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Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Entre le premier et le second volume de Bouvard et Pécuchet :
Flaubert et Raspail

Norioki Sugaya
Professeur, Université Rikkyo, Tokyo
Voir [Résumé]

Le processus génétique de Bouvard et Pécuchet peut se concevoir sous la forme d’une arborescence dont la dynamique provient d’une interférence incessante entre deux instances distinctes, la narration et le savoir. À la racine de cette figure arborescente prendraient d’abord place les sources documentaires dans lesquelles l’auteur puise des matériaux bruts qu’il envisage d’implanter par la suite dans l’univers romanesque. La plupart de ses lectures scientifiques donnent lieu à une prise de notes, laquelle constitue pour ainsi dire le point de départ de son travail d’écriture ultérieur. Parallèlement à cette investigation préparatoire, l’écrivain se met à réfléchir à l’organisation du récit en rédigeant des scénarios généraux successifs. Ce travail scénarique se poursuit d’ailleurs pour chaque chapitre avec des pages de « notes de notes », où Flaubert procède à l’agencement des citations afin de trouver des configurations narratives possibles. Cela aboutira, après le travail intense de rédaction représenté par les brouillons, aux dix premiers chapitres que l’on appelle habituellement le premier volume. D’autre part, en parallèle, le second volume se prépare, notamment avec l’aide précieuse de Laporte jusqu’à la rupture des deux amis qui a eu lieu à l’automne 1879. D’après Flaubert lui-même, ce volume de la Copie aurait déjà été « au trois quarts fait »[1], mais l’examen des dossiers nous porte à croire qu’il est en réalité encore loin d’être achevé.

Ce rapide aperçu permet de constater que la genèse de Bouvard et Pécuchet se caractérise par la cœxistence de deux orientations principales que Flaubert recherche de manière plus ou moins simultanée. La strate des notes de lecture offre la véritable clé pour saisir ce mécanisme complexe, car dès cette étape préparatoire, on voit déjà le travail de l’écrivain bifurquer dans deux directions divergentes. En effet, en prenant des notes sur les ouvrages les plus variés et en relisant ces mêmes notes, le romancier commence à prélever des extraits susceptibles d’être intégrés dans l’espace des deux volumes de la fiction. Certaines pages de notes visent ainsi manifestement le premier volume. Dans le cas du dossier médical, par exemple, les nombreuses notes prises sur des traités d’hygiène ont pour objet d’informer l’épisode consacré à l’étude de cette branche des sciences médicales. D’autres pages sont plus orientées vers le second volume, comme c’est le cas des notes se rapportant à des traités médicaux sur la femme qui contiennent un grand nombre de citations destinées à paraître dans des rubriques du Sottisier telles que « Style médical » ou « Rococo »[2]. Dans cet article, nous nous proposons de prendre l’exemple des notes sur Raspail. En effet, les cinq pages de notes (g 226-7, fos 63-65[3]) prises sur l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie chez les végétaux et chez les animaux en général, et en particulier chez l’homme (2e édition, chez l’auteur, 1846, 3 vol.[4]) sont hautement exemplaires en raison de leur potentialité narrative remarquable. Il s’agit là, en effet, d’une des sources les plus exploitées dans le chapitre de la médecine. L’ouvrage de Raspail, ayant fourni la matière aux deux volumes du roman, s’avère éminemment plastique pour l’entreprise de Flaubert. Nous allons analyser cette plasticité esthétique du livre médical, et pour cela, nous interroger conjointement sur deux contextes, le narratif et l’épistémologique, qui se croisent ici pour générer le tissu du roman encyclopédique.

Commençons par le premier volume. Dans le chapitre III, un épisode entier est consacré à la médecine Raspail, dont on sait qu’elle a connu une vogue bien réelle autour des années 1840[5]. Dans la fiction, la manière dont Bouvard et Pécuchet en prennent connaissance mérite d’abord d’être commentée. Un jour, un colporteur accoste Bouvard et lui propose entre autres choses « le Manuel de la santé, par François Raspail ». Charmé par la lecture de cette brochure, il se procure « le grand ouvrage », c’est-à-dire l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie, dont « la clarté de la doctrine » séduit tout de suite les deux bonshommes (p. 118-119[6]). On voit bien que l’initiation se fait ici en deux temps, ce qui correspond exactement à la stratégie que Raspail mettait lui-même en œuvre en vue de propager son système. Ce savant démocrate distinguait en effet deux niveaux dans la production scientifique, qui visaient chacun un public différent : les grands traités théoriques d’un côté, les publications pour un large public de l’autre. Si dans les premiers il s’appliquait à développer les principes et les méthodes de sa médecine, les secondes étaient d’une importance capitale pour vulgariser et démocratiser le savoir, dont il n’a cessé de condamner la monopolisation par les agents de la médecine officielle. Lancé à un prix réduit (1 fr. 25) en 1845, le Manuel annuaire de la santé a eu un succès énorme[7], comme en témoigne, entre autres, le fait qu’il a continué à paraître régulièrement, au-delà de la mort de son fondateur, jusqu’en 1935. Bouvard et Pécuchet, en commençant par le manuel d’apprentissage de cette médecine pour approfondir ensuite la matière dans l’ouvrage érudit, ne font donc que respecter l’ordre canonique indiqué par Raspail.

Quel est alors le contenu de cette doctrine qui leur plaît tant ? « Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer, c’est le camphre » (p. 119). Le texte flaubertien est ici visiblement caricatural et semble exagérer plus ou moins la pensée de Raspail. Pas tant que cela, toutefois. En fait, celle-ci incite inévitablement à ce type de simplification en attribuant aux helminthes les « trois quarts au moins de nos maladies »[8]. Le médecin renchérit ailleurs en affirmant que « les neuf dixièmes des maladies ont été l’ouvrage des helminthes »[9]. Contre cette cause quasi universelle des maladies, Raspail prescrit l’eau sédative, l’aloès et le camphre. Ce dernier en particulier, dont il a découvert en 1838 la merveilleuse propriété curative, se voit promu au statut de panacée dans sa thérapeutique. Ainsi, cette substance antiseptique est préconisée sous toutes ses formes : les grumeaux de camphre à croquer, la poudre de camphre à priser, l’alcool camphré en lotions ou en compresses, la pommade camphrée pour les frictions, mais par-dessus tout les fameuses cigarettes de camphre. Dans le roman, Bouvard et Pécuchet s’en font les fervents promoteurs comme s’ils voulaient concourir pour leur part au projet raspaillien de la démocratie médicale : « – et le percepteur des contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume » (p. 119).

Examinons maintenant de près les notes de lecture de Flaubert. On lit au folio 64 v° les principes de base de la médecine Raspail :

les helminthes   Cause de toutes les maladies[10].
Cigarette de camphre   – on en a fabriqué qui ressemblaient à un cigare, à un brûle-gueule. R[aspail] regrette que les ouvriers français n’en aient pas fait ayant la forme de petites fleurs qu’on porterait à la bouche[11].

Figure 1 - Cigarettes Raspail[12]

Le romancier s’intéresse également au traitement proposé pour les bossus :

p. les bossus   lotions fréquentes à l’alcool camphré. – applications fréquentes de moutarde ordinaire sur la déviation pendant l’espace de vingt minutes, & recouvrir ensuite après avoir bien lavé la place, avec une plaque de sparadrap adhérent. (fo 65[13])

Ce fragment, on le sait, est à l’origine d’un petit épisode du roman. Bouvard et Pécuchet entreprennent « la cure d’un bossu » (p. 119) qu’ils ne réussissent pourtant pas à redresser. Du reste, tout comme les autres expériences, la médecine Raspail tourne mal à la fin. La cigarette ne fait que redoubler les étouffements du percepteur, et les pilules d’aloès occasionnent des hémorroïdes à Foureau. Les deux bonshommes, qui ont eux-mêmes des dérangements sérieux, finissent par perdre confiance dans cette doctrine, mais n’osent pas l’avouer dans la crainte de « diminuer leur considération » (p. 120).

La théorie de Raspail frappe par son monisme pathologique. Le médecin s’efforce de détecter partout la présence des vers intestinaux, auxquels il attribue la majeure partie des maladies. Pour en citer quelques exemples, « la gastrite & l’antérite [sic] peuvent bien être toujours l’effet de corps étrangers » (fo 63 v°[14]) ; « la dyssenterie [sic] est une gale des intestins » (id.[15]) ; « les borborygmes que nous percevons dans les intestins sont le produit des ravages des helminthes ou de leur décomposition » (fo 64[16]) ; « à propos de la carie des dents – qui, selon R[aspail] vient d’un vers » (id.[17]). L’idée des corps étrangers s’introduisant à l’intérieur de l’organisme humain devient chez Raspail une véritable obsession. Il semble que l’auteur de l’Histoire naturelle de la santé éprouve une fascination ambiguë pour les insectes parasites, qui provoquent parfois des désordres spectaculaires. Flaubert a relevé dans ses notes quelques-uns des cas curieux mentionnés par Raspail et dont le grotesque et la force évocatrice ont dû attirer son attention. Il en est ainsi du « vomissement de lézards, p. avoir bu l’eau d’une mare, – par une femme du Piémont » (fo 63 v°[18]), d’un Italien qui « avait un scorpion dans le cerveau » (id.[19]), ou bien d’un « homme à la tête de veau, paysan de Saintonge – hideux » dont la déformation « vient de l’introduction d’insectes » (fo 64[20]). À notre connaissance, tous ces cas relevant du domaine de la tératologie n’ont pas eu de suites dans la genèse de l’œuvre, bien qu’il soit aisé de les imaginer classés, par exemple, dans la rubrique « Bizarreries » du Sottisier.

Figure 2 -  Homme à la tête de veau[21]

Cette préoccupation du parasitisme que Raspail croit identifier en toute occasion est au fond profondément liée à ses convictions politiques en tant que militant démocrate. Pour ce rousseauiste du XIXe siècle, la nature humaine ne contient originairement aucun germe du mal. De ce présupposé philosophique, il induit que tous les troubles proviennent de facteurs extérieurs. Ainsi, la santé du corps individuel est menacée par les helminthes de même que sur le plan politique, le corps social souffre des parasites humains que sont les classes privilégiées exploitant les classes populaires. Sous le rapport médical et hygiénique, il faut par conséquent combattre « ces vampires de nos entrailles »[22] par un moyen accessible à tous. Aussi la thérapeutique de ce « Don Quichotte du camphre »[23], dont le caractère simpliste nous fait sourire, n’en comporte-t-elle pas moins un enjeu politique important, à savoir l’autonomie médicale que Raspail oppose à l’aristocratie de la Faculté. De fait, le recours invariable au camphre comme remède omnipotent, si comique soit-il, a le mérite incontestable de mettre la médecine à la portée du peuple en lui permettant de se soigner lui-même. Raspail se montre résolument hostile à la hiérarchie scientifique, et ne se lasse jamais de critiquer le pouvoir usurpé qu’exerce l’autorité médicale. Pour lui, le vrai savoir est du côté du peuple, ce qui fait que la démocratie médicale s’impose comme une urgence.

Après tout, il n’y a rien d’étonnant à ce que Bouvard et Pécuchet soient émerveillés par cette médecine dont l’objectif est précisément de se passer du médecin professionnel. Raspail, lui-même autodidacte, s’acharnait vivement contre le diplôme, symbole de l’injustice et de l’ignorance selon lui, et refusa même la régularisation de sa situation vis-à-vis de la loi. Il a fait ainsi l’objet de la répression du pouvoir médical qui l’a poursuivi et condamné pour exercice illégal de la médecine (en 1846). On comprend tout à fait que cette figure du martyr de l’indépendance intellectuelle ait exercé un charme irrésistible sur nos deux bonshommes qui, eux aussi, « ambitionnaient de souffrir pour la science » (p. 111). De surcroît, lors de la fièvre typhoïde de Gouy, Pécuchet, se disputant avec Vaucorbeil, lui soutient qu’« un diplôme n’est pas toujours un argument ». Le docteur, blessé alors dans sa prérogative, se met en colère et le menace de le traduire « devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine » (p. 124). On peut supposer que ce petit dialogue a été inspiré par la biographie de Raspail[24] que Flaubert connaissait sûrement. Ce qui rend en tout cas très probable cette hypothèse, c’est que le nom de Raspail est présent au sein de cet épisode[25]. En effet, c’est « le mot de Raspail qu’en ôtant la diète on supprime la fièvre » (p. 122) qui dicte à Pécuchet son ordonnance et cause par-là la querelle des deux personnages. Quant au contenu de cette citation dont on trouve la première occurrence dans les notes (fo 64 v°[26]), Flaubert a faussé complètement son sens par une erreur de lecture. On a analysé ailleurs ce phénomène, sur lequel on ne s’arrête pas ici[27].

Tournons-nous du côté du second volume. Le Sottisier, tel qu’on peut le reconstituer d’après les dossiers de Rouen, contient au moins huit citations de Raspail qui ont toutes été transférées à partir des cinq pages de notes de lecture. On trouve ainsi dans la rubrique « Bizarreries » une anecdote dont le caractère scabreux a dû amuser le romancier : « Un mari meurt tout-à-coup parce que sa femme lui a pété dans sa bouche » (g 226, vol. 1, fo 281[28]). Les commentaires marginaux ajoutés par Flaubert indiquent assez son hilarité : « Punition du Libertinage » dans la version de la Copie, et « Gaz asphyxiants » dans la version des notes (fo 63). Une autre perle de Raspail figurant dans la rubrique « Idées scientifiques » se rapporte au désastre de Monville : « La maladie des pommes de terre a pour cause le désastre de Monville – Le météore a plus agi dans les vallées, il a soustrait le calorique, c’est l’effet d’un refroidissement subit » (g 226, vol. 3, fo 126[29]). Il s’agit là d’une trombe qui a dévasté la banlieue de Rouen le 19 août 1845 et qui est alors à l’origine de nombreux discours dont l’accent bourgeois et l’anthropocentrisme prudhommesque ont grandement irrité le jeune Gustave[30]. L’événement, du reste, fait partie de la liste des « Scies » établie par l’écrivain, qui aurait ainsi inclus dans le second volume une nomenclature des « choses qui [l]’ont embêté » (g 226, vol. 1, fo 277[31]).

L’Histoire naturelle de la santé et de la maladie est ainsi pleine de naïvetés. Mais c’est notamment dans la rubrique « Exaltation du bas » que la pensée de Raspail apparaît la plus problématique aux yeux de Flaubert. En effet, le romancier et le médecin ne partagent pas du tout les mêmes opinions politiques. Pour Raspail, démocrate socialiste, la réforme médicale doit s’effectuer en prenant appui non pas sur les lumières des mandarins, mais sur le bon sens populaire. Le savoir du peuple, injustement déprécié par les docteurs de la Faculté, est en vérité le seul raisonnable parce qu’il est plus proche de la nature et directement tiré d’une expérience quotidienne. En revanche, le savoir élitiste n’est qu’un faux savoir qui sert à peine à cacher l’incompétence effrontée de la médecine académique. Les six citations regroupées sur le folio 96[32] du volume 1 (intitulé « Exaltation du Bas ») vont toutes dans le sens de l’éloge de la sagesse populaire :

Je vous le répète pour la centième fois, messieurs les riches, vous avez toutes sortes d’intérêts à redevenir peuple ; le peuple des champs est plus près de la nature que vous. Imitez-le, cela vaut mieux que de le calomnier, et l’on ne s’en porte que mieux de corps et d’esprit[33].
Le paysan moins érudit et moins savant était dans le vrai sur ce point comme sur bien d’autres[34].
Une garde-malade, si peu lettrée qu’elle soit, est souvent un grand médecin[35].
La vaccine était connue avant Jenner, en Écosse, dans l’Inde, dans la Chine, c’est encore un point de doctrine sur lequel le peuple a devancé le Savant[36].
Le préjugé populaire finira par l’emporter sur l’incrédulité scientifique et l’observation des bonnes femmes aura raison sur les théories des savants. Quand il s’agit d’observations naïves, la Science, trop outrecuidante de sa nature, est toujours en arrière du bon sens public[37].
Les médecins de villages et de hameaux, ce ne sont jamais ceux-là qui observent à la légère. La Faculté de Paris n’en fournit pas du tout dans ce sens[38].

Si l’on en croit les historiens de la médecine, cette position de Raspail reflétait largement la méfiance populaire envers le corps médical de l’époque[39]. Du moins faut-il admettre qu’il proposait un traitement relativement doux et inoffensif par comparaison avec la dureté de la médecine officielle dont les moyens, tels que la saignée, la sangsue ou le mercure, étaient souvent aussi cruels qu’inefficaces. Dans ce contexte, on ne s’étonne pas que la réforme médicale de Raspail ait consisté à renouer avec la tradition du « médecin de soi-même », à laquelle il accordait le nom d’« émancipation médicale »[40]. En conséquence, son système, enraciné dans les pratiques populaires plutôt que dans les découvertes scientifiques contemporaines, n’en répondait pas moins à sa manière à l’impasse de la science médicale du temps. À cela s’ajoute, par ailleurs, son auréole de républicain martyrisé, qui a contribué sans conteste à la popularité de son système médical. Ses partisans les plus acharnés étaient de petits notables comme, justement, Bouvard et Pécuchet. À ce propos, il est significatif que les deux bonshommes ne recourent pas à Dumouchel[41], mais à Barberou pour acquérir l’ouvrage de Raspail. Les brouillons sont, en tout cas, plus explicites sur le sens de ce choix : « Barberou […] lui vante Raspail comme républicain »[42].

Flaubert a donc été plus que sensible à la dimension politique de la médecine Raspail. Il a noté ainsi au folio 63 ce « plan d’une réforme médicale » révélateur du côté étatiste de ce savant républicain :

« Le corps médical est une magistrature inamovile & salariée par l’État et organisée sur le pied de la hiérarchie des autres magistratures, par rang de mérite & d’ancienneté. »
Le conseil médical est juge souverain de toutes les questions qui se rattachent à la salubrité & à la morale publique. Il oppose son veto motivé à tout projet de loi ou ordonnance municipale qui lui paraîtrait contraire à ces deux objets sacrés »[43].

Il paraît que cette idée a fortement impressionné le romancier qui l’a citée dans une lettre à George Sand afin d’illustrer ce qu’il pense des « Socialistes modernes » : ceux-ci, « à commencer par les Saint-Simoniens pour finir par A. Comte », sont tous « ivre[s] d’autorité »[44]. Nous savons que Flaubert assimilait le socialisme en bloc à la volonté du contrôle social marquée par la haine de la liberté individuelle. Avatar moderne de ce qu’il appelle la « tyrannie sacerdotale »[45], la pensée socialiste avait à ses yeux une certaine affinité avec le Moyen Âge[46]. C’est du moins en ce sens qu’il faut comprendre cet autre extrait consigné au folio 64 v :

« Les architectes du Moyen âge devaient être de gds géomètres autant que de gds physiciens. Il y a plus d’éloquence chrétienne dans leurs œuvres que dans un sermon de Massillon, plus de connaissance des besoins du corps & des besoins de l’âme que dans nos meilleurs traités d’hygiène & de morale »[47].

Flaubert a commenté en marge : « idée chic à copier », ce qui indique qu’il avait l’intention d’insérer la citation dans la Copie quoiqu’elle ne se trouve recopiée nulle part dans le Sottisier. Ou bien, on peut imaginer plutôt un article du Catalogue des idées chic. La vedette en marge résumant le contenu de l’extrait (« éloge de l’architecture gothique ») pourrait parfaitement passer pour un de ces « paradoxes à la mode » et trouverait bien sa place à côté de la « Défense de la Saint-Barthélemy » ou de la « Défense de l’esclavage » (p. 451).

Le livre de Raspail a stimulé spécialement la verve ironique de l’auteur de Bouvard et Pécuchet par sa haute densité en bêtises. Les notes de lecture que nous avons analysées jusqu’ici peuvent être regardées comme une constellation formée de fragments textuels dont chacun est doté d’une finalité différente. Tel extrait nous conduit vers le chapitre III du roman en passant par les notes de notes et par la couche proprement rédactionnelle des brouillons. Tel autre est repris dans une rubrique quelconque du Sottisier ou éventuellement dans le Catalogue des idées chic. Quelquefois même, il se retrouve cité dans la sphère de l’écrit privé qu’est la Correspondance. De plus, en ce qui concerne le premier volume, l’usage de Raspail n’est pas restreint à la section médicale. Il est peut-être possible de repérer dans le chapitre VI assigné à la politique et aux événements de 1848 quelques traces de ce candidat socialiste à l’élection présidentielle du 10 décembre[48], qui a été aussi, rappelons-nous, l’un des premiers à proclamer la République lors de la révolution de Février. Il en est de même des dernières pages du chapitre X où il est question de projets d’utopie sociale. Enfin, de manière fort surprenante, la cigarette Raspail est convoquée dans le chapitre VIII pour éclairer un problème métaphysique, celui de l’essence du mouvement :

Ayant retrouvé au fond d’un gilet une cigarette Raspail, ils l’émiettèrent sur de l’eau et le camphre tourna.
Voilà donc le mouvement dans la matière ! Un degré supérieur du mouvement amènerait la vie. (p. 297)

Pour conclure, on se permettra de faire appel à une métaphore en disant que la pensée de Raspail ressemble un peu à ces helminthes qu’il a chassés avec tant d’acharnement. Elle s’infiltre çà et là dans les interstices du tissu textuel du roman en franchissant subrepticement les frontières des chapitres et des catégories. Comme on l’a vu, ce phénomène de dissémination s’opère déjà dès l’étape des notes qui servent à l’écrivain de puissant outil cognitif pour enregistrer des informations convertibles en langage romanesque. À l’inverse du corps biologique tel que Raspail en propose le modèle, le corps textuel est ici remarquable par sa capacité à incorporer des éléments étrangers qui, loin d’altérer son unité organique, nourrissent une œuvre profondément plurielle. Les notes de lecture, et plus généralement les dossiers documentaires, présentent un espace d’hospitalité[49] propre à accueillir le foisonnement des textes hétérogènes. En somme, la pratique d’écriture est pour l’auteur de Bouvard et Pécuchet comme une expérience mimétique par laquelle il s’ouvre au désir de se mêler à l’anonymat des discours. C’est de ce désir qu’est issu cet étrange espace littéraire qui nous fait entendre les voix les plus disparates et les plus contradictoires, celles que l’écrivain désigne ironiquement sous le nom de bêtises.

NOTES

[1] Lettre à Maxime Du Camp, 13 novembre [1879] ; Gustave Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol. dorénavant abrégés en Corr. I à V. Ici, Corr. V, p. 739.
[2] Pour la liste des lectures médicales de l’auteur de Bouvard et Pécuchet, voir notre ouvrage Flaubert épistémologue, Amsterdam - New York, Rodopi, « Faux titre », 2010, p. 34-44 ; et le sommaire du dossier médical :
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_025__r____-trud et suiv.
[3] Pour les citations des notes sur Raspail, nous indiquerons désormais seulement le numéro de folio et nous renvoyons dès que cela est utile au site d’édition des dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet où l’on trouvera la totalité du dossier médical transcrit par nos soins. Ici voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_063__r____-trud et suiv.
[5] Sur Raspail et son système médical, voir les différents articles recueillis dans Raspail et la vulgarisation médicale, sous la direction de Jacques Poirier et de Claude Langlois, Paris, Sciences en situation, 1992.
[6] Les citations du texte de Bouvard et Pécuchet renvoient à l’édition de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2008.
[7] Pour citer un chiffre significatif, « près de 200 000 exemplaires ont été vendus durant les cinq premières années ». Voir Claude Langlois, « Raspail, vulgarisateur de lui-même », dans Raspail et la vulgarisation médicale, ouvr. cité, p. 85.
[8] François-Vincent Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie, 2e édition considérablement augmentée, Paris, chez l’éditeur, 1846, t. III, p. 118.
[9] Ibid., t. II, p. 444.
[12] François-Vincent Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie, ouvr. cité, t. III, p. 162.
[21] François-Vincent Raspail, Histoire naturelle de la santé et de la maladie, ouvr. cité, t. II, p. 279-280.
[22] Ibid., t. III, p. 533.
[23] C’est ainsi que Claude Langlois appelle Raspail dans son article déjà cité, p. 61.
[24] Sur la biographie de Raspail, voir par exemple Patricia et Jean-Pierre Bédéï, François-Vincent Raspail, Paris, Alvik, 2005.
[25] On pense également à l’article du Dictionnaire des idées reçues : « Diplôme Signe de science. / Ne prouve rien » (p. 428). La dispute entre Vaucorbeil et Pécuchet est pour ainsi dire une mise en récit de cette contradiction des deux énoncés reçus.
[27] Voir notre ouvrage, déjà cité, Flaubert épistémologue, p. 162-163.
[30] « Que j’en ai entendu, miséricorde ! que j’en ai subi l’an dernier de ces magnifiques dissertations sur la trombe de Monville ! “Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce l’électricité d’en haut ou celle d’en bas ? En une seconde trois fabriques de renversées et 200 hommes de tués ! Quelle horreur !” […] (Monville, vois-tu, a été une infirmité pour moi. J’ai vu ça de trop près, j’en ai entendu causer, disserter et baver tout un hiver, j’en suis saoul !) » (lettre à Louise Colet, [26 août 1846], Corr. I, p. 313).
[39] Sur ce point, voir Claude Blanckaert, « La médecine philosophique de F. V. Raspail. Stratégies d’une “science populaire” », dans Raspail et la vulgarisation médicale, ouvr. cité, p. 134-136.
[40] Histoire naturelle de la santé, ouvr. cité, t. I, p. VI.
[41] À vrai dire, Flaubert avait d’abord attribué à Dumouchel l’envoi du livre de Raspail : « Bouvard s’adresse à Dumouchel pr avoir un livre. […] Dumouchel leur envoie la médecine Raspail » (g 225-3, fo 294 v° ; voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7334). Il est vrai que Dumouchel est plus érudit et plus apte à informer les deux bonshommes en sciences médicales. Mais il convient mieux de faire appel à Barberou pour mettre en relief le côté politique de Raspail. Flaubert s’en est aperçu à l’étape suivante : « Bouvard Pécuchet Bouv s’adressa à Dumouchel Barberou pr avoir un ouvrage livre ad hoc. Il leur envoya la médecine Raspail. – à la mode – Barb. Aime Raspail, come républicain » (g 225-3, fo 285 v° ; voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7316).
[44] Lettre du 3 février [1873], Corr. IV, p. 642.
[45] « L’idéal de l’état, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits » (lettre à Louise Colet, [15-16 mai 1852], Corr. II, p. 90).
[46] « Quels despotes ! et quels rustres ! Le socialisme moderne pue le pion. Ce sont tous bonshommes enfoncés dans le Moyen Âge et l’esprit de caste » (lettre à Amélie Bosquet, [19 ? juillet 1864], Corr. III, p. 400).
[48] Il a obtenu environ 37 000 voix contre 5 500 000 pour Louis-Napoléon Bonaparte.
[49] Sur cette notion liée à la pratique citationnelle, voir Cécile Matthey, L’écriture hospitalière, Amsterdam - New York, Rodopi, « Faux titre », 2008, chapitre I.

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