à-dire les controverses sur la publication d’un manuscrit fragmentaire – une structure matérielle qui produit une intelligibilité –, invite à s’interroger sur la manière dont ce dispositif de publication tient compte d’une appréhension de la forme en intégrant des propositions de construction du sens. Déjà, le fragment textuel à l’ère de l’imprimé tendait moins à considérer la forme du point de vue du processus d’écriture qu’à déplacer l’attention sur ce à quoi elle peut donner lieu, ce que Henri Quéré[14] nomme le « faire faire » du fragment, c’est-à-dire les usages possibles du texte par le lecteur. Jouant sur le sens dans les interstices, l’écriture fragmentaire requiert une liberté d’interprétation dans l’acte créatif d’un lecteur venant élaborer le sens toujours reconduit. C’est à ce constat d’une actualité prégnante que nous introduit la question de l’édition des fragments textuels de Flaubert qu’il convient de considérer dans toute entreprise d’édition, fût-elle nécessairement électronique. Car les écrits numériques s’inscrivent dans une généalogie des formes, des pratiques, des supports et ce même s’ils font émerger des processus inédits dans la manière de construire du sens[15].

La mise en forme numérique des dossiers de Bouvard et Pécuchet :
du fragment à l’hypertexte

« Rédiger un hypertexte amène à s’interroger inlassablement sur la notion même de texte ou de fragment »[16]. Avant de nous attacher à la question qui nous occupe ici (en quoi une réflexion sur l’édition de fragments éclaire-t-elle les enjeux de la mise en ligne d’un corpus littéraire tel que celui des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet ?), il est nécessaire de rappeler la proposition d’usage numérique spécifique que cette édition électronique fait au lecteur. Car c’est là, précisément, que la problématique éditoriale du fragment – qui contient la question de l’activité de lecture et de l’interprétation à partir d’un ordre non résolu – peut trouver à s’appliquer dans l’interface interactive quant aux processus de significations qui y sont liées.

Outre la création d’objets éditoriaux qui vont des pages aux fragments, c’est l’activité de lecture proposée aux lecteurs de cette nouvelle édition qui contient ce en quoi le passé éditorial du fragment peut contribuer à la formulation des enjeux contemporains. En effet, comme le souligne Stéphanie Dord-Crouslé, le dispositif de lecture proposé au lecteur fonctionne comme un kaléidoscope en ce qu’il permet le surgissement de configurations particulières en fonction des changements de paramètres affectés aux fragments textuels par le lecteur lui-même. L’hypertexte littéraire se voit « renouvelé en ce que c’est l’édition du texte lui-même qui se trouve être le résultat d’un processus de configuration hypertextuelle dont le lecteur est invité à se saisir ». Plus encore, « grâce aux liens qu’il active, le visiteur est amené à choisir […] la forme qu’il va donner à l’œuvre »[17] [nous soulignons]. Ce faisant, la question de la forme produite par l’ordonnancement basculerait du côté du lecteur appréhendant de l’intérieur du manuscrit cette œuvre laissée en l’état, et « résoudrait » par là-même la nécessaire mise en suspens d’un chantier à jamais inachevé. Cette première hypothèse nous invite à préciser le statut du « fragment » dans le contexte numérique et à considérer les médiations de différentes natures dont il est question (forme, matérialité techniques, médiations éditoriales, lecture) pour ne pas assimiler ce qui relève de niveaux de sens différents. C’est là que la valeur heuristique de l’objet textuel « fragment » montre sa fécondité pour éclairer les enjeux de la mise en forme numérique. Cela invite à un regard rétrospectif : plutôt que de voir ce qui dans l’écriture fragmentaire annonce l’hypertexte, ne faut-il pas plutôt considérer en quoi la consultation numérique, faisant sortir le fragment de la « camisole » du livre, constitue une réponse adéquate à la mise en texte du fragment ?

Si l’on tient compte de la médiation du support, en revenant brièvement sur la forme des fragments réunis dans la structure matérielle du livre, on constate qu’ils ne sont que partiellement lus comme des morceaux détachés, car la nature du recueil dans lequel ils sont insérés joue un rôle unificateur et contextualisant. Le « faire œuvre » du codex, par sa forme même, impose une liaison entre les éléments fragmentaires et les fonde en unité. Les fragments sont des éléments du livre unifiés et lus comme tels. Il en va autrement de la fragmentation produite par la mise en ligne numérique qui propose des contenus auxquels le lecteur accède en fonction des liens qu’il a activés. De fait, l’activité de lecture d’un texte numérique est distribuée en segments et en fragments. En effet, l’écriture hypertextuelle, au sens de mise en « ordre » de contenus en ligne, fût-ce des manuscrits, met sur la voie de la fragmentation des parcours du point de vue du lecteur. Sur le plan éditorial, le fragment numérique est un élément détaché de son contexte qui produit une mise en abîme de la propre fragmentation des écrits du projet flaubertien de Bouvard et Pécuchet. L’enjeu porte donc moins sur les liens à élaborer, liés à l’inachèvement d’une œuvre qui aurait dû être le résultat figé de la mobilité de ses fragments dans le temps de la genèse – « la forme d’un agencement de citations parfois reliées entre elles par de courts moments de récits ou d’attaches narratives »[18] –, que sur la compétence cognitive liée à la lecture numérique qui situe la construction du sens dans la mobilisation des contextes de réception liée à l’interface. Entre la fragmentation liée au manuscrit qui relève de l’hypertexte littéraire comme forme et l’édition numérique envisagée comme un hypertexte (qui seul permet de matérialiser les liens pour le lecteur), il ne s’agit nullement du même fragment. D’un côté, il y a la forme, de l’autre, le dispositif. C’est leur confusion qui amène à penser que l’édition électronique viendrait résoudre la problématique éditoriale propre au texte de fragments. Il convient de distinguer de ce point de vue l’activité de lecture noématique d’un lecteur de fragments, au sens de la forme, et le parcours d’un lecteur dans un dispositif d’édition numérique qui par ses actions sur le dispositif fait surgir le texte à lire. Pour autant, si l’on s’attache à penser le paratexte – encodage, arborescence, répartition par sections – qui encadre le manuscrit de Flaubert, on voit bien en quoi la problématique éditoriale propre au fragment est éclairante. D’abord, elle met l’accent sur le processus de construction du sens, du point de vue de la conception des interfaces de lecture. Là se situe l’apport de l’édition électronique dans la richesse des interprétations, indispensable à la forme fragment que met en valeur le projet d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. La fidélité au manuscrit enrichie de l’intégralité des informations structurelles et conjoncturelles renforce l’appareillage critique et, plus encore, son appréhension supposée par le lecteur. Si l’on s’attache aux usages présupposés (consultation documentaire, recherche, lecture), il apparaît que l’outil encadre la recomposition textuelle nécessaire à la lecture de ce corpus singulier dans la saisie du sens (chemin et finalité) pour le lecteur. Dans cette perspective, la numérisation de contenus déliés invite à la pensée associative nécessaire à la production d’un sens puisque la dynamique du sens pour le lecteur se construit à partir de cette mise en lien facilitée par des outils de consultation. Mais, cela n’est pas sans conditions. La pertinence du dispositif et des outils dépend de sa capacité à convoquer les compétences encyclopédiques, cognitives, nécessaires à l’acte de donner du sens et à la capacité à mobiliser des contextes et, plus encore, à intégrer dans des interfaces de lecture des outils qui personnalisent de plus en plus les relations aux utilisateurs de « contenus ». Autrement dit, il faut se méfier de l’idée selon laquelle l’édition numérique pourrait combler les attentes de la « forme texte fragment », en en assouplissant la mise en texte par des processus variables, et en considérer une dimension tout aussi importante : le fragment est avant tout affaire de lecture.

 

Or, c’est sans doute là, la tâche la plus complexe et l’enjeu le plus important pour l’editor de fragments : garantir les conditions de réception du texte, garantir une forme de coopérativité lectorielle reposant en grande partie sur un contexte crédible, c’est-à-dire conforme aux attentes produites par la « forme texte » grâce à laquelle le lecteur participera à la construction du sens. Dès lors, il s’agira non pas tant d’ordonner des fragments qui se plaisent dans la mobilité et la souplesse que l’imprimé avait contraintes, que d’ordonner la pratique de lecture. Autrement dit, de produire des relations susceptibles d’investissements différents de la part des lecteurs. Or, il faut rappeler au crédit de la linéarité du texte, que celle-ci permet une lecture fortement routinière. Chaque nouvelle phrase lue servant de contexte à la compréhension de celle qui suit, le lecteur se laisse emporter par le fil pour produire du sens. Dans le cas de la lecture de fragment, les automatismes de lecture sont remis en cause et le contexte de compréhension doit être recréé pour chaque nouveau bloc de texte. Il appartient à l’editor de produire des outils de documentation et de consultation pertinents qui permettront d’alléger les réorganisations contextuelles des lecteurs, afin de ne pas évacuer l’idée selon laquelle une œuvre forme un tout qui transcende la somme de ses parties. La mise en texte du fragment sur le support numérique permet en effet le déploiement d’une énonciation « paratextuelle » qui encadre et balise la manipulation de l’interface par le lecteur. Tout l’enjeu d’une édition numérique tient à la pertinence de ces choix, d’autant plus qu’ils permettent de procéder à une forme de typologie d’« idéaux types », de requêtes possibles de la part des lecteurs de Flaubert. En ce sens, la capacité d’un dispositif à produire efficacement des interfaces adéquates à des scénarios d’usages, c’est-à-dire à des manières de faire avec le texte, décidera de la qualité de l’apport de cet outil à la circulation des textes de Flaubert. En effet, pour reprendre l’image de Christian Vandendorpe :

comme le fragment hypertextuel est un élément détaché du contexte, une fleur coupée du milieu qui l’a vu naître, le lecteur doit recréer des éléments contextuels qui en permettent la compréhension et qui lui donnent vie. Il s’agit de retrouver la fleur dans le pétale et le jardin derrière la fleur[19].

Et d’ajouter « opération délicate, où le risque est grand que l’on se contente d’une compréhension fragmentaire, partielle... ». Dès lors, on voit bien l’enjeu des contextes mis en avant par la problématique de lecture des fragments comme dispositif de lecture, véritable mise en abîme du principe du corpus fragmenté du projet d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Ces projets d’éditions en ligne porteurs de riches possibilités d’appropriation auront à élaborer non pas tant l’unité sémantique du texte que l’unité sémantique des espaces de lecture.

NOTES

[1] Le colloque s’est tenu à l’ENS de Lyon les 7, 8 et 9 mars 2012.
[2] Stéphanie Dord-Crouslé, Emmanuelle Morlock-Gerstenkorn et Raphaël Tournoy, « Nouveaux objets éditoriaux. Le site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet (Flaubert) », Les Cahiers du numérique, vol. 7, 2011, p. 123-144 (consultable en ligne sur :
http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2011-3.htm).
[3] Caroline Angé, Lise Renaud, « Les écritures émergentes des objets communicationnels. De la rénovation », Introduction au dossier, Communication & Langages, no 174, décembre 2012, p. 35-39.
[4] En guise de préambule, nous proposons cette citation de Jean Clément (« Du texte à l’hypertexte : vers une épistémologie de la discursivité hypertextuelle », dans Hypertexte et hypermédias : réalisations, outils, méthode, Balpe, Lelu et Saleh, Paris, Hermès, 1995 ; disponible en ligne :
http://hypermedia.univ-paris8.fr/jean/articles/discursivite.htm) qui élucida le lien entre une forme de texte fragmentaire et la technologie intellectuelle qu’est l’hypertexte, en soulignant comment, rétrospectivement, la structure du texte numérique permet de revisiter la littérature dans la variété de ses formes et problématiques.
[5] L’appréhension du fragment par le vocable « forme texte » vise à souligner l’intérêt heuristique d’une démarche qui associe l’unité formelle et spatiale d’un objet textuel. Voir Caroline Angé, « Le fragment comme forme texte : à propos de fragments d’un discours amoureux de Barthes », dans Communication & Langages, no 152, juin 2007, p. 23-34.
[6] Si le terme « genre » se prête peu aux écritures fragmentaires tant celles-ci relèvent de formes multiples, il n’en demeure pas moins qu’ils partagent un ensemble de traits communs, comme l’a montré Françoise Susini-Anastopoulos dans L’écriture fragmentaire : définitions et enjeux, Paris, PUF, 1997, p. 12-13.
[7] Article « Fragment » de l’Encyclopédie.
[8] Henri-Jean Martin, Les métamorphoses du livre, Paris, Albin-Michel, 2004, p. 96.
[9] Jean Mesnard, Les « Pensées » de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES, « Littérature », 1993.
[10] Stéphanie Dord-Crouslé, « La place de la fiction dans le second volume de Bouvard et Pécuchet », Arts et savoirs, no 1, p. 1-21 (en ligne sur le site de la revue : http://lisaa.u-pem.fr/arts-et-savoirs/ et sur :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00674134/).
[11] Stéphanie Dord-Crouslé, Emmanuelle Morlock-Gerstenkorn et Raphaël Tournoy, art. cité, p. 124.
[12] Pour une appréhension exhaustive de la notion nous renvoyons au texte suivant : Emmanuel Souchier, « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », Communication et Langages, no 154, décembre 2007.
[13] Caroline Angé, « La question du sens : écrire et lire le fragment. Du texte à l’hypertexte », Thèse de doctorat, MSH Paris nord, PXIII, décembre 2005.
[14] Henri Quéré, Intermittences du sens : études sémiotiques, Paris, PUF, 1992, p. 75.
[15] Caroline Angé, Lise Renaud, art. cité, p. 36.
[16] Christian Vandendorpe, Du papyrus à l’hypertexte. Essai sur les mutations du texte et de la lecture, Paris, La découverte, 1999, p. 242-243 (en ligne sur : http://vandendorpe.org/papyrus/PapyrusenLigne.pdf).
[17] Stéphanie Dord-Crouslé, Emmanuelle Morlock-Gerstenkorn et Raphaël Tournoy, art. cité, p. 124.
[18] Stéphanie Dord-Crouslé, art. cité, p. 12.
[19] Christian Vandendorpe, ouvr. cité, p. 242.

Pour télécharger le fichier PDF de l'article, cliquez ici.


Mentions légales