REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 13
Revue Flaubert, n° 13, 2013 | « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien.
Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012

Numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé

Vertige et quête de maîtrise : Flaubert et le Dr Charles Le Fèvre

Florence Vatan
University of Wisconsin-Madison
Voir [Résumé]

« Homme à détails, homme à tourments »[1]

 

Parmi les dossiers de Bouvard et Pécuchet figurent dix-sept folios rédigés recto verso, soit trente-quatre pages de notes détaillées prises sur un ouvrage intitulé Reliquiae. Œuvres posthumes du Docteur Charles Le Fèvre et publié à Paris par l’imprimerie Le Normant en 1851. Cet ouvrage posthume de 643 pages est précédé d’une notice biographique rédigée par l’écrivain Jules Lefèvre-Deumier, frère aîné de Charles. Le livre est divisé en sept parties éclectiques comprenant trois sections d’aphorismes, une dissertation médico-philosophique sur la nature du principe de la volonté, un texte à prétention littéraire intitulé « Le Cardiatomiste. Fantaisie psychique par le Dteur A. Dream », une série de comptes rendus critiques sur un éventail d’auteurs et d’œuvres rassemblés sous le titre « Le Jugeur », et les « Dernières pensées » qui renouent avec la veine aphoristique.

Flaubert a pris des notes de l’ensemble de l’ouvrage sans respecter tout à fait l’ordre du livre, les notes sur la dissertation médicale venant en effet en dernier[2]. Dans l’ensemble, il privilégie les aphorismes et la thèse médicale, à l’exception des aphorismes sur les femmes qui ne retiennent guère son attention. Les essais littéraires et les comptes rendus ne suscitent que quelques notes hâtives. Ces variations sont à l’image de son intérêt pour ces différentes sections du livre : plus les notes sont brèves, plus les jugements de Flaubert sur les passages considérés sont négatifs.

Ces notes ont un statut singulier et énigmatique. Elles portent sur un ouvrage dont la diffusion est restée très limitée[3]. L’écriture manuscrite suggère par ailleurs que ces folios sont antérieurs à la rédaction de Bouvard et Pécuchet et datent probablement de l’hiver ou du printemps 1852, époque où, au retour de son voyage en Orient, Flaubert travaillait à Madame Bovary et songeait à des projets comme le roman La Spirale ou bien la féerie Le Rêve et la vie[4] . Les liens entre ces notes et les premier et second volumes de Bouvard et Pécuchet se révèlent par ailleurs ténus en dépit de certaines résonances et de recoupements thématiques. Les brouillons de ces deux volumes ne contiennent que deux référence avérées à Charles Le Fèvre, l’une parmi les papiers de Duplan en vue de « l’Album de la marquise et autres pages », l’autre liée aux réflexions philosophiques de Bouvard et Pécuchet et à leur désir de se suicider[5].

Malgré ces zones d’ombre, ces notes méritent attention à plusieurs titres. Leur longueur inhabituelle et la fréquence des signes, commentaires et exclamations dans les marges signalent l’intérêt de Flaubert pour cet ouvrage ainsi que le fort investissement affectif qui accompagne la prise de notes. Par ailleurs, ces notes font écho à un certain nombre de thématiques chères à Flaubert : l’art, le nihilisme, l’apologie de la douleur, la malléabilité humaine et le rôle de la croyance et de la religion. Surtout, les textes de Le Fèvre confrontent Flaubert à une question qui le travaille depuis longtemps : le lien entre création et pathologie et la possibilité, pour l’artiste ou l’homme de science, de basculer dans la folie. Une relation en miroir s’établit entre les deux auteurs : Flaubert prend en note des idées et des thèmes qui pourraient être les siens. Il manifeste à plusieurs reprises de la sympathie pour ce médecin hypocondriaque qu’il considère comme un compagnon d’infortune. S’il se montre solidaire du Le Fèvre moraliste et auteur d’aphorismes, il est en revanche critique vis-à-vis du Le Fèvre littérateur et critique littéraire. Cette ligne de partage signale un souci de se démarquer d’un auteur qui fait figure de double inquiétant. Alter ego pathologique, Le Fèvre apparaît comme un « pauvre homme »[6] à qui le refuge salvateur dans l’art a fait défaut.

I. Deux frères

Charles Alfred Le Fèvre

Dans une notice biographique de soixante pages, Jules Lefèvre-Deumier retrace à grands traits la vie de son jeune frère et reconstitue également, à la faveur d’une lecture rétrospective, les prodromes de son hypocondrie. Charles Alfred Le Fèvre, né en août 1803, a mené une jeunesse insouciante, mondaine et libertine. Après des études au collège Charlemagne et au collège Bourbon, il entre au Ministère des finances tout en manifestant très tôt, comme son frère Jules, de l’intérêt pour la littérature et pour la poésie. En 1823, il décide de quitter son poste pour se lancer dans des études de médecine.

La médecine développe en lui un penchant à l’hypocondrie qui ne fait que s’aggraver au fil des ans. Comme Bouvard et Pécuchet, Le Fèvre se croit atteint des maux dont il étudie la nature. La rédaction de sa thèse, fruit de « huit ans de réflexions »[7], se révèle extrêmement laborieuse. Il renonce finalement à exercer la médecine pour se plonger dans des projets intellectuels qui resteront inaboutis. D’un tempérament timide, il s’éloigne de la vie mondaine et se met en ménage avec une jeune ouvrière malgré la désapprobation de sa famille. Le spleen s’empare de lui et lui instille un dégoût radical de l’existence.

En 1839, il connaît pendant six mois une crise hypocondriaque particulièrement aiguë, suivie d’une période de prostration. Un voyage en Suisse en 1841 ne parvient pas à le distraire : « Le Mont-Blanc était trop petit »[8], explique-t-il à sa famille. À son retour, il décide de s’habiller en noir « comme s’il eût voulu porter le deuil de ses songes perdus »[9] ; il supprime les miroirs et les horloges, recouvre tout de noir jusqu’aux livres et aux boutons de portes, et masque les dorures, l’or étant à ses yeux la source des vices de l’humanité[10]. Il fait le vide autour de lui, « se désaffectionne intentionnellement de tout et épie ses désirs pr les étrangler »[11] afin de « se décompliquer »[12] l’existence et la rendre ainsi plus tolérable. Il se dit hanté par la peur de la folie et de la mort tout en souhaitant mourir, sans en avoir le courage. Dans une dernière pensée que Flaubert a notée au mot près, il promet 100 000 francs à celui qui le débarrassera de l’existence d’ici une semaine. Personne ne s’étant porté volontaire, Charles Le Fèvre se suicide le 29 septembre 1847, à peine âgé de 44 ans.

Jules Lefèvre-Deumier

Son frère Jules est né six ans plus tôt, le 14 juin 1797. Lui aussi est saisi du démon de l’écriture et développe un goût précoce pour la poésie. Jules Lefèvre-Deumier, ami d’Émile Deschamps, d’Alexandre Soumet et de Henri de Latouche, est souvent associé aux « petits romantiques »[13]. À l’inverse de son père voltairien avec qui il entretient des relations tendues, il embrasse passionnément le culte romantique du génie et voue une admiration sans bornes à Lord Byron. Malheureusement, ses ambitions littéraires ne lui amènent pas la gloire escomptée et sa pâle étoile est rapidement éclipsée par celle de romantiques comme Hugo et Lamartine.

Son manque de succès ainsi qu’une rupture sentimentale l’incitent à voyager, puis à se rendre en 1831 en Pologne, pays en insurrection contre la Russie et touché par une épidémie de choléra. Retenu par la police prussienne, il acquiert dans l’urgence un diplôme de médecin de la faculté de Breslau afin d’obtenir un laisser-passer pour la Pologne. Combattant auprès de l’armée polonaise, il est blessé et fait prisonnier par l’Autriche qui le libère moyennant une rançon élevée à la fin de 1832. De retour en France, après avoir publié sans succès un recueil de poésies intitulé Confidences (1833), il fait paraître un roman en deux volumes Sir Lionel d’Arquenay (1834) lequel, en dépit de quelques réactions favorables, sombre rapidement dans l’oubli[14]. Il se marie en 1836, fait un gros héritage en 1842, décide de prendre le nom de Lefèvre-Deumier en hommage à sa bienfaitrice, et se met à mener grand train dans un hôtel particulier de la place Saint-Georges. De 1845 à 1847, Lefèvre-Deumier subventionne la revue L’Artiste. Il perd le gros de sa fortune en 1848 et devient sous l’Empire un protégé de Napoléon III. Secrétaire personnel de l’Empereur, il est nommé bibliothécaire de l’Élysée, puis des Tuileries en 1852. En qualité de bibliothécaire, il sert d’intermédiaire aux savants, gens de lettres et artistes pour les recommander auprès de divers ministères[15]. Entre 1853 et 1857, il publie cinq volumes de prose et un volume de vers, eux aussi sans écho. Le mythe romantique du génie qui nourrit son œuvre se conjugue au thème de l’échec et de l’impuissance créatrice, ce qui l’incite, dans ses derniers écrits, à cultiver la figure du génie poétique qui n’aurait rien produit[16]. Il meurt le 11 décembre 1857 des suites de la maladie de la pierre.

Compte tenu de sa fortune personnelle dans les années 1840, de son salon mondain place Saint-Georges et de ses activités éditoriales, Jules Lefèvre-Deumier était une figure connue des cercles littéraires. Le triste sort de son frère faisait vraisemblablement partie des sujets de discussion dans les milieux lettrés[17]. Maxime Du Camp mentionne ainsi Reliquiae dans le chapitre de ses Souvenirs littéraires consacré aux « illuminés »[18]. Il est probable que Flaubert avait entendu parler de Jules Lefèvre-Deumier et de Charles Le Fèvre même s’il ne les connaissait pas personnellement.

Les biographes de Lefèvre-Deumier ont insisté sur l’attachement des deux frères unis par des goûts littéraires communs[19]. Cet attachement est à peine perceptible dans la notice biographique. Celle-ci est au contraire empreinte de lassitude et d’irritation vis-à-vis d’un frère hypocondriaque qui a visiblement rendu la vie infernale à ses proches. Lefèvre-Deumier conclut son texte en saluant la mort de Charles comme une délivrance :

Il y avait, quand il est mort, si longtemps qu’il couchait tout vivant dans son tombeau, que nous avons vu se fermer sa fosse avec une sorte de satisfaction de sentir qu’elle ne se rouvrirait plus. Il avait tant haleté, tant gémi, tant dévoré d’amertume et de larmes, que nous l’avons vu disparaître sans le plaindre, et que nous le regrettons sans le pleurer[20].

Lefèvre-Deumier tente ensuite d’atténuer son aveu en insistant sur la vertu pédagogique d’une telle absence de compassion. Il s’agit de dissuader les lecteurs de s’aventurer sur la pente mortifère de l’hypocondrie[21]. Flaubert, pour sa part, pressent les limites de l’auteur : « la notice est peu sympathique. . & faite pr détourner d’une maladie semblable les gens qui seraient tentés de l’avoir. il y avait mieux à dire – le sieur Lefèvre Deumier me paraît un homme médiocre »[22].

Ses notes révèlent qu’il lit avec grande attention les textes de Charles Le Fèvre. De même qu’il fera preuve d’une patience à toute épreuve envers sa correspondante neurasthénique Mademoiselle Leroyer de Chantepie, il adopte une attitude de sympathie bienveillante vis-à-vis de Le Fèvre. Flaubert prend ainsi le contrepied de la prudhommerie de Jules Lefèvre-Deumier qui tend à considérer les réflexions de son frère comme les scories d’un esprit dérangé. Il y décèle au contraire une profondeur de pensée en affinité avec des ambitions, idées et inquiétudes qui lui sont propres. Cette sollicitude se double d’une curiosité clinique pour l’hypocondrie et le type d’écriture qu’elle suscite. Elle reste néanmoins contrebalancée par des jugements négatifs dès que Le Fèvre s’aventure sur le terrain de la littérature et de la critique littéraire.

II. Affinités électives

Nombre d’aphorismes de Le Fèvre recoupent des thèmes chers à Flaubert. Les deux hommes partagent un même dégoût de l’existence. Le Fèvre, rapporte son frère, s’est livré à une « insatiable distillation de toutes les amertumes de la vie »[23] ; il a sondé le fond de l’existence au point de n’en retirer qu’aversion et sentiment de néant : « Quand plongeur désespéré on a une fois touché le vrai fonds [sic] de la vie, il vous reste à jamais de la vase plein l’âme »[24]. Les tentatives d’escamoter l’horreur ou l’inanité de l’existence par le divertissement et une quête effrénée de plaisirs se révèlent de piètres expédients à l’image d’un « écran tiré devant un feu ardent » ou d’un « mouchoir » destiné à « voiler la muraille de la Chine »[25]. En outre, ces diversions ne font à la longue que rendre la vie plus insipide :

La vie est si fade qu’il faut bien la saler pr la rendre avalable ; mais la soif, s’animant en proportion des épices, finit par irriter tellement le gosier, qu’il lui faut renoncer peu à peu jusqu’au moindre assaisonnement et arriver ainsi à une insipidité encore pire que la primitive, conséquemment au dégoût absolu, c’est-à-dire au spleen[26].

Le Fèvre met à nu la vanité humaine, la futilité de la vie mondaine, l’absurdité du quotidien et les prétentions démesurées de l’esprit humain. Le penseur ressemble à un chien attaché à un pieu et cultivant une liberté illusoire ; l’individu soucieux de dominer ses passions s’engage dans une tâche analogue à celle d’un ciron cherchant à saper les pyramides[27]. La soif de connaissance donne lieu à un déploiement d’abstractions incapables de rendre intelligible ce qu’elles prétendent élucider. Flaubert marque d’une croix le passage suivant :

qu’il est étrange que l’homme ait fabriqué des mots dont il ne peut atteindre le sens - que signifient les expressions de Dieu d’éternité, d’espace - comment comprendre que notre esprit soit plus gd que lui-même est-ce que nous possédons une force au delà de la nôtre ?[28]

La présomption de l’homme est à la mesure de sa nature dérisoire. Sur la plupart des réalisations humaines planent le spectre du « À quoi bon ! » et une conscience douloureuse de la finitude. Le poids des remords et des souvenirs accable l’instant présent tandis que la mort jette un voile de vanité sur les projets inaboutis et les désirs inassouvis : « pensée dissolvante de la mort, tu atrophies d’avance les plaisirs les plus lointains »[29]. Le Fèvre, comme le feront Bouvard et Pécuchet, se livre à un travail de sape radical et en vient au constat de « l’égalité de tout »[30] : « tout est pareil, tout est égal, tout est identique »[31].

Son moralisme sombre et son nihilisme se doublent d’un savoir intime de la douleur et d’une tendance à valoriser celle-ci en tant que voie d’accès à une lucidité supérieure : « qui sait souffrir sait tout », écrit Le Fèvre, ce à quoi Flaubert ajoute en marge « chrétien »[32]. La maladie et la douleur sont ainsi dotées d’une fécondité heuristique privilégiée : « la vraie connaissance des hommes est impossible à celui qui n’a pas été gravement & longtemps malade »[33]. L’acuité des expériences douloureuses est due à une sensibilité à fleur de peau dont les effets sont comparables à des ecchymoses visibles sur l’épiderme bien après le choc initial :

Ce n’est pas brusquement que disparaissent les sensations profondes ; elles semblent dans leurs modifications décroissantes suivre les dégradations des teintes présentées par les ecchymoses que produisent les contusions violentes, et qui passent du rouge au bleu, puis au jaune, avant de reprendre la coloration uniforme du reste de la peau[34].

De même, les séquelles des amours défuntes laissent leur empreinte : « mais le nœud subsiste et vacille indéfiniment au bout de l’une des deux cordes. ce nœud, c’est le souvenir ! »[35]. Certaines affections sont d’une intensité telle qu’elles peuvent ébranler les tempéraments les plus fermes : « il faut de solides rétines pr supporter seulement la réverbération de certaines douleurs ». Cette observation arrache un cri du cœur à Flaubert qui s’exclame dans un mélange d’italien et d’occitan : « sympathies – (lo cognosco bè) !! »[36].

Flaubert se sent en affinité avec ce compagnon d’infortune. Dès 1846, il explique à son ami Maxime Du Camp qu’il a eu « tout jeune un pressentiment complet de la vie » : « C’était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu’elle est à faire vomir »[37]. La vie, poursuit-il, « est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c’est de l’éviter »[38]. Plongé dans « un marais intérieur d’ennui »[39] et hanté par le « sentiment de l’insuffisance humaine, du néant de la vie »[40], il associe la mélancolie à l’héritage chrétien, loin du rayonnement de la culture antique : « Mais moi je la déteste, la Vie. Je suis un catholique. J’ai au cœur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes »[41].

La figure de Le Fèvre est présente en filigrane dans l’épisode philosophique de Bouvard et Pécuchet. Dans le droit fil des réflexions de Le Fèvre, les deux personnages se livrent à une critique de la pensée abstraite qui masque son ignorance sous une posture d’autorité : « On explique ce qu’on entend fort peu, au moyen de mots qu’on n’entend pas du tout ! Substance, étendue, force, matière et âme, autant d’abstractions, d’imaginations »[42]. Leur incursion dans la pensée pure les livre aux gouffres du scepticisme et du nihilisme. Le sentiment de la vanité de tout leur inspire un dégoût de l’existence, une « démoralisation absolue »[43], un sentiment de « désespérance » et un « appétit du Néant »[44] qui les incite à songer au suicide. Dans une note consacrée à la question du suicide, Flaubert a ajouté au crayon : « Pensées de Ch. Lefèbvre à la fin »[45]. Si, à la suite de son ami Alfred Maury, Flaubert définit l’hallucination comme une maladie de la mémoire, l’hypocondrie apparaît avant tout comme une maladie de la pensée. La réflexion s’exacerbe au point de saper ses prémisses et d’œuvrer à son anéantissement. À la vie de l’esprit se substitue l’obsession de la mort. Flaubert donne un tour concret à cette pensée obsédante en faisant découvrir à ses personnages une charogne lors d’une promenade. L’hypocondrie est également suggérée par le « délabrement de leur domicile »[46] et par leur tendance à se cloîtrer chez eux. À plusieurs reprises, Flaubert évoque dans ses brouillons le « spleen vrai »[47] de Bouvard et Pécuchet. Nul doute que Charles Le Fèvre incarne sur un mode exemplaire cette conscience mortifère du néant.

À l’image de Le Fèvre, Flaubert valorise la douleur comme forme de richesse intérieure : « la dimension d’une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant »[48], déclare-t-il à Louise Colet. Les « natures [qui] ne souffrent pas » sont peut-être heureuses : « Mais de combien de choses aussi ne sont-[elles] pas privé[e]s ! »[49]. La douleur, l’accablement et le sentiment d’avoir vieilli trop vite sont liés au poids des souvenirs et à leurs traces indélébiles. Les êtres chers subsistent dans un mausolée intérieur, telles des « momies » qui « ne tombent jamais en poussière » et « qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles »[50]. Aussi Flaubert est-il sensible aux aveux de Le Fèvre. Il pressent dans le désespoir de ce dernier un drame sentimental que son frère Jules aurait occulté ou ignoré. À la suite de l’aphorisme « le désespoir par raisonnement n’est que pénible le désespoir par sentiment est insupportable », il ajoute en marge : « la notice biographique serait-elle incomplète ceci semble indiquer une lacune »[51].

Les deux auteurs tendent à masquer leur hypersensibilité sous des dehors impassibles : « il faut se montrer dans le monde le plus froid que l’on peut, affirme Le Fèvre : et comme ces femmes qui ayant trop de gorge en fourrent la moitié dans sous leur ceinture, refouler dans son cœur la moitié au moins de sa sensibilité »[52] ; « Je ne dois viser qu’à éluder mes sensations - à me les escamoter à moi-même »[53]. Dans le cas du médecin hypocondriaque, cette réaction de défense aboutit à des états d’absence et de mort à soi qu’il appelle des « bouffées d’anéantissement » où il se sent « mort entièrement mort dans le cœur »[54].

Flaubert, pour sa part, fait valoir son expérience et sa maturité. Il explique à Louise Colet – en partie pour tenir à distance sa maîtresse envahissante – qu’il en a fini avec les épanchements sentimentaux et les drames de « l’Hâmour »[55]. « Bousculé de passions dans [s]a jeunesse »[56], son éducation sentimentale est faite et il est ressorti affermi de sa confrontation avec les gouffres intérieurs. La douleur l’a immunisé, à l’instar de cette main que son père brûla par inadvertance lors de sa première crise nerveuse et qui est devenue depuis insensible[57]. À la figure de l’écorché vif incarnée par Le Fèvre se substitue celle d’un écrivain impassible, endurci par l’épreuve. Les aveux de vulnérabilité servent dès lors de repoussoir à la célébration de l’effort accompli et de la maîtrise retrouvée.

Flaubert apprécie le regard de moraliste que Le Fèvre porte sur les mœurs et la condition humaine[58]. Quatre thèmes retiennent particulièrement son attention. Tout d’abord, dans sa thèse médicale de 1834, Le Fèvre consacre plusieurs réflexions à la malléabilité humaine et à l’influence des professions : la profession, explique-t-il, « nous façonne à la guise de tous ses poinçons et pour ainsi dire immatricule l’homme diversement suivant sa nature spéciale »[59]. Dans la foulée, il fait état d’observations médicales selon lesquelles « les cordonniers seraient lascifs, les bonnetiers dociles, les orfèvres parcimonieux […] les imprimeurs insurrectionnels, les limonadiers dissolus, les chaudronniers ladres et les coiffeurs pédérastes »[60]. Flaubert renchérit en invoquant, au bas du folio, l’autorité de son père qui considère les garçons tailleurs comme « généralement portés à la masturbation »[61]. Souscrit-il ici à ces idées reçues médicales ou cherche-t-il au contraire à en souligner la fréquence ?

Flaubert est lui aussi conscient de l’influence des professions sur les mœurs et les manières d’être, influence qu’il tend à interpréter comme une forme d’aliénation :

À propos de l’industrie, écrit-il à Louise Colet, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? [...] Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d’hommes-machines. [...] Oui, l’humanité tourne au bête[62].

Il souligne également l’influence de « l’extérieur […] sur l’intérieur » : « C’est le casque qui moule la tête ; tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l’alignement »[63]. La propension de Bouvard et Pécuchet à endosser les panoplies respectives des savoirs qu’ils explorent pour se donner le profil de l’emploi est une illustration parodique de cette malléabilité.

Second point de convergence : la fascination pour les multiples manifestations du sentiment religieux et pour le besoin de vénération. Le Fèvre considère la religion, avec l’amitié, comme « ce qu’il y a au monde de plus beau »[64]. S’il dit ne pas croire en Dieu, il avoue qu’il lui est impossible d’être athée[65]. Ses remarques sur la diversité des pratiques religieuses retiennent l’attention de Flaubert :

Tout a eu son culte. comme temple ou pagode, comme dolmen ou men-hir, comme mosquée, comme église comme synagogue, tout a été sanctuaire. Bœuf, serpent crapaud, poissons, quel animal a échappé à l’insatiabilité de la prière ? – –. on a encensé le persil et encensé l’araignée. le gui a eu ses pontifes & l’oie son sacerdoce bref depuis le soleil jusqu’aux excrémens l’homme a tout adoré[66].

Le sentiment religieux, comme le sentiment esthétique, opère un rapprochement du haut et du bas, et ne discrimine pas selon les lois de la convenance bourgeoise. La luxure et le mysticisme cœxistent : « il y a de l’innocence au fond de hideuses dépravations »[67]. Rien n’est trop vil pour faire l’objet d’un culte.

Flaubert se montre sensible à la force de transgression et à la poésie inhérentes à cet éclectisme de l’idolâtrie. Lui aussi considère le sentiment religieux « comme le plus naturel et le plus poétique de l’humanité »[68] tout en affirmant son aversion pour les dogmes et les religions instituées. Les nombreuses références syncrétiques dans sa correspondance visent à démanteler les prétentions exclusives des cultes et à tourner en dérision les croyances de ses contemporains, réduites au statut de superstitions : « je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Cœur »[69]. Quant aux amateurs du magnétisme et des tables tournantes, ils sont semblables aux « sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons »[70].

En troisième lieu, Flaubert et Le Fèvre se rejoignent dans leur méfiance pour l’art facile et mercantile : « les hommes qui ont le travail aisé sont ceux qui n’ont que peu d’idées »[71] ; « l’écrivain luxuriant est celui qui développe trop. il peut avoir beaucoup d’idées secondaires. mais il n’a point, ou n’a que fort peu de pensées-mères »[72]. De même, la soif d’honneur et de gloire se révèle suspecte : « se vanter c’est se ravaler »[73] ; « la gloire est une fille publique qui ne débauche que les gds cœurs »[74].

Flaubert, très critique vis-à-vis de l’opportunisme de ses pairs, voit dans l’écriture au fil de la plume un symptôme de travail insuffisant. Dans une vision sexuée et misogyne de la production littéraire, il oppose le style « coulant » et efféminé à l’esthétique « musclée » et virile dont il se fait le héraut. Ses célèbres axiomes « Les honneurs déshonorent ; / Le titre dégrade ; / La fonction abrutit »[75] traduisent par ailleurs son rejet des consécrations officielles.

Enfin, dans sa Dissertation médico-philosophique, Le Fèvre, en « chimiste moral », adopte un point de vue physiologique pour faire tomber les illusions spiritualistes[76]. Préfigurant le matérialisme de Taine – « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre »[77] –, il fait du cerveau le siège de la pensée et invalide l’hypothèse d’un principe transcendant tel que l’âme. En allant du général au particulier, sa thèse passe en revue l’ensemble des influences externes et internes agissant sur la pensée, la conscience morale et la volonté : son inventaire va du mouvement des planètes aux processus sexuels et digestifs, en passant par l’influence du milieu, du climat et des tempéraments.

Dans un passage dont se souviendra peut-être Flaubert, Le Fèvre évoque les effets délétères de la faim sur les délibérations morales : « qu’étaient devenus la vertu, la justice l’humanité sur le radeau de la Méduse ? convenons-en la vertu la plus raide peut trébucher… pr un sou de pain »[78]. Son approche assimile non seulement la pensée à un processus organique, mais elle disqualifie parallèlement le libre arbitre en faisant de l’homme un être entièrement déterminé, simple jouet de ses organes : « chacun pense suivant son cerveau, comme chacun digère suivant son estomac / “l’homme n’est nullement ce qu’il veut, il est ce qu’il peut. tout le monde se subit personne ne peut se désobéir” »[79]. De ce point de vue, les criminels ne sont pas responsables ; ils ne sont pas « plus coupables que l’arsenic » : « La nature d’un loup est de mordre, celle d’un brigand est de piller. […] Pour le philosophe, il n’y a que des malheureux ; pour moi, il n’y a que des malades »[80]. Aussi ne faut-il pas les juger en fonction de leurs intentions, mais de leur degré de nocivité.

Lors de leurs discussions philosophiques, Bouvard et Pécuchet en viennent eux aussi à nier « positivement le libre arbitre »[81] et à faire de l’homme un être entièrement déterminé qui ne peut être tenu pour responsable de ses actes : « Les vices sont des propriétés de la nature, comme les inondations, les tempêtes. […] Le malheureux qui suit ses appétits est dans son droit, comme l’honnête homme qui écoute la raison »[82]. Cette conception, présente dans de nombreux ouvrages lus par Flaubert pour la rédaction de ce chapitre, revêt un tour radical sous la plume de Charles Le Fèvre lequel, à l’instar de Bouvard et Pécuchet, cultive les « abominables paradoxes » de la pensée[83].

Flaubert recourt lui aussi au savoir médical pour faire tomber les illusions métaphysiques et pour combattre l’autolâtrie humaine et la surestimation des pouvoirs de la raison. Il n’embrasse pas toutefois inconditionnellement ce déterminisme physiologique. Le statut de la volonté constitue le point nodal où se joue la différence entre les deux auteurs. En niant tout pouvoir à la volonté – « esclave née et inaffranchissable de l’organisation »[84] – et en se posant comme victime impuissante d’un mal incurable, Le Fèvre se prive des puissants antidotes que Flaubert recommandera à Mademoiselle Leroyer de Chantepie : l’analyse lucide, le travail acharné et l’effort volontaire.

Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ?, lui explique-t-il. Par deux moyens : 1º en les étudiant scientifiquement, c’est-à-dire en tâchant de m’en rendre compte, et, 2º par la force de la volonté. […] Prenez la vie, les passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels[85].

Pour Flaubert, la volonté demeure un attribut fondamental de l’artiste. Elle lui permet d’échapper à la pente de ses troubles nerveux ; elle seconde également les écrivains qui ne peuvent prétendre au statut de « maîtres » ou de « génies ». Madame Bovary, écrit-il à Louise Colet, « sera toujours une œuvre d’une rude volonté » : « quand le génie manque, la Volonté, dans une certaine limite, le remplace »[86]. En se privant d’un tel recours, Le Fèvre se condamne à demeurer un cas pathologique.

C’est ainsi sous l’angle de la pathologie que Flaubert aborde les textes de Le Fèvre. Par delà le sentiment d’affinité et de solidarité se fait jour une mise à distance perceptible dans l’attention clinique et le regard critique que jette Flaubert sur le médecin hypocondriaque. Ce recul critique est d’autant plus marqué que Le Fèvre incarne sous une forme exacerbée des tendances présentes également chez Flaubert. La trajectoire de Le Fèvre illustre par ailleurs de manière emblématique le glissement progressif de la raison à la folie.

III. Un miroir inquiétant

Perfectionnisme et vertige encyclopédique

Le Fèvre fait preuve d’une tendance au perfectionnisme et à l’encyclopédisme qui fait écho, sur un mode pathologique, aux inclinations de Flaubert ainsi qu’à celles de Bouvard et Pécuchet. Selon Jules Lefèvre-Deumier, les troubles de son frère sont apparus au moment de la rédaction de sa thèse de médecine. Ce projet l’a entraîné dans un dédale de théories et d’idées qu’il s’évertuait à organiser et qui l’amena à de continuels remaniements et corrections. Charles, rapporte Lefèvre-Deumier,

se livra avec une sorte de fureur à la métaphysique. Cette rage de réflexion et d’analyse devint par la suite une véritable maladie. […] Il se fit un martyre de ce travail. […] Il se perdait dans ses divisions et ses subdivisions. Il ne pouvait pas parvenir à classer convenablement ses arguments et ses chapitres. […] Son manuscrit terminé, il fallut lui faire presque violence pour le livrer à l’impression, et ce fut encore pis quand il s’agit d’en revoir les épreuves. Sa manie de corrections allait jusqu’au vertige. Il ne pouvait se résoudre à se dessaisir de ses feuilles. Il semblait que son sort, sa fortune, sa réputation, sa vie, son avenir tout entier dépendît d’une lettre ou d’une virgule[87].

Pendant la rédaction de sa thèse, Le Fèvre développa une irritabilité et une intransigeance vis-à-vis de lui-même et des autres qui se traduisit par un perfectionnisme destructeur où le moindre énoncé était soumis à un « infernal alambic » et passait « au laminoir » jusqu’à « perdre à chaque remaniement quelque chose de ses dimensions, de sa substance et de sa chair »[88]. Les scrupules intellectuels le poussaient à s’égarer dans des détails, des analyses et des corrections à n’en plus finir :

Découragement d’atteindre à rien de complet – passion de la précision en tout - absence de toute base morale – ahurissement de détails. efforts d’élucubrations continuelles & vétilleuses – transpercement de sensations – analyses à l’infini – luttes métaphysiques en permanence – force d’intuition sans force d’exécution - généralisation incessante et universelle – jactation de discernement – explosion d’attendrissement – torsions intellectuelles sur tout – assauts d’hypothèses - tourbillons de comparaisons éblouissemens. . excès de dilatation ou de concentration. . harcèlement de déceptions de toute espèce … Vide ou chaos, tel est le fond de mon âme[89].

De fait, la thèse de médecine que Charles Le Fèvre a soutenue le 4 mars 1834 se distingue par sa longueur et ses ambitions des autres thèses soutenues la même année. La plupart font entre 13 et 57 pages, la moyenne se situant entre 25 et 35 pages. Celle de Le Fèvre, intitulée « Quelques inductions médico-philosophiques sur la nature du principe de la volonté », fait 96 pages et s’inscrit dans la tradition des médecins-philosophes qui offrent des réflexions générales sur la nature humaine par delà leurs observations cliniques et thérapeutiques[90]. Elle comporte un nombre impressionnant de références philosophiques et littéraires – jusqu’à 25 références par page – allant de l’Antiquité au monde moderne. Le besoin de classification et le souci d’exhaustivité se manifestent dans la structure du texte divisé en « classes », « sections », « ordres », « articles » eux-mêmes subdivisés en sous-parties introduites par des chiffres lesquels contiennent d’autres subdivisions introduites par des lettres et donnant lieu à des listes ou des séries d’exemples.

Flaubert prend minutieusement en note la thèse de Le Fèvre à laquelle il consacre huit folios recto-verso. Par une sorte de vertige mimétique, il copie les parties et les sous-parties ainsi que la plupart des références et des exemples.

La tentation encyclopédique de Le Fèvre revêt un tour pathologique dans les années qui suivent en donnant lieu à un bric-à-brac de débris et de fragments :

[Charles] entreprenait une quantité de travaux minutieux et futiles [...]. C’étaient des classifications impossibles d’animaux, de plantes, de minéraux, des nosologies inusitées, des plans de dictionnaires inexécutables, des tableaux synoptiques qu’on n’avait jamais faits, des arrangements sans fin de tout ce qu’il possédait, voire même de tout ce qu’il aurait pu posséder. […] Ainsi vécut longtemps, au milieu d’un chaos d’occupations improductives, ce laborieux oisif, qui ne savait que faire pour se débarrasser de lui-même[91].

Avec l’aggravation de l’hypocondrie, le projet encyclopédique tourne à vide et se délite au profit d’une manie du découpage assortie de logorrhée verbale :

[Il essayait] d’user la vie par la parole, la tournant comme une meule autour de ses chagrins qu’elle ne broyait pas, et vous grisant de ses doléances, à vous forcer de sortir pour fuir une atmosphère qui devenait contagieuse ; et, tout en parlant, il occupait ses doigts à coupasser du papier, à façonner des découpures informes, qu’il ne vous suppliait pas, qu’il vous ordonnait de garder comme des reliques de son désespoir[92].

Faute d’une œuvre structurée et maîtrisée, il ne reste qu’une subjectivité à vif, dont la douleur est l’unique aliment. Lorsque Le Fèvre sort de sa torpeur, c’est « pour crayonner sur ses tribulations, ressassées sous toutes les faces, des lambeaux de confidences qui ressemblaient à des sanglots »[93].

Cette pensée en lambeaux fait la part belle au négatif : Le Fèvre condamne les auteurs qu’il appréciait jadis ; de même, il jette un regard intransigeant sur le langage dont il dénonce les imperfections. Il épluche le dictionnaire et prend en grippe les adjectifs en raison de leur usage imprécis. Sa méfiance chronique entrave la réflexion et l’écriture : « l’enfantement d’une pensée de deux lignes lui coûtait parfois des heures de travail et d’angoisses. Il lui fallait le forceps pour arracher le fœtus de son cerveau »[94]. Le rapport au langage devient masochiste et destructeur. Les pensées sont autant de « serpents qui lui mord[ent] le cœur et le cerveau » ; les mots se transforment en « dards » qu’il « se retourn[e] dans l’âme » ou en « monture infernale » qu’il enfourche jusqu’à sombrer dans une « sorte d’épilepsie intellectuelle »[95].

Le perfectionnisme se manifeste également dans d’autres registres d’activité. Pour divertir Le Fèvre, ses proches tentent de l’initier au jardinage où il succombe à un zèle maladif :

Quand il s’agissait de tailler un arbre, il devenait d’une précaution si méticuleuse à ne pas se tromper de branche, il voulait mettre tant de précision, de netteté, d’exactitude dans ses amputations, que cela lui donnait d’horribles tentations de s’émonder lui-même, ou de s’enfoncer la serpette au cœur[96].

Le Fèvre n’ira pas jusqu’à poser une couverture sur ses melons en pleine nuit, comme le fera Pécuchet dans son jardin potager, mais il partage avec le héros flaubertien une même prudence excessive, un même souci d’opérer selon les règles et un même penchant aux spéculations vertigineuses :

Qu’on me donne des pois à planter, je ne puis planter des pois froidement. Je taille des plumes, et je vois l’infini dans ma plume. À propos d’une lettre à mon cordonnier, je heurte les causes premières… […] Je discute avec un idiot et parle métaphysique aux enfants d’une ravaudeuse. Il faut que ma tête travaille tant bien que mal et n’importe comment, et sans relâche et sans limite… Ah! lave de l’imagination, que je suis las de te vomir et de te ravaler!... Je ne sais que faire pour être tranquille ; je fourrerais de la passion dans l’examen d’une allumette[97].

Flaubert, à n’en pas douter, a été fasciné et troublé par un auteur travaillé par le perfectionnisme et le goût de l’encyclopédie. Lui aussi connaît les « affres de l’art »[98]. Il peut passer plusieurs jours sur une phrase, à la recherche de l’expression juste ou d’un rythme et d’un ton adéquats. La rédaction de Madame Bovary se révèle un labeur éprouvant et un exercice de patience où Flaubert est à l’affût des maladresses et des facilités stylistiques, se méfiant des tournures langagières convenues, des métaphores éculées et de la surabondance d’épithètes. Il tourne en dérision ces défauts dans les parodies de l’enflure rhétorique à l’œuvre dans le discours du conseiller de préfecture Lieuvain lors des comices, dans la prose journalistique d’un Homais, ou encore dans les spécimens de style recueillis pour le second volume de Bouvard et Pécuchet.

Surtout, l’attention de Le Fèvre aux menus faits constitue le versant pathologique de ce que Flaubert considère comme une faculté esthétique éminente : l’aptitude à déceler, dans l’anodin et l’ordinaire, des richesses insoupçonnées : « Chaque chose est un infini ! le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l’idée de Dieu »[99], écrit-il à Louise, en l’encourageant à « extra[ire] la poésie » qui « gît en tout et partout »[100]. Lorsque Bouvard et Pécuchet se sont avoué mutuellement leur lassitude vis-à-vis de la philosophie, la métaphysique resurgit à l’improviste au cœur du quotidien : « Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d’un gravier dans leur soulier, d’une fleur sur le gazon, à propos de tout »[101]. De même, ses personnages connaissent des états d’absorption et d’attention rêveuse tournés vers l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Pécuchet, par exemple, se met à rêver « aux existences innombrables éparses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages »[102]. Cette attention caractérise également la rédaction de Madame Bovary où Flaubert se livre à « l’observation attentive des détails les plus plats » : « J’ai le regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme »[103]. La frontière entre l’attention créatrice et la pathologie semble à la fois infime et infinie.

Lucidité et folie

Le Fèvre incarne une alliance troublante de lucidité et de folie ; en proie à l’hypocondrie, il poursuit ses efforts d’auto-analyse avec acharnement. Comme le signale Lefèvre-Deumier,

il reprenait l’analyse méthodique de ses désordres, il décomposait ses divagations, il faisait le journal de ses rêves, il en démêlait la trame et les brouillards au profit de ses terreurs. […] Il se disséquait tout vif […] [il] poursuiva[i]t cette venimeuse anatomie de lui-même, […] [il] se retournait ainsi sous son scalpel[104].

Cette lucidité douloureuse se fait le séismographe d’une pensée à la dérive, entachée d’impuissance. Lors de ses exercices de vivisection intellectuelle, Le Fèvre se déclare victime d’« hypertrophie sensoriale et sentimentale »[105]. La comparaison qui vient sous la plume de son frère est celle de Louis Lambert, « bourreau méditatif de lui-même » et « fabuleuse victime de la pensée »[106]. Comme Louis Lambert – auteur lui aussi d’un Traité de la volonté –, Charles subit les effets destructeurs d’une intelligence et d’une sensibilité poussées à leur degré ultime. Son aspect physique rappelle celui du génie fou décrit par Balzac :

C’était réellement un spectacle navrant que celui de cet homme encore jeune, et d’une si vigoureuse conformation d’esprit, couvert de cheveux blancs, et le dos voûté comme un vieillard, plongé le long de ses journées dans la torpeur ou l’anxiété[107].

Flaubert, pour sa part, a été vivement frappé par le roman de Balzac dont le héros partage certains de ses traits[108]. Sujet lui aussi aux crises nerveuses et témoin de troubles mentaux dans son entourage, il voue un intérêt marqué aux manifestations de la folie. Celle-ci, à ses yeux, représente moins une altérité irréductible qu’un état liminal et transitionnel, une possibilité inscrite dans la vie mentale de chacun. Dans une lettre à Ernest Feydeau du [29 novembre 1859], il dit méditer depuis longtemps un « roman sur la folie, ou plutôt sur la manière dont on devient fou »[109]. À l’inverse des taxinomies médicales visant à recenser les diverses formes de pathologie, Flaubert s’intéresse à la dynamique du dérèglement mental ainsi qu’aux transitions insensibles entre le normal et le pathologique. Un ancien camarade de collège, poète à ses heures, a fini interné à l’asile de Saint-Yon : « Il avait tout le martyre des génies méconnus. Il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. – Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? »[110].

En raison de ses crises nerveuses, Flaubert s’est souvent senti « près de la folie » et affirme avoir des liens d’affinité avec les aliénés : « tu sais mon influence sur les fous et comme ils m’aiment ! »[111], écrit-il à Louise. Son projet de roman métaphysique inspiré de ses propres expériences et esquissé dans le scénario La Spirale en témoigne[112]. Mais le sujet reste trop sensible, trop proche et encore trop menaçant pour qu’il puisse s’y consacrer en toute sécurité :

Ma maladie de nerfs […] m’a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n’a l’idée, ou plutôt que personne n’a sentis. Je m’en vengerai à quelque jour, en l’utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t’ai parlé.) Mais comme c’est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l’œuvre ![113]

Les textes de Le Fèvre lui donnent ainsi accès à un univers qu’il connaît bien, tout en restant suffisamment éloignés pour qu’il ne se sente pas menacé. Face à cette figure troublante et familière de l’hypocondrie, Flaubert adopte une attitude observatrice et distante qui se mue en critique ouverte quand Le Fèvre s’aventure dans la sphère esthétique.

IV. À distance

L’écriture de l’hypocondrie

La prise de notes témoigne d’une curiosité clinique pour les symptômes de l’hypocondrie et pour ses manifestations dans l’écriture. Flaubert consigne ainsi les passages spleenétiques où Le Fèvre, « Docteur en angoisses, et non en médecine »[114], compare son âme à un « morne drapeau » [115] ou bien à « une verrotterie [sic] emballée avec des blocs de cristal de roche »[116]. Il relève les aphorismes trahissant l’ardeur narcissique avec laquelle Le Fèvre cultive sa douleur et tord l’espérance jusqu’à en faire « suinter l’angoisse » [117] : « À force d’étreindre l’espoir, je l’écrase & je le broie »[118]. Incapable de brider ses idées noires, Le Fèvre pousse la volupté masochiste à l’extrême dans une prière où il demande à Dieu de l’écraser comme un vulgaire ver de terre :

Prière. « si une fourmi, si même une limace (et moins encore) souffrait horriblement et me criait merci, il me semble que j’aurais pitié de cette limace et que je l’écraserais. . . eh bien Seigneur, je suis sans doute, pr vous moins, bien moins qu’un ver n’est pr moi. mais je suis au désespoir. J’ai beau être vil je n’en suis pas moins au désespoir…. daignez donc abréger mon supplice. écrasez moi. écrasez moi[119].

Outre les symptômes, Flaubert s’intéresse également à l’écriture de l’hypocondrie, écriture dont les rythmes et les métaphores sont à l’image des tourments et des dérives psychiques d’un auteur en proie aux scrupules d’une conscience malheureuse :

la conscience est une cavale sauvage qui déconcerte tous les mors du scepticisme toutes les gourmettes de la dialectique elle a des soubresauts & des bondissemens qui désarçonnent les plus solides écuyers du syllogisme ; elle rue sous l’éperon paradoxal. la cravache du sophisme la cabre mais ne la domptent [sic] pas[120].

Frappé par la franchise et la lucidité de Le Fèvre, Flaubert ajoute en marge : « que de bonne foi ! pauvre homme ! »

Le Fèvre est par ailleurs victime de pensées obsédantes qui l’envahissent tels des parasites, à l’image de la « chique d’Amérique » laquelle s’introduit sous les ongles et peut entraîner d’atroces souffrances, voire la mort, si on ne l’extrait pas à temps[121]. Pour rendre compte de ses troubles, il accumule les métaphores d’engins explosifs. Des scorpions « mettent des pétards, des machines infernales dans le fond de [s]a tête et font des bouquets d’artifice avec [s]a cervelle, avec les lambeaux de [s]a patience et de [s]a raison » [122] ; ses pensées sont semblables à des obus ou à des bombes dont il faut « couper la mèche d’un seul coup »[123]. Des « explosions de douleurs à échos, comme coups de pistolets multiples et prolongés, puis se confondant avec nouvelles détonnations [sic] » entraînent un « charivari, boulevari intellectuel »[124]. Les images récurrentes du chaos, de l’anarchie et de la convulsion reflètent les mouvements erratiques de son esprit. Les processus de surexcitation mentale le rendent incapable de mettre un frein aux associations d’idées et le font sombrer dans « l’agonie intellectuelle » et « l’anarchie psychique dans toutes ses violences dans toutes ses convulsions »[125]. La figure de la spirale revient à plusieurs reprises sous sa plume, symbole d’une envolée ou d’une chute vertigineuses et angoissantes vers l’infini : « O quelle spirale infinie que la souffrance ! »[126]. Pendant ses cauchemars, explique-t-il :

[j’avais] la sensation de l’explosion de mon crâne ; il me semblait que devenu bombe, on m’y mettait le feu, [...] et chaque fois que j’allais perdre connaissance, je sautais en mille éclats fantasmagoriques, en mille morceaux, mille angoisses, mille morts . . et puis je retombais dans des gouffres indéfinis (qqfois formés en spirales) mais toujours monstrueux & dont le seul souvenir me donne le vertige[127].

Flaubert est conscient du plaisir narcissique que l’on peut prendre à cultiver sa douleur en se donnant un sentiment d’exister décuplé : « Oh! comme on tient à ses douleurs ! avouez-le »[128], écrit-il à Mademoiselle Leroyer Le Chantepie qu’il enjoint de cesser de penser à ses malheurs pour s’adonner à des tâches plus fécondes[129]. Les images qu’il utilise à propos de ses crises et de ses hallucinations – tourbillon, boule de feu, feu d’artifice, naufrage, flux et hémorragie – font directement écho à celles de Le Fèvre. Flaubert avoue ainsi avoir « parfois […] senti dans la période d’une seconde un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui pétaient à la fois dans [s]a cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice »[130] ; ou bien il mentionne des « déclivités involontaires d’idées, d’images » et le sentiment que son âme lui échappe « comme on sent le sang qui coule par l’ouverture d’une saignée »[131], ou encore un « arrachement de l’âme d’avec le corps, atroce (j’ai la conviction d’être mort plusieurs fois) »[132]. Dans les moments où il sentait « la folie [lui] venir », « c’était dans [s]a pauvre cervelle un tourbillon d’idées et d’images où il [lui] semblait que [s]a conscience, que [s]on moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête »[133]. En réponse à un questionnaire de Taine sur les hallucinations, il explique qu’on sent « les images s’échapper de vous comme des flots de sang. Il vous semble que tout ce qu’on a dans la tête éclate à la fois comme les mille pièces d’un feu d’artifice, et on n’a pas le temps de regarder ces images internes qui défilent avec furie »[134].

Des hallucinations similaires assaillent Emma peu avant son suicide, après une ultime requête infructueuse auprès de Rodolphe :

Tout ce qu’il y avait dans sa tête de réminiscences, d’idées, s’échappait à la fois, d’un seul bond, comme les mille pièces d’un feu d’artifice. […]
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur la neige, entre les branches des arbres[135].

De même, l’idée de pensées parasites venant menacer l’intégrité du moi trouve un écho dans le cas d’un ancien domestique de Flaubert qui se sent sous l’emprise d’un ver solitaire tyrannique[136]. L’épisode, relaté en détail à Louise Colet, révèle l’attention particulière que Flaubert voue à ces anomalies du comportement et à ces troubles de la pensée :

Je ne sais pas si tu sens tout ce qu’il y a de profond dans cette histoire. Vois-tu cet homme finissant par croire à l’existence presque humaine, consciencieuse, de ce qui n’est chez lui peut-être qu’une idée, et devenu l’esclave de son ver solitaire ? Moi je trouve cela vertigineux. Quelle drôle de chose que les cervelles humaines ![137]

Les images les plus frappantes de cette écriture de la douleur sont celles où les registres physiologique et psychologique se télescopent, et font de la pensée un corps souffrant. Dans cette physiologie cérébrale, le cerveau est comparé à une « mamelle cogitative dont la pensée est le lait »[138], ou bien à un processus digestif suscitant « des régurgitations morales » ou « des vomissemens à l’intérieur de la tête »[139]. Le Fèvre évoque son « asthme cérébral » dû à des pensées qui ne peuvent « pénétrer le poumon moral, qu’en le déchirant »[140] ; il s’est « luxé le poignet cérébral à pressurer le rachis de la vie »[141] : les chagrins, poursuit-il, « m’ont cassé les jarrets intellectuels, et pr fuir encore la meute de tous les souvenirs, je ne puis plus depuis longtemps, courir que sur les moignons de mon cerveau »[142].

Flaubert relève minutieusement ces métaphores d’une plasticité troublante qui donnent une corporéité douloureuse aux opérations intellectuelles et qui transforment l’esprit en corps mutilé et écorché[143]. Écrivain attentif à la chair des mots, il consigne également les aphorismes où Le Fèvre se livre à des rapprochements insolites et poétiques : « l’homme n’est qu’un alambic de rêves »[144] ; « je suis toujours à barboter dans l’infini »[145].

Flaubert est d’autant plus sensible à ce type d’images qu’il en utilise de semblables, à des fins toutefois différentes. Les métaphores de Le Fèvre traduisent principalement le malheur et l’impuissance. Celles de Flaubert, en revanche, se veulent démonstration de force et de jouissance créatrice. La comparaison, faite par les deux auteurs, de l’encrier avec un océan est révélatrice : « je me fais un abîme de tout. tout m’est océan je me noierais dans mon encrier », déclare Le Fèvre[146]. Flaubert, dans la même veine, avoue qu’un encrier qui « pour beaucoup ne contient que quelques gouttes d’un liquide noir » est « pour d’autres […] un océan » : « et moi je m’y noie. J’ai le vertige du papier blanc »[147]. Mais l’encrier se révèle également une source d’ivresse et procure la satisfaction voluptueuse du travail accompli. Flaubert, qui se « grise avec de l’encre comme d’autres avec du vin »[148], fait de l’écriture une planche de salut et une source de maîtrise. Face à la menace de la dépossession, il affirme la force du labeur esthétique comme voie d’accès au ciel extatique de la beauté.

Pour rendre compte du travail artistique et des plaisirs qu’il procure, Flaubert mobilise le registre métaphorique de l’effort et de la sexualité. « La forme est comme la sueur de la pensée »[149], explique-t-il à Louise Colet. L’écriture provoque des « érections de la pensée »[150], une « éjaculation de l’âme »[151] et un « grand rut littéraire »[152]. Sa physiologie de la création est symptomatique du fossé qui le sépare de Le Fèvre. Quoique sensible à la poésie et à la sincérité de certains passages des Reliquiae, Flaubert n’en considère pas moins Le Fèvre comme un cas pathologique dont les prétentions littéraires demeurent vaines.

Un piètre écrivain

Touché par la profondeur de certains aphorismes, Flaubert en déplore la gaucherie stylistique. Ainsi lorsque Le Fèvre compare les sensations profondes à des ecchymoses, Flaubert ajoute en marge : « quelle pensée si c’était écrit »[153]. Il fait preuve d’une grande sévérité dès que Le Fèvre manifeste des velléités littéraires. Le Cardiatomiste, par exemple – texte présenté comme le témoignage posthume d’un jeune médecin venant de se suicider – n’est qu’une projection narcissique de l’auteur : « ce charles Dream et la lettre est le rêve de l’auteur. c’est comme cela & de cette façon qu’il désirait s’en aller »[154]. Flaubert fait une remarque similaire à propos d’une lettre de rupture fictive envoyée par Dream : « une lettre (dure) de congé donné à sa maîtresse. datée de Lyon. – c’est encore un idéal sans doute comme la lettre de suicide citée plus haut – c’est là la lettre qu’il eut voulu avoir la force d’écrire »[155].

Le Fèvre verse ainsi dans un travers que Flaubert dénoncera à maintes reprises : la tendance à transformer la littérature en exutoire de la douleur intime et des fantasmes sans véritable élaboration artistique. Dès ses jeunes années, la mise en scène des sentiments personnels lui paraît une faiblesse : « J’ai toujours tâché de ne pas rapetisser l’Art à la satisfaction d’une personnalité isolée »[156].

En outre, les effets recherchés par Le Fèvre font long feu. Le texte, selon Flaubert, est « faible de style & de manière avec de gdes prétentions d’humour »[157] ; il pêche par son absence d’originalité, son emphase et sa spiritualité de mauvais goût. Le choix des noms des personnages – « le baron de Blaghamore, Me d’Hassedepick. - Mr Saint-Bénaix » – manque de subtilité et ressemble à des blagues « d’écolier, de carabin »[158]. Une seule description de paysage montagneux mérite selon lui d’être retenue[159].

Les textes de critique littéraire font l’objet d’une condamnation tout aussi sévère. Dans l’ensemble, Flaubert reproche à Le Fèvre de manquer de discernement et de traiter sur un pied d’égalité des œuvres majeures et des publications de second rang : « - des critiques sur des livres & des hommes éphémères Me Merlin, Mr Saintine - & aussi graves que sur les gds sujets. - l’éloge de la maîtresse anonyme de Scribe !!! trois pages »[160]. Par ailleurs, Le Fèvre a la « manie des parallèles » et ne peut discuter un auteur sans le comparer à un autre, ce qui l’empêche d’en saisir la singularité[161].

De plus, son manque de culture littéraire gauchit ses jugements. Dans sa dénonciation du style de Mme de Sévigné à qui il reproche un « cataclysme de lieux communs »[162], il méconnaît les particularités linguistiques et stylistiques de l’époque, et prend pour froideur et grossièreté ce qui relève de codes rhétoriques autres. De même, sa lecture de Molière reste conventionnelle et trahit une ignorance de la cohérence psychologique des personnages. Flaubert prend le parti de Molière contre les jugements négatifs de Rousseau et de Le Fèvre :

c’est l’éternelle diatribe de JJ à propos de l’Avare « Je n’ai que faire de vos dons. » & de plus il ne trouve pas la plaisanterie plaisante « J’aurais mieux aimé que ce fils répondît gravement : voilà la première fois que vous me donnez qque chose ». cela serait certes plus honnête & peut-être plus comique mais le fils n’aurait pas eu de passion s’il eut fait cette réponse, - c’était bon à Socrate - Mais non à fils prodigue[163].

Seuls ses jugements sur Musset, Dupin et sur les Mémoires de Marmontel trouvent grâce aux yeux de Flaubert[164]. Plus généralement, la parcimonie des notes révèle le peu de cas que fait Flaubert de ces essais critiques.

 

De toute évidence, les dix-sept folios consacrés à Reliquiae sont beaucoup plus qu’un travail documentaire ou un exercice d’érudition. Le fort investissement subjectif et affectif de Flaubert montre qu’il dialogue ici avec ses propres démons. Le Fèvre – à l’image de Louis Lambert – révèle la dangereuse proximité de la création et de la folie, et tend à Flaubert le miroir de ses hantises. Par son perfectionnisme, son goût de l’encyclopédie, son expérience exacerbée de la douleur et son nihilisme existentiel, il incarne une sensibilité douloureuse et malheureuse qui n’a pas su se transfigurer en œuvre d’art et qui ne laisse derrière elle qu’une intériorité dévastée.

La présence en filigrane du médecin hypocondriaque dans l’épisode philosophique du roman signale indirectement la part d’errance et de folie inhérente à la pensée spéculative, susceptible de sombrer dans ses propres gouffres. Inversement, les notes méticuleuses de Flaubert sur cet auteur inconnu montrent qu’à ses yeux, cet ouvrage posthume mérite l’attention au même titre que le savoir canonique[165].

En dépit de la profondeur de ses aperçus, Le Fèvre reste cantonné dans le domaine de la pathologie. Flaubert lui refuse droit de cité dans le royaume qui est le sien, celui de la littérature. Figure emblématique de l’impuissance et de la stérilité, Le Fèvre réduit la volonté au statut d’illusion livrée au jeu des organes et aux contingences du milieu. Flaubert rompt quant à lui avec la rhétorique hypocondriaque du malheur et de l’échec pour mettre en avant la puissance du labeur esthétique, l’efficace de la volonté et le plaisir de créer. Accablé comme Le Fèvre par les « hideurs de l’existence », il n’en affirme pas moins le pouvoir cathartique et salvateur du « grand bleu de la poésie »[166].

NOTES

[1] Charles le Fèvre, Reliquiae. Œuvres posthumes du Docteur Charles le Fèvre, Paris imprimerie Le Normant, 1851, p. 98 (dorénavant abrégé en R). Les notes de Flaubert vont du folio 159 r° au folio 177 v° (ms g226, vol. 7). Sauf mention contraire, tous les folios cités appartiennent à ce volume. À la suite des cotes, je donne le lien vers le manuscrit et sa transcription – page et/ou fragment – disponibles sur le site : Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet. Édition intégrale des documents conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, accompagnée d’un outil de production de « seconds volumes » possibles, sous la dir. de Stéphanie Dord-Crouslé,
http://www.dossiers-flaubert.fr/, 2012. Comme l’ouvrage de Charles Le Fèvre est difficilement trouvable – il n’en existe, à ma connaissance, qu’un exemplaire, disponible à la Bibliothèque nationale de France – et que les notes de Flaubert ont jusqu’à présent peu suscité l’attention, j’ai fait le choix d’insérer, dans cette étude, de nombreuses références à ces textes.
Je remercie la Graduate School et le Center for Twenty-First Century Studies de l'Université du Wisconsin à Milwaukee ainsi que la Graduate School de l'Université du Wisconsin à Madison pour leur soutien lors de la transcription de ces folios et lors de la rédaction de cet essai.
[2] Outre ces permutations, l’ordre est parfois modifié au sein d’une même page, Flaubert se ravisant et prenant en note des aphorismes qu’il n’avait pas initialement retenus.
[3] Dans sa notice introductive, Jules Lefèvre-Deumier indique que l’ouvrage n’a été publié « qu’à un petit nombre d’exemplaires, et seulement pour obéir au dernier vœu d’un mourant, pour satisfaire à la mémoire d’un frère qui nous a souvent conjuré d’écrire sa vie » (R, p. xlv). Paul Lacroix (« Notice biographique sur Jules Le Fèvre-Deumier ») signale que Reliquiae ne fut pas « mis dans le commerce », dans Jules Le Fèvre-Deumier, Sir Lionel D’Arquenay, Paris, Firmin Didot, 1884, p. l (Genève, Slatkine Reprint, 1973).
[4] Bien que Flaubert ne mentionne à aucun moment l’ouvrage de Le Fèvre dans sa correspondance, une image insolite utilisée dans une lettre à Henriette Collier du 3 avril [1852] semble faire écho à un passage de Reliquiae, ce qui permettrait de dater approximativement la lecture ou la prise de note : « Comme c’est drôle que la pensée aille si vite, soit si libre, et que le corps soit si lent, que tant de chaînes le retiennent ! », écrit-il à Henriette. « Par une corde plus ou moins longue, sentiment, habitude, devoir, nous sommes tous plus ou moins comme des chiens à la niche. – Nous avons beau tirer dessus, japper contre les passants, et aboyer à la lune les larmes aux yeux, nous ne dépassons pas une certaine étendue d’esclavage, et plus nous faisons d’efforts, plus le nœud se resserre, plus nous nous étranglons nous-mêmes » (Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, 5 vol., dorénavant abrégés en Corr. I à V. Ici, Corr. II, p. 65). Le passage de Le Fèvre, pris en note par Flaubert et extrait des « Maximes aphoristiques », est le suivant : « Attachez un chien à un pieu fixé dans le milieu d’une plaine, au moyen d’une corde bien attachée à son collier ! d’abord, le prisonnier des champs, abusé par la dimension de la ficelle, se croit libre, et peut rester paisible, ou même dormir. Tôt ou tard, il arrive qu’il reconnaît la vérité ; alors il tire et retire le plus fortement possible, afin de se délivrer ; mais comme le lien résiste, il transige, et ne pouvant marcher droit, il tourne !... il tourne autour d’un cercle, dont l’étendue est relative à la longueur de la chaîne. Ce manège, après plus ou moins d’obstination, fatigue notre animal, qui s’aperçoit que les tractions forcenées de ses fers n’ont pour résultat que leur tension, et par suite l’étranglement. Il se rapproche alors de son pieu, et se résigne à un esclavage aussi réel, mais moins douloureux que le premier » (R, p. 77 ; voir http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11338-3). Par ailleurs, Flaubert mentionne à Louise Colet dans une lettre du [8 mai 1852] qu’il a des « idées de théâtre depuis quelque temps, et l’esquisse incertaine d’un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard, qui [lui] est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours » (Corr. II, p. 85). Il est probable que la lecture de Reliquiae ne soit pas étrangère à ce projet esquissé dans l’ébauche La Spirale.
[5] Les deux folios sont les suivants : g226, vol. 5, fo 174 v° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_5_f_174__v____-trud)
et gg10, fo 30 (voir
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=6796).
[7] R, p. 223.
[8] R, p. xxxii.
[9] Id.
[10] Voir R, p. xxxiii.
[13] Pour plus de détails sur la vie et l’œuvre de Jules Lefèvre-Deumier, voir Loïc P. Guyon, Jules Lefèvre-Deumier. Un poète romantique contre la peine de mort. Quatre poèmes, Liverpool, Liverpool Online Series, 2005, p. 7-13. Voir également Paul Lacroix, « Notice biographique », ouvr. cité, p. i-lvj, ainsi que Georges Brunet, « Introduction », dans Jules Lefèvre-Deumier, Les Vespres de L’Abbaye du Val, Paris, Les Presses françaises, 1924, p. xi-xcviii. Voir aussi Maria Walecka-Garbalinska, Jules Lefèvre-Deumier (1797-1857) et le mythe romantique du Génie, Gotab, Stockholm, 1987. Maria Walecka-Garbalinska y nuance l’affiliation de Lefèvre-Deumier aux petits romantiques en soulignant le caractère inclassable de cet écrivain. Proche des petits romantiques par son « portrait de l’Artiste en Réprouvé » et par son rôle de précurseur dans le poème en prose, il n’en partage pas les outrances ni le frénétisme (p. 163). Voir aussi de la même, « Du “poème démesuré” à la “miniature allégorique” ; les paradoxes de l’œuvre de Jules Lefèvre-Deumier, dans Cahiers du Centre d’études de tendances marginales du romantisme français, 3, 1993, p. 15.
[14] Barbey d’Aurevilly profite d’un éloge de Sir Lionel d’Arquenay pour dénigrer une fois de plus Flaubert : « Le talent qui circule dans cette composition charmante est divinisé par la douleur. Quand nous en sommes aux Dames Bovary, […] il serait curieux d’examiner un livre de la beauté spirituelle et morale de Sir Lionel d’Arquenay » (dans Poésie et poètes, Paris, Lemerre, 1906, p. 128, mentionné par Georges Brunet, ouvr. cité, p. lxviii).
[15] Voir Paul Lacroix, ouvr. cité, p. liij.
[16] « Vous pouvez être un très grand poète, et non seulement ne pas faire de vers, mais ne rien dire », écrit-il (mentionné par Maria Walecka-Garbalinska, art. cité, p. 15). Cette thématique de l’échec ne trahit pas seulement le tour d’esprit mélancolique de Lefèvre-Deumier ; elle semble faire partie de la réputation de cet auteur considéré de son vivant comme un écrivain à qui la reconnaissance a fait défaut. Dans son introduction aux Vespres de l’Abbaye du Val, Georges Brunet présente Lefèvre-Deumier comme une « gloire éphémère » : « À peine connu, son nom sombra tout à coup dans l’indifférence et l’oubli » (ouvr. cité, p. ix-x).
[17] Jules Lefèvre-Deumier a reçu en 1823 les éloges de Victor Hugo après la parution de son recueil Le Parricide. Des écrivains comme Alphonse Karr et Alexandre Dumas ont évoqué avec affection sa mémoire. Voir Victor Hugo, « Tableau synchronique » (1823), dans les Œuvres complètes, éd. Jean Massin, Paris, Le Club Français du livre, 1967, t. II, p. 50-52. Voir également Alphonse Karr, Le Livre de bord, Paris, Calmann Lévy, 1880, p. 65-73 ; Emmanuel des Essarts, Jules Lefèvre-Deumier, Paris, Imprimerie centrale de Napoléon Chaix & Cie, 1860, p. 1-16 ; Alexandre Dumas, « Achille Dévéria – Lefèvre-Deumier », dans Les Morts vont vite, préface de Francis Lacassin, Monaco, Éditions du Rocher, 2002, p. 346-352.
[18] Dans ce chapitre consacré principalement à Nerval, Du Camp compte « les Reliquiae du docteur Charles Lefebvre » au nombre des livres grâce auxquels « le mystère de la folie peut être pénétré » (Souvenirs littéraires, Paris, Aubier, 1994, p. 439).
[19] Lacroix loue ainsi la « touchante notice » de Lefèvre-Deumier, « inspirée et dictée par les sentiments les plus tendres et les plus élevés » (ouvr. cité, p. l).
[20] R, p. xlix.
[21] La rigueur de Lefèvre-Deumier tient peut-être à l’exigence de conjurer son propre sentiment d’impuissance ainsi que son penchant à la mélancolie et à la lassitude existentielle. Selon Maria Walecka-Garbalinska, Charles Le Fèvre apparaît comme un alter ego de Jules : « En écrivant la biographie de son frère, ce dernier semble faire une analyse lucide de sa propre existence. Passion qui dégrade, travaux fastidieux, manque d’occupation régulière, recours à la drogue, leurs points communs sont nombreux. Mais, avant tout, Charles fut, comme lui-même, un désœuvré » (Jules Lefèvre-Deumier (1797-1857) et le mythe romantique du Génie, ouvr. cité, p. 135).
[22] Fo 160 v° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_160__v____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-9588-3). De fait, les piques de Jules Lefèvre-Deumier à l’encontre de son frère sont multiples. Il déclare ainsi qu’il n’est « pas né poète » et déplore sa complaisance et son absence de volonté ; il lui reproche son aveuglement sur lui-même en dépit de son penchant pour l’auto-analyse (R, p. xiv) et qualifie sa thèse de « théorie subtile et morose de la volonté » (R, p. xvi).
[23] R, p. xli.
[30] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, avec des fragments du « second volume » dont le Dictionnaire des idées reçues, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2011, p. 401 (dorénavant abrégé en BP).
[31] R, p. 135.
[37] Corr. I, p. 261.
[38] Corr. II, p. 717.
[39] Corr. II, p. 75.
[40] Corr. II, p. 151.
[41] Corr. II, p. 478.
[42] BP, p. 302.
[46] BP, p. 306.
[48] Corr. II, p. 287.
[49] Corr. II, p. 443-444.
[50] Corr. II, p. 32.
[55] Corr. II, p. 548.
[56] Corr. II, p. 81.
[57] Voir Corr. I, p. 447-448. En riposte aux reproches récurrents de Louise sur son manque de sensibilité – reproche qui sera le leitmotiv de son roman vengeur Lui (1859) –, Flaubert justifie son détachement au nom d’une sensibilité mise à trop rude épreuve : « Si je te parais si dur, c’est qu’on a beaucoup frappé sur moi et que j’ai du cal à quantité d’endroits sensibles » (Corr. I, p. 465). Sa sensibilité a « tant sonné » qu’il a « mis du mastic aux fêlures, c’est ce qui fait qu’elle vibre moins clair » (Corr. II, p. 63). Il se dit enfin « plus plein d’expérience que toutes les académies morales du monde, quant à tout ce qui touche les passions, etc., goudronné, enfin, à l’encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué » (Corr. II, p. 548).
[58] Il marque d’une croix le passage où Le Fèvre évoque l’apparente incohérence de l’observateur des mœurs dont la finesse d’observation et l’attention aux détails importent plus que l’esprit de synthèse : « l’allure des observateurs de mœurs semble souvent fantasque. Ainsi le vol de l’hirondelle paraît paraît [sic] capricieux pr qui ne voit pas qu’à chaque crochet, elle prend un moucheron » (fo 163 r° ; voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_163__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11332-3).
[61] Id.
[62] Corr. II, p. 393.
[63] Corr. II, p. 355.
[68] Corr. II, p. 698.
[69] Id.
[70] Corr. II, p. 334.
[75] Corr. V, p. 501.
[77] Hippolyte Taine, Histoire de la littérature anglaise, Paris, Hachette, 1863, t. I, p. XV.
[78] Fo 173 v° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_173__v____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11492-3). Flaubert, comme on sait, lira la thèse de Savigny sur le radeau de la Méduse lors des travaux préparatoires de Salammbô, notamment pour le passage du défilé de la Hache.
[80] R, p. 357-358.
[81] BP, p. 303.
[82] BP, p. 304.
[83] BP, p. 305. Parmi les ouvrages consultés se trouvent L’Introduction critique aux œuvres de Spinoza d’Émile Edmond Saisset (Paris, Charpentier, 1860), La Physiologie des passions de Charles Letourneau (Paris, Baillière, 1868), Le Manuel de philosophie moderne de Charles Renouvier (Paris, Paulin, 1844) et La Philosophie d’André Paul Émile Lefèvre (Paris, Reinwald, 1879). Sur les lectures philosophiques de Flaubert, voir Atsushi Yamazaki, « Bouvard et Pécuchet ou la pulvérisation de la philosophie », Études de langue et littérature françaises, 90, 2007, p. 81-100. Voir également du même, « Le Dossier “Philosophie” de Bouvard et Pécuchet: Hegel et Spinoza », Gustave Flaubert – La revue des lettres modernes 6, « Fiction et philosophie », éd. Gisèle Séginger, 2008, p. 225-240.
[84] R, p. 353.
[85] Corr. II, p. 716.
[86] Corr. II, p. 314.
[87] R, p. xi ; p. xv-xvi.
[88] R, p. xvii.
[89] Fo 168 v° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_168__v____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11439-3). Le passage recopié par Flaubert a le même aspect rhapsodique et décousu dans Reliquiae (R, p. 633).
[90] Son frère Jules souligne qu’il « s’attacha bientôt, comme Cabanis, à rechercher les rapports du physique et du moral de l’homme » (R, p. xi). Le catalogue des thèses publiées en 1834 est disponible à la Bibliothèque interuniversitaire de santé.
[91] R, p. xxii.
[92] R, p. xxix.
[93] R, p. xl.
[94] R, p. xxxvii.
[95] R, p. xxxviii.
[96] R, p. xxxi.
[97] R, p. 638-639.
[98] Corr. II, p. 234.
[99] Corr. II, p. 87.
[100] Corr. II, p. 284.
[101] BP, p. 297.
[102] BP, p. 150.
[103] Corr. II, p. 43.
[104] R, p. xlii-iii.
[105] R, p. 117. Taine emploiera un terme similaire à propos de Flaubert qu’il compte parmi les « hypertrophiés, pour ces matières d’imagination et d’images » (Corr. III, p. 1426).
[106] R, p. xvi.
[107]  R, p. xl. Au terme de son roman, Balzac dresse le portrait suivant de Louis Lambert : « [Lambert] se tenait debout, les deux coudes appuyés sur la saillie formée par la boiserie, en sorte que son buste paraissait fléchir sous le poids de sa tête inclinée. Ses cheveux, aussi longs que ceux d’une femme, tombaient sur ses épaules […]. Son visage était d’une blancheur parfaite. […] J’ouvris légèrement la persienne, et pus voir alors l’expression de la physionomie de mon ami. Hélas ! déjà ridé, déjà blanchi, enfin déjà plus de lumière dans ses yeux, devenus vitreux comme ceux d’un aveugle » (Honoré de Balzac, Louis Lambert – Les Proscrits – Jésus-Christ en Flandre, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1980, p. 159).
[108] « As-tu lu un livre de Balzac qui s’appelle Louis Lambert ?, écrit-il à Louise Colet, […] il me foudroie. C’est l’histoire d’un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles […].Te rappelles-tu que je t’ai parlé d’un roman métaphysique (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ? Eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface. À la fin le héros veut se châtrer, par une espèce de manie mystique. J’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie […], alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme » (Corr. II, p. 218).
[109] Corr. III, p. 59.
[110] Corr. II, p. 165.
[111] Corr. II, p. 219.
[112] Sur l’importance de ce scénario, voir Yvan Leclerc, « La Spirale des hallucinations », Revue Flaubert, no 6, 2006,
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue6/leclerc.pdf.
Flaubert avait également songé à utiliser ce matériau pour un projet de féerie intitulé Le Rêve et la vie. Pour une étude détaillée de ces scénarios, voir les analyses de Katherine Singer Kovács, Le Rêve et la Vie. A Theatrical Experiment by Gustave Flaubert (Lexington, French Forum Publishers, 1981) et, plus récemment, l’étude de Marshall C. Olds, Au pays des perroquets. Féerie théâtrale et narration chez Flaubert (Amsterdam, Rodopi, 2001).
[113] Corr. II, p. 290.
[114] R, p. 630.
[124] R, p. 115.
[126] R, p. 629.
[128] Corr. III, p. 25.
[129] Flaubert souligne également l’aphorisme suivant : « il y a des jours où l’on souffre bien mieux que d’autres jours » (fo 163 v° ; voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_163__v____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11347-3).
[130] Corr. II, p. 127.
[131] Corr. II, p. 218-219.
[132] Corr. II, p. 377.
[133] Corr. II, p. 716.
[134] Corr. III, p. 572.
[135] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. Jacques Neefs, Paris, Le Livre de Poche, 1999, p. 456-457.
[136] « Nous avons eu jadis un pauvre diable pour domestique, lequel est maintenant cocher de fiacre […] ; bref ce malheureux Louis a ou croit avoir le ver solitaire. Il en parle comme d’une personne animée qui lui communique et lui exprime sa volonté et, dans sa bouche, il désigne toujours cet être intérieur. Quelquefois des lubies le prennent tout à coup et il les attribue au ver solitaire : “Il veut cela” et de suite Louis obéit. Dernièrement il a voulu manger pour trente sols de brioche ; une autre fois il lui faut du vin blanc, et le lendemain, il se révolterait si on lui donnait du vin rouge (textuel). Ce pauvre homme a fini par s’abaisser, dans sa propre opinion, au rang même du ver solitaire ; ils sont égaux et se livrent un combat acharné. “Madame (disait-il à ma belle-sœur dernièrement), ce gredin-là m’en veut ; c’est un duel, voyez-vous, il me fait marcher ; mais je me vengerai. Il faudra qu’un de nous deux reste sur la place.” Eh bien c’est lui, l’homme, qui restera sur la place ou plutôt qui la cédera au ver, car, pour le tuer et en finir avec lui, il a dernièrement avalé une bouteille de vitriol, et en ce moment se crève par conséquent » (lettre à Louise Colet, [31 mars 1853] ; Corr. II, p. 294).
[137] Id.
[141] Fo 168 r° (voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_7_f_168__r____-trud et
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11429-3).
Le Fèvre recourt à ce type d’image dès sa thèse puisqu’il propose de fonder « L’Orthopédie du Cerveau » (R, p. 358).
[143] À la différence de Flaubert, Jules Lefèvre-Deumier voit d’un mauvais œil « l’abondance désordonnée de ses tropes et de ses comparaisons pour peindre et exprimer la même chose » (R, p. xliii) : Charles « déplaçait les organes, il en mêlait les fonctions et les noms, pour arriver à quelque alliance insolite de mots, qui lui semblait une trouvaille et comme une maladie de plus qui n’appartenait qu’à lui » (R, p. xliv).
[147] Corr. II, p. 714.
[148] Corr. III, p. 65.
[149] Corr. II, p. 145.
[150] Corr. II, p. 246.
[151] Corr. II, p. 287.
[152] Corr. II, p. 332.
[156] Corr. I, p. 302.
[159] La description en question est la suivante : « Les vieux sapins de ces montagnes secouant leurs longues branches, couvertes de neige & battues par l’ouragan, avaient de loin l’air d’une armée d’immenses squelettes entrechoquant leurs ossemens verdâtres à la lueur saccadée des éclairs & d’une lune blafarde » (fos 166 r° et 166 v°, voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11398-3).
[162] R, p. 516.
[164] Flaubert marque ainsi d’une croix le passage consacré à Musset, auteur dont il dénonce fréquemment les faiblesses et les travers dans ses lettres à Louise Colet : « cet écrivain extrêmement original a une hypocrisie spéciale il est franc mais n’a jamais d’épanchement : il parle à cœur ouvert, mais ne semble point lâcher son dernier mot » (id. ; voir
http://www.dossiers-flaubert.fr/b-11409-3).
[165] Comme le souligne Atsushi Yamazaki, les lectures de Flaubert pour son chapitre philosophique sont principalement de seconde main et visent à identifier et à mettre en scène les idées reçues, les contradictions internes des théories et l’incompatibilité de systèmes de pensée antagonistes. À la différence de ces survols philosophiques, sa lecture de Reliquiae se révèle singulièrement intense et approfondie. Voir « Bouvard et Pécuchet ou la pulvérisation de la philosophie », art. cité.
[166] Corr. II, p. 288.

Pour télécharger le fichier PDF de l'article, cliquez ici.


Mentions légales