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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

(Re)lectures de Bouvard et Pécuchet par Raymond Queneau :
l’Odyssée de la Préface Fontaine

Voir [Résumé]

 

Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert est – on le sait – le fruit (inachevé) d’une longue gestation. De la difficulté d’écrire une telle œuvre semble découler, tout naturellement, la difficulté d’en écrire une préface. C’est ce qu’a pu connaître Raymond Queneau à la suite de la commande, par une édition belge, d’une introduction à Bouvard et Pécuchet. Alors que l’édition en question ne paraît pas, Queneau publie son texte dans le n° 31 de la revue Fontaine en 1943 et se voit engagé dans le début d’une longue aventure. Queneau, de fait, a écrit pas moins de trois préfaces pour Bouvard et Pécuchet et l’auteur ne manque jamais de faire retour[1], à chaque nouvelle préface, sur la précédente[2]. La deuxième préface paraît en 1947 aux éditions Point du Jour tandis que la dernière sert d’introduction à la collection « Le Livre de Poche classique » en 1959. Entre-temps, la préface Point du Jour est reprise dans le recueil Bâtons, chiffres et lettres en 1950 puis en 1965. On pourrait penser l’entreprise de préfaces à Bouvard et Pécuchet terminée en 1965 avec la nouvelle réédition de la Préface Point du Jour mais il n’en est rien. Queneau devait remanier sa deuxième préface, la préface Point du Jour, pour l’édition Gallimard Folio[3]. À l’image de l’œuvre préfacée, le travail de Queneau sur Bouvard et Pécuchet reste à son tour une œuvre inachevée… et peut-être inachevable. Pour le comprendre, il s’avère nécessaire de revenir en amont de ce jeu des préfaces.

Le compagnonnage de Queneau avec la dernière œuvre de Flaubert avait commencé bien plus tôt. C’est avant tout une œuvre qu’il admire et qui imprègne littéralement ses romans : qu’on songe notamment à l’incipit des Derniers jours qui réécrit la rencontre de Bouvard et Pécuchet[4], ou encore aux Enfants du limon que Queneau évoque justement à la fin de la Préface Fontaine[5]. Mais ces références intertextuelles sont plus qu’un simple hommage, on doit y voir également – et Les Enfants du limon le montrent bien – l’expression d’une véritable proximité intellectuelle avec Flaubert : Queneau, depuis son plus jeune âge, partage avec l’auteur de Bouvard et Pécuchet le goût de l’encyclopédisme[6] et surtout il retrouve en lui un autre écrivain sceptique[7].

C’est finalement ce point de vue sceptique sur une œuvre elle-même sceptique qui contraint Queneau à réécrire perpétuellement sa préface. Par ailleurs, une seconde difficulté se présente pour le romancier qu’est Queneau : comment préfacer une œuvre dont il se sent si proche ? Dans cette perspective, l’auteur apparaît hanté par le désir de situer Bouvard et Pécuchet : au sein de l’œuvre flaubertienne bien évidemment mais aussi par rapport à la littérature occidentale et plus particulièrement par rapport à son œuvre même[8]. Reste toujours, pour Queneau, à trouver la bonne distance et rendre justice à Flaubert et son œuvre.

Notre étude portera sur le corpus constitué par les fonds de la Bibliothèque municipale du Havre et mis en ligne conjointement à l’édition génétique de Bouvard et Pécuchet. Il s’agit, de fait, des deux premières préfaces et de leurs documents de genèse auxquels s’ajoute un texte intermédiaire que nous avons intitulé « Notes critiques sur Fontaine »[9]. La particularité de ce corpus tient au processus continu de réécriture que suppose le passage de la préface Fontaine à la préface Point du Jour[10]. Autour de la destinée de la Préface Fontaine, nous nous proposons d’étudier la navigation erratique de Queneau pour préfacer cette œuvre de « Terreur »[11] qu’est Bouvard et Pécuchet. Ce périple était finalement la condition sine qua non pour préfacer au mieux le roman inachevé de Flaubert. Nous montrerons ainsi en quoi l’Odyssée de la Préface Fontaine permet d’éclairer sous un angle singulier l’œuvre préfacée elle-même.

Nous reprendrons ainsi, à la suite de Queneau, sa propre navigation. De la sorte, nous suivrons la chronologie en nous interrogeant tout d’abord sur le sens du diptyque constitué par la Préface Fontaine et ses « Notes critiques » avant de nous attacher dans un second temps à la Préface Point du Jour qui s’inscrit dans le sillage d’une autre œuvre quenienne, Les Enfants du limon.

La préface Fontaine corrigée : une « Encyclopédie critique en farce » ?

Fontaine : une préface-farce

 

Par où commencer ? C’est à cette question que se heurte tout préfacier et finalement tout critique. Entrons par exemple par la porte de la bêtise qui frappe au plus haut point dans le roman. Dans sa correspondance, Flaubert écrit en 1877 : « La bêtise actuellement m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche ayant sur le dos l’Himalaya »[12]. Bouvard et Pécuchet, dès lors, se devait d’être, à la mesure de cette bêtise, une œuvre écrasante. Ainsi, selon une formule bien connue, l’auteur la définit comme rien de moins qu’une « Encyclopédie critique en farce ». Comment dès lors préfacer une telle œuvre ? Paradoxalement, Queneau prend le contrepied en optant pour une préface brève, six pages, où il appose son style caractéristique à l’appui de quelques idées forces : polémiquant avec Barbey d’Aurevilly[13], Queneau remet en cause la représentation de Bouvard et Pécuchet comme « imbéciles de base et de sommet » pour souligner qu’il s’agit d’une « épopée de l’esprit humain » où se révèle le scepticisme de Flaubert qui s’inscrit dans une longue tradition littéraire. Ce qui serait en jeu, ce serait ainsi un dépassement dialectique de la bêtise, de Bouvard et Pécuchet à « Barbey d’Annevilly »[14] par Flaubert et Queneau, mais la tâche n’est pas si aisée.

Cette première préface ne semble pas à la hauteur de l’œuvre préfacée. Reprenant l’expression « Encyclopédie critique en farce », on pourrait considérer la préface de Queneau comme trop farce et pas assez critique. Pas assez critique tout d’abord par le ton adopté, un ton volontiers péremptoire où manquent à la fois certains développements et des références précises. Queneau semble précisément oublier la leçon de scepticisme de Flaubert : la « bêtise consiste à vouloir conclure » [N1|77][15]. La brièveté même de cette préface invite volontiers aux raccourcis. Au sujet des deux compères, Queneau écrit : « Ils refont pour chaque science ou art le chemin de l’humanité apprenante, mais le faisant de travers, ils montrent ce qu’il y a de profondément faux, inexact, maladroit dans chacune de ces activités humaines » [FE|244]. De l’échec réitéré des deux compères, Queneau aboutit à la conclusion grandiloquente (on note, en ce sens, l’adverbe « profondément ») de la vanité des activités humaines. Dans les « Notes critiques sur Fontaine », le commentaire de Queneau se rapportant à ce passage se révèle laconique et explicitement ironique et sceptique : « Si l’on veut ! » [note 22 : NT|209]. Par ailleurs, il reconnaît également dans d’autres notes que les idées développées ne sont pas neuves. La nouveauté de cette préface tiendrait finalement dans les tours de passe-passe de Queneau qui encadrent le propos lui-même : usant de la prétérition, il annonce qu’il ne pourra tenir de discours sur le roman posthume de Flaubert de peur de dire quelque « bourde », quelque « sottise » dignes de figurer dans la copie des deux bonshommes. Il y a, au fond, une certaine facilité qui choque Queneau après coup, l’auteur parlera d’une « astuce »[16]  : le style de Queneau, par la prétérition, fait écran et empêche tout discours critique de s’établir. C’est finalement le créateur Queneau qui se révèle dans cette Préface jusqu’à revenir en fin de Préface sur son œuvre :

Et il a eu une postérité : À Rebours du même Huysmans, par exemple ; et dans Ulysse on retrouve aussi un écho de l’œuvre majeure de Flaubert, de même que dans le roman de l’un de nos contemporains où l’on voit un proviseur collectionner les œuvres de « fous littéraires » pour en constituer une Encyclopédie qui fait figure de raisonnable, trop raisonnable à côté de ce Sottisier qui eut terminé le roman source et où sans doute aurait figuré en bonne place – avec la permission de la chronologie – la présentation même que nous venons de terminer. [FE|245]

Outre le pastiche de Nietzsche (« raisonnable, trop raisonnable »), le style de Queneau s’appuie sur un procédé littéraire : celui de la fausse modestie qu’on rencontre fréquemment dans la pratique littéraire de la dédicace. L’auteur ne s’y trompe pas lorsqu’il commente ce passage de la Préface dans ses notes critiques : « je trouve l’allusion immodeste » [note 52 : NT|220]. Cette préface passe à côté de son objectif premier : par la présence paradoxale du « moi » créateur de Queneau, Flaubert et surtout son œuvre passent comme au second plan. Comme Queneau le souligne fréquemment, chacun doit se reconnaître en Bouvard et Pécuchet : le préfacier ne manquera pas de le faire[17].

 

Vers l’encyclopédie critique

 

Queneau reprend ainsi le travail sur Bouvard et Pécuchet et amende sa première préface. Plutôt que de la réécrire, il décide de la compléter par des notes. Ce choix est décisif : il faut y voir, en réalité, un hommage au roman lui-même. Les notes critiques sur Fontaine semblent devenir comme la seconde partie d’une « Introduction à Bouvard et Pécuchet ». Le texte de Fontaine ne serait, à l’image des dix premiers chapitres de Bouvard et Pécuchet, qu’une « Préface » à cette seconde partie[18].

Les premières notes n’ont rien de surprenant : relativement brèves, elles viennent préciser et/ou corriger le texte originel. Mais peu à peu, les notes enflent et intègrent de véritables développements dignes d’une seconde préface, l’ensemble des notes lui-même excède largement la longueur de la préface Fontaine. Qui plus est, les notes vont se détacher de l’ordre linéaire du texte de Fontaine. En somme, elles paraissent s’autonomiser et ce d’autant plus que Queneau crée des renvois internes à partir de la note 8. En ce sens, il propose ainsi un autre mode de lecture qui n’est pas si loin des Encyclopédies et des Dictionnaires. Le Dictionnaire des idées reçues s’amusait justement de ce système de renvois comme on peut le voir avec les articles féminins : Blondes, Brunes, Rousses… Queneau va même encore plus loin en créant des notes au second degré qui trouvent donc leur justification non par rapport au texte de Fontaine mais par rapport à une note précédente. La note 13 par exemple commence de la manière suivante : « Les métaphores que je me suis permis dans cette note [voir note 10] (périple, étapes, escales, cabotages, etc.) amènent la comparaison avec l’Odyssée » [N1|85]. Comme le souligne l’emploi du démonstratif « cette », les notes en viennent ainsi à se multiplier elles-mêmes et prolifèrent.

En somme, ce jeu de notes suit formellement le modèle discontinu et surtout disparate de la « seconde partie » de Bouvard et Pécuchet à laquelle Queneau était particulièrement sensible[19]. Il le souligne ainsi dans la note 18 en rapprochant la présentation de la copie d’un passage fameux d’« Alchimie du verbe » de Rimbaud :

L’Album n’aurait été qu’un des éléments du chapitre XI qui aurait compris, outre le Dictionnaire des Idées Reçues et le Catalogue des Idées chic (d’une inspiration parallèle à l’Album), des « specimens de tous les styles », des « parallèles », les « Manuscrits du clerc Marescot » – et maints autres textes encore : « cornets de tabac, vieux journaux, affiches, livres déchirés » (« ... la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs »). [NT|208]

La discontinuité n’est alors unifiée que par le geste de l’écrivain. Ce sont les renvois internes ici qui assurent la cohérence des notes. Queneau peut créer à son tour son « encyclopédie critique » de la Préface Fontaine. Si l’on s’intéresse maintenant au contenu de ces notes, on peut considérer que Queneau est bien devenu comme Bouvard et Pécuchet un « copiste critique » animé par un esprit sceptique. La copie n’est certes pas la même : il ne s’agit pas de souligner les bévues des autres mais de proposer un regard distancié sur la naïveté première de la préface Fontaine[20]. Alors même qu’il a effacé les références paginées au roman dans son article, il ajoute dans ses notes les références critiques sur le texte extraites pour l’essentiel des ouvrages de René Descharmes (Autour de Bouvard et Pécuchet. Études documentaires et critiques, Paris, Librairie de France, 1921) et D.L. Demorest (À travers les plans, manuscrits et dossiers de Bouvard et Pécuchet, Paris, Les Presses modernes, 1931) : Queneau peut désormais effacer le « moi » trop présent de Fontaine pour inscrire sa réflexion dans le sillage d’éminents flaubertiens[21]. Copiste, Queneau l’est également lorsqu’il relit avec précision Bouvard et Pécuchet et relève scrupuleusement des citations qui pourront justifier pleinement les raisonnements allusifs de la préface initiale. Ainsi en est-il par exemple lorsqu’il reprend les phrases qui servent de jalon dans la progression de l’œuvre[22]. Revenir à la lettre du texte et aux réflexions des critiques qui l’ont précédé, c’est à ce prix que Queneau peut écrire une véritable « Introduction à Bouvard et Pécuchet ».

Introduction en diptyque donc, dont la seconde partie se révèle indispensable : à l’image de Bouvard et Pécuchet, cette seconde partie se présente comme le pendant nécessaire de la première, miroir critique de la Préface qu’est l’Introduction de Fontaine.

 

Reste que cette nouvelle « Introduction » s’avère difficilement lisible. Justifiable sur le plan de la critique, ce diptyque ne tient pas à l’épreuve de la publication. Par ailleurs, on peut également expliquer cet échec par le problème de « distance » que nous évoquions en introduction : Queneau est à ce moment trop proche du modèle de Flaubert. C’est ce qui nous amène dès lors jusqu’à la Préface Point du Jour où Queneau aura trouvé le point d’équilibre entre l’œuvre de Flaubert et la sienne.

Préface Point du Jour : Bouvard et Pécuchet à la lumière des Enfants du limon

Avec la Préface Point du Jour, Queneau trouve une solution tout à fait habile au problème posé par la destinée de la Préface Fontaine. À regarder le tableau génétique de cette préface, on ne peut que s’étonner de n’y trouver quasiment que des tapuscrits. En réalité, c’est une préface non neuve qui paraît, Queneau va en quelque sorte recycler les deux textes préexistants que sont la Préface Fontaine et les Notes critiques sur Fontaine.

 

Queneau se sépare a priori de Flaubert dans la forme même de cette nouvelle préface, il prend plus de distance mais c’est – on le verra – pour mieux le retrouver. En tous les cas, cette nouvelle préface s’apparente davantage à une œuvre quenienne. Il y a là quelque chose de similaire aux Enfants du limon. La genèse de cette œuvre est bien connue : alors que Queneau ne parvient à publier son Encyclopédie des sciences inexactes, fruit de ses recherches sur les fous littéraires, il fait apparaître ces fous et leurs textes dans le cadre d’un roman qui est précisément Les Enfants du limon[23] . Queneau savait déjà se mettre à distance ironiquement par la peinture d’un proviseur-collectionneur de fous littéraires Chambernac dont l’Encyclopédie est vouée à l’échec. Ici, il y réussit aussi bien en encadrant des passages de sa première préface de commentaires ironiques. Comme pour les fous littéraires des Enfants du limon, les extraits de Fontaine sont intégrés, assimilés et comme sublimés par la nouvelle préface qui s’écrit. Queneau tient à la vertu de l’erreur. Il illustre dès lors on ne peut mieux le roman de Flaubert en réfléchissant l’autodidactisme : dans un passage non retenu (N1|33), Queneau qualifie Bouvard et Pécuchet de « roman moral ». En effet, l’exemple des deux autodidactes Bouvard et Pécuchet « montre ce qu’il ne faut pas faire ». Queneau fait alors naturellement le lien avec les autodidactes que sont les fous littéraires mais lui-même peut être, à sa manière, considéré comme un autodidacte. Ne s’était-il pas comporté en autodidacte en se lançant dans l’étude de Bouvard et Pécuchet sans connaître véritablement la « littérature » du sujet[24]  ? De même, Bouvard et Pécuchet s’étaient lancés inconsidérément dans leurs recherches géologiques avant de s’amender comme Queneau : « Outre un passeport, il leur manquait bien des choses ! et avant d’entreprendre des explorations nouvelles, ils consultèrent le Guide du voyageur géologue par Boué »[25]. Et surtout, autre trait des autodidactes dont Bouvard et Pécuchet donnent un excellent exemple, Queneau était « ravi de ses découvertes ». Les commentaires ironiques de la Préface vont justement dans ce sens. Alors qu’il cite la fin de la Préface Fontaine où il soulignait que sa présentation pourrait se retrouver dans le Sottisier, il explique : « L’idée devait me paraître bonne (stupide satisfaction) »[26] [T2|143]. Cette deuxième préface acquiert la même valeur que l’œuvre préfacée : elle montre elle aussi ce qu’il ne faut pas faire. Queneau se doit donc d’être plus prudent et de ne pas céder aux Sirènes de l’autodidactisme. C’est ainsi qu’il peut proposer une Préface scientifique : « Flaubert est pour la science dans la mesure justement où celle-ci est sceptique, réservée, méthodique, prudente, humaine. » [NT|212].

C’est aussi cette prudence scientifique et humaine qui le conduit à abandonner le jeu des notes : par le biais des renvois, les notes encyclopédiques tendaient à faire système, à fonctionner en vase clos. La tension encyclopédique qui mène de la dispersion à un effort de synthèse a été jugée problématique par Queneau[27]. Aussi l’auteur va-t-il proposer une navigation parmi ces notes et la première préface à l’image de Bouvard et Pécuchet qui naviguent dans l’Océan du Savoir.

Lorsqu’il reprend le passage des « Notes critiques sur Fontaine » où il retrace le parcours des deux bonshommes, Queneau accentue encore davantage la métaphore odysséenne : « on passe » [NT|204] est remplacé par « on vogue » [T2|155], « ici, coupure » par « ici, naufrage », « la tournée encyclopédique » par « la navigation encyclopédique »[28]. C’est peut-être avec ce dernier exemple qu’on peut saisir au mieux la mutation du projet de Queneau entre les « Notes critiques sur Fontaine » et la Préface Point du Jour.

L’encyclopédisme ne se définit plus par le cercle, figure géométrique redoublée par la « tournée », soit le fait de faire le tour ce que supposaient les renvois de note à note. À ce titre, Queneau refuse de céder au risque de « l’ethos totalisateur et totalitaire »[29] de Bouvard et Pécuchet. Si encyclopédie il y a, ce sera désormais dans le cadre d’une navigation laissant parfois place au hasard. Et la préface elle-même de devenir une épopée à l’image du roman lui-même. Comme dans Bouvard et Pécuchet, il y a parfois des « coupures » ou plutôt des « naufrages ». Reprenons à titre d’exemple le début de cette deuxième préface[30]. Après les commentaires ironiques, Queneau navigue paisiblement en s’attachant aux deux compères (imbéciles ou non ?, courageux…) : il vogue en suivant les renvois internes de note à note (note 8 qui nous amène à la note 33 puis à la note 40) et passe allègrement de la préface Fontaine enfin assumée aux notes qui lui correspondent. La progression apparaît ainsi tout à fait logique. Puis vient le naufrage marqué par un saut de ligne dans l’édition publiée et l’on bascule vers la genèse de l’œuvre, réécriture des notes 9 et 17, etc. Le lien avec ce qui précède tient uniquement à la reprise du nom du critique Descharmes. Ainsi va cette nouvelle préface suivant un parcours logique et quelques naufrages.

C’est donc une préface où Queneau triomphe de ses propres périls autodidactiques et encyclopédiques pour nous proposer une navigation singulière dans l’œuvre. En naviguant, l’on peut se perdre mais Queneau-Ulysse finit toujours par retrouver Ithaque, autrement dit le « bon port »[31]. C’est là une différence essentielle avec les « Notes » qui n’avaient pas de fin en tant que telle. La navigation odysséenne est, dans le cas de cette nouvelle préface, orientée vers le scepticisme. On mesure également la différence avec la première préface où Queneau terminait, par un effet de mise en abyme, avec sa « présentation » et son moi ; ici il s’en éloigne d’autant mieux en passant par Flaubert pour remonter jusqu’à Homère :

Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure [Queneau vient de citer la lettre de Flaubert à Bouilhet du 4 septembre 1850 où l’on trouve la célèbre formule « l’ineptie consiste à vouloir conclure »]. Nous sommes un fil et nous voulons connaître la trame. Cela revient à ces éternelles discussions sur la décadence de l’art. Maintenant on passe son temps à se dire : nous sommes complètement finis, nous voilà arrivés au dernier terme etc. etc. Quel est l’esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère ?
.... Homère, ô père de toute littérature et de tout scepticisme et l’arrière-arrière-arrière-arrière ... -arrière-grand-père de Bouvard et Pécuchet. [T2|163, T2|164]

La préface Point du Jour va de fait d’un scepticisme pratique – la distance critique face à la première préface – à un scepticisme clairement formulé et revendiqué en tant que tel : départ d’Ithaque et retour à Ithaque[32]. Que reste-t-il de la navigation une fois arrivé à « bon port » ? Faut-il, selon un principe de doute généralisé, effacer tout ce qui précède ? Dans sa troisième préface, Queneau écrit : « Le scepticisme, d’abord, lorsqu’on en fait bon usage, n’est jamais stérile »[33]. En d’autres termes, le scepticisme de Queneau, tout aussi bien que celui de Flaubert, ne sera pas radical, c’est-à-dire absurde[34]. Mais allons plus loin et, comme Queneau, remontons jusqu’à la source homérique. Dans ses Entretiens avec Georges Charbonnier, Queneau présente la structure de l’Odyssée de la manière suivante : « c’est l’histoire d’un individu qui, au cours d’expériences diverses, acquiert une personnalité ou bien affirme et retrouve la sienne, comme Ulysse lui-même qui se retrouve tel quel, plus son “expérience”, à la fin de son Odyssée. »[35]. Au fond, nous pouvons dire que, pour Queneau comme pour nous lecteurs, tout en conservant la prudence d’un point de vue sceptique, nous avons pu faire, tout au moins, une expérience de Bouvard et Pécuchet.

 

Au terme de cette navigation, on peut considérer que la leçon de ces préfaces consiste finalement en la découverte d’un discours critique sur Bouvard et Pécuchet au-delà même des propos qui sont tenus. Le périple odysséen de Queneau avec cette préface nous livre des enjeux essentiels du roman de Flaubert. Une fois conjuré le péril autodidactique et, somme toute, narcissique de la Préface Fontaine, Queneau devait trouver la forme adéquate pour proposer une lecture authentiquement sceptique de Bouvard et Pécuchet. À la tentation encyclopédique des notes constituant une seconde partie critique, Queneau préfère une navigation odysséenne qui s’accomplit pleinement dans et par le scepticisme. La préface est bien plus qu’une simple « Introduction » ce qui était le projet de départ, elle est aussi ce miroir posé face à l’œuvre… Miroir aux reflets multiples où chaque reflet est une ouverture…

Queneau nous montre finalement par son exemple que chacun d’entre nous est Bouvard et Pécuchet et refait le « chemin de l’humanité apprenante ». Sens enthousiasmant : l’on a beau chuter, reproduire les mêmes erreurs (le nouveau projet de préface qu’évoque Queneau dans la Préface Point du Jour), on peut toujours avancer et devenir de meilleurs lecteurs dès lors qu’Ithaque, le scepticisme, est en vue. Reste que l’œuvre comme la préface sont toujours inachevées : nous tendons vers ce point qui se doit de nous échapper…

 

 

NOTES

[1] Comme le soulignait Yves Ouallet lors d’une communication sur le même corpus (« La préface, art de l’après. Raymond Queneau, la réécriture des préfaces à Bouvard et Pécuchet », Journée d’études « Queneau et la réécriture », novembre 2009, Université du Havre), la réécriture doit s’entendre comme « écriture en retour ». Queneau en est parfaitement conscient puisque, pour la deuxième préface, le retour-amont se fera jusqu’à Homère.
[2] Nous analyserons, dans cet article, le retour critique de la deuxième préface sur la première. Concernant la troisième préface, le retour est plus discret mais néanmoins présent : « (La première reconstitution de cette seconde partie, d’après les inédits publiés par Demorest, a été établie en 1947 [voir deuxième préface] par l’auteur de ces lignes.) » (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Paris, Librairie Générale Française, 1959, Le Livre de Poche classique, p. 11).
[3] C’est finalement Claudine Gothot-Mersch qui assurera la préface de cette édition (Bouvard et Pécuchet, Paris, Gallimard, 1979, Folio). Elle rendra alors hommage à la deuxième préface de Queneau en la citant partiellement.
[4] Dans une « Préface tardive inédite » (vers 1974), Queneau s’explique ainsi : « Tout d’abord, la rencontre des deux vieux messieurs (Brennuire [sic] et Tolut) est absolument calquée sur la rencontre de Bouvard et Pécuchet au début du roman du même nom. Comme il faisait une chaleur… Ici il pleuvine. Et la différence c’est qu’aucune amitié ne s’établit entre B[rabbant] et T[olut], alors que leur rencontre est pour B[ouvard] et P[écuchet] le début d’une émouvante amitié » (Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, 2002, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1299).
[5] Certains articles s’attachent précisément aux rapports existant entre Les Enfants du limon et Bouvard et Pécuchet : Anne Herschberg Pierrot, « De Bouvard et Pécuchet aux Enfants du Limon », in Jean-Jacques Lefrère, Michel Pierssens (éd.), Fous littéraires, nouveaux chantiers, Tusson (Charente), Éditions Du Lérot, 2003, « En Marge » ; Jacques Neefs, « Donner un cadre... Queneau et Flaubert », Europe, n° 888, avril 2003.
[6] À ce sujet, on pourra consulter par exemple Emmanuël Souchier, « Savoir et tradition » in Raymond Queneau, Paris, Seuil, 1991, Les Contemporains ou encore Evert Van der Starre, « La curiosité encyclopédique », in Curiosités de Raymond Queneau. De « l’Encyclopédie des Sciences inexactes » aux jeux de la création romanesque, Genève, Droz, 2006.
[7] Au-delà de la littérature, c’est certainement la philosophie qui intéresse le plus Queneau dans Bouvard et Pécuchet. Ce n’est pas un hasard si Bouvard dans Les Enfants du limon est le nom d’un professeur de philosophie (bien que mort ! ultime échec…).
[8] Outre la mention évidente des Enfants du limon, lorsque Queneau évoque par exemple Ulysse de Joyce, le lecteur peut y voir le maillon intermédiaire entre les deux auteurs normands. Dans l’article « Technique du roman » (in Bâtons, chiffres et lettres), Queneau souligne l’importance décisive de Joyce pour la constitution de son art romanesque.
[9] Nous renvoyons ici au corpus mis en ligne ainsi qu’à la Notice de présentation qui l’accompagne : http://flaubert.univ-rouen.fr/queneau/. Dans cet article, les références des citations, qui fonctionnent comme des liens hypertextes, reprennent les noms des folios tels qu’ils apparaissent dans les tableaux génétiques du dossier des préfaces. Abréviation : série FE : épreuves corrigées de la préface Fontaine / série NT : tapuscrits des notes critiques relatives à la préface Fontaine / série T2 : tapuscrits de la Préface Point du Jour / série N1 : tapuscrits des notes critiques relatives la préface Fontaine ou brouillons indépendants / série M : brouillons indépendants.
[10] La troisième préface n’entre pas véritablement dans ce processus puisque, comme nous l’avons souligné dans la note 2, la référence à la préface précédente se veut discrète. Cela, en tout cas, peut s’expliquer par la chronologie : les deux premières préfaces sont écrites et publiées sur une période relativement courte (1943 / 1947) alors que la dernière intervient bien plus tardivement (1959).
[11] Le terme apparaît au début de la première préface.
[12] Cette phrase célèbre de Flaubert est citée dès la première préface : voir FE|244.
[13] Dans sa troisième préface, Queneau abordera de façon encore plus flagrante l’œuvre de Flaubert par le biais des contemporains : il partira ainsi d’un repas chez Flaubert consigné par Edmond de Goncourt dans son Journal. Si la deuxième préface ne prend pas pour point de départ les contemporains, elle refuse tout aussi bien d’aborder Bouvard et Pécuchet frontalement : Queneau biaise à nouveau en commençant par évoquer sa première préface. Ces entrées en matière révèlent donc là encore le caractère écrasant de l’œuvre flaubertienne qu’on ne peut qu’approcher par des détours préalables.
[14] Ce jeu de mots onomastique apparaît dans les « Notes critiques sur Fontaine » : note 7 NT|201.
[15] Il y reviendra dès lors dans sa deuxième préface et ce en un lieu stratégique : la fin de ladite préface.
[16] Voir dans la deuxième préface, T2|143. Queneau semble s’empêtrer alors dans la répétition d’un tour qui n’est plus en mesure d’amuser : il évoque dans le contexte un nouveau projet de préface qui s’appuie sur le même tour que la Préface Fontaine qui, lui-même, avait déjà été perpétré par Thibaudet.
[17] Ce qui apparaît de façon explicite dans un brouillon préparatoire : « moi comme B et P » (N1|76). Cet extrait accompagne l’écriture de la préface de 1947 comme en témoigne l’extrait qui suit : « introduction. / J’ai écrit etc. ».
[18] Dans un passage non retenu (M|9), Queneau rappelle que « le roman proprement dit est bien une préface à ce ch. XII ».
[19] Queneau s’intéresse tout autant à la seconde partie de Bouvard et Pécuchet qu’à la partie romancée : il s’interrogeait dès Fontaine à ce qu’aurait contenu ce second volume et recopiait scrupuleusement dans son travail de préparation des extraits du Dictionnaire des idées reçues, du Catalogue des idées chics
[20] En même temps, Queneau souligne à de nombreuses reprises que Flaubert devait apparaître dans la Copie de Bouvard et Pécuchet.
[21] Le second ouvrage se voit par exemple gratifié d’un op. laud. (opus laudatum, formule utilisée pour renvoyer à un ouvrage déjà cité avec éloges). La fausse modestie de Queneau a disparu au profit d’une véritable humilité.
[22] Voir d’une part les tableaux de préparation N1|29, N1|28 et d’autre part le texte rédigé à partir de cette relecture NT|203.
[23] Voir la « Notice » des Enfants du limon de Madeleine Velguth in Queneau Raymond, Œuvres complètes, t. II, op. cit.
[24] Voir le début de la Préface Point du Jour, T2|142.
[25] Flaubert Gustave, Bouvard et Pécuchet, Paris, Gallimard, 1994, Folio, p. 147 (chap. III).
[26] Cette parenthèse ironique est propre à la Préface Point du Jour.
[27] Ce qui apparaît très nettement dans ses articles des années trente. Voir à ce sujet la section « Le doute encyclopédique » in Evert Van der Starre, Curiosités de Raymond Queneau, op. cit., p. 47 sq.
[28] Autre exemple encore avec la réécriture de la note 13 : « Les métaphores que je me suis permis dans cette note (périple, étapes, escales, cabotages, etc.) amènent la comparaison avec l’Odyssée » [N1|85], repris en : « Ainsi arrivent-ils à bon port, pour demeurer dans le domaine des images maritimes et ulysséennes que j’ai glissées dans la narration de leur épopée. Car Bouvard et Pécuchet est une Odyssée […] » [T2|157]. Outre l’ajout d’une image nouvelle (celle du port ultime), le style lui-même va vers plus de souplesse à l’image du navire glissant sur l’eau.
[29] Voir dans ce même numéro de la Revue Flaubert la contribution de Gisèle Séginger. Il est à noter d’ailleurs que ce glissement « totalisateur /totalitaire » apparaît dans Les Enfants du limon.
[30] L’utilisation du navigateur de recherche permet de retrouver relativement rapidement la matière de la Préface Fontaine des « Notes critiques sur Fontaine » dans la Préface Point du Jour.
[31] Voir ci-dessus la note 28.
[32] On se souvient que la première Préface était déjà le lieu d’une profession de foi sceptique mais ici la place importe davantage.
[33] Raymond Queneau, « Préface », op. cit., p. 10.
[34] Voir la présente contribution de Michel Winock. 
[35] Raymond Queneau, Entretiens avec Georges Charbonnier, Paris, Gallimard, 1962, p. 59.


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