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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

« Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le Cours de Regnault » :
modélisation discursive et savoir disciplinaire dans Bouvard et Pécuchet

Florence Pellegrini
Université Bordeaux Montaigne
EA 4195 Telem
Voir [Résumé]

Dans le parcours encyclopédique de Bouvard et Pécuchet, la chimie inaugure le chapitre des sciences de la nature[1]. Après la phase plus « utilitaire » du chapitre II, tout entier tendu vers l’amélioration de leur domicile, et la prospérité de leur propriété, et conclu sur la plus retentissante des « infortunes » – l’explosion fracassante de l’alambic à distillation destiné à produire la Bouvarine, cette crème « rêv[ée] qui devait enfoncer toutes les autres » (p. 104[2]) –, le chapitre III consent aux personnages l’exploration de savoirs plus abstraits où la convocation des « lois » et des « théories » assume une fonction structurante. Et il s’agit moins d’identifier les références, multiples et possiblement antagonistes, que peuvent consulter les compères, que de dégager une logique de raisonnement qui, incorporée au récit, lui confère lisibilité et admissibilité. De fait – et indépendamment de la fonction légitimante que peuvent assumer les instances citationnelles, les mentions de « Regnault » et « Girardin », pour l’épisode qui nous intéresse – le récit adopte une organisation fondée sur les modèles déductifs qui président au raisonnement scientifique[3] et que souligne le recours massif aux connecteurs.

Le fragment étudié correspond à une page et demie de l’édition de Stéphanie Dord-Crouslé : il s’étend du début du chapitre III au moment où « la théorie des atomes […] achèv[e] de les perdre » et où Bouvard et Pécuchet appellent Vaucorbeil à la rescousse avant que, séduits par les planches anatomiques et « la représentation d’un écorché » entrevue « contre le mur » (p. 108), ils ne décident de remplacer la chimie par l’anatomie :

Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le Cours de Regnault – et apprirent d’abord que « les corps simples sont peut-être composés ».
On les distingue en métalloïdes et en métaux, – différence qui n’a « rien d’absolu », dit l’auteur. De même pour les acides et les bases, « un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les circonstances ».
La notation leur parut baroque. Les proportions multiples troublèrent Pécuchet.
– « Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties. Mais si elle se divise, elle cesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas. »
– « Moi, non plus ! » disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin – où ils acquirent la certitude que dix litres d’air pèsent cent grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n’est que du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre comme élément n’existe pas.
Ils saisirent la manœuvre du chalumeau, l’or, l’argent, la lessive du linge, l’étamage des casseroles ; puis sans le moindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique.
Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances qui composent les minéraux ! Néanmoins, ils éprouvaient une sorte d’humiliation à l’idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de l’albumine comme les blancs d’œufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.
Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides – et la loi des équivalents les embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l’élucider avec la théorie des atomes, ce qui acheva de les perdre. (p. 107-108 ; je souligne.)

La présence de joncteurs causaux et temporels construit une explication rationnelle – ou rationalisante – et une progression ordonnée qui, parce qu’elles procèdent par inférence et implication, participent de la plausibilité du récit, partant de la continuité et de la fluidité de la lecture.

Que le biais narratif trouvé pour introduire la chimie dans l’univers chavignollais soit de l’ordre de l’irruption et de la déflagration, tant physique que cognitive, n’enlève rien à la déduction que le récit autorise. La remarque de Pécuchet qui impose, en guise de transition entre les chapitres II et III, la nécessité de la chimie semble en effet découler de la conclusion de la micro-séquence consacrée à l’alambic :

Tout à coup, avec un bruit d’obus, l’alambic éclata en vingt morceaux […].
La force de la vapeur avait rompu l’instrument, d’autant que la cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.
Pécuchet, tout de suite, s’était accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans cette posture, n’osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur […]. Et ils n’y comprenaient rien […]. (p. 105-106)

En clôture de l’épisode de la distillation, l’explication directement issue de la « table de la tension de la vapeur d’eau » de Regnault que mentionne le folio 21 du premier volume des dossiers documentaires[4] et qui relie température et pression, est prise en charge par le narrateur avant que d’implicitement transiter jusqu’aux personnages dans une forme de porosité des différents niveaux narratifs. Car, d’abord interdits et comme frappés de stupeur, Bouvard et Pécuchet en concluent rapidement ce défaut de connaissance si caractéristique qui fait office de transition entre de nombreux épisodes :

Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était la cause de tant d’infortunes, de la dernière surtout ? Et ils n’y comprenaient rien, sinon qu’ils avaient manqué périr. Pécuchet termina par ces mots :
– « C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie ! » (p. 106)

« Ils n’y compren[ent] rien » mais enchaînent, dans la logique déductive que construit l’explication narrative, sur une nouvelle discipline, cette « chimie » qui ne manquera pas – et avec quelle célérité – de les « embarrass[er] ». L’exclamation défait la modalisation[5] alors que le chapitre III s’ouvre sur la mention auctoriale qu’anticipait la fin du chapitre II – le Cours élémentaire de chimie de Regnault – et la définition précise d’une finalité : « Pour savoir la chimie […] ».

Je ne reviendrai pas sur la documentation de « seconde main » que consultent les compères, procédé récurrent dans le roman et qui a déjà été largement étudié[6]. Je m’attacherai plus précisément à trois phénomènes discursifs conjoints qui participent de la modélisation scientifique de la séquence et tiennent lieu de clé de déchiffrement : d’une part les modalités d’intégration du discours de savoir, qui combinent citation et narrativisation ; d’autre part l’ordonnancement chronologique du parcours disciplinaire qui mime une progression exploratoire ; enfin, le gauchissement du modèle déductif-nomologique à travers l’utilisation du connecteur puisque.

Mitsumasa Wada a précisément analysé la façon dont Flaubert met en récit la question de la divisibilité de la matière et dont, faisant fi de l’historicité des savoirs, il met en regard les conceptions « équivalentistes » et « atomistes » dans une forme d’opposition frontale qui en dénie la pertinence[7]  : « […] et la loi des équivalents les embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l’élucider avec la théorie des atomes, ce qui acheva de les perdre »[8] (p. 108). Si Bouvard et Pécuchet se trouvent d’abord « embarrass[és] » puis « perd[us] », c’est que, sans considérer l’antériorité d’une théorie sur l’autre ni leurs présupposés divergents, ils en défont le caractère irréconciliable par une mise en aplat qui est aussi une compilation. Pas de dialectique dans la confrontation mais bien un empilement sans mise en perspective – « ils tâchèrent de l’élucider avec » – qui est de l’ordre de la collection. Les deux théories participent de la structuration de l’épisode autour d’une série d’antagonismes définitoires insurmontables – « corps simples » vs « corps composés » ; « acides » vs « bases » ; « molécules » vs « atomes » – maintenant un blocage cognitif pour lequel il n’est d’autre résolution que l’échappatoire :

Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments. La dépense était considérable ; et ils en avaient trop fait.
Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.
Ils se présentèrent au moment de ses consultations.
– « Messieurs, je vous écoute ! Quel est votre mal ? »
Pécuchet répliqua qu’ils n’étaient pas malades, et ayant exposé le but de leur visite :
– « Nous désirons connaître premièrement l’atomicité supérieure. »
Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la chimie.
– « Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs ! Mais actuellement, on la fourre partout ! Elle exerce sur la médecine une action déplorable. » Et l’autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses environnantes. (p. 108)

Le défaut d’« instruments » succède au défaut de connaissance, dans une formulation parallèle à la proposition inaugurale du chapitre – « Pour savoir la chimie » / « Pour entendre cela » – alors que le détour vers la médecine peut être imputé à Vaucorbeil, incapable de répondre aux questions sur l’« atomicité supérieure » mais fort habile à retourner la situation à son avantage : de la confusion initiale – « le médecin rougit beaucoup » – on passe rapidement au discrédit de la chimie – « […] actuellement, on la fourre partout ! » – puis à une réorientation de l’argumentation au profit de la médecine – « Elle exerce sur la médecine une action déplorable. »

Approche inappropriée ou dédain de la discipline, la responsabilité des incongruités chimiques pourrait donc être attribuée aux personnages, inaptes à résoudre les difficultés théoriques rencontrées. Les choses se complexifient si l’on veut bien y regarder de plus près. Je m’attacherai en particulier à la déduction de Pécuchet lorsque, au tout début de l’épisode, il aborde la loi des « proportions multiples »[9]  :

– « Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties. Mais si elle se divise, elle cesse d’être l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas. » (p. 107)

Je retiendrai, pour analyser l’emploi de « puisque » en ouverture de phrase, la description qu’en a proposée Oswald Ducrot dans le cadre de sa théorie de l’énonciation : Ducrot souligne la dimension essentiellement polyphonique de « puisque », vecteur d’hétérogénéité énonciative, qui permet au locuteur de « fai[re] s’exprimer un énonciateur dont il se déclare distinct »[10]. « Le locuteur ne s’engage pas sur [l’énoncé] à titre personnel, il n’en prend pas la responsabilité »[11]. Jacques Mœschler va plus loin, qui précise que « puisque », au contraire de « parce que », « exhibe des propriétés non-vériconditionnelles »[12]. Les « propriétés échoïques »[13] de « puisque » permettent d’intégrer à la parole du personnage un discours de type livresque – on notera la schématisation (« A » et « B »), le recours au modal « doit » et l’utilisation du présent gnomique – dont la validité est entachée par l’absence d’adhésion du personnage. « Puisque » est un marqueur de suspicion, qui, parce qu’il mentionne une parole non assumée, participe d’une logique citationnelle qui recèle une charge ironique[14].

L’utilisation de « puisque » permet ainsi de cautionner le scepticisme de Pécuchet en le faisant découler des théories qu’il aborde. On pourrait même parler dans ce cas d’argumentation d’autorité[15], la légitimation se fondant non pas sur le contenu discursif – la justesse, l’adéquation des propos au monde tel qu’il est ou tel qu’il devrait être – mais sur sa formalisation et son origine – énoncé de type doctrinal ou nomologique. La mise à distance de l’énoncé théorique permet alors sa contestation : l’objection introduite par « mais » annonce le blocage cognitif final – « Enfin, je ne comprends pas » –, ultime étape d’un raisonnement en porte-à-faux.

Si l’on reprend l’analyse d’Oswald Ducrot, « puisque » introduit un énoncé E2 qui justifie non pas l’énoncé E1 mais bien l’énonciation de E1. Autrement dit c’est la proposition théorique ou plutôt la forme théorique de la proposition qui motive l’incompréhension de Pécuchet : la modalisation (« il me semble ») et la tournure hypothétique (« je suppose ») signent cette incertitude déductive. Incertitude déductive, c’est-à-dire incertitude qui résulte de la déduction, mais aussi déduction incertaine : le fonctionnement de la légitimation devient problématique si l’on considère l’instabilité énonciative qui frappe le discours auctorial. L’extrême condensation de l’énoncé, la présence incongrue de modalisateurs minent l’autorité du propos tenu et suggèrent une lecture réductrice et approximative de Bouvard et Pécuchet. On ne sait alors à qui attribuer la responsabilité de l’énoncé, dans une forme paroxystique de polyphonie. Il y a bien une parole étrangère à l’intérieur de celle du personnage mais la distinction reste imparfaite. Il n’y a pas d’assimilation ; il n’y a pas non plus de séparation nette. Tout l’édifice argumentatif se trouve alors déstabilisé par ce flottement énonciatif qui pointe l’argumentation en tant que procédé et interdit de voir dans les causes avancées autre chose que des arguties.

Si l’on consulte les brouillons rédactionnels du passage[16], on constate que l’émergence et la stabilisation de « puisque » sont assez tardives, l’organisation narrative étant préalablement mimétique d’un raisonnement par implication qui fait découler d’une ou plusieurs prémisses admises comme vraies la véracité d’une nouvelle proposition. L’écriture procède par substitutions successives, remplaçant « pour que » en attaque de proposition par « si », puis par « puisque », en même temps que le segment se décale en tête de paragraphe et s’intègre au discours rapporté en style direct de Pécuchet. Le changement majeur réside dans l’indétermination énonciative qu’introduit la modification du connecteur et qui interdit une nette séparation des discours :

Les premières versions distinguent clairement discours cité et discours citant : la responsabilité du « raisonnement » est attribuée à Pécuchet – « Tel était le raisonnement de Pécuchet », fo 269 v° – alors que la restitution de la théorie est désignée en tant que telle : on remarquera la péjoration décrédibilisante de la tournure « comme on prétend que cela se fait », qui figure en ajout interlinéaire dans le fo 292 v°. L’ajout interlinéaire est intégré dans le corps du texte dès la version suivante – « Pr qu’une molécule de A puisse se combiner avec 1, 2, 3 & 4 molécules de B comme on prétend que cela se fait il faudrait que […] cette molécule, cette unité fût divisée en 1, 2, 3 & 4 parties », fo 269 v° – avant que d’être immédiatement raturé et remplacé par « je suppose » qui persistera jusqu’au dernier état du texte. Le texte souligne la subjectivité qui préside à la déduction – « il me semble à moi », ajout interlinéaire, fo 269 v° – ainsi que l’appréhension critique de la loi des « proportions multiples » : multiplication des conditionnels – « faudrait », fo 292 v° et fo 269 v° ; « adviendrait », « devrait », fo 269 v° –, verbes axiologiques – « prétend », fo 292 v° et fo 269 v° ; « soutient », fo 269 v° –, objections répétées – « Mais Pr qu’une molécule » ; « Mais une unité divisée », fo 269 v°.

Cette distinction ne se maintient pourtant pas ; la monstration et la mise à distance du discours cité par le discours citant s’amuït au fil des récritures tandis que la responsabilité de l’énoncé se déplace progressivement du personnage vers l’autorité convoquée. Ou plutôt se réduit jusqu’à l’indifférenciation, dans la fusion polyphonique du « puisque ». Initialement recherche d’explication – « comment une molécule peut-elle se combiner avec plusieurs autres : Pr qu’une molécule de A puisse se combiner avec 1, 2, 3 & 4 molécules de B il faudrait […] », fo 292 v° –, la parole de Pécuchet intègre ensuite un modèle hypothético-déductif emprunté à la discipline abordée – « Si une molécule » remplace « Pr qu’une molécule » et le présent gnomique remplace le conditionnel du verbe principal dans les feuillets 265 v°, 319 v° et 306 v° –, avant l’apparition de « puisque » en ajout interlinéaire dans le feuillet 306 v° et stabilisé dans la mise au net du manuscrit autographe (ms g224, fo 47). Ainsi, durant la période de rédaction, « s’opère le “travail d’excavation” où l’écriture s’efforce de produire délibérément un “vide” sémantique pour donner un “effet définitif d’inachèvement” »[17] ou ici d’indétermination, le choix final de « puisque » déplaçant la responsabilité du blocage cognitif des personnages vers l’énoncé doxique, au même titre que les citations entre guillemets qui ouvrent le chapitre. Si la troncature est douteuse et la décontextualisation problématique, l’origine est mentionnée – il s’agit de fragments du Cours de Regnault –, fait rare dans l’économie globale d’un roman où les énoncés non originés sont légion. Mais, une fois encore, c’est l’ambiguïté énonciative qui préside à l’organisation du récit : la pertinence de la citation échappe alors que, dans le même temps, elle semble souligner l’aporie théorique qui consisterait à confondre « corps simples » et corps « composés » de même qu’« acides » et « bases ».

Mitsumasa Wada a étudié cette ambiguïté scientifique à l’incipit de l’épisode, confrontant, d’une part, le texte final du roman à sa source – l’extrait du Cours élémentaire de chimie de Regnault cité en ouverture capitulaire – et, d’autre part, aux états de texte antérieurs qui figurent dans les derniers brouillons rédactionnels. Le Cours de Regnault indique :

Nous ne voulons pas affirmer par là que [les] corps [simples] soient réellement simples ; il est très possible que les progrès futurs de la science nous permettent, par la suite, d’opérer des décompositions qui ont résisté à nos moyens actuels ; et qu’alors un certain nombre des corps que nous regardons aujourd’hui comme simples, peut-être même tous ces corps, seront considérés comme des corps composés[18].

« Il s’agit d’une réserve que le spécialiste émet à propos des progrès futurs de la science. C’est la garantie de la scientificité de la chimie : caractère hypothétique des connaissances acquises »[19]. Or, la restitution qu’opère le récit réduit la précaution jusqu’à la faire disparaître dans la concision lapidaire de la citation, qui fige l’énoncé en une formule catégorique et intemporelle : « les corps simples sont peut-être composés ». La modalisation n’y fait rien. Pire : elle ne peut qu’aggraver le scepticisme des personnages – et à l’avenant, celui des lecteurs – face à une science si peu sûre d’elle-même qu’elle remet en cause ses propres catégorisations. Quant à l’observation des derniers brouillons rédactionnels du fragment, elle permet de mettre en évidence le phénomène déjà évoqué d’« ambiguïté de l’énonciation, à tel point qu’on ne sait plus si le texte se moque de la science, ou bien des personnages. […] La dernière phase de la rédaction […] invente des “vides”, ou une ambiguïté de la phrase qu’il est impossible de réduire à l’histoire des sciences »[20] ou au degré d’intelligence de ces sciences par les personnages. L’écriture romanesque, par un processus de concentration, dans un double mouvement d’effacement et de figement, construit cette « matérialité opaque » si perturbante qui cristallise l’énoncé doxique en formule aporétique.

Du long et prudent énoncé qui figure sur le feuillet 269 v° « La distinction des corps en simples & composés était faite, mais un premier doute les arrêta troubla en apprenant que les corps simples pouvaient bien ne pas l’être sont peut-être pouvaient bien être composé », est d’abord éliminée la mention de la distinction – « Et un premier doute les troubla arrêta, en apprenant que les corps simples pourraient bien ne pas l’être sont peut-être composés. », fo 265 v° – avant que la mention du « premier doute » ne disparaisse tout à fait, remplacée par le connecteur temporel « d’abord » : « un premier doute les arrêta en apprenant et apprirent d’abord que les corps simples sont peut-être composés », fo 319 v°. Parallèlement, la modalisation se transforme et s’amuït : « pouvaient », puis « pourraient » cèdent la place au présent gnomique « sont », modulé par la locution adverbiale « peut-être ». « L’équivoque de la phrase provient du remplacement de “premier doute” des versions précédentes par “d’abord”. Entre “premier” et “d’abord”, le sens lexicographique ne diffère presque pas. Mais le texte subit un changement profond. C’est la continuité langagière apparente au niveau sémantique entre l’adjectif et l’adverbe qui permet cette mise en équivoque de la phrase »[21].

« D’abord » suggère un ordonnancement du discours qui est aussi un ordonnancement de la progression disciplinaire : première étape d’un processus exploratoire qui procède par successivité – « d’abord », « puis », « après » –, « d’abord » impose à la fois un déroulement temporel et un modèle de raisonnement. Variante du schéma ternaire d’abord-ensuite-enfin, tripartition canonique qui superpose à la succession et à la linéarité temporelle l’image d’une complétude argumentative garantissant la recevabilité de l’énoncé, la construction qu’inaugure « d’abord » se réplique au niveau micro dans l’organisation des étapes de l’expérience :

Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides […]. (p. 108)

Marqué à la fois par la consécution et la conséquence, l’enchaînement narratif exploite une représentation logique héritée, dans une forme de clichage, ce « mode de blocage du sens » [22] tel qu’a pu l’analyser Anne Herschberg Pierrot. La division chronologique distingue et hiérarchise les connaissances, en même temps qu’elle produit cet écrasement de la logique sur la temporalité qui est le ressort de l’activité narrative[23] ; parallèlement, la reproduction continue du processus estompe la singularité des situations. « Forme-sens […] prélevé[e] à l’emporte-pièce dans les énoncés reçus »[24], le découpage chronologique hérité des ouvrages consultés s’impose comme modélisation narrative. Pourtant, la modélisation reste imparfaite si l’on considère, d’une part, l’absence de clôture de l’épisode sinon par défaut et égarement – « Enfin, je ne comprends pas » – « Moi, non plus ! » ; « […] la théorie des atomes […] acheva de les perdre. » – et, d’autre part, la prégnance d’un autre modèle organisationnel, celui de la série et de l’énumération, manifeste dans le compte rendu aussi réduit que non pertinent de l’ouvrage de Girardin, qui traduit, dans la réitération des tours négatifs ou restrictifs – « ne… pas » / « ne… que » – la lecture parcellaire des bonshommes :

Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin – où ils acquirent la certitude que dix litres d’air pèsent cent grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n’est que du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre comme élément n’existe pas. (p. 107)

ou encore dans la transition pour le moins cavalière qui conduit Bouvard et Pécuchet de « la manœuvre du chalumeau, l’or, l’argent, la lessive du linge, l’étamage des casseroles » à la « chimie organique », « sans le moindre scrupule ». Gisèle Séginger l’a souligné : la représentation « dénoue le lien, très fort jusque-là, entre […] temps et […] causalité » et traduit une « méfiance radicale […] à l’égard des schèmes organisateurs d’une épistémologie dominée par une pensée de la linéarité et de la rationalité, pensée du coup dominée aussi par une forme de logique qui est celle du récit »[25].

Dans une lettre datée du [26 août 1872], Flaubert écrivait à sa nièce Caroline : « J’ai commencé mes études de médecine. Fortin m’a prêté des livres. Quant à la chimie, que je comprends beaucoup moins bien, ou plutôt pas du tout, je l’ajourne »[26]. Même doléances quelques mois plus tard, dans une lettre à George Sand, alors que Flaubert a repris ses lectures : « je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne comprends goutte) »[27].

L’organisation de l’épisode, à travers les tentatives infructueuses de Bouvard et Pécuchet, rend compte de cette incompréhension : le Cours de Regnault est rapidement abandonné pour un « ouvrage moins difficile, celui de Girardin », pour lequel l’émerveillement initial – « Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre comme élément n’existe pas. » ; « Quelle merveille de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances qui composent les minéraux ! » – cède rapidement le pas à l’embarras puis à l’égarement – « ce qui acheva de les perdre ». Les tournures paradoxales, les énumérations problématiques ou encore les comparaisons triviales qui rabattent les éléments chimiques sur une quotidienneté hors de propos – « du phosphore comme les allumettes, de l’albumine comme les blancs d’œufs, du gaz hydrogène comme les réverbères » – jalonnent un récit dont la structuration répercute en même temps qu’elle les questionne les modalités du raisonnement scientifique. Dans la polyphonie diffuse de l’extrait, manifeste tant dans le choix des connecteurs que dans la restitution ambiguë des ouvrages consultés, se défait la rigueur de la progression, partant la cohérence de la discipline. Du savoir disciplinaire, traduit en antagonismes irréconciliables et en déductions imparfaites, ne persiste qu’une modélisation reçue au schématisme réducteur. Substrat cognitif hérité sans être totalement investi, la logique du raisonnement scientifique est mise en défaut par la narrativisation, alors que, dans l’hétérogénéité énonciative construite au fil patient des récritures, s’affirment sa prégnance et sa persistance. Ébranlée sans être éliminée, mise en rivalité avec d’autres modèles organisationnels, la logique du raisonnement scientifique impose sa convention, insuffisante mais incontournable.

Pourtant, dans la confusion expérimentale que ne manquent pas de générer les raccourcis douteux et les approximations « baroque[s] » des compères, ce que suggère également le récit, c’est que toutes les conventions ne se valent pas, ou plutôt ne valent pas éternellement : la représentation de la chimie, si elle traduit le débat qui animait la communauté scientifique à l’époque – celle de la fiction comme celle de la rédaction du roman, tant il est vrai que l’influence conservatrice de Marcelin Berthelot, « équivalentiste attardé », a freiné, jusqu’à sa mort en 1907, la diffusion des théories atomistes en France –, si elle renvoie dos à dos « équivalentistes » et « atomistes », instille une suspicion qui, à travers l’évocation en ouverture de l’ouvrage de Regnault, entache singulièrement les premiers. La remarque initiale de Pécuchet, liée au fait qu’il ne distingue pas la molécule de l’atome, pointe la limite de la théorie « équivalentiste », bloquée dans le plus strict empirisme et frileuse à postuler l’existence d’une unité invisible. La convocation de « la théorie des atomes » n’y fait rien, bien au contraire : pour ne pas s’y « perdre », il faudrait accepter sa part spéculative et avec elle l’atome comme unité minimale de combinaison, sinon de composition. Changer de système d’unité, en quelque sorte. Et se défaire des préconstruits, ce à quoi Pécuchet ne se résout pas, mais ce à quoi l’ambiguïté du récit invite. Ce n’est pas la théorie, finalement, qui est problématique. Mais bien l’obstination avec laquelle on s’y accroche.

NOTES

[1] À la suite de la Naturphilosophie allemande (telle qu’elle s’incarne chez Kant, Schelling et Hegel), la première moitié du XIXe siècle « considère les processus chimiques essentiellement comme naturels. [La] philosophie souligne la naturalité des processus chimiques, c’est-à-dire des transformations, des devenirs qualitatifs, des “intussuceptions” (combinaisons intimes et réciproques de corps hétérogènes, par l’interaction de leurs forces d’attraction et de répulsion). Ces processus s’inscrivent dans le vaste dynamisme universel de la nature, qui traverse la matière, tant inorganique qu’organique », Mai Lequan : « La naturalité des processus chimiques : des philosophes des XVIIIe et XIXe siècles à la pensée contemporaine », conférence prononcée dans le cadre du colloque « Chimie et société », Maison de la chimie, 18 octobre 2006,
http://www.maisondelachimie.asso.fr/chimiesociete/index.php/fr/evenements/les-colloques.
[2] L’édition de référence est celle établie par Stéphanie Dord-Crouslé, Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume », dont le Dictionnaire des idées reçues, Paris, Flammarion, « GF », [1999] 2011.
[3] Sur l’organisation et les différentes logiques du raisonnement scientifique, on pourra se référer à l’ouvrage de Jacqueline Tolas, Le français pour les sciences, Grenoble, PUG, 2004, en particulier p. 97-144 et p. 210-230.
[4] Ms g226, vol. 1, fo 21, note de lecture, Adrien de Gasparin, Cours d’Agriculture, t. 2, 1843-1848.
Voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-12189-3.
[5] La mise en incise de « peut-être » pose d’ailleurs un problème d’attribution : la locution adverbiale vient-elle nuancer le présentatif « C’est que » ou le verbe « savoir » ? S’agit-il d’une hypothèse d’explication ou d’un doute cognitif ?
[6] Je renvoie en particulier à l’article de Gisèle Séginger qui concerne le même chapitre : « Forme romanesque et savoir. Bouvard et Pécuchet et les sciences naturelles », Revue Flaubert no 4, Flaubert et les sciences, dirigé par Florence Vatan, 2004,
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4/02seginger.php.
Voir également Claudine Cohen, « Bouvard et Pécuchet réécrivent les sciences », Alliage, no 37-38, 1998,
http://tribunes.com/tribune/alliage/37-38/cohen.htm.
[7] Mitsumasa Wada, « L’épisode de la chimie dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert, ou comment narrativiser une ambiguïté scientifique », Études de langue et littérature françaises, no 70, Société japonaise de langue et littérature françaises, 1997, p. 82-96,
http://www.item.ens.fr/index.php?id=384040.
[8] « Ce petit passage fait allusion à la controverse entre les “équivalentistes”, ardents soutiens de la loi des équivalents, et les atomistes, défenseurs de la théorie des atomes, qui a des conséquences importantes dans la chimie française, dont la moindre n’est pas le retard qu’elle finit par prendre au cours du siècle. Que veut dire “notation équivalentiste” ? Le point de départ est l’étude quantitative des réactions chimiques à l’ordre du jour depuis la fin du XVIIIe siècle et l’œuvre de Berthollet et Lavoisier. Pour apporter une réponse à ce problème les chimistes reprennent la vieille idée de l’atome certes invérifiable par l’expérience mais qui permet de se livrer à des calculs, et la développent de façon nouvelle à partir de la notion de poids atomique. Dalton (1766-1844) définit ainsi les atomes non plus comme des “unités minimales de composition de la matière”, mais comme des “unités minimales de combinaison”. Malgré cette précaution, les équivalentistes critiquent le recours à une entité dont l’existence reste spéculative et suggèrent de s’en tenir à l’observation du “poids équivalent” des corps, ramené au poids de l’oxygène. Il s’agit en fait d’un problème de nomenclature et de convention, dans la mesure où l’on passe facilement d’un système à l’autre. En ce sens, comme l’indiquent Bensaude-Vincent et Stengers, la controverse porte moins sur “[l’explication] du visible compliqué par de l’invisible simple, comme dira plus tard Jean Perrin, que [sur la résolution] des problèmes de langage, de formules et de classification” [Bernadette Bensaude-Vincent et Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001, p. 151]. Pour clore cette dispute, les chimistes se réunissent pour la première fois en un congrès mondial à Karlsruhe en 1860 pour y discuter les deux systèmes et se mettre d’accord sur une convention. Dans le troisième tiers du XIXe siècle, la notation atomiste finit par emporter progressivement le suffrage des chimistes dans l’ensemble des pays européen, à l’exception de la France. Ici, c’est en effet un équivalentiste convaincu qui domine la discipline, Marcelin Berthelot (1827-1907), professeur à la Sorbonne et au Collège de France, mais aussi inspecteur de l’Enseignement supérieur puis ministre de l’Instruction publique sous la Troisième République, qui “interdit” l’atomisme jusqu’à sa mort en 1907. », Hildegard Haberl, Écriture encyclopédique, écriture romanesque. Représentations et critique du savoir dans le roman allemand et français de Gœthe à Flaubert, Thèse en Histoire et Littératures comparées, sous la direction de Gérard Jorland et Birgit Wagner, EHESS et Université de Vienne, 2010, p. 228 (en ligne :
http://flaubert.univ-rouen.fr/theses/haberl_these.pdf).
[9] Formulée par le chimiste et physicien britannique John Dalton (1766-1804), la loi des proportions multiples se rattache à sa théorie atomique selon laquelle la matière est composée d’atomes de masses différentes qui se combinent selon des proportions simples.
[10] Oswald Ducrot et al., « Analyse de textes et linguistique de l’énonciation », Les mots du discours, Paris, Les Éditions de Minuit, « Le sens commun », 1980, p. 47.
[11] Id.
[12] Jacques Mœschler, « Causalité et argumentation : l’exemple de parce que », Nouveaux cahiers de linguistique française, no 29, 2009, p. 132.
[13] Id.
[14] Voir Dan Sperber et Deirdre Wilson, « Les ironies comme mention », Poétique. Revue de théorie et d’analyse littéraires, no 36, 1978, p. 399-412.
[15] Christian Plantin, « Les argumentations d’autorité », L’Argumentation, Paris, Seuil, « Mémo », 1996, p. 88-93 : « L’argument d’autorité est un argument de confirmation. Il soutient une conclusion P, dans une argumentation dont la forme canonique est la suivante :
Proposant : — P, car X dit que P, et X est une autorité en la matière.
Il y a argumentation d’autorité quand le Proposant donne pour argument en faveur d’une affirmation le fait qu’elle ait été énoncée par un locuteur particulier autorisé, sur lequel il s’appuie ou derrière lequel il se réfugie. La raison de croire […] n’est donc plus recherchée dans la justesse de P […] mais dans le fait qu’il est admis par une personne qui fonctionne comme garant de sa justesse » (p. 88). C’est donc l’origine énonciative de la justification qui la fonde en tant que telle.
[16] Je renvoie à l’édition en ligne des manuscrits de Bouvard et Pécuchet (dir. Yvan Leclerc, université de Rouen),
http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet/index.php.
Pour le tableau génétique des brouillons correspondant au fragment étudié, on se référera à l’adresse suivante :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/tableau_genetique.php?corpus=pecuchet&page=047.htm.
J’ai retenu les cinq feuillets, transcrits par Mitsumasa Wada, qui opèrent le remplacement du connecteur introductif : il s’agit des brouillons rédactionnels cotés ms g225, vol. 3, fos 292 v°, 269 v°, 265 v°, 319 v° et 306 v°. Pour le classement génétique de l’intégralité des feuillets se rapportant à l’épisode, on se réfèrera à l’article déjà cité de Mitsumasa Wada.
[17] Mitsumasa Wada, « L’épisode de la chimie dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert, ou comment narrativiser une ambiguïté scientifique », art. cité. L’article se réfère à celui de Pierre-Marc de Biasi, « Flaubert et la poétique du non-finito », Le Manuscrit inachevé, écriture, création, communication, Paris, Éditions du CNRS, « Textes et manuscrits », 1986, p. 54.
[18] Henri-Victor Regnault, Cours élémentaire de chimie, Paris, Langois, Leclercq et Masson, 1840, t. 1, p. 3.
[19] Mitsumasa Wada, « L’épisode de la chimie dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert, ou comment narrativiser une ambiguïté scientifique », art. cité.
[20] Id.
[21] Id.
[22] Anne Herschberg Pierrot, « Le cliché dans Bouvard et Pécuchet », Flaubert et le Comble de l’Art. Nouvelles recherches sur Bouvard et Pécuchet, Actes du Colloque au Collège de France, 22-23 mars 1980, Société des études romantiques, CDU et SEDES, 1981, p. 32.
[23] Voir Roland Barthes, « Introduction à l’analyse structurale des récits », dans L’analyse structurale du récit [rééd. Communications, no 8, 1966], Paris, Seuil, « Points-Essais », 1981, p. 16 : « le ressort de l’activité narrative est la confusion même de la consécution et de la conséquence, ce qui vient après étant lu dans le récit comme causé par ; le récit serait, dans ce cas, une application systématique de l’erreur logique dénoncée par la scolastique sous la formule post hoc, ergo propter hoc, qui pourrait bien être la devise du Destin, dont le récit n’est en somme que la “langue” ».
[24] Anne Herschberg Pierrot, « Le cliché dans Bouvard et Pécuchet », art. cité, p. 36.
[25] Gisèle Séginger, « Forme romanesque et savoir. Bouvard et Pécuchet et les sciences naturelles », art. cité.
[26] Gustave Flaubert, Correspondance, éd. de Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1998, t. IV, p. 564.
[27] Lettre du 3 février [1873], ibid., p. 641.

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